Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 27 of 160)

LA SAGESSE DE L’IDIOT de Marto Pariente / Série Noire / Gallimard

La Cordura del idiota

Traduction: Sébastien Rutès

“Toni Trinidad, unique policier municipal du village d’Ascuas, est un homme solitaire et un peu simplet qui ne porte jamais d’arme, s’évanouit à la vue du sang et ne souhaite qu’une chose : préserver sa tranquillité.

Or sa vie n’est pas simple : son poste est menacé, son ami Triste a été découvert pendu, et sa sœur Vega, qui gère seule la casse du village depuis la disparition de son mari, a de solides ennuis avec un cruel trafiquant de drogue local. Aussi Toni se trouve-t-il malgré lui dans l’obligation d’agir.”

Une citation de Victor Del Arbol et la nationalité de l’auteur pourraient induire en erreur les éventuels lecteurs de ce premier roman édité en France. En effet, on est très loin des univers tourmentés, hantés par le passé des magnifiques romans de Del Arbor. On plonge au contraire dans une comédie très barrée, ce qui est finalement assez rare dans l’horizon espagnol.

La  grande richesse de ce roman, tout à fait recommandable, tient dans son personnage principal, Toni Trinitad, un flic de campagne très atypique, pas vraiment à sa place dès que le sang est versé, un handicap très gênant au vu de sa fonction. Au début, on pense même à un anti-héros du genre de Kalmann, du très réussi roman éponyme de la Noire sorti l’année dernière. Il n’en est rien finalement parce que Toni devient une bête sauvage dès qu’on touche à sa sœur adorée avec qui il a partagé l’enfer de l’orphelinat pendant de nombreuses années. La mue est un peu exagérée, on a un tantinet l’impression d’avoir affaire à deux personnages totalement différents. Mais on comprendra un peu mieux la métamorphose plus tard.

Les souvenirs de l’orphelinat de Toni et sa soeur, longuement évoqués alors qu’on a déjà compris ce qui a pu se passer, sont un peu pesants et dramatisent peut-être exagérément le roman tout en ralentissant son bel envol. Il n’en reste pas moins qu’on suit avec beaucoup de plaisir la manière d’administrer la justice de Toni Trinitad. D’étonnantes surprises au rendez-vous, quelques scènes très hilarantes malgré leur cruauté, une histoire qu’on avale le sourire aux lèvres, que demander de plus ?

Un bon petit polar, tout simplement. Ibère drôle.

Clete

LES VAGABONDS de Richard Lange / Rivages Imaginaire

Rovers

Traduction: David Fauquemberg

Deux frères quasi immortels, des « vagabonds » vivant la nuit et se nourrissant de sang humain, traversent le Sud-Ouest américain dans les années 1970 pour échapper à un gang de motards meurtriers et protéger une jeune femme.

Sachant que c’était une histoire de vampires en 1976, on aurait pu passer notre tour mais cela signifiait aussi tout bonnement rater le nouveau roman de l’auteur de Angel Baby et de La dernière chance de Rowan Petty superbes polars sortis chez Terres d’Amérique d’Albin Michel.

Avertissement préalable et nécessaire, il faut quand même aimer les flots d’hémoglobine pour réellement apprécier le roman, lisez bien couverts parce les “vagabonds” n’ont pas le romantisme et la délicatesse des vampires d’antan. Ils bouffent vraiment comme des sagouins et en font gicler partout. On sait que le sang tient le rôle principal des histoires de vampires, néanmoins ici, on manque parfois de se noyer, un peu comme dans les films de Dario Argento.

En fait, l’histoire démarre très sympathiquement avec deux vagabonds qui évoquent irrésistiblement le duo de Des souris et des hommes. Ils sont la première voix. Ensuite, on change de monde, on est plus dans Sons of Anarchy avec une horde de vagabonds bikers qui poursuivent les deux types sortis de chez Steinbeck. Le troisième récit est celui d’un chasseur de vampires qui veut venger la mort de son fils et traque les deux groupes. Tous finiront par se retrouver à Las Vegas pour un final sanguinolent. Auparavant, un road trip dans le Sud, motels glauques, relais routiers blafards… vous connaissez déjà. “Les vagabonds”, ces hobos du XXIème siècle.

Tout cela peut paraître bien étrange en apparence, mais il y a le talent de Richard Lange pour orchestrer l’ensemble. C’est vraiment un type qui sait écrire et il n’a rien perdu de sa veine stylistique ni de son talent à faire progresser son histoire. Il vous emballe très vite, la marque des grands et là, ses deux personnages héritiers de Steinbeck, c’est du velours, vous avez envie de les connaître. Les autres, moins peut-être.

C’est après que cela se gâte un peu, vers la moitié du roman quand le seul personnage pour qui on frissonne un tantinet est le premier à mourir. Très étonnant chez Lange de ne pas maintenir un soupçon d’empathie. La seconde partie consiste en fait un peu à un jeu de massacre entre vagabonds qui plaira sûrement mais en lassera aussi beaucoup. Après, comme on dit, les goûts et les couleurs, et puis Richard Lange a bien le droit d’écrire ce qu’il veut.

Une histoire de vampires, une rupture dans l’œuvre de Richard Lange, une  petite déception…

Clete

LA JEUNE FILLE ET LE FEU de Claire Raphaël / Le Rouergue Noir

Claire Raphaël a commencé en littérature avec une trilogie au Rouergue Noir mettant en scène Alice Yekavian, ingénieure de la police scientifique, un clone littéraire de l’auteure qui exerce actuellement les mêmes fonctions. Exit Alice. Tout en restant dans la même veine policière, Claire Raphaël, enchaîne avec un duo de flics de terrain, des enquêteurs d’un commissariat de banlieue à qui l’on confie toutes sortes de missions de proximité ne nécessitant pas l’intervention de la crim ou des stups.

“Astrid est lycéenne. Elle vit seule avec sa mère Émilie alors qu’un frère et une sœur, plus jeunes, ont été placés en famille d’accueil. Lorsqu’Émilie meurt, brûlée vive dans son appartement, la substitut décide de confier l’enquête à l’équipe d’un commissariat local plutôt qu’à la brigade criminelle. C’est ainsi que Jasmine et son chef, Tom, héritent d’une affaire complexe. La mort de cette mère alcoolique est-elle accidentelle, ou les violences subies par sa fille se sont-elles cristallisées en une haine mortelle ?”

Dès le début de la procédure, un indice très troublant amène les deux flics à douter très sérieusement du caractère accidentel de la disparition d’Emilie. Logiquement, ils vont s’intéresser à sa fille Astrid qui vivait seule avec une mère complètement détruite par ses addictions. 

Comme dans ses trois précédents écrits, les femmes et surtout ce qu’elles subissent, sont au centre d’une histoire qu’on pourrait qualifier, hélas, de très ordinaire, d’une triste banalité. Le personnage principal du roman est avant tout Astrid et la somme de ses malheurs depuis le début de sa courte vie.

On aurait tort de considérer La jeune fille et le feu comme un énième roman sur la banlieue avec moult clichés et flingues. Le cadre est là, bien sûr, terrible, déprimant mais on est avant tout dans le roman noir et social. Tout d’abord un portrait de deux flics de terrain, dans leur univers professionnel avec leurs convictions et leurs craintes. C’est très humain, on est très loin de toutes ces séries avec force fusillades, barons de la came… Ici, pas d’esbroufe, pas de misérabilisme non plus, une vérité froide et triste, un constat où on croit parfois déceler une certaine lassitude.

Ensuite, le portrait d’une gamine, Astrid, qui tente de s’en sortir seule, sans repères…ses espoirs, sa lutte pour un avenir meilleur, loin du marasme de sa vie d’aujourd’hui sans père et avec une mère échouée, perdue depuis longtemps.

Enfin, une belle étude sur le poids de la filiation à travers Astrid qui en subit l’absence, mais aussi Jasmine qui tous les soirs va voir son père en soins palliatifs et enfin Tom qui a subi un père très autoritaire.

A travers le portrait pudique et délicat d’une jeunesse abandonnée tentant de garder la tête hors du caniveau, Claire Raphaël réalise un roman d’une réelle beauté, humain et très juste.

Clete.

ROSE MUSEAU de Jean-Pierre Ancèle / Editions Fugue.

Au temps où la banlieue était à la campagne, on rencontrait parfois sur les marchés des dresseurs de rats. C’est le métier d’Urbain, qui habite un petit pavillon avec sa fille Paulette, surnommée Belette. Sa rencontre avec Modard, acrobate de cirque, et leur complicité scellée autour de quelques bouteilles de sauvignon vont infléchir leur destin : sauront-ils ensemble déjouer les affreuses manœuvres qu’un voisin ourdit au fond de son hangar ? Élucider la mystérieuse attaque perpétrée par le plus agile des rats, au museau d’un rose si tendre qu’il réconcilierait presque les hommes avec sa race ? Apprendre pour de bon les secrets de la conjugaison à Belette ? Savoir, enfin, où disparut un jour la maternelle Félie ?

Longtemps professeur de littérature anglaise en classes préparatoires, Jean-Pierre Ancèle se consacre désormais à l’écriture. Après Au rendez-vous des Pas-pareils, un premier roman publié chez Phébus en 2022, il récidive avec Rose museau, un deuxième roman cette fois-ci publié aux éditions Fugue.

Un peu à l’instar du Lapin maudit de Chung Bora que j’avais chroniqué ici, la couverture de Rose museau passe difficilement inaperçue avec son rat vêtu de lunettes de soleil noires et d’un blouson en cuir noir. Non seulement elle ne passe pas inaperçue, mais elle fait partie de ces couvertures dont on se souvient même si l’on devait oublier le contenu du livre. A l’éditeur, j’ai envie de dire, bien joué !

A couverture insolite, livre inattendu. Enfin, pas certain que ce soit toujours le cas, mais c’est la logique que j’ai en tête. Ici, tout du moins, ça se vérifie. Drôle et décalé. C’est un peu là les traits principaux qui caractérisent Rose museau. Ce qui est décalé n’étant pas du goût de toutes et tous, il est évident qu’il ne fera pas le bonheur de tout le monde. Si vous n’êtes pas réfractaire à cela, vous passerez, à minima je pense, un agréable moment à lire ces quelques 229 pages.

Ce n’est certainement pas l’action, ni même franchement l’intrigue, qui fait la force de ce roman. Car, autant le dire, il ne s’y passe pas grand-chose. On a un acrobate qui vient à la rencontre d’un éleveur et dresseur de rats, bien embêté depuis que son rat le plus fameux a fait des siennes sur le marché où il se produit. L’acrobate se rend chez l’éleveur en question, où il fera la connaissance de sa fille, de son voisin/propriétaire louche et d’un commerçant du coin. Et tout ce petit monde va converser dans un cadre bien rural et pas tout rose, voire plutôt noir. Et pour causer, ça cause beaucoup. Beaucoup de dialogues. Même notre rat s’y met. Faut donc aimer cela sinon, fatalement, il y a moyen de passer facilement à côté du livre. Mais ces dialogues sont aussi sa force. L’écriture, très orale, est, dans son genre, tout à fait maîtrisée. C’est du parler populaire de bout en bout. Il y a un petit – et je dis bien un petit – quelque chose de Céline, avec une touche d’Audiard et un poil de Jeunet. Ça devrait vous donner une idée de l’univers de ce Rose museau. Au fil de ces dialogues, on se demande si on va vraiment aller quelque part, où on ne va, finalement, jamais vraiment. Le plaisir de la lecture réside ici, surtout, dans la langue et nos quelques personnages assez hauts en couleurs qui nous font parfois sourire. 

Rose museau de Jean-Pierre Ancèle est une étonnante surprise. Avides de lectures qui ne s’inscrivent pas pleinement dans des codes, que l’on ne peut pas tout à fait catégoriser, vous aurez là de quoi passer un bon et amusant moment. Et pour les autres, que dire ? Osez donc !

Brother Jo.

STELLA ET L’ AMÉRIQUE de Joseph Incardona / Finitude

Alléluia! Joseph Incardona est de retour. Roman après roman, en changeant à chaque fois d’univers et de forme, Incardona a réussi à enchanter sur des sujets aussi diversifiés que la guerre dans le couple, le machisme, une compétition dans des saunas en Finlande, la disparition d’un enfant (terrible Derrière les panneaux, il y a des hommes faisant ensuite passer tous les autres romans sur le même thème pour du cosy), le monde de la finance, l’univers des média. Si l’on devait trouver un point commun à toutes ces histoires, ce serait peut-être le récit des destins de petits, de soumis, de brimés qui décident un jour par choix ou par nécessité de s’opposer aux puissants du monde, au capitalisme, formidable machine à broyer les corps et les âmes et à ses manifestations les plus barbares. On pouvait donc décemment imaginer qu’un jour, il viendrait donner des coups de latte à la religion. On y est, vas-y Joseph, cogne, on est avec toi !

“Stella fait des miracles. Au sens propre. Elle guérit malades et paralytiques, comme dans la Bible. Le Vatican est aux anges, pensez donc, une sainte, une vraie, en plein vingt et unième siècle ! Le seul hic, c’est le modus operandi : Stella guérit ceux avec qui elle couche. Et Stella couche beaucoup, c’est même son métier…

Pour Luis Molina, du Savannah News, c’est sûr, cette histoire sent le Pulitzer. Pour le Vatican, ça sentirait plutôt les emmerdements. Une sainte-putain, ça n’est pas très présentable. En revanche, une sainte-martyre dont on pourrait réécrire le passé…

Voilà un travail sur mesure pour les affreux jumeaux Bronski, les meilleurs pour faire de bons martyrs. À condition, bien sûr, de réussir à mettre la main sur l’innocente Stella. C’est grand, l’Amérique.”

Si les histoires d’Incardona sont souvent très noires, parfois dures à supporter, elles peuvent s’avérer aussi plus “légères” voire franchement drôles et ce nouvel opus, dans le ton, se rapproche de Lonely Betty qui se situait également aux USA. Visiblement, l’univers ricain provoque chez l’auteur une hilarité qui va nous emmener très loin dans un Deep South qu’on connaît un petit peu et qu’on apprécie particulièrement quand tous ces clichés assumés et servis, sans excès de pathos, sont au service d’une histoire très barrée. 

Dès la présentation de son étoile “Stella”, dans l’incipit, on sent l’amour qu’il a pour son personnage de “Marie-Madeleine” moderne. D’ailleurs, il montrera beaucoup de tact, d’empathie, de pudeur, de respect pour ce beau personnage, très solaire. On s’attache très vite à cette petite nana qui est bien ennuyée par ses “dons” de guérison et on se demande comment Incardona va nous terminer ce conte noir. Méfiez-vous… malgré l’humour souvent présent, ce mec-là est capable de tout. Chez lui, la balance penche parfois du côté des puissants, des salauds. Stella est trop jeune pour être mise en bière…

Le Sud des motels et des relais routiers glauques, des paysages grandioses, des flingues,  des tueurs très déterminés, des morts, des ex-Navy Seals, des curés du Sud profond, Las Vegas et son strass, une bonne couche de résilience et de rédemption, l’ambiance des bouquins de Crews et  encore plus de Nightmare Alley de William Lindsay Gresham, les univers des frères Coen et de Noah Howley, des autochtones dénommés James Brown ou Robert Smith. Beaucoup de “champions” dans l’affaire…Une cour des Miracles déjantée rehaussée par quelques grands moments de connivence avec le lecteur.

Du grand art assurément ou du grand n’importe quoi parce que tout le monde n’appréciera pas la charge, Stella et l’Amérique est une bien belle fable sous la ligne Mason-Dixon, un chaleureux rayon de soleil au cœur de l’hiver. 

Clete

EN AVEUGLE de Eugene Marten / Quidam

In the Blind

Traduction : Stéphane Vanderhaeghe

Un homme sorti de prison revient sur les lieux de son passé douloureux, une ville qu’il n’est plus sûr d’avoir connue et où grouille une misère anonyme. En quête d’une deuxième chance, il trouve une chambre dans un quartier mal famé. Le désœuvrement le conduit chez un serrurier d’origine syrienne, qui le prend sous son aile et lui apprend les ficelles du métier. De quoi lui fournir un salaire – et un peu de contact humain. Mais à quel prix retrouver une forme de liberté ? 

Découvert, en France, l’année dernière avec la parution du fascinant Ordure chez Quidam, Eugene Marten roule sa bosse comme écrivain plus de 20 ans outre-atlantique. En aveugle, le deuxième livre que Quidam publie de lui en ce début d’année 2024, est en fait son tout premier roman. Un auteur aussi remarquable que décontenançant et dont l’originalité, à mon sens, fait de lui une voix incontournable de la littérature américaine contemporaine. 

Si vous aviez aimé Ordure, vous apprécierez retrouver la froide et clinique plume de notre auteur. A nouveau, ou déjà (celui-ci ayant été écrit avant Ordure), Eugene Marten est dans l’économie de mots. Des phrases courtes et beaucoup de détails laissés de coté. En tant que lecteur, cela demande un minimum d’imagination pour arriver à se projeter hors champ et tenter de saisir ce qui, contrairement à ce dont on a l’habitude, ne nous est pas dit ici. 

Notre narrateur, qui demeura sans nom, fait son retour dans une ville, elle aussi sans nom, après ce que l’on apprend par bribes au fil des pages, un accident de voiture sous l’emprise de l’alcool qui lui vaudra quelques années de prison. Cet accident, aux conséquences dramatiques, le condamne à porter un bien lourd passé. Ainsi, il arrive là, sans vraiment être là. Un peu éteint et sans véritable but, il entame – et le lecteur avec – une sorte d’errance urbaine. Nous ne savons pas véritablement d’où il vient, n’y où nous sommes, et encore moins où nous allons. Il n’y a pas d’intrigue en tant que tel. Rien à quoi vraiment se raccrocher n’y s’attacher émotionnellement. On suppose, que peut-être, quelque chose finira par se passer. Une sorte de vide qui nous happe.

Ce qui devient notre fil conducteur c’est le boulot que va se trouver notre narrateur. Serrurier. Un univers qu’il découvre complètement et nous avec. Plus il en apprend sur le sujet, plus nous apprenons. Plusieurs passages du livre, particulièrement maitrisés et documentés, sont consacrés à des mécanismes de serrures et de clés. La précision et la méticulosité dont Eugene Marten fait preuve élève véritablement la serrurerie au rang d’art. Bluffant et impressionnant. Ainsi, au fil d’interventions sur le terrain, le narrateur développe ses compétences et reprend, en quelque sorte, la main sur sa vie. Mais derrière chaque serrure, chaque clé, il y a un ou une cliente et l’on apprend vite que toutes les portes ne sont pas bonnes à ouvrir. On espère, et peut-être que notre narrateur aussi, qu’une de ces clés permettra un jour de s’extraire de la misère et la médiocrité dans lequel le monde semble couler. Sauf que la réalité est ce qu’elle est.

« Il faut vivre avec soi-même si on veut vivre par soi-même.

J’avais une baignoire mais pas de douche. Un homme à l’autre bout du couloir a fait une overdose. J’ai mangé la croute d’un bout de pain avant de faire une boule avec la mie. J’ai songé à me raser en me brossant les dents, me suis rasé en songeant à la suite. Sa porte était ouverte quand je suis passé. Il était à genoux sur le sol, en sous-vêtements, visage contre le lit comme s’il s’était endormir en récitant ses prières. Tube en caoutchouc autour du bras. Un flic gribouillait dans un carnet. Plus tard j’ai entendu quelqu’un frapper à sa porte.

J’ai regardé par la fenêtre à l’heure de pointe et j’ai vu deux personnes s’embrasser sur le trottoir. Les gens sinon passaient tous les uns à travers les autres.« 

En aveugle est un roman d’un noir sans emphase, mais véritable et profond. De prime abord impénétrable mais définitivement pénétrant. Un livre passionnant d’un auteur qui mérite toute votre attention. 

Brother Jo.

CHEVREUIL de Sébastien Gendron / La Noire / Gallimard.

Une fois encore, c’est le grand n’importe quoi, et nous ne pouvons que nous en réjouir. La parution d’un nouvel opus de Sébastien Gendron c’est métronomiquement la garantie d’une vraie récré, d’une bonne tranche de rigolade acidulée et démâtée. Et le présent Chevreuil ne déroge pas à la règle, si tant est que le mot « règle » soit inscrit au registre du gonze en question. Lois, règles, ordres, usages, codes : pas sûr que l’un de ces mots amidonnés puisse s’accorder à ses partitions en vrilles majeures. Peut-être pourrions nous lui reconnaître quelques connivences avec les lois de la nature s’il ne prenait pas un malin plaisir à en détourner du droit chemin tous les gentils clichés bienveillants et printaniers. Loin des souriants 30 millions d’amis potentiels, ses bestiaires sans queue (de pie) ni tête (de veau) tournent régulièrement au désastre sanguinolent, voire au carnage aussi peu végan que pacifiste. On se souviendra des requins hypertrophiés de Fin de siècle (Série Noire 2020) avant d’appréhender prudemment son nouvel Arche de Noé foutraque. Chevreuil commence d’ailleurs par une parenthèse sans grand rapport avec le tangage des chapitres suivants, mais avec un lien certain entre squales et félins, unis dans leur volonté dans découdre avec cet abruti d’homo sapiens, celui qui chasse, vote, drague, roule, avec les mêmes égoïsme, machisme, suffisance, vanité, brutalité, stupidité…
Chevreuil donc. Soit, après Chez Paradis (Série noire 2022), un autre tour de piste au cœur de la France rurale de Dupont Lajoie et des racismes ordinaires. En route pour Saint-Piéjac alors. Là où ailleurs, le constat sera le même, la constante sera la même peur de l’étranger. Sauf qu’à Saint-Pièjac, le seul migrant est anglais. Qu’à cela ne tienne : tous les maux et soupçons retombent sur le paletot de métèque en puissance du dénommé Connor Digby. Les ennuis condensent au-dessus de sa tête comme autant de cumulonimbus au bord de la rupture. Qu’ils aient les traits amènes de l’improbable Marceline ou ceux beaucoup plus menaçants d’un joli panel de crétins, les orages s’annoncent puis se succèdent avec la même densité d’inepties navrantes. Toute la populace a quelque chose à reprendre au Briton : une bagnole, une nana, un honneur mal placé, chacun avec cette notion étriquée et bien française de la propriété. Tous finiront mal sans nous arracher une larme. C’est plutôt avec de larges sourires que nous assistons à l’hécatombe orchestrée par un Sébastien Gendron en bonne forme. De ce mec nous supportons à la fois les dérapages incontrôlés et les cinquante nuances de gris, du plus lumineux au plus sombre, du plus aimable au plus hostile. Pire, nous les validons et les faisons nôtres avec une complicité goguenarde. Et pire, voire encore pire, nous recommandons sans vergogne à d’autres organismes blindés ce mille feuilles (330 pour le coup) parfaitement dosé entre une forme quasi hystérique et un fond beaucoup plus pertinent.

JLM

2023 / Une année noire / Clete

Même si son territoire semble de plus en plus envahi par la légèreté et la niaiserie du « cosy crime », il n’y a pas eu besoin de fouiller beaucoup pour dénicher du Noir de qualité en 2023. Ajoutons que ce fut même une grand année pour le polar français. De magnifiques réussites que vous retrouverez plus bas et de méchantes déceptions que vous irez trouver ailleurs.

Cette liste ne se veut pas un « Best of », juste une recension chronologique de mes coups de cœur, des bouquins qui m’ont fasciné par leur noirceur mais aussi leur éclat, leur originalité, loin des canons actuels de la réussite mercantile, très loin des formatages de plus en plus grossiers et visibles.

S’il fallait établir néanmoins un podium, je retiendrais Bois aux renards d’Antoine Chainas, Kalmann de Joachim B. Schmidt et Le baron Wenckheim est de retour de László Krasznahorkai, trois romans époustouflants, à la marge et d’une intelligence rare.

BOIS-AUX-RENARDS d’Antoine Chainas / La Noire Gallimard

« J’avais usé de beaucoup de superlatifs pour Empire des chimères, je les renouvelle en vous enviant vraiment d’avoir encore à lire ce chef d’œuvre. Ne le ratez pas ; il n’y en aura peut-être pas d’autres de ce niveau cette année. »

RÉTIAIRE(S) de DOA / Série Noire / Gallimard

« L’intrigue est béton, le roman vous saute à la gueule dès le prologue, du DOA quoi, vous savez déjà … mais le plus effrayant, c’est peut-être ce qui apparaît en filigrane, au détour des pages, ce que vous découvrirez entre les lignes. »

HARLEM SHUFFLE de Colson Whitehead / Terres d’Amérique / Albin Michel

« La plume est superbe. « Harlem Shuffle » ne s’avèrera peut-être pas aussi évident que « Nickel Boys » pour les lecteurs de littérature blanche mais pour tous les amateurs de vieux polars en noir et blanc, des Série Noire de Duhamel, quel régal, quelle ivresse.« 

KALMANN de Joachim B. Schmidt / La Noire Gallimard

« …très longtemps que je n’avais pas rencontré un si beau personnage de roman provoquant avec le même bonheur l’hilarité comme l’émotion et qui peut-être bien vous fera verser une petite larmichette à la fin. Le genre de bouquins que vous quittez avec tant de regrets. Du bonheur ! »

LA DERNIÈRE VILLE SUR TERRE de Thomas Mullen / Rivages

« Par la petite lorgnette de l’histoire tragique de la communauté de Commonwealth, ce sont toutes les pièces du puzzle américain qui apparaissent et se mettent en place. L’aube d’un pays peuplé de parias, d’exclus, de maudits, d’aventuriers et qui, dans la souffrance, dans les épreuves, dans la violence et sur les cendres d’une Europe bouffie de suffisance qui s’entretue, va devenir le pays le plus puissant du monde. »

LE BARON WENCKHEIM EST DE RETOUR de László Krasznahorkai / Cambourakis

« Virtuose et méchamment foutraque, à hurler de rire et horriblement triste, « Le baron Wenckheim est de retour » est un roman génial et je vous souhaite l’immense bonheur qui fut le mien à le lire. »

TERRES NOIRES de Sébastien Raizer / Série Noire / Gallimard

« Sébastien Raizer reste droit dans ses bottes, se moque du consensuel, se concentre sur sa diatribe, montre une autre vision du monde et offre une histoire éprouvante et très prenante, un cauchemar halluciné et hallucinant. »

AU BON VIEUX TEMPS DE DIEU de Sebastian Barry /Joëlle Losfeld éditions

« Au bon vieux temps de Dieu » n’offre pas un moment de lecture confortable, les océans de larmes vous envahissent très vite, vous submergent rapidement, vous noient dans des abîmes sans fin mais c’est un roman utile, nécessaire, magnifique, qui, pour moi, fera date. »

LES NAUFRAGÉS DU WAGER de David Grann / Editions du Sous-Sol

« La furie va vous emporter très loin, sans retour possible jusqu’au dernier mot, jusqu’à l’ultime note de cette complainte divine et horrible. Si vous cherchez un grand roman d’aventures, vous ne trouverez jamais mieux ni même approchant. »

LES AFFREUX de Jedidiah Ayres / EquinoX / Les arènes

« Aucune célébration de la beauté sauvage de la campagne, mettez ces abrutis au soleil du littoral californien, ils agiront de la même manière dégueulasse. L’amoralité et l’immoralité triomphent. Affreux mais également sales, méchants et surtout à hurler de rire, si vous osez… une pépite ! »

On en a terminé avec 2023, on vous retrouve avec le plus grand plaisir en 2024. Et puis on ne manquera pas de boire une pinte à la santé de Shane MacGowan et on laissera le dernier mot à Explosions in the sky, le grand bonheur de l’année.

MON MEILLEUR DE … / Paotrsaout 2023

Des lectures envoûtantes cette année ? Je crois que la réponse est non. Il faut dire que j’ai plutôt joué au campagnol distrait qu’au rat de bibliothèque et fait de fréquentes incursions sur le terrain du 9e art (la BD), matière très exceptionnellement exploitée sur notre blog. Mais puisque l’heure est aux aveux, j’admets, j’avoue avoir eu quelques plaisirs avec ces titres, listés sans hiérarchie.

LA FILLE DU BATELIER d’Andy Davidson / Gallmeister

Un 2e shot percutant de l’auteur après un horror western réussi. De la violence, de la vase, des créatures maléfiques pour un avatar du Southern Gothic ultra-tendu.

LOIN EN AMONT DU CIEL de Pierre Pelot / La Noire Gallimard

Mon Frenchie du classement et pas un perdreau de l’année. Sauvage, cruel, émouvant avec des personnages féminins qui ne s’oublient pas. C’est un western, au fait. Vous lisez le best of de Paotrsaout.

LES NAUFRAGÉS DU WAGER de David Grann / Editions du Sous-Sol

L’aventure avec un grand Waaa. Ceci n’est pas une fiction littéraire. Mais bon, là on s’en fout, on est tellement emporté et abasourdi par ce récit habité par les tempêtes et les destins fous de quelques humains. Superbe.

HONDO (suivi de L’offrande de Cochise) de Louis L’Amour / « L’Ouest, le vrai » / Actes Sud

Un texte d’inspiration pulp, d’une écriture très efficace. Le plaisir aussi de voir une collection dirigée en son temps par Bertrand Tavernier continuer à galoper malgré la disparition de son vaquero. C’est encore un western, au fait. Vous lisez le best of de Paotrsaout.

LA CONTRÉE OBSCURE de David VANN / Gallmeister

Je continue à penser que ce roman, qui s’appuie sur deux récits entrecroisés, n’est pas parfaitement équilibré. Mais la plongée dans l’expédition américaine de l’Espagnol De Soto au XVIe, c’est un délire digne du Aguirre d’Herzog : bouffonesque, tragique et sanglant.

LES AFFREUX de Jedidiah AYRES / EquinoX / Les arènes

Un grand moment de détente chez les tordus des Ozarks.

SHIT ! de Jacky SCHWARTZMANN / Seuil

Un CPE du quartier Planoise à Besançon et sa voisine d’immeuble très pragmatique se retrouvent du jour au lendemain « propriétaires » d’un gros stock de shit. Que faire de toute cette came ? Féroce et jouissivement immoral.

LES CHAMPS BRISES de Ruth GILLIGAN / Seuil

Irlande, fin des années 1990, en pleine crise la vache folle. Huit bouchers itinérants perpétuent une tradition d’abattage ancestral. Mais leur avenir est menacé. Una, fille de l’un d’eux, est prête à tout pour exercer cette activité réservée à des initiés masculins… Un premier roman, une petite perle de justesse et d’étrangeté qui fait l’Irlande comme le trèfle et les ratiches de Shane Mc Gowan.

Voilà, c’est la fin. Et bientôt un autre début.

Paotrsaout

BILAN BROTHER JO 2023

Littérairement parlant, 2023 m’aura réservé son lot de surprises. Moi qui aime bien l’inclassable, j’ai particulièrement apprécié Ce qui vit la nuit de Grace Krilanovich. Je me suis également pris d’affection pour Jerry Stahl avec son NEIN, NEIN, NEIN ! La dépression, les tourments de l’âme et la Shoah en autocar (ce titre est parfait !) et la réédition de Permanent midnight. Et puis cette claque bien brutale que je me suis prise avec Black flies de Shannon Burke. Je pourrais tout aussi bien m’étaler à nouveau sur la beauté de Trop loin de Dieu de Kim Zupan. Quelques grands livres donc et d’autres très bons. On oubliera l’oubliable.

CE QUI VIT LA NUIT de Grace Krilanovich / Editions Le Gospel

Mettez Louis-Ferdinand Céline, Williams S. Burroughs, Charles Baudelaire, GG Allin et Charles Burns dans une pièce, filez leur un bon stock de buvards de LSD et psilocybes, demandez leur d’imaginer une histoire de vampires dans les décors de Twin Peaks (le Nord-Ouest Pacifique), et le résultat devrait se rapprocher de ce qu’a réalisé Grace Krilanovich avec Ce qui vit la nuit. Un roman fou, sale et obsédant. On a là un souffle de liberté salvateur qui explose les codes et délie l’imagination. Incontournable !

NEIN, NEIN, NEIN ! La dépression, les tourments de l’âme et la Shoah en autocar de Jerry Stahl / Rivages

Amateurs d’humour non filtré (ce qui tend à manquer par les temps qui courent), ou simples curieux d’approcher l’Histoire sous un angle (clairement) différent, ce Nein, Nein, Nein ! La dépression, les tourments de l’âme et la Shoah en autocar ne devrait pas vous laisser insensible. Une parenthèse (toujours ces parenthèses!) bienvenue de franche rigolade, de traits d’esprits douteux et un bain d’Histoire – au regard du monde tel qu’il est aujourd’hui – nécessaire pour rafraîchir un peu les mémoires. Aussi jouissif qu’impertinent ! Une lecture de premier Shoah.

PERMANENT MIDNIGHT de Jerry Stahl / Rivages

Dans son genre, Permanent Midnight est un chef-d’œuvre. Un classique voué à faire éternellement référence dans une certaine littérature de la drogue mais dont la portée va bien au-delà. Une lecture aussi tragique que comique qui reste gravée en mémoire. 

BLACK FLIES de Shannon Burke / Sonatine

Black Flies est un roman d’une noirceur abyssale au style implacable. Une intense plongée dans les bas-fonds de la vie. Une lecture terrassante dont on ressort méchamment sonné. N’ayons pas peur des mots, nous avons là une fulgurance littéraire. Un coup de maître !

TROP LOIN DE DIEU de Kim Zupan / Gallmeister

Trop loin de Dieu est un brillant mais douloureux roman noir sur les petites gens d’une Amérique profonde en proie à ses démons. Kim Zupan déploie toute une galerie de personnages usés, enchaînés à leur quotidien et qui semblent oubliés de tous, sur lesquels il porte néanmoins un regard plein d’humanité, dans un livre d’une grande beauté et saisissant de justesse.

LE PLUS GROS JEU d’Al Alvarez / Métailié

Al Alvarez nous offre une plongée réaliste et immersive dans l’univers du poker au coeur même de Las Vegas. Le plus gros jeu est un livre fascinant et passionnant. Ecrit d’une main de maître, il a tous les atouts pour satisfaire bien plus que les amateurs de poker.

CABDRIVER de Dege Legg / Editions du Sonneur

Ecrit simplement et avec sincérité, Cabdriver est un instantané, aussi crépusculaire que lumineux, des bas-fonds de la vie. Avec Dege Legg pour chauffeur, on plonge en taxi dans les vicissitudes de la vie et on parcourt les fêlures, les travers et les plaies du tout un chacun. Une courte lecture qui en dit long sur l’humanité. 

MOUREZ JEUNESSES de Christian Casoni / Le mot et le reste

Christian Casoni signe un polar assurément bien ficelé au héros attachant. C’est excellemment bien écrit, riche en matière et répliques ciselées qui surinent. Foncièrement drôle sans oublier d’être noir. Les amateurs seront ravis, les autres aussi. 

CLIENT MYSTÈRE de Mathieu Lauverjat / Scribes / Gallimard

Client mystère est un premier roman qui a tous les atouts pour faire parler de lui, comprenez par là un sujet totalement dans l’air du temps et une écriture qui s’imprime avec force dans le cerveau du lecteur. Un livre autant taillé pour le pur plaisir de la lecture que pour éveiller les consciences.

PLAN AMERICAIN de Seth Greenland / Editions Liana Levi

Plan américain est un roman d’initiation perspicace et intimement new-yorkais dont on ne peut qu’apprécier la lecture.

Si, musicalement, l’année 2023 fut une fois de plus riche en découvertes, nombreux furent les grand(e)s artistes qui nous ont quittés. Parmi eux, je peux citer Sinéad O’Connor, Sixto Rodriguez, ou encore l’irremplaçable Shane MacGowan. Un autre géant qui s’en est allé, c’est l’incroyable Ryuichi Sakamoto. Pour la peine, je ne peux que vous inviter à l’écouter, ainsi qu’à visionner cette sublime vidéo live du titre Merry Christmas Mr. Lawrence, filmée peu de temps avant sa disparition, alors même qu’il se savait déjà condamné. C’est purement et simplement sublime.

Brother Jo.

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