Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Auteur : clete (page 1 of 82)

LA MEUTE de Thomas Bronnec / EquinoX / Les Arènes.

On avait beaucoup aimé “Les initiés” et “En pays conquis” et c’est avec un plaisir non feint que l’on retrouve Thomas Bronnec qui a changé d’éditeur mais dont le talent reste intact pour le plaisir des amateurs d’une littérature qui cogne, sans compromission, là où ça fait mal, un peu comme Dominique Manotti ou DOA. On est ici dans le Noir mais très loin du polar, c’est peu démonstratif mais très explosif, dangereux.

Les Initiés, parus en 2015, illustraient le pouvoir de la finance et son impact sur la vie politique. En pays conquis, paru en 2017, trois mois avant l’élection présidentielle, mettait en scène le pouvoir de l’ombre, celui des conseillers qui gravitent autour des hommes et des femmes politiques, jusqu’à faire basculer le destin d’un pays. La meute s’attache à évoquer la relation de fascination et de haine entre le pouvoir politique et le pouvoir médiatique, dans un société transformée par les réseaux sociaux et les mouvements #MeeToo et #BalanceTonPorc.” déclare Thomas Bronnec dans une note de lecture. On est donc sûr maintenant que le Brestois s’attache bien à une uchronie politique de longue haleine, roman après roman. Il serait vain d’espérer y rencontrer Macron ou les membres de l’actuel gouvernement. On n’est pas dans le racolage ici, d’autres ne se sont pas gênés… Chaque roman de Thomas Bronnec analyse, ausculte, dissèque, un aspect méconnu de la vie politique française en partant d’une situation fictive créée par l’auteur: la finance puis les conseillers dans les deux premiers romans et le pouvoir médiatique, entre autres, avec “la meute”, roman de grande portée.

“Un vieux président défait qui n’arrive pas à décrocher et prépare son retour à l’occasion des prochaines élections : François Gabory. Face à lui, Claire Bontems, une jeune ambitieuse qui, profitant du vide politique dans une France qui a voté pour la sortie de l’Union européenne, tente de faire main basse sur la gauche radicale en passant par-dessus les appareils politiques, aidée par Catherine Lengrand, la soeur de François Gabory.”

François Gabory et Claire Bontemps sont les deux visages opposés d’une gauche qui tente de prendre le pouvoir. D’un côté le vieux socialiste qui s’est facilement accommodé du libéralisme, vieux baron, ancien président, suzerain d’un monde où le droit de cuissage était légitimé, sorti gagnant  du parcours ad hoc: sciences po plus ENA, légitimé par ses pairs… De l’autre, une quadra, éclose loin du sérail, apôtre d’une gauche dure égalitaire, loin des appareils des partis. “Elle est excellente parce qu’elle est divertissante. C’est une héroïne de la téléréalité. Elle en a la blondeur et le QI, elle en a le physique et le parler. elle est en phase avec l’époque.” Deux visions de la politique vont s’affronter, deux façons de vivre, de penser, deux mondes: les salons cossus de Gabory et les réseaux sociaux de Bontemps. Dès le début de l’affrontement entre les deux candidats, l’auteur s’attache à montrer le microcosme de chacun, les sentiments, les hésitations et les certitudes, les alliés politiques, les journalistes inféodés ou ralliés, le grand cirque à venir est finement préparé.

 Et puis ça tombe… La rumeur naît, insignifiante, inaudible au départ et puis de plus en plus accessible par les réseaux sociaux. Personne ne croit à son pouvoir ravageur, à sa crédibilité et pourtant…elle va mettre le feu. La rumeur comme instrument politique majeur, dans la réalité aussi, il va falloir s’y faire. L’instrumentalisation des médias, l’influence des électeurs, les fake news, des techniques qui ont, semble-t-il, été déjà testées pour l’élection de Trump et pour le référendum du brexit sont ici évoquées, montrées, expliquées dans une fiction qui fait froid dans le dos,miroir horrible de notre réalité. “Les réseaux sociaux ont fait changer ces rumeurs de dimensions. Avant, elles finissaient par s’envoler et se perdre dans le temps qui passe. Maintenant, le fait de les voir écrites, ou pire de voir des images qui semblent les confirmer, le fait qu’elles puissent se diffuser aussi largement et aussi facilement, tout cela ne laisse aucune chance à la victime. Qu’elle garde le silence ou qu’elle démente, ça ne change pas grand chose.

Un peu comme dans l’air de “la calunnia”  du divin Rossini, le roman progresse sous la forme d’un magistral crescendo mariant à la perfection le public et l’intime. Mais cet hallali, cette curée, ce deguello ne sauraient suffire pour présenter le roman. La mère, la groupie, la candidate, l’épouse, la soeur, l’amie, la conseillère, la technocrate, la journaliste autant de femmes racontées et qui seront les réels dangereux détonateurs d’une intrigue très, très pointue.

Puissant, militant et important.

Wollanup.

PS: entretien avec l’auteur en cours de réalisation.


MON AMÉRIQUE À MOI / Antoine Chainas.

Antoine Chainas est un auteur de Noir de qualité édité par la SN. Ses romans glaçants tranchent avec la gentillesse de l’homme. Dans son vertigineux dernier roman, « Empire des ténèbres« , il fait la part « moche » aux USA. Egalement traducteur, on lui doit les versions françaises de Matthew Stokoe, Patrick Hoffmann et Frank Bill entre autres. Il nous fait cadeau de son Amérique sans filtre et passionnante. Merci Antoine !

    Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Aucune attirance. Une méfiance instinctive plutôt, pour une société foncièrement violente dans les rapports sociaux qu’elle instaure ; une société où l’exercice vénal du pouvoir, l’usage constitutionnel des armes, la gestion capitaliste de toutes les ressources, l’hédonisme absolu qu’elle érige sous couvert de libéralisme,  le dynamisme prédateur et l’abjecte démocratie qu’elle projette rencontrent leur accomplissement le plus abouti… Les USA ne sont pas uniquement réductibles à ces dimensions, j’en conviens, mais j’ai toujours été plus anglophile qu’américanophile. Définitivement.

    Une image

Nighthawks, d’Edward Hopper ou la grande misère affective, le calme intemporel dans lesquels pourrait baigner n’importe quelle brasserie au cœur de la nuit. Une certaine représentation de l’inévitable théâtralité de l’existence.

    Un événement marquant

Martin Luther King. La marche sur Washington en 1963, le discours au Lincoln Memorial, qui conduiront au Civil Rights Act et au Voting Rights Act

    Un roman

  Je pourrais répondre comme Aurélien Masson : Le postier ou Demande à la poussière. Nous avons en partie la même culture et ces romans ont sans doute nourri une grande partie de nos fantasmes juvéniles et littéraires. L’imaginaire qu’ils ont forgé – et forgent encore chez la jeune génération – s’inscrit presque en parallèle de la vision que l’impérialisme promeut, en ce sens qu’il s’abreuve à la même source : le rêve. Par souci de diversité, je vais citer le troisième larron responsable de cette iconographie du désastre : Hubert Selby et Last exit to Brooklyn.

    Un auteur

 Harry Crews, parce que j’y reviens toujours. Sa force, sa fausse simplicité, l’évidence de sa réflexion et l’authenticité de son écriture demeurent pour moi une source constante d’étonnement. La tendresse impitoyable avec laquelle il rend humanité aux personnages monstrueux tient pour moi du prodige. J’ai repensé encore récemment à son article sur Charles Whitman (auteur du massacre d’Austin en 65, perpétré depuis une tour d’observation), et à la manière dont il inverse totalement le point de vue moral, permutant la focale d’un fait divers par ailleurs horrifiant.  « All over the surface of the earth where humankind exists men and women are resisting climbing the tower. All of us have our tower to climb. Some are worse than others, but to deny that you have your tower to climb and that you must resist it or succumb to the temptation to do it, to deny that is done at the peril of your heart and mind. » L’article s’appelle Climbing the tower, il est disponible sur Internet. 

    Un film

Taxi driver, sans doute. Un film non sur la violence mais sur la solitude nue – qui est aussi une forme de violence, je le concède. Scorsese réussit l’alliance parfaite entre l’aspect cinéma-vérité et la stylisation extrême.  L’ultime plan du film, l’hésitation de Robert De Niro lorsqu’il regarde dans son rétroviseur, constitue à mes yeux une sorte d’allégorie : l’hubris de l’Amérique, que l’on peut croire domestiqué, est toujours latent, prêt à ressurgir à la moindre occasion. La critique est féroce, l’interprétation magistrale.

    Un réalisateur

 Frederick Wiseman. Probablement l’un des derniers géants qui ne se soit jamais trompé. Sa science du cadrage et de la temporalité est sans égal, son propos sur la société à laquelle il appartient, sur les institutions qui l’irriguent et sur les humains qui la peuplent s’avère limpide.  Non seulement la narration refuse la frénésie de l’époque, mais l’absence radicale de voix-off et de commentaire – pour ne pas dire de bavardage – laisse le spectateur libre de réfléchir par lui-même. Par les temps qui courent, ce parti-pris est pour le moins appréciable. Une remarque au passage : le monsieur a quatre-vingt-neuf ans et il poursuit son œuvre.

    Un disque

Metal Machine Music, de Lou Reed. Celui-là aussi, j’y reviens sans cesse, même si Reed a signé un nombre dément d’albums mémorables, de Berlin à Songs for Drella, où la simplicité ne nuit jamais à la force évocatrice, bien au contraire. Qui peut se targuer d’avoir écrit, à vingt-trois ans, en plein flower power : « I have made very big decision, I’m goin’ to try to nullify my life » ?

    Un musicien ou un groupe

Dans la logique de ce qui a été dit précédemment, le Velvet Underground : chaotique, tendre, lumineux, toxique, urbain, pionnier, destructeur, expérimental, libérateur, frustrant, concis, inventif, misérable, ahurissant, grandiose, sinueux, électrique, maniaque, humain, déprimé, cynique, voyou, ambitieux, tétanisé, brillant. What else ?

    Un personnage de fiction

 Ignatius Reilly, l’incroyable – et hilarant – contempteur de la modernité dans La conjuration des imbéciles (John Kennedy Toole), qui vomit littéralement ses contemporains. Ou bien  Peter Mickelsson, le professeur de philosophie halluciné et paranoïaque de La symphonie des spectres (John Gardner). Mon cœur éperdu entre deux passions demeure suspendu, comme dirait Boileau. 

    Un personnage historique

 Henry David Thoreau, un peu abusivement rattaché au mouvement écologiste et à la désobéissance civile, mais en qui je vois l’un des plus beaux héritiers de Rousseau : celui des Rêveries, mais également l’auteur des Fondements de l’inégalité.

    Une personnalité actuelle

Donald Trump, évidemment. Son outrance, son absence de surmoi, la brutalité presque animale avec laquelle il s’inscrit dans le monde reflètent d’une façon douloureuse l’air du temps, ou plutôt – augure plus sinistre – l’air de celui qui s’annonce. Je crois beaucoup à la notion de « part maudite », que Georges Bataille définit schématiquement comme l’énergie excédentaire que l’être humain doit dilapider sous diverses formes, mais en particulier dans la consumation morbide. Trump, comme d’autres dirigeants, devient l’incarnation, l’outil des peuples par lesquels ce besoin cyclique de céder à l’entropie s’exprime.

    Une ville, une région

Au panthéon de mes fantasmes figure le Nouveau-Mexique, et spécialement les environs d’Albuquerque qu’Howard McCord évoque dans En marchant vers l’extrême (et où l’on a accessoirement tourné une partie des séries Invaders et Breaking bad). « Regarder avec les pieds, marcher avec les yeux ». J’ai la chance inouïe d’habiter près du Mercantour et du Verdon, où, toute proportion gardée, nous avons d’époustouflants espaces minéraux, vertiges de roches sédimentaires, désolations de schistes… La pratique du vide, promesse plénitude et de fuite, de légèreté et de néant, j’ai la prétention de m’y adonner lorsque mon corps plaintif m’en laisse la possibilité.

    Un souvenir, une anecdote

Aucun. L’ Amérique est une illusion, une utopie, un cauchemar. Que faut-il en attendre sinon une impression qui se fanerait en idées, un errement de la perception dont le parfum s’exhalerait à la première rencontre ?

    Le meilleur de l’Amérique

Woody Allen, McDonald’s, Arnold Schwarzenegger, Emma Stone et Mickey.

    le pire de l’Amérique

Woody Allen, McDonald’s, Arnold Schwarzenegger et Mickey. Je sauve Emma Stone.

    Un vœu, une envie, une phrase

Reviens, Barack !

Entretien réalisé par mail les 10 et 11 octobre 2019.

Wollanup.


LE FRACAS D’UNE VAGUE de Mark SaFranko / Kicking Records

Pour les aficionados de Mark SaFranko, ces derniers mois ont marqué le retour de l’auteur américain en version française. Les éditeurs La dragonne et Inculte ont en effet publié (ou republié) trois romans, dûment chroniqués par Nyctalopes.  L’inventaire serait toutefois incomplet si nous n’y ajoutions pas Le fracas d’une vague, une compilation littéraire de nouvelles et poèmes en prose, suivis d’un entretien récent avec l’auteur. Il est vrai que Kicking Records est plus connu sans doute comme un label dédié au rock version bruitiste ou rageuse.  Il publie toutefois quelques ouvrages (monographies, BD, recueils) non sans rapport avec le rock version bruitiste ou rageuse. Mark SaFranko est lui-même chanteur et compositeur.

Le fracas d’une vague se compose principalement de 6 nouvelles inédites (qui « font partie des toutes meilleures que j’ai écrites » déclare l’auteur) et de 12 poèmes en prose et est illustré par des linogravures du plus bel effet de Delphine Bucher, révélatrices du spleen américain provincial qui imprègne les textes. Pour le dire autrement, on a eu des bouquins plus mal fagotés en main.

Dans ce pays où il a bourlingué du nord au sud et d’est en ouest (et cela se sent), Mark SaFranko nous transporte dans les endroits les plus mornes et les communautés les plus bornées, à l’écart des grandes cités et des grandes circulations. Même si le cadre naturel force aux lisières sa beauté et sa sauvagerie, c’est des tourments des humains dont Mark SaFranko fait son miel sombre. Un homme, une femme. Ils sont rencontrés, ils se quittent. Ils doivent s’oublier. Et ça fait mal, longtemps après encore. Ou bien ils se rencontrent et il ne vaudrait mieux pas. Mais que voulez-vous faire contre le chagrin, l’ennui ou la tentation ? Pour Mark SaFranko, les élans du désir et les relations sentimentales semblent immanquablement marqués du sceau de l’erreur,  de l’affliction et de l’échec. C’est affirmé et répété au fil de ces 6 pièces de blues mélancolique, parachevé par L’homme de la chambre 24. Une femme abandonnée, qui se sent en plein déclin, (« Un exil. Elle approchait de la cinquantaine – un chiffre impensable – comme dans la gueule d’un animal sauvage. ») noue une irrépressible relation charnelle avec un client de son motel, malgré l’aspect dangereux du quidam. La plus belle et la plus dure des nouvelles du recueil à mon sens. Pas de côté dans cet ensemble, la nouvelle Maudit Refrain ravira les adeptes du genre musical. Elle revisite avec un comique féroce le personnage de l’ancien musico, méchant loser, incapable de passer à la postérité ni même de se faire reconnaître au présent comme méchant tout court.

L’ouvrage propose aussi pour la première fois un aperçu de la poésie de Mark SaFranko, « décomplexée, fulgurante et sans fioritures. » Les 12 poèmes, dans l’immédiateté, racontent l’homme « rempli » du besoin d’écrire, les obstacles qu’il rencontre, les déceptions qu’il lui faut avaler. L’entretien en long qui suit nous fait connaître un peu mieux si c’était nécessaire l’auteur, son parcours et les liens tissés avec la France, attestés aussi avec la publication du Fracas d’une vague qui a bénéficié de son implication sincère.

Sans fracas, du beau, du bon SaFranko, habillé en tuxedo par Kicking.

Paotrsaout


L’EXPERIENCE d’ Alan Glynn / Sonatine.

Under the Night

Traduction: Fabrice Pointeau.

Alan Glynn nous gratifie avec L’EXPÉRIENCE d’une suite de son roman Champs de ténèbres (The Dark Fields) sorti en 2001 et qui a été adapté au cinéma en 2011 par Neil Burger sous le titre LIMITLESS avec à l’affiche Bradley Cooper et Robert De Niro. 

L’EXPÉRIENCE (Under the Night ou Receptor) retrace l’incroyable vie de Ned SWEENEY dans les années 50 à New York. Il est au départ un simple employé d’une agence de publicité, en couple et père d’un petit garçon. On comprend cependant très vite que quelque chose va bouleverser le cours de sa vie bien rangée. C’est à la suite d’une soirée avec un collègue de travail qui se termine chez une personne que Ned voit pour la première fois, Marc SUTTON, qu’il ingurgite à son insu une drogue, le MDT 48 et qu’il devient le cobaye involontaire de la CIA. Ned quitte alors rapidement la soirée seul et divague de nuit tout en ressentant les premiers effets. Tous ses sens deviennent exacerbés et sa perception élargie. Ned SWEENEY devient extralucide et son intelligence est littéralement démultipliée, lui permettant de sortir de sa réserve et d’aborder tous types de personnages dont des célébrités ou des personnalités du grand monde et d’aborder des discussions sur des sujets qui lui étaient totalement inconnus ou inaccessibles en terme de connaissances ou de compréhension.Il se retrouve alors dans des situations totalement délirantes notamment lorsqu’il se retrouve en tête à tête avec Marylin MONROE. L’effet se dissipe au petit matin et Ned n’a plus qu’une obsession, retourner chez SUTTON et remettre la main sur cette fameuse fiole de MDT 48.Ce qu’il fera et changera le cours de sa vie au détriment de sa vie de famille et de sa santé jusqu’à son présumé suicide.

Parallèlement à Ned, nous faisons la connaissance de Ray SWEENEY, petit-fils de Ned qui vit de nos jours à NEW YORK, et qui ne connaît rien de son grand-père sauf qu’il s’est suicidé, enfin c’est ce qu’il a toujours entendu dire.Une rencontre avec un certain Clay PROCTOR, ancien homme politique au passé trouble va venir changer la donne. En effet celui-ci lui a connu son grand-père et lui confie que la vraie version serait tout autre et Ray se lance en quête de vérité.

On découvre via son regard l’envers du décor de la vie trépidante de Ray SWEENEY et de sa chute et les enjeux cachés du gouvernement, des laboratoires et de leurs expériences.Le MDT 48 revient bien entendu sur la table avec ses effets exceptionnels tant que dévastateurs et l’on s’interroge soi-même sur le choix que l’on ferait. Tester ou pas !

L’EXPÉRIENCE est addictive comme le MDT 48, l’écriture est dynamique, facile, rythmée, alternant habilement les histoires des 2 protagonistes.

Au fil des pages, une seule crainte se fait sentir, finir le roman et se retrouver en état de manque, c’est ça l’EXPÉRIENCE, un bon SHOOT qui fait du bien

Nikoma

DONNEUR de Mouloud Akkouche / Editions In8.

Sûr que, ce matin-là, il y a une raison très terre à terre à l’incommunicabilité du couple. C’est forcément costaud pourtant, un couple qui s’est aimanté à un concert bordelais de Parabellum ! Le 11 novembre 1988 peut-être ? Pour un festival du label Gougnaf au Théâtre Barbey, avec également les Thugs, Rats et Sheriff au casting ? Je crois qu’un journaliste de Best et Vernon Subutex avaient fait le déplacement aussi. Il faudra que je demande à l’auteur…

Il n’en demeure pas moins qu’une promesse est une promesse, surtout celle faite à un enfant. Et Fabien ne tient pas la sienne, privilégiant les autres au détriment des siens. C’est sans doute louable, mais douloureux. Alors Carole claque la porte, pour 72 heures, direction la maison de pécheur de son père décédé. Hélas un squatteur occupe les lieux et froisse son besoin de retraite méditative. D’autant que le Samir en question n’a pas accaparé les murs pour profiter de l’iode et du paysage. Chacun sa cavale en somme. Ça crée des liens finalement, des écheveaux de liens même, entre ceux qu’ils ont filés depuis l’enfance sans le savoir et ceux qu’ils se mettent à tisser au présent. Les décennies s’emmêlent, les photos oubliées ressortent des tiroirs, les anciennes addictions aussi.

De cette conjonction de cumulus noirs assez macabre, Mouloud Akkouche (dont on appréciera une fois encore la limpidité) extirpe néanmoins quelques éclaircies inattendues. D’un match déséquilibré sur le papier entre la mort et la fuite, il tire la structure inédite d’une très agréable novella. Si la palette classique d’un texte noir démarre souvent du clair pour s’enfoncer dans l’anthracite, celui-ci remonte plutôt le courant de la suffocation vers l’oxygène. Et tout le monde peut reprendre son souffle. Sauf Fabien. Tant pis pour lui, il n’avait qu’à tenir sa promesse. Mouloud Akkouche, lui, tient les siennes. 

JLM


FLAMMES de Robbie Arnott / Actes Sud .

Flames

Traduction: Laure Manceau.

“Parce que les défuntes de la famille McAllister ont une fâcheuse propension à réapparaître peu après leur crémation – renaissant de leurs cendres et venant accomplir une dernière tâche, ou régler quelque compte –, le jeune Levi prend conscience que sa sœur Charlotte, si elle mourait avant lui, pourrait subir le même sort, et lui infliger les mêmes surprises. Aussi décide-t-il qu’elle sera inhumée dans un cercueil, qu’il va confectionner de ses propres mains. Horrifiée par cette idée, et pleinement déterminée à honorer la “tradition familiale des flammes”, Charlotte saute dans le premier bus  pour le Sud de l’île et s’enfuit, bientôt poursuivie par une détective privée.”

Premier roman de l’Australien originaire de Tasmanie Robbie Arnott, “Flammes” nous convie à une belle et étrange découverte de la Tasmanie par le biais de cette fuite de Charlotte, inquiète des desseins de son frère. On n’est pas, vous l’aurez compris dans le noir ou le polar même si le roman interroge bien des fois, cache bien des mystères qui seront tous éclairés. “Flammes” est un conte passionnant à l’ histoire souvent bien énigmatique et grandement poétique servie par un auteur à la plume déjà experte et à l’imagination débordante mais très bien maîtrisée.

Si le ton se veut plutôt humoristique au début, l’horizon s’assombrit très rapidement et navigue constamment entre le réel et l’imaginaire, le légendaire… Et souvent, on se retrouve dans un gros flou artistique, à la merci d’un auteur qui donne libre cours à son imagination dans une Tasmanie ou la faune et la flore sont toujours au premier plan, mises en lumière mais qui sait aussi parfaitement retomber sur ses pieds.

Même si certains petits passages boitent un peu, l’ensemble est maîtrisé dans la forme comme sur le fond et Robbie Arnott sait faire naître l’émotion. Si vous abandonnez un peu votre côté rationnel, cartésien et si vous laissez Arnott vous embarquer très loin, vous ne regretterez pas cette époustouflant périple bourré d’amour et de tendresse et vous n’oublierez pas de sitôt ces “flammes” des antipodes.

Charmant et enchanteur !

Wollanup.

AH, LES BRAVES GENS ! de Franz Bartelt / Le Seuil.

Franz Bartelt aussi absent des médias qu’il est prolixe en écriture revient après “Hotel du grand cerf” paru en 2016 et récompensé très justement par le grand prix de la littérature policière. C’est simple, si vous avez aimé “Hotel du grand cerf” vous allez adorer celui-ci et vous pouvez vous ruer chez votre libraire et éventuellement l’agresser verbalement s’il est en rupture de stock. Si vous découvrez Bartelt, “Ah les braves gens” fera une bien belle introduction dans son monde rudement barré et pourtant si juste et tendre.

“À Puffigny – un village ou, plutôt, « un gros bourg tellement perdu au fin fond de la France profonde que les cartographes n’ont même jamais vraiment pu le situer avec exactitude » –, les habitants sont renommés pour être tous plus menteurs les uns que les autres. Difficile d’espérer y mener une enquête. C’est pourtant ce que va tenter Julius Dump, un peu rentier, beaucoup écrivain médiocre, parti sur les traces de son père disparu et d’un mystérieux butin. Car toutes les pistes mènent à Puffigny.”

Bartelt connaît bien les Ardennes pour y vivre depuis l’âge de quatre ans et c’est avec le sceau de l’expertise de ce monde rural qu’il nous entraîne dans le plus profond, le plus intime de ce village si particulier d’une France périphérique pourtant déjà si singulière et si peu connue. On est donc dans l’Est de France mais on pourrait très bien transférer cette irrésistible fantaisie dans d’autres coins isolés de l’hexagone. Néanmoins, Puffigny se distingue par sa concentration de mecs à l’ouest, gentiment borderline et autres énergumènes ayant, eux, franchi la ligne, partis dans des univers parallèles où la raison et l’entendement n’ont plus cours.

 “A Puffigny, on ne retrouve jamais rien. On peut fouiller tout ce qu’on veut jusqu’aux nappes phréatiques, on ne trouve jamais rien, même pas de l’eau! On n’a jamais rien retrouvé! Pour avoir une chance de retrouver quelque chose à Puffigny, il faudrait creuser jusqu’aux antipodes.Et encore! On tomberait certainement sur un antipode où il n’y a rien ! C’est leur formule, ça, aux gens de Puffigny: y a rien!… Y a rien à voir ! Y a rien à dire ! Y a rien à faire ! Y a rien à entendre ! Ya rien à espérer ! Ya rien pour les vieux ! Ya rien pour les jeunes ! Y a rien pour les champs de betteraves ! Y a rien pour les tas de bois !” s’ulcère le procureur confronté à la disparition d’une des miss monde du coin, caissière à la supérette le jour et reine des auto tamponneuses à la fête foraine. Julius Dump va vivre cette énigme qui s’ajoute à sa quête initiale sur le parcours criminel de son père impliqué dans un casse qui s’était terminé en véritable boucherie. Il va donc se fondre dans la vie du bourg, s’initier aux coutumes locales, vivre dans cette cour des miracles où s’ébattent gentils mythos, gros mégalos, banals barjots, alcoolos joviaux, criminels vivants et morts, lolitas campagnardes, rockers séniles, instits aux nerfs brisés, (la connerie semble bien héréditaire). L’aspect polar n’est pas le centre du roman de toute évidence même si les énigmes seront résolues. C’est ce formidable aréopage de “gentils” dingues qui chapitre après chapitre, page après page qui crée l’irrésistibilité du roman, hilarant du début à la fin. Bartelt prend même le parti d’ ajouter au pitoyable barnum des nazis et des cardinaux sans pour autant passer de la fable noire magistrale à la farce.

Vous serez sûrement tentés d’aller chercher Puffigny sur une carte de France. A regret, vous quitterez Puffigny et son bar de la gare, haut lieu de la pensée rurale, son zinc “borne” du réseau social local dont la portée s’étend au fur et à mesure qu’on tire des pressions et qu’on dégoupille les canettes.

Si vous vivez dans cette France périphérique, Bartelt, avec bonheur, vous fera découvrir des personnages hauts en couleur si proches de vos “héros” locaux et si vous ne connaissez pas ces zones perdues où le réseau ne passe qu’au rond central du terrain de foot de la commune voisine, la surprise se disputera à une hilarité qui vous gagnera rapidement. L’écriture est divine, moqueuse, railleuse mais avec une certaine retenue dévoilant une réelle tendresse pour ce monde obsolète et encombrant pour nos élites.

Du bonheur !

Wollanup.



BARBÈS TRILOGIE de Marc Villard / Série Noire / Gallimard.

Paris est une défaite et Barbès ses fourches caudines. Certes. Haut lieu du commerce parallèle et des trafics en tout genre, ce n’est rien de dire que ce nord fiévreux de Paris se traîne une réputation à fuir, souvent boursouflée, parfois justifiée. Sans en rajouter ni dans l’angélisme béat ni dans le misérabilisme nocif, l’endroit est un monde à part, avec ses arrangements et ses codes flous. Un terrain de jeu en or, comme la Goutte du même nom, pour un exégète de talent, pour charpenter d’habiles trames noires à la sauce Paname plus aigre que douce. Et le plus fort sur ce terrain chaotique est sans le moindre doute Marc Villard.

On ne compte plus le nombre de romans et nouvelles dont il a puisé la sève entre Rochechouart et la porte de Clignancourt (en poussant jusqu’aux Puces de Saint-Ouen, comme l’an passé avec Les Biffins, publié chez Joëlle Losfeld). Mais, loin des miroirs déformants pour touristes en mal de sensations fortes ou bonimenteurs d’extrême droite, Marc Villard dresse d’autres constats, sombres bien sûr, mais surtout poétiques et visuels. L’homme est une plume d’exception, mais c’est aussi un œil, tout aussi acéré. Aussi proche de David Goodis que de Robert Doisneau, il dépave à la barre à mine des ruelles lugubres pour y cultiver sa poésie du trottoir et ses tranches de vie alternatives. Comme des galeries de portraits à vif, ses livres cumulent les plans serrés sur des seconds rôles en déshérence et sur des personnages principaux guère mieux lotis. Parmi ceux-ci, Jacques Tramson, éducateur de rue de son (piteux) état, endossa le treillis du héros en charpie à trois reprises, pour les romans Rebelles de la nuit (Le Mascaret, 1987), La Porte de derrière (Série Noire, 1993) et Quand la ville mord (La Branche/Suite noire, 2006, porté à l’écran en 2009 par Dominique Cabrera pour Arte). C’est la réédition de ces trois ouvrages en un seul volume qui cristallise cette Barbès Trilogie parfaitement homogène et cohérente. Entre destins qui dérapent et systèmes D qui chavirent, le soleil a bien du mal à percer, mais l’écriture de Marc Villard illumine mieux qu’un réverbère de la rue Myrha ces pages où la drogue est sanglante et le sang rarement lavé de toute trace suspecte.

On s’inquiète pour Fred, Sophie, Melissa, Lomshi, Farida, Sara et tous les autres, ces gosses dont Tramson, tel un joueur de curling, aimerait balayer le chemin et adoucir le parcours. Rien n’y fait. Tout le monde finit dans le mur et les mots élancés de l’auteur ne peuvent pas grand-chose pour eux. Marc Villard n’est d’ailleurs pas un donneur de leçons ou un redresseur de tort. C’est un conteur, spectateur d’un monde dont les rouages coincent, et capable comme personne de se porter au chevet des victimes collatérales pour faire d’elles les étoiles filantes d’une autre Comédie humaine

JLM


PAZ de Caryl Ferey / Série Noire / Gallimard.

Cette fois Caryl Férey nous entraîne en Amérique du sud et plus particulièrement en Colombie. Alors, bien sur, nous viennent des images, on se réfère à une histoire récente constellée de poncifs « poudriers »…Or, l’auteur nous embarque dans un roman qui convie une famille et des protagonistes englués dans des existences pour lesquelles la plénitude, la satisfaction ne sont pas au rendez-vous. En s’attachant à poser le prisme sur ces personnages, il convoque aussi les problématiques familiales lestées d’un passé granuleux. Car, il faut bien le reconnaître, elle, la famille, n’est pas toujours comme on le souhaite, il coexiste souvent un idéal avec un renégat. Au travers cette illustration nucléaire gravite une journaliste pugnace qui tente de trouver son équilibre par son travail car, elle aussi, n’a pas trouvé tous les ingrédients d’une vie épanouie. Caryl Férey nous transporte, de nouveau, dans son univers avec sa verve, avec sa plume et en filigrane sa bienveillance pour ses personnages. 

«Un vieux requin de la politique. 

Un ancien officier des forces spéciales désormais chef de la police de Bogotá. 

Un combattant des FARC qui a déposé les armes. 

Un père, deux fils, une tragédie familiale sur fond de guérilla colombienne. »

Derrière cette lapidaire quatrième de couverture se cache un ouvrage dense, avec un profond enracinement dans cette nation bouleversée par des années de plomb. Les reliquats restent bien présents dans la construction politique de cet état qui, bien souvent, navigue en eaux troubles. C’est, aussi, sur ce point que le romancier déploie son identité de littérateur. Car emporté par la plume, on est de même éclairé par un roman documentaire qui nous plonge dans les entrailles d’une société exsangue de corruption, de copinage et de déterminisme. Ceci n’est pas une carte postale propre à la Colombie, c’est bien plus universel. C’est aussi en ce sens que Caryl Férey est doué, dans cette faculté de transposition de scories universelles à un contexte particulier. 

L’envergure du récit repose sur quatre personnages cardinaux qui ont, donc, ce point commun du non-accomplissement d’une vie rongée par le remords, obscurcie par les non-dits, éreintée par l’individualisme. Il croque ses personnages avec force persuasion. Il documente sa trame avec pléthore de détails tout en évitant l’écueil aisé de la centrer sur la figure tutélaire du natif de Rio Negro. Il a donc choisi le parti de s’intéresser au volet révolutionnaire des FARC et, encore, de manière plutôt indirecte. C’est tout le charme de l’auteur, de ne pas tomber dans le panneau de la facilité et de construire un roman qui harponne, qui bastonne, qui tatoue! Mais si je devais comparer sa villégiature sud-américaine avec celles du long nuage blanc ou le sol de Mandela , je dirais qu’il n’y a pas cette odeur putride, cet écoulement d’un abcès mis à plat. J’ai trouvé l’écrit plus équilibré, noir certes, mais plus immersif dans un peuple meurtri qui tente la reconstruction au forceps. 

Fabuleux roman noir qui brouille les images d’Epinal de ce pays, finalement, méconnu. Un nouvelle fois, on apprend d’un pays par l’entremise d’un récit sombre mais empreint de sensibilité. 

  Du grand Férey! (allez j’ose c’est extra.)

Chouchou…


ZIPPO de Valentine Imhof / Rouergue Noir.

Mia Larström est une lieutenant de la police de Milwaukee. Jeune, belle, froide, hautaine, elle n’a pas noué d’affinité dans sa brigade. D’une grande intelligence, beaucoup la considère comme trop arrogante pour oser l’approcher. Le lieutenant McNamara, lui, est le Casanova de l’équipe. Pas un matin ne passe sans qu’il raconte ses frasques à ses collègues, ébahis d’une telle liberté revendiquée.

Ces deux flics n’ont rien pour s’entendre mais ils vont devoir travailler ensemble afin d’arrêter un homme qui sème des cadavres de femmes dont il a brûlé le visage. 

Cet homme est obsédé par une femme, Eva, qui l’a quitté il y a 8 ans. La seule qui le comprenait, qui n’avait pas peur de lui, qui l’aimait aussi dans ses excès. Il l’a initiée au plaisir, il l’a faite entrer dans son monde. 

« Clic-Clic- Clic-Clic-Clic-Clic-Clic-Clic-Clic-Clic, le bruit de son zippo avec lequel il joue, qu’il caresse, dont il se sert pour jouer avec la flamme qui léchait et mordillait  la peau d’Eva ».

L’histoire est sombre, inquiétante, mais nous avons de l’empathie pour chacun de ces personnages. Les crimes qui jalonnent cette histoire sont horribles, mais l’auteur n’en est pas pour autant un monstre. C’est un homme qui a tout connu, le bonheur, le succès, il était un super héros. Puis, une catastrophe, et son monde s’écroule. Sa seule éclaircie, il pense la trouver auprès d’Eva, et pendant 8 longues années, il n’aura de cesse de la retrouver. Il lui laisse donc des messages, et quoi de plus marquant que ces flammes qui naissent de son zippo. 

Je ne veux pas dévoiler davantage de l’histoire, non pas qu’elle soit pleine de rebondissements et de surprises, mais plutôt qu’elle se découvre au fur et à mesure des pages en une logique implacable. Valentine Imhof nous plonge dans un univers très noir, rythmé de rock alternatif dont la playlist, s’accorde parfaitement aux sentiments qui nous traversent à la lecture. Ce roman est riche en émotions, parfois contradictoires mais toujours justes. Valentine Imhof nous prouve qu’il n’est pas facile, voire impossible, de se détacher de son passé. C’est lui qui nous forge et ce sont nos choix et nos rencontres qui nous conduisent sur tel ou tel chemin. Mais quand nous décidons de choisir celui-ci plutôt que tel autre, nul retour en arrière n’est possible.

Une surprenante et saisissante lecture, profondément rock !!

Marie-Laure


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