Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Entretiens (Page 1 of 6)

ENTRETIEN EXPRESS avec Jacques Moulins pour « Le réveil de la bête » / Série Noire.

Après avoir lu et chroniqué « Le réveil de la bête » qui m’a vraiment emballé, j’ai eu le privilège de m’entretenir avec l’auteur Jacques MOULINS. Le contact s’est fait en toute simplicité par téléphone, questions-réponses en direct, spontanéité et bon moment en prime.

Parlez-moi de vous :

Je suis journaliste…pour le reste je suis discret et tiens à le rester. 

Ok, très bien et l’écriture, pourquoi, depuis quand ?

C’est une réelle passion, j’écris depuis l’âge de 13 ans, j’ai commencé par des poèmes.

Puis j’ai pensé à écrire un roman historique mais cela me laissait moins de place à l’imaginaire et à la fiction. Je me suis donc tourné vers le roman policier.

Pourquoi ce thème ?

Je m’appuie sur une réalité d’Europol en rajoutant une part de fiction, ainsi que les relations entre ses fonctionnaires et les responsables politiques. J’ai voulu traiter ce sujet car il est d’actualité, relater la relation France-Allemagne, les difficultés de l’Europe en terme de politique et la montée de l’extrême droite… C’est une forme d’avertissement !

Le roman est très précis, très documenté, comment avez-vous procédé ?

Je me suis inspiré de l’actualité, de mon imaginaire, de rencontres et de mon parcours personnel mais une chose est sûre, je ne connais aucun Milosz ! (rires…)

Comment avez-vous écrit et construit votre roman ?

Je l’ai écrit sur plusieurs mois à la main contrairement à ce que je fais en tant que journaliste ou je rédige mes articles sur ordinateur, je tiens à faire un vrai distingo entre les 2. Je l’ai construit en pensant déjà à la suite, tout est déjà en place.

Super nouvelle, il y a donc une suite ! Peut-on en parler sans spoiler quoi que ce soit ?

Bien sûr, vous l’avez-vous-même souligné dans votre chronique, il y aura une suite, le 2ème est déjà bien avancé, on y retrouvera un certain nombre de personnages marquants avec bien entendu des évolutions et un autre contexte.

Et bien j’ai hâte ! Quel est votre état d’esprit à la sortie de votre premier roman, quels sont les retours ?

Pour le moment c’est positif, j’attends encore d’autres retours par GALLIMARD. Le contexte est un peu particulier en raison du COVID, beaucoup d’évènements sont annulés et je reste dans l’attente.

Par curiosité, avez-lu ma chronique sur le site Nyctalopes ?

Bien entendu, j’avais déjà entendu parler du site et vous avez été les premiers à me chroniquer, j’en suis ravi, merci.

Merci à vous, merci pour cet échange et j’espère vous lire très prochainement.

Nikoma

Entretien téléphonique réalisé vendredi 25 septembre.

Entretien avec Cathy Bonidan / « VICTOR KESSLER N’A PAS TOUT DIT »

Le troisième roman de Cathy Bonidan est très fort. Aussi, il nous a paru bon de nous entretenir avec elle sur son parcours atypique d’auteure, ses sources d’inspiration, sa méthode d’écriture. Elle a répondu très rapidement à nos interrogations avec sa modestie et sa gentillesse coutumières.

A propos de l’auteure:

  1. Cathy Bonidan, votre nom commence à être familier dans les librairies et sur le net, on connaît un peu l’auteur mais qui est la personne ?

La personne est simple, sans mystère et mène une existence très banale. Je suis institutrice depuis l’âge de 17 ans, une appellation qui correspond mieux à ce que je vis que le terme de professeur des écoles qu’on emploie aujourd’hui. J’ai longtemps exercé dans la banlieue nord de Paris avant de venir enseigner dans le Morbihan. 

En fait, il n’y a pas grand-chose à dire de la personne… 😊

  1. Vous allez publier votre troisième roman. Le premier, Le Parfum de l’Hellébore a remporté 11 prix littéraires, les droits du second, Chambre 128, ont été achetés par 7 pays (États-Unis, Allemagne, Italie, Corée, Chine, Israël, République tchèque). Comment vivez-vous ce statut d’auteur ? Qu’éprouvez-vous ?

Il faut des gens comme vous, excusez-moi, pour me rappeler que je suis considérée comme un auteur. Ça ne me vient pas naturellement 😊. Au fond de moi, je suis toujours l’enfant, puis l’adolescente, qui écrit des histoires en secret. C’est lors des rencontres avec les lecteurs que je réalise que mes romans ont été partagés et que des personnes les ont peut-être en ce moment même sur leur table de nuit. 

À chaque fois, c’est alors le même choc, un mélange de fierté, de peur, d’émerveillement et puis… tout au fond, de la sérénité. L’impression d’être arrivée là où je devais être, l’impression de faire enfin ce que je rêvais de faire depuis l’enfance.

  1. Votre parcours est un peu particulier, pouvez-vous nous dire comment vous êtes arrivée à l’édition ?

Par hasard. Parce qu’un jour d’août, à court de lecture, je me suis inscrite sur le site monBestSeller.com et que j’y ai découvert des anonymes qui partageaient leurs écrits. J’ai eu envie de faire la même chose. Je n’avais jamais pensé à l’édition, je n’avais jamais fait lire à quiconque ce que j’écrivais… Pire, dans mon entourage personne ne savait que j’écrivais des romans. Mais ce jour-là, je venais de rédiger l’épilogue du livre qui ne se nommait pas encore « Le Parfum de l’Hellébore » et je l’ai livré aux lecteurs du site, juste pour avoir un avis de lecteur. Ensuite, tout s’est enchaîné très vite, les réactions ont été positives et, trois mois après mon inscription, je gagnais le prix qui m’a permis de rencontrer Marie Leroy, directrice des éditions de La Martinière littérature, et d’accéder ainsi à l’édition. 

  1. Depuis quand écrivez-vous ? Y a-t-il eu un acte déclencheur ?

J’écris depuis que j’ai appris à lire. Je me souviens d’une salle de classe, d’une odeur de craie, de la première page d’un livre, d’un texte illustré. La maîtresse lit tout doucement : « Poucet et son ami l’écureuil ». Puis elle nous demande de les dessiner. J’en suis incapable.  Heureusement, il y a la légende que l’on peut recopier à la plume sous le dessin raté :  é – c – u – r – e – u – i – l. Huit lettres. Un peu juste, aurait dit Maître Capello, mais la magie opère. C’est tout simple, il suffit d’attacher ces petits signes ridicules et notre imaginaire compose tout ce qu’on ne saura jamais dessiner. Un écureuil, une forêt, mais aussi des paysages par centaines et des amis par milliers pour le petit Poucet. 26 lettres pour créer le monde, avouez qu’on n’est pas loin du miracle…

Alors, à partir de là, les histoires s’empilent tranquillement sur un cahier d’écolier. Il est rouge, à spirale et je le cache sous la moquette, tout au fond du placard… En ne dévoilant à personne son existence, je crée déjà un monde à moi. Un lieu où je peux déverser mes joies et mes colères à travers des personnages imaginaires. Rien n’a changé aujourd’hui. Si ce n’est que les cahiers ont disparu au profit des clés USB.

  1. Comment choisissez-vous le thème de vos romans ? Sont-ils en lien avec votre histoire ou vos préoccupations personnelles ?

Je ne choisis jamais le thème de mes romans. Je ne choisis que les personnages. Eux sont façonnés très en amont de l’histoire. Je peux les garder en tête des mois, voire des années. Et puis un jour, ils sont prêts à prendre vie. Au départ, je me demande juste où et comment ils pourraient se croiser. Un seul impératif : que je connaisse déjà leurs vies, leurs peurs, leurs forces et leurs faiblesses avant de les lancer dans le roman. Une fois la rencontre établie, je les laisse avancer et je ne fais que suivre le mouvement.

Alors bien sûr, mes préoccupations personnelles peuvent s’échapper et rejoindre l’intrigue, ça arrive, et souvent, je ne m’en aperçois qu’à la relecture. C’est à ce moment que je me souviens des événements de l’actualité ou de ma vie qui ont motivé les sentiments que je décris. Je sais alors que j’ai vidé mon sac sur le papier, même si j’ai adapté mon humeur à ce que vivent mes personnages.

Version américaine de Chambre 128
  1. Comment construisez-vous vos romans ? Élaborez-vous un plan avant de vous lancer dans l’écriture ?

Il n’y a aucun plan en amont de mes romans. Pas de notes, pas de rebondissements anticipés et surtout pas de chute. Écrire, c’est avant tout s’amuser et si je connais la fin de l’histoire ou si elle est trop prévisible, je risque de m’ennuyer. Tant que j’ignore ce qui va arriver à la page suivante, c’est un vrai bonheur de rejoindre l’ordinateur. Je l’allume, j’ouvre le fichier et je relis les dernières lignes… Après c’est l’imagination qui se lâche… Aucune contrainte, aucune barrière, juste un plaisir de chaque instant et un autre rapport au temps.

  1. Avez-vous des maîtres en littérature ? 

Bien sûr, j’ai des maîtres en littérature. Tellement grands, tellement inaccessibles… C’est au lycée que j’ai découvert trois d’entre eux : Baudelaire, Camus, Sartre. Lorsque j’ai lu Les chemins de la liberté, Les fleurs du mal ou La chute, je me suis arrêtée d’écrire. C’est le problème avec les maîtres, ils vous écrasent. Et puis au fil de mes lectures, j’ai compris qu’il y avait les écrivains, ceux dont le talent nous plonge dans un état second, et les raconteurs d’histoires qui nous permettent de fuir le quotidien. Le fait de comprendre que je n’accèderais jamais à la première catégorie ne devait pas m’empêcher d’inventer des mondes imaginaires…

***

A propos de « Victor Kessler n’a pas tout dit ».

  1. Pourquoi avoir choisi d’implanter votre histoire dans les Vosges ? Avez-vous été inspirée par l’affaire Grégory que vous citez d’ailleurs dans le roman ?

Non. Les lieux sont comme les thèmes, je ne les choisis pas, ils s’invitent. Pour Victor Kessler, je venais de commencer le roman lorsque j’ai appris par hasard que le Prix de la Nacre avait été décerné à mon premier livre par les médiathèques de Saint-Dié et des environs. Cette récompense datait de plusieurs mois et comme je n’en avais pas eu connaissance, je n’avais pas pu remercier les organisateurs. En m’en excusant auprès de la librairie et de la médiathèque, j’ai réalisé que c’était exactement le lieu que j’attendais. Quelques recherches sur Google et c’était parti : le village de Saintes-Fosses était né. Ce n’est que plus tard que j’ai vu le lien avec l’affaire Grégory et que j’ai glissé une allusion dans l’histoire.

  1. Le personnage principal est un instituteur, votre vécu professionnel a-t-il influencé ce choix ?

Mon vécu professionnel a influencé la création du personnage principal de façon détournée. En effet, celui-ci est né alors que je rentrais de l’école. Un vieux monsieur avec un cabas a traversé devant moi, à un feu, c’est lui qui a inspiré l’idée d’un instituteur qui aurait fait trente ans de prison pour meurtre et pédophilie… Je pense que la journée avait été difficile 😊. Ensuite, il est vrai que je me suis plongée avec délice dans ce milieu enseignant des années soixante-dix, et puis je l’avoue, Victor s’autorise quelques vérités sur le métier… 😉 

  1. Dans Le Parfum de l’Hellébore, la première partie était épistolaire, votre deuxième roman, lui, n’était constitué que de missives, dans celui-ci, vous quittez les lettres mais vous introduisez une confession, qu’est-ce qui vous attire dans ces formes d’écrits ?

La variété justement. L’important, en écrivant, c’est de ne jamais s’ennuyer. En quittant la narration pour le style plus intimiste des lettres, du journal intime ou de la confession, je change complètement d’écriture et ces pirouettes sont motivantes. Et puis, utiliser le « je » me permet d’entrer totalement dans le personnage. Trop parfois 😊. Certains passages peuvent me bouleverser au moment de la rédaction. Alors, en pleine écriture, je peux avoir besoin de faire un break : du ménage, ou du travail pour la classe, juste pour me souvenir qui je suis avant de repartir dans le roman.

  1. Ce livre, plus sombre que les deux premiers, aborde plusieurs thèmes : l’enfance meurtrie, la valeur de la vérité, l’enfermement, « les risques du métier » d’enseignant face à la rumeur, l’amour fou… Quel est pour vous le moteur de ce roman ?

Sur le coup, je n’ai pas eu l’impression d’écrire un roman plus noir que les autres. Même aujourd’hui, je ne le trouve pas si sombre. Tous mes romans mettent en scène des personnages un peu malmenés par la vie parce que c’est le moteur qui va les faire avancer. C’est ce qui les rend intéressants. Et puis, il y a un vrai suspense pendant ce laps de temps où je ne sais pas encore s’ils vont utiliser leurs blessures comme une force ou comme une faiblesse.

 L’enfance meurtrie et les risques du métier, c’était logique, c’est un peu mon quotidien. Je ne me suis pas inspirée directement de situations réelles. Par contre, l’émotion ressort. Celle qui nous touche lorsque l’on croise la route d’un enfant abimé parce que les adultes n’ont pas su le protéger…

Quant à l’enfermement, c’est sans doute un révélateur, je crois que nous l’avons tous vécu il n’y a pas si longtemps… Quand on se retrouve face à soi-même, on ne peut plus tergiverser, les questions arrivent et il faut des réponses pour continuer à avancer. C’est à ce moment que l’on doit choisir entre le mensonge et la vérité… à condition bien sûr de savoir où se trouvent l’un et l’autre… 

C’est sans doute ça, le premier thème de ce livre. Ça et l’amour fou, bien sûr ! Mais peut-on écrire une histoire sans amour ?

  1. Quelle serait la BO de ce roman ?

Je ne travaille pas en musique, donc l’influence est diffuse. Lorsque j’écris, ma musique est dans la tête et il n’y a que le silence autour de moi. Mais lorsque je pars marcher sur les sentiers, ou lorsque je circule en voiture, la musique est toujours là et elle m’aide à peaufiner mes personnages, ou à les comprendre. Pendant l’écriture de Victor Kessler, l’album le plus écouté devait être « Songs of innocence » de U2. Le fait de ne pas parler anglais me permet d’être uniquement pénétrée par la voix de Bono et par la mélodie. Du coup, je ne me sens pas sous l’influence du texte comme ce serait le cas avec un groupe français.

  1. Comment vivez-vous la sortie de votre roman, retardée pour cause de confinement ?

Plutôt bien… pour l’instant. Le moment de stress arrivera la veille de la sortie car le jour J, je serai en classe. Tant mieux, aucun moyen d’aller regarder sur les blogs des avis plus ou moins assassins rédigés par les blogueurs… Je plaisante. 

Quoique…

  1. Quelle est la question que j’ai oubliée et que j’aurais dû vous poser ?

Vous êtes le premier à ne pas me demander si j’écris actuellement un nouveau roman… Je ne sais pas comment je dois le prendre… 😊 

Entretien réalisé les 8 et 9 juin 2020 par échange de mails.

Un grand merci à Cathy.

Clete.

Entretien France3 Bretagne et article Franceinfo.

Entretien avec Kenan Gorgün autour de son roman « Le second disciple » / EquinoX les Arènes.

« LE SECOND DISCIPLE » paru à l’automne dernier nous avait sidérés. Est venue immédiatement l’envie d’entrer en contact avec l’auteur. C’est chose faite. Découvrez Kenan Gorgün auteur de la collection EquinoX, là où s’écrit le Noir qui cogne, qui émeut, qui interroge.

Kenan, qui peut mieux que vous présenter l’homme qui existe derrière l’auteur, son parcours ?

Né flamand, grandi Bruxellois, marié Liégeois, redevenu semi-Bruxellois depuis mon divorce, j’ai aussi vécu à certaines périodes au Canada, en Afrique Centrale, et sur la Lune, où j’ai une résidence secondaire sur les bords d’un cratère dont la contemplation ne m’apaise pas mais c’est plus fort que moi, faut que je voie ce qui va en sortir. Il en sort toujours quelque chose. Sinon, sur le plan de l’existence terrestre, je suis le rejeton d’une famille très nombreuse qui a principalement vécu dans les quartiers prolétaires de Bruxelles… ces quartiers comme Molenbeek et Anderlecht qui ont tant fait parler d’eux pour la qualité de leurs kebaps et leurs réseaux jihadistes. 


Excusez mon inculture mais dès les premières lignes lues de “le second disciple” est venue une envie de connaissance de l’oeuvre de l’auteur et, surprise, vous avez une carrière en littérature qui est loin d’être débutante et qui semble de surcroît très diversifiée avant cette arrivée chez EquinoX. Vous pouvez nous en parler un peu? Quand cette envie d’écrire est-elle venue et quels sont vos maîtres, vos modèles?

J’écris depuis plus de 10 ans, avec une interruption de 2009 à 2014, suite à cette question restée sans réponse : Pourquoi écrire ? Ça m’a pris 5 ans d’y trouver à peu près une réponse et me remettre à écrire et publier. De la même façon qu’aucune émotion humaine ne m’est étrangère, je suis incapable de m’en tenir à une seule approche de la littérature et de la langue. J’aborde les choses selon mon feeling et mes objectifs. Ça donne un parcours accidenté, des allers retours entre différents types de littérature, ce n’est pas l’idéal pour se faire identifier du lectorat… mais whatever, c’est ainsi que j’aime être écrivain. Néanmoins, LE SECOND DISCIPLE initie une période de ma vie où je vais creuser un certain territoire littéraire et thématique pendant plusieurs années. Je n’ai pas de maîtres, du moins pas en littérature, étant plus inspirés par des musiciens… mais sans Stephen King, Robert Silverberg, Norman Spinrad, Paul Auster, Henry Miller, Norman Mailer, et quelques autres, je ne serais pas là aujourd’hui. 

Traiter le terrorisme issu de Molenbeek de manière si explosive (je sais le qualificatif est un peu facile) n’est sûrement pas chose aisée. Cette volonté est-elle née des attentats de Paris en 2015 et de Bruxelles en 2016 ayant la même origine géographique ou est-ce la suite logique d’une volonté plus ancienne?

Je suis le fils d’un homme qui a pratiqué comme imam. Un homme charismatique à la voix providentielle et qui m’a laissé de merveilleux souvenirs de chants coraniques. Mais aussi un homme orageux, sombre, porté sur les plaisirs, raffiné et brutal, rêveur et cynique, qui a vécu une vie dans laquelle je le soupçonne de ne s’être jamais reconnu. La religion, mais aussi toutes les valeurs et les discours convenus, les rôles sociaux, sont devenus pour moi des sources de suspicion. J’ai aussi découvert qu’une partie de ma famille avait des origines dans le Caucase et était juive avant de se convertir. Le doute a donc encore grandi. En étant le seul auteur de langue française et d’origine turque, ayant reçu l’éducation que j’ai reçue, je savais que j’allais finir par traiter ces sujets un jour. J’attendais d’avoir les mots pour le dire, des mots qui n’appartiennent qu’à moi. 


Depuis que l’homme a inventé dieu, il tue en son nom. l’Histoire a montré que les religions sont les moteurs, les excuses aux plus grands massacres hier comme aujourd’hui. Tuer au nom de dieu n’est-il pas le prétexte idéal pour tous les terroristes de la planète?

En effet. Prétexte idéal. Idéal irrésistible. Mais ça va au-delà de Dieu et des religions. L’instinct de mort de l’homme est inépuisable. La commodité de la religion et de la question divine, c’est qu’elles sont elles aussi inépuisables. 

Dans le roman, on voit que des personnes issues de cultures différentes mais grandissant dans le même espace géographique se liaient pendant l’adolescence pour se haïr ensuite à l’âge adulte. Ce fossé se creuse-t-il de façon irrémédiable et systématiquement ou est-il le résultat d’une évolution plus récente des rapports entre les diverses communautés qui forment la Belgique?

Ce n’est pas communautaire ni propre à la Belgique. C’est l’animosité de l’homme envers l’homme quand l’homme est rendu vulnérable par tout ce qu’il ne maîtrise plus. 

En vous lisant, il semble que vous distinguiez la communauté maghrébine de la communauté turque? Où se situent les différences?

Ce sont deux cultures très différentes, apparentées par de rares liens, tel que la religion. Et la religion est également ce qui les distingue très fort. Comme je dis dans le roman, Atatürk, fondateur de la Turquie moderne, est aussi celui qui a dissous le Califat et le pouvoir religieux au sein de la société civile. Du moins temporairement. Et au forceps, pour ainsi dire. Les circonstances historiques de la fin de l’empire ottoman et de la nécessité de préserver un territoire national ont dicté ce programme révolutionnaire des mœurs, des modèles juridiques, électoraux, etc. Mais on voit que la psyché humaine n’a jamais dit son dernier mot et partout le religieux a fait un retour en force dans le monde musulman. Ce n’est ni la faute d’Atatürk ni de Dieu, c’est l’échec des hommes à constituer des sociétés où les gens ont le sentiment d’avoir leur place et quelque espoir d’avenir. 

Dans la cellule terroriste du roman existe un débat au sujet du choix des cibles qui terrifie: doit-on frapper aveuglément les populations civiles ordinaires ou s’attaquer aux élites pour faire tomber l’édifice? Avez-vous eu vent d’un tel débat dans la réalité?

Non, jamais. Hélas. 

“Le doute est diable”, dit Abu Brahim au cours du roman. Qu’est-ce qui peut faire s’interroger, douter un terroriste? Comment faire apparaître ce diable ?

Je suis obligé de vous renvoyer au roman. Je ne pourrai jamais répondre ici aussi bien que je pense l’avoir fait dans le livre. 

“Le second disciple” est le premier volet d’une trilogie. Sans rien dévoiler, les deux prochains opus porteront-ils toujours sur le terrorisme ou reviendrez-vous de manière différente à Molenbeek?

Le second livre va entrer dans les territoires de Bruxelles occupés principalement par la communauté turque. Ce sera davantage Anderlecht, Saint Josse et ce qu’on appelle la Petite Turquie. On va y croiser les services secrets turcs, le ministère des affaires religieuses turc qui est le plus puissant des ministères et possède des antennes dans tous les pays d’immigration turque. Une arme sur-financée et puissante. Dans son Flow et sa construction, le second volet pourrait se rapprocher d’un traitement romanesque à la James Ellroy, que j’aurais pu citer aussi plus haut dans mes influences littéraires 


Et bien sûr, la question que j’aurais dû vous poser ? Et bien sûr, la réponse qui va avec.

Je peux utiliser mon joker ? Réponse : oui. 

Entretien réalisé par mail en décembre 2019.

Wollanup.


ENTRETIEN JACQUES-OLIVIER BOSCO pour « Laisse le monde tomber ».

Merci à JOB de m’avoir accordé un peu de son temps pour répondre à mes questions, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a joué le jeu !!

Vos livres se lisent souvent comme on regarde un bon film, avec des découpages, une chronologie très photographique, c’est voulu, ou c’est naturel et lié davantage à votre culture cinématographique ?

C’est vrai, j’emprunte beaucoup au cinéma, et particulièrement sur cet ouvrage dont l’envie était de se rapprocher autant des romans noirs des années cinquante à soixante-dix, que des films noirs de la même époque jusqu’à aujourd’hui, entre « Tchao pantin » et « Rue Barbare » jusqu’à « Rambo ». En fait, j’essaie de mélanger la langue et le visuel mais, comme tu l’as remarqué ; cinématographique. L’émotion de la prose et l’envie de faire vivre et voir la scène. C’est évidemment culturel, beaucoup de bande-dessinées en premières lectures et génération cinéma de quartier mais surtout télévision ; « Les dossiers de l’écran » (imaginez, « L’armée des ombres » diffusée sur le poste en noir et blanc dans le calme spectral du salon éteint avec, flottant devant l’écran, la volute de cigarette de mon père). Oui, culturel, intime et générationnel. On peut même dire aujourd’hui qu’une grande majorité d’auteurs de « polars » utilise cette écriture « cinématographique » qui devient un style en soi, tout en pouvant symboliser quelque chose de péjoratif et presque vexant pour les vrais amoureux de ce mélange des genres, lorsqu’à propos d’un bouquin, des chroniqueurs parlent d’une écriture très visuelle, à défaut de ! C’est pour cela que j’insiste sur le côté cinématographique où, dans ce cas, l’auteur s’attache à créer une lumière, une atmosphère sonore et même sensorielle et pour cela, il y a travail d’écriture. Pour ma part, je l’avoue, je joue (d’où l’apport culturel) sur les réminiscences – les clichés – liées à des séquences de film. Lorsque, par exemple, je veux parler d’un coin d’immeubles de cité en pleine nuit, je vais me fier à mes souvenirs et ressentis personnels (parce qu’évidemment j’ai vécu dans ce genre de cités), mais aussi, pour mieux décrire ce ressenti, à un univers du type « Sleepy Hollow », ou « Le loup garou de Londres », ou bien à « Alien » pour les passages dans les caves. Quant à « Rambo », que j’ai déjà cité, la référence est assez claire dans la dernière partie du livre.


Vous situez votre roman « Laisse le monde tomber », et ce n’est pas la première fois, dans une banlieue difficile. Au vue du contexte actuel vous n’avez pas peur d’accentuer ou de donner du crédit à certains discours ?

La banlieue c’est le sujet du roman, non parce que je voulais faire un livre sur les cités ou leurs habitants mais parce que je voulais faire un vrai roman noir. Et par tradition, la ville, ici la banlieue, est une des matières premières. J’ai été baigné de romans noirs américains mais aussi français des dernières décennies et je rêvais d’écrire quelque chose dans cette atmosphère particulière où la violence ne vient pas seulement des individus mais aussi de l’univers dans lequel ils vivent et respirent (une des autres caractéristiques de ces romans noirs est liée à la violence). Il y a bien sûr des raisons plus intimes, puisque comme tu le remarques ce n’est pas la première fois, et je tentais d’introduire cet élément au premier plan depuis assez longtemps. C’est un exercice très difficile, parce que les romans sur la banlieue font tout de suite penser à des racailles, des flics brutaux et des populations bigarrées, un univers trop connu et exaspérant pour nombre d’entre nous qui vivons non loin, pouvant donner un côté rebutant à l’envie de lire ce genre d’histoire, mais (j’espère rassurer les éventuels lecteurs) je ne voulais surtout pas aller sur ce terrain. Mon terrain, c’était de faire un polar urbain et gothique principalement axé sur les personnages. Pour mon histoire, la banlieue, plus exactement ces grandes cités en déliquescence, cela devait être un paysage, un environnement angoissant et violent, déprimant et inhumain, cela devait être ce que l’imaginaire d’un enfant suggère lorsque le train longe ces grandes tours et barres aux murs gris où, chacun doit le reconnaître, l’on n’a pas envie de se retrouver. De vivre. Cela devait être ce que c’est vraiment pour un être humain normalement constitué, qu’il soit blanc, noir, flic ou dealer. Le difficile était de ne pas stigmatiser (sans m’en rendre compte), et, aussi, de ne pas prendre parti pour les uns ou pour les autres. Le fait de choisir de jeunes policiers, mais de jeunes policiers imbibés de cette banlieue et tellement rongés par leur propre situation, en tant qu’institution et en tant que personne ayant traversé des orages, de les prendre comme reflet de cet univers permettait d’avoir un œil désabusé et cru, mais honnête, et je l’espère, empreint d’une vérité, sinon, de leur propre vérité. Pour finir sur ce sujet, s’il y a un message sur les banlieues dans ce roman, il est édicté par les quelques pensées des personnages ; à la fois univers sauvage (d’injustice, de violence haineuse et gratuite, de bêtise criminelle) et vivifiant, empli de jeunesse, d’espoir, de colère et de rage, du combat des institutions (d’hommes et de femmes), mais aussi, comme à la nuit tombée – d’où la métaphore avec la Bête des mondes gothiques -, une entité qui peut vous dévorer et vous briser, que vous y soyez né, ou que l’on vous y ait envoyé pour « protéger et servir ».

Pas de gentils, pas de méchants Mais des personnages qui ont tous des failles, même les plus horribles voient leurs crimes plus ou moins justifiés, le mal en soi n’existe pas ?

Il s’agit là aussi d’une règle du polar et du roman noir, ne pas être manichéen. En vérité, le monde d’aujourd’hui tourne si vite, et d’après, au bout d’un moment, mon expérience, les hommes et les femmes finissent par avoir des regrets, et parfois même, des remords, si l’on parle des méchants. Il y a aussi le fait que l’on ne naît pas « méchant », je ne pars pas dans une étude sociologique, mais dans le cas de ce roman, le méchant, justement, c’est la Banlieue, les guerres, l’ennui, la peur d’un avenir moche, quand aux gentils, de vrais gentils, je n’en ai jamais rencontré (smiley). Non, cela serait aussi catégorique de dire cela, mais évidemment que dans ce contexte particulier de cités, je ne pouvais pas mettre des policiers « supermen » et sûrs d’eux, seule la folie d’une jeunesse, ou le parcours d’une vie cahoteuse pouvait justifier leur foi et l’aspect religieux de leur mission. 

Pour finir, j’ai rajouté ces personnages de braqueurs « tueurs de flics » en hommage au néo-polar (Fajardie) et pour contrer le côté classique du policier héros et bandit méchant. Certes, ils sont condamnables, mais le revendiquent. C’est leur côté nihiliste qui me plaisait, qu’on retrouve aussi dans pas mal de polars noirs américains. J’avais aussi (au niveau de la trame) l’idée de reprendre le sujet du film « M le Maudit », où la pègre s’allie à la Police pour combattre un monstre (M) qui hante leurs rues (et met à mal leur bisness).

Quant à la question si le mal en soi existe, je voulais montrer dans cette fiction, et c’est aussi vrai dans la vie, que le mal se manifeste surtout au travers des victimes, de leurs ressentis, c’est peut-être une façon naïve (de ma part) de vouloir le combattre en disant ; imaginez que cela vous arrive ? On peut se trouver empli de haine et de douleur pour très peu, à la vue d’une rayure sur sa voiture, parce qu’on ne comprend pas, parce qu’on aimerait retrouver la personne et faire aussi quelque chose d’irrationnel et d’idiot. C’est le plus difficile à admettre, pourquoi s’en prendre aux faibles, aux démunis, aux innocents ? Mais plus que le mal, je parle de violence, autant intime que sociétale. Et le sujet de la banlieue revient encore ici, il y a le mal quotidien que peut créer l’architecture brutale et les conditions d’isolement, mais, en contrepartie, certains jeunes développent une violence démesurée et irrationnelle. En période de guerre (j’en parle dans le roman) la violence crée une aspiration où même les plus protégés peuvent basculer, la fameuse folie humaine dans Apocalypse Now, mais nous ne sommes pas en guerre et pourtant ce sentiment, cette envie de partir « en guerre » existe en chacun des adolescents touchés par la misérabilité et l’injustice de son monde (intime ou social), et donc, attention à l’aspiration quand « certains » se transforme en « beaucoup ». Il y a une deuxième cause malheureusement banale, l’absence de valeur, d’estime de soi, et la bêtise qui ouvrent la porte à une violence malsaine et complaisante, jusqu’à la désinhibition, il n’y a plus de volonté politique, de réaction primale ou vengeresse, il y a une autre sorte de « mal », cette fois liée à la facilité de s’en prendre au plus faible, du sadisme, de la perversion, celle d’un abruti mal dans sa peau. Ce n’est pas si simple, je ne suis ni un intellectuel ni un véritable écrivain, simplement un auteur de polar. Dans « Laisse le monde tomber », on peut dire que, s’il y a violence, il y a souffrance, frustration et peur (de l’avenir, de la situation, pour sa peau, ses proches – violence politique – cela peut s’appliquer aux forces de l’ordre dans certaines conditions) et donc il y a peut-être un moyen d’endiguer le fléau, ou de passer la serpillère derrière, mais comme dans le cas des sérial killers aux EU, il peut y avoir une violence malsaine et crade habitant des individus dérangés, ou simplement (très) trop cons, au point d’y prendre du plaisir, d’avoir la satisfaction de posséder un certain pouvoir, celui d’écraser plus faible que  soi.

Dans la même veine, il s’agit souvent de justification liée à une vengeance, JOB serait-il rancunier ?? Croyez-vous davantage en la vengeance qu’en la justice ?

La vengeance est abordée dans presque tous mes livres, tout simplement parce que j’aime que mes personnages soient au départ des personnes lambda qui basculent subitement dans l’irrationnel et le désir de faire du mal, parce qu’on leur a fait du mal (on en parlait justement), il s’agit en fait d’une primo réaction à la douleur et à l’injustice qui généralement se canalise, sauf dans le cas de personnages de romans noirs. Mais cette fois j’ai voulu décortiquer, montrer que ce n’est pas aussi simple, pour le soldat ; « qui m’a vraiment fait du mal ? », « à quoi cela sert, finalement, de se venger ?», et dans le cas de Jef « Est-ce que j’en suis capable ? », et le pire, c’est que cette idée torture le personnage. Il y a aussi Tracy, qui fonce tête baissée dans l’horreur, alors que ce n’est pas son monde, est-ce par peur, par manque, par vengeance contre autrui, ou pour se venger d’elle-même ? J’insiste aussi sur les divers degrés de ressentiments, quand par exemple Hélène se demande si ce qu’elle a vécu n’est pas bénin, finalement, comparé à ce que d’autres subissent, c’est une sorte d’automutilation, mais cela démontre à quel point la souffrance peut-être terrible quand on a été victime d’un outrage, et jusqu’à quelle aberration, et même, sentiments contradictoires elle peut mener. Cela revient au sujet du roman sur la violence, au-delà de la violence de la vie, de la ville (la société), la propre violence intime des personnages, par rapport à leur vécu et expériences douloureuses, interagit dans le roman, et bien sûr, au-delà de l’intrigue, jusqu’à la modifier.

Dans beaucoup de vos romans les femmes ont une place importante, elles sont fortes, voire dures. C’est comme ça que vous les voyez dans notre société ? Ou bien elles  doivent être ainsi pour se faire une place ?

Les femmes sont à présent du niveau de l’homme sur le plan professionnel ou des aptitudes, mais humainement, je pense, elles gardent leurs propres caractéristiques. D’ailleurs ne parle-t-on pas de la part de féminité d’un homme, ce n’est pas à cause de ses cheveux longs ou de son déhanché, mais d’une certaine sensibilité et clairvoyance (l’instinct j’y crois moins, sinon maternel). Je voulais leur faire une place dans le roman noir, à commencer par “Laisse le monde tomber”, et c’était vraiment intéressant et émouvant de jouer avec leur fragilité et leur côté bravache, alors je ne suis pas mieux placé qu’une femme pour en parler, mais c’est le rendu d’un observateur père de deux filles, dont une ado et l’autre de 27 ans. Cependant, j’écris un polar de divertissement, et donc je fabrique des personnages, des héroïnes, des femmes flics qui n’existent pas, alors je ne les vois pas « comme ça » dans la société, mais dans mes livres oui (smiley). Non franchement, je ne pense pas qu’elles doivent se faire une place, je travaille à Air France, nous avons presque autant de jeune femmes co-pilotes que d’hommes, quant aux cadres sup, c’est plus, en revanche, cela doit être dans le milieu politique où c’est plus difficile. 

Doit-on s’attendre à recroiser certains personnages, Vère, Rimbe, Tracy ?

Oui pourquoi pas ☺ Je commence à avoir une bonne bande de gangsters comme je les aime à disposition, je pourrais les mettre dans une histoire avec Le Cramé et Le Maudit, ou bien faire revenir Brutale pour les combattre (sans oublier Linda son double maléfique). Mais j’avoue que j’aime bien passer d’un univers à un autre, et le plaisir d’écrire et beaucoup dans la création de personnage (si j’avoue qu’ils accumulent les stéréotypes et ressemblances). Pour être franc, j’aimerai les voir revivre, mais sur un écran de cinéma, ou dans une BD.

Entretien réalisé par échange de mails, novembre et décembre 2019.

Marie-Laure.








Entretien avec Thomas Bronnec pour LA MEUTE / EquinoX / les Arènes.

Deuxième entretien avec Thomas Bronnec, qui, roman après roman, nous conte les heurs et malheurs de la classe politique française à travers un cycle noir qu’il lui consacre avec beaucoup d’intelligence.

Vous avez débuté votre carrière chez Rivages puis vous êtes passé par la Série Noire de Gallimard et on vous retrouve aujourd’hui dans la collection Equinox aux Arènes. Vous aimez le changement ?

En 2017, Aurélien Masson, l’éditeur de la Série noire chez Gallimard, a décidé de rejoindre Les Arènes pour fonder une collection de romans noirs, EquinoX. Je l’ai suivi dans cette aventure car nous avons une relation de confiance, bâtie au fil des textes que nous avons travaillé ensemble : Les Initiés, En Pays conquis, et maintenant, La Meute.

En 2017, quand était sorti “En pays conquis” votre éditeur parlait du roman de la présidentielle à venir. Néanmoins, votre roman était plutôt une uchronie sur la vie politique française. Vous revenez deux ans plus tard, tout en gardant le même fond fictionnel, loin du racolage autour de la popularité du nouveau président que certains auteurs ont pu faire. Même si ce n’est pas votre sujet aviez-vous imaginé un telle explosion de la vie politique française et l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron?

Qui prétendrait aujourd’hui avoir prévu l’élection d’Emmanuel Macron manquerait sans doute d’honnêteté intellectuelle. J’ai rencontré l’actuel président de la République pour la première fois en 2010, à l’occasion de l’enquête sur le ministère des Finances que j’ai effectuée avec Laurent Fargues, qui a donné un livre et un documentaire. Aucun journaliste ou presque n’avait alors entendu parler de lui. J’ai continué à le voir plusieurs fois, jusqu’en 2013, alors qu’il était secrétaire général adjoint de l’Elysée. J’ai d’ailleurs écrit un article pour Libération à ce propos, Déjà Macron perçait sous Emmanuel. On sentait chez lui un talent et un charisme certains, de l’ambition et une vision de la politique. Mais de là à l’imaginer à l’Elysée, si tôt, qui plus est…

Article pour Libé sur Macron signé Thomas Bronnec.

Vous l’expliquez très clairement dans une note en fin de “la meute” mais tout le monde n’ira pas chercher jusque là, de quoi parle ce troisième volet de ce qui ressemble à un cycle?Et peut-on lire votre roman sans avoir lu les précédents édités par la Série Noire?

Oui, on peut évidemment lire ce roman sans avoir lu les autres. Les Initiés, En Pays conquis, et La Meute forment finalement une trilogie politique, même si ce n’était pas prémédité ; mais chaque livre est autonome, même si on retrouve des personnages communs et si ces trois romans tissent ensemble un fil chronologique cohérent, comme une chronique d’une vie politique parallèle. La Meute met en scène un ancien président  de la République, François Gabory, qui n’arrive pas à raccrocher et prépare son retour. Face à lui, Claire Bontems, une jeune ambitieuse qui tente de faire main basse sur la gauche en passant par-dessus les appareils politiques. Elle est conseillée par Catherine Lengrand, la sœur de  Gabory. C’est le choc de deux ambitions, de deux générations, de deux visions de la gauche. Une guerre sans merci dans laquelle s’invitent des rumeurs sexuelles, hypertrophiées par les réseaux sociaux. Le roman évoque la relation de fascination et de haine entre le pouvoir politique et la sphère médiatique, dans une société transformée par Facebook et les mouvements MeToo et Balancetonporc.

Ce n’est pas un secret, vous êtes journaliste, actuellement chef du desk numérique de Ouest France mais on ignorait votre côté masochiste. Bien sûr, c’est la voix d’un des personnages pas la vôtre mais il est écrit:” Les journalistes… Des menteurs, des tricheurs, des enfumeurs avec un pouvoir aussi démesuré que leur ego, qui ne pensent qu’à vendre du papier que plus personne ne veut acheter.” Des élus de la nation, des partis, des mouvements sociaux, des ministres, les Français lambdas ne se gênent pas pour jeter l’opprobre sur toute une profession. D’où vient cette inimitié, cette méfiance de plus en plus présente?

Les  médias sont de plus en plus mal-aimés, on est bien obligés de le constater. Il y a chez beaucoup un sentiment de déconnexion, l’idée que les médias représentent une élite qui ne comprend pas le pays, qui est trop proche des pouvoirs. C’est un terreau propice aux théories du complot et à l’émergence des fake news et des extrêmes. Cette méfiance qui se voue parfois en haine oblige la profession, loin d’être exempte de reproches, à s’interroger et à être toujours plus exigeante car la presse est un contre-pouvoir essentiel dans une démocratie.

A propos des dernières tracasseries de monsieur Castaner, on a pu entendre de la part de voix zélés que le pouvoir se sentait otage des informations délivrées par les réseaux sociaux, ce qui l’obligeait à des déclarations hasardeuses, prématurées ? Est-ce à dire qu’à notre époque la voix officielle serait menacée par des infos officieuse non vérifiées?

Ma réponse est un peu le prolongement de l’autre. Beaucoup ne croient plus les versions officielles et préfèrent croire que les autorités, les institutions mentent. Je crois que la communication politique, parfois désastreuse comme lors du drame de Lubrizol, doit se réinventer pour faire face à ces défis.


L’Europe est au cœur du débat de “la meute”, le pays étant en plein Frexit suite à un référendum. L’appartenance à l’UE sera certainement un grand débat de la prochaine présidentielle, peut-être pas le plus important pour les électeurs, mais quels autres grands sujets voyez-vous poindre depuis votre poste d’observation?

J’espère que l’environnement sera le thème principal de la prochaine campagne. Il est plus que temps que les gouvernements en fassent la priorité  numéro un. Ils ne le feront pas d’eux-mêmes mais les mobilisations populaires, de plus en plus massives même si la France est en retard, peuvent les obliger à agir.

L’opposition au sein de la gauche pour la conquête du pouvoir est un des thèmes de votre roman. Pensez-vous que les clivages gauche/droite existent encore dans la France de 2019 du point de vue des politiques tant le nombre de girouettes élues va croissant depuis quelques années mais aussi du point de vue de l’électorat?

Le clivage gauche-droite a toujours existé, il évolue simplement au fil de l’Histoire : avant la première guerre mondiale, il se faisait autour de l’acceptation de la République. Puis, quand ce débat s’est éteint, il s’est joué autour de la question de l’acceptation du capitalisme, puis de la question sociale à l’intérieur du système capitaliste. Certes, il reste une partie de la gauche qui tente de la garder au coeur du débat, mais elle représente une petite partie de l’électorat. Le PS, la gauche macroniste, ont intégré les contraintes du libéralisme. Le clivage gauche-droite se joue aujourd’hui aussi, et même sans doute davantage, sur les questions de société : l’environnement, l’égalité entre les femmes et les hommes, la lutte contre le racisme, la question de la filiation… En revanche, l’offre des partis politiques ne recoupe pas complètement ces clivages et c’est pourquoi je pense que la période de reconfiguration de la vie politique initiée par l’émergence d’Emmanuel Macron n’est pas terminée. On voit bien que la gauche et la droite d’hier se cherchent un positionnement et un avenir. 


Vous n’en parlez pas tout comme l’éditeur et pourtant c’est, pour moi, le thème central de « la meute ». Les femmes et la politique n’est-il pas le lien qui fait fonctionner le roman et qui lui donne une encore plus grande aura que vos précédents écrits? La femme dans la politique, la femme qui subit la politique, la femme séduite par la politique, le pouvoir ? Pourquoi une telle place nouvelle à la voix des femmes?

Si, si, nous en parlons 🙂 Le roman est indissociable de l’époque post #metoo, les femmes y ont une place centrale. J’ai voulu montrer que la politique aujourd’hui ne peut plus se passer des femmes, comme cela a longtemps été le cas. Mon héroïne, Claire Bontems, n’a aucun complexe et même si c’est difficile pour elle de se faire une place, elle utilise tous les moyens à sa disposition pour arriver au sommet. Elle fait du féminisme l’un des thèmes majeurs de sa campagne. Mais il y a aussi les femmes de l’ombre : Thérèse, la mère de François Gabory ; Catherine, sa soeur et sa rivale ; Manon, sa maîtresse. Car même les hommes du « monde d’hier » ne sont rien sans les femmes de leur entourage. 


Enfin, pensez-vous que le le courage et un entraîneur compétent suffiront au Stade Brestois pour se maintenir en Ligue 1 ?

La saison est plutôt bien partie mais elle est longue et il faudra sans doute lutter jusqu’au bout. Mais oui, j’y crois !

Entretien réalisé par échanges de mails en octobre 2019.

Merci à Thomas.

Wollanup.

MON AMÉRIQUE À MOI / Antoine Chainas.

Antoine Chainas est un auteur de Noir de qualité édité par la SN. Ses romans glaçants tranchent avec la gentillesse de l’homme. Dans son vertigineux dernier roman, « Empire des ténèbres« , il fait la part « moche » aux USA. Egalement traducteur, on lui doit les versions françaises de Matthew Stokoe, Patrick Hoffmann et Frank Bill entre autres. Il nous fait cadeau de son Amérique sans filtre et passionnante. Merci Antoine !

    Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Aucune attirance. Une méfiance instinctive plutôt, pour une société foncièrement violente dans les rapports sociaux qu’elle instaure ; une société où l’exercice vénal du pouvoir, l’usage constitutionnel des armes, la gestion capitaliste de toutes les ressources, l’hédonisme absolu qu’elle érige sous couvert de libéralisme,  le dynamisme prédateur et l’abjecte démocratie qu’elle projette rencontrent leur accomplissement le plus abouti… Les USA ne sont pas uniquement réductibles à ces dimensions, j’en conviens, mais j’ai toujours été plus anglophile qu’américanophile. Définitivement.

    Une image

Nighthawks, d’Edward Hopper ou la grande misère affective, le calme intemporel dans lesquels pourrait baigner n’importe quelle brasserie au cœur de la nuit. Une certaine représentation de l’inévitable théâtralité de l’existence.

    Un événement marquant

Martin Luther King. La marche sur Washington en 1963, le discours au Lincoln Memorial, qui conduiront au Civil Rights Act et au Voting Rights Act

    Un roman

  Je pourrais répondre comme Aurélien Masson : Le postier ou Demande à la poussière. Nous avons en partie la même culture et ces romans ont sans doute nourri une grande partie de nos fantasmes juvéniles et littéraires. L’imaginaire qu’ils ont forgé – et forgent encore chez la jeune génération – s’inscrit presque en parallèle de la vision que l’impérialisme promeut, en ce sens qu’il s’abreuve à la même source : le rêve. Par souci de diversité, je vais citer le troisième larron responsable de cette iconographie du désastre : Hubert Selby et Last exit to Brooklyn.

    Un auteur

 Harry Crews, parce que j’y reviens toujours. Sa force, sa fausse simplicité, l’évidence de sa réflexion et l’authenticité de son écriture demeurent pour moi une source constante d’étonnement. La tendresse impitoyable avec laquelle il rend humanité aux personnages monstrueux tient pour moi du prodige. J’ai repensé encore récemment à son article sur Charles Whitman (auteur du massacre d’Austin en 65, perpétré depuis une tour d’observation), et à la manière dont il inverse totalement le point de vue moral, permutant la focale d’un fait divers par ailleurs horrifiant.  « All over the surface of the earth where humankind exists men and women are resisting climbing the tower. All of us have our tower to climb. Some are worse than others, but to deny that you have your tower to climb and that you must resist it or succumb to the temptation to do it, to deny that is done at the peril of your heart and mind. » L’article s’appelle Climbing the tower, il est disponible sur Internet. 

    Un film

Taxi driver, sans doute. Un film non sur la violence mais sur la solitude nue – qui est aussi une forme de violence, je le concède. Scorsese réussit l’alliance parfaite entre l’aspect cinéma-vérité et la stylisation extrême.  L’ultime plan du film, l’hésitation de Robert De Niro lorsqu’il regarde dans son rétroviseur, constitue à mes yeux une sorte d’allégorie : l’hubris de l’Amérique, que l’on peut croire domestiqué, est toujours latent, prêt à ressurgir à la moindre occasion. La critique est féroce, l’interprétation magistrale.

    Un réalisateur

 Frederick Wiseman. Probablement l’un des derniers géants qui ne se soit jamais trompé. Sa science du cadrage et de la temporalité est sans égal, son propos sur la société à laquelle il appartient, sur les institutions qui l’irriguent et sur les humains qui la peuplent s’avère limpide.  Non seulement la narration refuse la frénésie de l’époque, mais l’absence radicale de voix-off et de commentaire – pour ne pas dire de bavardage – laisse le spectateur libre de réfléchir par lui-même. Par les temps qui courent, ce parti-pris est pour le moins appréciable. Une remarque au passage : le monsieur a quatre-vingt-neuf ans et il poursuit son œuvre.

    Un disque

Metal Machine Music, de Lou Reed. Celui-là aussi, j’y reviens sans cesse, même si Reed a signé un nombre dément d’albums mémorables, de Berlin à Songs for Drella, où la simplicité ne nuit jamais à la force évocatrice, bien au contraire. Qui peut se targuer d’avoir écrit, à vingt-trois ans, en plein flower power : « I have made very big decision, I’m goin’ to try to nullify my life » ?

    Un musicien ou un groupe

Dans la logique de ce qui a été dit précédemment, le Velvet Underground : chaotique, tendre, lumineux, toxique, urbain, pionnier, destructeur, expérimental, libérateur, frustrant, concis, inventif, misérable, ahurissant, grandiose, sinueux, électrique, maniaque, humain, déprimé, cynique, voyou, ambitieux, tétanisé, brillant. What else ?

    Un personnage de fiction

 Ignatius Reilly, l’incroyable – et hilarant – contempteur de la modernité dans La conjuration des imbéciles (John Kennedy Toole), qui vomit littéralement ses contemporains. Ou bien  Peter Mickelsson, le professeur de philosophie halluciné et paranoïaque de La symphonie des spectres (John Gardner). Mon cœur éperdu entre deux passions demeure suspendu, comme dirait Boileau. 

    Un personnage historique

 Henry David Thoreau, un peu abusivement rattaché au mouvement écologiste et à la désobéissance civile, mais en qui je vois l’un des plus beaux héritiers de Rousseau : celui des Rêveries, mais également l’auteur des Fondements de l’inégalité.

    Une personnalité actuelle

Donald Trump, évidemment. Son outrance, son absence de surmoi, la brutalité presque animale avec laquelle il s’inscrit dans le monde reflètent d’une façon douloureuse l’air du temps, ou plutôt – augure plus sinistre – l’air de celui qui s’annonce. Je crois beaucoup à la notion de « part maudite », que Georges Bataille définit schématiquement comme l’énergie excédentaire que l’être humain doit dilapider sous diverses formes, mais en particulier dans la consumation morbide. Trump, comme d’autres dirigeants, devient l’incarnation, l’outil des peuples par lesquels ce besoin cyclique de céder à l’entropie s’exprime.

    Une ville, une région

Au panthéon de mes fantasmes figure le Nouveau-Mexique, et spécialement les environs d’Albuquerque qu’Howard McCord évoque dans En marchant vers l’extrême (et où l’on a accessoirement tourné une partie des séries Invaders et Breaking bad). « Regarder avec les pieds, marcher avec les yeux ». J’ai la chance inouïe d’habiter près du Mercantour et du Verdon, où, toute proportion gardée, nous avons d’époustouflants espaces minéraux, vertiges de roches sédimentaires, désolations de schistes… La pratique du vide, promesse plénitude et de fuite, de légèreté et de néant, j’ai la prétention de m’y adonner lorsque mon corps plaintif m’en laisse la possibilité.

    Un souvenir, une anecdote

Aucun. L’ Amérique est une illusion, une utopie, un cauchemar. Que faut-il en attendre sinon une impression qui se fanerait en idées, un errement de la perception dont le parfum s’exhalerait à la première rencontre ?

    Le meilleur de l’Amérique

Woody Allen, McDonald’s, Arnold Schwarzenegger, Emma Stone et Mickey.

    le pire de l’Amérique

Woody Allen, McDonald’s, Arnold Schwarzenegger et Mickey. Je sauve Emma Stone.

    Un vœu, une envie, une phrase

Reviens, Barack !

Entretien réalisé par mail les 10 et 11 octobre 2019.

Wollanup.


Entretien avec Anthony Neil Smith / BÊTE NOIRE /Sonatine.

Laurabenedict.com

Anthony Neil Smith est l’auteur d’une trilogie mettant en scène le grand malade Billy Laffitte flic ripou originaire de Louisiane exilé dans le Minnesota. LUNE NOIRE et BÊTE NOIRE sont sortis cette année chez Sonatine donnant beaucoup de plaisir aux amateurs de bons polars ricains survitaminés et sans prétention mais souvent irrésistibles, avec des personnages bien barrés, pas très loin de la série Hap et Leonard de Lansdale. Anthony, que je côtoie depuis le premier roman, a bien voulu répondre à quelques questions. Cet entretien aurait été impossible sans le professionnalisme de Muriel Poletti Arles et de l’ensemble de la maison Sonatine. Merci à eux et bien sûr à l’auteur pour sa célérité, aussi réactif que Billy, quand on l’emmerde.

1-Anthony Neil Smith, you appear this year in the French bookstores’ detective novels shelves, but first of all, who is the man behind the author ?

Anthony Neil Smith, vous faites votre apparition dans les rayons polar des librairies françaises cette année mais, tout d’abord, qui est l’homme derrière l’auteur ?

I’m just a Southern boy who moved up North to teach at a university. I’m a guy who would be afraid of someone like Billy Lafitte in real life. I’ve always loved crime fiction, and always wanted to be a writer. Now I’m in my forties, married with pets, and having a good time.

Je ne suis qu’un garçon du sud qui a déménagé dans le nord pour enseigner à l’université. Je suis un gars qui aurait peur de quelqu’un comme Billy Laffite dans la vraie vie. J’ai toujours aimé les romans policiers, et j’ai toujours voulu être auteur. Maintenant j’ai la quarantaine, je suis marié avec des animaux et je m’amuse.  

2-We discover you with these books dedicated to Billy Laffitte, but you have already written a lot, what is the extent of your work ?

On vous découvre avec cette série consacrée à Billy Laffitte mais vous avez déjà beaucoup écrit par ailleurs, quelle est l’étendue de votre oeuvre?

I’ve published fourteen books in the US so far, most with smaller presses. My first novel, PSYCHOSOMATIC, is what I call gonzo noir, inspired by James Crumley and Chester Himes. But it seems with every book, I’m trying to do something different. I’ve written thrillers, a Nero Wolfe homage, a book about 80’s « hair metal », a book about oil workers, and a couple of novels about a man transitioning into a woman. Add to that a couple of novellas and fifty short stories, and I guess that’s a lot. 

Jusqu’à présent, j’ai publié quatorze livres aux Etats-Unis, la plupart avec moins de presse. Mon premier roman, Psychosomatic, est ce que j’appelle du « gonzo noir », inspiré de James Crumley et Chester Himes. Mais on dirait qu’avec chaque livre, j’essaye de faire quelque chose de différent. J’ai écrit des thrillers, un hommage à Nero Wolfe, un livre à propos du « hair metal » des années 80, un autre sur les travailleurs de l’industrie du pétrole, et quelques romans sur un homme qui devient une femme. Ajoutez à cela quelques courts romans et cinquante nouvelles, et je suppose que c’est beaucoup. 

3-When did this desire to write start ? Was there a triggering factor ?

De quand date cette envie d’écrire, y a-t-il eu un acte déclencheur ?

I first saw a Hardy Boys book when I was in the second grade. It looked dangerous, soI asked the school library if I could read it, because it was over my grade level. She let me, and that was the hook. From there it spiraled out of control. I was drawn to the hardboiled writers first, then more contemporary noir writers. It was reading James Ellroy’s WHITE JAZZ and seeing the movie PULP FICTION in the same year that really lit the fire. 

Quand j’étais en primaire, j’ai vu pour la première fois un livre des Hardy Boys (Frères Hardy). Il avait l’air dangereux et était destiné aux enfants plus âgés : j’ai donc demandé à la bibliothécaire de l’école si je je pouvais le lire. Elle m’a autorisé, et ça a été l’élément déclencheur. À partir de ce moment, la situation est devenue incontrôlable. J’ai d’abord été attiré par les écrivains durs à cuire, puis par des auteurs de noir plus contemporain. C’est en lisant White Jazz de James Ellroy et en voyant Pulp Fiction la même année que le feu a vraiment pris.

4-Just like Laffitte, you come from southern United States and you live in the far north of the country. Billy Laffitte, that is you, isnt’ it ?

En fait, comme Laffitte, vous venez du Sud des Etats Unis et vous vivez très au nord du pays. Billy Laffitte, c’est vous, non?

I can’t say I’m Billy Lafitte, but let’s just say I was just as pissed as Billy my first few months in Minnesota. I wasn’t sure I’d made the right choice, and that’s one reason I wrote YELLOW MEDICINE. I poured all my anger into him, but he was outrageous enough to do something about it. I often think of him as an entertaining guy at the bar, telling ridiculous stories, wich is fine until he asks you for a ride home. At that point, I want as far away from him as possible. A guy like that invites knife fights !

Je ne peux pas affirmer que je suis Billy Laffitte, mais disons que j’étais aussi énervé que lui durant mes premiers mois dans le Minnesota. Je n’étais pas sûr d’avoir fait le bon choix, et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai écrit Yellow Medicine. J’ai déversé toute ma colère dans Billy, mais il était assez scandaleux pour en faire quelque chose. Je pense souvent à lui comme le mec divertissant au bar, qui raconte des histoires ridicules, et c’est très bien jusqu’à ce qu’il te demande de le ramener chez lui. À ce moment, je veux m’éloigner le plus possible de lui. Un gars comme lui attire les combats au couteau !

5-Do you have the same nostalgia about your origins as your hero ? Is living in the Minnessota an ordeal ? Are the crazy people we meet in your novels really present in the landscape ?

Avez-vous la même nostalgie pour vos origines que votre héros? Vivre dans le Minnessota est-il une épreuve? Les barjots qu’on rencontre dans vos romans, sont-ils vraiment présents dans le paysage réel ?

I’ll always have Mississippi in my heart – the food, the atmosphere, the accent. But I really consider myself a real Minnesotan now. My wife helped me to learn to love it. I met her during my first year here, and that helped a lot. She showed me all the great things about the state, like Duluth on Lake Superior, the Northwoods, many of the parks. It’s a beautiful place, really. But I’d say the crazy people are more of my invention. They’re here, but I tend to exagerate them. 

J’aurai toujours le Mississippi dans mon cœur – la nourriture, l’atmosphère, l’accent. Mais maintenant je me considère vraiment comme un habitant du Minnesota. Ma femme m’a appris à l’aimer. Je l’ai rencontrée durant la première année que j’ai passée ici, et ça m’a beaucoup aidé. Elle m’a montré tout ce qu’il y a de formidable dans cet État, comme Duluth sur le lac Supérieur, les forêts du nord, plusieurs parcs. C’est vraiment un bel endroit. Mais je dirais que les barjots relèvent plutôt de mon invention. Ils sont bien là, mais j’ai tendance à exagérer leurs descriptions.  

6-From a general point of view, what is it like to live in America in 2019 ? Can an author live off his writings in the USA ?

De manière plus générale, vivre en Amérique en 2019, c’est comment? Un auteur peut-il vivre de ses écrits aux USA?

I wish I coud live off my writings ! But it would take a much better book deal than I have to do that. I love my day job at the university, though. Maybe I’ll write a breakthrough book eventually, but mine always seem to be a bit too crazy. 

J’aimerais pouvoir vivre de mes écrits ! Pour y parvenir, il faudrait un bien meilleur contrat que celui que j’ai. Mais j’adore mon travail de jour à l’université. Peut-être que je vais finir par écrire un livre qui fera une percée, mais mes textes paraissent toujours un peu trop fous. 

America right now is manic. There’s a lot of anger out there, and it’s hard to keep your hopes up. I never expected to be living out absurdism in real life, but here we are.

L’Amérique en ce moment est hystérique. Il y a beaucoup de colère et il est difficile de garder espoir. Je ne m’étais jamais attendu à vivre l’absurdité dans la vie réelle, mais nous y sommes !

7- What would be the perfect soundtrack for Billy’s adventures ?

Quelle serait la B.O. idéale pour les aventures de Billy ?

I actually make Spotify playlists when I write about Billy. There would be some crazy bands : The Legendary Shack Shakers, Southern Culture on the Skids, Nashville Pussy, Rev. Horton Heat, Mastadon, so much noise ! 


En réalité, je fais des playlists Spotify quand j’écris sur Billy. Il y aurait quelques groupes délirants : The Legendary Shack Shakers, Southern Culture on the Skids, Nashville Pussy, Rev. Horton Heat, Mastadon, tellement de bruit !

8-You are a big fan of Stephen Hunter’s work, what seduces you so much about this author, who is not much read in France ? You are a great reader, who are your masters in literature ?

Vous êtes un grand fan de l’oeuvre de Stephen Hunter, qu’est ce qui vous séduit tant chez cet auteur peu lu en France? Vous êtes un grand lecteur, quels sont vos maîtres en littérature?

I see Stephen Hunter and James Lee Burke as two sides of the Southern Crime Lit coin. Burke has the mystery, the atmosphere, and the lyrcial nature, while Stephen Hunter is about the tobacco spit and good ol’ boys. He is a wildman, especially when writing about Earl Swagger, back in the 40’s and 50’s. 

Je vois Stephen Hunter et James Lee Burke comme les deux côtés d’une pièce que serait la littérature policière du sud. Burke a le mystère, l’atmosphère et la nature lyrique, alors que Stephen Hunter s’occupe du tabac à chiquer et des « good ol’ boys ». C’est un homme sauvage, surtout quand il écrit sur Earl Swagger, dans les années 40 et 50.

My masters would be Flannery O’Connor, James Ellroy, James Crumley, James Lee Burke (lots of Jameses), Vicki Hendricks, Chester Himes, Walter Mosley, Don Winslow, Richard Price, and I could probably keep this up all night.

Mes maîtres seraient Flannery O’Connor, James Ellroy, James Crumley, James Lee Burke (beaucoup de James), Vicki Hendricks, Chester Himes, Walter Mosley, Don Winslow, Richard Price, et je pourrais certainement continuer toute la nuit.

Flannery O’Connor


9- When does Billy Laffitte come back to make a mess in France’s bookstores ?

Quand Billy Laffitte revient-il foutre le bazar dans les librairies en France?

Ask Sonatine ! I’m crossing my fingers. But there are two more books in the series. I am not sure if there will be anymore, because I think Billy has run his course. I started a fifth, but it didn’t feel right, probably because I leave him in such a strange place at the end of the fourth. 

Demandez à Sonatine ! Je croise les doigts. Mais il y a deux autres livres dans la série. Je ne sais pas si il y en aura encore après ceux-ci, parce que je pense que Billy a fait son temps. J’ai commencé un cinquième tome, mais je n’étais pas convaincu, probablement parce que je l’ai laissé dans un endroit tellement étrange à la fin du quatrième.

10- And of course, the question I forgot to ask you…

Et bien sûr la question que j’ai oublié de vous poser …

« When will you be in France ? » 

Good question. My wife and I are planning to visit for the first time next October, 2020. We are very excited and look forward to visiting Sonatine and some bookshops.

« Quand venez vous en France ? »

Bonne question. Ma femme et moi projetons d’y aller pour la première fois en octobre 2020. Nous sommes très enthousiastes et avons hâte de rendre visite à Sonatine et à quelques librairies.  

Merci Anthony !

Entretien réalisé par mail les 26 et 27 septembre 2019.

Wollanup.






Entretien avec TAYLOR BROWN.

1- “les dieux de Howl Mountain” est votre deuxième roman à paraître en France et le premier chez Terres d’Amérique” après “la poudre et la cendre” sorti en 2017 chez Autrement mais on ne vous connaît pas encore très bien ici, qui est Taylor Brown, l’homme pas l’auteur?

Ma photo est peut-être plus intimidante et plus mystérieuse que je ne le suis moi dans la vie. J’ai grandi sur les côtes de Géorgie et j’ai toujours été un raconteur d’histoires. Ma mère se souvient que quand j’étais gamin je n’arrêtais pas de lui raconter des histoires et qu’elle allait se réfugier dans la salle de bain et que je mettais à quatre pattes pour continuer à lui raconter par la fente de la porte. Et en fait, chez moi, beaucoup de gens doivent penser que je suis un créature un peu étrange parce que je m’installe toujours à la même place dans le même café pour écrire et les gens ne savent pas très bien ce que je fais et ne savent pas forcément que je suis écrivain. Dans le café où je vais tout le temps, ils ont posé une petite plaque de bronze pour dire que cette place m’était réservée. En tant qu’individu, je suis quelqu’un de très tranquille, j’adore les animaux, j’ai un petit atelier de réparation de motos que j’ai commencé avec mon père, je suis un mec normal. Beaucoup de mes amis auteurs enseignent mais je ne le fais pas. Je dirai que ma vie se sépare en deux: le temps que je passe à écrire et le temps que je passe à préparer des motos. Et ce travail m’aide à préserver la partie créative de mon esprit et de le conserver pour l’écriture parce que je suis pas en classe à parler de cela toute la journée.

2- Vous commencez votre carrière d’écrivain en 2014 avec “In the season of blood and gold”, ce recueil de nouvelles est-il le fruit de travaux d’écriture universitaires comme comme le font beaucoup d’auteurs américains débutants? Qu’est ce qui fait qu’un jour vous vous lancez dans l’écriture ?


Je n’ai jamais été dans un atelier d’écriture, d’ailleurs le seul atelier que je connaisse est celui que j’anime depuis peu de temps et je dirai que j’ai écrit des nouvelles à la manière d’un apprenti qui cherche à se faire la main. Faulkner disait que le plus dur pour un écrivain, c’était d’abord la poésie, ensuite la nouvelle et enfin le roman. Je pense que du coup, écrire des nouvelles est une forme d’apprentissage où on découvre l’écriture, la façon dont on gère sa relation à la page. J’aime énormément écrire des nouvelles. Et la majorité de mes romans sont nés de nouvelles.

3- Dans une ancienne tribune « How I accidentally wrote a Civil War novel », vous déclarez que vous n’aviez pas d’intérêt spécial pour l’époque de la guerre de Sécession  mais qu’à écouter des vieilles ballades, un truc vous était venu. Toujours est-il, qu’avec trois romans (Civil War, années 1950 et l’évocation de l’expédition de Jacques Le Moyne au XVIe siècle dans The River of Kings) et des nouvelles qui s’appuient sur un contexte historique, vous ne pouvez pas dire vraiment que l’Histoire ne vous intéresse pas. On peut même trouver que cela vous met à part dans le paysage, un peu comme Tom Franklin. Ces histoires ne sont pas purement d’aujourd’hui. Quel est donc votre rapport à l’Histoire et comment ça joue dans votre travail?


Je reviens à Faulkner qui faisait  dire à un de ses personnages que l’Histoire n’est pas morte, l’Histoire n’appartient même pas au passé. Ecrire sur le passé, pour moi, c’est d’une certaine façon parler du présent parce qu’ils se répondent, ils communiquent l’un avec l’autre et c’est souvent parce que j’ai envie de comprendre le passé pour assimiler le présent à la façon de quelqu’un qui soulèverait une pierre pour regarder ce qu’il y a en-dessous ou retirer un couvercle, les deux sont étroitement interdépendants. Et des choses dont j’ai parlé ici avec Paul Lynch et des amis écrivains aux USA, c’est qu’on déteste tous la façon qu’on a de dire d’un roman qu’il est historique. C’est vrai que l’Amérique a des problèmes en ce moment et qu’une des façons de les résoudre, c’est peut-être, de s’intéresser à notre propre Histoire au delà du mythe, au delà des idées reçues et justement écrire sur le passé permet d’aller voir les choses de près, de rétablir la vérité.

4- Vous avez quitté la Georgie pour vous installer en Caroline et vous parlez de la nature avec beaucoup de talent dans “les dieux de Howl Mountain”, les lieux, la nature sont-ils source d’inspiration pour vous ? Y a-t-il chez vous un amour de la Caroline du Nord comme chez Ron Rash et David Joy ?

Je partage ce même amour que Ron Rash et David Joy même si la Georgie me manque et avec ma compagne, nous avons l’intention de retourner en Georgie, de nous installer à Savannah et c’est vrai que j’aimerais pouvoir avoir la même relation que celle que Ron Rash a avec ce territoire où sa famille est présente depuis plus de deux siècles. Pour moi c’est un peu différent, mon arrière grand père n’était pas américain, il est venu du Liban à la fin du XIXème siècle et mon père a pas mal circulé. On est plus des voyageurs, des gens qui ont erré et qui n’ont pas du coup un endroit auquel ils sont réellement attachés mais bien sûr cet amour du paysage et de la terre est bien présent.

5- Depuis “ In the season of blood and gold” paru en 2014, vous avez sorti trois romans en 2016, 2017 et 2018, comment faites-vous pour tenir un tel rythme ?

Déjà c’est une question de discipline, j’écris tous les jours. C’est un peu une pratique comme la méditation. Si je n’ai pas ma dose quotidienne, je ne me sens pas très bien. La plupart du temps, j’ai toujours deux livres en route et je travaille toujours sur deux projets à la fois. Cela ne signifie pas que j’écris sur les deux chaque jour mais je vais, par exemple, travailler plusieurs semaines, plusieurs mois sur un livre et quand j’arrive à un moment donné où la situation se bloque, où je n’arrive plus à voir où je vais j’arrête et je reprends l’autre. Finalement, c’est souvent en écrivant le deuxième que je trouve les réponses aux problèmes posés par le premier. D’une certaine façon, travailler sur autre chose autorise mon esprit à chercher des solutions. Surtout, j’ai le goût du travail.

6- Dans “la poudre et la cendre”, vous décrivez de manière impressionnante les ravages créés par une armée en vadrouille et l’ hébétement dans les villages pillés et  dans “ les dieux de Howl Mountain”, certains passages sont situés pendant la guerre de Corée, peut-on ainsi dire que les stigmates de la guerre sont au centre de votre oeuvre?


C’est une question que je me suis beaucoup posé: comment la guerre et les traumatismes de la guerre tiennent-ils autant de place dans mon oeuvre? Je ne suis sûr de rien mais j’ai deux réponses possibles. L’une, c’est que mon père a grandi au moment de la guerre du Vietnam, l’ombre et la menace qui planaient concernant le Vietnam a été un poids sur sa jeunesse et comme il allait être appelé sous les drapeaux il a pris l’initiative et il s’est porté volontaire. Il a obtenu son diplôme de fin d’études et est sorti de l’école d’infanterie la même année. Heureusement la guerre était en train de s’achever et  il n’a pas eu à partir. C’est une menace qui a plané sur toute sa génération, lui a eu de la chance mais beaucoup de ses amis ont été envoyés au Vietnam, certains ne sont jamais revenus et les survivants sont rentrés bien amochés. J’ai été marqué par cette guerre et quand j’ai eu 19 ans, le 11 septembre a eu lieu. Même si beaucoup ont tendance à l’oublier aux USA, l’Amérique est en guerre depuis cette date. Le pourcentage d’Américains dans l’armée n’est plus aussi important qu’auparavant et ceux qui finissent dans l’armée n’ont pas eu beaucoup d’autres choix possibles dans leur vie et c’est vrai qu’on n’a pas toujours envie de regarder les choses en face. Et plus on s’intéresse aux conflits qui ont eu lieu dans l’histoire des Etats Unis, aux conséquences qu’ils ont eu pour la vie des gens et  plus on est donc attentif, plus on prend en compte la menace de la guerre et ce qu’elle implique.

7- Beaucoup d’orphelins ou de personnages en manque de paternité dans vos romans, le hasard des intrigues ou un thème important pour vous?

Je n’en sais rien. J’ai eu un père très présent dans ma vie mais je dois dire que mon père a eu une relation difficile avec son propre père. mon grand-père avait fait quasiment tout le séminaire et s’apprếtait à devenir prêtre et au dernier moment il a renoncé pour épouser ma grand-mère. C’était un homme dur. Je me suis intéressé à la relation de mon père avec le sien mais j’ai eu de la chance, j’ai eu un père très présent. Donc, rien ne vient de ma propre histoire.

8- Les bagnoles et surtout les moteurs V6,V8, et V10 ainsi que les courses automobiles sont très présents dans l’intrigue de  “les dieux de Howl Mountain”, c’était bien sûr une nécessité due à une intrigue sur les moonshiners mais n’est ce pas aussi le résultat d’une passion pour les vieilles cylindrées?


C’est vrai que c’est le résultat de ma passion. J’ai grandi entouré de voitures, de motos et c’est quelque chose qui m’est cher, une passion commune avec mon père. La voiture a aussi joué un grand rôle dans l’histoire des Etats Unis et elle était indispensable à l’intrigue de mon roman car on ne pouvait pas faire sans. Mais cela naît avant tout de cette façon que j’avais envie d’utiliser la voiture et de donner libre cours à ma passion. Les véhicules sont pour moi un objet de passion.

9- A la fin de “les dieux de Howl Mountain”, on a du mal à quitter un personnage comme Granny May et puis on se dit que peut-être la porte est restée ouverte à une suite. Qu’en est-il ?

Je n’y avais pas réellement pensé avant que j’arrive en France mais beaucoup de gens ici m’ont posé la question. C’est maintenant que je me dis pourquoi pas un jour. C’est celui de mes personnages qui pour l’instant m’est le plus cher. Pourquoi ne pas imaginer autre chose avec elle qui serait centré sur sa jeunesse. En tout cas, pour l’instant je travaille sur deux autres romans qui n’ont rien à voir avec elle, on verra cela plus tard.

10- Votre présence en France est en soi une reconnaissance, tout comme votre arrivée dans la prestigieuse collection Terres d’ Amérique. Comment percevez-vous cela ?

Je suis très honoré de rejoindre la collection Terres d’Amérique d’Albin Michel. J’apprécie beaucoup qu’à une époque où on a tendance dans l’édition à faire de la macro-économie, à tout voir de loin et à ne s’intéresser simplement qu’à des questions de budget et à s’éloigner de plus en plus du livre, j’ai le sentiment que chez Albin Michel et plus particulièrement Francis, on est encore “old school” en  privilégiant le livre et en mettant la main à la pâte, en étant proche des auteurs.

11- Et puis la question que j’aurais dû vous poser et que j’ai omise par maladresse?

Ce qui incroyable, c’est que vous ne me posez pas toutes ces questions stupides qui sont mon lot aux USA: quelle est ma couleur préférée, qu’est ce que j’aime manger ? C’étaient de très bonnes questions.

Question à Francis Geffard: Quand retrouvera-t-on Taylor Brown chez terres d’ Amérique ?

Bientôt, très bientôt.

Entretien réalisé à Etonnants Voyageurs, le dimanche 9 juin 2019.

Merci à Taylor Brown pour la richesse de ce moment.

Merci à Francis Geffard, sans qui, une fois de plus, rien n’aurait été possible.

Merci à Paotrsaout pour l’aide aux questions.

Merci à Etonnants Voyageurs, grand festival à visage humain.

Wollanup.

Taylor Brown et Francis Geffard.

Entretien avec Paul Lynch.

James Joyce, McCarthy, Camus, Conrad, le cinéma de Robert Bresson, le Donegal, l’Irlande, la tragédie syrienne, la littérature « feel good », « Un ciel rouge le matin », « la neige noire », « Grace », son prochain roman « Beyond the sea »… l’univers « habité » de l’immense écrivain irlandais.

1- Vous êtes l’auteur de trois romans splendides édités par Francis Geffard en France, quel est le moment, la raison qui vous ont poussé un jour à commencer à écrire ?

J’ai été critique de cinéma dans un grand journal irlandais dominical à Dublin et je suis devenu de plus en plus lassé de ça et j’ai réalisé que j’étais en fait un écrivain qui s’imaginait journaliste. J’ai toujours pris la littérature très sérieusement, je n’avais pas envie d’être un autre écrivain qui écrit au sujet des livres sinon à quoi ça sert. J’avais déjà ce complexe d’infériorité avant d’écrire quoi que ce soit. En fait j’ai réalisé que si je ne commençais pas à écrire, je tomberais malade. On passe nos journées à vivre avec notre cerveau conscient qui nous accompagne dans toute notre vie et en fait quand on écrit, on utilise le subconscient et c’est quelque chose de radicalement différent. Le subconscient ne peut pas s’exprimer de beaucoup de façons, uniquement à travers vos rêves et à travers l’écriture et cela me secouait énormément. J’avais donc besoin d’écrire pour me libérer de ce poids.

2- Aviez-vous des modèles que vous vouliez approcher ?

Pour ce qui est de mes modèles littéraires, bien entendu James Joyce. Je me souviens, quand j’avais 18 ou 19 ans, un jour, j’étais dans un bus en train de lire “ Portrait de l’artiste en jeune homme “ et cela a eu à ce moment-là un effet quasiment physique sur moi. Je me  souviens que j’avais le cerveau en ébullition, je n’avais jamais connu cela avant. Et avant de lire Joyce, à l’école, j’aimais déjà beaucoup la poésie : des gens comme T.S Eliot, Gerard Manley Hopkins et bien sûr des écrivains comme Thomas Hardy mais Joyce a été vraiment une révélation. Alors que j’étais encore jeune, pas tout à fait un homme, je sentais déjà ce lien très fort  avec la littérature. Ensuite j’ai découvert tous ces auteurs importants qui m’ont accompagné, qui ont été des modèles pour moi et qui m’ont aidé à trouver ma voie. Je pense notamment à William Faulkner, Cormac McCarthy, Flannery O’Connor et plus largement tous les écrivains américains. Je me souviens avoir lu McCarthy et d’avoir été très étonné de la façon dont je partageais une certaine sensibilité. Et maintenant c’est quelque chose dont j’essaye de me libérer.Tous les écrivains doivent tuer leurs pères littéraires.

3- Avant de devenir écrivain, vous étiez donc critique de cinéma, l’étude des films vous a-t-il été utile dans l’écriture de vos romans ? Y a -t-il eu une passerelle utile pour vous entre le cinéma et la littérature ?

Quand j’ai lu Cormac McCarthy, ça m’a fait beaucoup penser à l’univers de Robert Bresson qui est un cinéaste que j’aime énormément, cette espèce d’objectivité visuelle intense. Quand je regardais les films de Bresson, je me disais que j’aimerais être un écrivain qui sache faire la même chose que Bresson. En fait, j’ai été très marqué par le cinéma américain bien évidemment mais aussi par le cinéma français. Il y a trop de réalisateurs pour que je puisse tous les citer mais ce sont des cinémas qui ont eu une influence majeure pour moi. Je suis un écrivain très influencé par les images, d’ailleurs quand j’écris j’ai une image en tête. C’est vrai que si mon écriture n’est pas du cinéma, elle possède la même infinité que le cinéma. Et même si je suis quelqu’un qui aime beaucoup le cinéma, avec le temps, j’en suis venu à penser que la littérature permet des choses que le septième art ne permet pas.La littérature permet à chaque lecteur de se faire ses propres images, sa propre histoire. Le cinéma montre l’image, l’impose. Et quand on lit un roman, le lien qu’on a avec l’oeuvre est plus profond. Ce n’est peut-être pas le cas pour tout le monde, mais c’est le cas pour moi.

4- Vos trois romans sont situés en partie ou totalement dans le Donegal. Concernant l’écriture “d’un ciel rouge le matin” vous avez déclaré avoir été impressionné par un document de la télévision irlandaise racontant un événement tragique survenu à des Irlandais en Pennsylvanie en  1832 et que vous aviez l’impression de connaître ces gens qui venaient comme vous du Donegal. Se rapprocher de vos racines est-il important, rassurant au moment de vous lancer dans une aventure romanesque ? Parle-t-on mieux de ce qui nous est proche?


Avant d’écrire “Un ciel rouge le matin”, j’avais essayé d’écrire quelques nouvelles qui se déroulaient à Dublin mais elles ne donnaient rien. Et en fait j’ai été habité, complètement accroché par cette histoire de 1832. Chaque écrivain doit posséder sa propre mythologie, cette façon unique de regarder le monde qui lui est propre et je pense que c’est plus facile de construire cette mythologie quand on s’attache à quelque chose qui est proche de soi, qui est notre univers. A un moment donné, on peut passer à autre chose mais on va transporter cette mythologie personnelle, nos préoccupations où qu’on aille. Ce qui m’intéresse, c’est de réussir à distiller l’expérience humaine en quelques vérités essentielles. Et des questions éternelles: qui sommes nous en tant qu’ humains ? Le Donegal m’a offert cette espèce de canevas de paysages qui est à la fois dans notre temps actuel et dans d’autres temps, un aspect éternel. C’est encore le Donegal qui m’a permis de réaliser ce qui m’intéressait le plus en tant qu’auteur parce que le paysage n’a pas d’âge. Maintenant, je peux effectivement ne pas écrire sur le Donegal mais cette mythologie, mon lien avec cet endroit est toujours avec moi.

5- “ La neige noire “ raconte le retour en Irlande d’un homme ayant passé sa vie aux USA et se heurtant aux us et coutumes du Donegal. Peut-on en déduire que l’Irlande est bien souvent fantasmée par les Irlando-Américains ? Parallèlement les Irlandais voient-ils encore l’Amérique comme un eldorado ?


Il y a toujours beaucoup d’Irlandais qui émigrent aux USA même si récemment l’Australie est devenue beaucoup plus attractive notamment pour des questions légales. Les Américains d’origine irlandaise ont tendance à avoir une image un peu idéalisée de l’Irlande, c’est un peu comme “l’homme tranquille” de John Ford, ils ont cette vision-là, ils fantasment beaucoup l’Irlande, elle est comme figée dans une image romantique. Moi, j’ai grandi dans un tout petit bled et c’est vrai que je me souviens de comment, d’abord, les gens étaient durs et combien ils étaient centrés sur eux-même et pas du tout ouverts à ce qui venait de l’extérieur, ne s’intéressant pas du tout à ceux qui venant de la ville ou de l’étranger. J’ai moi-même ressenti les effets secondaires d’une telle situation, je me sentais un peu étranger à ce monde-là. En fait au XIXème siècle quand des Irlandais partaient pour les Etats Unis, il y avait une veillée mortuaire parce qu’on savait qu’on ne les reverrait plus jamais. C’est pour dire comment étaient les choses à cette époque. Au XXème siècle, certains ont commencé à revenir au pays. Ce qui m’intéressait, c’était de voir comment des gens qui étaient partis, qui avaient élargi leur horizon et leur esprit revenaient se confronter à la mesquinerie, aux petites habitudes des paysans locaux. A un moment donné, j’ai trouvé des récits de gens qui étaient revenus d’Amérique et qui se trouvaient dans des petites villes irlandaises et ils étaient comme des étrangers. Mais je pense que si cela fait partie du roman “la neige noire”, le livre parle de beaucoup d’autres sujets.

6- Vous avez dit un jour que les sujets s’imposaient à vous. Vos romans sont-ils donc le fruit d’une réflexion personnelle approfondie, le résultat en chapitres et paragraphes de questions que vous vous posez?

Tous mes livres naissent avec du ressenti et j’ai la sensation physique qu’il y a quelque chose qui me parle et que j’ai besoin de déchiffrer, d’expliquer. A partir de ce que je ressens, je commence à dessiner une histoire, une sorte de plan mais ce n’est pas pour autant que l’histoire est déjà là. Et c’est en écrivant que je découvre cette complexité, ce territoire à conquérir. Dans cette exploration, je suis guidé par les personnages et par l’écriture. C’est un processus assez lent parce que je suis très soucieux du ton que le livre va avoir. Je veux que pour le lecteur la langue transporte ce caractère d’inévitabilité. Rien n’est là par hasard et ça prend énormément de temps. Je souhaite que quand le lecteur commence la lecture, il soit attiré à l’intérieur, qu’il soit sous l’emprise.

7- Vous avez une écriture qui se distingue de la grande majorité des romans contemporains, usant de beaucoup de détails, magnifiant une embellie de la nature dans les moments les plus dramatiques, avec beaucoup de lyrisme notamment dans “Grace”, cet habillage souvent cinématographique est-il la résonance d’images que vous avez en tête en écrivant ? Est-ce aussi un réel amour de la belle phrase, de la bonne tournure se rapprochant de l’obsession?

L’écriture est le résultat de ce que je pense du monde. Je tente d’être le plus objectif possible dans mes livres parce que le monde est un endroit vaste et insaisissable, c’est une force. Et à la fois, on en fait partie et on n’en fait pas partie. L’omniprésence de la nature est un élément de cette objectivité. L’impression de temps, la nature est éternelle. cela nous replace à l’échelle du paysage. Et pour moi la langue, l’écriture, c’est une façon d’articuler le réel. le travail de l’écrivain consiste à tenter de saisir cette réalité et c’est presque impossible. Mon écriture est le fruit de cette anxiété, elle essaye de se rapprocher le plus près possible de la réalité des choses. C’est peut-être pour cela qu’elle a parfois cette intensité poétique, que la langue devient dense. Pour moi, c’est important le lyrisme car je m’attache à ressentir les sentiments des personnages. Mon but est de conjuguer l’objectivité du monde et notre propre subjectivité. Il y a une dimension dans laquelle tout ce qui est humain nous paraît  comme étant important, fondamental et une autre, qu’au regard de l’histoire de l’humanité, nous ne sommes rien. On a l’impression d’être beaucoup et finalement on n’est pas grand chose et le lyrisme, c’est le ressenti sur ce que nous sommes.

8- Pourquoi avoir choisi la fille de Coll Coyle le héros de votre premier roman pour le personnage de “Grace” ?


Je ne l’ai pas choisie, c’est elle qui m’a choisi. C’est comme d’habitude, souvent, je déchiffre des messages un peu obscurs dont je ne sais pas très bien ce qu’ils sont, venus de mon subconscient et puis finalement j’ai découvert qui elle était en commençant à écrire. A chaque fois que je débute un roman, je m’aperçois que je n’ai pas envie de l’écrire. Ca tourne presque à la plaisanterie. Il existe un conflit entre mon subconscient qui m’entraîne à faire des choses et ma conscience qui ne ne veut pas les faire. Et le plus souvent je réalise que c’est justement  les raisons pour lesquelles j’ai peur de le faire qui m’incitent à l’écrire. C’est quelque chose qui doit être regardé de près qui me rend nerveux.

9- Vos trois romans sont des fresques historiques mais qu’est ce qui vous émeut le plus dans notre époque ? N’y a-t-il pas matière à roman dans la situation actuelle ? Je connais le sujet de votre prochain roman “beyond the sea”. Quelle est la raison qui vous fait quitter l’Irlande pour des rivages beaucoup plus lointains ?

Pour moi, l’Histoire, c’est une façon de traiter du contemporain. Il y a toujours un écho du présent dans le passé. A l’époque où j’ai écrit “Un ciel rouge le matin”, il y avait en Irlande tout un débat sur l’immigration et pour la première fois depuis le XIXème siècle, beaucoup de jeunes irlandais quittaient le pays en masse à cause de la crise économique et du coup ces questions très contemporaines ont trouvé leur chemin dans cette Irlande du XIXème siècle qu’abordait le roman. Pareillement, “la neige noire”, je l’ai écrit après l’effondrement de l’économie irlandaise dans les années 2010. Dans le roman, se produit un grand incendie dont on ne connaît pas les coupables et l’Irlande se déchirait pour connaître les raisons de cette crise économique, cherchant les coupables. En fait, c’est comme si nous n’acceptions pas qu’il y ait à un moment donné des choses qui ne s’expliquent pas, comme si nous ne pouvions pas gérer ce qui reste inconnu. Dans le roman personne ne sait qui a mis le feu à cette étable et tout le monde fait comme s’il savait. Les personnages principaux agissent comme s’ils en étaient certains mais il n’y aucune certitude. Au moment où j’écrivais “Grace”, il y avait le drame syrien qui était présent dans mon esprit et qui est en arrière plan, en résonance. Dans “Un ciel rouge le matin”, on voit la façon dont les Irlandais traversent l’Atlantique à bord de bateaux dans des conditions dramatiques, c’est la même tragédie que celle vécue par les Syriens tentant de rejoindre l’Europe. Quand j’écris, j’ai toujours le présent à l’esprit et je pense que la littérature peut traiter du réel, ce que le journalisme ne peut pas toujours faire correctement.


“Beyond the sea” est né parce que j’ai lu quelque part l’histoire de deux hommes qui avaient dérivé dans le Pacifique à bord d’un bateau et dont un seul avait survécu. En lisant cette histoire, j’ai été comme frappé par une vision, la vision d’un roman tel que j’écrirais à ce sujet. J’ai vu comment mes préoccupations du moment pouvaient finalement trouver leur voie dans une telle histoire. Mais j’étais un peu inquiet car ce n’est pas un roman qui se déroule en Irlande et c’est vrai que pendant un moment je l’ai laissé de côté. Après j’ai cherché à savoir si je pouvais écrire le même livre dans le cadre irlandais mais ce n’était pas réalisable. Finalement, comme pour les autres, je me suis dit, c’est le roman que je dois écrire malgré tout. Au bout du compte, malgré toutes ces différences, c’était un livre qui me permettait d’aller très près des idées qui m’intéressent. C’est un livre assez semblable à “ Grace” dans le fait que finalement ce qui traverse le roman c’est comment est-ce qu’on se définit soi même quand on y est acculé. Peut-on accéder à une forme de transcendance dans cette vie qui est la nôtre ? Comme dans “Grace”, les deux personnages de “Beyond the sea”, au début des humains très ordinaires, sont transcendés par ce qu’ils vivent, deviennent plus vrais, plus grands que nature et c’est cela qui m’intéresse.

10- Faut-il subir des épreuves pour devenir “grand” ?

Oui, je pense que la sagesse provient souvent de la souffrance. Et de la folie, il y a de la folie dans “Beyond the sea”. Je voulais prendre un personnage qui ne réfléchit jamais et l’amener à réfléchir. C’est aussi un roman qui est né de l’amour que j’ai pour les romans courts comme “L’étranger” de Camus, certains écrits de Joseph Conrad qui distillent l’expérience humaine en quelques dizaines de pages. C’est ce que j’ai tenté de faire.

11- Question de Francis Geffard: Quand écrirez-vous un roman “feel good”?

Tous mes livres sont des romans “feel good” …


Paul Lynch et son éditeur Francis Geffard.

Entretien réalisé à Etonnants Voyageurs le dimanche 9 juin 2019.

Merci à Paul Lynch pour sa disponibilité et la richesse de ses réponses et à Francis Geffard sans qui rien n’aurait été possible, pour sa traduction simultanée et pour son immense professionnalisme.

Wollanup.


LA LIGNE DE SANG de DOA et Stéphane DOUAY / Les Arènes BD.

« Lyon, automne 2003. Banal accident de la route à la Croix-Rousse. Les officiers de police Marc Launay et Priscille Mer se rendent sur les lieux. Un motard, Paul Grieux, est dans le coma. Aussitôt, la victime les intrigue.
Aucune adresse à son nom. Aucun proche à avertir. Et surtout son ex-compagne, Madeleine Castinel, a disparu ce soir-là et reste introuvable.
Commence alors une enquête troublante sur fond d’ésotérisme et de magie noire, qui va plonger les policiers dans l’horreur. »

Premier roman graphique de DOA, l’auteur de Pukhtu.

Pas aisé de chroniquer un roman graphique quand on n’ y connait pas grand chose, pas facile non plus de donner une impression objective tant on a déjà créé soi-même son décor et ses personnages au moment de la lecture, déjà très ancienne, du roman. Et pour ces deux raisons, je me garderai bien d’émettre le moindre commentaire et préfère vous laisser entre les mains de l’auteur le temps d’un petit moment d’élucidation qu’il a bien voulu nous accorder. Merci donc à DOA pour ce petit entretien et aussi à Stéphane Douay dont la qualité du travail se voyait déjà dans l’adaptation BD de « Les années rouge et noir » de Gérard Delteil.

1 – On vous imaginait en période d’écriture et vous revenez en librairie avec une adaptation graphique de votre premier roman “la ligne rouge”, quelle est l’origine de ce projet et pourquoi le choix s’est-il porté sur ce roman?

Je suis en période d’écriture. Et pour longtemps encore. Et si je peux me permettre deux petites corrections de rien du tout, le livre dont est adapté la BD porte le même titre, « La ligne de sang », et ce n’est pas mon premier mais mon deuxième roman.

L’idée remonte à l’année 2010, si je me souviens bien. A l’époque, j’ai été contacté par une jeune maison d’édition de BD, 12bis, qui souhaitait que je planche sur une histoire pour eux. Pour diverses raisons – notamment pour travailler avec David Sala, un de mes amis, auteur des couvertures de mes deux premiers livres et originaire comme moi de Lyon – j’ai proposé d’adapter « La ligne de sang ». Nous avions alors tous les deux envie de plancher sur une intrigue se déroulant dans notre ville et celle de ce roman semblait adéquate. J’ai écrit le script de la BD au printemps 2012, pendant que David finissait un autre travail. Et puis rien ne s’est passé comme prévu : 12bis a fait faillite, il a fallu récupérer les droits auprès des repreneurs du fonds, David n’a pas pu attendre et a quitté le projet, et celui-ci a été remisé aux archives de mon Mac. En 2014, Laurent Muller, un des fondateurs de 12bis, passé aux Arènes, a repris contact avec moi pour racheter les droits du scénario. Je ne voyais pas de raison de refuser de les lui céder à l’époque. Il a fallu deux ans pour que le travail commence véritablement. A ce moment-là, j’étais occupé ailleurs et je n’ai suivi la production de la BD que de loin. Voire de très loin après janvier 2018.

2 – Passe t-on aisément d’auteur à scénariste de roman graphique? Des invariants ou des différences?

Non, ce n’est pas simple. Il y a du texte et de l’image dans une BD, mais ce n’est ni un livre ni un film. Le truc, autant que j’ai pu le comprendre, consiste à découper selon une suite d’images pertinentes, dont chacune est elle-même une synthèse de l’action à un moment précis de l’intrigue et permet l’ellipse vers la synthèse suivante ; la BD, du point de vue du scénariste, m’est ainsi apparue comme l’art du choix des vides et des non-dits. Je me souviens qu’à l’époque cette première tentative de scénario de BD m’avait posé pas mal de problèmes. Je ne suis d’ailleurs pas certain de les avoir tous bien résolus. J’ai beaucoup taillé dans le roman, réorganisé des séquences pour en changer la chronologie, et simplifié des passages. Reste qu’en BD comme ailleurs, sans une bonne histoire et de bons personnages, on ne va pas loin. Même si c’est le dessin qui appâte, c’est le fond qui laisse une impression durable. Le fond est-il à la hauteur dans le cas de « La ligne de sang » ? Nous verrons.

3 – Pourquoi Douay pour illustrer votre histoire? Y a-t-il adéquation convaincante entre votre histoire et les personnages que vous avez créés et l’adaptation croquée par Douay? Doit-il exister une réelle complicité avec le dessinateur ?

Stéphane Douay a été suggéré par l’éditeur de la BD et lorsque ce dernier m’a présenté les précédents travaux de Stéphane, j’ai trouvé qu’ils allaient plutôt bien avec l’ambiance noir/polar du roman d’origine. Je m’en suis donc remis à son choix.

4 – Est-ce un “one shot” ou a-t-on des chances de vous retrouver dans d’autres aventures similaires issues de votre bibliographie?

A ce stade, j’ai quelques idées mais qui ne sont pas très concrètes, je vais donc les garder pour moi.

5 – Quand retrouvera-t-on du DOA inédit en librairie?

Le jour où il sera prêt à y revenir et lui-même ne sait pas quand ce jour arrivera (et va par ailleurs immédiatement cesser de parler de lui à la troisième personne, c’est nul).

propos recueillis par Wollanup, le 16 mai 2019.


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