Chroniques noires et partisanes

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LA VALSE DES TULIPES d’Ibon Martin / Actes noirs Actes sud.

Traduction: Claude Bleton

Le pays basque espagnol. Espace reculé, qui vit encore au rythme des marées, de ses magnifiques paysages sauvages, de ses légendes, loin de l’activité frénétique des grandes métropoles. 

La vie paisible est secouée par le meurtre effroyable d’une journaliste de premier plan dans la région. Elle a toujours combattu la corruption, et essayé d’informer, sans langue de bois ni échappatoire. 

La résolution de ce crime doit devenir une priorité.  Une équipe est donc constituée au pied levé, dirigée par Ana Cestero, et constituée de personnages assez hétéroclites mais qui vont arriver à former un véritable groupe malgré la personnalité assez forte de chacun.

Le meurtre de la journaliste est un point de départ à « l’œuvre » d’un tueur en série. Le groupe va devoir se dépasser, affronter certains fantômes, savoir être vigilent face à des non-dits, des mensonges, et la force d’une religion dans un milieu où elle est profondément ancrée.

Le lieu où se déroule l’histoire est un personnage à part entière dans ce livre. La force des éléments s’intègre parfaitement à l’intrigue et donne une atmosphère  particulière aux évènements qui s’enchaînent. Beaucoup d’impasses, de confusions font grimper le suspense au fil des pages jusqu’au dénouement final.

Mais indépendamment de l’histoire de tueur en série, tout l’intérêt  et la beauté de ce livre résident dans la force et le détail apporté à chacun des personnages. Ils se complètent, sont forts, touchants et on les suit les uns après les autres, chacun apportant une touche différente à l’histoire, chacun devant faire face à sa condition ou à son passé.

Une belle découverte qui donnera lieu, sans nul doute, à une nouvelle équipe d’enquêteurs à suivre… et nous les suivrons, dans leurs contradictions, leurs forces et leurs faiblesses. Dans l’attente, plongez dans ce roman, et dans ce pays basque tellement beau et puissant à l’image de ces personnages !

Marie-Laure

NANTES BANG ! BANG ! de Stéphane Pajot / Editions d’Orbestier.

Résumer Stéphane Pajot à ses accueillants polars (Aztèques Freaks, Deadline à Ouessant, Anomalie P., Le Rêve armoricain…) serait oublier son considérable travail de découverte et de mémoire dédié à sa chère ville de Nantes. Difficile de faire le compte des ouvrages qu’il a consacrés au sujet : Nantes insolite, Nantes rayonnante, Nantes aux mille visages, Petit lexique du Nantais pur beurre, et j’en passe des légions namnètes… Nantes sous toutes ses coutures et cassures, de ses boulevards oxygénés à ses ruelles plus sombres et insolites, Nantes d’hier et d’aujourd’hui, Nantes solaire ou noire.

Ne manquait au tableau brossé par un auteur solidement ancré à ses racines qu’un lien capable de raccrocher les différents wagons d’une œuvre pléthorique. Et c’est donc avec joie que nous validons la parution de cet attendu chaînon manquant, soit un recueil de 11 nouvelles anthracites, chacune dédiée à un quartier de la cité des ducs de Bretagne. Rappelons également que Stéphane est journaliste à Presse-Océan, le quotidien nantais, et que nous promener en ville en sa compagnie est un régal légitimé.

Démarrage en trombe de la visite guidée par les quartiers sud avec Le Cimetière Saint-Jacques. Et soyons clairs, dès l’incipit la tonalité générale de l’ensemble sera en toute logique « à l’Ouest ». C’est certes inscrit dans le marbre du générique. D’emblée, ça rumine un peu le quotidien de n’importe quel journaliste, mais la poésie du marronnier dérape vers le bar et nous transporte illico jusqu’aux confins de Doulon-Bottière, pour Le Chat noir du Bois Robillard, pour une virée nocturne aussi aléatoire que finalement salvatrice.

Tout est à l’avenant, savonneux et rarement sobre, humble et amèrement souriant. Des Hauts-Pavés à la place de la Petite-Hollande se télescopent des lieux de cœur et des gens de cuir. Les destins de Claude ou Erwan chancellent, celui de James tire ses dernières bordées à 45, degrés ou tours, selon qu’on ait le pied marin ou la fibre rock’n’roll. Stéphane Pajot a les deux, par atavisme (oui, il est bien de cette famille qui navigue ni sur des cageots ni sur des poubelles, comme le chante Renaud) et par sens du refrain concis. Chez lui, ça pétarade et tangue d’un titre qui invite Nancy Sinatra à s’accouder à un zinc des Dervallières jusqu’aux ultimes foulées du Coureur de Port-Boyer. Ça glisse comme un muscadet, ça gratte comme un rosé pamplemousse. Ça n’a l’air de rien, fait justement de tout petits riens, mais ça revient, ça se retient comme une chanson populaire. Bref, il est tard, Elmer Food Beat termine son show à Brétignolles-sur-mer, et on s’égare…

Peu importe, demain matin, même avec une gueule de pin, il fera jour et ne subsistera que le souvenir d’un vrai bon moment.

JLM

LES LARMES DU COCHONTRUFFE de Fernando A FLORES/La Noire/Gallimard.

Tears Of The Trufflepig

Traduction: Paul Durant

“Ce n’est pas un mur, mais deux qui séparent le Texas du Sud du Mexique sous le regard perçant des Protecteurs de la frontière.

Les cartels alternent exécutions sommaires, intimidations et représailles avec la même violence que les narcotrafiquants d’aujourd’hui. À cette différence près que leur fructueux trafic porte désormais sur les têtes réduites d’indigènes et les objets d’art amérindiens.

Dans ce monde de demain dominé par la corruption, la cupidité, le racisme et les inégalités, Bellacosa, veuf désabusé, recherche son frère, probablement victime d’un enlèvement. En compagnie du journaliste Paco Herbert, qui enquête sur un autre marché scandaleux, il assiste à un banquet clandestin et hors de prix où l’on sert des espèces animales disparues, reproduites selon un procédé appelé la Méthode. Ils y rencontrent le cochontruffe, inoubliable créature, mythique et hautement symbolique.

C’est ici que le réalisme magique rejoint le roman noir.”

Une quatrième de couverture qui balaie très large, ma foi, pour une fois, c’est une aubaine parce que ce n’est pas coton de parler de ce roman, le premier de l’auteur américain Antonio A. Flores, né au Mexique et vivant au Texas, les deux cadres de l’histoire.

Deux mois après sa lecture, il est encore très difficile d’en parler, peut-être que je suis resté définitivement, hélas, au XXème siècle et ne sais pas apprécier la force novatrice d’un auteur qui, dès le premier essai rejoint James Crumley, Cormac McCarthy, Raymond Chandler, Kent Anderson, Harry Crews, Jean-Patrick Manchette, Pete Dexter, Larry Brown, Michael Guinzburg, Chuck Palahniuk, Jerome Charyn… dans ce panthéon du Noir qu’était, qu’est (?) la Noire. Dans un petit message sur le site de l’éditeur, Antoine Gallimard dit que “La Noire proposera aux lecteurs, avec exigence et parcimonie, un échantillon de ce que le roman noir offre de plus réjouissant, singulier, envoûtant et… dérangeant.”

Si on met ce message face à la réalité de “Les larmes du cochontruffe”, on peut se dire que le roman y a tout à fait sa place et que c’est peut-être à moi de changer de crèmerie tant je suis resté souvent si circonspect devant ce que je lisais. Je ne cache pas que je suis peut-être atteint par les premiers signes de sénilité précoce mais je persiste néanmoins à penser que ce roman laissera dubitatif plus d’un lecteur de noir expérimenté. Antoine Gallimard revendique un élan de singularité, d’envoûtement et de dérangement et on a bien tout cela dans le roman. 

Singulier, le livre l’est assurément mais sûrement un peu trop car s’il est facile dans une uchronie d’inventer, de créer, de faire vivre son imagination débordante, il manque ici un soupçon de crédibilité pour que le lecteur lambda, moi en l’occurrence, entre dans cet univers salement barré.

Envoûtant et dérangeant, il l’est aussi et là c’est à mettre à son crédit. Certains passages sont bien flippants, le climat général est malfaisant, inquiétant, déplaisant voire dégoûtant sans jamais être gore. Le roman diffuse un malaise proche de celui que j’ai ressenti avec “Prélude à un cri” de Jim Nisbet ou “Porno palace” de Jack O’Connell, romans noirs génialement terrifiants mais avec une intrigue solide que l’on a un peu du mal à trouver ici.

Bien sûr, chez Gallimard, ils savent mieux que moi ce qu’est un polar et comment le concept doit évoluer en lorgnant vers des horizons plus… fumeux ? Le côté réjouissant revendiqué par l’éditeur ne m’a pas, par contre, sauté aux yeux. Peut-être faut-il ingérer du peyotl comme un des personnages du roman pour apprécier les facéties et la tristesse du fameux cochontruffe dont je vous laisse le plaisir de la découverte ? Puis reprendre une bonne dose pour succomber au charme du retour (on ne sait trop d’où et d’ailleurs à quoi bon ?) d’une tribu disparue de la surface du globe depuis plusieurs siècles.

Alors, je me garderai bien de conseiller ce roman, la page fb de Nyctalopes n’a pas besoin de perdre le petit nombre d’amis qu’elle compte et puis si vous n’accrochez pas, cela fait un peu cher le ratage. Mais je ne peux pas non plus le déconseiller. L’écriture, l’imagination, la poésie, la marge peuvent séduire les plus aventureux des amateurs de noir et les moins pointilleux sur la notion de polar.

Après Mictlán de Sébastien Rutés en janvier, “les larmes du cochontruffe” en septembre… c’est l’année du Mexique à la Noire ? 

Tequila Time !

Clete.

AFFRONTER L’ORAGE de Larry Brown/ Gallmeister.

Facing the music

Traduction: Pierre Furlan

Larry Brown pour qui j’ai une énorme affection est un écrivain du sud des Etats Unis qui nous a quittés prématurément à l’aube de la cinquantaine en 2004 nous laissant des romans inoubliables comme FAY, JOE dont on peut d’ailleurs deviner ici une introduction dans la nouvelle “Les Bons Samaritains” mais aussi “L’ USINE A LAPINS” dont la musique est très proche de celle de ce recueil de nouvelles “Affronter l’orage”.

On avait attribué à Brown, l’étiquette “dirty realism” d’un mouvement, juste une histoire de marketing pour Richard Ford, né au début des années 80. On y retrouvait des auteurs comme Carver à qui ces nouvelles font immanquablement penser avec néanmoins un beau supplément d’âme, McCarthy, John Fante, Bukowski ou plus proches de nous SaFranko et Palahniuk. Bref, du très beau monde mais vous conviendrez aisément qu’il est très difficile de ranger sous ce même vocable des auteurs aux styles et aux univers proches mais néanmoins uniques. Les histoires rurales de Brown sont très éloignées des brûlots de Bukowski par exemple. Néanmoins, dans ce “dirty realism” l’écriture est plus libérée moins empesée, se concentrant principalement sur l’histoire de ceux qu’on appelle souvent de manière excessive “les oubliés de l’Amérique”, le pays des picks-up pourris, des mobil homes, du chômage, de la détresse physique et morale, des addictions, des déviances… les gens ordinaires comme vous et moi et d’ailleurs vous vous retrouverez peut-être dans certaines histoires sans que vous vous considériez pour cela comme “les oubliés de la France”.

“Facing the music”, “Affronter l’orage” pour Gallmeister cette année, “Faire front” pour la Noire de Gallimard en 2004 est le premier ouvrage de Larry Brown regroupant certaines des nouvelles qu’on trouvait sur certains magazines ricains dans les années 80  et qui ont attiré le regard des éditeurs. Ces neuf écrits (un a disparu de l’oeuvre originale… le mystère de la chaussette orpheline?) sont  puissants. Ces histoires prennent toujours la tête en quelques lignes, touchent souvent au cœur et parfois font mal aux tripes. Elles racontent les tourments ordinaires de couples, les histoires d’amour qui meurent, l’indifférence à l’autre, l’alcool qui éloigne, la jalousie, l’inadaptation à la vie sociale, des sentiments et des épreuves que nous connaissons tous à certaines périodes de la vie. Le “dirty realism”, comme son nom l’indique montre la misère sociale et intellectuelle sans filtre mais sans misérabilisme larmoyant non plus en ce qui concerne Larry Brown. Au fil des galères racontées, on le sent bien si on a déjà lu le reste de son oeuvre admirable, on perçoit l’énorme empathie de l’auteur pour ces gens ordinaires, en voie de marginalisation et souvent un méchant humour noir enrichit un texte dont on regrette immanquablement qu’il n’ait pas été poursuivi.

La vie, cette chienne quand elle détruit, n’a jamais été racontée aussi justement que par Larry Brown. Incontournable.

Clete.

WALKER de Robin Robertson / Editions de l’Olivier

The Long Take

Traduction : Josée Kamoun

En cette année mémorable par ces capacités asphyxiantes, on ne s’attendait pas à se retrouver le souffle court, happé par l’ouvrage de Robin Robertson. Né en 1955, poète britannique (écossais) et éditeur d’Irvine Welsh, de John Banville et James Kelman, Robin Robertson a publié en 2018 sa première œuvre de fiction, The Long Take (indéniablement inspiré par le cinéma, nous y reviendrons) en 2018 et aujourd’hui traduite en français. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un roman, dont il n’a pas la forme classique. Il ressemble plutôt à un long poème en prose ou à une succession de scènes cinématographiques, un script, sublimé par une langue merveilleuse d’épure et des éclairages NB travaillés jusque dans leur moindre grain.

« Il marche, Walker. C’est son nom et sa nature ». Jeune soldat canadien de retour des champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale, Walker s’installe à New York en 1946. Hanté par la violence des combats, il peine à trouver sa place dans une Amérique où l’argent et la corruption règnent désormais en maîtres. Il se lance alors dans une odyssée qui le conduit à San Francisco puis Los Angeles, tente de gagner sa vie en travaillant dans la presse et côtoie le monde du cinéma et du film noir qui le fascine. Mais point de salut pour cette âme perdue, condamnée à errer dans un décor qui n’est autre que le reflet de son chaos intime.

Dès les premières pages, le lecteur comprend qu’on lui propose un objet littéraire inhabituel : un plan du quartier de Bunker Hill à Los Angeles, des photos urbaines d’époque, le sentiment d’affronter un roman choral alors qu’il n’y a que les pas de Walker à suivre, de retour en Amérique, loin de sa Nouvelle-Ecosse natale, à New York tout d’abord qu’il quitte bien vite pour atteindre un autre rivage, la Cité des Anges. Mais s’insèrent dans la scansion de son errance, des souvenirs d’enfance et de jeunesse, de l’environnement et de la vie rudes des pêcheurs de Nova Scotia, d’un destin familial et sentimental abandonné, des flashbacks de la guerre, de la vie de soldat, du débarquement en Normandie avec son régiment et des inserts urbains ou urbanistiques de ce qu’on suppose être un journal intime réduit à cet angle. Walker semble ainsi avoir plusieurs voix. C’est simplement qu’il a un présent à affronter et plusieurs passés à contenir.

Et il y a l’écriture de Robin Robertson. Un texte très découpé devient, sous sa plume, incroyable de vie. La matière, la lumière s’incarnent littéralement dans les mots. Trois lignes de dialogue, la prise est faite. C’est une photographie vintage ou une scène de film noir qui s’anime sous nos yeux. Imaginez un chef opérateur doté d’une incroyable capacité d’écriture nous en livrant le détail essentiel. Il est beaucoup question de cinéma dans le texte. L’auteur visiblement apprécie, Walker lui en est fan, ils ont tous deux leurs références. A L.A, le travail de Walker dans la presse l’amène à chroniquer les films et à rencontrer, souvent au hasard des tournages dans les rues, des réalisateurs.

Walker a la conscience chargée. Nous découvrirons ce qui le hante au fil du texte et c’est rapport à la guerre, en Normandie, ce qu’il y a vu, ce qu’il y a fait. Il fuit, cherche à s’étourdir. Walker veut se prouver qu’il appartient encore au règne des hommes. Il lui faut être le plus possible ce mec bien, à la coule. Mais si ça doit virer au pétard, il est prêt et sait jouer du poing.  Il s’est donné une mission : le journalisme. Parler de ses frères d’armes, qui revenus à la vie civile, sont nombreux à basculer dans la dèche. Le pays se transforme, il est en pleine crise de parano. Comme le dit un des protagonistes, il est parti combattre un ennemi outremer et il a désormais peur d’en trouver un autre dans le cadre de sa société et il est rouge celui-là. Los Angeles se prostitue aux politiciens véreux et aux promoteurs, l’argent et le crime coulent, poisseux dans les moindres interstices. Est-ce un hasard si Walker a choisi de s’installer à Bunker Hill, quartier historique, physiquement une rare élévation de terrain dans le plat de vallée où la mégapole s’étend,  Bunker Hill qui à terme est condamnée à être arasée totalement ? En attendant, marginaux, vieillards, gens de peu continuent à y vivre ou y vivoter et Hollywood profite de l’originalité de son décor, tunnels et funiculaire, vieilles façades. Le sursis de Bunker Hill est le sursis de Walker. Avant l’anéantissement total, il doit terminer quelque chose, se mettre en règle avec lui-même et les hommes. Walker est l’homme qui doit marcher jusqu’au bout de son chemin moral.

Certainement un des textes de l’année. Qui pourrait plaire à ceux qui aiment l’Amérique en littérature, le cinéma NB des années 40 et 50 et les phrases courtes, puissantes et poétiques. J’ai dit « qui pourrait plaire » ? Mettons « qui pourrait prendre à la gorge ».

Extrait 1

Il regardait le fleuve tout le jour guettant l’instant

Où l’eau est étale

Et les bouteilles à la surface tout à fait immobiles.

La gifle des vagues sur les vagues

Comme au loin crépiteraient

Des petits calibres ou des mortiers, comme claquerait une bâche mouillée.

A un bloc de là, au crépuscule de perle, on ne sait quelle pute

Massacrée pour un dollar ; elle danse à présent

Dans l’Hudson, à plat ventre.

Extrait 2

Laissant la nuit desserrer son étreinte

il a déambulé sur la 6e, devant Cole’s,

devant la gare routière

jusqu’à gagner l’East Side

en tournant dans Maple, Winston, Pedro Crocker.

Dans tous les coins sombres, le blanc de leurs yeux ;

La main tendue, tous tant qu’ils étaient.

Les nickels et les dimes qu’il a versés

dans leurs paumes ouvertes

n’ont fait aucun bruit, fluides

comme l’eau par cette chaleur,

évaporés

le temps qu’il s’éloigne.

Des hommes assis devant leur bouteille,

qui se tournent et se retournent dans leurs guenilles, suivant des yeux

les lumières des avions au-dessus de leur tête.

Des hommes alignés avec leur barda, répandus sur le trottoir

par rangs entiers, trop de hardes sur le dos,

toutes leurs hardes sur le dos.

Ils essaient de fermer l’œil un instant avant que tout recommence.

Ils essaient de toutes leurs forces.

Aucune trace de Billy nulle part.

Extrait 3

Ils reparlent de la guerre, ça les met de bonne humeur

Les cibles atteintes de justesse, les virées de permission, 

les endroits qu’ils ont vus, les choses qu’ils ont vues – si jeunes 

« Je n’ai eu peur que beaucoup plus tard » dit Walker,

et les deux autres confirment avec force – heureusement 

parce qu’il a été choqué de se l’entendre avouer tout à trac.

« Je vais vous dire ce qui me manque, encore maintenant. »

Al regardait ses mains.

« Cette proximité, cette entraide, voyez ?

Tous dans le même bateau, à veiller les uns sur les autres –

Ils appelaient ça comment les Français ? – la camaraderie.

– Ouais j’ai pas pu dormir pendant des années.

Y avait pas de gars à côté avec leurs fusils dans les lits d’à côté. »

Paotrsaout

LE REVEIL DE LA BETE de Jacques Moulins/ Série Noire

C’est un premier roman ? Eh bien, chapeau bas M. Jacques Moulins. Je n’ai malheureusement rien trouvé sur le net pour vous présenter l’auteur et ne connaît donc rien de son univers mais il fait une entrée et/ou une rentrée fracassante.

Pour ce qui est du roman, on suit une enquête palpitante à dimension européenne. Tout débute par le meurtre de Maryam Binébine, une jeune femme retrouvée égorgée dans son appartement parisien. Il s’avère qu’elle avait infiltré via le net un groupe d’ultra nationalistes des pays de l’Est très actif et dangereux. Son activité l’avait conduite à devenir une informatrice de la section antiterroriste d’Europol. Deniz Salvère, en contact avec elle, à la direction du service, se saisit de l’enquête. On découvre alors le fonctionnement plutôt méconnu d’Europol, des enjeux politiques et de l’essor de l’extrême droite en Europe. L’enquête nous fait voyager en passant des Pays-Bas à la France, la Slovaquie ou encore en Allemagne et démontre la fragilité des relations entre l’Europe de l’Ouest et celle de l’Est.

Au fil de l’histoire, on fait la connaissance de beaucoup de personnages, avec chacun leur personnalité et leur histoire et l’auteur réussit avec talent à les rendre marquants. Milosz en fait partie, lui le jeune homme dont la vie cassée et violente l’a poussé à rencontrer Pet, Mattheus, Bor, Gert…sa nouvelle famille. Il bosse pour cette bande d’ultra en devenant naïvement un brillant pirate informatique. Il réussit même avec Lencka, sa petite amie à rêver d’un avenir meilleur et partir loin de cette vie de merde. La violence et l’alcool pour lui, les coups et les viols pour elle.

La cybercriminalité est au cœur du roman et fait froid dans le dos. Elle n’est pas palpable et pourtant, elle permet de se ramifier partout, dans tous les domaines, de propager des idées, de faire gagner des élections et de tuer quand c’est nécessaire. Deniz Salvère et son équipe luttent sur le net comme sur le terrain, cherchant les liens entre les deux, c’est ce qui donne à l’enquête toute sa complexité et sa densité. L’histoire nous plonge dans l’action sans jamais faire de pause, c’est précis, documenté et du coup ça devient flippant de réalisme. Les chapitres sont courts, fixés sur un personnage en général et à chaque chapitre un point de vue, le tout parfaitement lié.

Et cette fin qui nous achève, heureuse pour certains, douloureuse pour d’autres.

On peut rêver à une suite avec les mêmes personnages, ou tout simplement à un deuxième roman rapidement, ce qui est sûr, c’est que c’est excellent du début à la fin.

Nikoma.

DANS LES BRUMES DU MATIN de Tom Bouman / Actes Noirs Actes Sud

Fateful Mornings

Traduction : Yannis Urano

Il était annoncé dès la parution du premier titre de Tom Bouman en France au début de l’année 2018 : son roman Dans la vallée décharnée (chroniqué de façon amène sur le blog à l’époque) allait connaître une suite, indépendante dans son intrigue mais se centrant sur le même personnage principal, Henry Farrell, flic de Wild Thyme, bourgade du backcountry de Pennsylvanie, aux limites nord-est de cet Etat, à la frontière avec l’Etat de New York.

L’officier Henry Farrell est chargé d’enquêter sur la disparition de Penny Pellings, une toxicomane notoire, à Wild Thyme. C’est le compagnon de la jeune femme qui a alerté la police après avoir découvert leur caravane sens dessus dessous et attendu le retour de Penny, en vain. Il a beau clamer son innocence, tout semble pourtant l’incriminer. Quelques jours plus tôt, Farrell avait en effet été appelé sur les mêmes lieux pour régler leur affaire de violence conjugale.

Au nord de la frontière pennsylvanienne, le corps d’un homme non identifié est bientôt retrouvé dans le fleuve Susquehanna.

Ces deux affaires pourraient bien être liées. Assisté du shérif et de la police du comté de New York, Farrell va devoir sortir de sa zone de confort, infiltrer la jungle urbaine, plonger dans les arcanes du trafic de drogue et arpenter à nouveau les collines du comté de Holebrook.

Les mêmes ingrédients qui avaient fait la qualité du premier titre se  retrouvent ici : minutie de l’enquête policière, patience et ténacité du policier (du chasseur presque), connaissance intime d’un territoire et de la communauté qui l’habite, proximité avec la nature. Il y a une richesse du détail qui, incontestablement, installe sur la carte géographique et sur la carte de l’imaginaire le comté de Holebrook, Pennsylvanie. Il est bon aussi que la fiction littéraire replace aussi la temporalité d’une enquête policière, qui peut parfois s’étalée comme ici sur des mois parce qu’il ne se passe rien d’autre d’intéressant ou de nouveau qui s’y rapporte. Les enquêtes menées au pas de charge et bouclées en dix épisodes tendus n’existent pas toujours. Tom Bouman peut à loisir insérer dans le fil de son roman aspects sentimentaux, familiaux, sociaux, quitte à faire au final de son polar une chronique vive de cette humanité rurale. Quitte aussi à entrelacer les fils de l’intrigue et rendre perplexe le lecteur face à son dénouement. Le style (précis) est là mais peut-être qu’une partie de la force motrice du premier opus s’est égarée dans les brumes du matin. En tout cas, le cycle continue, une troisième enquête d’Henry Farrell a été publiée aux Etats-Unis. Elle nous ouvrira à nouveau la voie des collines.

Paotrsaout

MACHA OU LE IVème REICH de Jaroslav Melnik / ACTES SUD.

Traduction: Michèle Kahn.

«Macha ou le IV REICH » publié chez ACTES SUD est l’œuvre de l’auteur ukrainien Jaroslav Melnik. Il a déjà écrit un certain nombre de romans et de nouvelles dont l’univers allie science-fiction et conte philosophique et pour lesquel il a été récompensé et reconnu. Voilà pour les présentations !

Pour commencer « Macha ou le IV REICH » est un roman à la couverture intrigante et captivante, qui ne passera pas inaperçu dans les rayons des librairies ou de votre propre bibliothèque.

L’histoire quant à elle, est clairement raccord. Je me suis complètement fait embarquer dans cette dystopie. Je regrette que le film soit passé si vite et je dis bien le film parce que c’est la juste impression de ma lecture de ce roman. L’écriture est percutante et très visuelle.

Tout se déroule en 3896 dans un monde ou le IV REICH a tout pouvoir et a balayé les principes et concepts de l’ancien monde. Il n’y a plus de technologies modernes, plus de grosses industries et les hommes sont retournés au travail de la terre, aux valeurs simples…

Dans cette nouvelle société Post Nazi, le nouveau concept est simple, plus de races mais d’un côté les hommes et de l’autre les stors. Les stors sont des hommes qui ont été rendus au fil des siècles et des générations des êtres d’apparence humaine sans capacité de langage ou de réflexion. Ils servent aux hommes de main d’œuvre docile et sont élevés également comme du bétail. Ils fournissent le lait et la viande des hommes qui ne consomment par ailleurs plus d’animaux. 

C’est dans ce monde absurde que vit Dima. Il est journaliste à la Voix du Reich et est aussi un as de la découpe de stors, tradition familiale oblige.Il vit avec sa femme et son fils en campagne et est lui-même propriétaire de stors. Sa vie est depuis peu très banale, sa femme Elsa ne le regarde plus et son fils Albert le déconsidère totalement. Il préfère donc passer son temps avec ses stors. Et un soir qu’il va traire une de ses stors, Macha, sa vie commence à basculer. Il perçoit dans son regard quelque chose d’humain. Ses rapports avec elle vont devenir de plus en plus troublants.

Les jours passent, sa vie familiale se délite de plus en plus et Dima s’attache de jour en jour à Macha, ce qui le pousse à revoir sa vision des stors et leur condition. Un soir il assiste à une réunion qu’un groupe anime, le PHC. L’un des membres présente sa femme qui se révèle être un stor et choque l’assemblée qui devient vindicative.

Il reste alors en contact avec ce groupe qui lui explique l’irrationalité de cette société en lui prouvant qu’un stor n’est rien d’autre qu’un homme. Ce groupe a sauvé des nouveaux nés stors et il s’avère que lorsqu’ils sont élevés avec d’autres enfants, ils sont tout à fait semblables en tous points. Dima prend alors totalement conscience du mensonge dans lequel il a vécu ainsi que ces aïeux avant lui et décide de s’enfuir avec Macha afin de rejoindre le groupe et quitter définitivement cette famille qui ne le comprend plus.

« Je tendis la main et grattai derrière l’oreille. Une goutte de lait tombait de sa mamelle gauche. Si on ne la trayait pas tout de suite, le lait allait surgir. Je l’attirai vers moi. La chaleur était telle que je sentais la sueur couler sur mes épaules. Et j’eus tout à coup une drôle d’idée. Au lieu de traire Macha à la main comme je le faisais dans de tels cas, j’approchai mes lèvres de sa poitrine et me mis à la téter. En général, il n’était pas d’usage que de semblables contacts charnels se produisent entre un humain et un stor…

J’étais couché sur ses genoux et elle me soutenait la tête pour que je sois à l’aise. Et pendant que je tétais sa mamelle droite, elle se mit à me caresser la tête. Il me sembla que je perdais l’esprit. C’était comme si elle n’était pas un animal, mais une femme. »

Le périple pour les rejoindre est difficile, intense, philosophique. On assiste à la renaissance d’un homme et à la transformation à ces côtés de Macha qui devient femme.

Le dénouement fait réfléchir et méditer sur les erreurs du passé de notre propre société, celles du présent et peut être celles à venir.

Le récit est d’autant plus troublant qu’il est cohérent, en phase avec ce que notre monde vit et met en place aujourd’hui dans le contrôle des populations. Après chacun y verra ou décèlera les parallèles qu’il a envie d’accepter.

Pour ma part, j’ai adoré et recommande vivement ce roman qui sort du lot.

Nikoma

REQUIEM POUR UN KEUPON de Rémi Pépin / Le Castor Astral.

En fait, ce qu’on a vraiment détesté dans l’histoire du rock alternatif français de la fin des années 80, ce sont les rappels inutiles, autrement dit les reformations. Un truc libéral au possible, ou comment prendre quelques dividendes sur les carcasses de nos morts, une attitude réchauffée et cynique tellement éloignée du propos initial, dès lors que tout était bel et bien fini. Certes, comme ces traîtres, plus tard, nous aussi, voterons Chirac, et même Macron il y a peu, pour des renoncements vaguement identiques, pour sauver les meubles. Mais quand même, nous n’étions pas acteurs, juste des cousins ou spectateurs lambda. Qu’avons-nous fait pour être trahi à ce point par les nôtres ?

Restant justement dans le ton des préceptes dignes, Rémi Pépin parle lui, dès le sous-titre, d’un seppuku, cet acte suicidaire et définitif, aussi noble que taré. Alors nous tairons nos petits arrangements postérieurs ainsi que les résurgences boucanées de la gaudriole punk, pour ne pas ajouter un peu de honte aux fossoyeurs qui, de toute façon, trouveront mille bonnes excuses de s’être menti à eux-mêmes. Bref, ne gardons que le panache d’un rideau tombé net, tel un couperet, le 11 novembre 1989. Un jour d’hommage aux suppliciés, cela n’aura échappé à personne.

Etrange mais intéressante idée d’ailleurs que celle de cette collection du Castor Astral, A Day In The Life, soit une jolie guirlande de livres consacrés au rock noir et tous focalisés sur une journée charnière de chaque aventure sonique. Ce soir d’automne 89 donc pour Rémi Pépin, Grand Soir même, bouquet final, salut à toi le kamikaze, le dernier concert des Bérurier Noir, où les derniers sièges valides de l’Olympia volèrent en éclats. Graciés par Gilbert Bécaud quelques décennies auparavant, ils ne résisteront pas à cette dernière salve avant réfection du sol au plafond de la mythique salle du boulevard des Capucines.

Néanmoins, le séisme germe douze ans plus tôt. 1977 : l’année initiatique pour le personnage central comme pour nous, gamins esseulés de la toute petite bourgeoisie banlieusarde. Le gosse romancé s’appelle Bruno, Rémi et Jean-Luc aussi, guide et Petit Keupon Poucet d’un cheminement commun, avec stations d’un Golgotha obligé, Harry Cover, Music Box, Open Market, Vidéo Stone Pali-Kao, Cascades, etc, notre jeu de l’oie du moment, (Tu prends le RER et avance de deux cases, tu croises une meute de skins, tu recules de trois cas(s)es et perds ton single de Sham 69 ou Métal Urbain fraichement acheté), tous ces bouts de trottoirs qui nous ont vu grandir, mûrir c’est moins sûr.

Les années défilent et la marmite bout. On bricole des groupes chaotiques ou des fanzines non moins éphémères. On fomente toutes sortes d’alternatives grégaires à l’ennui. Alternatif ! Le mot est lâché, brièvement passionnant, avant de devenir le frontispice d’un barnum ridicule post-seppuku. Et puis un mur qui tombe et ses certitudes concomitantes avec. Now I got a reason, to be waiting, the Berlin wall beuglaient les Sex Pistols dès 77. 1989: nous y sommes et, après un ou deux derniers barouds d’honneur, rentrons dans le rang, à jamais…

D’une écriture vive, directe et légitime (rappelons qu’il fut bassiste de Guernica, le premier groupe de Loran Béru), Rémi Pépin dresse le tableau ad-hoc d’une époque qui, même en claudiquant, avait de la gueule. Entre arrivée des radios libres et ultimes espoirs « de gauche », nous y avons laissé nos derniers rêves. « Et tout ça est redevenu une affaire de musique ». Amen. 

JLM

CE LIEN ENTRE NOUS de David Joy / Sonatine.

The Line That Held Us

Traduction: Fabrice pointeau.

“Caroline du Nord. Darl Moody vit dans un mobile home sur l’ancienne propriété de sa famille. Un soir, alors qu’il braconne, il tue un homme par accident. Le frère du défunt, connu pour sa violence et sa cruauté, a vite fait de remonter la piste jusqu’à lui.”

Là où les lumières se perdent fut une putain de découverte en 2016, Le poids du monde en 2018 fut la confirmation de haut vol que l’on attendait et espérait et c’est sans souci mais avec une certaine frénésie qu’on pouvait attendre ce troisième roman de David Joy dont la parution initiale en avril avait été reportée pour éclairer des couleurs du Deep South la rentrée littéraire cet automne. Evidemment, ceux qui ont aimé les deux premiers n’ont pas attendu ma bafouille pour retourner dans les montagnes appalachiennes de Caroline du Nord. Ces dernières étaient déjà le théâtre des œuvres de Ron Rash et il faudra maintenant y associer et de façon certainement durable les romans de David Joy qui aborde la marginalité de ces régions perdues ricaines, certainement de façon moins bercée par la poésie que Rash mais avec une dureté, une authenticité, un réalisme qui rendent la lecture addictive dès les premiers paragraphes.

Tel un Donald Ray Pollock qui ne peut écrire que sur son coin de l’ Ohio, Joy raconte son coin paumé, maudit de Caroline du Nord. C’est forcément très américain, très roots, on retrouve tout ce qu’on aime mais aussi tous les excès de ce genre de littérature mais avec une écriture impeccable qui vous porte tout de suite. Les mobil-homes, le chômage, les magouilles dont le braconnage, des populations épuisées, des dégénérés, des picks-up rouillés mais aussi le poids de la religion et plus grave, ses déviances et puis, comme toujours chez ce peuple de cowboys, l’auto-justice avec une police dépassée ou ignorée. Et toujours dans un décor de montagnes que Joy dépeint avec talent mais sans excès verbeux.

David Joy connaît les histoires qu’il raconte, fréquente les gens dont il raconte les galères, passe sa vie dans ces montagnes et ces collines et se fout des étiquettes “rural noir”ou « Southern Gothic ». Il raconte ce qu’il connaît et une fois de plus, je me répète, il l’écrit divinement avec l’empathie et l’humanité qui lui collent à la peau et tous ceux qui ont eu la chance de le rencontrer ne me contrediront pas.

Ce troisième roman est pourtant plus ambitieux, encore plus réussi, beaucoup plus troublant que les deux précédents. Commencé comme une banale chasse à l’homme, il devient un tout autre roman à partir du deuxième tiers. Pour la première fois Joy fait ouvertement entrer Dieu, les croyances, les perversions liées à des interprétations biaisées volontairement ou pas… Sont avancées la Bible, l’histoire de Job, la loi du talion dans le cerveau d’un personnage rendu fou par la douleur de la perte de son seul bien, de sa seule raison de vivre après toute une vie de banni, d’exclu, de paria dont la stigmatisation n’était supportable qu’en compagnie de l’autre âme damnée qu’il protégeait et dont la mort va provoquer une ire “divine”.

“Ses yeux semblaient renfermer la fin du monde”.

On comprend très vite que le personnage principal est Dwayne, le frère de Sissy un pauvre petit gars, mal dans sa vie, mal dans sa peau mais seule lumière dans la vie de Dwayne. David Joy voulait créer un personnage ressemblant à Lester Ballard d’ “Un enfant de Dieu” de Cormac McCarthy et il l’a réussi certainement bien au delà de ses espérances tant la vengeance de Dwayne distille horreur mais aussi d’autres sentiments d’empathie bien plus troublants, créant un climat bien étouffant, imprévisible jusqu’à la dernière ligne. On est souvent secoué par les faits mais aussi par la réflexion que la prose de David impose. Il n’y pas de blanc et de noir, tout est gris, les victimes agissent comme des bourreaux tandis que les prédateurs font preuve d’une intelligence et d’une mansuétude inattendues. On regrettera juste la pauvreté des personnages féminins dans les romans de Joy alors qu’il sait rendre si attachants, troublants ces personnages masculins dépassés par leurs choix foireux à l’instar de grands devanciers comme Larry Brown ou Daniel Woodrell.

“Chaque choix avait des conséquences. Chaque pas qu’il avait fait au cours de sa vie avait mené à ceci. Le destin est un truc marrant, songea-t-il, le fait que les choses pouvaient sembler insignifiantes sur le moment, mais finir par être ce qui anéantirait la vie d’un homme. Il y avait tant de haine dans son coeur, tellement de dégoût, car il n’avait jamais eu les cartes pour remporter une seule main. Il y avait toujours eu deux choix: on pouvait s’allonger et encaisser, ou on pouvait attraper quiconque se trouvait à sa portée et l’étrangler afin de ne pas être le seul à souffrir. Ce choix avait toujours été facile, et sa décision ne fut pas différente à cet instant.”

Magnifique, bien joué David !

Clete.

PS: entretien avec David Joy.

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