Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Entretiens (page 1 of 5)

LA LIGNE DE SANG de DOA et Stéphane DOUAY / Les Arènes BD.

« Lyon, automne 2003. Banal accident de la route à la Croix-Rousse. Les officiers de police Marc Launay et Priscille Mer se rendent sur les lieux. Un motard, Paul Grieux, est dans le coma. Aussitôt, la victime les intrigue.
Aucune adresse à son nom. Aucun proche à avertir. Et surtout son ex-compagne, Madeleine Castinel, a disparu ce soir-là et reste introuvable.
Commence alors une enquête troublante sur fond d’ésotérisme et de magie noire, qui va plonger les policiers dans l’horreur. »

Premier roman graphique de DOA, l’auteur de Pukhtu.

Pas aisé de chroniquer un roman graphique quand on n’ y connait pas grand chose, pas facile non plus de donner une impression objective tant on a déjà créé soi-même son décor et ses personnages au moment de la lecture, déjà très ancienne, du roman. Et pour ces deux raisons, je me garderai bien d’émettre le moindre commentaire et préfère vous laisser entre les mains de l’auteur le temps d’un petit moment d’élucidation qu’il a bien voulu nous accorder. Merci donc à DOA pour ce petit entretien et aussi à Stéphane Douay dont la qualité du travail se voyait déjà dans l’adaptation BD de « Les années rouge et noir » de Gérard Delteil.

1 – On vous imaginait en période d’écriture et vous revenez en librairie avec une adaptation graphique de votre premier roman “la ligne rouge”, quelle est l’origine de ce projet et pourquoi le choix s’est-il porté sur ce roman?

Je suis en période d’écriture. Et pour longtemps encore. Et si je peux me permettre deux petites corrections de rien du tout, le livre dont est adapté la BD porte le même titre, « La ligne de sang », et ce n’est pas mon premier mais mon deuxième roman.

L’idée remonte à l’année 2010, si je me souviens bien. A l’époque, j’ai été contacté par une jeune maison d’édition de BD, 12bis, qui souhaitait que je planche sur une histoire pour eux. Pour diverses raisons – notamment pour travailler avec David Sala, un de mes amis, auteur des couvertures de mes deux premiers livres et originaire comme moi de Lyon – j’ai proposé d’adapter « La ligne de sang ». Nous avions alors tous les deux envie de plancher sur une intrigue se déroulant dans notre ville et celle de ce roman semblait adéquate. J’ai écrit le script de la BD au printemps 2012, pendant que David finissait un autre travail. Et puis rien ne s’est passé comme prévu : 12bis a fait faillite, il a fallu récupérer les droits auprès des repreneurs du fonds, David n’a pas pu attendre et a quitté le projet, et celui-ci a été remisé aux archives de mon Mac. En 2014, Laurent Muller, un des fondateurs de 12bis, passé aux Arènes, a repris contact avec moi pour racheter les droits du scénario. Je ne voyais pas de raison de refuser de les lui céder à l’époque. Il a fallu deux ans pour que le travail commence véritablement. A ce moment-là, j’étais occupé ailleurs et je n’ai suivi la production de la BD que de loin. Voire de très loin après janvier 2018.

2 – Passe t-on aisément d’auteur à scénariste de roman graphique? Des invariants ou des différences?

Non, ce n’est pas simple. Il y a du texte et de l’image dans une BD, mais ce n’est ni un livre ni un film. Le truc, autant que j’ai pu le comprendre, consiste à découper selon une suite d’images pertinentes, dont chacune est elle-même une synthèse de l’action à un moment précis de l’intrigue et permet l’ellipse vers la synthèse suivante ; la BD, du point de vue du scénariste, m’est ainsi apparue comme l’art du choix des vides et des non-dits. Je me souviens qu’à l’époque cette première tentative de scénario de BD m’avait posé pas mal de problèmes. Je ne suis d’ailleurs pas certain de les avoir tous bien résolus. J’ai beaucoup taillé dans le roman, réorganisé des séquences pour en changer la chronologie, et simplifié des passages. Reste qu’en BD comme ailleurs, sans une bonne histoire et de bons personnages, on ne va pas loin. Même si c’est le dessin qui appâte, c’est le fond qui laisse une impression durable. Le fond est-il à la hauteur dans le cas de « La ligne de sang » ? Nous verrons.

3 – Pourquoi Douay pour illustrer votre histoire? Y a-t-il adéquation convaincante entre votre histoire et les personnages que vous avez créés et l’adaptation croquée par Douay? Doit-il exister une réelle complicité avec le dessinateur ?

Stéphane Douay a été suggéré par l’éditeur de la BD et lorsque ce dernier m’a présenté les précédents travaux de Stéphane, j’ai trouvé qu’ils allaient plutôt bien avec l’ambiance noir/polar du roman d’origine. Je m’en suis donc remis à son choix.

4 – Est-ce un “one shot” ou a-t-on des chances de vous retrouver dans d’autres aventures similaires issues de votre bibliographie?

A ce stade, j’ai quelques idées mais qui ne sont pas très concrètes, je vais donc les garder pour moi.

5 – Quand retrouvera-t-on du DOA inédit en librairie?

Le jour où il sera prêt à y revenir et lui-même ne sait pas quand ce jour arrivera (et va par ailleurs immédiatement cesser de parler de lui à la troisième personne, c’est nul).

propos recueillis par Wollanup, le 16 mai 2019.


Entretien avec James Sallis. Petite évocation d’une grande carrière.

En décembre 2014, un petit message sur sa page Facebook m’avait permis de joindre Jim et de réaliser un petit entretien avec lui pour le site Unwalkers. “Le tueur se meurt”, récompensé par le grand prix de la littérature policière était sorti depuis un an et il faudra attendre encore 5 années avant de relire Sallis en France. L’ homme est extrèmement précis, méticuleux et l’enteprise fut llongue, celui-ci reprenant parfois une traduction qui ne lui convenait pas forcément ou complètement. C’est cette précision dans une réelle économie de mots que l’on voit souvent dans ses romans qu’on entrevoit parfois ici. Quand “Willnot, espéré en 2018 est arrivé en ce début d’année, Jim m’avait donné son accord pour un nouveau entretien.

“Absolutely, and thank you for asking.  Send along some questions whenever you wish and I’ll respond as time allows.  There are terrible weights pressing down on us here in the States these days, but some of us manage to get the work done nonetheless.”

Las, Willnot est un roman extraordinaire mais je n’ai pas eu ou su trouver le temps pour faire parler l’auteur de l’ Amérique telle qu’il la voit et la ressent actuellement et de la manière dont elle apparaît dans WILLNOT. Partie remise, j’espère.

Jim Sallis est présent au “Quai du Polar” ce weekend. J’ose espérer que de nouveaux entretiens, plus actuels, verront ainsi le jour. Puisse cet entretien vous permettre d’aller rencontrer le grand maître. Son intelligence, sa profondeur, son humanité, tout comme chez Ron Rash, vous seront certainement salutaires dans la cacophonie du grand cirque lyonnais.

James Sallis. No exit press.

Il y a les auteurs qu’on aime lire, retrouver comme des amis et il y a les écrivains, la minorité, des personnes  qui vous chavirent en vous racontant les histoires que vous rêviez de lire, de vivre ou d’écrire, qui ont une sensibilité, une intelligence supérieures à la moyenne et qui créent des univers parfois obtus pour le novice, des écrivains qu’il faut décrypter tant la compréhension de leur pensée complexe se mérite et James Sallis fait, pour moi, partie de ces gens extraordinaires et je suis vraiment heureux de partager avec vous ce moment avec un homme hors du commun ayant accédé à la notoriété en France par le grand prix de la littérature policière 2013 avec « le tueur se meurt » et par l’adaptation cinéma de son roman « Drive ». Bien plus francophone que je suis anglophone, James Sallis a reçu les questions en français. Les réponses ont été traduites avec talent par Morgane.

Auteur de romans noirs n’est qu’une infime partie de votre carte de visite dans le domaine littéraire comme dans votre activité d’adulte. Plutôt que de se contenter de la version Wikipédia, accepteriez-vous de nous parler de votre itinéraire, de vos réussites, de vos périodes de fierté ?

Mes premières ambitions tendaient largement vers la science-fiction et la poésie – c’est dans ces deux genres que j’ai commencé à publier, de la poésie dans des magazines littéraires, de la science-fiction dans New Worlds et dans Orbit, l’anthologie de Damon Knight, à peu près en même temps.

On retrouve ces influences dans tout ce que j’écris, la poésie dans mon approche structurelle du langage, la science-fiction dans ma vision du monde, ces mondes multiples à quelques pas de distance à gauche ou à droite de celui qu’on peut voir. Mon livre le plus récent s’intitule : Black Night’s Gonna Catch Me Here : New and Selected Poems, une sélection de poèmes inédits publiée par New Rivers Press.

Sur un peu plus de cinquante ans, j’ai publié près d’une centaine de nouvelles dans des magazines ou des anthologies littéraires, de policiers et de science-fiction, des centaines de poèmes et des milliers de pages de critiques, de théorie et de préfaces, trois livres de musicologie, une biographie de Chester Himes, une traduction de Saint Glinglin de Queneau et seize romans. A l’évidence, je n’ai jamais décidé ce que je voulais devenir quand je serai grand.

Qu’est ce qui fait qu’un jour on décide d’écrire ? Avez-vous d’abord écrit uniquement pour vous avant de passer à l’édition ? Etait-ce dès le départ une passion pour l’écriture, une nécessité, une évidence ou un simple loisir ?

Vers l’âge de quatorze ans, j’ai compris que l’écriture serait une grande partie de ma vie. C’est comme ça qu’on fiche en l’air sa jeunesse.

De la même façon, pourquoi avez choisi un jour de vous consacrer exclusivement à la littérature noire, si cette exclusivité existe réellement ? Qu’est-ce qui vous plaisait dans le cadre roman policier ?

Comme indiqué ci devant, les romans policiers ne forment qu’une fraction de ce que j’écris et ai écrit. (J’évite le terme « noir » qui , comme « jazz, » a été vidé de toute signification) Mais l’intrigue policière me paraît un modèle de notre façon de vivre, en quête de sens dans nos vies disparates, et le roman policier est à mon sens le roman urbain par excellence, qui décrit précisement ce que les villes et les nombreux conforts de la civilisation ont fait de nous.

Lew Griffin, votre premier héros, très attachant et atypique détective noir déambulant dans les rues de la Nouvelle Orleans pendant six volumes, est-il un hommage à Chester Himes dont vous êtes un grand admirateur et aussi l’auteur d’une biographie ? Y a-t-il une part importante de vous dans les héros que vous avez créés.

En partie, oui, bien sûr : nous sommes tous prisonniers de notre propre tête, dans notre façon de voir le monde, et on ne peut pas en sortir. Mais l’art, c’est précisément une tentative d’évasion.

Qu’est-ce qui fait qu’un jour, vous décidez d’arrêter le personnage de Lew qui pourtant continuait à nous charmer ?

L’aventure de Lew a commencé comme une simple nouvelle (la première partie du Faucheux), puis c’est devenu un roman, un seul roman, ou c’est ce que je pensais. Mais le personnage ne me quittait plus ; je voulais en savoir plus sur lui. Alors j’ai écrit un autre roman, puis un autre. Quand j’en suis arrivé au cinquième, je savais que j’en avais un de plus et l’histoire serait terminée. En un sens, le cycle de Lew Griffin est peut-être la seule série en six volumes avec une fin surprenante. On pourrait aussi considérer qu’il s’agit d’un long roman.

Vous aviez dit, à l’époque, qu’il n’y aurait pas d’autres personnages récurrents dans la suite de votre œuvre ? Comment s’est donc opérée la naissance de John Turner ex-flic et ex-détenu venu se retirer au fin fond du Tennessee ? Qu’est ce qui fait que l’on passe de la Louisiane urbaine au Tennessee rural ?

J’ai grandi dans le Sud rural ; j’ai toujours voulu écrire sur cette région. Mais je n’ai pas trouvé de bon récipient avant de visualiser la première scène du roman avec Turner : un homme debout dans les bois qui entend une voiture approcher. Le reste du roman s’est construit en répondant à quelques questions : qui est cet homme ? Pourquoi est-il là ? est-il ? Encore une fois, je n’avais prévu qu’un seul roman, mais le personnage ne voulait pas s’arrêter. Il restait d’autres questions.

Avez-vous aimé le film « Drive » ? Ryan Gosling était-il le bon acteur pour interpréter le héros ? Quand, par la suite, vous avez écrit l’impeccable suite « driven » avez-vous été parasité par l’image de Gosling interprétant un personnage finalement assez éloigné du héros du roman ?

Pour autant que j’admire le travail de tous sur le film, Ryan, Nic, Hoss Amini, chacun des acteurs dans le film, je n’ai jamais eu consciemment l’idée d’instiller le film dans le second roman. Ce film est un bijou et Ryan étincelle dans ce rôle.

Retrouvera-t-on un jour « le conducteur » ?

Quand mon agent m’a demandé si j’accepterais d’écrire une suite, j’ai répondu : « Pas question. » Puis j’ai raccroché, je suis retourné à mon bureau et j’ai tapé le titre Driven ainsi que les deux premières pages. Je n’ai pas l’intention d’y revenir. Mais de même, je n’en avais ni avec Lew ni avec Turner.

J’ai été époustouflé par « la mort aura tes yeux » récemment ressorti en France par Folio de Gallimard. Est-ce pour vous un roman d’espionnage tel qu’il est présenté par les éditeurs  ou une nouvelle preuve de votre art pour prendre un genre et de vous en servir à votre guise pour raconter bien d’autres propos étrangers au cadre originel ?

J’ai tendance à utiliser des formes standard, le roman policier, le roman d’espionnage, pour les structures internes qu’elles offrent, pour mieux en soulever la surface et aller voir ce qu’il y a en dessous.

Vous avez écrit une belle introduction pour « le petit bleu de la côte ouest » de Manchette pour le marché américain que l’on retrouve sur la sortie du bouquin chez Folio et où vous expliquez pourquoi vous aimez Manchette et il apparaît, après réflexion, que la série de « Drive » est assez proche, dans le style, des romans du Français qui était connu aussi pour son engagement politique à gauche. Existe-t-il de tels auteurs de noir engagés aux USA ?

Tout à fait. Des auteurs noirs, des auteurs blancs, des auteurs américains d’origine asiatique, des auteurs hispaniques, des auteurs amérindiens,…L’histoire de la gauche américaine est étrange, extrêmement différente de la vôtre et bizarrement entremêlée à l’anti-intellectualisme américain et à notre autoportrait en cowboy, mais ne doutez pas que son esprit nous hante encore, de Hammett à Stephen Greenleaf, à George Pelecanos ou moi-même.

« Le tueur se meurt » raconte des solitudes urbaines, des absences comme la série à la Nouvelle Orléans, pensez-vous que notre existence n’est finalement que solitaire, est-ce votre philosophie de la vie ?

Ce n’est pas une philosophie ; c’est une observation.

Vous racontez surtout des histoires d’hommes où les femmes brillent par le poids de leur absence ou de leur perte ? Ecrirez-vous un jour un roman avec une grande héroïne ?

Others of My Kind, qui n’a malheureusement pas été publié en France, a comme personnage principal Jenny Rowan, une femme qui a été enlevée quand elle était enfant et gardée emprisonnée dans un coffre en bois caché sous le lit de son kidnappeur. Ce n’est que l’histoire de fond. Le récit raconte ce qu’elle a fait de sa vie. C’est peut-être mon personnage préféré, et ce roman contient les meilleurs passages que j’ai écrits.

Il y a beaucoup d’histoires ordinaires d’animaux, d’oiseaux surtout, qui peuplent certaines fins de chapitres de vos romans ? Ce n’est pas une question primordiale mais cela m’a toujours intrigué, pourquoi ces fantaisies animalières ?

C’est peut-être tout simplement parce que j’aime les animaux. Peut-être parce que j’ai l’impression que nous devons nous rappeler que ce monde ne nous appartient pas. Peut-être parce que je travaille près de portes vitrées, je passe beaucoup de temps à regarder dehors.

Vous avez traduit Queneau pour les Américains, vous parlez notre langue, aimez Manchette, votre francophilie n’est plus à démontrer mais qu’est-ce que le France pour vous, actuellement, vue des USA ?

La découverte de la littérature française moderne et contemporaine, alors que je vivais à Londres et travaillais comme éditeur au magazine de Mike Moorcock New Worlds, m’a littéralement ouvert le monde ; son influence et l’éventail des possibles qu’elle m’a donnée s’étendent sur l’ensemble de mon écriture, depuis la poésie jusqu’à la fiction en passant par la théorie.

Le nouveau théâtre de vos romans est maintenant l’Arizona, autre état du Sud, vous considérez-vous comme un écrivain du Sud et que signifie cette appellation, quels sont les auteurs actuels que vous aimez ?

L’Arizona est un univers assez différent : le Sud-ouest des Etats-Unis. Un pays de cowboy, avec une petite pincée de Californie. J’y ai vécu pendant des années avant de me sentir capable d’écrire sur le sujet. Concernant les auteurs, il faudrait que vous jetiez un coup d’oeil à ma bibliothèque. Dernièrement, je passe mon temps à dévorer des nouvelles : Hilary Mantel, Kij Johnson, Dan Chaon, Otessa Moshfegh… Et de la poésie, avec mon troisième volume, à paraître en mars, qui comprend des poèmes depuis que j’ai commencé à en écrire, de 1968 jusqu’à maintenant.

Vous êtes un mélomane averti, quelle musique, quel genre, conviennent le mieux à la lecture des romans de Sallis ?

Un peu de tout – ce que j’écoute. Les livres avec Lew Griffin semblent imprégnés de blues, la série des Turner avec de l’old-time music des montagnes, mais tout dérive du récit. J’ai une éducation classique, je reviens par défaut au blues quand je joue en solo, avec mon groupe on joue de l’old-time, de la country traditionnelle, du calypso, du cajun, du bluegrass, du blues, du swing et du jazz précoce – tout ce que j’écoute.

Entretien réalisé pendant la première quinzaine de décembre 2014. Reprise en mars 2019.

Wollanup.





Quand ANTONIN VARENNE parle de DOA.

Un petit commentaire en soirée… qui ne serait sûrement pas beaucoup lu. Et pourtant, c’est un truc bien sympa et qui semble très important pour son auteur.

Antonin Varenne s’exprime sur DOA, sur la démarche de l’auteur, loin de la complaisance et qui l’interpelle. La même honnêteté, la même intégrité, la même discrétion, tout sauf une surprise. Moment intelligent.

« Belle interview, le piège de la paraphrase du livre y est bien déjoué. Au point de donner envie de lire le bouquin. Parfaite démonstration d’intelligence.

Les différences évoquées entre fiction et non-fiction, les distinctions faites entre les goûts et la qualité, la condamnation morale d’une oeuvre, sa censure légale, un hastag et une réaction critique digne, sont essentielles.

Je suis dans les premiers moments d’un prochain livre, et la lecture de cet entretien remet quelques boussoles dans la bonne direction. A commencer par ces conseils —ou règles— que les auteurs ne devraient pas oublier: ne pas penser aux lecteurs (ni aux éditeurs); raconter et non asséner; éventuellement se donner pour objectif, comme le disait Benjamin Whitmer lors d’une rencontre à Limoges il y a peu: « to slowly crush the heart of the reader in my hand », de faire passer des émotions, donc (douloureuses ou moins); d’assumer cet « affranchissement total » que permet la création.

Mais la liberté —artistique, philosophique, physique…— n’est pas donnée. Elle n’est presque toujours qu’une conquête. Une bataille a priori sans victoire, mais sans défaite non plus. Pour les auteurs comme pour les autres. On n’est jamais libre, on essaie seulement de se libérer (que serait un être entièrement libre?…Dieu, dévoreur de chair humaine, fou, artiste total muet sourd et aveugle, homme transformé en meuble?). Et c’est la dernière boussole, avec la prise de risque, que je retiendrai de la lecture de cet entretien: ce qu’a fait DOA avec ce livre, et qu’importe à ce stade que je ne l’ai pas encore lu. Il a cassé le moule, il s’est libéré d’un des auteurs qu’il était pour en devenir un différent. Parce qu’il est vite tentant de se contenter d’en être un seul, celui qui vend ou celui qui nous fait du bien, celui en qui on a le plus confiance, et de ne pas se frotter aux autres. Intéressant que ce soit par ce livre qu’il s’essaie au « JE ».
Merci aux questions, et un grand merci aux réponses.

A bientôt.

Antonin. »

L’entretien de Nyctalopes du 4 octobre 2018.

Lykaia chez Nyctalopes.

Lykaia chez Unwalkers.

Wollanup.

Entretien avec Joe R. Lansdale pour la sortie de HONKY TONK SAMOURAI / Editions Denoël

L’auteur texan a le sens et le souci du divertissement. Mais il a plus d’une corde à son arc. C’est avec délectation et émotion que j’ai pu faire sa rencontre à l’occasion d’un court passage parisien, invité au salon Toulouse Polar du Sud. En voici le fruit de nos échanges.

Quelle est la genèse de la série Hap & Leonard?

Globalement je peux dire que Hap c’est moi et Leonard est un assemblage de personnages que j’ai rencontrés au cours de ma vie. Dans ma pratique des arts martiaux, j’ai remarqué qu’il y avait des gays mais qui ne montraient par leur appartenance et c’est donc sur cette base que j’ai créé le personnage de Leonard.

 Y avait-il un propos, un message, ou une volonté particulière pour cet opus?

Je n’aime pas trop la notion de message mais le principal c’est qu’il y ait toujours dans mes publications des idées politiques, ma vision de l’Amérique, mais je pense que dans celui-ci il y a un petit peu moins d’éclairage sur celle-ci. J’ai surtout voulu produire un divertissement, réunir les différents protagonistes et éléments des précédents ouvrages de la série.

Nous pouvons avoir une vision biaisée du Texas oriental, quelles en sont les valeurs et les scories de cet état du Dixieland?

Je viens de cette région et j’adore cet endroit, j’y ai rencontré les gens les plus gentils, solidaires, affectueux, évidemment il coexiste l’exact contraire mais je pense que c’est comme partout à dire vrai. Or il y a quelque chose de très indépendant dans la culture du Texas oriental, très particulière, telle une bénédiction et une malédiction concomitante. C’est très particulier le Texas oriental, c’est énorme comme la taille de la France et on imagine que c’est désertique, mais c’est le Sud complet. On dit que c’est derrière la barrière de pins, il n’y a pas de désert, de montagnes, il y a des arbres, des crocodiles. Du côté culturel et dans la musique en particulier, c’est tel un combo de musique mexicaines, afro américaines, très marquées.

Trouvez vous, justement, que Hap et Leonard sont là pour en gommer les aspérités ? ( ou les souligner)

Je pense qu’ils montrent les deux côtés, le bon et le mauvais, la complexité et la contradiction de cet état. Ils portent un rôle de « Morality plays » (une allégorie théâtrale du vice et de la vertu). J’écris du polar !
Ce ne sont pas du tout des héros mais je n’aime pas non plus le concept d’anti-héros, ils sont juste profondément humains. Ils tentent d’être meilleurs, ils essayent de correspondre à l’idéal qu’ils se sont fixé. Pourtant ils tuent, ils possèdent des armes, mais en fait ils sont un peu comme tout le monde et c’est cela qui me plait.

Deux aventures de Hap & Leonard sont en attente pour l’édition française, qu’en est de la série T.V. et quel regard portez-vous sur cette adaptation ?

J’en suis très satisfait en tant qu’auteur de la série. Je pourrais toujours dire que tel ou tel plan, telle ou telle scène aurait pu se tourner différemment. C’est trois saisons et il n’y aura pas de suite. James Purefoy est un homme bien, les acteurs sont les meilleurs amis à l’écran comme dans la vie.

Avez-vous définitivement abandonné l’épouvante ?

J’écris des histoires courtes tout le temps. J’ai remporté deux prix Bram Stoker en six ans. J’ai écrit un livre « Drive-in », j’estime qu’il n’y pas de genre, et en ce qui concerne l’horreur j’affectionne particulièrement la nouvelle. C’est classifié aux Etats Unis comme de la science-fiction. J’ai déjà pris des pseudos, plus pour m’amuser pour écrire des petits papiers plus jeunes ou dans un contexte de « ghostwriter ». Les éditeurs aiment bien les catégories mais vivant de mon écriture je suis très bien comme ça et je n’ai pas la nécessité de changer mon nom en fonction de « genres littéraires ».

Quels sont vos tuteurs littéraires ? Et lisez-vous de la littérature actuelle?

Mark Twain, Harper Lee « To kill a mockingbird », Elmore Leonard dans ses premières années, Flannery O’Connor, Carson McCullers, Fitzgerald, Steinbeck, Raymond Chandler, James Cain, Dashiell Hammet, Rob Dennis, James Ross, Charles Willeford. On pourrait en parler toute la journée !
Dans les actuelles, James Lee Burke est probablement le plus grand styliste du noir, Helen Gilchrist « In the land of dreamy dreams » un recueil de nouvelles.
En fait je lis surtout des classiques, je lis en ce moment Don Quichotte et une biographie de Bruce Lee ayant pratiqué des arts martiaux pendant 55 ans. C’est une personne très très importante à mes yeux.

Vos romans donnent l’impression d’avoir un rapport direct avec le cinéma, ou pourrait-on suggérer l’inverse, que le cinéma a nourri votre littérature ?

Le film noir, beaucoup de films noirs. John Ford, Howard Hawks, John Sayles, Roger Corman qui a énormément influencé « Drive-in ».
Je vais réaliser un film l’année prochaine dont le scénario a été écrit par mon fils, adapté d’une nouvelle que j’avais écrit dont le principe était que chaque auteur devait parler d’un tableau de Edward Hopper «New-York office ». On attend que le projet se finalise.
J’ai écrit pas mal de scénarios pour les Batman T.V. , Superman et le fils de Batman. Le réalisateur de Walking Dead va réaliser une adaptation d’un de mes écrits pour Netflix.
Il y avait un film culte très « américain » mettant en scène Elvis avec une momie qui est truffé de références sur sa vie et les studios Sun Records. La femme de mon frère est allée à l’école avec Elvis et était amie avec Johnny Cash, ma fille, Kasey, étant produite par John Carter Cash.

On a l’habitude, marque de fabrique, d’illustrer pour Nyctalopes, par un titre musical collant à l’ouvrage et/ou à l’auteur. Pourriez-vous illustrer notre entretien ? (en rapport avec l’opus ou un titre marquant ces derniers temps)

Je pense à ma fille Kasey Lansdale « Sorry Ain’t enough » dans une veine Country-Blues, qui joue dans la seconde saison de Hap & Leonard très 50’s.

Personnellement j’avais fait le choix d’un titre de Johnny Winter « Honky Tonk »

Je ne l’aime pas car j’étais en procès contre lui. Sur une brouille musicale, une satire d’un de ses titres, il nous a réclamé de l’argent. Pas d’humour bien que ce soit un artiste incroyable…accro à la Coke et scientologie.

Cette rencontre n’aurait pu se dérouler sans l’entregent de Joséphine Renard, attachée de presse -fée- des éditions Denoël, et Dana Burlac, éditrice de Lansdale, pour sa capacité d’interprète texane. Merci beaucoup pour cette mémorable rencontre!

Le 9 Octobre 2018 dans un bistrot parisien.

Chouchou.

DOA, LYKAIA, l’entretien.

C’est toujours un bonheur de s’entretenir avec DOA. Il n’élude aucune question, répond toujours de manière précise et sans se défiler. Il nous parle aujourd’hui de « Lykaia » sorti chez Gallimard le 4 octobre 2018, un roman absolument pas tout public. 

EquinoX, Sade, le BDSM, la réification, l’univers des contes, la mythologie, les femmes chez DOA, « Mein Kampf », la liberté d’écrire, la liberté d’éditer, le Darknet, et ses goûts musicaux de chiottes… un moment très riche. On s’y est mis à deux !

 

1 –Wollanup / Prévu initialement dans la collection EquinoX, LYKAIA sort finalement quelques mois plus tard chez Gallimard mais pas non plus à la Série Noire, ce roman a donc déjà une histoire et d’ailleurs certains sur le web ne se sont pas gênés pour diffuser et propager des infos ou des rumeurs ? Que s’est-il passé réellement ?

Laurent Beccaria, boss des éditions Les Arènes, est revenu, pour des raisons qui lui appartiennent, sur la décision de publier ce roman et Aurélien Masson l’a suivi dans cette voie. Pour faire taire la rumeur, cette sale bête, il n’a jamais été question pour moi de quitter Gallimard, juste d’accompagner mon désormais ex-éditeur avec ce texte particulier – dont la nature était connue dès le départ – dans ses nouvelles aventures ; je me suis efforcé d’être le plus clair possible sur ce point avec les principaux intéressés dès que les changements à la tête de la Série Noire ont, plus d’un an avant le lancement d’EquinoX, été rendus publics. La suite est triste, regrettable sur le plan de l’amitié et je n’ai, personnellement, qu’une seule remarque à faire au sujet de cet incident : la plus punk des maisons d’édition n’est pas celle que l’on croit dans cette histoire. L’exception à la règle de c’est celui qui le dit qui l’est ? (sourire)

 

2 –Wollanup / Même si on retrouve certains invariants thématiques et stylistiques qui caractérisent votre œuvre, vous avez quand même énormément changé de sujet. Comment présenteriez-vous LYKAIA ?

C’est une manière de conte, avec sa ou ses morales, comme tout conte qui se respecte, et ses différents niveaux de lecture. C’est en cela qu’il s’éloigne le plus de mes précédents livres. Evidemment, vu son sujet et son traitement, il est plutôt réservé aux adultes à l’estomac solide, d’où l’avertissement que j’ai jugé préférable de mettre en préambule – qui n’est donc pas là juste pour faire joli ou attirer les grandes curieuses. Cependant, s’arrêter à sa surface, la violence dans le cul, c’est passer à côté de l’essentiel.

 

3 – Wollanup /N’avez-vous pas peur de surprendre, voire d’effrayer un lectorat qui ne vous connaîtrait uniquement que par PUKHTU ?

Il est certain que tout lecteur qui s’attend à une nouvelle variation sur le thème du terrorisme ou de l’état profond, pour reprendre une expression chère à nos amis anglo-saxons, sera déçu. Quant à surprendre, je l’espère bien. Effrayer, même si ce n’est pas le but, il est possible que ce soit le cas. En réalité, ce qui me fait peur, c’est d’être enfermé dans une case littéraire, ou de me complaire dans une sorte de routine du clavier, de ne plus oser. Parvenir à un certain niveau de réussite commerciale peut conduire à cela et, pardon de le dire, trop penser aux lecteurs aussi. Non pas qu’il faille manquer de respect aux gens qui vous lisent mais toute démarche artistique digne de ce nom est singulière et autoritaire, pas démocratique ou sondagière. Et elle s’accompagne, me semble-t-il, d’une certaine prise de risques. De cela, nous avons déjà parlé ici il y a quelques temps.

4 –Wollanup / La quatrième de couverture parle de roman sadien… Sadien ou sadique dans une volonté de bousculer le lecteur aventureux ? ou bien les deux ou rien de tout cela ?

Ce terme qui, dans l’avertissement liminaire, est accolé au qualificatif noir, est apparu lorsque nous discutions de la nature du texte avec Aurélien Masson, qui prétendait avoir du mal à le cerner mais voulait à tout prix lui coller une étiquette. Je l’ai gardé parce que c’est une filiation dont je n’ai pas à rougir, assez évidente vu le propos. D’autre part, puisque ce livre est finalement édité par la maison Gallimard, dont la Pléiade publie également le Divin marquis – mais aussi Georges Bataille – c’est d’autant plus approprié. Je continue cependant à penser que c’est surtout un roman noir – ne va-t-il pas gratter là où ça fait (très) mal ? – si l’on n’a pas, de la chose, une définition étriquée qui voudrait, par exemple, que les figures de l’enquête ou du sociopolitique seuls soient consubstantiels à ce genre. Mais qui peut prétendre que le cul n’est ni un fait social, ni un fait politique ?

Quant à bousculer le lecteur, n’est-ce pas la qualité première de la bonne littérature ? Celle qui peut remplir le cœur de belles émotions ou tout à fait le contraire, mettre KO par une série de directs au foie, celle qui convoque le cerveau, ou les tripes, ou les deux, flirte parfois avec le viscéral, fait du sale – pour reprendre une expression lue cet été après une bagarre d’opérette à Orly – avec la psyché ? Si je suis parvenu à ça, j’ai en grande partie réussi mon coup. Mais ce n’est pas à moi de le dire.

 

5 –Wollanup / Vous êtes-vous réveillé un matin en vous disant « je veux du cuir, du latex et des chaînes », comment vous est venue l’idée, pourquoi ?

Mais voyons, dans un grand élan autofictionnel, je voulais étaler mon intimité, c’est évident (sourire). Précision pour ceux qui n’auraient pas compris ou ne voudraient pas comprendre : je plaisante. Autre précision, c’est peut-être ma parano qui s’exprime – si c’est le cas, veuillez accepter mes excuses par avance – mais je pressens dans votre interrogation un questionnement sur le bien-fondé de ce sujet particulier, questionnement auquel je n’ai jamais été soumis pour mes autres romans. Se pencher sur les horreurs de la guerre en Afgha, par exemple, ça passait crème, ça allait de soi. A croire que nous ne sommes pas aussi libres de nos mœurs ni affranchis de la morale judéo-chrétienne que nous le souhaiterions.

La réponse, maintenant. Le chemin qui conduit à un livre n’est pas une ligne droite. Et l’on n’emprunte d’ailleurs pas un seul chemin pour y parvenir. A la suite d’une rencontre, je me suis posé des questions sur ce qui pouvait décider une personne à introduire de la douleur dans le plaisir, douleur reçue ou infligée, à être réifié ou à réifier. Cette curiosité sans agenda particulier a coïncidé avec plusieurs envies professionnelles, changer de thématique, écrire court après avoir fait (trop ?) long, m’essayer au je  – « Lykaia » est un récit à deux voix, un homme, une femme, lui à la première personne, elle à la troisième – jouer, parce qu’il faut aussi savoir s’amuser dans mon métier, à mélanger les figures et les codes des genres, dans le cas présent le noir, le porno ou le gore. Etait-ce suffisant pour justifier un roman ? Pas forcément. Mais deux dimensions m’ont interpellé dans l’univers BDSM (pris au sens large) tel que je l’ai entraperçu au départ : la prédominance du fantasme, à travers les lieux, les accessoires, les scénarisations, et donc de la projection de soi ou de l’autre, d’une part – tout rapprochement avec l’omniprésente mise en scène narcissique des réseaux sociaux qui pollue notre quotidien par la violence et l’asservissement volontaires qu’elle impose n’est pas fortuit – et la chosification du corps, d’autre part, ultime déclinaison de sa transformation en objet transactionnel parfaitement assumé dans un environnement mondialisé, libéralisé, individualisé et bientôt, sans doute, post-humanisé : mon corps, ma propriété, mon choix, j’en fais ce que je veux. En cours de route, l’une de mes sources, Divine Putain pour ne pas la nommer, a attiré mon attention sur le travail de l’anthropologue David Le Breton et cela m’a aidé à formaliser un peu mieux mes pensées. Petit à petit, cet ensemble de réflexions, auxquelles sont venus s’ajouter des éléments mythologiques ou archétypaux (par exemple Venise la romantique) propres à faire basculer le récit dans une autre dimension, plus symbolique ou parodique, a cristallisé jusqu’à « Lykaia » qui est, entre autres, l’évocation d’une société – au sens de milieu humain avec ses règles propres –  dont on pourrait dire qu’elle est la forme extrême de la nôtre, une fois les masques tombés. Peut-être même sa conclusion inéluctable, qui sait ?

Attention cependant, dans ce livre, pas de discours. Pour suivre l’exemple d’Elmore Leonard lorsqu’on lui posait la question, je ne suis pas là pour prendre position, dénoncer ou éduquer, I’m just telling a fucking story. Je laisse toutes ces grandes ambitions édificatrices à d’autres, plus justes – de saints Just ? – intelligents et cultivés que moi.

 

6 –Wollanup / Si je vous ai bien compris le lecteur qui viendrait en voyeur dans un  roman où le candaulisme règne pourtant se serait fourvoyé et raterait l’essentiel mais en même temps (expression bientôt démodée), vous niez toute prise de position. Quel est donc cet essentiel à vos yeux que votre plume toujours aussi acérée et précise doit nous faire découvrir?

Le candaulisme – de Candaule, un roi de l’Antiquité, consiste à s’exciter et jouir de voir son conjoint faire l’amour avec un ou plusieurs autres partenaires – ne règne pas dans « Lykaia », il est évoqué comme partie constituante du passé de l’un des deux personnages principaux et a son importance dans le cheminement mental de celui-ci. Ce n’est donc qu’un des ressorts du roman qui, de ce point de vue, n’est pas destiné aux voyeurs. Je ne peux pas, cependant, empêcher ceux-ci d’acheter le livre lorsqu’il sera disponible en librairie. Mais pourquoi aller s’emmerder à dépenser de l’argent pour lire quand, sur le Net, en deux clics, on trouve tant de choses gratuites à mater pour prendre son pied ? Et pourquoi faire porter au livre, au monde ancien, une responsabilité que l’on ne fait pas porter au monde nouveau ?

Par ailleurs, donner à voir et prendre position sont deux choses différentes. Mon roman est comme ce miroir métaphorique, promené le long d’une grande route, convoqué par Stendhal lorsqu’il définit la littérature, reflet du monde,  dans « Le rouge et le noir » (bon je frime, je sais, avec cette référence que m’a opportunément rappelée Laurent Chalumeau – Pub : « VNR » à lire ! – il y a peu). Il existe apparemment deux grandes écoles romanesques contemporaines – on pourrait même dire créatives ou artistiques – celle qui envisage un sujet avec des réponses et celle qui l’aborde avec des questions. J’appartiens résolument à ce second courant. Pour qui le cheminement de la réflexion est plus important que l’aboutissement (très rare) de celle-ci. S’interroger sur l’autre, être curieux de sa réalité est le premier pas, primordial, vers lui, c’est aussi l’accepter dans toute sa complexité et donc dans son humanité. Mais cela marche dans les deux sens : l’autre doit aussi, dans cette démarche, accepter d’être envisagé selon un filtre qui n’est pas le sien, peut-être moins confortable. Aucune compréhension mutuelle n’est possible sans cet aller-retour.

Et pour conclure, à propos de l’essentiel, je vais me permettre de faire appel à une autre citation. Au début de son magnifique et très émouvant récit, intitulé « Le lambeau », Philippe Lançon évoque son métier de critique littéraire et un entretien avec Michel Houellebecq qu’il planifie pour la fin de la semaine marquée par l’attentat de Charlie Hebdo. Il écrit : La plupart des entretiens avec des écrivains ou des artistes sont inutiles. Ils ne font que paraphraser l’œuvre qui les suscite. Et aussi que le lecteur a besoin de silence. Il a raison et puisque nous avons jusqu’ici évité ces écueils de la redite et du bruit, continuons. Je prends le risque de laisser chacun apporter son expérience et sa vision à celle que présente « Lykaia », et d’en tirer ce qu’il veut ou peut. Si ce n’est pas grand-chose ou rien, qu’in fine, le roman est seulement jugé vulgaire, malsain, creux, racoleur, sans aucune qualité, alors tant pis, je dois l’accepter.

 

7 –Wollanup / Je dois reconnaître que certaines scènes sont épouvantables et le terme est encore bien en deçà de la vérité et sont décrites avec un réalisme et une précision qui montrent une observation fine des paraphilies racontées dans le roman. La question s’était déjà posée avec PUKHTU, quelle est la part de votre connaissance du « terrain » dans LYKAIA ?

J’ai abordé ce roman de la même manière que tous les autres, j’avais un sujet et l’impression de n’entrevoir que sa surface. Il me fallait le connaître mieux, le mieux possible, pour essayer d’en extraire la substantifique moelle, pour paraphraser Rabelais, tout en évitant de raconter trop de conneries. J’ai donc, fidèle à mes habitudes, lu, visionné, rencontré, visité, assisté à, en France, ailleurs en Europe, aux Etats-Unis, pendant plus d’une année, le plus souvent sans trop de difficulté, au contact de personnalités intéressantes, parfois amicales, parfois moins (dans des proportions qui ne diffèrent pas de celles que l’on croise habituellement dans le monde vanille, entendez par là le monde de ceux qui ne pratiquent pas). Quelquefois, les choses ou les gens ont été moins faciles à convaincre, les lieux très secrets et interlopes compliqués et périlleux à dénicher, tout n’étant pas montrable n’importe comment, à n’importe qui. Comme avaient pu l’être, en leur temps, mes interlocuteurs de « Citoyens clandestins » ou de « Pukhtu » et leurs ésotériques repaires. Donc, je ne connais pas tout et je n’ai certainement pas pigé l’intégralité de ce que j’ai appris, mais j’en ai déjà capté pas mal et, pour le dire pudiquement, rien de ce qui figure dans mon récit n’est invraisemblable ou exagéré. Tout est juste, même si rien n’est vrai.

 

8 – Monica / Il y a dans « Lykaia » de nombreuses références à la mythologie et à l’univers des contes (d’ailleurs la quatrième résume bien ces influences). Pourquoi avez-vous voulu les y intégrer?

Difficile de répondre à cette question sans dévoiler quelques éléments ou clés de l’intrigue du roman, alors je vais me contenter de dire ceci : d’une part, comme je l’ai expliqué ailleurs, « Lykaia » est une manière de conte et, par l’emprunt, je m’emploie à accentuer cet aspect du texte. D’autre part, le mythe, le conte nourrissent depuis toujours la littérature. Pour certains même, la littérature ne serait au final que le prolongement des mythologies, une fois celles-ci dépouillées de leur dimension sacrée ou spirituelle. Il apparaît dès lors tout à fait normal qu’il puisse y avoir capillarité. Avec ce livre, je ne fais que m’inscrire dans cette longue tradition, un hommage bien modeste à mes illustres prédécesseurs en la matière. Enfin, il y a dans les contes et les mythes – grecs en ce qui concerne « Lykaia » – des références, des symboles et des savoirs immédiatement accessibles et partagés par un grand nombre. C’est tout cela qui m’intéressait. Et puis, ce sont aussi des récits et des figures qui permettent de s’extraire de l’hyper-rationnel pour aller flirter non pas avec le fantastique mais avec l’inexpliqué. Ou l’inexplicable.

 

9 –Wollanup / Les adeptes du BDSM forment-ils une communauté qui se retrouve sur des principes, des règles communes, des profils psychologiques similaires ? Pourquoi entre-t-on dans cet univers? Assouvir un désir ou soulager un besoin ?

BDSM signifie Bondage domination discipline soumission sadomasochisme. Quatre lettres qui tentent de coiffer une réalité complexe, pas nécessairement très organisée, et des pratiques multiples qui dessinent grossièrement des communautés regroupées par type de paraphilie, par genre, par orientation sexuelle. Ou pas. Pourquoi se cantonner à un seul petit plaisir ? Puisque vous parlez de principes, il y en a deux qui m’ont été répétés tout au long de mes recherches : tolérance et consentement. Ceux-là font à peu près consensus… sauf dans certains cercles, plus difficiles à atteindre mais que j’ai quand même pu entrevoir, où le consentement représente l’ultime verrou à faire sauter pour atteindre la liberté vraie, que ce soit pour celui qui agit ou pour celui qui subit. Le leitmotiv devient alors, comme évoqué dans « Lykaia », consentir à ne plus consentir.

Au fil de mon exploration, j’ai croisé la route de plusieurs centaines de personnes et j’en ai interviewé près d’une soixantaine de façon plus approfondie – pour les vannes à deux balles, c’est maintenant – ce qui est à la fois beaucoup et pas grand-chose, en fait. Parmi les moteurs / déclencheurs évoqués revenaient le plus souvent ce fameux besoin de liberté (avec, par exemple, la logique selon laquelle lorsqu’on est totalement contraint, attaché, dominé, on n’est plus responsable de rien, donc totalement libre de tout), de lâcher prise ou, a contrario, l’envie de contrôle, de se montrer ou de découvrir l’autre sous un jour que personne n’a jamais vu, l’esthétique et, bien évidemment, le plaisir tiré de la transgression, de la peur, de la douleur (à laquelle on résiste en testant ses limites), etc. La psychiatrie et la psychanalyse, auprès desquelles j’ai bien sûr cherché des explications, ne sont guère éclairantes en la matière. Peu d’études sérieuses ont été conduites sur le sujet, qui ne semble pas intéresser plus que cela la recherche médicale. Longtemps, comme l’homosexualité jusque dans les années 1980 en France, les paraphilies les plus courantes du BDSM ont été considérées comme des pathologies. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, même si ces pratiques restent illégales dans certains pays. Au mieux, on est coincé au stade des hypothèses lorsque l’on cherche à aller plus loin que les déclarations spontanées, si tant est qu’il soit nécessaire d’y aller. Tout juste peut-on relever qu’il y a souvent, mais pas toujours, présence d’un traumatisme, très en amont. Par traumatisme, on n’entend pas forcément agression ou viol ou abus physique, même si ceux-ci sont présents dans certains cas. Cela peut-être une maladie grave, handicapante, qui stimule le besoin de reprendre le pouvoir sur soi, sur son corps, par d’autres moyens – voir à ce sujet le documentaire « Sick, the life and death of Bob Flanagan, Supermasochist ». Cela peut être une rupture, un manque ou un déficit d’amour, tel cet enfant délaissé par ses parents trop occupés à prendre soin d’une petite sœur à la santé très fragile et qui aime aujourd’hui se transformer en meuble, se fondre dans le décor en quelque sorte, stade ultime de la réification. Mais des traumas similaires ne produisent pas les mêmes effets chez d’autres gens. Donc est-ce qu’ils permettent d’expliquer, d’extrapoler, de systématiser ? Sûrement pas. Au fond, y a-t-il vraiment une raison pour que l’humanité soit ce qu’elle est et fasse ce qu’elle fait ? Et faut-il qu’il y en ait une ?

10 – Monica /  Les personnages féminins sont particulièrement retors et « elles sont toutes les filles de quelqu’un ». La source du mal serait-elle Mâle à travers leur rapport à leurs pères?

Pourquoi particulièrement retors, parce qu’elles ne sont pas là où on les attend ? Et qu’elles se livrent à des jeux qu’une certaine morale réprouve, parfois dans des rôles habituellement dévolus à des hommes ? Peut-être. Quant à être la fille de quelqu’un, malheureusement, c’est une fatalité. Jusqu’à nouvel ordre, on est toujours l’enfant d’un homme, fournisseur de spermatozoïdes, mais aussi d’une femme, porteuse d’ovules. D’un strict point de vue reproductif, on n’a pas encore trouvé comment faire autrement. Croire que cela n’a aucune influence sur rien me semble illusoire.

Peut-être aussi que, dans mon roman, le mâle fait mal. Si j’avais une quelconque volonté de discours, celui que vous suggérez serait l’un des possibles. Mais, au risque de me tirer une balle dans le pied, un discours totalement opposé pourrait également m’être reproché, dans lequel le mal est femelle (sourire). Ainsi, à titre d’exemple, le personnage féminin principal, seulement connu sous l’appellation la Fille, semble-t-elle avoir moins de problème avec son père et son frère qu’avec sa mère, qui fuit, et sa belle-mère, qui tyrannise. Heureusement pour moi, je ne suis pas dans le discours, surtout en ce qui concerne ce sujet, à propos duquel on frôle déjà l’overdose. J’offre à découvrir une sensibilité sur laquelle les gens viendront de toute façon plaquer les leurs. Je n’ai ni le pouvoir ni l’envie de les empêcher de le faire.

 

11 – Wollanup / Berlin, Prague et Venise comme majestueux décors. Sur la “Sérénissime”, vous vous êtes déjà exprimé et il n’était donc pas dans vos intentions de vérifier l’expression “Voir Venise et mourir” mais pourquoi rien en France. Prague et Berlin sont-elles des bastions des apôtres du donjon ?

Puis-je ne pas être d’accord avec vous à propos de la France ? Le destin de l’un de mes deux personnages principaux est tout entier lié à la France et, sans vouloir en dire trop, sa relation particulière à ce pays est ce qui l’en éloigne, et le roman également, par la force des choses. Mais la France est là, omniprésente, si ce n’est comme décor, au moins en souvenir. Quant à Prague et Berlin, j’y ai été témoin de choses auxquelles je n’ai pas assisté ailleurs – y compris en France – mais qui ne sont pas nécessairement celles que je mets en scène dans le roman. Est-ce un hasard si ce sont des villes qui ont, plus que d’autres, été très profondément marquées par les pires évènements et régimes du XXème siècle ?

 

12 – Monica / Concernant le Darknet, diriez-vous à ceux qui s’y aventurent : « Toi qui entres ici, abandonne toute espérance ? »

Il est amusant que vous citiez cette phrase, empruntée à Dante et sa « Divine comédie », elle place d’emblée le texte sur un certain plan. Peut-être vous souvenez-vous aussi que Bret Easton Ellis en use pour ouvrir ce qui reste, à ce jour, son plus grand roman, « American Psycho ». Une satire, noire, sexuée, violente, qui m’a beaucoup marqué lorsque je l’ai lue à sa sortie, en 1991. Un livre controversé, rejeté lui aussi par son premier éditeur – qui s’était alors abrité derrière des raisons esthétiques, tout change et rien ne change – avant de faire l’objet de vives attaques de la part de ligues de vertu et de certaines figures du féminisme US, opportunistes alliées de circonstance. En plus des tentatives d’interdiction, des insultes, Easton Ellis a reçu, à l’époque, des menaces de mort. Serait-ce, en creux, ce que vous me prédisez ? (Sourire) En tout cas, je ne suis pas certain de vouloir jouir de telles attentions.

Pour revenir au Dark net ou Dark web – l’association d’une multitude de darknets, des réseaux privés, anonymisés, aux protocoles particuliers – nul besoin d’aller s’y balader pour trouver matière à nourrir des fantasmes BDSM. De nombreux sites, dont s’inspire le silling.sx de « Lykaia », sont librement accessibles – moyennant un abonnement – sur le web normal. Même si plusieurs pays, dont les Etats-Unis, ont cherché à faire fermer certains d’entre eux à plusieurs reprises – pour des raisons morales mais en détournant d’autres articles de lois comme ceux, antiterroristes, du Patriot Act, par exemple – jusqu’à nouvel ordre, ils restent parfaitement légaux en différents lieux où, bien sûr, ils se font héberger. Evidemment, plonger plus profond dans les méandres obscurs du grand réseau mondial donne accès à des fantasmes plus extrêmes encore, mais l’on sort dès lors du strict sujet BDSM pour aller vers autre chose, de très criminel voire de pathologique. C’est esquissé dans mon roman, mais ce n’est pas cet aspect des choses que j’avais envie de raconter. Ce qui est clair, c’est que c’est un territoire virtuel touffu, difficile à naviguer, rempli de gens mal intentionnés à l’affût de vos données personnelles ou de votre argent, de marginaux qui ont des choses illégales à échanger ou à vendre, mais aussi de journalistes et d’activistes politiques qui cherchent à échapper à l’attention des états. Ouvert à tous – avec un soupçon de connaissances techniques néanmoins – mais pas fait pour tout le monde.

 

13 – Monica /  Y a-t-il un personnage que vous préférez? A la lecture on a l’impression que vous les regardez comme un scientifique à travers son microscope, pourquoi ce manque d’affect?

Un préféré, non. Dans ce roman-ci, le nombre de protagonistes est limité, il y en a deux principaux, que j’apprécie et que j’ai aimé construire pour des raisons différentes. Quant au manque d’affect, je ne suis pas certain d’être d’accord avec vous. « Lykaia » se développe en trois actes et, si j’admets une certaine distance dans le premier, celle-ci n’est que la conséquence de la situation même des personnages : tous deux sont verrouillés dans des logiques qui les isolent, dans un univers mental et physique compliqué. Leurs chemins se croisent et se séparent pour se rejoindre à la fin de cette partie-là. Dès lors, même si elle semble désespérée et destructrice, leur histoire prend une dimension passionnelle, entière, sincère – parfois à la limite de la naïveté – durant laquelle ils laissent libre cours aux émotions dont ils sont capables, en grands cabossés de l’existence. Ils s’ouvrent l’un à l’autre et au lecteur. Evidemment, peut-être ai-je mal dosé mon intrigue et en réalité échoué à faire passer l’émotion aux endroits où je souhaitais le faire.

 

14-Wollanup / Vous avez parlé de la démarche créative autoritaire de l’artiste mais peut-on, doit-on tout écrire? Vous fixez-vous des limites? Et par extension puisque vous avez vécu une infortune peut-on, doit-on tout éditer ? Aviez-vous une opinion, par exemple, lors du débat récent à propos de la réédition de « Mein Kampf », entre autres ?

Attention, nous nous rapprochons dangereusement du point G. Le point Godwin, hein, à quoi croyez-vous que je faisais allusion ? Puis-je à nouveau, non sans mauvaise foi, constater que c’est une question – sur le bien-fondé de tout publier – et une comparaison – avec le livre maudit par excellence – qui ne m’a jamais été posée ou opposée à propos de « Pukhtu » qui, à bien des égards, est beaucoup plus violent et noir que « Lykaia » ?

Il me semble que lorsqu’il est question de littérature il convient de distinguer ce qui relève de la non-fiction – le document, l’essai, le pamphlet – dont la vocation est de mettre à jour ou d’asséner une vérité, de ce qui ressort de la fiction – le roman, la nouvelle, la poésie – qui ne cache pas son origine inventée et donc mensongère en quelque sorte. Dès lors, mettre sur le même plan, quand on s’interroge sur l’opportunité de tout publier, le roman – et en l’occurrence ici, sous-entendu, « Lykaia » – et un pamphlet autobiographique et programmatique qui a contribué à l’avènement d’un régime totalitaire et au plus grand génocide de l’humanité me semble très inapproprié (mais nous ne sommes plus à une provocation près – sourire). N’avons-nous pas déjà des lois, qui encadrent ce qui peut être écrit, dit ou fait, surtout pour ce qui se réclame du vrai ?

Evacuons, si j’ose dire, le problème « Mein Kampf ». Le livre, publié ou pas, est librement disponible sur Internet, c’est un fait. N’importe qui peut en obtenir une copie. Impossible, de ce point de vue, de l’empêcher de circuler. Alors quoi, vaut-il mieux se contenter de ça, ce à quoi conduit la censure officielle, ou essayer de proposer une version agrémentée d’un appareil critique – c’est le cas du projet que vous évoquez, si j’ai bien compris – élaborée par des spécialistes du fait nazi ? Les seules questions à se poser à son propos me semblent donc être les suivantes : qui édite (et donc finance ce travail), une institution publique ou une structure privée, avec quels spécialistes et qu’est-il moralement acceptable de faire des bénéfices occasionnés par les ventes ?

La fiction littéraire et, par-delà, la création artistique, n’obéit pas, ou ne devrait pas obéir, je crois, aux mêmes règles que la non-fiction. C’est à la fois sa bénédiction et une forme de malédiction. L’art, c’est d’abord une recherche esthétique, la manifestation d’une sensibilité particulière au réel, et pas une pensée construite pour tenter d’organiser ou réorganiser celui-ci. Il doit pouvoir tout se permettre, c’est dans sa nature. Vouloir le censurer, décréter que tel art vaut la peine et tel autre n’a pas droit de cité, me semble extrêmement dangereux. Les nazis, puisque vous avez introduit ce loup particulier dans la bergerie, ont fait ça. Tous les régimes totalitaires font ça. Pas tant parce que l’art s’oppose toujours frontalement à eux mais parce qu’il est cet espace où s’exprime une liberté qu’ils ne contrôlent pas. Horreur ! Je suis moi-même parfois très heurté par ce que certaines œuvres font ou prétendent accomplir, mais il ne me viendrait pas à l’idée de les proscrire par la loi. Le corollaire à cet affranchissement total, qui est au fond une lourde responsabilité pour l’artiste – dont il ne prend d’ailleurs pas toujours la mesure –, est le suivant : si l’on se lance dans une voie qui peut être perçue comme une provocation, il faut admettre la possibilité d’une réaction (évidemment dans les limites fixées par la justice ; j’aurais aimé ajouter par l’honnêteté intellectuelle, l’intelligence et la courtoisie, mais à une époque où le simple hashtag d’un opportuniste imbécile peut ruiner l’existence de n’importe qui, ce serait naïf et illusoire) et s’y préparer le mieux possible.

 

15 -Wollanup /  Et bien sûr, quels sont vos projets littéraires, vos chantiers ou prospections, le thème qui vous motive, vous inspire?

Les SS, enfin un en particulier (belle tentative de transition, « Mein Kampf »  – sourire). J’ai commencé à remonter son histoire, mais je suis encore très loin du but, le sujet est tellement vaste et piégé. Rendez-vous dans quelques années. Je réfléchis également, mais pas tout seul, à une série sous forme de podcasts. Là encore, trop tôt pour en dire plus.

 

16 -Wollanup /  Quel est le morceau qui envelopperait le mieux Lykaia ? A Nyctalopes, on aime la musique mais on a aussi une réputation à préserver et s’il est possible d’éviter Actéon de Marc Antoine Charpentier même si cette pastorale sied peut-être parfaitement à une scène mémorable à Venise, je vous en serai reconnaissant. On a déjà mis du Purcell pour Antoine Chainas, ça part en couille le milieu du polar.

Artiste : Biosphere. Morceau : Decryption. Album : Patashnik. Le sample vocal So frightened to lose yourself est tiré du « Scanners » de David Cronenberg (il n’y a pas de hasard – sourire).

 

Merci !

Entretien réalisé par échange de mails en août, septembre et octobre 2018.

Monica et Wollanup.

POPOPOP du 2 octobre 2018. Antoine De Caunes en entretien avec DOA.

Et dans l’émission Mauvais Genres de François Angelier sur France Culture du 6 octobre 2018.

 

 

Entretien avec Antoine Chainas / Empire des chimères / SN.

Aussi rare que précieux, Antoine Chainas, auteur du magnifique « Empire des chimères », enjoy!

Babelio

1-Il aura fallu attendre cinq ans après “Pur” avant de vous retrouver sur les étals des libraires cet automne et la question qui m’était venue d’emblée à l’esprit, avant de lire Empire des chimères, était pourquoi autant de temps entre ces deux romans et qu’avez-vous donc fait entretemps?

Dans l’intervalle ? Disons que j’ai vécu. Après, je passe effectivement de plus en plus de temps sur mes romans, je suis plus lent, plus perfectionniste sans doute. Ceci dit, je n’écris plus avec les buts d’autrefois, je ne suis plus mû par les mêmes intérêts : j’ai dit ce que j’avais à dire au niveau de l’énergie pure, de la colère, de la saturation dans mes premiers opus ; il fallait probablement passer à autre chose. Pur m’avait pris trois ans, Empire cinq. Peut-être que je vais terminer comme Kubrick : douze ans entre chaque œuvre 😉 !

2-De tous ces  romans américains que vous avez traduits, surtout pour la Série Noire, y en -t-il qui vous ont particulièrement séduit? Il me semble, par exemple, que vous étiez le traducteur idéal pour les romans de Matthew Stockoe? Le travail de traduction est-il plus aisé quand on est soi-même séduit par l’auteur?

Oui, ce travail est plus agréable quand l’auteur vous « parle ». J’ai beaucoup aimé le Noah Hawley, par exemple (Avant la chute) : j’ai retrouvé des éléments de Fargo, de Legion, qu’il a réutilisés a posteriori. Stokoe se révèle parfois inégal, même si ses livres sont de très haute tenue. Je crois qu’il a raconté l’essentiel dans Cows, son premier roman. Celui-ci n’a pas été traduit, et ne le sera sans doute jamais étant donné son aspect extrême – aspect pour lequel, semble-t-il, il n’existe presque plus de lectorat dans l’Hexagone. À l’époque de la collection Gore, chez Fleuve Noir, ou peut-être même chez Pocket Terreur, ç’aurait été épatant.

 

3-“Pur” avait obtenu le grand prix de la littérature policière en 2014,  ce genre de récompense booste-t-il les ventes, le moral d’un auteur?

Oui, Le GPLP (pour les intimes) semble effectivement prescripteur. On parle généralement de 10 000 exemplaires en plus du ratio habituel. Question moral, c’est différent. J’ai eu le prix environ un an après la parution (et deux ans après la rédaction), j’étais déjà passé à autre chose. J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur le sujet, mais à ce stade-là, ce roman n’était plus vraiment le mien. Cela étant posé, cet ouvrage était celui qui appartenait le plus au genre, qui en respectait les codes, au sein de ma maigre bibliographie. L’écriture, également, était plus filtrée, plus polie, alors bon, il y avait sans doute une logique derrière cette attribution. Pour être franc, je ne suis pas un expert en littérature policière. J’ai dû chercher à quoi correspondait le prix quand mon directeur de collection, Aurélien Masson, m’a annoncé avec enthousiasme que j’étais lauréat. Lorsque j’ai commencé à recevoir des félicitations de certains confrères estimés, je me suis dit que c’était sûrement quelque chose de relativement important. À mon grand dam, je suis un peu déconnecté de tout cela. Je vis loin du microcosme éditorial, dans un milieu rural assez enclavé, mes amis, mon entourage se composent de gens qui lisent peu ou pas, et pour couronner le tout, je mène une existence que l’on pourrait qualifier de frugale, ou d’ascétique. Quand Aurélien m’a parlé du prix, je lui ai répondu que ce n’était pas « la vraie vie », sous-entendu « ma vie ». Cette remarque l’a beaucoup amusé, mais j’étais sérieux et, aujourd’hui encore, je la trouve pertinente en ce qui me concerne. Ce n’est pas un choix. Honnêtement, je préférerais être plus en phase avec le monde qui m’entoure, mais on ne se refait pas.

4-Quand on aborde “Empire des chimères”, on est de suite désarçonné par l’épaisseur du roman, un bon pavé de 650 pages, chose inhabituelle chez vous dont les romans sont habituellement plus courts. L’accouchement a -t-il été du coup plus douloureux?

Non, pas d’accouchement douloureux, j’avais la péridurale ! Je ne plaisante qu’à moitié car j’étais très malade à l’époque où j’ai rédigé le texte. J’avais attrapé une saloperie dont le corps médical n’a jamais trouvé la cause, mais qui provoquait, entre autres, de forts accès de fièvre. Autant dire que j’ai conçu une grande partie du livre dans un état second. Il a fallu ensuite trier le bon grain de l’ivraie, si j’ose m’exprimer ainsi. Concernant l’épaisseur du roman, j’avais déjà commis un autre « pavé » au moment de Versus. C’est l’intrigue qui décide de la taille, qui la justifie. Je ne fais que m’y conformer. Empire était encore plus volumineux à l’origine, plus tentaculaire, et, comme je l’ai dit, il a fallu élaguer pour le rendre plus accessible.

5-La quatrième de couverture de la Série Noire fait l’impasse, volontairement il en va de soi,  sur une des intrigues de l’histoire, quel serait le thème principal d’ “Empire des chimères” pour vous?

Je n’en sais fichtre rien. Je ne sais même pas quel genre d’ouvrage j’ai écrit. Un « rural noir quantique vintage », peut-être ? Ce serait un nouveau genre à développer en France;-).  Puisqu’on en est au stade de la confidence, j’aurais préféré écrire un bon « thriller qui cartonne », mais je me suis retrouvé avec une espèce d’objet mutant, labyrinthique, viral. Précisons encore une fois que cet ouvrage, je l’ai voulu ludique et accessible, même s’il est ambitieux. La difformité littéraire échappe un peu à ma maîtrise, et  je la laisse volontairement aller à sa destination naturelle, sans calcul ni stratégie. Les pertes de contrôle, les accidents, rendent les œuvres intéressantes. C’est vrai en photo, en peinture, en musique, dans l’écriture et dans l’architecture (cf question suivante)… Il faut ménager une place aux erreurs, sans pour autant se livrer à l’inabordable. Une question d’équilibre, comme dirait l’ami Francis. Pour la petite histoire, j’avais proposé une autre quatrième à la Grande maison, mais j’ai cru comprendre qu’elle était trop cryptique à leur goût. Ils ont préféré un résumé plus consensuel, plus factuel, en un mot plus vendeur : je pense qu’ils ont eu raison. On verra bien.

 

6-Quelle est l’idée à l’origine de cette, de ces intrigues? La genèse de ce roman ?

La genèse d’Empire va peut-être décevoir, car elle est assez prosaïque. J’avais un traitement (sorte de plan détaillé) d’une soixantaine de pages qui tournait dans les boîtes de production audiovisuelle. Les producteurs / productrices, toujours très gentils, se refilaient le bébé sans trop savoir quoi en faire, et je les comprends. Tandis que la cigale (c’est moi!) commençait à crier famine, Gallimard a eu l’amabilité de me proposer une avance sur synopsis, je leur ai donc soumis ce dossier, et j’ai commencé à « faire des phrases » ; c’est mon côté balzacien… Les intrigues se sont liées, les niveaux de lecture enchevêtrés, superposés jusqu’à former ce que vous avez lu. Stéfanie Délestré, la nouvelle patronne de la Série Noire, avec qui j’avais déjà eu la chance de travailler aux éditions Baleine a eu l’esprit assez ouvert non seulement pour accepter le texte, mais pour l’apprécier. Une femme de goût ! Nous avons peaufiné deux ou trois détails – presque rien en vérité -, et la machine était lancée.

 

7-Dans “ Pur” vous envisagiez la ville de demain pour les nantis. Peut-on parler d’un lien avec ce nouveau roman  dans l’évocation que vous faites de projets de ville, pour les autres, les consommateurs de base à qui il s’agit d’offrir tout le confort, toutes les facilités pour pouvoir acheter de la junk food et des produits culturels nazes mais très rémunérateurs? Etes-vous un passionné d’urbanisme ?

L’architecture n’est-elle pas le premier art de la classification ? La façon dont l’homme conçoit son mode d’existence grégaire est proprement fascinante. Par certains aspects, on pourrait parler d’enfer volontaire, par d’autres d’utopie incarnée. À mon sens, Pur ne racontait pas la ville de demain (même si des éléments d’anticipation apparaissaient çà et là), mais celle d’aujourd’hui, sous le prisme du cloisonnement et des phénomènes de ghettoïsation / gentrification. Après Pur, je m’étais également rendu coupable d’une novelette pour le journal Le Monde, qui suivait le parcours de deux membres du SAC dans le Montpellier des années 80, à l’époque des grandes restructurations urbaines dirigées par l’architecte Bofill, artisan de l’un des premiers centres d’habitations commerciales. On ne divulguera pas grand-chose d’Empire si on dit que l’histoire se déroule pour la majeure partie en 1983. La ville idéale qui est décrite dans le jeu de rôle éponyme interroge d’une part le modèle urbain du lotissement importé par Levitt et d’autre part celui du centre commercial par Gruen. Dans le monde réel, ces modèles unifiés régissent l’existence humaine au même titre que le sexe et le travail. Ils exercent sur la vieille Europe, encore polarisé entre la ville et la campagne, une attraction assez retorse. Sur notre sol, de monstrueux projets de type Europacity, à Gonesse, risquent de pousser cette vision dans de terribles retranchements. Mais il suffit de lire Au bonheur des dames, par exemple, pour voir combien les aspirations humaines ont peu évolué avec le temps.

 

8-Dans “Empire”, vous faites aussi une radioscopie très réussie d’un village en crise au début des années 80 et, au fil de certains détails, de certaines références, vous rappellerez à beaucoup une époque, une autre France que vous montrez très noire alors qu’elle semblait néanmoins moins terrible qu’aujourd’hui. Avez-vous rameuté vos souvenirs d’enfance, aviez-vous envie de vous remémorer votre jeunesse?

Vous êtes perspicace. Les villages des années 80 n’étaient pas encore ripolinés comme aujourd’hui, ils ne concouraient pas au Village préféré des Français, de Stéphane Bern. Ces localité étaient très pauvres, parfois arriérées… Personne ne voulait y emménager. J’ai effectivement rameuté certains souvenirs, mais souvent ceux des autres car je suis un enfant de la ville, un gosse des cités. J’ai grandi dans ce qu’on appelle de nos jours un « quartier sensible ».  Mon installation en région rurale est venue bien après, vers vingt-cinq, trente ans. Aujourd’hui, beaucoup de citadins épuisés par le rythme de vie urbain pensent y trouver le charme apaisant de l’authenticité, mais cela ne correspond à aucune réalité. C’est un fantasme, qu’ils recréent en construisant des lotissements à l’extérieur des hameaux et en ouvrant des magasins de souvenirs. En tout cas, je ne nie pas l’aspect nostalgique d’Empire, même s’il n’est pas idéalisé. Si cela parle au lecteur, tant mieux. Quoi qu’il en soit, la France d’antan n’était pas « moins terrible » que celle d’aujourd’hui, c’est chose acquise dans mon esprit. Elle était simplement différente.

 

9-Un des éléments clés de votre histoire est bien sûr ce jeu “Empire des chimères” qui agira de bien désastreuse manière sur des ados et qui se veut être un produit d’appel pour l’usine à rêves d’un grand industrie des loisirs. S’il s’avère qu’un jeu de rôle est particulièrement néfaste pour des ados pas trop bien dans leur peau, qu’en est-il des conséquences sur ces mêmes jeunes fragiles de l’excès de jeux vidéos?

Je ne sais pas. Il est sans doute encore trop tôt pour le dire, sans compter qu’aux jeux vidéos, il faut ajouter les écrans de toutes sortes, en particulier les portables. Comme pour la question précédente, il me semble qu’on assiste à une mutation de la société. Ni pire ni meilleure que la précédente, mais indéniablement autre. Il paraît clair, en tout cas, que la nouvelle génération n’aborde plus l’information comme ses aînés, les écrans, par leur mode de fonctionnement vertical (en opposition au mode horizontal de la lecture traditionnelle) modifient en profondeur la cognition. J’ai un fils lycéen féru de jeux vidéos, mais aussi de mangas, de séries… Dans les années 80, au cœur de ma cité, nous étions un petit groupe de ce que l’on pourrait appeler des « proto-geek » : des jeunes fans de jeux de rôles, de cinéma gore, de bande-dessinées déviantes… Je ne compte plus le nombre de fois où les adultes nous ont mis en garde contre ces abus. Don Quichotte lui-même ne s’est-il pas laissé étourdir par trop de « romans de chevalerie » ? Pour le reste, un individu en situation de faiblesse constitue toujours une proie facile pour une industrie en quête de profit. Et il sera toujours plus réceptif aux effets néfastes d’une substance, d’une tendance, d’une technologie. Pourtant, l’environnement vidéoludique n’est ni bon ni mauvais. Il n’est que d’écouter un concepteur comme David Cage (Heavy rain, Two souls, Detroit…) pour se rendre compte des immenses potentialités créatrices – et parfois émancipatrices comme l’ont été les JdR pour une autre génération – du jeu vidéo.

 

10-Pourquoi avoir montré le traumatisme post conflit, vingt ans après, des appelés envoyés combattre en Algérie par le biais du personnage de Jérôme ?

Là, on touche à des choses plus intimes. Je viens pour partie d’une famille de pieds-noirs, et pour partie d’une famille métropolitaine dont les aïeux ont servi sous les drapeaux pendant la guerre d’Algérie. Mon enfance a été bercée, si je puis dire, par des récits africains contradictoires, dont certains laissaient transparaître d’amères cicatrices. Au niveau de la dramaturgie, le personnage de Jérôme devait entretenir une brisure forte pour exprimer la douleur fondamentale qu’il porte en lui, le scepticisme vis-à-vis de la Patrie, la part d’ombre de l’homme qui se révèle en temps de conflit. Ce traumatisme alimente la différence qui le constitue ; elle le coupe de ses semblables et le rapproche, paradoxalement, de certains protagonistes importants dans l’intrique. Empire est peut-être un roman de parias, finalement.

 

11-Vos romans sont précis, chirurgicaux, glaciaux et souvent très perturbants, celui-ci ne fait pas exception et là, néanmoins, vous nous avez offert un personnage qui tranche par son optimisme alors que la vie ne lui a pas particulièrement souri. Le Antoine Chainas littérateur ne peut-il souffler que le grand froid ?

Petit à petit, les héros que je mets en scène ne deviennent pas moins pessimistes, mais plus humains, plus banals, en quelque sorte. Alors, certes, l’action, l’enjeu dramatique peut s’avérer moins spectaculaire, mais cette démarche consciente vers une forme de lumière me semble nécessaire. Dans Pur, le capitaine Durantal nourrissait déjà une empathie importante. Cette empathie se trouve accentuée dans Empire. D’abord parce qu’avec l’âge, ma vision de l’existence évolue, ensuite parce que j’ai le sentiment d’avoir exprimé ce que je désirais dans mes premiers romans, au niveau de la frontalité « glaciale et perturbante » (cf première question).

 

12-Devant la densité de votre propos dans “Empire des chimères”, il serait illusoire de croire pouvoir embrasser tous les sujets lors d’un entretien et d’ailleurs certains ne peuvent être abordés sans spoiler. Néanmoins, il me semble nécessaire de vous donner carte blanche si vous désirez parler de votre roman plus librement et je vous y invite ici.

Je ne sais pas vraiment quoi dire, je ne suis pas très bon vendeur. Lisez-le. Si vous aimez les« ruraux noirs quantiques vintages », cet ouvrage est pour vous. Plus sérieusement, je crois qu’Empire s’adressera à tous les lecteurs curieux et ouverts d’esprit. Les autres passeront leur chemin et c’est très bien comme ça.

 

13-Quels sont les romans qui vous ont séduit dernièrement?

Depuis pas mal de temps, je partage mes lectures entre les manuscrits anglo-saxons pour différents éditeurs et la littérature du XIXème pour mes loisirs ; quand j’en ai. Je serais donc bien en peine de vous donner un titre récent publié en France. En 2017, il y a eu Bruce Bégout, avec « On ne dormira jamais » (éditions Allia), qui m’a comme d’habitude fait
forte impression. Exofictions, chez Actes Sud, a publié un Tony Burgess – « La contre-nature des choses » ; entreprise assez rare et audacieuse pour être signalée. Ah oui, il y a aussi une novella de Lucius Shepard qui paraît le 30 août aux éditions du Bélial. C’est traduit par l’excellent Jean-Daniel Brèque et ça s’appelle « Les attracteurs de Rose Street ». On n’est jamais déçu ni par Shepard ni par Brèque…

14-A Nyctalopes, on aime bien aussi la musique et j’ai apprécié retrouver au fil des pages The Cure, Siouxie and the Banshees, quel morceau collerait parfaitement à votre roman?

Ha ! ha ! voilà un (mini) secret du prosateur : il ment souvent. Je n’ai jamais écouté Cure ou Siouxie… C’était un de mes amis très pointu dans ces années-là qui était fan de rock gothique. Vous voulez un morceau qui colle au roman ? Prenez O Solitude, d’Henri Purcell, si possible par Alfred Deller. D’accord, ce n’est pas très rock’n’roll, mais la musique baroque irait bien à Empire, je trouve.

Entretien réalisé en plusieurs temps par mail en août 2018.

Wollanup.

 

ENTRETIEN AVEC PATRICK PECHEROT / HEVEL / Série Noire.

Véritablement épaté par « Une plaie ouverte » en 2015 puis par « Hevel » cette année, modestement, j’ai voulu en savoir en peu plus sur cet auteur au sommet de son art et trop peu visible dans les médias. Cet entretien réalisé avant le passage de Patrick Pécherot à « la grande librairie » n’a évidemment pas le même impact mais répond à une envie de rencontre avec un écrivain aux romans magistraux comme en parle si justement Télérama.

« Il préfère les ruelles aux avenues, les hommes seuls aux grandes causes nationales, le crépuscule au plein soleil. Patrick Pécherot s’est souvent promené sous les brouillards de la Butte, a traversé la guerre de 1914-18 et les années 30 du côté des anonymes et des révoltés…Et puis il y a l’écriture, comme un air mélancolique qu’on écoute entre chien et loup, à l’heure où surgissent les fantômes du passé, l’heure des brûlures d’estomac et des hommes qui s’essuient les yeux et écrasent leur dernier mégot avant de pousser la porte dans le froid cinglant. » Christine Ferniot, 

Vous écrivez maintenant depuis de nombreuses années, quel moment, quel événement ont fait que vous êtes passé à l’acte. Était-ce la mise en œuvre d’une envie lointaine? 

Mon premier roman est né de la reprise des essais nucléaires en Polynésie, en 1995 . J’avais témoigné, des années avant, au procès en appel de détenus de droit commun qui s’étaient mutinés à la prison de Papeete pour demander l’arrêt des tirs à Moruroa. Mutinerie violente qui avait entraîné la mort de deux hommes (un gardien et un détenu) et avait donné lieu à une répression brutale. Témoigner aux assises est en soi une expérience très forte, elle s’est poursuivie pendant plusieurs années puisque j’ai suivi un des mutins dans les différentes centrales où il a été incarcéré en métropole. Lors de la reprise des essais nucléaires, ces souvenirs sont remontés et ont donné lieu à Tiuraï. Le livre est dédié à la mémoire de Jean Meckert Amila car il a été écrit l’année de sa mort alors que je devais le rencontrer.

Ce passage à l’acte  semble donc mû plus par un besoin d’écrire, de témoigner que par un désir. Votre expérience de journaliste vous a-t-elle été utile dans l’écriture de ce premier roman « Tiuraï » ?  

Besoin de témoigner. Non. Je n’ai pas écrit un livre  » à message « , je les déteste. Disons que cette expérience a été un déclic. Cela m’a permis de concrétiser une envie que j’avais depuis longtemps sans me mettre à la tâche. Quant à mon activité journalistique, elle est postérieure aux débuts de mon écriture romanesque. Ce sont de toute façon deux écritures très différentes.

Avez- vous connu le parcours du combattant de l’auteur cherchant un éditeur?

Parcours du combattant ? Non pas vraiment. Mon manuscrit achevé, je l’ai envoyé par la poste à plusieurs maisons d’édition, petites et grandes. Certaines l’ont refusé et un après midi, mon téléphone a sonné. C’était Patrick Raynal qui dirigeait la Série noire à l’époque. Il m’a dit :  » Ne placez pas votre roman ailleurs, je le prends ». J’ai cru à une plaisanterie et j’ai raccroché…. Heureusement pour moi, il a rappelé.

Vous êtes donc entré à la Série Noire dès votre premier roman et vous n’avez jamais quitté la collection mythique de Gallimard. A quoi est dû cet attachement, cette fidélité ?

Pourquoi aurais-je quitté une maison qui m’a donné ma chance, n’érige pas de murs entre ses collections et suit ses auteurs ? J’y ai eu, en 23 ans, trois éditeurs aux personnalités bien différentes mais tous amoureux de l’écriture et de leur métier. Je ne peins pas le tableau en rose, je me sens simplement plutôt bien dans la « grande maison ». Rien d’autre.

Vos polars évoluent à différentes époques et beaucoup s’accordent à dire que vous avez un talent pour nous couler dans un environnement historique qui nous est inconnu. Quels sont les éléments d’une époque qui font le plus sens, qui vont intégrer le lecteur dans le décor ? S’agit-il d’ailleurs de recréer un environnement historique ou de faire baigner le lecteur dans un espace constitué d’éléments issus de la mémoire collective et identifiables par le plus grand nombre?

Bigre ! Le travail d’un auteur est toujours une re-création. Avec la liberté que cela implique. S’il vaut mieux ne pas en prendre avec la vérité historique – ce qui n’exclut pas l’existence de lectures historiques différentes -, place à l’imaginaire. En ce qui me concerne, l’évocation est mon terreau . En tant que lecteur, un climat me touchera cent fois plus qu’un développement dont l’extrême précision, pour être historiquement au quart de poil, me laissera sur la touche. Ce qui m’importe, lecteur, c’est une petite musique des mots et ces détails  presque invisibles que d’autres négligeront. Je ne lis pas un roman pour « apprendre des choses ». Ecoute-t-on un morceau de musique pour apprendre quoi que ce soit ? Je transpose mes goûts de lecteur dans mon écriture en essayant de faire en sorte d’aborder, même dans des récits « historiques » des thèmes intemporels.

Quelle est la genèse d’un roman chez vous, l’histoire que vous voulez raconter ou l’époque que vous voulez montrer avec ses destinées tragiques et ses drames ordinaires ?

Sans doute un peu des deux. Ou peut-être rien de tout ça.

En suivant un peu vos derniers romans, on pouvait croire que vous remontiez l’histoire de la France, la première guerre mondiale avec « Tranchecaille », la Commune dans « Une plaie ouverte » et puis non, retour à la fin des années 50 avec « Hevel », pourquoi ce choix de traiter la guerre d’Algérie depuis le Jura ?

Comme j’avais traité la guerre d’Espagne sans quitter Belleville ou au contraire la Commune via les Etats Unis. Le décalage est intéressant. Il force à changer de regard, ou de focale. A prendre de la distance, du recul. A se rappeler, peut-être, que les conflits se vivent au-delà des frontières à l’intérieur desquelles ils font rage.

Les français ont vécu la guerre d’Algérie de manière différente selon qu’ils l’ont faite ou qu’un de leur proche y a participé. Elle a marqué de nombreuses familles. Que pouvait penser une sœur, un frère, un père, une mère, une amoureuse en voyant partir un jeune appelé vers une guerre dont on lui disait qu’elle n’en était pas une ? Que pouvait-t-on ressentir à la lecture ou à l’écoute d’une information surveillée, censurée, formatée ? Quel rapport cela induisait-il avec la population immigrée ? Voilà ce qui me semblait important à travailler. Par ailleurs, l’opposition du climat Jura neige et Algérie soleil me paraissait renforcer la description des  fossés qui ne cessaient de se creuser.

Vos derniers romans sont toujours situés en période de guerre, l’histoire de la France ne vaut-elle d’être racontée que pendant les conflits qui l’agitent ? Quelles sont les périodes qui vous fascinent le plus?

La question de la guerre a fait partie de mon parcours. Dans ma famille, je suis le premier, depuis 1870, à  ne pas avoir vécu une guerre. Par ailleurs, j’ai milité, plus jeune, dans des mouvements pacifistes et non violents. Cela explique peut-être en partie cela. Mais, contrairement à ce que vous dites, je ne vise pas à raconter l’histoire de la France. Simplement celle de personnages placés dans des situations paroxystiques et qui peuvent basculer à chaque instant. La guerre, pour horrible qu’elle soit, est un révélateur de l’humain et de son extraordinaire complexité.

Vous avez été journaliste et donc un observateur averti de vos contemporains. Si on vous téléportait dans 100 ans, quel événement, quelle situation, quelle période française actuelle aimeriez-vous raconter ?

J’ai été un journaliste un peu particulier puisque j’exerçais dans le monde syndical. A ce titre, j’aimerais sans doute raconter un de ces faits « mineurs’ qu’accomplissent au quotidien celles et ceux qui mouillent leur chemise pour changer un peu la vie.

Pour vous, qui fait l’Histoire, la grandeur d’une nation? les peuples ou les gouvernants?

A dire vrai, je me moque un peu de la grandeur, elle est souvent mesurée à l’aune de la place qu’une nation entend occuper dans le monde. Et cela passe trop souvent par la guerre, classique ou économique, et un certain mépris pour les autres cultures. Mais gandeur et histoire (qui ne sont en rien synonyme)  sont issues à la fois des peuples et des gouvernants. Je n’oppose pas les uns aux autres, de façon tranchée. Ils peuvent en outre interagir même lorsqu’ils sont en opposition frontale. De plus, le discours simplificateur répandu ici et là, traçant une ligne de front entre « les gens » et « ceux d’en haut », ne sent pas très bon.

Qui considérez-vous comme vos maîtres en littérature ?

Giono, Céline, Maupassant, Meckert, Simenon, Modiano, Duras, Camus, Ramuz, Brautigan … Et bien d’autres. J’ai beaucoup de maîtres. Vous en voulez un seul ? Giono

Un roman récent qui vous a séduit?

« La nature exposée » d’Erri de Luca.

Enfin, où comptez-vous nous emmener dans votre prochain roman ?

Aucune idée. Mais dans un texte qui vient juste de paraître aux éditions du Petit Ecart, je vous invite à Brest sur les pas de la Barbara de Jacques Prévert.

 

 

Entretien réalisé par mail en mai et juin 2018. Merci à Patrick pour sa patience et sa disponibilité.

Wollanup.

 

ENTRETIEN avec Marin Ledun pour la sortie de « Salut à toi ô mon frère » à la Série Noire

C’est le retour de l’auteur dans cette grande maison d’édition et cette collection. Il y a une autre couleur dans ce roman mais il ne renie en rien ses interrogations, ses réflexions sur notre société au travers de cette tribu.

1/ Respiration ou envie compulsive? (dans le sens « exercice de style »)

 

Pour moi c’est différent sur le style , sur la forme mais en fait c’est dans la continuité. C’est à dire que cela reste du roman noir, roman de critique sociale, simplement ça fait 10, 11ans que je publie, je suis pas uniquement ce que l’on lit dans mes romans noirs, très noirs, j’ai aussi d’autres facettes en tant que personne mais aussi d’autres facettes en tant qu’écrivain et donc c’est un mélange des choses. Il y a à la fois des envies personnelles sur les thématiques qui sont abordées, sur le fait que j’avais envie de rire à ce moment là, peut-être plus que d’habitude, enfin je ris quand même dans la sphère privée. J’avais aussi envie d’explorer d’autres manière d’écrire, de me lâcher sur des dialogues, d’avoir des personnages hauts en couleur et pas forcément rongés en permanence mais de continuer mon travail de romancier dans la continuité. Il y a cette question que l’on me pose depuis une dizaine d’années, une question amusante, bien qu’au début je la prenais mal, « Quand est-ce que vous écrivez un vrai roman? », car il y a des gens qui sont complètement fermés au polar. Alors ce n’est pas pour m’adapter à ça, c’est simplement que j’écris des romans pour être lu sur des sujets qui me sont chers, sur des questions que je me pose et pour lesquelles je n’ai pas de réponses, pour essayer de poser ces questions dans un récit de fiction et donc je me suis demandé si ma seule manière d’explorer,  dans « Salut à toi ô mon frère » comme dans « La Guerre des vanités », la condition pavillonnaire, la petite vie de province, ce qui se passe dans ces petits endroits, qui se passe à la campagne, pas tout à fait à la campagne mais pas dans le tout urbain, je me pose la même question mais différemment avec un mode narratif complètement différent et avec le temps l’aspect de me faire plaisir encore plus dans l’écriture. Car depuis 10 ou 11 ans, j’ai appris l’écriture et j’ai envie de voir des choses nouvelles tout en restant dans mes préoccupations, je ne pense que je vais changer du tout au tout là-dessus. Je n’écrirai pas un jour, sans jugement aucun, un gros thriller qui tâche avec des serial killers car ce n’est pas chez moi quelque chose qui m’attire, ce mode de questionnement sur la société la lutte du bien contre le mal ce n’est pas ce que je crois. Le roman noir ce n’est pas forcément que l’histoire est noire, vous pouvez avoir des formes amusées, amusantes comme les romans de Jean Bernard Pouy ou bien dans certains romans de Sébastien Gendron, d’une autre manière, mais on peut avoir des formes extrêmement sombres. Je prends souvent l’exemple de Willocks, c’est souvent du roman noir très noir, qui passe du thriller, tel « Green River », après à un versant historique avec sa série Tannhauser, à la fois il y a toujours le talent de conteur et en tant que lecteur cela ne me perturbe pas. Un autre exemple que je prends c’est Antonin Varenne, « Le Mur, le Kabyle, et le Marin » puis « Trois mille chevaux vapeur » qui passe d’une trame plutôt classique à un roman d’aventures .

 

2/ L’argumentaire éditorial assume la référence à Pennac, y en a t-il d’autres?

 

Moi je ne suis pas assez littéraire pour faire des références c’est à dire qu’en fait mes références s’arrêtent aux livres que j’ai lus, j’ai pas fait d’études littéraires, j’ai commencé à prendre conscience du champ des lectures possibles quand j’avais 18/20 ans, j’ai pas forcément baigné, bien qu’il y avait beaucoup de livres à la maison, faire des références je ne sais pas trop faire. Donc Pennac forcément car Pennac publié à la Série Noire, parce que déjanté, parce que Malaussène, le petit côté décalé. Il y a un plaisir à lire ce qu’a fait Pennac, mais j’ai lu il y a longtemps au moment de sa sortie. Le plaisir que j’ai eu à le lire c’est tout ce qui me reste, ce qui est plutôt bon signe. Je dirai tout de même que d’écrire des choses sérieuses sans se prendre au sérieux c’est JB Pouy, qui est un amoureux de la langue, que j’admire. Et la deuxième, cela fait plusieurs années que j’ai la chance de participer à un formidable festival de roman noir qui s’appelle les Nuits Noires d’Aubusson qui a lieu chaque année au mois de mai, début juin, et qui organise, il a la particularité de ne pas être tourné vers les écrivains, des rencontres avec des élèves de fin de collège, début de lycée participant tous les deux à un prix de collégiens, lycéens, et nous on les aide à débattre, à réfléchir. L’une des particularités de ce festival, c’est que le vendredi soir ils organisent la soirée de auteurs, « Les Presque Papous dans la Tête », à l’origine j’imagine que Cécile Maugis devait être fan de JB Pouy, les auteurs doivent réaliser une sorte de jeu littéraire dont on nous donne les consignes deux semaines avant, la première fois que j’ai eu ça entre les mains, j’ai botté en touche. Sans mesurer l’importance que cela avait pour l’événement et j’ai écouté la prose formidable et je me suis régalé de les écouter. Donc je me suis pris au jeu l’année suivante et surtout j’ai appris à parler en public, à dire des choses qui ne me correspondent pas, une facette de moi qui n’est pas forcément la mienne que j’ose montrer. C’est à dire faire rire les gens autour de bons mots, encaissant l’ attention à ce que l’on écrit, à la langue, etc…Ce sont des jeux littéraires assez pointus, cela semble un peu foutraque mais il y a des gens, je pense à Laurence Biberfeld, qui démontrent tout leur talent à chaque fois qu’ils se lancent. Donc j’ai osé participer à ça et cela m’a aidé, je peux faire mon métier sérieusement mais j’ai le droit de rire, de faire rire.

 

3/ Comment peut-on concilier dérision, décalage, et burlesque avec des thèmes sérieux?

 

Parler d’écriture, c’est parler d’artisanat. Surtout sur quelque chose de nouveau pour moi , il me faut une histoire, des personnages pour l’incarner et un style, c’est à dire un manière, un angle de vue, un ton pour raconter cette histoire là. Dans le cas présent, j’ai un ton différent, je vais avoir des personnages qui sont traités de manière totalement différente, on va rentrer dans des réflexions, des réactions que d’habitude je vais éluder, je vais mettre en avant plutôt le côté sympathique des personnages, donc c’est une manière de travailler complètement différente. Pour répondre à ta question franchement, j’ai du mal à prendre du recul là-dessus et à savoir comment je vais procéder, tout ce que je peux dire c’est que d’une part j’ai été soutenu par Stéphanie (Delestré, directrice de la Série Noire) qui me suit depuis le livre « Un Singe en Isère » pour le Poulpe, elle a toujours été l’une des premières lectrices de tous mes romans donc elle sait très bien ce que je fais. Quand j’ai décidé de m’engager dans cette voie là, elle m’a dit oui ça fait partie de toi, tu peux y aller. Je suis toujours attaché à ce qu’il y ait une tension narrative.

 

4/ Malgré les sourires, les rires étouffés à sa lecture, j’ai perçu le pan d’une société déprimée , de la douleur. Qu’en pensez vous?

 

C’est un roman contemporain, mes personnages sont chacun à leur manière, pour certains dans l’autodérision, en colère, vraiment en colère mais leur colère se transforme en joie de bouffer la vie et une joie de lutter. C’est à dire, l’idée c’est que la petite résistance quotidienne dans cette famille très soudée, cette famille idéale de gens qui se serrent les coudes, plus qu’une famille, une petite communauté qui sont prêts à accueillir plein de gens, il y en a d’ailleurs, ce flic nommé Personne, les petits amis, les petites copines, c’est l’idée que cette communauté est soudée dans une forme de résistance classique; La mère fait une grève de la faim. Et à la fois une résistance du pauvre, des vaincus, on sait bien que l’on ne va pas changer le monde mais une résistance par l’exemple, par la joie, par la fête, par le rire, par le plaisir, faire l’amour c’est une forme de résistance, allez contre les idées reçues c’est une forme de résistance, se questionner on a besoin de ça. C’est une famille nombreuse de six enfants mais ce n’est pas l’archétype de la famille nombreuse que l’on imagine très catholique ou très intégriste alors que là non, car on aime la vie!

 

5/Est-ce un « one Shot »?

 

Alors ce n’est pas un One Shot parce qu’il y en a un deuxième d’écrit avec les mêmes personnages. Il y en aura peut-être d’autres, je verrai comment celui-ci est reçu, si moi je continue à prendre du plaisir à en écrire un troisième. Un moment donné cela fait partie de ma progression, j’ai d’autres projets dont un roman noir sur l’industrie du tabac, pour l’instant je n’ai pas avancé. La comédie c’est aussi une manière de questionner.

 

6/ On revient, aussi, à vos racines, était-ce vital ou le lieu se prêtait au récit?

 

« La guerre des vanités » se passait à Tournon, qui n’est pas drôle, il y aussi « Luz » chez Syros qui doit se passer à 200m à vol d’oiseau où Rose vit avec sa famille et puis une novella « Gas-Oil » aux éditions In8 , ce sont des lieux qui me sont chers, que je connais bien. Le lieu est important car il n’y a pas d’individu sans culture et que la culture, encore quand on vit dans des zones rurales, la culture c’est aussi l’environnement immédiat, en l’occurrence c’est très agricole, peu industriel à l’endroit où ça se passe, un peu de tourisme dans la vallée du Rhône. Ce qui m’intéresse le plus c’est que Tournon est comme ces petites villes de province qui ont grandi, qui ont ce petit caractère universel.

 

7/ Beaucoup de références musicales et littéraires, on balaie votre univers mélodique et écrit?

 

Ce qui est sûr c’est que j’ai mis beaucoup de moi dans le personnage de Rose, en fait je suis très éclectique en littérature, peut-être un peu plus obtus dans ma culture musicale, Métal et Punk, donc Rose a beaucoup hérité de tout ça et à la fois quand on écoute du Métal, on peut être touché par des chansons que l’on renierait en public. Rose est un peu enfermé dans ces choses là, pleine d’énergie et à la fois elle peut rire et écouter d’autres choses.

 

8/ Roman récent, ou pas, qui vous a touché dernièrement.

 

« Ayacucho » de Alfredo Pita chez Métailié, journaliste péruvien, parlant les années 80, des années de terreur.

Et « My Absolut Darling » de Gabriel Tallent chez Gallmeister. A noter la très belle traduction de Laura Derajinski.

                                                           

 

9/ Un titre musical pour illustrer votre ouvrage ou l’entretien. (hors Béruriers Noirs)

 

Les Béruriers Noirs m’ont donné l’accord pour ce titre. Je les en remercie beaucoup.  

Entretien réalisé dans les locaux de Gallimard avec le concours professionnel et bienveillant de Christelle Mata, Stéphanie Delestré, ainsi que de l’équipe Folio. Je remercie l’attention portée à ce que cette entrevue se déroule dans des conditions confortables et que tout simplement elle ait lieu.

Paris le 25 Avril 2018,

Chouchou.

 

 

Entretien avec Aurélien Masson / Collection EquinoX / Editions les Arènes.

Photo Fred Kihn pour Libération

« C’est une grande aventure, comme il en arrive une fois dans une vie d’éditeur: créer un univers à partir d’une page blanche. »

Il est de retour. Aurélien Masson, ex-boss de la Série Noire repart à l’aventure en créant une nouvelle collection EquinoX  aux éditions les Arènes. Elle débarque chez votre libraire le 21 mars.

 

***

Personne ne s’y attendait vraiment, pourquoi avoir quitté la SN et Gallimard ?

C’est une question très française, nous ne sommes pas les champions des changements et de le réinvention de soi. Je suis entré à la Série Noire comme lecteur en juin 2000, je l’ai dirigée de 2004 à 2017…je pense que 17 ans dans un même lieu c’est déjà bien non?

N’as-tu pas peur d’être associé longtemps à la SN ?

C’est une drôle de question, non seulement je n’ai pas peur mais en plus il n’y a rien infamant à porter cet héritage Série Noire, j’en suis même très fier sinon je n’y serais pas resté…

Concernant toujours la SN, y a-t-il des auteurs que tu aurais voulu éditer et que tu n’as pas pu faire par manque de temps ou par des problèmes de financement?

Je n’aime pas les regrets, ça fait du sang noir et après on pourrit de l’intérieur. Donc non pas de regret.

Que retiendras-tu de ton passage d’une dizaine d’années chez Gallimard ?

Bon d’abord c’est 17 ans pas 10 ans, c’ est pas pareil….on se sera bien marré…au début des années 2000 la Série Noire était dans une situation complexe et ne suscitait plus autant le désir…Quand Raynal s’est barré y a que Pécherot et Férey qui sont restés…Personne ne nous attendait, on était sous le radar et on défourraillait dans toutes les directions…avec le temps nous avons eu quelques succès et d’un coup l’aventure est devenue plus sérieuse. Pour reprendre Ravalec ces 17 années furent un « pur moment de rock’n roll », vite et fort, comme si on allait mourir demain…Lemmy sors de ce corps…

Le choix de ta nouvelle maison a beaucoup surpris tout en sortant de l’ombre une maison peu connue des amateurs de polars, pourquoi les Arènes?

Ce qui a tout décidé c’est d’abord ma rencontre avec Laurent Beccaria avec qui le contact est tout de suite passé. Je lisais XXI et je me suis très vite mis à rêver à EquinoX comme le pendant « fictionnel » du travail de défrichage du réel opéré par XXI. Et puis j’ai beaucoup aimé l’idée de sortir d’une page blanche. On m’avait proposé de reprendre des collections déjà existantes mais bon je dois avouer qu’après la SN, c’était impossible. Le seul moyen de quitter la SN était de sauter clairement dans l’inconnu. Comme dirait Raizer « face au gouffre un pas en avant ».

Qu’a fait Aurélien Masson depuis son départ de Gallimard?

Vous allez avoir droit à une réponse ultra-originale. Depuis mon départ en mai 2017 de la SN et ben j’ai lu des livres, des manuscrits, j’ai rencontré des auteurs, des confirmés, des débutants…On repart au combat, tout est à faire, le ciel est la limite (et le caniveau). Et depuis le mois de janvier je fais la tournée des libraires avec les représentants histoire d’incarner au maximum EquinoX que les gens comprennent qu’il ne s’agit pas d’une énième collection de polars mais de la prolongation amplifiée de ce que je fais depuis 17 ans.

La rumeur dit déjà que c’est l’influence de la trilogie de Sébastien Raizer qui a dicté ton choix, pourquoi as-tu nommé cette nouvelle collection EquinoX?

Et ben désolé de vous dire que c’est une pure et simple rumeur. J’aime beaucoup Sébastien avec qui j’ai fait une superbe trilogie qui n’a malheureusement pas trouvé son public, mais je connaissais le mot « équinoxe » bien avant…déjà gamin je rêvais de créer un label de musique qui se serait appelé EquinoX.

Qu’as-tu à répondre à ceux qui déclarent (aboient) déjà que tu es en train de monter une SN bis?

Les rumeurs, les aboiements, je vois que l’ambiance est bonne et bienveillante…J’avoue ne pas très bien comprendre la question. J ai bossé à la SN 17ans et je l’ai dirigée 13 ans, donc évidemment que je ne vais pas devenir un autre. Je défends une vision organique de l’édition, faite de hasards, de rencontres. J’ai toujours été affectif donc bien sûr j’ai toujours envie de bosser avec ceux que j’ai aimés et dans le même temps on continue de lire des manuscrits et on continue à rêver les yeux ouverts. Là, 5 personnes sont en train de travailler sur des livres qui ne seront pas finis avant 2020. Et puis la Série Noire Bis est une drôle d’expression: de quelle Série Noire parlons-nous? Celle de Duhamel ? Celle de Soulat et Mounier? Celle de Raynal? La période où je l’ai dirigée? Ou la nouvelle SN de Delestré et Aubert?
Encore une fois ce qui compte ce sont les livres et les chocs qu’ils créent en nous. Quand on me demande quelle est la ligne, je réponds en citant Albert Londres « la seule ligne c’est la ligne de chemins de fer ». Et je pense que d’ici quelques années cette question ne se posera plus, là c’est sûr que pendant un an ou deux la SN va publier certains textes que j’ai choisis (tout comme j’avais publié des textes de Raynal à son départ).

Quel est le contenu de cette première « saison » d’ EquinoX? De nouveaux auteurs, des confirmés, des étrangers ? Qu’est-ce qui dicte tes choix éditoriaux?

Cette année nous publierons 9 textes. 4 romans en grand format, 4 romans d’un format court et un recueil de poèmes!! L’idée est d’avoir deux formats afin de ne rien s’interdire. Il n’y a rien de plus déprimant que de se faire entendre dire, quand on est auteur, « j adore votre texte mais il est trop court ».
Dans les grands formats nous allons retrouver Dominique Manotti avec Racket qui nous décrit les coulisses machiavéliques du rachat d’Alstom par General Electric, en lisant ce livre on pense à la citation de Mao « le poisson pourrit par la tête ».

En mai il y aura le nouveau livre de Benoît Philippon Mamie Luger qui nous décrit la garde à vue d’une auvergnate centenaire au sang chaud dont on vient de trouver 7 cadavres dans sa cave, humour noir garanti. En octobre, Patrick Delperdange revient avec L’éternité n’est pas pour nous qui confirme la proximité esthétique de cet auteur belge avec des auteurs américains comme Larry Brown. Un livre à la fois noir et tendre qui vous froissera le coeur. Et enfin en octobre nous publierons Présumé disparue de Susie Steiner, premier roman d’une jeune auteure anglaise et le début d’une série centrée autour d’une femme flic célibataire haute en couleurs (le second sera publié en octobre 2019).


Les textes courts, vous le verrez en les lisant, sont des textes coup de poing suffisamment forts de par leur sujet et/ou leur parti-pris stylistique pour que nous n’ayons pas besoin de plus. Le bal s’ouvre avec Un feu dans la Plaine, premier roman d’un jeune français, vous décrit l’errance hallucinée d’un jeune prolétaire dans une France tétanisée et fracturée gavée discours politiques rances. Le genre de livre qui vous fait vous sentir moins seul face à la folie du monde. Le mois suivant arrive Ceci est mon corps de Patrick Michael Finn dont c’est le premier roman publié en France et qui nous décrit un vendredi saint dans une ville ouvrière américaine où une bande d’adolescents est laissée seule à elle-même pour le meilleur et pour le pire. Ce livre est une sorte de rencontre monstrueuse entre Sa majesté des mouches et la première partie de Voyage au bout de l’enfer. Une révélation… En septembre nous publierons le nouveau roman de Sylvain Kermici, Requiem pour Miranda, un livre âpre qui vous prend au tripes et vous hante et qui décrit en 60 pages la séquestration d’une femme par deux tueurs en série. Nous ne sommes pas ici dans la fascination du tueur, tout au contraire, l’auteur nous place à la hauteur de la victime et des bourreaux et nous fait plonger dans les méandres de la psyché humaine. En novembre ce sera le tour de Jedidiah Ayres avec Les féroces, roman sec et nerveux qui nous décrit la révolte sans pitié d’un groupe de prostituées mexicaines maintenues en détention dans le désert. Fils de pasteur texan, amateur de romans noirs, de rock n roll et Peckinpah, Jedidiah va faire parler de lui dans les prochaines années.


Et enfin pour finir en beauté, beauté crépusculaire mais beauté quand même, nous éditerons au sein d’EquinoX le recueil posthume de poèmes d’Hervé Prudon. Prudon était un ami, je l’appelais mon papa des étoiles car il avait toujours l’air d’avoir la tête perdue dans le cosmos. Les deux derniers mois de son existence, Hervé a noirci quelques pages dans différents carnets. Sa femme, Sylvie Péju, les a retranscrits avant de me les confier. Vous verrez, c’est fort et hanté, ça sort des clous, bref c’est du Hervé Prudon, jamais à sa place et c’est tant mieux…

Quel est le roman qu’il ne faudra surtout pas rater cette année, perso, j’ai repéré « les féroces », très bien critiqué aux USA?

Ouhh la vilaine question, un papa aime tous ses enfants donc aucun favoritisme mais bon d’après ce que tu viens de dire et te connaissant, je ne peux que te conseiller de lire Ceci est mon corps de Patrick Michael Finn, tu vas te prendre une sacrée baffe et en plus c’ est admirablement traduit. Mais une fois lu, il faudra passer aux autres hein…

Propos recueillis par mail le 6 mars. Sincères remerciements à Aurélien Masson pour sa disponibilité et bonne chance à EquinoX.

Wollanup.

 

 

Entretien avec Caryl Férey à l’occasion de la sortie de PLUS JAMAIS SEUL / Série Noire

Il est des auteurs qui vous marquent au fer rouge par un écrit coup de poing. Cet uppercut je l’avais reçu à la sortie de « Haka », le premier ouvrage d’un diptyque situé dans le pays du long nuage blanc…

J’aime à le retrouver dans ses pérégrinations aux quatre coins du globe mais, là, il revient dans un personnage qui jalonne sa bibliographie ayant comme base de départ sa Bretagne….

 

1/« Plus Jamais Seul » s’inscrit dans une série, une saga, débutée en 1995. Etait-ce un besoin intime, profond de revenir à ce privé bougon, revêche cachant bien son jeu?

 

C’est un personnage que j’aime bien, en fait c’est l’avatar d’un copain à peu près comme lui, grand avec un bandeau, complètement taré, que j’amène en voyage quasiment tout le temps. C’est vraiment un bon pote et qui m’inspire en tout cas. Ce personnage de Mc Cash, je le connais bien donc, c’est la grosse différence avec mes romans que je fais à l’étranger c’est qu’il n’y a pas de recherches, je le connais par coeur. Donc c’est assez agréable, après j’aime pas trop les séries car généralement l’inspecteur machin 1..2…3..4 c’est de moins en moins bien, j’en fais un de temps en temps quand je le sens et en fait c’est un peu le hasard de la vie, j’ai un pote qui a disparu en mer comme dans cet opus. Quand tu as quelqu’un de proche qui disparait en mer c’est un vrai choc, on ne trouve pas le cadavre, on ne peut pas faire de deuil, on a mené notre petite enquête nous les copains bretons pour connaître le contexte, et visiblement il s’est fait couper par un cargo. Du coup je me suis dit ça c’est une histoire pour McCash, un hommage à ce pote disparu. Il faut qu’il y ait des mecs à sa hauteur, pas des gens un peu banal, après il fallait que je lui trouve une copine. Comme à l’époque, mon ami ayant disparu voilà 10 ans, je voulais parler des réfugiés dans les années Sarkozy passant par les enclaves espagnoles, un peu des héros. Après la période argentine, je suis donc revenu à McCash avec la guerre de Syrie et d’Irak, une problématique qui existe toujours en la mettant dans un cadre méditerranéen, du coup ça prend une ampleur européenne.

 

2/ Malgré ce retour aux sources, vous réussissez le pari d’y inclure, ce qui fait aussi votre identité littéraire, des thématiques mondialistes, et en particulier cette fois-ci les problématiques migratoires et la situation de la Grèce. Comment percevez-vous ces tares modernes?

 

Moi ce qui m’intéresse c’est les autres, j’aime bien l’étranger, tout en aimant ce qui se passe en France mais pour moi tout est lié. Je suis pro-européen, plus on est de fous plus on s’amuse. Pas l’Europe libérale dont on a hérité depuis Maastricht, en gros, et pour moi ce qui arrive aux Grecs, la façon dont on traite les Grecs reste vraiment symptomatique. On devrait être tous solidaires les uns des autres face à l’Amérique, à la Chine, que l’Europe soit unie et là on a construit une Europe où les gens sont les uns contre les autres. Ce qui arrive aux Grecs, même si les politiciens grecs ont menti, ils ont fait de faux audits avec les américains, je trouve ça absolument scandaleux à tous les niveaux. La façon dont l’Europe gère les réfugiés en les refilant, en les vendant aux Turcs qui sont aux portes de l’UE, donc là il y a deux poids, deux mesures, les Grecs d’un côté que l’on massacre politiquement et pour des raisons de basse politique on se sert de la Turquie. C’est le monde à l’envers.

 

3/ On sent, je sens moins de brutalité, de violence dans vos derniers écrits. Pensez vous que c’est juste et comment le traduisez vous?

 

Non, c’est vrai. On va faire un parallèle avec la musique, en fait pour moi « HAKA » c’est un livre punk, c’est à dire tout le monde est mort, c’est un cri, comme la discographie des Clash, on commence plutôt punk puis il y a « Sandinista », « Condor » c’est « Sandinista » en fait; c’est à dire qu’on va du Punk-Rock, au Rock puis on s’ouvre à d’autres musiques, d’où la poésie dans « Mapuche » et « Condor », donc des choses plus ouvertes. J’aurais pu être l’auteur qui tue tous ses protagonistes, et la surprise dans « Mapuche » c’est tiens, il ne meurt pas. C’est aussi ne pas se répéter et en vieillissant on constate que le monde n’est pas que noir, il y a toujours du bleu là-dedans, aussi. Mon éditeur, concernant « Mapuche », dans sa version initiale trouvait que c’était trop triste et les mères argentines ont emporté l’adhésion à leur combat, elles l’ont remporté donc il était nécessaire d’avoir de la joie. En reprenant « Haka » qui globalement est aux antipodes du pays décrit, je me suis dit qu’il était important que je sois plus en phase avec ce qu’était le pays décrit. Cela s’est adouci, façon de parler, il y a moins de violence car je ne la cherche pas systématiquement. Je pense que je ferai un autre McCash dans cinq ou dix ans,ce qui me donne l’occasion de respirer. (j’ai fait les quatre, HAKA/UTU/ZULU/MAPUCHE en apnée). Comme c’est McCash, je peux me permettre une écriture plus relâchée, dans les autres bouquins je suis obligé de serrer l’écriture au plus près du pays, des personnages qui sont plus tendus. McCash c’est une sorte de récréation au niveau stylistique qui ne passerait pas du tout sur d’autres bouquins. Là je suis en Colombie, ça va pas être très gai…

 

4/ Vous avez un lien viscéral avec le Rock, comment l’ amalgamer avec votre soif littéraire? Peut-on dissocier l’oeuvre de l’homme? (Cf. Céline, Noir Désir)

 

Il y deux sujets.

J’ai grandi avec le Rock, pourquoi à 7/8 ans j’ai écouté du Johnny, car il n’y avait que ça, il y avait des cris, j’adore les cris, tu sais pas! Moi je ne réfléchis toujours pas trop, c’est ce que je ressens, c’est l’émotion, des fois il y a du classique qui te transporte, et d’autres qui te font chier à mourir. Tu as ça dans le coeur et c’est pour la vie! Je peux écouter des larsens pendant des heures et je peux écrire là-dessus. J’ai une obsession, c’est que mes bouquins soient rock et pas pop. Pour moi, pop ce serait commercial, bien qu’il y ait des trucs géniaux dans la pop, ça vient aussi des Américains des années 70, sans les happy end mièvres, sirupeux.

En ce qui concerne la dissociation, tu fais de l’art, tu fais de l’art enfin que tu fasses de la peinture, ou autres,  tel Courbet ou Delacroix, tu vois leurs oeuvres et ça te bouge ou pas. Il se trouve que Mein Kampf c’est écrit avec les pieds, c’est pas Céline. Il se trouve que ses écrits antisémites sont nuls, des pamphlets à deux balles, on dirait du Zemmour, c’est indigne alors que « Voyage au bout de la nuit » ou « Mort à Crédit » sont sublimes. Bertrand (Cantat) il est coupable, personne ne le nie, mais entre le pardon et le talion, il y a l’injustice, pourquoi on lui enlèverait le droit à la réinsertion sociale, alors que le mec lambda on lui autorise, mais lui comme il est connu non!? Les personnes qui vont lui cracher à la gueule seront les mêmes qui pour Woody Allen, Polanski c’est pareil: « Oh mais c’est pas grave », c’est la même intelligentsia qui décide pour tout le monde. Mais comme Bertrand a sélectionné sa presse, il a payé sa rébellion, je trouve ça malhonnête, intellectuellement. Il y a eu plus de volées de bois vert avec son dernier album, avec l’affaire Weinstein, que pour son album avec Détroit. Tu n’as pas le droit d’exister par ton nom. Il avait fait la couverture des Inrocks pour cette sortie avec le groupe Détroit. Quand on a fait la tournée Condor avant chaque date, on nous promettait des manifestations mais il n’y en a  jamais eu. La différence c’est les réseaux sociaux car là insulter derrière un écran, c’est donné à tout le monde.

 

5/ Sur « Plutôt Crever » il y avait un hommage à Pierrot le Fou et J.-L. Godard. Dans cet opus y avait-il une volonté de s’appuyer sur une référence cinématographique ou autre?

 

Non, je crois pas. Des fois on ne se rend pas compte et c’est à rebours que l’on associe des analogies transformées.

 

6/ Vous aimez les Têtes Raides?

 

J’aime pas trop le Rock fanfare mais il y’a un morceau des Têtes Raides où ils jouent avec Noir Désir, « L’identité », qui est fabuleux. J’aime bien Bashung, il y a des trucs énormes et des trucs nuls, Fantaisie Militaire étant son chef d’oeuvre. Le rock festif n’est pas ma came.

 

7/ 2017 a t-il été pourvoyeur de sujets en cas de manque d’inspiration?

 

Le manque d’inspiration n’existe pas, la page blanche c’est un mythe qui n’existe et qui n’existera jamais en ce qui me concerne. Non c’est pas possible, c’est comme avoir faim, je ne vais pas rester trois années sans avoir faim. Mais par contre, il m’est arrivé un truc qui n’était pas prévu, j’avais écrit un récit de voyage qui s’appelait « Norilsk » en Sibérie du nord, c’était tellement opposé à mon projet sur la Colombie, je n’avais pas spécialement envie d’y aller . Mais c’était tellement dingue et surtout les gens que j’ai rencontrés étaient vraiment extraordinaires, cela a bouleversé mes plans colombiens. J’ai eu une émotion forte mais sur le mode gonzo tout en gardant derrière un truc hyper fort. Des conditions extrêmes, la cité la plus polluée au monde, ville minière de nickel, tout est excessif dans un périmètre fermé, il faut avoir un laissez-passer du FSB. Donc tu rencontres des gens qui sont coincés dans une prison à ciel ouvert, où 1000 kilomètres à la ronde il n’y a rien, et ça c’est très très bien passé en voyant débarquer deux Français, moi bronzé en revenant de Colombie et un grand borgne.

 

8/ Sur notre site et pour l’ensemble de nos chroniques on associe à chaque fois un titre musical en lien avec l’ouvrage, quelle serait votre illustration pour celui-ci?

 

Ben tiens justement le morceau « Volontaires » de Bashung et Noir Désir. Titre complètement désespéré qui irait assez bien avec le personnage de McCash, à la fois le côté total dérive mais qui se rattrape à des choses essentielles.

 

Entretien réalisé en  tête à tête le 6 Février. Je tiens à remercier Christelle Mata, pour sa bienveillance et sa disponibilité, et Caryl Férey qui a accepté cette rencontre en toute décontraction et franchise.

 

Chouchou.

 

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