Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 1 of 107)

POUR SEUL PARDON de Thierry Brun / Jigal

« Il éteignit le moteur, glissa la clef dans le pare-soleil, et changea de T-shirt, le sien était tâché du sang. Il vit Martin, un grand gars dans la quarantaine, blond et rougeaud, qui aiguisait ses couteaux et l’observait. Il semblait fasciné par les cicatrices qui couturaient les épaules d’Asano. On devinait au moins deux points de sortie de projectiles, dans l’omoplate droite et sous les côtes flottantes, et des vestiges de perforations, entailles plus ou moins profondes. L’une naissait sous l’oreille gauche et ondulait jusqu’aux pectoraux.« 

Asano a un passé bien abîmé de mercenaire en Serbie et d’ex-taulard pendant une douzaine d’années ; son présent dans un hameau vers Senones : une liberté conditionnelle surveillée par les gendarmes du cru. D’homme de main pour braqueurs, il est passé homme à tout faire pour Léon Chevreux.
Les Vosges c’est pas que des forêts sibériennes sur de vieilles montagnes, c’est des usines en friches, des villages déserts, un peu de braconnage et de menus arrangements aussi. Chevreux, l’entrepreneur local qui tient le village avec un sale chantage à l’emploi, Chevreux le fort en gueule à qui tout le monde doit quelque chose s’y connaît plutôt bien en magouilles.

Pour compléter « Pour seul pardon », Élise Chevreux, fille unique du précédent qu’elle ne supporte pas, mais qui tient le même caractère ombrageux.

Pour compléter un peu le portrait d’Asano, Thierry Brun parsème de petits récits fragmentaires, de moments imaginaires ou bien réels, amoureux avec une Béatrice que l’on croisera plus loin ou violents du côté de l’ancienne Yougoslavie.

   —Il a pris des paquets…du produit. Tu vois ?

   Produit. Mot de fic. De Voyou.

   Asano la fit répéter avec la sensation qu’une faille s’ouvrait sous ses pieds.

   Produit.

   Un truc.

   Mots simples d’une densité insupportable.

   Paquets. Produit.

   Truc. 

   Quelques mots qui s’entremêlaient et annonçaient avec une précision absolue une menace vivante et brûlante.

La cargaison qui embrase le roman entame son voyage à Lima au Pérou, arrive en France par Le Havre, prend la route pour les Vosges et se crashe avec l’aide de Chevreux et ses gars.

Le livre se transforme alors en grenade dégoupillée, nous explose dans les mains quand les destinataires, des Nancéiens bien méchants, veulent récupérer leur bien. 


Thierry Brun signe ici un roman aussi sombre et touffu que les forêts vosgiennes, court et nerveux, du genre qui remue bien les tripes. Il ne dit pas tout, c’est à nous de relier ces morceaux, d’imaginer, de combler les trous, il ne s’embarrasse pas non plus à envoyer des punchs lines à chaque paragraphe. C’est direct et efficace.

« Pour seul pardon » passe aussi raide qu’un verre de whisky cul sec.


NicoTag

« The Wagon », de Dinosaur Jr, on y retrouve la même urgence que dans ce roman de Thierry Brun.

RETOUR A BERLIN de Jacques Moulins / Série Noire

“À Berlin, Deniz Salvère dirige une unité européenne antiterroriste qui a récemment mis hors d’état de nuire un groupe de pirates informatiques liés à l’extrême droite slovaque. Quelques mois plus tard, trois individus impliqués dans cette affaire trouvent la mort. Un cahier découvert chez l’une des victimes lance son équipe aux quatre coins de l’Europe pour déterrer d’autres indices et remonter jusqu’aux commanditaires, car les identifier, c’est aussi mettre au jour les méthodes utilisées par l’ultra-droite pour déployer ses tentacules sur le Vieux Continent…”

“Retour à Berlin” est la suite de “ Le réveil de la bête” paru également à la SN en septembre 2020 et qui vient de sortir en folio. On peut très bien ignorer le premier volume et se lancer dans cette nouvelle enquête de cette équipe d’ Europol dirigée par Deniz Salvère vu que de nombreuses pages au début rappellent le passé des personnages mais il me semble qu’il serait plus judicieux de démarrer au début pour être bien accoutumé aux méthodes et à la vie de ces flics de l’ombre qui progressent difficilement, freinés voire bloqués par les législations européennes et les réserves des gouvernements et des polices des états européens incriminés.

“Retour à Berlin » n’est pas une lecture confortable, n’offre pas de péripéties sanglantes ou spectaculaires mais propose une enquête minutieuse où le suspense est toujours présent de manière très pointue. Dans un entretien qu’il nous avait accordé l’an dernier, Jacques Moulins, l’auteur, journaliste, spécialiste des affaires européennes, avait déclaré: “Je m’appuie sur une réalité d’Europol en rajoutant une part de fiction, ainsi que les relations entre ses fonctionnaires et les responsables politiques. J’ai voulu traiter ce sujet car il est d’actualité, relater la relation France-Allemagne, les difficultés de l’Europe en termes de politique et la montée de l’extrême droite… C’est une forme d’avertissement !

Jacques Moulins en remet donc une couche. Il y a un an, peut-être que certains n’avaient pas vu l’actualité, le caractère pertinent d’un tel roman pour la politique de notre pays. Le racket, le chantage, les extorsions, les menaces, les intimidations, la cybercriminalité et les assassinats présents dans cet ouvrage devraient avoir plus d’écho ce coup-ci à quelques mois d’une élection présidentielle en France où l’exemple slovaque des agissements de la Bête dans le roman semblent transposables à la situation française dans un scénario catastrophe.

Nul doute que les résultats du scrutin français nous entuberont une fois de plus mais, au moins, grâce à ce roman, vous saurez, à un moment où les fachos, par deux voix différentes mais par une union dans la doctrine, caracolent dans les sondages comment travaillent les nuisibles et quelles sont leurs stratégies, leurs alliés pour prendre le pouvoir par des voies dites démocratiques.

Urgent et important.

Clete.

DANS L’ETAT SAUVAGE de Diane Cook / Gaïa

Traduction: Marie Chabin

Après une scène inaugurale éprouvante qui en glacera plus d’un, on rencontre Bea, son mari Glen et Agnes leur fille, membres fondateurs de la Communauté, des volontaires sélectionnés et sortis de la société urbaine pour vivre dans une réserve, le dernier territoire naturel intact, « Dans l’état sauvage » donc. Réintroduits comme des loups ou des ours dans les Pyrénées, ils doivent se soumettre aux règles d’un Manuel et aux injonctions d’un bataillon de Rangers présents pour les protéger, les surveiller. 

Et gare à eux s’ils ne respectent pas les règles.
La civilisation telle que nous la connaissons a poussé tous les curseurs au maximum. La Nature à bout de souffle est réduite à l’état de fournisseur de ressources. L’air est vicié et la verdure a disparu, la vie urbaine dans les tours est réservée aux plus fortunés, pour les autres une forme de relégation dans les marges, les sous-sols : le libéralisme poussé à l’extrême.
Les habitants de la Ville, malgré cela, se croient encore increvables alors que leur environnement est exsangue, stérile, en bout de course.

Le roman de Diane Cook a une grande qualité, il fait peur. Ce qu’elle invente est possible, quasi réaliste, ce monde invivable pourrait être le nôtre, il n’y a pas forcément besoin d’une catastrophe pour y glisser. 

   —Il y a d’autres oies ailleurs ?

   Bea supposait qu’il y en avait ailleurs, oui. Pas en Ville, évidemment. Mais à présent, elle n’en était plus si sûre. Qu’en était-il des autres terres lourdement exploitées ? Les villes-serres, les immenses sites d’enfouissemnt de déchets, l’océan d’éoliennes, les Parcelles Forestières, les Parcs de Serveurs. Qu’en était-il des terres depuis longtemps abandonnées ? La Ceinture de la Canicule, les Terres en Jachère, la Nouvelle Côte. Était-il possible qu’elles fussent elles aussi spectaculaires et uniques ? La plupart l’étaient, jadis. Qu’elles puissent l’être encore était difficilement concevable. Bea détestait penser à tous ces endroits, à ce qu’ils avaient été autrefois, à ce qu’ils étaient aujourd’hui. Elle haussa les épaules. 

Après quatre longues années d’errances et d’apprentissages en tout genres, notamment celui de la mort de certains membres, une nouvelle épreuve est imposée au groupe. Se rendre au Relais du Bas, le relais le plus éloigné, sur des terres qu’ils n’ont jamais arpentées, sans laisser de traces de leur passage, ni camper plus de quelques jours au même endroit. Là-bas, leur courrier les attend, et de nouvelles pages du Manuel. C’est une obligation, pas un jeu, pas pour eux en tout cas, même si j’imagine tout à fait l’esprit humain assez tordu pour concevoir une telle expérience, entre la science et Koh Lanta. 

On les voit lutter pour manger, boire, se chauffer, se vêtir. Diane Cook scrute les luttes de pouvoir entre chacun de ses personnages. Ils ne sont pas nombreux mais l’esprit de corps, de groupe est absent, il n’y a que des alliances de circonstances. On assiste à un huis-clos où la haine ne cesse de s’amplifier.

Ils finissent par adopter certains comportements des hardes de cerfs ou des meutes de loups, notamment lors d’une scène fracassante où un homme affaibli est rejeté. Diane Cook décrit bien les sentiments qu’on est prêt à laisser de côté pour se protéger, les barrières mentales érigées pour assurer sa propre survie.

Le récit est centré sur Bea et Agnes. Bea est la porte-parole de la Communauté auprès des Rangers. Elle est venue parce qu’Agnes se mourait de ne plus respirer en Ville. Bea conserve des traits, des comportements d’ex-urbaine, alors qu’Agnes se transforme en chasseuse, en pisteuse, en chef de meute. Elle est un personnage hors normes dans un roman qui l’est tout autant. Comme chez Margaret Atwood ou Ursula Le Guin, il y a une préoccupation féministe durant tout le roman, la place des femmes y est centrale. 

Agnes continuait de trottiner, sûre de sentir les traces sous ses pieds. Elle les percevait comme une chouette repère une souris sous un matelas de feuilles ou un manteau de neige. Et même si ce n’étaient pas les ornières, elle savait qu’ils marchaient dans la bonne direction car malgré toute cette obscurité oppressante, elle avait vu briller les yeux des bêtes. Elle ressentait leur bien-être. Ils étaient en sécurité dans ce couloir. Leurs regards étincelants ne se dérobaient pas. Ils observaient sans peur, d’un air alangui. Leurs oreilles pivotaient mécaniquement, réagissant aux bruits avec la précision d’un réveil, un réveil sans alarme. Agnes se sentait à l’abri. Et par les mouvements souples de ses épaules et son sifflement guilleret, elle s’efforçait de communiquer aux autres ce sentiment.

« Dans l’état sauvage » c’est aussi des paysages vertigineux, du désert de sel aux montagnes boisées, une faune et une flore riches, des ciels à couper le souffle. Diane Cook s’est servie de ses propres séjours plus ou moins longs dans la nature la plus sauvage, en solitaire ou en groupe. Elle marie brillament la dystopie souvent cantonnée à la Science-Fiction au Nature Writing hérité des grands naturalistes américains.

Ce premier roman n’est pas exempt de quelques petits défauts, mais l’autrice réussit, tout au long de ses presque cinq cents pages à maintenir une sacrée tension en racontant la vie de cette équipée aussi hétéroclite qu’isolée du reste monde. Même si elle sème quelques indices, rien ne nous prépare à la mise au tapis finale.

Dans ce genre catastrophiste très en vogue il y a à boire et à manger, « Dans l’état sauvage » est à dévorer !

NicoTag

Pour se remettre de cette lecture aussi palpitante que remuante, « Some kind of peace » d’Olafur Arnalds est idéal.

UN TUEUR SUR MESURE de Sam Millar / Métailié

The Bespoke Hitman

Traduction: Patrick Raynal

La vie de Sam Millar est un véritable roman noir. Le natif de Belfast a passé de nombreuses années dans les geôles britanniques pour ses activités au sein de l’IRA. Il a connu aussi les cellules américaines suite à sa participation au braquage de la Brink’s à Rochester dans l’état de New-York, un hold-up spectaculaire qu’il raconte dans “On the Brinks”. 

Forcément, ses expériences douloureuses donnent du crédit à ses écrits postérieurs. Il a bien connu la pègre, il connaît bien les acteurs des guerres irlandaises, les deux se confondant parfois… les romans de Sam Millar déménagent… tout comme lui d’ailleurs qu’on voit débarquer chez Métailié après de nombreuses années au Seuil. 

“Braquer une banque à Belfast le jour d’Halloween déguisés en loups semblait être une bonne idée. Se rendre compte que le coffre avait été vidé avant leur arrivée, un peu moins. Mais voler une mallette à un client de la banque qui leur avait gentiment suggéré d’aller se faire voir, c’était signer leur arrêt de mort.” 

Quand on lit un roman espagnol, c’est souvent la guerre civile qui remonte, avec les Argentins c’est la dictature deux fois sur trois et avec l’Irlande, très souvent leurs guerres qui semblent parfois moyenâgeuses vues de l’extérieur. Et forcément, on n’y coupe pas avec un auteur originaire de Belfast écrivant dans son théâtre natal. Les “Three Stooges”, comme les affuble Millar, n’auraient pas dû et ne l’auraient pas fait s’ils avaient su. Mais, c’est trop tard, et en plus de la police, ils ont au cul une fraternité très susceptible et voulant conserver des statuts qu’elle considère quasiment de droit divin.  

On se serait très bien contenté d’une simple histoire criminelle agrémentée de l’humour noir de Sam Millar mais on a finalement droit à un jeu de massacre parfois très dur comme le premier chapitre particulièrement crispant le laisse présager. Millar ne crée pas particulièrement d’empathie pour les trois abrutis malchanceux mais laisse la porte entr’ouverte à un certain goût pour le sadisme tant certains méchants sont des artistes du supplice, voire des esthètes passant malgré eux de la torture mentale à une pratique beaucoup plus physique.  

Le roman est très addictif, dérangeant parfois, un vrai bouquin noir animé par un fighting spirit irlandais particulièrement réjouissant.  

Clete. 

LES RÊVES QUI NOUS RESTENT de Boris Quercia / Asphalte.

Traduction: Isabel Siklodi et Gilles Marie

“Natalio est un classe 5, les flics les plus méprisés de la City, chargés d’éliminer discrètement les dissidents. Suite à un accident, il doit se procurer un nouvel « électroquant », robot d’apparence plus ou moins humaine qui lui sert d’assistant. Fauché, il se rabat sur un vieux modèle bas de gamme qui se distingue rapidement par l’inquiétante étrangeté de ses expressions et de ses réactions. Mais Natalio n’a pas le temps de s’interroger sur ces anomalies : il a un nouveau cas à résoudre. Une intrusion a eu lieu dans une de ces usines à rêves où se réfugient tant d’habitants de la City pour échapper à leurs vies misérables. Et des résultats lui sont demandés au plus vite…”

Boris Quercia est l’auteur d’une trilogie magistrale autour d’un personnage de flic Santiago Quiñones, sévissant, dans les affres de l’alcool et de la came, à Santiago du Chili et dont le second volume, “Tant de chiens” fut récompensé du grand prix de la littérature policière en 2016. Chez les lecteurs fidèles, la disparition de Santiago, cabossé et usé, fut un choc en même temps qu’un sujet d’inquiétude. Quel serait le futur de l’auteur, visiblement lassé de raconter la délinquance chilienne?

Dès les premières lignes de “les rêves qui nous restent”, on est très vite rassurés même si Quercia change d’univers littéraire en passant à de la SF qui parfois inquiète le lecteur pur et dur de polars. Son nouveau héros, Natalio est aussi un flic, aussi triste, solitaire et désespéré que Santiago, les médocs, la came et l’alcool en moins… d’où aussi un plus grand  discernement vis à vis des événements terribles qui l’entourent.

L’éditeur souligne que Quercia nous projette dans un futur digne d’un Philip K. Dick et cela est très rassurant pour les non adeptes de la SF, les univers créés par Dick étant souvent très proches du nôtre, facilement compréhensibles, assimilables sans migraine. D’un autre côté, les termes cités par l’éditeur sont peut-être un peu ambitieux, Quercia se contentant de créer un théâtre très proche du “Blade Runner” de Ridley Scott, auquel, il a ajouté certains éléments marquants des films “Soleil vert” de Richard Fleischer et “New York 1997 de John Carpenter. Tout cet environnement très connu de tous permet à Quercia de faire l’impasse sur des descriptions et des explications qui ralentiraient le récit et autorise le lecteur à se créer un peu son propre décor, ses propres images. Déjà, dans sa première trilogie, les éléments sur la ville étaient bien souvent négligés, on est donc en terrain connu, Quercia voulant juste créer une ambiance de doute, de peur, d’angoisse très funeste autour de son héros. L’intrigue policière n’est pas réellement frappante, l’histoire se contentant essentiellement de bien suivre les pérégrinations du chemin de croix de Natalio comme autrefois avec Santiago. 

Boris Quercia est le genre d’auteur qui vous attrape dès le début d’un roman pour vous abandonner décomposé à la dernière ligne. L’écriture de Quercia, toute simple, toute ordinaire est néanmoins une arme de destruction massive de tout premier plan puisque on s’engage très rapidement aux côtés de ce flic qui lutte pour sa survie. Par rapport à ses derniers écrits, il faut aussi noter que l’affectivité est surdéveloppée dans le sens où Boris Quercia, et ce n’est pas une mince affaire, arrive à créer de l’empathie voire de la tendresse pour une machine, un robot…

Les fans de Quercia et de Santiago Quiñones bien sûr replongeront avec délice dans ses univers glauques où chacun tente de survivre et les nouveaux lecteurs comprendront très vite que la SF est juste un support pour créer un cadre noirissime dans lequel se débat un Natalio au bord de l’abîme et qu’on suit jusqu’au bout de l’ignominie.

Béton!

Clete.

LE SNIPER, SON WOK ET SON FUSIL de Chang Kuo-Li / Série Noire

Traduction: Alexis Brossollet.

“À Taïwan, le superintendant Wu doute du suicide d’un officier du Bureau des commandes et acquisitions de l’armée. Un deuxième cadavre d’officier, rejeté par la mer sur la plage des Perles de sable, renforce son intuition.

À Rome, le tireur d’élite Ai Li, dit Alex, s’apprête à dégommer un conseiller en stratégie du président taïwanais sur ordre des services secrets. Mais au dernier moment, tout capote et, menacé, il s’enfuit à travers l’Europe.

De retour à Taipei, Alex croise le chemin de Wu, qui, aidé par son fils hacker en herbe, persiste à enquêter malgré les ordres venus d’en haut. Apparemment, tous deux ont la même personne pour cible…

Sous le signe du riz sauté, la spécialité d’Alex quand il n’est pas en mission, un thriller à cent à l’heure, plein d’humour et gourmand.”

Depuis quelque temps, les éditeurs en quête de nouvelles voix, de nouveaux territoires et horizons partent à l’est: l’Europe bien sûr, la Russie mais aussi l’Asie avec en particulier le Japon et la Corée. La SN a déjà emprunté le même chemin avec des auteurs russes et innove en nous proposant un polar venu de Taïwan.

Alors, évidemment, l’exotisme est là même si le roman débute en Italie et se promène parfois en Europe notamment à Prague. Même si l’attrait d’une nouvelle culture, de nouveaux comportements est intéressant, le lecteur demande néanmoins une intrigue qui fonctionne et ce roman en propose une d’emblée avec un premier chapitre assez virtuose, suivant Alex un tueur dans ses opérations d’infiltration et de camouflage. Parallèlement, une investigation se développe avec Wu sur l’île tant convoitée par la Chine ces derniers temps.

Peu de temps morts dans cette intrigue où l’humour est aussi très présent, des personnages intéressants pour une intrigue qui paraît parfois d’un joli vintage, rappelant un peu les romans de Robert Ludlum. Mais si on part très loin en Orient, on revient aussi chez nous en fait avec ce qui est une version imaginée par l’auteur de la fameuse affaire de la vente des frégates à Taïwan par la France au début des années 90.

Pas le polar de l’année certes mais très sympa.

Clete.

SHUGGIE BAIN de Douglas Stuart / Editions Globe.

Traduction: Charles Bonnot

« La route rétrécit encore et les derniers jardins manucurés disparurent pour de bon. Derrière un bosquet d’ifs morts, une lande marécageuse s’ouvrit de part et d’autre de la route. Des monticules marron, des broussailles et des ajoncs meublaient ce vide infini. De vilains ruisseaux rouille serpentaient dans les prés et de la mauvaise herbe brune poussait de chaque côté des clôtures, essayant de reconquérir le chemin plein d’ornières et Pit Road. La route était quant à elle recouverte de poussière de charbon dans laquelle le taxi laissait des traces comme dans un négatif de neige fraîche.« 

En 1992 Shuggie Bain, 15 ans, vit seul dans un meublé, on fait connaissance dans un rapide premier chapitre, puis l’histoire fait un demi-tour 10 ans avant, et nous remontons les années 80 pendant presque cinq cents pages .
Douglas Stuart est natif du Glasgow où se déroule « Shuggie Bain ». Il connait bien Sighthill, Pithead et l’East End, les quartiers où vivent ses personnages, il y a grandi.

On pense au tableau qu’Alan Parks a commencé avec « Janvier noir », mais si on veut vraiment se faire une idée précise on peut aller voir du côté de Raymond Depardon. En 1980, le Sunday Times Magazine lui commande un reportage sur la ville écossaise mais, finalement, ne le publie pas. Ses photos, publiées pour la première fois en 2016, illustrent parfaitement « Shuggie Bain ».
Comme dans le livre du photographe, le décor est gris-marron, cette indéfinissable couleur de la misère ; Glasgow, ancienne ville industrielle, réduite à un squelette lessivé par la pluie.
Ils sont nombreux les Britanniques à nous avoir rapporté les affres du thatchérisme, que ce soit à Manchester, Leeds, ou Sheffield ; romanciers, musiciens ou cinéastes. Douglas Stuart, lui, ne parle pas de politique, il nous raconte les conséquences. 


« Agnes était assise, le dos droit, dans le fauteuil près de la fenêtre et regardait la rue. Des hordes de gamins jouaient dehors mais Shuggie n’en faisait pas partie. A dix heure et demie son ménage et son maquillage étaient faits, et bien qu’elle ne comptât pas sortir elle mit son pull décolleté et une jupe grise moulante. Elle buvait sa vieille bière en se demandant où son fils se cachait pour écahpper à son enfance. » 


L’histoire tourne autour de Shuggie et Agnes, sa mère, peu à peu leur monde se délite. Les départs plus ou moins volontaires des autres personnages, tous douloureux de toute façon. 

Elle qui se rêve Liz Taylor, tourne à la bière et à la vodka, tellement dépendante qu’elle est prête à tout pour une canette, tourne méchante, sombre dans l’acrimonie jusqu’à détester ses enfants affamés.
Le pire étant pour Shuggie, qui non seulement vit dans un enfer en essayant de sauver sa mère, doit aussi composer avec la cruauté des autres, enfants et adultes. Il découvre son homosexualité sans vraiment comprendre, et cette différence est insupportable pour les autres. Ce qui lui vaut des insultes, des bousculades et des cassages de gueule.

Plus on avance dans le roman plus on s’enfonce dans le sordide, plus les épaules de Shuggie ploient sous la misère de sa condition de gosse délaissé par tous, avec une mère alcoolique au dernier stade. C’est déprimant, ça picole en permanence, les hommes sont brutaux, les femmes violentées, les enfants laissés sur le côté dans le meilleur des cas. L’amitié ou l’amour n’existent pas, ou presque, un peu dans les première et dernière parties en 1992.

Douglas Stuart est cru dans son roman, il montre sans fausse pudeur les ravages de l’alcool, sur la personne qui boit mais également sur l’entourage ; Agnes siphonne plus qu’elle ne boit, les plus âgés des enfants font leurs valises, les amis ne sont que des profiteurs du corps d’Agnes, quant à son mari… Le tableau n’a rien d’idyllique, sauf qu’il y a Shuggie. Jamais il ne renonce à aider, soigner, ramasser celle qu’il aime éperdument. Il tente tout ce qu’il peut pour qu’elle continue les réunions aux Alcooliques Anonymes, pour éviter qu’elle ne glisse chaque jour un peu plus dans les bouteilles et les canettes. Il l’entoure d’un amour infini.

Ce livre, en plus d’être un véritable page turner, est un cœur battant, aussi vivant que Shuggie. Douglas Stuart signe un roman, sombre, noir comme le charbon et les terrils de Pithead, mais surtout un livre qui mérite la pleine lumière.

NicoTag


La scène musicale de Glasgow est vivace. Au début des années 90, Shuggie a probablement entendu parler de Teenage Fanclub, groupe glaswegian, comme lui.

LE CERCUEIL DE JOB de Lance Weller / Gallmeister

Job’s Coffin

Traduction : François Happe

Il y a quatre ans, je chroniquais sur le même blog la parution du deuxième roman de Lance Weller (Les marches de l’Amérique, éditions Gallmeister) et tentais de partager mon admiration pour son texte, son style et la puissance narrative qui s’en dégageait. Son retour ne pouvait donc qu’être accueilli par un vif intérêt. Le cercueil de Job paraît d’ailleurs en avant-première dans les librairies françaises, signe que depuis Wilderness (éditions Gallmeister, 2013), cet auteur américain a su se faire apprécier par un public national.

« Alors que la Guerre de Sécession fait rage, Bell Hood, jeune esclave noire en fuite, espère gagner le Nord en s’orientant grâce aux étoiles. Le périple vers la liberté est dangereux, entre chasseurs d’esclaves, combattants des deux armées et autres fugitifs affamés qui croisent sa route. Jeremiah Hoke, quant à lui, participe à l’horrible bataille de Shiloh dans les rangs confédérés, plus par hasard que par conviction. Il en sort mutilé et entame un parcours d’errance, à la recherche d’une improbable rédemption pour les crimes dont il a été le témoin. Deux destinées qui se révèlent liées par un drame originel commun, emblématique d’une Amérique en tumulte. « 

Lance Weller pétrit à nouveau l’argile qu’il affectionne, l’histoire des Etats-Unis dans la seconde partie du XIXe siècle, et notamment la Guerre de Sécession qui semble le fasciner. Deux affrontements armés historiques du conflit bornent son récit : la bataille de Shiloh (avril 1862) et la prise de Fort Pillow (avril 1864), événement militaire de faible envergure mais qui a laissé des traces polémiques : les Confédérés sous le commandement de Nathan Forrest auraient délibérément massacré une bonne partie des soldats noirs qui défendaient la position, qui servait aussi d’aimant à une population d’esclaves en fuite. 

Une fois encore, Lance Weller s’intéresse à la violence congénitale de l’histoire américaine, au travers de destins individuels. Il semblerait que celui de Jeremiah Hoke fût d’errer : jeune après avoir fui le foyer et son père, violent, haineux et raciste ; adulte après la bataille de Shiloh qui fait de lui un mutilé désabusé. L’homme est en fait rongé par ses secrets, dans son crâne des actes et images terribles dont il a été le témoin actif, qui le lient à un épisode de la vie de Bell Hood, jeune esclave traumatisée en fuite. L’adolescente fait de son évasion l’ultime geste pour s’élever et dépasser le rang de bétail humain qu’on lui a assigné depuis sa naissance. Une force morale lui fait espérer qu’elle pourra toucher la liberté. Mais c’est un chemin difficile, dangereux. Les compagnons masculins (Dexter, puis January June) qui marchent à ses côtés semblent physiquement plus aptes à résister aux embûches et agressions mais doivent reconnaître la supériorité de la volonté, parfois naïve, de Bell Hood. Le point culminant dramatique du roman, autour de Fort Pillow, est un rendez-vous manqué, en tout cas boîteux, avec la réparation. Particulièrement mises en exergue dans Le Cercueil de Job sont la folie et l’horreur racistes dont, hélas, l’Amérique n’a pas encore totalement soldé l’héritage.

Se plonger dans le texte de Lance Weller (et le travail de son traducteur, ne l’oublions pas), c’est encore se confronter à une puissance sémantique rare. Elle ne fait pas que des adeptes, notamment quand elle s’attarde à la description, mais elle donne une énergie unique à des scènes de mouvement, même ténu. Des soldats qui s’éveillent avant l’assaut, des combats, une chaîne d’esclaves fugitifs capturés ou raptés… Ma seule réserve sur le roman, au final, concernera sa construction. Il y a un choix d’analepses et d’inserts divers qui pourrait affaiblir l’inexorabilité du récit. Cela ne dérangera peut-être que moi.

Discrètement, Lance Weller développe son art en nous proposant une histoire à la fois cruelle et émouvante.

Paotrsaout

SIDÉRATIONS de Richard Powers / Actes Sud

traduction: Serge Chauvin

“Depuis la mort de sa femme, Theo Byrne, un astrobiologiste, élève seul Robin, leur enfant de neuf ans. Attachant et sensible, le jeune garçon se passionne pour les animaux qu’il peut dessiner des heures durant. Mais il est aussi sujet à des crises de rage qui laissent son père démuni.

Pour l’apaiser, ce dernier l’emmène camper dans la nature ou visiter le cosmos. Chaque soir, père et fils explorent ensemble une exoplanète et tentent de percer le mystère de l’origine de la vie.

Le retour à la “réalité” est souvent brutal. Quand Robin est exclu de l’école à la suite d’une nouvelle crise, son père est mis en demeure de le faire soigner.

Au mal-être et à la singularité de l’enfant, les médecins ne répondent que par la médication. Refusant cette option, Theo se tourne vers un neurologue conduisant une thérapie expérimentale digne d’un roman de science-fiction. Par le biais de l’intelligence artificielle, Robin va s’entraîner à développer son empathie et à contrôler ses émotions.

Après quelques séances, les résultats sont stupéfiants.”

Bien évidemment ce roman ne se situe pas dans les univers du polar ou du noir. Néanmoins, si vous avez lu “ Le Temps où nous chantions”, Richard Powers n’est plus un inconnu pour vous et ses parutions, même si vous ne les lisez pas toutes, sont certainement dignes d’intérêt.

En ce qui me concerne, quels que soient les divers sujets abordés, souvent scientifiques, les bouquins de Powers me marquent durablement, me rappellent aussi que, pendant la lecture, à quelques moments, je me suis senti un peu moins bête. Pas longtemps je le concède… Quand Powers s’attaque à un sujet, que ce soit le chant choral ou des thématiques scientifiques explorant les relations entre physique, génétique et technologie, il l’explore très profondément pour en sortir la sève permettant au béotien de comprendre certains phénomènes, de suivre une histoire qui demande souvent une grande implication du lecteur.

Dans “Le dilemne du prisonnier”, Richard Powers avait déjà traité la relation père/fils, mais ici il intimise beaucoup plus le rapport entre un enfant qui perd peu à peu pied en société et son père détruit parce qu’il n’arrive pas à redonner vie et confiance à son enfant. Il y a des côtés charmants rappelant parfois “Le petit prince”, mais le monde est cruel, très cruel avec ceux qui ne rentrent pas dans la norme. 

“Sidérations” est certainement le roman le plus abordable de l’oeuvre de Richard Powers et ceci de façon totalement délibérée, je pense, afin de toucher un public plus large et de faire comprendre une fois de plus le mal que l’humanité fait à la planète, une sorte de réplique à “L’arbre-monde”, son prix Pulitzer de la fiction 2019.

L’histoire, très touchante, se termine dans des pluies de Perséides de larmes…

Clete. 

MON FRÈRE ROBERT JOHNSON de Annye C. Anderson / Rivages Rouge.

Brother Robert: Growing Up with Robert Johnson

Traduction: Nicolas Guichard

Annye C. Anderson, demi-sœur de Robert Johnson, a côtoyé le bluesman pendant de nombreuses années, durant sa jeunesse. Elle en livre, tout au long des pages de cet ouvrage, un portrait intime absolument inédit, truffé d’anecdotes et de détails sur sa famille, sur ses nombreuses influences, ses goûts culinaires ou vestimentaires, et bien sûr ses performances musicales, dans la région du Delta, et surtout du côté de Memphis, la ville où il habitait.

Beaucoup de monde connaît Robert Johnson. Sa musique tout du moins. Pour le reste, de l’être humain derrière la musique on ne connaît que le mythe et les légendes propagées au fil des années. Parfois même, on est familier du mythe sans jamais en avoir entendu la musique. Il serait celui qui a  pactisé avec le Diable pour acquérir son incroyable talent de guitariste. Une histoire sans cesse ressassée. Une histoire parfaitement vendeuse. A cela s’ajoute une mort dont on ne connaît pas les détails, à 27 ans en plus… Vous voyez où je veux en venir ?

De prime abord, quand j’ai entendu parler du bouquin, cela m’a tout de suite intrigué tout en me laissant imaginer le pire. Qu’un membre de la famille de Robert Johnson décide de raconter son histoire plus de 80 ans après sa mort, une demi-sœur qui plus est et âgée de 93 ans (12 ans à la mort de Robert Johnson), il y a de quoi avoir quelques doutes quant à la légitimité de la démarche. 

Le récit d’Annye C. Anderson est divisé en deux parties. Dans la première, elle nous raconte essentiellement son enfance durant laquelle elle côtoiera son demi-frère Robert Johnson, qu’elle n’hésite pas à appeler « brother ». C’est par le prisme de son enfance à elle qu’elle nous présente Robert. Sa mémoire est solide. Ses souvenirs ne manquent pas. Si ce sont parfois des souvenirs d’enfants qui peuvent paraître anecdotiques, ils contribuent à contextualiser la vie telle qu’elle était à cette époque : pauvre ou très modeste, tirant sa plus grande force de la famille ainsi que de la communauté environnante et toujours conditionnée par le comportement des blancs à l’égard des noirs. Tel que le souligne Annye C. Anderson : « Il faut savoir qu’aux Etats-Unis, il n’y a qu’une seule et même région et il s’agit du Sud. ». Durant les douze premières années de sa vie, Robert Johnson est pour elle un frère sans histoires, apprécié et attentionné, bon musicien, qui bourlingue de temps en temps mais retrouve toujours le chemin du foyer familial. Un être humain bien plus simple que le mythe que l’on a fait de lui. Il n’est alors pas une star. Le fait d’avoir gravé sur disque quelques chansons semble ne rien bouleverser de son vivant. Si des détails manquent parfois, car Annye C. Anderson n’hésite pas à souligner qu’elle ne le tenait pas en laisse, rien ne permet de douter de l’exactitude de son propos.

La deuxième partie débute bien après la mort de Robert Johnson. Comme beaucoup de bluesmen noirs américains de cette époque, leur musique à parfois voyagé à leur insu et à celle de leurs proches. L’explosion du blues en Angleterre dans les années 1960 aura contribué à faire connaître quantité de bluesmen américains, qui mettront du temps à le découvrir et qui parfois, pour diverses raisons, ne toucheront pas du tout, ou qu’en partie, ce qui leur était dû financièrement parlant. 

C’est à partir de là que fut vraiment vendu au Diable l’âme de Robert Johnson. Des blancs, peu scrupuleux et bien au fait de cette situation, décidèrent alors d’exploiter tout ce qui était exploitable de la part de ces bluesmen ou de leurs proches, voire de s’improviser ayant-droits en soumettant leurs victimes à des procédures légales trop lourdes financièrement ou encore en les perdant carrément dans des rouages parfois complexes à comprendre quand on n’est pas du métier, bien entendu avec l’appui d’une « justice » favorisant rarement les noirs. Annye C. Anderson sera contrainte de dédier le reste de sa vie à récupérer ce qui était dû à sa famille, avec une détermination sans faille, mais en vain. Pour citer à nouveau ses propos : « Mais il y en a d’autres et il y en aura toujours : des Blancs qui ne nous connaissent pas et pensent qu’on leur appartient. »

Ce que permet Mon frère Robert Johnson : dans l’intimité de la légende du blues, c’est de démythifier le musicien et de l’ancrer dans le réel, ainsi que d’honorer sa mémoire, avant que plus aucun de ses contemporains ne soit en capacité de le faire. Il n’est pas ici question de journalisme de précision que l’on explore en quête de mille et un détails, mais d’un court récit, pertinent, imparfait, mais bel et bien légitime. 

Brother Jo.

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