Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Entretiens (Page 1 of 6)

MON AMERIQUE A MOI / Caroline de Mulder.

Photo: Julie Grégoire.

On aime bien les romans de Caroline de Mulder qui avait déjà entamé une belle carrière avant de nous conter comment accommoder les faons dans « Manger Bambi ». Pour BYE BYE ELVIS, en 2014 chez Actes Sud, elle s’emparait de bien belle manière d’un des plus grands mythes américains. Du coup, on lui a proposé notre vieux questionnaire déjà bien usé sur son rapport avec L’Amérique. Caroline s’y est prêté avec sérieux et célérité et on l’en remercie.

  • Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Vers l’âge de treize-quatorze ans, je lisais beaucoup de westerns, je les empruntais pour ainsi dire au kilo à la bibliothèque communale. Ceux de Louis L’amour, notamment ; parmi d’autres, j’ai retenu ce nom. Pendant cette période, j’attachais même systématiquement un foulard triangulaire par-dessus ma chemise en jeans.   

  • Une image

La première couverture (non commercialisée) de Bye bye Elvis. Un portrait qui représente Elvis jeune, mais qui, légèrement retouché par la graphiste, évoque un masque figé, cireux, presque mortuaire. Il transpire l’angoisse et exprime la fixité, l’ombre, la mort. Elvis a été rapidement prisonnier de son image, réduit à elle et dévorée par elle. Il a vécu dans son ombre et sans doute n’est-ce pas un hasard si l’une des premières choses qu’il s’est mis à détruire, était sa beauté et son apparence –  son image.  

  • Un événement marquant
Photo:Robert Capa

Le débarquement, qui a laissé derrière lui le vaste cimetière américain de Colleville-sur-mer, très impressionnant et émouvant. Beaucoup de ces soldats n’avaient pas vingt ans. À ce sujet, la formidable série Band of Brothers de Steven Spielberg et Tom Hanks, qui permet au spectateur d’être au plus proche de ce qu’a pu être cet événement vécu de l’intérieur par ces très jeunes hommes. 

  • Un roman

La Route de Cormac MacCarthy. Puissant, lyrique, étrangement lumineux.

  • Un auteur

Hubert Selby Jr. Le style, c’est l’homme. 

  • Un film

The Night Of The Hunter de Charles Laughton.

  • Un réalisateur

David Fincher, notamment pour sa série Mindhunter.   

  • Une série

GODLESS de Scott Frank. Image et cadrages magnifiques, un scénario solide. L’Amérique dans toute sa beauté et toute sa noirceur. 

  • Un disque

Don’t be cruel/ Hound dog  

  • Un musicien ou un groupe

Kurt Weill

  • Un personnage de fiction

Skyler Rampike dans My Sister My Love de Joyce Carol Oates. 

  • Un personnage historique

Calamity Jane

  • Une ville, une région

Les Keys, rouler pendant des heures dans le ciel, regarder des ponts désaffectés envahis par les oiseaux.  

  • Un souvenir, une anecdote

Ma nuit toute seule dans un abri de fortune le long de l’Appalachian trail en plein milieu d’une forêt de conifères sombres. Sous l’abri entièrement ouvert sur un côté (et qu’en étudiant la carte topographique j’avais imaginé être un gîte d’étape), un genre de mezzanine censée vous mettre hors de portée des ours. Il y avait une pancarte « Beware the bears. They ‘re out and they ‘re hungry ». Pas d’eau, pas d’électricité, personne. La nuit tombait, elle fut longue.  

  • Le meilleur de l’Amérique

L’auto-stop. Les Etats-Unis sont le paradis des autostoppeurs qui n’ont pas froid aux yeux. Les rares fois où, levant le pouce, le premier automobiliste ne s’arrête pas, c’est forcément le deuxième, qui vous embarque dans un élan d’humanité et de panique, « I can’t believe you are hitch-hiking ». À vingt ans, j’étais émerveillée de la facilité avec laquelle je taillais la route sur le pouce. C’est la seule fois qu’un chauffeur (qui avait une fille de mon âge) a fait pour moi un détour de près d’une centaine de kilomètres, pour m’éviter de faire du stop dans une région peuplée de ce qu’il appelait des « wood people » – l’expression m’est restée.   

  • le pire de l’Amérique

L’auto-stop, quand on n’a pas de chance. 

  • Un mot.

Nuts ! (General McAuliff)

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Entretien réalisé par mail, il y a fort longtemps…

Et puis pour terminer, The Doors interprétant Kurt Weill.

Clete.

Entretien avec Caroline De Mulder pour MANGER BAMBI/ La Noire/ Gallimard.

“Née à Gand, Caroline De Mulder est l’auteur de quatre romans. Ego tango (Prix Rossel 2010) et Nous les bêtes traquées (2012) ont paru aux éditions Champ Vallon puis en Babel; Bye bye Elvis (2014) et Calcaire (2017) aux éditions Actes Sud. Elle est aussi enseignante de lettres modernes à l’université de Namur. On lui doit par ailleurs un essai “Libido sciendi: le savant, le désir, la femme” (2012), aux éditions du Seuil.”

Photo: Francesca Mantovani.

1-Choisissant la facilité, j’ai repris votre petite bio datant de notre premier entretien de janvier 2018, est-elle toujours valide si on excepte ce “Manger Bambi” ?

Oui. Peut-être un petit ajout à faire : en 2020, j’ai publié « Folie à deux », une non-fiction littéraire sur l’affaire Paulin-Mathurin, qui a été intégrée dans le recueil Les Désirs comme désordre aux éditions Pauvert.

2- Vous êtes flamande et vous travaillez en français, vous écrivez en français, vous lisez en français, à quelles occasions votre langue maternelle refait-elle surface? 

Elle refait surface quand me manque en français un mot qui existe seulement en néerlandais. Quand je cherche une expression dont il n’existe pas d’équivalent dans la langue de Molière, pourtant si riche. Quand je m’amuse à essayer de traduire un titre ou une phrase d’une langue vers l’autre, petit jeu compulsif dont je ne me lasse jamais. Quand je m’énerve en regardant un film ou une série en néerlandais sous-titré en français, et en trouvant la traduction mauvaise voire erronée. Et enfin, elle refait surface en famille, puisque toute ma famille au sens large, flamande d’origine, parle d’abord (et pour certains uniquement) le néerlandais.

3- “Manger Bambi” sort chez Gallimard, vous n’étiez pas bien chez Actes Sud? Sans présager du succès de votre roman, concernant la couverture vous êtes déjà méchamment gagnante non? Plus sérieusement que ressent-on quand on arrive dans une grande maison comme Gallimard et qu’on est tout de suite propulsé dans une collection mythique comme La Noire?

Tous les livres ne sont pas pour tous les éditeurs. Manger Bambi n’avait pas sa place dans la ligne éditoriale d’Actes Noirs. Stéfanie Delestré, qui dirige actuellement La Noire, a accueilli le texte avec enthousiasme. Dire que je suis fière de publier ce texte dans le sillage de Cormac McCarthy, Raymond Chandler et autres fines gâchettes, est en dessous de la réalité. Quant à la couverture du roman, elle est en effet très réussie – l’œuvre de Martin Corbasson, graphiste chez Gallimard. Il a aussi créé la magnifique couverture de Lykaia (D.O.A.), dont on peut se demander si elle n’a pas inspiré ensuite le graphisme de La Noire. 

4- “Manger Bambi”, le titre annonce le soufre qui va se diffuser pendant tout le roman, qui a eu cette belle inspiration pour le titre?

C’est aux alentours de Noël il y a quelques années (deux ? trois ?), alors que le roman existait sous forme d’ébauche, que l’idée de ce titre m’est venue – d’abord sur le mode de la plaisanterie, en fait. Je l’ai soumis à plusieurs personnes, dont certains l’ont trouvé obscur ou étrange, tandis que d’autres l’ont aimé. Je l’ai gardé et, pour la petite anecdote, c’est le titre qui a valu à mon « héroïne » le surnom de Bambi. En d’autres termes, le titre est antérieur au surnom. 

5- Quelle est la genèse de l’histoire, un moment déclencheur ou une envie de traiter un sujet particulier?

L’idée de départ était d’explorer, d’une manière ou d’une autre, la violence féminine. Ce sujet reste largement tabou, en particulier à l’ère post-« me-too » où les femmes sont surtout et pour ainsi dire exclusivement représentées comme des victimes. J’ai exploré toutes sortes de femmes et de violences – tueuses en série, terroristes, infanticides etc. – et je me suis arrêtée sur le phénomène actuel et assez bien documenté des « gangs de filles », qui sévissent dans les grandes villes. À côté de ça, il y a le phénomène du « sugardating », auquel ont recours des populations jeunes et précarisées ; j’ai trouvé intéressant de renverser la donne en faisant de la proie une prédatrice. 

6- Les univers des gangs de filles et du sugardating sont effectivement bien montrés dans votre roman. Avez-vous justement déjà été confrontée à une telle précarité pouvant inciter à la prostitution dans votre relation avec vos étudiants? 

Si certains de mes étudiants ou étudiantes ont recours à la prostitution, ce n’est certainement pas auprès d’une de leurs profs qu’ils iront se confier en priorité. Cependant, cette prostitution existe, forcément, parmi une population pour partie précarisée. En 2017, « Rich meet beautiful » a mené une campagne publicitaire qui a fait scandale, autour des campus bruxellois (voir photo jointe) : « Hey les étudiantes ! Améliorez votre style de vie. Sortez avec un sugardaddy. Richmeetbeautiful.be » – surfant à mon avis insidieusement sur la vogue de Fifty Shades of grey. Pour Manger Bambi, je me suis fait des profils factices du côté « daddy » et du côté « baby », et rien qu’en y traînant un peu, je peux déjà vous dire que la réalité n’est pas très glamour. A fortiori en regardant des documentaires sur le sujet et en passant un peu de temps sur des forums où des intéressé(e)s échangent leurs expériences. 

7- Vous revenez sur “Me too” que nous avions évoqué lors du premier entretien début 2018. Avec le recul, ce mouvement a-t-il eu un impact pour la cause des femmes?

Il serait absurde de prétendre que « Me too » n’a pas eu d’impact sur la cause des femmes. Reste à savoir quel sera exactement cet impact à long terme. En tout cas représenter systématiquement les femmes comme des victimes et les hommes comme des bourreaux (ce qui constitue une sorte de tendance de fond actuellement) risque de ne pas être vraiment constructif sur le plan du vivre-ensemble. Et placer les femmes dans une position de passivité systématique face à l’inévitable agressivité masculine n’est absolument pas féministe, à mon avis.  

8- Pensez-vous qu’un auteur homme pourrait écrire “Manger Bambi” aujourd’hui sans être rapidement l’objet de vives critiques?

Idéalement, il faudrait qu’un auteur homme puisse écrire Manger Bambi au même titre qu’une femme. Mais force est de reconnaître qu’il ne pourrait présenter un personnage féminin aussi ambigu sans apparaître pour le moins suspect. C’est une évolution qui m’inquiète ; comme s’il fallait qu’un personnage soit inscrit dans notre chair même plutôt que d’être un enfant de notre esprit. Pourquoi est-il devenu risqué de parler de femmes lorsqu’on est un homme, de noirs lorsqu’on est blanc, d’homosexuels quand on est hétérosexuel ou de trans quand on est cis ? Ainsi, si un homme ne peut pas écrire Manger Bambi, à quel titre Dominique Manotti peut-elle écrire sur un policier homosexuel ? La fiction ne nous donne-t-elle pas le pouvoir et le droit de nous glisser dans toutes les peaux ? 

9- Les gangs de filles utilisent des codes très spécifiques y compris langagiers et lexicaux que vous semblez bien maîtriser alors qu’ils paraissent assez éloignés du quotidien d’une universitaire en lettres modernes. Quel a été votre travail, comment vous êtes-vous immergée dans cette “subculture” ?

Comme je l’écrivais en réponse à la question 8, la fiction permet de se glisser dans toutes les peaux. Pour peu, bien sûr, qu’on travaille à fond son personnage et l’univers qui est le sien. Dans le cas de Manger Bambi, j’ai bien sûr regardé tous les documentaires disponibles sur le phénomène des gangs de filles et autres adolescentes rebelles, ce qui permet de voir non seulement leur manière de parler, mais aussi de bouger, de s’habiller, et de se comporter. À côté de cela, il y a toutes sortes de vidéos mises en ligne par des filles d’un profil semblable à ma Bambi, et les forums, qui permettent de s’approprier certaines tournures, voire une certaine manière de penser. Sans oublier, les ouvrages sur les codes langagiers en banlieue, mais aussi le « Dico des ados » et le « Dictionnaire de la zone ». Enfin, j’ai écrit ce roman en écoutant du rap français, beaucoup de rap, du bon et du moins bon. Du point de vue de la langue, c’est un travail qui m’a passionnée. Ensuite, pour ce qui est de la psychologie, j’ai infusé dans Bambi ma propre colère, transposée sur un tout autre plan, et elle lui a donné vie, je pense. C’est un personnage que j’aime beaucoup.  

10- “Manger Bambi” est écrit au présent. Peut-on demander à une prof les avantages d’un tel choix narratif ?

Lorsque la narration se fait à la troisième personne, les temps à l’imparfait établissent une distance de plus. J’aime le présent, pour son côté direct, et parce qu’il permet d’accompagner au plus près le personnage. Le sujet, en outre, est actuel : l’écriture au présent me semble s’imposer. Je pourrais aussi vous répondre ce que je dis quelquefois aux étudiants qui suivent mon cours d’Ecritures fictionnelles : je me méfie des adjectifs, des phrases longues et … du passé simple. À mon avis, la littérature, ce n’est pas forcément ce qui « fait » le plus littéraire. Le passé simple, notamment, est sans doute le temps littéraire par excellence, mais me semble dépassé, me ramène irrémédiablement aux grands romans du XIXe siècle (que je lis avec plaisir, d’ailleurs).

11- Plus haut vous avez dit “avoir trouvé intéressant de renverser la donne en faisant de la proie une prédatrice”, cela signifie-t-il que pour vous Bambi est coupable? Prenez-vous parti ou restez-vous juste observatrice dans vos romans en général et en particulier dans Bambi où vous donnez au lecteur tous les outils d’analyse du comportement de l’ado?

Bambi est un personnage profondément ambigu. C’est une victime devenue bourreau redevenue victime d’elle-même et d’un environnement qui refuse de lui accorder ne serait que l’idée de la violence comme mode de défense. L’idée derrière ce livre, c’est que la violence nous vient à tous, et aussi aux filles, quand nous sommes victimes de violence, et que plus cette violence est sale, plus on y répond salement. Que de victime, le plus souvent, la réaction est de devenir bourreau, les femmes aussi, et que la spirale de violence dans laquelle on s’enfonce ensuite, on n’en sort pas, ou très mal, quand on n’est pas ou mal armé par la vie. 

Je ne prends pas parti pour elle, non. On ne peut pas prendre parti pour elle, car indéniablement elle se conduit mal. En revanche, on peut dans une certaine mesure la comprendre, lui trouver des circonstances atténuantes, trembler de ce qui lui arrive et espérer un revirement. 

12- “Manger Bambi” devait sortir en avril 2020… Comment vit-on ce retard?  Peut-on se consacrer sereinement à d’autres projets d’écriture?

Je vous avoue qu’on ne le vit pas forcément bien, surtout quand le livre finit par sortir sur un marché qui reste adverse – troisième confinement en vue ? Il faut lâcher prise et essayer de se concentrer sur autre chose, sinon sereinement du moins obstinément. 

13- Quelle serait la B.O. idéale pour “Manger Bambi”?

Junglepussy, « Bling bling »

14- Un vœu pour 2021?

Que les librairies ne referment pas à la mi-janvier, histoire de ne pas devoir enterrer Bambi une semaine après sa sortie. 

Entretien effectué par échange de mails autour de Noël 2020.

Merci Caroline.

Entretien avec Sébastien Raizer pour LES NUITS ROUGES à la Série Noire.

copyright Uma Kinoshita

On avait déjà fait un entretien avec lui en 2017 mais un nouveau polar de Sébastien Raizer « Les nuits rouges », c’était vraiment l’occasion de le questionner sur ce très bon roman et sur ses dernières productions « 3 minutes, 7 secondes » et « Confession japonaise ».

1- Depuis la trilogie des Équinoxes, on vous a lu dans le ciel asiatique pour la novella 3 minutes, 7 secondes parue à la Manufacture de Livres, puis au Japon pour le roman Confession japonaise, publié au Mercure de France. Comme vous résidez au Japon depuis quelques années, on pensait saluer votre retour à la SN avec un polar nippon et puisvous débarquez dans la Lorraine daujourdhui, encore hantée par le marasme de la crise sidérurgique de la fin des années 70. Pourquoi ? Votre expérience à Kyōto nouvrait pas les portes à une intrigue noire locale ?

En plus, je ne projetais pas d’écrire Les Nuits rouges sous forme de polar !

En novembre 2015, Aurélien Masson, qui dirigeait la Série Noire, était chez moi à Kyōto. On était en plein dans la trilogie des Équinoxes. Sagittarius allait sortir au mois de mai suivant et on parlait de Minuit à contre-jour, le troisième volume. Au cours d’une discussion, j’ai évoqué mon enfance, le Nord-Est de la France, la crise de la sidérurgie, l’impact terrible des multiples mensonges et trahisons politiques sur la vie de toute la région, et leurs effets qui perdurent encore, près de quatre décennies plus tard — tout comme l’incurie politique et les trahisons syndicales, d’ailleurs. Je lui racontais, en gros, que cette crise était l’archétype de tous les démantèlements suivants, industriels d’abord, structurels ensuite : services publics, infrastructures, écoles, hôpitaux, Ehpad, etc. Et que ce que l’on nomme la « crise » est fondamentalement constitutive du capitalisme, tout comme le chômage, les conflits, la destruction de la biosphère et finalement, d’une humanité dans laquelle l’individu n’a déjà plus grand chose d’humain, mais est devenu une ressource comparable aux fossiles, une simple donnée de la destruction de masse, une variable d’ajustement dans l’anéantissement par le profit. Au siècle dernier, la lobotomie était transorbitale, puis elle est devenue chimique et aujourd’hui, elle est électronique. L’une des étapes cruciales de ce processus généralisé de négation de l’humain au profit du capital, c’est le protocole établi pour le priver de son outil de travail. Aurélien m’a immédiatement affirmé que je devais écrire un roman sur le sujet. Je lui ai répondu que c’était un projet lointain. Il a insisté. J’ai terminé Les Nuits rouges exactement trois ans plus tard, après avoir écrit les autres livres que vous citez.

Finalement, Aurélien Masson avait raison. Il fallait écrire Les Nuits rouges à ce moment-là de ma vie, et sous forme de polar.

2- Écrit-on mieux à partir de son expérience personnelle ? L’éloignement géographique incite-t-il à une réflexion personnelle décentrée de son passé ? 

On écrit toujours à partir de son expérience personnelle. On met ses propres tripes sur la table, pas celles d’un auteur imaginaire. Bien sûr, toute la richesse vient de la capacité à étendre le champ de son empathie le plus largement possible. Si on ne peut pas être profondément ému par la parole, le geste ou le regard d’un inconnu, on est limité à une écriture de l’ego peu enthousiasmante. Il faut des collisions sensibles avec ce qui nous entoure, ce qui nous est extérieur, le plus possible.

L’éloignement, donc. Géographique, temporel, intérieur… Ce sont clairement des conditions favorables pour atteindre le cœur de ce que je tenais à exprimer. Même si je n’avais que 9 ans, j’ai un vécu et un ressenti très vifs, très précis de cette année 1979, qu’il était difficile de mettre en mots. Je ne tenais pas spécialement à écrire que tout pouvoir, et surtout politique, ne repose fondamentalement que sur le cynisme, le mensonge et la trahison, voire la maladie mentale pure et simple — c’est une tautologie qui ne fait pas vraiment avancer les choses. Ce qui m’intéressait, c’était les chairs, les corps, les larmes et le sang, les espoirs, la formidable force de vie, la colère des gens de toute une région. La parole politique est irrévocablement vile et obscène en regard de la force de vie qui s’est exprimée dans la révolte des ouvriers. Et elle l’est toujours, dans une forme de plus en plus dégradée, et violemment condamnable. Burroughs parle des mots devenus comme un puzzle émietté jusqu’à l’absurde : c’est exactement le discours politique d’aujourd’hui. Le tournant,  c’est Mitterrand, qui après être arrivé au pouvoir par la force tranquille de la manipulation, du mensonge et du cynisme, vend l’intégralité du pouvoir politique à la finance. Eltsine a fait la même chose avec l’URSS, et la liste est longue. C’est un hold-up mondial. Depuis, la parole politique s’amenuise à mesure que la finance lui dévore son pouvoir, pour arriver aux aberrations d’aujourd’hui, qui ne sont plus que des gesticulations ineptes, des doubles injonctions vides de sens. Je me demande sincèrement qui peut encore croire en cette farce tragique jouée par de la canaille en col blanc et aux mains sales, et dictée par le véritable pouvoir, qui est financier. Ou plutôt : est-ce que les médias qui répètent ces turpitudes jusqu’à l’ivresse croient vraiment qu’il y a encore quelqu’un pour les écouter ? Désormais, le mensonge n’est plus dans ce flux permanent de déclarations improvisées qui rivalisent avec les Shadoks (« à force d’échouer, ça finira bien par marcher » est leur unique programme). Le mensonge est dans la parole elle-même, qui voudrait se faire passer pour maîtrisée et performative. Le mensonge, c’est de parler comme un maître quand on est le laquais de la finance, servile jusqu’à l’ignominie. D’ailleurs, le Discours du Bourget constitue un passage tragicomique à la fois dans la vie politique française et dans Les Nuits rouges

Je m’éloigne du sujet, mais il me paraissait nécessaire de rappeler ces évidences. Il est peut-être également utile de dire d’où je parle. Depuis le zendō et le dōjō que je fréquente quotidiennement. Zen, sabre et plume. Et rien d’autre.

Pour revenir à la question d’éloignement, j’ai fini par comprendre pourquoi ces mots de Dazai Osamu se sont imprimés en moi : « Il sentait toujours la terre noire de son pays natal », écrit-il. Natif d’Aomori, son arrivée dans le Tōkyō des années 1930 a produit quelques anecdotes savoureuses. En écrivant Les Nuits rouges, j’ai senti avec une acuité et une intensité particulières la terre noire de mon pays natal, alors que je vis à dix mille kilomètres. Peut-être aussi du fait que la nature japonaise a peu d’odeurs… Et avec la mémoire de ces forêts sombres, de ces champs écrasés de soleil, de l’asphalte, des usines et du métal, c’est toute l’atmosphère de l’époque qui s’est reconstituée, avec une quantité incroyable de souvenirs, de gestes, de mots, d’ambiances. J’entendais des voix, des discussions, des harangues. Tout ce que j’avais perçu et inconsciemment enregistré en 1979 a nourri l’écriture des Nuits rouges. L’éloignement géographique et temporel a paradoxalement permis un rapprochement intérieur inédit. Je parierais qu’Aurélien Masson l’avait pressenti.

À propos de « 3 minutes, 7 secondes« .

Après Lalignement des équinoxes, trilogie volumineuse, on vous retrouve en 2018 avec 3 minutes, 7 secondes,  mais vous n’offrez quune novella et de surcroît, plus à la Série Noire mais à la Manufacture de LivresIl y a une explication ?

Une explication simplissime : la Série Noire ne publie pas de novella. Stefanie Delestré, qui succède à Aurélien, m’a confirmé qu’elle ne projetait pas d’en inscrire au catalogue de la collection. Je pouvais donc en publier ailleurs, même en étant sous contrat avec Gallimard.

Une fois 3 minutes, 7 secondes terminé, on constate très vite que ce nest pas juste lhistoire dun crash et que ce petit entretien sera sûrement utile pour donner quelques clés supplémentaires sur votre volonté. Mais, tout dabord et tout simplement, comment est née cette histoire ?

Le déclencheur, c’est Pierre Fourniaud, de la Manufacture de Livres, qui me demande en septembre 2017 si j’ai une novella dans mes tiroirs. J’avais écrit une histoire inspirée du vécu du soldat japonais Hirō Onoda, qui a continué la Deuxième guerre mondiale jusqu’en 1974, seul sur une île des Philippines. D’ailleurs, j’ai ensuite traduit son récit stupéfiant pour la Manufacture de Livres. Plutôt que de reprendre ladite novella, j’en ai écrite une autre dans le vol qui me ramenait au Japon. Je n’ai pas pu résister à l’idée de la concordance totale du réel et de la fiction : écrire un texte en douze heures, dans un seul segment spatio-temporel, ce qui est également un impératif de la novella : une seule intrigue unie dans le temps et l’espace, mais avec la possibilité de multiplier les personnages et les explorations psychologiques. C’est ce que j’ai fait avec ce qui m’entourait. Stewards, hôtesses, passagers sont devenus des personnages de fiction. Évidemment, je les ai intégralement violés — du moins psychologiquement, mais ils n’en savent rien. Sauf le commandant de bord et le copilote, que j’ai inventés de A à Z. Je me suis moi-même dépouillé et fictionnalisé pour « créer » l’un des personnages. Le plus drôle, c’est l’arrivée à Osaka. Je rallume mon téléphone et je lis le message d’un ami qui me conseille de ne pas traîner pour rentrer à Kyōto, car un typhon approche. Je survole les infos et j’apprends que la Corée du Nord vient de procéder à un tir de missile. Soit exactement l’histoire que je viens d’écrire dans l’avion. Une histoire réelle aspirée dans une fiction, à son tour aspirée dans une réalité plus vaste. Le tout en direct. Welcome back home !

Si cette œuvre semble, au premier abord, très différente, on saperçoit vite quon retrouve des thèmes, des « obsessions » déjà lues chez vous. Nest-on pas ici aussi dans une nouvelle métaphore du kōan « face au gouffre un pas en avant », qui ponctue chaque histoire de la trilogie des Équinoxes ? La mort serait-elle uniquement un passage, un voyage ?

Si c’est un passage, on est déjà en plein dedans. C’est d’ailleurs l’un des thèmes de Confession japonaise. Dans 3 minutes, 7 secondes, il y a autant d’obsessions que de personnages. Toutes ont un point commun : la mort révèle le sentiment de réalité d’une vie. La mort imminente, dans le cas des passagers de cet avion. C’est un raccourci fulgurant qui permet de sonder de façon violente, crue et directe la psyché des personnages. Plus de temps pour les faux-semblants, les mensonges, les excuses, plus le temps de fabriquer des justifications, des illusions. Plus le temps de fuir. Le révélateur absolu est déjà en action. Donc oui, face au gouffre, un pas en avant. Ce kōan est très sibyllin, très subtil, malgré son aspect brutal. Dans Lalignement des équinoxes, Wolf, l’un des personnages principaux, le comprend de différentes façons. L’une d’elles est : on ne se retrouve pas face à un gouffre par hasard. C’est un rendez-vous que l’on a sans doute provoqué sans en avoir conscience. Il faut donc aller explorer la réalité qu’il contient. Mais il y a beaucoup de lectures possibles de cette phrase de Dōgen. En japonais, elle se formule aussi de cette façon : « arrivé au sommet d’un bambou de cent pieds, continue de grimper ».

Tous ces personnages qui vont connaître la mort en même temps, sont déjà bien dépeints, créant très rapidement un réel intérêt pour les fragments de vie racontés, nont sûrement pas été choisis au hasard. On a un peu l’impression de voir au moins deux visages du Japon, lun éternel et lautre plus moderne, des codes, des morales différentes mais cest sûrement beaucoup plus pointu

Surtout le commandant de bord et le copilote, et c’est tout à fait intentionnel. J’ai un peu forcé le trait entre deux générations, l’une traditionaliste, l’autre occidentaliste, et toutes les deux également perdues. En réalité, ces deux caractères cohabitent profondément chez de nombreux Japonais, et cela forme un équilibre. Bien que souvent, l’occidentalisme ne soit qu’un vernis : grattez un peu, et vous vous retrouvez face à une personne de l’ère d’Edo. Commandant de bord et copilote sont comme les deux hémisphères d’un seul cerveau : l’un ne va pas sans l’autre. Pareillement, j’ai fait en sorte que tous les personnages, aussi différents et singuliers soient-ils, forment les différentes facettes d’une seule et même persona.

Sans rien dévoiler de lintrigue, vous nous offrez aussi un petit éclairage géopolitique de cette région de lAsie. Quelles sont les craintes des Japonais ?

Les Japonais se méfient de tout et n’ont peur de rien… ! Les enjeux japonais actuels sont les mêmes qu’avant la Deuxième guerre mondiale : créer une sphère de coprospérité indo-pacifique. Mais il y a eu entre temps un changement majeur : la position de la Chine, devenue hégémonique, et dont la puissance économique, technologique et militaire, alliée à un régime crypto-totalitaire, est perçue comme une menace par le reste de l’Asie. Pour le dire en deux mots, c’est un allié dangereux. La sphère de coprospérité indo-pacifique devait garantir l’indépendance de l’Asie vis-à-vis de l’Occident. Désormais, elle prend lentement et timidement la forme d’une garantie contre la domination mondiale chinoise.

Avec Internet maintenant, même très loin comme vous à Kyōto, on nest plus jamais vraiment isolé des siens, de ses racines. Néanmoins, des aspects de votre vie française vous manquent-ils et bien sûr, quand vous rentrez en France, quelle part du Japon vous fait défaut ?

Rien ne me manque de la France. Ma vie est pleinement japonaise. Chaque fois que j’allais en France pour la sortie d’un livre, c’était le Japon tout entier qui me manquait. Je m’accrochais au jet-lag : tiens, c’est l’heure où le soleil se lève. La cloche du temple Kōshōji, le début de la méditation zen, l’heure du iaidō, le chien et la chatte qui me cherchent dans le bureau, l’heure du déjeuner des milans au bord de la rivière, les lueurs du crépuscule, l’effervescence de Kiyamachi-dōri… Je sentais dans mes chairs que tout cela avait lieu et que c’était ma véritable place.

Vous avez été co-fondateur des éditions du Camion Blanc, « L’éditeur qui véhicule le rock ! » et donc vous ny couperez pas. Quelle zik pour illustrer 3 minutes, 7 secondes ?

Le Boiler Room de Nisennenmondai.

November 25th: The Last Day de Philip Glass.

Aerian de Maximum The Hormone.

Everything In Its Right Place de Radiohead, dans la version enregistrée en 2008 à Saitama.

À propos de « Confession japonaise« .

Paru en 2019 au Mercure de France, Confession japonaise est une lacune dans les chroniques de Nyctalopes, peut-être trop japonais pour nos esprits occidentauxPourriez-vous nous le vendre, nous expliquer notre erreur? 

(Sourire) Un ami japonais et francophone l’a lu et s’est exclamé : « C’est incroyable, c’est roman japonais ! » Je prenais ça pour un compliment, mais je sentais que quelque chose le gênait. « Vous êtes auteur japonais, mais vous n’êtes pas Japonais ! » ll avait l’air à la fois fier et contrarié, c’était assez drôle.

Si on tient à utiliser des couleurs, Confession japonaise est un roman noir dans la littérature blanche. Il contient une part réaliste et une part fantasmagorique – la seconde étant tout aussi réelle que la première. Ce roman repose sur l’absence de hiatus entre le monde flottant et le monde invisible, celui des humains et des esprits, de l’histoire et de la légende : c’est le même monde et cela s’exprime de façon très concrète. C’est sans doute ce qui est difficile à concevoir pour un esprit occidental.

C’est l’idée qu’il n’y a pas de frontière entre la vie et la mort, que les deux états ou territoires s’imbriquent et communiquent en permanence. On peut le constater dans la vie quotidienne, surtout à Kyōto. Les mythes sont aussi réels que l’histoire, ils ont même sans doute plus de poids dans l’inconscient collectif. Juste un exemple : j’ai récemment vu une exposition de photos de Koga Eriko, intitulée BELL, qui nous fait voir la légende d’Anchin dans le Japon d’aujourd’hui. Il est admis de façon absolument équivalente que son amoureuse Kiyohime s’est transformée en serpent pour le suivre, et que la chose est simultanément impossible. Et cette contradiction va de soi : elle n’en est pas une, en fin de compte.

De la même façon, le narrateur de Confession japonaise vit à la fois dans le monde flottant (visible, celui des vivants, que l’on appelle le « nôtre ») et dans le monde invisible, celui des morts, des esprits, des démons, obake, yōkai, oni, tengu et consorts. Tout ce qu’il voit, expérimente, les personnes qu’il rencontre lui apparaissent soit sous leur aspect et comportement « flottant », soit « invisible ». Tout a commencé pour le narrateur avec le tremblement de terre de Kobe en 1995. Il avait 5 ans et ses parents ainsi que sa petite sœur ont été emportés au royaume des morts. Il est incapable de distinguer les deux mondes, jusqu’à ce qu’il rencontre une jeune femme absolument fascinante — qui est également une renarde, une incarnation d’Inari… Là, l’histoire devient violemment noire. Et solaire, par la même.

Des projets littéraires, des amorces de romans, est-il trop tôt pour en parler ? Vous traduisez aussi pour la SN, un roman qui vous a particulièrement séduit ?

Le dernier roman traduit pour la Série Noire est un excellent souvenir — de lecture comme de traduction. C’est Seules les proies s’enfuient, de Neely Tucker. Une pleine cohérence entre l’histoire et le style, une dynamique narrative qui démultiplie le cadre initial sans le briser, une narration sobre, rugueuse et intense. Nickel.

J’ai écrit plusieurs textes depuis Les Nuits rouges. D’abord un « roman japonais », Ame no neko (Un chat de pluie), que je vais reprendre de fond en comble pour lui donner sa tonalité exacte, maintenant que j’en connais la fin. Ensuite, j’ai rédigé un long texte qui sert de base à un projet plus vaste. Et au printemps prochain doit sortir un récit sur le zen et le sabre, La Caverne aux chauves-souris sous la montagne noire. Une approche pragmatique de la méditation zen en tant qu’expérience totale.

Pour revenir brièvement à votre première question, celle de l’inspiration. Au Japon, on évolue entre de multiples couches d’histoire, de mythologie, de folklore, on trouve des veines narratives partout, à la fois totalement disparates et unies par l’esprit japonais, pour le dire rapidement. Et tout cela se manifeste dans le quotidien. C’est en étant à l’écoute de ces expressions qu’on laisse le roman naître de lui-même… avant de le saisir à la gorge. J’étais en train d’écouter Les Nuits rouges depuis pas mal d’années quand Aurélien Masson m’a poussé à passer à l’action. Déjà pour Lalignement des équinoxes, j’avais l’impression qu’il connaissait le manuscrit avant même que je ne l’écrive. C’est le don de l’éditeur total : celui de lire les manuscrits qui sont en vous.

Je vous remercie.

(Je viens d’apprendre la fermeture des librairies pendant le deuxième confinement. Leur credo est donc : détruisons tout, et on n’aura plus besoin d’échouer. Comme s’il fallait encore des preuves de la soumission absolue des hommes politiques aux GAFAM, dans ce cas précis, ou à Barclays, Capital Group Companies, FMR Corp., AXA, State Street Corp., etc. Tristes, tristes et stupides fossoyeurs. Et le jury Femina décerne quand même son prix, qui ne profitera qu’à Amazon — no comment. Jeff Bezos, champion de la défiscalisation et du salariat au rabais, mais aussi ministre de la Culture, de l’Économie, des Phynances et du Commerce, vous salue bien. Rajoutons Fuck Off And Die de Darkthrone à la play-list. Ouvrir les librairies, avec toutes les précautions sanitaires requises, c’est un acte de désobéissance qui refuse  le système de mort culturelle et sociale à l’œuvre depuis des décennies. Il ne saurait plus être question de quémander les conditions de la survie aux laquais de la morgue affairiste.)

Merci à Sébastien pour sa grande disponibilité et la richesse de ses propos.

Entretien réalisé par échange de mails octobre/ novembre 2020.

Clete.

ENTRETIEN EXPRESS avec Jacques Moulins pour « Le réveil de la bête » / Série Noire.

Après avoir lu et chroniqué « Le réveil de la bête » qui m’a vraiment emballé, j’ai eu le privilège de m’entretenir avec l’auteur Jacques MOULINS. Le contact s’est fait en toute simplicité par téléphone, questions-réponses en direct, spontanéité et bon moment en prime.

Parlez-moi de vous :

Je suis journaliste…pour le reste je suis discret et tiens à le rester. 

Ok, très bien et l’écriture, pourquoi, depuis quand ?

C’est une réelle passion, j’écris depuis l’âge de 13 ans, j’ai commencé par des poèmes.

Puis j’ai pensé à écrire un roman historique mais cela me laissait moins de place à l’imaginaire et à la fiction. Je me suis donc tourné vers le roman policier.

Pourquoi ce thème ?

Je m’appuie sur une réalité d’Europol en rajoutant une part de fiction, ainsi que les relations entre ses fonctionnaires et les responsables politiques. J’ai voulu traiter ce sujet car il est d’actualité, relater la relation France-Allemagne, les difficultés de l’Europe en terme de politique et la montée de l’extrême droite… C’est une forme d’avertissement !

Le roman est très précis, très documenté, comment avez-vous procédé ?

Je me suis inspiré de l’actualité, de mon imaginaire, de rencontres et de mon parcours personnel mais une chose est sûre, je ne connais aucun Milosz ! (rires…)

Comment avez-vous écrit et construit votre roman ?

Je l’ai écrit sur plusieurs mois à la main contrairement à ce que je fais en tant que journaliste ou je rédige mes articles sur ordinateur, je tiens à faire un vrai distingo entre les 2. Je l’ai construit en pensant déjà à la suite, tout est déjà en place.

Super nouvelle, il y a donc une suite ! Peut-on en parler sans spoiler quoi que ce soit ?

Bien sûr, vous l’avez-vous-même souligné dans votre chronique, il y aura une suite, le 2ème est déjà bien avancé, on y retrouvera un certain nombre de personnages marquants avec bien entendu des évolutions et un autre contexte.

Et bien j’ai hâte ! Quel est votre état d’esprit à la sortie de votre premier roman, quels sont les retours ?

Pour le moment c’est positif, j’attends encore d’autres retours par GALLIMARD. Le contexte est un peu particulier en raison du COVID, beaucoup d’évènements sont annulés et je reste dans l’attente.

Par curiosité, avez-lu ma chronique sur le site Nyctalopes ?

Bien entendu, j’avais déjà entendu parler du site et vous avez été les premiers à me chroniquer, j’en suis ravi, merci.

Merci à vous, merci pour cet échange et j’espère vous lire très prochainement.

Nikoma

Entretien téléphonique réalisé vendredi 25 septembre.

Entretien avec Cathy Bonidan / « VICTOR KESSLER N’A PAS TOUT DIT »

Le troisième roman de Cathy Bonidan est très fort. Aussi, il nous a paru bon de nous entretenir avec elle sur son parcours atypique d’auteure, ses sources d’inspiration, sa méthode d’écriture. Elle a répondu très rapidement à nos interrogations avec sa modestie et sa gentillesse coutumières.

A propos de l’auteure:

  1. Cathy Bonidan, votre nom commence à être familier dans les librairies et sur le net, on connaît un peu l’auteur mais qui est la personne ?

La personne est simple, sans mystère et mène une existence très banale. Je suis institutrice depuis l’âge de 17 ans, une appellation qui correspond mieux à ce que je vis que le terme de professeur des écoles qu’on emploie aujourd’hui. J’ai longtemps exercé dans la banlieue nord de Paris avant de venir enseigner dans le Morbihan. 

En fait, il n’y a pas grand-chose à dire de la personne… 😊

  1. Vous allez publier votre troisième roman. Le premier, Le Parfum de l’Hellébore a remporté 11 prix littéraires, les droits du second, Chambre 128, ont été achetés par 7 pays (États-Unis, Allemagne, Italie, Corée, Chine, Israël, République tchèque). Comment vivez-vous ce statut d’auteur ? Qu’éprouvez-vous ?

Il faut des gens comme vous, excusez-moi, pour me rappeler que je suis considérée comme un auteur. Ça ne me vient pas naturellement 😊. Au fond de moi, je suis toujours l’enfant, puis l’adolescente, qui écrit des histoires en secret. C’est lors des rencontres avec les lecteurs que je réalise que mes romans ont été partagés et que des personnes les ont peut-être en ce moment même sur leur table de nuit. 

À chaque fois, c’est alors le même choc, un mélange de fierté, de peur, d’émerveillement et puis… tout au fond, de la sérénité. L’impression d’être arrivée là où je devais être, l’impression de faire enfin ce que je rêvais de faire depuis l’enfance.

  1. Votre parcours est un peu particulier, pouvez-vous nous dire comment vous êtes arrivée à l’édition ?

Par hasard. Parce qu’un jour d’août, à court de lecture, je me suis inscrite sur le site monBestSeller.com et que j’y ai découvert des anonymes qui partageaient leurs écrits. J’ai eu envie de faire la même chose. Je n’avais jamais pensé à l’édition, je n’avais jamais fait lire à quiconque ce que j’écrivais… Pire, dans mon entourage personne ne savait que j’écrivais des romans. Mais ce jour-là, je venais de rédiger l’épilogue du livre qui ne se nommait pas encore « Le Parfum de l’Hellébore » et je l’ai livré aux lecteurs du site, juste pour avoir un avis de lecteur. Ensuite, tout s’est enchaîné très vite, les réactions ont été positives et, trois mois après mon inscription, je gagnais le prix qui m’a permis de rencontrer Marie Leroy, directrice des éditions de La Martinière littérature, et d’accéder ainsi à l’édition. 

  1. Depuis quand écrivez-vous ? Y a-t-il eu un acte déclencheur ?

J’écris depuis que j’ai appris à lire. Je me souviens d’une salle de classe, d’une odeur de craie, de la première page d’un livre, d’un texte illustré. La maîtresse lit tout doucement : « Poucet et son ami l’écureuil ». Puis elle nous demande de les dessiner. J’en suis incapable.  Heureusement, il y a la légende que l’on peut recopier à la plume sous le dessin raté :  é – c – u – r – e – u – i – l. Huit lettres. Un peu juste, aurait dit Maître Capello, mais la magie opère. C’est tout simple, il suffit d’attacher ces petits signes ridicules et notre imaginaire compose tout ce qu’on ne saura jamais dessiner. Un écureuil, une forêt, mais aussi des paysages par centaines et des amis par milliers pour le petit Poucet. 26 lettres pour créer le monde, avouez qu’on n’est pas loin du miracle…

Alors, à partir de là, les histoires s’empilent tranquillement sur un cahier d’écolier. Il est rouge, à spirale et je le cache sous la moquette, tout au fond du placard… En ne dévoilant à personne son existence, je crée déjà un monde à moi. Un lieu où je peux déverser mes joies et mes colères à travers des personnages imaginaires. Rien n’a changé aujourd’hui. Si ce n’est que les cahiers ont disparu au profit des clés USB.

  1. Comment choisissez-vous le thème de vos romans ? Sont-ils en lien avec votre histoire ou vos préoccupations personnelles ?

Je ne choisis jamais le thème de mes romans. Je ne choisis que les personnages. Eux sont façonnés très en amont de l’histoire. Je peux les garder en tête des mois, voire des années. Et puis un jour, ils sont prêts à prendre vie. Au départ, je me demande juste où et comment ils pourraient se croiser. Un seul impératif : que je connaisse déjà leurs vies, leurs peurs, leurs forces et leurs faiblesses avant de les lancer dans le roman. Une fois la rencontre établie, je les laisse avancer et je ne fais que suivre le mouvement.

Alors bien sûr, mes préoccupations personnelles peuvent s’échapper et rejoindre l’intrigue, ça arrive, et souvent, je ne m’en aperçois qu’à la relecture. C’est à ce moment que je me souviens des événements de l’actualité ou de ma vie qui ont motivé les sentiments que je décris. Je sais alors que j’ai vidé mon sac sur le papier, même si j’ai adapté mon humeur à ce que vivent mes personnages.

Version américaine de Chambre 128
  1. Comment construisez-vous vos romans ? Élaborez-vous un plan avant de vous lancer dans l’écriture ?

Il n’y a aucun plan en amont de mes romans. Pas de notes, pas de rebondissements anticipés et surtout pas de chute. Écrire, c’est avant tout s’amuser et si je connais la fin de l’histoire ou si elle est trop prévisible, je risque de m’ennuyer. Tant que j’ignore ce qui va arriver à la page suivante, c’est un vrai bonheur de rejoindre l’ordinateur. Je l’allume, j’ouvre le fichier et je relis les dernières lignes… Après c’est l’imagination qui se lâche… Aucune contrainte, aucune barrière, juste un plaisir de chaque instant et un autre rapport au temps.

  1. Avez-vous des maîtres en littérature ? 

Bien sûr, j’ai des maîtres en littérature. Tellement grands, tellement inaccessibles… C’est au lycée que j’ai découvert trois d’entre eux : Baudelaire, Camus, Sartre. Lorsque j’ai lu Les chemins de la liberté, Les fleurs du mal ou La chute, je me suis arrêtée d’écrire. C’est le problème avec les maîtres, ils vous écrasent. Et puis au fil de mes lectures, j’ai compris qu’il y avait les écrivains, ceux dont le talent nous plonge dans un état second, et les raconteurs d’histoires qui nous permettent de fuir le quotidien. Le fait de comprendre que je n’accèderais jamais à la première catégorie ne devait pas m’empêcher d’inventer des mondes imaginaires…

***

A propos de « Victor Kessler n’a pas tout dit ».

  1. Pourquoi avoir choisi d’implanter votre histoire dans les Vosges ? Avez-vous été inspirée par l’affaire Grégory que vous citez d’ailleurs dans le roman ?

Non. Les lieux sont comme les thèmes, je ne les choisis pas, ils s’invitent. Pour Victor Kessler, je venais de commencer le roman lorsque j’ai appris par hasard que le Prix de la Nacre avait été décerné à mon premier livre par les médiathèques de Saint-Dié et des environs. Cette récompense datait de plusieurs mois et comme je n’en avais pas eu connaissance, je n’avais pas pu remercier les organisateurs. En m’en excusant auprès de la librairie et de la médiathèque, j’ai réalisé que c’était exactement le lieu que j’attendais. Quelques recherches sur Google et c’était parti : le village de Saintes-Fosses était né. Ce n’est que plus tard que j’ai vu le lien avec l’affaire Grégory et que j’ai glissé une allusion dans l’histoire.

  1. Le personnage principal est un instituteur, votre vécu professionnel a-t-il influencé ce choix ?

Mon vécu professionnel a influencé la création du personnage principal de façon détournée. En effet, celui-ci est né alors que je rentrais de l’école. Un vieux monsieur avec un cabas a traversé devant moi, à un feu, c’est lui qui a inspiré l’idée d’un instituteur qui aurait fait trente ans de prison pour meurtre et pédophilie… Je pense que la journée avait été difficile 😊. Ensuite, il est vrai que je me suis plongée avec délice dans ce milieu enseignant des années soixante-dix, et puis je l’avoue, Victor s’autorise quelques vérités sur le métier… 😉 

  1. Dans Le Parfum de l’Hellébore, la première partie était épistolaire, votre deuxième roman, lui, n’était constitué que de missives, dans celui-ci, vous quittez les lettres mais vous introduisez une confession, qu’est-ce qui vous attire dans ces formes d’écrits ?

La variété justement. L’important, en écrivant, c’est de ne jamais s’ennuyer. En quittant la narration pour le style plus intimiste des lettres, du journal intime ou de la confession, je change complètement d’écriture et ces pirouettes sont motivantes. Et puis, utiliser le « je » me permet d’entrer totalement dans le personnage. Trop parfois 😊. Certains passages peuvent me bouleverser au moment de la rédaction. Alors, en pleine écriture, je peux avoir besoin de faire un break : du ménage, ou du travail pour la classe, juste pour me souvenir qui je suis avant de repartir dans le roman.

  1. Ce livre, plus sombre que les deux premiers, aborde plusieurs thèmes : l’enfance meurtrie, la valeur de la vérité, l’enfermement, « les risques du métier » d’enseignant face à la rumeur, l’amour fou… Quel est pour vous le moteur de ce roman ?

Sur le coup, je n’ai pas eu l’impression d’écrire un roman plus noir que les autres. Même aujourd’hui, je ne le trouve pas si sombre. Tous mes romans mettent en scène des personnages un peu malmenés par la vie parce que c’est le moteur qui va les faire avancer. C’est ce qui les rend intéressants. Et puis, il y a un vrai suspense pendant ce laps de temps où je ne sais pas encore s’ils vont utiliser leurs blessures comme une force ou comme une faiblesse.

 L’enfance meurtrie et les risques du métier, c’était logique, c’est un peu mon quotidien. Je ne me suis pas inspirée directement de situations réelles. Par contre, l’émotion ressort. Celle qui nous touche lorsque l’on croise la route d’un enfant abimé parce que les adultes n’ont pas su le protéger…

Quant à l’enfermement, c’est sans doute un révélateur, je crois que nous l’avons tous vécu il n’y a pas si longtemps… Quand on se retrouve face à soi-même, on ne peut plus tergiverser, les questions arrivent et il faut des réponses pour continuer à avancer. C’est à ce moment que l’on doit choisir entre le mensonge et la vérité… à condition bien sûr de savoir où se trouvent l’un et l’autre… 

C’est sans doute ça, le premier thème de ce livre. Ça et l’amour fou, bien sûr ! Mais peut-on écrire une histoire sans amour ?

  1. Quelle serait la BO de ce roman ?

Je ne travaille pas en musique, donc l’influence est diffuse. Lorsque j’écris, ma musique est dans la tête et il n’y a que le silence autour de moi. Mais lorsque je pars marcher sur les sentiers, ou lorsque je circule en voiture, la musique est toujours là et elle m’aide à peaufiner mes personnages, ou à les comprendre. Pendant l’écriture de Victor Kessler, l’album le plus écouté devait être « Songs of innocence » de U2. Le fait de ne pas parler anglais me permet d’être uniquement pénétrée par la voix de Bono et par la mélodie. Du coup, je ne me sens pas sous l’influence du texte comme ce serait le cas avec un groupe français.

  1. Comment vivez-vous la sortie de votre roman, retardée pour cause de confinement ?

Plutôt bien… pour l’instant. Le moment de stress arrivera la veille de la sortie car le jour J, je serai en classe. Tant mieux, aucun moyen d’aller regarder sur les blogs des avis plus ou moins assassins rédigés par les blogueurs… Je plaisante. 

Quoique…

  1. Quelle est la question que j’ai oubliée et que j’aurais dû vous poser ?

Vous êtes le premier à ne pas me demander si j’écris actuellement un nouveau roman… Je ne sais pas comment je dois le prendre… 😊 

Entretien réalisé les 8 et 9 juin 2020 par échange de mails.

Un grand merci à Cathy.

Clete.

Entretien France3 Bretagne et article Franceinfo.

Entretien avec Kenan Gorgün autour de son roman « Le second disciple » / EquinoX les Arènes.

« LE SECOND DISCIPLE » paru à l’automne dernier nous avait sidérés. Est venue immédiatement l’envie d’entrer en contact avec l’auteur. C’est chose faite. Découvrez Kenan Gorgün auteur de la collection EquinoX, là où s’écrit le Noir qui cogne, qui émeut, qui interroge.

Kenan, qui peut mieux que vous présenter l’homme qui existe derrière l’auteur, son parcours ?

Né flamand, grandi Bruxellois, marié Liégeois, redevenu semi-Bruxellois depuis mon divorce, j’ai aussi vécu à certaines périodes au Canada, en Afrique Centrale, et sur la Lune, où j’ai une résidence secondaire sur les bords d’un cratère dont la contemplation ne m’apaise pas mais c’est plus fort que moi, faut que je voie ce qui va en sortir. Il en sort toujours quelque chose. Sinon, sur le plan de l’existence terrestre, je suis le rejeton d’une famille très nombreuse qui a principalement vécu dans les quartiers prolétaires de Bruxelles… ces quartiers comme Molenbeek et Anderlecht qui ont tant fait parler d’eux pour la qualité de leurs kebaps et leurs réseaux jihadistes. 


Excusez mon inculture mais dès les premières lignes lues de “le second disciple” est venue une envie de connaissance de l’oeuvre de l’auteur et, surprise, vous avez une carrière en littérature qui est loin d’être débutante et qui semble de surcroît très diversifiée avant cette arrivée chez EquinoX. Vous pouvez nous en parler un peu? Quand cette envie d’écrire est-elle venue et quels sont vos maîtres, vos modèles?

J’écris depuis plus de 10 ans, avec une interruption de 2009 à 2014, suite à cette question restée sans réponse : Pourquoi écrire ? Ça m’a pris 5 ans d’y trouver à peu près une réponse et me remettre à écrire et publier. De la même façon qu’aucune émotion humaine ne m’est étrangère, je suis incapable de m’en tenir à une seule approche de la littérature et de la langue. J’aborde les choses selon mon feeling et mes objectifs. Ça donne un parcours accidenté, des allers retours entre différents types de littérature, ce n’est pas l’idéal pour se faire identifier du lectorat… mais whatever, c’est ainsi que j’aime être écrivain. Néanmoins, LE SECOND DISCIPLE initie une période de ma vie où je vais creuser un certain territoire littéraire et thématique pendant plusieurs années. Je n’ai pas de maîtres, du moins pas en littérature, étant plus inspirés par des musiciens… mais sans Stephen King, Robert Silverberg, Norman Spinrad, Paul Auster, Henry Miller, Norman Mailer, et quelques autres, je ne serais pas là aujourd’hui. 

Traiter le terrorisme issu de Molenbeek de manière si explosive (je sais le qualificatif est un peu facile) n’est sûrement pas chose aisée. Cette volonté est-elle née des attentats de Paris en 2015 et de Bruxelles en 2016 ayant la même origine géographique ou est-ce la suite logique d’une volonté plus ancienne?

Je suis le fils d’un homme qui a pratiqué comme imam. Un homme charismatique à la voix providentielle et qui m’a laissé de merveilleux souvenirs de chants coraniques. Mais aussi un homme orageux, sombre, porté sur les plaisirs, raffiné et brutal, rêveur et cynique, qui a vécu une vie dans laquelle je le soupçonne de ne s’être jamais reconnu. La religion, mais aussi toutes les valeurs et les discours convenus, les rôles sociaux, sont devenus pour moi des sources de suspicion. J’ai aussi découvert qu’une partie de ma famille avait des origines dans le Caucase et était juive avant de se convertir. Le doute a donc encore grandi. En étant le seul auteur de langue française et d’origine turque, ayant reçu l’éducation que j’ai reçue, je savais que j’allais finir par traiter ces sujets un jour. J’attendais d’avoir les mots pour le dire, des mots qui n’appartiennent qu’à moi. 


Depuis que l’homme a inventé dieu, il tue en son nom. l’Histoire a montré que les religions sont les moteurs, les excuses aux plus grands massacres hier comme aujourd’hui. Tuer au nom de dieu n’est-il pas le prétexte idéal pour tous les terroristes de la planète?

En effet. Prétexte idéal. Idéal irrésistible. Mais ça va au-delà de Dieu et des religions. L’instinct de mort de l’homme est inépuisable. La commodité de la religion et de la question divine, c’est qu’elles sont elles aussi inépuisables. 

Dans le roman, on voit que des personnes issues de cultures différentes mais grandissant dans le même espace géographique se liaient pendant l’adolescence pour se haïr ensuite à l’âge adulte. Ce fossé se creuse-t-il de façon irrémédiable et systématiquement ou est-il le résultat d’une évolution plus récente des rapports entre les diverses communautés qui forment la Belgique?

Ce n’est pas communautaire ni propre à la Belgique. C’est l’animosité de l’homme envers l’homme quand l’homme est rendu vulnérable par tout ce qu’il ne maîtrise plus. 

En vous lisant, il semble que vous distinguiez la communauté maghrébine de la communauté turque? Où se situent les différences?

Ce sont deux cultures très différentes, apparentées par de rares liens, tel que la religion. Et la religion est également ce qui les distingue très fort. Comme je dis dans le roman, Atatürk, fondateur de la Turquie moderne, est aussi celui qui a dissous le Califat et le pouvoir religieux au sein de la société civile. Du moins temporairement. Et au forceps, pour ainsi dire. Les circonstances historiques de la fin de l’empire ottoman et de la nécessité de préserver un territoire national ont dicté ce programme révolutionnaire des mœurs, des modèles juridiques, électoraux, etc. Mais on voit que la psyché humaine n’a jamais dit son dernier mot et partout le religieux a fait un retour en force dans le monde musulman. Ce n’est ni la faute d’Atatürk ni de Dieu, c’est l’échec des hommes à constituer des sociétés où les gens ont le sentiment d’avoir leur place et quelque espoir d’avenir. 

Dans la cellule terroriste du roman existe un débat au sujet du choix des cibles qui terrifie: doit-on frapper aveuglément les populations civiles ordinaires ou s’attaquer aux élites pour faire tomber l’édifice? Avez-vous eu vent d’un tel débat dans la réalité?

Non, jamais. Hélas. 

“Le doute est diable”, dit Abu Brahim au cours du roman. Qu’est-ce qui peut faire s’interroger, douter un terroriste? Comment faire apparaître ce diable ?

Je suis obligé de vous renvoyer au roman. Je ne pourrai jamais répondre ici aussi bien que je pense l’avoir fait dans le livre. 

“Le second disciple” est le premier volet d’une trilogie. Sans rien dévoiler, les deux prochains opus porteront-ils toujours sur le terrorisme ou reviendrez-vous de manière différente à Molenbeek?

Le second livre va entrer dans les territoires de Bruxelles occupés principalement par la communauté turque. Ce sera davantage Anderlecht, Saint Josse et ce qu’on appelle la Petite Turquie. On va y croiser les services secrets turcs, le ministère des affaires religieuses turc qui est le plus puissant des ministères et possède des antennes dans tous les pays d’immigration turque. Une arme sur-financée et puissante. Dans son Flow et sa construction, le second volet pourrait se rapprocher d’un traitement romanesque à la James Ellroy, que j’aurais pu citer aussi plus haut dans mes influences littéraires 


Et bien sûr, la question que j’aurais dû vous poser ? Et bien sûr, la réponse qui va avec.

Je peux utiliser mon joker ? Réponse : oui. 

Entretien réalisé par mail en décembre 2019.

Wollanup.


ENTRETIEN JACQUES-OLIVIER BOSCO pour « Laisse le monde tomber ».

Merci à JOB de m’avoir accordé un peu de son temps pour répondre à mes questions, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a joué le jeu !!

Vos livres se lisent souvent comme on regarde un bon film, avec des découpages, une chronologie très photographique, c’est voulu, ou c’est naturel et lié davantage à votre culture cinématographique ?

C’est vrai, j’emprunte beaucoup au cinéma, et particulièrement sur cet ouvrage dont l’envie était de se rapprocher autant des romans noirs des années cinquante à soixante-dix, que des films noirs de la même époque jusqu’à aujourd’hui, entre « Tchao pantin » et « Rue Barbare » jusqu’à « Rambo ». En fait, j’essaie de mélanger la langue et le visuel mais, comme tu l’as remarqué ; cinématographique. L’émotion de la prose et l’envie de faire vivre et voir la scène. C’est évidemment culturel, beaucoup de bande-dessinées en premières lectures et génération cinéma de quartier mais surtout télévision ; « Les dossiers de l’écran » (imaginez, « L’armée des ombres » diffusée sur le poste en noir et blanc dans le calme spectral du salon éteint avec, flottant devant l’écran, la volute de cigarette de mon père). Oui, culturel, intime et générationnel. On peut même dire aujourd’hui qu’une grande majorité d’auteurs de « polars » utilise cette écriture « cinématographique » qui devient un style en soi, tout en pouvant symboliser quelque chose de péjoratif et presque vexant pour les vrais amoureux de ce mélange des genres, lorsqu’à propos d’un bouquin, des chroniqueurs parlent d’une écriture très visuelle, à défaut de ! C’est pour cela que j’insiste sur le côté cinématographique où, dans ce cas, l’auteur s’attache à créer une lumière, une atmosphère sonore et même sensorielle et pour cela, il y a travail d’écriture. Pour ma part, je l’avoue, je joue (d’où l’apport culturel) sur les réminiscences – les clichés – liées à des séquences de film. Lorsque, par exemple, je veux parler d’un coin d’immeubles de cité en pleine nuit, je vais me fier à mes souvenirs et ressentis personnels (parce qu’évidemment j’ai vécu dans ce genre de cités), mais aussi, pour mieux décrire ce ressenti, à un univers du type « Sleepy Hollow », ou « Le loup garou de Londres », ou bien à « Alien » pour les passages dans les caves. Quant à « Rambo », que j’ai déjà cité, la référence est assez claire dans la dernière partie du livre.


Vous situez votre roman « Laisse le monde tomber », et ce n’est pas la première fois, dans une banlieue difficile. Au vue du contexte actuel vous n’avez pas peur d’accentuer ou de donner du crédit à certains discours ?

La banlieue c’est le sujet du roman, non parce que je voulais faire un livre sur les cités ou leurs habitants mais parce que je voulais faire un vrai roman noir. Et par tradition, la ville, ici la banlieue, est une des matières premières. J’ai été baigné de romans noirs américains mais aussi français des dernières décennies et je rêvais d’écrire quelque chose dans cette atmosphère particulière où la violence ne vient pas seulement des individus mais aussi de l’univers dans lequel ils vivent et respirent (une des autres caractéristiques de ces romans noirs est liée à la violence). Il y a bien sûr des raisons plus intimes, puisque comme tu le remarques ce n’est pas la première fois, et je tentais d’introduire cet élément au premier plan depuis assez longtemps. C’est un exercice très difficile, parce que les romans sur la banlieue font tout de suite penser à des racailles, des flics brutaux et des populations bigarrées, un univers trop connu et exaspérant pour nombre d’entre nous qui vivons non loin, pouvant donner un côté rebutant à l’envie de lire ce genre d’histoire, mais (j’espère rassurer les éventuels lecteurs) je ne voulais surtout pas aller sur ce terrain. Mon terrain, c’était de faire un polar urbain et gothique principalement axé sur les personnages. Pour mon histoire, la banlieue, plus exactement ces grandes cités en déliquescence, cela devait être un paysage, un environnement angoissant et violent, déprimant et inhumain, cela devait être ce que l’imaginaire d’un enfant suggère lorsque le train longe ces grandes tours et barres aux murs gris où, chacun doit le reconnaître, l’on n’a pas envie de se retrouver. De vivre. Cela devait être ce que c’est vraiment pour un être humain normalement constitué, qu’il soit blanc, noir, flic ou dealer. Le difficile était de ne pas stigmatiser (sans m’en rendre compte), et, aussi, de ne pas prendre parti pour les uns ou pour les autres. Le fait de choisir de jeunes policiers, mais de jeunes policiers imbibés de cette banlieue et tellement rongés par leur propre situation, en tant qu’institution et en tant que personne ayant traversé des orages, de les prendre comme reflet de cet univers permettait d’avoir un œil désabusé et cru, mais honnête, et je l’espère, empreint d’une vérité, sinon, de leur propre vérité. Pour finir sur ce sujet, s’il y a un message sur les banlieues dans ce roman, il est édicté par les quelques pensées des personnages ; à la fois univers sauvage (d’injustice, de violence haineuse et gratuite, de bêtise criminelle) et vivifiant, empli de jeunesse, d’espoir, de colère et de rage, du combat des institutions (d’hommes et de femmes), mais aussi, comme à la nuit tombée – d’où la métaphore avec la Bête des mondes gothiques -, une entité qui peut vous dévorer et vous briser, que vous y soyez né, ou que l’on vous y ait envoyé pour « protéger et servir ».

Pas de gentils, pas de méchants Mais des personnages qui ont tous des failles, même les plus horribles voient leurs crimes plus ou moins justifiés, le mal en soi n’existe pas ?

Il s’agit là aussi d’une règle du polar et du roman noir, ne pas être manichéen. En vérité, le monde d’aujourd’hui tourne si vite, et d’après, au bout d’un moment, mon expérience, les hommes et les femmes finissent par avoir des regrets, et parfois même, des remords, si l’on parle des méchants. Il y a aussi le fait que l’on ne naît pas « méchant », je ne pars pas dans une étude sociologique, mais dans le cas de ce roman, le méchant, justement, c’est la Banlieue, les guerres, l’ennui, la peur d’un avenir moche, quand aux gentils, de vrais gentils, je n’en ai jamais rencontré (smiley). Non, cela serait aussi catégorique de dire cela, mais évidemment que dans ce contexte particulier de cités, je ne pouvais pas mettre des policiers « supermen » et sûrs d’eux, seule la folie d’une jeunesse, ou le parcours d’une vie cahoteuse pouvait justifier leur foi et l’aspect religieux de leur mission. 

Pour finir, j’ai rajouté ces personnages de braqueurs « tueurs de flics » en hommage au néo-polar (Fajardie) et pour contrer le côté classique du policier héros et bandit méchant. Certes, ils sont condamnables, mais le revendiquent. C’est leur côté nihiliste qui me plaisait, qu’on retrouve aussi dans pas mal de polars noirs américains. J’avais aussi (au niveau de la trame) l’idée de reprendre le sujet du film « M le Maudit », où la pègre s’allie à la Police pour combattre un monstre (M) qui hante leurs rues (et met à mal leur bisness).

Quant à la question si le mal en soi existe, je voulais montrer dans cette fiction, et c’est aussi vrai dans la vie, que le mal se manifeste surtout au travers des victimes, de leurs ressentis, c’est peut-être une façon naïve (de ma part) de vouloir le combattre en disant ; imaginez que cela vous arrive ? On peut se trouver empli de haine et de douleur pour très peu, à la vue d’une rayure sur sa voiture, parce qu’on ne comprend pas, parce qu’on aimerait retrouver la personne et faire aussi quelque chose d’irrationnel et d’idiot. C’est le plus difficile à admettre, pourquoi s’en prendre aux faibles, aux démunis, aux innocents ? Mais plus que le mal, je parle de violence, autant intime que sociétale. Et le sujet de la banlieue revient encore ici, il y a le mal quotidien que peut créer l’architecture brutale et les conditions d’isolement, mais, en contrepartie, certains jeunes développent une violence démesurée et irrationnelle. En période de guerre (j’en parle dans le roman) la violence crée une aspiration où même les plus protégés peuvent basculer, la fameuse folie humaine dans Apocalypse Now, mais nous ne sommes pas en guerre et pourtant ce sentiment, cette envie de partir « en guerre » existe en chacun des adolescents touchés par la misérabilité et l’injustice de son monde (intime ou social), et donc, attention à l’aspiration quand « certains » se transforme en « beaucoup ». Il y a une deuxième cause malheureusement banale, l’absence de valeur, d’estime de soi, et la bêtise qui ouvrent la porte à une violence malsaine et complaisante, jusqu’à la désinhibition, il n’y a plus de volonté politique, de réaction primale ou vengeresse, il y a une autre sorte de « mal », cette fois liée à la facilité de s’en prendre au plus faible, du sadisme, de la perversion, celle d’un abruti mal dans sa peau. Ce n’est pas si simple, je ne suis ni un intellectuel ni un véritable écrivain, simplement un auteur de polar. Dans « Laisse le monde tomber », on peut dire que, s’il y a violence, il y a souffrance, frustration et peur (de l’avenir, de la situation, pour sa peau, ses proches – violence politique – cela peut s’appliquer aux forces de l’ordre dans certaines conditions) et donc il y a peut-être un moyen d’endiguer le fléau, ou de passer la serpillère derrière, mais comme dans le cas des sérial killers aux EU, il peut y avoir une violence malsaine et crade habitant des individus dérangés, ou simplement (très) trop cons, au point d’y prendre du plaisir, d’avoir la satisfaction de posséder un certain pouvoir, celui d’écraser plus faible que  soi.

Dans la même veine, il s’agit souvent de justification liée à une vengeance, JOB serait-il rancunier ?? Croyez-vous davantage en la vengeance qu’en la justice ?

La vengeance est abordée dans presque tous mes livres, tout simplement parce que j’aime que mes personnages soient au départ des personnes lambda qui basculent subitement dans l’irrationnel et le désir de faire du mal, parce qu’on leur a fait du mal (on en parlait justement), il s’agit en fait d’une primo réaction à la douleur et à l’injustice qui généralement se canalise, sauf dans le cas de personnages de romans noirs. Mais cette fois j’ai voulu décortiquer, montrer que ce n’est pas aussi simple, pour le soldat ; « qui m’a vraiment fait du mal ? », « à quoi cela sert, finalement, de se venger ?», et dans le cas de Jef « Est-ce que j’en suis capable ? », et le pire, c’est que cette idée torture le personnage. Il y a aussi Tracy, qui fonce tête baissée dans l’horreur, alors que ce n’est pas son monde, est-ce par peur, par manque, par vengeance contre autrui, ou pour se venger d’elle-même ? J’insiste aussi sur les divers degrés de ressentiments, quand par exemple Hélène se demande si ce qu’elle a vécu n’est pas bénin, finalement, comparé à ce que d’autres subissent, c’est une sorte d’automutilation, mais cela démontre à quel point la souffrance peut-être terrible quand on a été victime d’un outrage, et jusqu’à quelle aberration, et même, sentiments contradictoires elle peut mener. Cela revient au sujet du roman sur la violence, au-delà de la violence de la vie, de la ville (la société), la propre violence intime des personnages, par rapport à leur vécu et expériences douloureuses, interagit dans le roman, et bien sûr, au-delà de l’intrigue, jusqu’à la modifier.

Dans beaucoup de vos romans les femmes ont une place importante, elles sont fortes, voire dures. C’est comme ça que vous les voyez dans notre société ? Ou bien elles  doivent être ainsi pour se faire une place ?

Les femmes sont à présent du niveau de l’homme sur le plan professionnel ou des aptitudes, mais humainement, je pense, elles gardent leurs propres caractéristiques. D’ailleurs ne parle-t-on pas de la part de féminité d’un homme, ce n’est pas à cause de ses cheveux longs ou de son déhanché, mais d’une certaine sensibilité et clairvoyance (l’instinct j’y crois moins, sinon maternel). Je voulais leur faire une place dans le roman noir, à commencer par “Laisse le monde tomber”, et c’était vraiment intéressant et émouvant de jouer avec leur fragilité et leur côté bravache, alors je ne suis pas mieux placé qu’une femme pour en parler, mais c’est le rendu d’un observateur père de deux filles, dont une ado et l’autre de 27 ans. Cependant, j’écris un polar de divertissement, et donc je fabrique des personnages, des héroïnes, des femmes flics qui n’existent pas, alors je ne les vois pas « comme ça » dans la société, mais dans mes livres oui (smiley). Non franchement, je ne pense pas qu’elles doivent se faire une place, je travaille à Air France, nous avons presque autant de jeune femmes co-pilotes que d’hommes, quant aux cadres sup, c’est plus, en revanche, cela doit être dans le milieu politique où c’est plus difficile. 

Doit-on s’attendre à recroiser certains personnages, Vère, Rimbe, Tracy ?

Oui pourquoi pas ☺ Je commence à avoir une bonne bande de gangsters comme je les aime à disposition, je pourrais les mettre dans une histoire avec Le Cramé et Le Maudit, ou bien faire revenir Brutale pour les combattre (sans oublier Linda son double maléfique). Mais j’avoue que j’aime bien passer d’un univers à un autre, et le plaisir d’écrire et beaucoup dans la création de personnage (si j’avoue qu’ils accumulent les stéréotypes et ressemblances). Pour être franc, j’aimerai les voir revivre, mais sur un écran de cinéma, ou dans une BD.

Entretien réalisé par échange de mails, novembre et décembre 2019.

Marie-Laure.








Entretien avec Thomas Bronnec pour LA MEUTE / EquinoX / les Arènes.

Deuxième entretien avec Thomas Bronnec, qui, roman après roman, nous conte les heurs et malheurs de la classe politique française à travers un cycle noir qu’il lui consacre avec beaucoup d’intelligence.

Vous avez débuté votre carrière chez Rivages puis vous êtes passé par la Série Noire de Gallimard et on vous retrouve aujourd’hui dans la collection Equinox aux Arènes. Vous aimez le changement ?

En 2017, Aurélien Masson, l’éditeur de la Série noire chez Gallimard, a décidé de rejoindre Les Arènes pour fonder une collection de romans noirs, EquinoX. Je l’ai suivi dans cette aventure car nous avons une relation de confiance, bâtie au fil des textes que nous avons travaillé ensemble : Les Initiés, En Pays conquis, et maintenant, La Meute.

En 2017, quand était sorti “En pays conquis” votre éditeur parlait du roman de la présidentielle à venir. Néanmoins, votre roman était plutôt une uchronie sur la vie politique française. Vous revenez deux ans plus tard, tout en gardant le même fond fictionnel, loin du racolage autour de la popularité du nouveau président que certains auteurs ont pu faire. Même si ce n’est pas votre sujet aviez-vous imaginé un telle explosion de la vie politique française et l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron?

Qui prétendrait aujourd’hui avoir prévu l’élection d’Emmanuel Macron manquerait sans doute d’honnêteté intellectuelle. J’ai rencontré l’actuel président de la République pour la première fois en 2010, à l’occasion de l’enquête sur le ministère des Finances que j’ai effectuée avec Laurent Fargues, qui a donné un livre et un documentaire. Aucun journaliste ou presque n’avait alors entendu parler de lui. J’ai continué à le voir plusieurs fois, jusqu’en 2013, alors qu’il était secrétaire général adjoint de l’Elysée. J’ai d’ailleurs écrit un article pour Libération à ce propos, Déjà Macron perçait sous Emmanuel. On sentait chez lui un talent et un charisme certains, de l’ambition et une vision de la politique. Mais de là à l’imaginer à l’Elysée, si tôt, qui plus est…

Article pour Libé sur Macron signé Thomas Bronnec.

Vous l’expliquez très clairement dans une note en fin de “la meute” mais tout le monde n’ira pas chercher jusque là, de quoi parle ce troisième volet de ce qui ressemble à un cycle?Et peut-on lire votre roman sans avoir lu les précédents édités par la Série Noire?

Oui, on peut évidemment lire ce roman sans avoir lu les autres. Les Initiés, En Pays conquis, et La Meute forment finalement une trilogie politique, même si ce n’était pas prémédité ; mais chaque livre est autonome, même si on retrouve des personnages communs et si ces trois romans tissent ensemble un fil chronologique cohérent, comme une chronique d’une vie politique parallèle. La Meute met en scène un ancien président  de la République, François Gabory, qui n’arrive pas à raccrocher et prépare son retour. Face à lui, Claire Bontems, une jeune ambitieuse qui tente de faire main basse sur la gauche en passant par-dessus les appareils politiques. Elle est conseillée par Catherine Lengrand, la sœur de  Gabory. C’est le choc de deux ambitions, de deux générations, de deux visions de la gauche. Une guerre sans merci dans laquelle s’invitent des rumeurs sexuelles, hypertrophiées par les réseaux sociaux. Le roman évoque la relation de fascination et de haine entre le pouvoir politique et la sphère médiatique, dans une société transformée par Facebook et les mouvements MeToo et Balancetonporc.

Ce n’est pas un secret, vous êtes journaliste, actuellement chef du desk numérique de Ouest France mais on ignorait votre côté masochiste. Bien sûr, c’est la voix d’un des personnages pas la vôtre mais il est écrit:” Les journalistes… Des menteurs, des tricheurs, des enfumeurs avec un pouvoir aussi démesuré que leur ego, qui ne pensent qu’à vendre du papier que plus personne ne veut acheter.” Des élus de la nation, des partis, des mouvements sociaux, des ministres, les Français lambdas ne se gênent pas pour jeter l’opprobre sur toute une profession. D’où vient cette inimitié, cette méfiance de plus en plus présente?

Les  médias sont de plus en plus mal-aimés, on est bien obligés de le constater. Il y a chez beaucoup un sentiment de déconnexion, l’idée que les médias représentent une élite qui ne comprend pas le pays, qui est trop proche des pouvoirs. C’est un terreau propice aux théories du complot et à l’émergence des fake news et des extrêmes. Cette méfiance qui se voue parfois en haine oblige la profession, loin d’être exempte de reproches, à s’interroger et à être toujours plus exigeante car la presse est un contre-pouvoir essentiel dans une démocratie.

A propos des dernières tracasseries de monsieur Castaner, on a pu entendre de la part de voix zélés que le pouvoir se sentait otage des informations délivrées par les réseaux sociaux, ce qui l’obligeait à des déclarations hasardeuses, prématurées ? Est-ce à dire qu’à notre époque la voix officielle serait menacée par des infos officieuse non vérifiées?

Ma réponse est un peu le prolongement de l’autre. Beaucoup ne croient plus les versions officielles et préfèrent croire que les autorités, les institutions mentent. Je crois que la communication politique, parfois désastreuse comme lors du drame de Lubrizol, doit se réinventer pour faire face à ces défis.


L’Europe est au cœur du débat de “la meute”, le pays étant en plein Frexit suite à un référendum. L’appartenance à l’UE sera certainement un grand débat de la prochaine présidentielle, peut-être pas le plus important pour les électeurs, mais quels autres grands sujets voyez-vous poindre depuis votre poste d’observation?

J’espère que l’environnement sera le thème principal de la prochaine campagne. Il est plus que temps que les gouvernements en fassent la priorité  numéro un. Ils ne le feront pas d’eux-mêmes mais les mobilisations populaires, de plus en plus massives même si la France est en retard, peuvent les obliger à agir.

L’opposition au sein de la gauche pour la conquête du pouvoir est un des thèmes de votre roman. Pensez-vous que les clivages gauche/droite existent encore dans la France de 2019 du point de vue des politiques tant le nombre de girouettes élues va croissant depuis quelques années mais aussi du point de vue de l’électorat?

Le clivage gauche-droite a toujours existé, il évolue simplement au fil de l’Histoire : avant la première guerre mondiale, il se faisait autour de l’acceptation de la République. Puis, quand ce débat s’est éteint, il s’est joué autour de la question de l’acceptation du capitalisme, puis de la question sociale à l’intérieur du système capitaliste. Certes, il reste une partie de la gauche qui tente de la garder au coeur du débat, mais elle représente une petite partie de l’électorat. Le PS, la gauche macroniste, ont intégré les contraintes du libéralisme. Le clivage gauche-droite se joue aujourd’hui aussi, et même sans doute davantage, sur les questions de société : l’environnement, l’égalité entre les femmes et les hommes, la lutte contre le racisme, la question de la filiation… En revanche, l’offre des partis politiques ne recoupe pas complètement ces clivages et c’est pourquoi je pense que la période de reconfiguration de la vie politique initiée par l’émergence d’Emmanuel Macron n’est pas terminée. On voit bien que la gauche et la droite d’hier se cherchent un positionnement et un avenir. 


Vous n’en parlez pas tout comme l’éditeur et pourtant c’est, pour moi, le thème central de « la meute ». Les femmes et la politique n’est-il pas le lien qui fait fonctionner le roman et qui lui donne une encore plus grande aura que vos précédents écrits? La femme dans la politique, la femme qui subit la politique, la femme séduite par la politique, le pouvoir ? Pourquoi une telle place nouvelle à la voix des femmes?

Si, si, nous en parlons 🙂 Le roman est indissociable de l’époque post #metoo, les femmes y ont une place centrale. J’ai voulu montrer que la politique aujourd’hui ne peut plus se passer des femmes, comme cela a longtemps été le cas. Mon héroïne, Claire Bontems, n’a aucun complexe et même si c’est difficile pour elle de se faire une place, elle utilise tous les moyens à sa disposition pour arriver au sommet. Elle fait du féminisme l’un des thèmes majeurs de sa campagne. Mais il y a aussi les femmes de l’ombre : Thérèse, la mère de François Gabory ; Catherine, sa soeur et sa rivale ; Manon, sa maîtresse. Car même les hommes du « monde d’hier » ne sont rien sans les femmes de leur entourage. 


Enfin, pensez-vous que le le courage et un entraîneur compétent suffiront au Stade Brestois pour se maintenir en Ligue 1 ?

La saison est plutôt bien partie mais elle est longue et il faudra sans doute lutter jusqu’au bout. Mais oui, j’y crois !

Entretien réalisé par échanges de mails en octobre 2019.

Merci à Thomas.

Wollanup.

MON AMÉRIQUE À MOI / Antoine Chainas.

Antoine Chainas est un auteur de Noir de qualité édité par la SN. Ses romans glaçants tranchent avec la gentillesse de l’homme. Dans son vertigineux dernier roman, « Empire des ténèbres« , il fait la part « moche » aux USA. Egalement traducteur, on lui doit les versions françaises de Matthew Stokoe, Patrick Hoffmann et Frank Bill entre autres. Il nous fait cadeau de son Amérique sans filtre et passionnante. Merci Antoine !

    Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Aucune attirance. Une méfiance instinctive plutôt, pour une société foncièrement violente dans les rapports sociaux qu’elle instaure ; une société où l’exercice vénal du pouvoir, l’usage constitutionnel des armes, la gestion capitaliste de toutes les ressources, l’hédonisme absolu qu’elle érige sous couvert de libéralisme,  le dynamisme prédateur et l’abjecte démocratie qu’elle projette rencontrent leur accomplissement le plus abouti… Les USA ne sont pas uniquement réductibles à ces dimensions, j’en conviens, mais j’ai toujours été plus anglophile qu’américanophile. Définitivement.

    Une image

Nighthawks, d’Edward Hopper ou la grande misère affective, le calme intemporel dans lesquels pourrait baigner n’importe quelle brasserie au cœur de la nuit. Une certaine représentation de l’inévitable théâtralité de l’existence.

    Un événement marquant

Martin Luther King. La marche sur Washington en 1963, le discours au Lincoln Memorial, qui conduiront au Civil Rights Act et au Voting Rights Act

    Un roman

  Je pourrais répondre comme Aurélien Masson : Le postier ou Demande à la poussière. Nous avons en partie la même culture et ces romans ont sans doute nourri une grande partie de nos fantasmes juvéniles et littéraires. L’imaginaire qu’ils ont forgé – et forgent encore chez la jeune génération – s’inscrit presque en parallèle de la vision que l’impérialisme promeut, en ce sens qu’il s’abreuve à la même source : le rêve. Par souci de diversité, je vais citer le troisième larron responsable de cette iconographie du désastre : Hubert Selby et Last exit to Brooklyn.

    Un auteur

 Harry Crews, parce que j’y reviens toujours. Sa force, sa fausse simplicité, l’évidence de sa réflexion et l’authenticité de son écriture demeurent pour moi une source constante d’étonnement. La tendresse impitoyable avec laquelle il rend humanité aux personnages monstrueux tient pour moi du prodige. J’ai repensé encore récemment à son article sur Charles Whitman (auteur du massacre d’Austin en 65, perpétré depuis une tour d’observation), et à la manière dont il inverse totalement le point de vue moral, permutant la focale d’un fait divers par ailleurs horrifiant.  « All over the surface of the earth where humankind exists men and women are resisting climbing the tower. All of us have our tower to climb. Some are worse than others, but to deny that you have your tower to climb and that you must resist it or succumb to the temptation to do it, to deny that is done at the peril of your heart and mind. » L’article s’appelle Climbing the tower, il est disponible sur Internet. 

    Un film

Taxi driver, sans doute. Un film non sur la violence mais sur la solitude nue – qui est aussi une forme de violence, je le concède. Scorsese réussit l’alliance parfaite entre l’aspect cinéma-vérité et la stylisation extrême.  L’ultime plan du film, l’hésitation de Robert De Niro lorsqu’il regarde dans son rétroviseur, constitue à mes yeux une sorte d’allégorie : l’hubris de l’Amérique, que l’on peut croire domestiqué, est toujours latent, prêt à ressurgir à la moindre occasion. La critique est féroce, l’interprétation magistrale.

    Un réalisateur

 Frederick Wiseman. Probablement l’un des derniers géants qui ne se soit jamais trompé. Sa science du cadrage et de la temporalité est sans égal, son propos sur la société à laquelle il appartient, sur les institutions qui l’irriguent et sur les humains qui la peuplent s’avère limpide.  Non seulement la narration refuse la frénésie de l’époque, mais l’absence radicale de voix-off et de commentaire – pour ne pas dire de bavardage – laisse le spectateur libre de réfléchir par lui-même. Par les temps qui courent, ce parti-pris est pour le moins appréciable. Une remarque au passage : le monsieur a quatre-vingt-neuf ans et il poursuit son œuvre.

    Un disque

Metal Machine Music, de Lou Reed. Celui-là aussi, j’y reviens sans cesse, même si Reed a signé un nombre dément d’albums mémorables, de Berlin à Songs for Drella, où la simplicité ne nuit jamais à la force évocatrice, bien au contraire. Qui peut se targuer d’avoir écrit, à vingt-trois ans, en plein flower power : « I have made very big decision, I’m goin’ to try to nullify my life » ?

    Un musicien ou un groupe

Dans la logique de ce qui a été dit précédemment, le Velvet Underground : chaotique, tendre, lumineux, toxique, urbain, pionnier, destructeur, expérimental, libérateur, frustrant, concis, inventif, misérable, ahurissant, grandiose, sinueux, électrique, maniaque, humain, déprimé, cynique, voyou, ambitieux, tétanisé, brillant. What else ?

    Un personnage de fiction

 Ignatius Reilly, l’incroyable – et hilarant – contempteur de la modernité dans La conjuration des imbéciles (John Kennedy Toole), qui vomit littéralement ses contemporains. Ou bien  Peter Mickelsson, le professeur de philosophie halluciné et paranoïaque de La symphonie des spectres (John Gardner). Mon cœur éperdu entre deux passions demeure suspendu, comme dirait Boileau. 

    Un personnage historique

 Henry David Thoreau, un peu abusivement rattaché au mouvement écologiste et à la désobéissance civile, mais en qui je vois l’un des plus beaux héritiers de Rousseau : celui des Rêveries, mais également l’auteur des Fondements de l’inégalité.

    Une personnalité actuelle

Donald Trump, évidemment. Son outrance, son absence de surmoi, la brutalité presque animale avec laquelle il s’inscrit dans le monde reflètent d’une façon douloureuse l’air du temps, ou plutôt – augure plus sinistre – l’air de celui qui s’annonce. Je crois beaucoup à la notion de « part maudite », que Georges Bataille définit schématiquement comme l’énergie excédentaire que l’être humain doit dilapider sous diverses formes, mais en particulier dans la consumation morbide. Trump, comme d’autres dirigeants, devient l’incarnation, l’outil des peuples par lesquels ce besoin cyclique de céder à l’entropie s’exprime.

    Une ville, une région

Au panthéon de mes fantasmes figure le Nouveau-Mexique, et spécialement les environs d’Albuquerque qu’Howard McCord évoque dans En marchant vers l’extrême (et où l’on a accessoirement tourné une partie des séries Invaders et Breaking bad). « Regarder avec les pieds, marcher avec les yeux ». J’ai la chance inouïe d’habiter près du Mercantour et du Verdon, où, toute proportion gardée, nous avons d’époustouflants espaces minéraux, vertiges de roches sédimentaires, désolations de schistes… La pratique du vide, promesse plénitude et de fuite, de légèreté et de néant, j’ai la prétention de m’y adonner lorsque mon corps plaintif m’en laisse la possibilité.

    Un souvenir, une anecdote

Aucun. L’ Amérique est une illusion, une utopie, un cauchemar. Que faut-il en attendre sinon une impression qui se fanerait en idées, un errement de la perception dont le parfum s’exhalerait à la première rencontre ?

    Le meilleur de l’Amérique

Woody Allen, McDonald’s, Arnold Schwarzenegger, Emma Stone et Mickey.

    le pire de l’Amérique

Woody Allen, McDonald’s, Arnold Schwarzenegger et Mickey. Je sauve Emma Stone.

    Un vœu, une envie, une phrase

Reviens, Barack !

Entretien réalisé par mail les 10 et 11 octobre 2019.

Wollanup.


Entretien avec Anthony Neil Smith / BÊTE NOIRE /Sonatine.

Laurabenedict.com

Anthony Neil Smith est l’auteur d’une trilogie mettant en scène le grand malade Billy Laffitte flic ripou originaire de Louisiane exilé dans le Minnesota. LUNE NOIRE et BÊTE NOIRE sont sortis cette année chez Sonatine donnant beaucoup de plaisir aux amateurs de bons polars ricains survitaminés et sans prétention mais souvent irrésistibles, avec des personnages bien barrés, pas très loin de la série Hap et Leonard de Lansdale. Anthony, que je côtoie depuis le premier roman, a bien voulu répondre à quelques questions. Cet entretien aurait été impossible sans le professionnalisme de Muriel Poletti Arles et de l’ensemble de la maison Sonatine. Merci à eux et bien sûr à l’auteur pour sa célérité, aussi réactif que Billy, quand on l’emmerde.

1-Anthony Neil Smith, you appear this year in the French bookstores’ detective novels shelves, but first of all, who is the man behind the author ?

Anthony Neil Smith, vous faites votre apparition dans les rayons polar des librairies françaises cette année mais, tout d’abord, qui est l’homme derrière l’auteur ?

I’m just a Southern boy who moved up North to teach at a university. I’m a guy who would be afraid of someone like Billy Lafitte in real life. I’ve always loved crime fiction, and always wanted to be a writer. Now I’m in my forties, married with pets, and having a good time.

Je ne suis qu’un garçon du sud qui a déménagé dans le nord pour enseigner à l’université. Je suis un gars qui aurait peur de quelqu’un comme Billy Laffite dans la vraie vie. J’ai toujours aimé les romans policiers, et j’ai toujours voulu être auteur. Maintenant j’ai la quarantaine, je suis marié avec des animaux et je m’amuse.  

2-We discover you with these books dedicated to Billy Laffitte, but you have already written a lot, what is the extent of your work ?

On vous découvre avec cette série consacrée à Billy Laffitte mais vous avez déjà beaucoup écrit par ailleurs, quelle est l’étendue de votre oeuvre?

I’ve published fourteen books in the US so far, most with smaller presses. My first novel, PSYCHOSOMATIC, is what I call gonzo noir, inspired by James Crumley and Chester Himes. But it seems with every book, I’m trying to do something different. I’ve written thrillers, a Nero Wolfe homage, a book about 80’s « hair metal », a book about oil workers, and a couple of novels about a man transitioning into a woman. Add to that a couple of novellas and fifty short stories, and I guess that’s a lot. 

Jusqu’à présent, j’ai publié quatorze livres aux Etats-Unis, la plupart avec moins de presse. Mon premier roman, Psychosomatic, est ce que j’appelle du « gonzo noir », inspiré de James Crumley et Chester Himes. Mais on dirait qu’avec chaque livre, j’essaye de faire quelque chose de différent. J’ai écrit des thrillers, un hommage à Nero Wolfe, un livre à propos du « hair metal » des années 80, un autre sur les travailleurs de l’industrie du pétrole, et quelques romans sur un homme qui devient une femme. Ajoutez à cela quelques courts romans et cinquante nouvelles, et je suppose que c’est beaucoup. 

3-When did this desire to write start ? Was there a triggering factor ?

De quand date cette envie d’écrire, y a-t-il eu un acte déclencheur ?

I first saw a Hardy Boys book when I was in the second grade. It looked dangerous, soI asked the school library if I could read it, because it was over my grade level. She let me, and that was the hook. From there it spiraled out of control. I was drawn to the hardboiled writers first, then more contemporary noir writers. It was reading James Ellroy’s WHITE JAZZ and seeing the movie PULP FICTION in the same year that really lit the fire. 

Quand j’étais en primaire, j’ai vu pour la première fois un livre des Hardy Boys (Frères Hardy). Il avait l’air dangereux et était destiné aux enfants plus âgés : j’ai donc demandé à la bibliothécaire de l’école si je je pouvais le lire. Elle m’a autorisé, et ça a été l’élément déclencheur. À partir de ce moment, la situation est devenue incontrôlable. J’ai d’abord été attiré par les écrivains durs à cuire, puis par des auteurs de noir plus contemporain. C’est en lisant White Jazz de James Ellroy et en voyant Pulp Fiction la même année que le feu a vraiment pris.

4-Just like Laffitte, you come from southern United States and you live in the far north of the country. Billy Laffitte, that is you, isnt’ it ?

En fait, comme Laffitte, vous venez du Sud des Etats Unis et vous vivez très au nord du pays. Billy Laffitte, c’est vous, non?

I can’t say I’m Billy Lafitte, but let’s just say I was just as pissed as Billy my first few months in Minnesota. I wasn’t sure I’d made the right choice, and that’s one reason I wrote YELLOW MEDICINE. I poured all my anger into him, but he was outrageous enough to do something about it. I often think of him as an entertaining guy at the bar, telling ridiculous stories, wich is fine until he asks you for a ride home. At that point, I want as far away from him as possible. A guy like that invites knife fights !

Je ne peux pas affirmer que je suis Billy Laffitte, mais disons que j’étais aussi énervé que lui durant mes premiers mois dans le Minnesota. Je n’étais pas sûr d’avoir fait le bon choix, et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai écrit Yellow Medicine. J’ai déversé toute ma colère dans Billy, mais il était assez scandaleux pour en faire quelque chose. Je pense souvent à lui comme le mec divertissant au bar, qui raconte des histoires ridicules, et c’est très bien jusqu’à ce qu’il te demande de le ramener chez lui. À ce moment, je veux m’éloigner le plus possible de lui. Un gars comme lui attire les combats au couteau !

5-Do you have the same nostalgia about your origins as your hero ? Is living in the Minnessota an ordeal ? Are the crazy people we meet in your novels really present in the landscape ?

Avez-vous la même nostalgie pour vos origines que votre héros? Vivre dans le Minnessota est-il une épreuve? Les barjots qu’on rencontre dans vos romans, sont-ils vraiment présents dans le paysage réel ?

I’ll always have Mississippi in my heart – the food, the atmosphere, the accent. But I really consider myself a real Minnesotan now. My wife helped me to learn to love it. I met her during my first year here, and that helped a lot. She showed me all the great things about the state, like Duluth on Lake Superior, the Northwoods, many of the parks. It’s a beautiful place, really. But I’d say the crazy people are more of my invention. They’re here, but I tend to exagerate them. 

J’aurai toujours le Mississippi dans mon cœur – la nourriture, l’atmosphère, l’accent. Mais maintenant je me considère vraiment comme un habitant du Minnesota. Ma femme m’a appris à l’aimer. Je l’ai rencontrée durant la première année que j’ai passée ici, et ça m’a beaucoup aidé. Elle m’a montré tout ce qu’il y a de formidable dans cet État, comme Duluth sur le lac Supérieur, les forêts du nord, plusieurs parcs. C’est vraiment un bel endroit. Mais je dirais que les barjots relèvent plutôt de mon invention. Ils sont bien là, mais j’ai tendance à exagérer leurs descriptions.  

6-From a general point of view, what is it like to live in America in 2019 ? Can an author live off his writings in the USA ?

De manière plus générale, vivre en Amérique en 2019, c’est comment? Un auteur peut-il vivre de ses écrits aux USA?

I wish I coud live off my writings ! But it would take a much better book deal than I have to do that. I love my day job at the university, though. Maybe I’ll write a breakthrough book eventually, but mine always seem to be a bit too crazy. 

J’aimerais pouvoir vivre de mes écrits ! Pour y parvenir, il faudrait un bien meilleur contrat que celui que j’ai. Mais j’adore mon travail de jour à l’université. Peut-être que je vais finir par écrire un livre qui fera une percée, mais mes textes paraissent toujours un peu trop fous. 

America right now is manic. There’s a lot of anger out there, and it’s hard to keep your hopes up. I never expected to be living out absurdism in real life, but here we are.

L’Amérique en ce moment est hystérique. Il y a beaucoup de colère et il est difficile de garder espoir. Je ne m’étais jamais attendu à vivre l’absurdité dans la vie réelle, mais nous y sommes !

7- What would be the perfect soundtrack for Billy’s adventures ?

Quelle serait la B.O. idéale pour les aventures de Billy ?

I actually make Spotify playlists when I write about Billy. There would be some crazy bands : The Legendary Shack Shakers, Southern Culture on the Skids, Nashville Pussy, Rev. Horton Heat, Mastadon, so much noise ! 


En réalité, je fais des playlists Spotify quand j’écris sur Billy. Il y aurait quelques groupes délirants : The Legendary Shack Shakers, Southern Culture on the Skids, Nashville Pussy, Rev. Horton Heat, Mastadon, tellement de bruit !

8-You are a big fan of Stephen Hunter’s work, what seduces you so much about this author, who is not much read in France ? You are a great reader, who are your masters in literature ?

Vous êtes un grand fan de l’oeuvre de Stephen Hunter, qu’est ce qui vous séduit tant chez cet auteur peu lu en France? Vous êtes un grand lecteur, quels sont vos maîtres en littérature?

I see Stephen Hunter and James Lee Burke as two sides of the Southern Crime Lit coin. Burke has the mystery, the atmosphere, and the lyrcial nature, while Stephen Hunter is about the tobacco spit and good ol’ boys. He is a wildman, especially when writing about Earl Swagger, back in the 40’s and 50’s. 

Je vois Stephen Hunter et James Lee Burke comme les deux côtés d’une pièce que serait la littérature policière du sud. Burke a le mystère, l’atmosphère et la nature lyrique, alors que Stephen Hunter s’occupe du tabac à chiquer et des « good ol’ boys ». C’est un homme sauvage, surtout quand il écrit sur Earl Swagger, dans les années 40 et 50.

My masters would be Flannery O’Connor, James Ellroy, James Crumley, James Lee Burke (lots of Jameses), Vicki Hendricks, Chester Himes, Walter Mosley, Don Winslow, Richard Price, and I could probably keep this up all night.

Mes maîtres seraient Flannery O’Connor, James Ellroy, James Crumley, James Lee Burke (beaucoup de James), Vicki Hendricks, Chester Himes, Walter Mosley, Don Winslow, Richard Price, et je pourrais certainement continuer toute la nuit.

Flannery O’Connor


9- When does Billy Laffitte come back to make a mess in France’s bookstores ?

Quand Billy Laffitte revient-il foutre le bazar dans les librairies en France?

Ask Sonatine ! I’m crossing my fingers. But there are two more books in the series. I am not sure if there will be anymore, because I think Billy has run his course. I started a fifth, but it didn’t feel right, probably because I leave him in such a strange place at the end of the fourth. 

Demandez à Sonatine ! Je croise les doigts. Mais il y a deux autres livres dans la série. Je ne sais pas si il y en aura encore après ceux-ci, parce que je pense que Billy a fait son temps. J’ai commencé un cinquième tome, mais je n’étais pas convaincu, probablement parce que je l’ai laissé dans un endroit tellement étrange à la fin du quatrième.

10- And of course, the question I forgot to ask you…

Et bien sûr la question que j’ai oublié de vous poser …

« When will you be in France ? » 

Good question. My wife and I are planning to visit for the first time next October, 2020. We are very excited and look forward to visiting Sonatine and some bookshops.

« Quand venez vous en France ? »

Bonne question. Ma femme et moi projetons d’y aller pour la première fois en octobre 2020. Nous sommes très enthousiastes et avons hâte de rendre visite à Sonatine et à quelques librairies.  

Merci Anthony !

Entretien réalisé par mail les 26 et 27 septembre 2019.

Wollanup.






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