Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 1 of 124)

BEST OF 2022 de Nico Tag

Un choix parmi ce que j’ai préféré pendant cette année 2022, aucune hiérarchie si ce n’est les deux premiers qui m’ont particulièrement et profondément touché.

JE SUIS LE FILS DE MA PEINE de Thomas Sands / EquinoX / Les arènes

Je suis le fils de ma peine est un roman violent dont la lecture laisse un goût de cendres. Parmi ce qui se fait de mieux dans la littérature noire actuelle. 

LE LÂCHE de Jarred McGinnis / Métailié

Le Lâche est une histoire rude de retrouvailles forcées entre un fils et son père, qui, en plus, remet en place toutes les conneries racontées depuis trop longtemps sur les personnes handicapées. 

PROLETKULT de Wu Ming / Métailié

Proletkult est drôle, stimulant, et envoie des étoiles dans la tête des Bolchéviques. Avec la bande des Wu Ming il faut s’attendre à tout, et aussi au reste. 

L’EQUATEUR D’EINSTEIN de Liu Cixin / Actes Sud

Pour décrire Liu Cixin et son œuvre, un mot suffit : vertigineux ! Lisez ces nouvelles et les suivantes, vous verrez. 

ANARCHY IN THE U.S.E. de John King / Au Diable Vauvert

John King a l’art de transformer l’outrance en possible réalité, il sait parfaitement jusqu’où aller trop loin pour ne pas être indigeste. La preuve avec Anarchy in the USE.

INFILTRÉE de Mike Nicol / Série Noire

Un roman entre espionnage et polar, Infiltrée de Mike Nicol est bien plus furieux qu’une superproduction hollywoodienne.

TOUT SAUF HOLLYWOOD de Mark SaFranko / Médiapop Editions

Un auteur sans qui la vie serait plus triste encore qu’elle n’est en vrai. Mark SaFranko et son alter ego Max Zajack, des amis qui vous veulent du bien. 

JE CROIS QUE J’AI TUÉ MA FEMME de Frasse Mikardsson / L’Aube noire

Je crois que j’ai tué ma femme est la grande surprise de ces derniers mois. C’est brutal, ça secoue autant les tripes que les idées. 

DES ILES ET DES CHIENS de Sylvia Cagninacci / In8

Un petit roman qui dure longtemps, revoir le dos de Des îles et des des chiens sur l’étagère ravive ce que j’ai ressenti lors de ma lecture en mai dernier. 

L’ELEVAGE DU BROCHET EN BASSIN CLOS de Pierre Mikaïloff / In8

Je décerne à Pierre Mikaïloff le prix spécial de l’humour noir carnivore pour cette histoire de brochets dévoreurs de musiciens. 

***

Un choix rapide de ce que j’ai lu en dehors de Nyctalopes.

Mes coéquipiers en ont parlé cette année, Charlotte Bourlard et Emmanuel Bourdieu ont signé deux premiers romans qui doivent absolument être lus, deux courts chef-d’œuvres. L’apparence du vivant pour l’une, Je suis le dernier pour l’autre.

Un regret, La fille du diable de Jenni Fagan. Le livre que j’ai raté pour Nyctalopes (je ne l’ai pas vu sortir) et dont j’aurais aimé dire le plus grand bien tant il s’agit d’un vrai régal de peur et de suspense, avec un beau brin d’humour planqué derrière les portes d’Edimbourg.

Une mention spéciale à Marc Villard, qui sans le savoir, a passé beaucoup de temps avec moi cette année. Au moins une cinquantaine de nouvelles et novellas dont Barbès Trilogie, Raser les murs, I remember Clifford.

Je termine avec un peu de musique, It’s only rock’n’roll de Philippe Paringaux. Une anthologie de textes du rock critic par excellence, parus entre 1968 et 1973. Figurent évidemment de superbes reportages sur Otis Redding, Neil Young, les Byrds, Van Morrison, les festivals de Montreux et l’île de Wight, etc, et de nombreuses chroniques d’albums. Et puis il y a les Bricoles, textes libres, d’abord en rapport avec la musique, qui se transforment avec le temps en courtes nouvelles noires, très noires.
Paringaux c’est une indépendance d’esprit, une grande ouverture musicale, et surtout un style élégant et racé. 

Nico Tag

MINUIT DANS LA VILLE DES SONGES de René Frégni / Gallimard

« J’avais été jadis un voyageur insouciant. Je devins un lecteur de grand chemin, toujours aussi rêveur mais un livre à la main. Je lus, adossé à tous les talus d’Europe, à l’orée de vastes forêts. Je lus dans des gares, sur de petits ports, des aires d’autoroute, à l’abri d’une grange, d’un hangar à bateaux où je m’abritais de la pluie et du vent. Le soir je me glissais dans mon duvet et tant que ma page était un peu claire, sous la dernière lumière du jour, je lisais.

J’étais redevenu un vagabond, mal rasé, hirsute, un vagabond de mots dans un voyage de songes. »

René Frégni a déjà dépeint certaines périodes de sa vie dans ses romans. Là, il raconte sa vie de lecteur puis d’auteur, le chemin parcouru depuis l’adolescence. On se demande souvent si un livre, un auteur peuvent sauver des vies. Vous qui nous suivez en êtes sûrement convaincu et René Frégni vous le prouve de bien géniale manière.

Minuit dans la ville des songes n’est pas un roman noir par la seule volonté de l’auteur mais ce parcours de vie cabossé aurait très bien pu l’être. Débutant par l’adolescence troublée de l’auteur dans les années 60, le roman parcourt plusieurs décennies, aux événements plus ou moins tragiques mais toujours écrits avec une grande pudeur

“Je savais que je risquais six mois de forteresse pour ce petit chef d’œuvre, mais depuis que j’étais enfant, une fois lancé dans l’une de mes lubies, j’étais incapable de faire marche arrière, il fallait que j’aille jusqu’au bout de mes extravagances. Ma folie, un peu hystérique, balayait toute raison.”

Jeune voyou au cœur très tendre, il ne pourra jamais être très loin de sa mère. “Je détestais les livres d’école, je n’aimais que la voix de ma mère.” C’est au service militaire qu’il dévoilera totalement sa nature insoumise, rebelle. Il désertera d’ailleurs, mais c’est aussi là et pendant sa fuite que naîtra sa passion pour les livres, la lecture qui combleront un peu le manque de vie, de nature, de liberté, cette envie inexorable de partir. La citation d’Alda Merini semble avoir été écrite pour lui. “Parfois on s’en va pour réfléchir. Parfois on s’en va parce qu’on a réfléchi.”

Dans sa fuite, il s’en ira en Corse, à Manosque, en Turquie en compagnie de… Giono, puis Dostoïevski, Rimbaud, Céline et Camus…, cherchera des endroits où s’isoler dans la nature avec son bouquin puis plus tard avec son cahier.

Minuit dans la ville des songes est un roman qui touchera beaucoup, j’en suis sûr, tous les grands lecteurs, les passionnés. Ils retrouveront chez René Frégni des comportements et des réflexions qui leur sont familiers, des moments qu’ils affectionnent, des instants qui sauvent aussi peut-être quand la vie est dure. “Je n’étais jamais seul, quelqu’un était dans ma poche puis dans ma main, avec qui je dialoguais, un compagnon de route.” Ce genre de propos parle certainement à beaucoup.

Mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille : “ Me faudrait-il donc éternellement tout recommencer ?… Chaque fois que j’étais parvenu à installer autour de moi un petit bout de soleil, tout s’effondrait.”

René Frégni, une personne solaire, un roman lumineux comme les matins à Manosque à l’ombre des abricotiers en fleurs, un livre à chérir précieusement tant il exprime joliment nos propres ressentis de lecteurs et d’humains devant la beauté d’une écriture, la grandeur d’une histoire et l’humanité d’un homme.

Chapeau bas.

Clete


LES MIGRANTS DU TEMPS de Liu Cixin / Actes sud / Exofictions

Traduction:  Gwennaël Gaffric

Le miroir prit la parole :

 ― Voici ma harpe. Je suis un pinceur d’étoiles, et je vais à présent jouer du soleil !

J’ai découvert Liu Cixin avec le premier volume de cette intégrale de nouvelles, L’équateur d’Einstein. Ce volume confirme tout le bien que je pensais des œuvres de l’auteur. Inutile donc de répéter tout ce que j’ai écrit à ce moment-là, c’est toujours aussi éblouissant et démesuré.

De grands traits se dessinent dans ce recueil de dix-sept nouvelles, mais difficile de parler d’évolution ou de progression quand aucune date n’est mentionnée, quand on a aucune idée de la façon dont le recueil a été composé ; c’est bien le seul défaut du livre.
D’une part, on remarque une grande sensibilité aux problèmes contemporains tels que l’écologie ou les multiples conflits internationaux. Et d’autre part, l’art, la musique sont abondamment présents et vivants. On retrouve bien sûr des thèmes chers à l’auteur, la supériorité du collectif à l’individuel, la glorification des sciences et techniques, etc. Comme dans le premier volume, Liu Cixin joue avec l’univers. Il s’en sert comme le peintre se sert d’une toile ou d’un carton, c’est un support aux formidables secousses que sont ses histoires.

En route pour Les migrants du temps

 Pacifique Sud. Yiti et ses deux compagnons se tiennent sur le pont d’un yacht de croisière poétique. Destination l’Antarctique. Si tout se passe bien, ils arriveront dans quelques jours et perceront la croûte terrestre pour contempler le Nuage de poèmes.

 Aujourd’hui, le ciel et la mer sont limpides, trop transparents sans doute pour des poètes. Au-dessus de leurs têtes, le continent américain, généralement caché partout ailleurs, flotte ici au milieu du ciel, telle une tache sombre sur l’hémisphère Est qui envelopperait le monde comme un gigantesque dôme. Le continent a l’air d’un morceau de mur éraflé. 


Je dois dire que la première nouvelle, Les hommes et le Dévoreur, ne m’a ni passionné, ni convaincu (c’est bien la seule du recueil). Cette histoire d’immense vaisseau spatial extraterrestre ceignant notre planète et dévorant ses ressources est bien écrite, l’histoire est bien montée mais il n’y a que du gigantisme, et c’est assez lourd à avaler, même si la fin est inattendue. Mais, cette nouvelle sert de matière première à la magnifique suivante : Le Nuage de poèmes en est une sorte d’image inversée.
La Terre est évidée, Yiyi, Li Bai et Grands-Crocs voguent sous la surface terrestre. Yiyi, poète et humain d’élevage, est offert par un émissaire du Dévoreur à une divinité sphérique, alors qu’il aurait dû finir à la poubelle. On retrouve le talent de Liu Cixin dans cette nouvelle déroutante, il compose un dialogue vertigineux sur la nature de la poésie entre ces trois êtres aux formes et intelligences différentes. Borges et sa bibliothèque ne sont pas loin, comme bien sûr la poésie chinoise classique, ainsi qu’un peu de physique quantique. J’ai écrit déroutant plus haut, c’est tellement plus que ça…

Dans un pays ravagé par la guerre, Shini, une gamine affamée, passe son temps à s’entraîner au marathon. Elle est sélectionnée avec d’autres sportifs tout aussi décharnés qu’elle pour représenter la Ouestasie aux Jeux Olympiques, à Pékin. Il n’y a qu’un autre pays présent à ces Jeux, les États-Unis d’Amérique. En fait d’épreuves sportives, les athlètes devront se substituer à la guerre sur le point d’éclater entre leurs deux pays. Il est aisé de retrouver dans ces pages une image exacerbée du conflit larvé opposant l’Iran et les USA depuis des décennies. Ce qui est nouveau, c’est le rôle prépondérant de la Chine dans la résolution de conflits internationaux.
Liu Cixin fait preuve dans La Gloire et le rêve d’une rare sensibilité, notamment lors de la course de Shini qui sont parmi les plus belles pages de littérature sportive que j’ai lues.

Ce n’est que la troisième nouvelle et le niveau est déjà si élevé que je me demande si ce qui va suivre pourra être aussi bon.
La réponse est un oui enthousiaste.
Dans un observatoire niché en haut des montagnes, un neurologue vient de sauver un homme, une étudiante chercheuse observe la scintillation du soleil. Dix ans plus tard, Les penseurs se rencontrent à nouveau. Liu Cixin, au travers de ces deux intelligences, développe une histoire subtilement rythmée qui oscille entre rêve et lyrisme, une histoire d’amour peu commune où le hasard et l’astrophysique vont de pair ; il nous entraîne aux confins des neurosciences et des rayonnements stellaires.
Certainement le plus beau texte du livre.

On peut être moqué dans son pays par des snobs de mon espèce et être une star en Chine. C’est ainsi que Richard Clayderman se retrouve à jouer à la cérémonie de fermeture définitive de l’ONU.
Devant l’assemblée générale un invité surprise arrive par le ciel : un miroir gigantesque qui se présente comme musicien. La musique n’a jamais autant adouci les mœurs que dans L’Hymne à la joie. En dire plus reviendrait à en dire trop.
Les quelques pages du chapitre le miroir (ne pas confondre avec la nouvelle du même nom), sont parmi les plus belles de Liu Cixin, d’une poésie proprement époustouflante.

― Je m’en veux de te déranger le jour le plus sombre de ta vie. Encore aujourd’hui, après tant d’années, je m’en souviens comme si c’était hier.

 La voix était étrange, elle était claire, mais paraissait en même temps lointaine et éthérée. Une image lui vint à l’esprit : des vents froids soufflant sur les cordes d’une harpe abandonnée en plein désert.

Suite à une pétition l’éclairage de la ville est éteint pour profiter de la lumière lunaire.
Pendant cette Nuit de lune, un homme reçoit un coup de téléphone. Lui-même dans une centaine d’années. Cette nouvelle est un huis-clos parfait empreint, encore une fois, d’une grande poésie, presque un songe. 

 Un simple mortel qui agit comme il faut cent ans en avance est l’égal d’un Dieu intervenant dans le présent.
L’homme de 2123 ne vit pas au paradis mais bel et bien sur terre, à Shanghai. Et on peut dire que les humains, même s’ils vivent deux siècles, n’ont rien fait pour sauver ce qui pouvaient l’être. Pollution, montée des eaux, profusion de déchets, etc. Voilà l’enfer du monde dans un siècle.
Liu Cixin n’est pas un désespéré, il a une foi incommensurable en la science, bien qu’ici la nuance soit de mise. Pourquoi ne pas sauver l’humanité, quand bien même la solution viendrait du futur. 

Encore que…

Quoi de plus pratique qu’un petit virus informatique pour se venger d’un fiasco amoureux ? Oh juste un tout petit virus de rien, si inoffensif que les anti-virus le laissent tranquille. C’est ainsi que naît Malédiction 1.0 en 2009, et qu’il continue à survivre paisiblement pendant 10 ans, jusqu’à sa redécouverte par un archéologue du net. Voici donc Malédiction 2.0 qui connaîtra une troisième puis une quatrième version meurtrière quelques années plus tard.
Pendant la même période Liu Cixin et Pan Dajiao écrivent conjointement leurs grands œuvres respectives, sans plus de résultat qu’un nombre de ventes s’élevant à quarante-deux (oui, comme le sens de la vie, il n’y a pas de hasard) exemplaires en tout, avec pour conséquence la rue pour tous les deux.
Ces deux courtes histoires entrent évidemment en collision dans Pour l’amour de Taiyuan. C’est alors un inhabituel Liu Cixin bourré d’humour et d’autodérision qui apparaît.

En voici une dernière, il y en a d’autres à découvrir, toutes aussi sidérantes, dans ces presque sept cents pages.
Une tentative d’assassinat du troisième siècle avant notre ère sert de point de départ à la dernière nouvelle du recueil, Le Cercle. Jink Ke doit tuer le roi Qin Shi Huan, celui dont le mausolée renferme la célèbre armée de terre cuite qui va se révéler bien vivante et servir à décrypter les mystères du Ciel et du nombre Pi. Liu Cixin s’écarte très vite de ce qu’attestent les annales historiques pour encore une fois glorifier la science, les mathématiques et la géométrie puisqu’il bâtit un système informatique plus de deux mille ans avant son apparition ! Le Cercle est finalement cruelle, et ne se départit pas d’un certain humour.

Aborder Liu Cixin, c’est comme arriver face aux œuvres intégrales de Bach ou Mozart. C’est intimidant. Pourtant il ne faut pas hésiter un seul instant à plonger dans la distorsion du temps, à se laisser submergé par l’intelligence, enveloppé par la poésie, emporté par les extraterrestres, et surtout par ses textes.
Ces nouvelles, celles dont j’ai parlé comme les autres, se dévorent lentement, il ne faut surtout pas les lire de manière trop rapprochée. Les réflexions et les rêveries suscitées surgissent et durent parfois longtemps après la lecture. Il serait dommage de gâcher un tel plaisir.

NicoTag

Clete / 2022

Une petite sélection, non pas des meilleurs romans noirs de l’année, mais de mes choix les plus judicieux dans le flot des sorties de l’année.

Moins de grands polars cette année, peu d’Américains marquants. Une année, peut-être en demi-teinte mais néanmoins une liste de dix romans impeccables qui font méchamment vibrer et qui restent en mémoire. Et si cela peut vous donner des idées pour mettre sous le sapin, cette petite prise de tête de fin d’année n’aura pas été inutile.

Par ordre de sortie dans l’année:

LA COUR DES MIRAGES de Benjamin Dierstein / EquinoX / Les Arènes

« Des impressions très dérangeantes… “le cri” de Munch dans un coin de la tête, des stridences insupportables, le sentiment que votre coeur va se briser de peine, des envies d’auto-justice, ce roman aussi exceptionnel et époustouflant de classe soit-il est fortement déconseillé aux personnes actuellement fragiles ou cherchant une histoire redonnant foi en l’humanité. »

LE BLUES DES PHALÈNES de Valentine Imhof / Rouergue Noir

 Le blues des phalènes est le grand roman « américain » de Valentine Imhof. Puisant dans l’histoire et la culture américaines, elle nous raconte avec talent et passion la destinée de quatre personnages traversant l’histoire des États-Unis au XXème siècle, au moment où le pays entame son hégémonie mondiale sur les ruines de l’Europe.

LADY CHEVY de John Woods : Terres d’Amérique/ Albin Michel

Roman se distinguant facilement de la masse,  Lady Chevy se révèlera puissant et impitoyable à tous ceux qui oseront la lecture. Il faut toujours se méfier des désespérés, ils n’ont rien à perdre.

JE SUIS LE DERNIER d’Emmanuel Bourdieu / Rivages

Je suis le dernier séduira les amoureux de polars sortant des sempiternels cadres habituels et les amateurs d’œuvres noires qui suscitent interrogation et réflexion. Un bijou.

VERS CALAIS, EN TEMPS ORDINAIRE de James Meek / Métailié

Le voyage est long mais ne souffre d’aucune faiblesse tout en prenant parfois des chemins plus tortueux ou tout simplement un peu barrés. Les comportements, les attitudes, les croyances, les superstitions, les agissements, tout est matière à étonnement…Roman exceptionnel, Vers Calais, en temps ordinaire, séduira au-delà du raisonnable, les lecteurs exigeants et tous les amoureux des belles lettres.

MÉCANIQUE MORT de Sébastien Raizer / Série Noire

Pur et dur, tout ce qu’on espère toujours en ouvrant une Série Noire.

INDÉPENDANCE de Javier Cercas / Actes Sud

Une belle maîtrise pour un grand polar.

LES CORPS SOLIDES de Joseph Incardona / Finitude

Les corps solides est un roman magnifique, plus intime et beaucoup plus éprouvant, émouvant que le précédent. On retrouve la tendresse de l’auteur pour ses personnages abîmés par la vie, mais aussi sa colère contre le libéralisme. On prend pas mal de beignes et puis on ouvre les yeux. Le combat d’une mère et la guerre d’une femme. Incardona est grand !

UN PROFOND SOMMEIL de Tiffany Quay Tyson / Sonatine

Un profond sommeil brille par son histoire douloureuse mais superbe, par son évocation d’un fleuve et par la construction brillante de Tiffany Quay Tyson. Sa plume chaleureuse et aimante bouleversera certainement plus d’un lecteur.

UNE PETITE SOCIÉTÉ de Noëlle Renaude / Rivages

Si vous voulez débuter dans le Noir, disons sociétal, il y a peut-être des couleuvres plus faciles à avaler. En fait, si vous n’êtes pas habitués à vous faire rentrer dedans, Noëlle Renaude, la diva punk du Noir, va vous plomber ce début d’automne et vous faire perdre le peu de crédit que vous accordiez encore à vos contemporains. 

***

Sont absents de cette sélection, les deux romans non noirs qui m’ont le plus retourné et qu’il m’est trop difficile d’ignorer:

LA CITÉ DES NUAGES ET DES OISEAUX d’Anthony Doerr / Terres d’Amérique / Albin Michel

C’est avant tout du Anthony Doerr, brillant, généreux, humain, tendre et inclassable comme tous les grands.

UTOPIA AVENUE de David Mitchell / L’Olivier

La tendresse de David Mitchell pour ses personnages et leur histoire souvent cabossée fait que Utopia Avenue emporte le lecteur très loin, radieux, et le laisse salement démuni et triste devant la tragédie qui va briser le rêve éveillé de ces quatre jeunes gens dans le vent.

***

Et puis un dernier salut à Mimi Parker, moitié du duo LOW, grande B.O. de mes lectures 2022 et qui nous a quittés cet automne.

See you !

Clete.

POUR TOUT BAGAGE de Patrick Pécherot / La Noire Gallimard

Petit à petit, Patrick Pécherot remonte le temps. On l’avait quitté avec un splendide Hevel qui nous racontait la guerre d’Algérie depuis un village du Jura. Mais on lui doit aussi la mémoire des anonymes sous la Commune, pendant la première guerre mondiale. Patrick Pécherot est un grand auteur de noir et c’est toujours un réel plaisir de l’accompagner dans ses histoires douloureuses mais si bien éclairées par la poésie de ses mots. Pécherot n’a pas son pareil pour créer le cadre historique parfait pour nous immerger dans l’intrigue. 

“1974, cinq lycéens, la tête pleine de rêves fumeux, abattent par erreur un passant alors qu’ils pensaient agir comme leurs « héros », les membres d’un groupe anar qui venait d’enlever un banquier espagnol à Paris.

Lorsque, quarante-cinq ans plus tard, l’un d’eux commence à recevoir anonymement le récit de leur histoire, il part à la recherche de ses anciens camarades.”

Pour tout bagage s’inscrit sur deux époques: 1974 qui raconte la genèse de l’engagement politique de pacotille des cinq lycéens qui allaient changer le monde et tous les évènements qui allaient mener à la tragédie et notre époque où, après s’être perdus de vue suite au drame, un des cinq recherche les autres. Depuis Une plaie ouverte, on sait l’amour des images de Pécherot et il choisit des photos, des instantanés jaunis, craquelés par le temps pour raconter l’histoire des cinq amis. Cela donne une patte de douce nostalgie, des vieilleries parfois depuis longtemps obsolètes mais dont le rappel éclaire toute une époque qu’on reconnaît et rétablit les connexions avec une époque. Beaucoup de succulentes madeleines de Proust pour les lecteurs qui ont vécu les années 70. Pour les autres, ce sera moins évident. Et peut-être que parfois l’accumulation de détails pour atteindre l’authenticité donne une impression de catalogue bien trop fourni. Et du coup, ce souci du moindre détail peut basculer dans le gros cliché. Non, monsieur Pécherot, dans les années 70, en Bretagne, les grands-parents ne nourrissaient pas leurs petits enfants à la  galette saucisse et au kouign amann ou alors les miens n’avaient pas de cœur. Ça, c’est pour les touristes en marinière, bottes Aigle et ciré jaune…

Dans ses recherches de ses compagnons, le narrateur parcourt notre époque mais d’une manière désenchantée particulièrement plombante. Les romans de Pécherot sont graves mais aussi très beaux, entretenant un beau regard sur les plus humbles, le peuple. On y lit aussi bien sûr parfois le désenchantement et la tristesse emplit souvent les pages. Mais là, j’ai détesté le narrateur, un petit con devenu un vieux con. Pendant tout le roman, il faut supporter son cynisme, son absence de remords. Pour tout bagage évoque les combats, des luttes, des contestations des années 70 jusqu’aux gilets jaunes et les zadistes. Patrick Pécherot a un belle histoire de militant syndical et on ne peut décemment lui imputer une quelconque animosité contre les mouvements d’expression populaire et on a du mal à comprendre cette narration, salissant tout y compris des combats actuels que certains trouvent légitimes ou dictés par l’urgence.

Bref, comme les personnages, peut-être victime d’un certain désenchantement.

Clete.

JE CROIS QUE J’AI TUÉ MA FEMME de Frasse Mikardsson / L’Aube noire

 — On n’aura jamais fini à midi, se plaint David.

 — Je n’ai jamais eu l’intention de finir aussi tôt », constata Sara en soutenant son regard. Elle se souvint en prononçant ces paroles de ce que lui avait dit Bettina à ses débuts. Ce jour-là, sa consœur avait érigé l’exigence de minutie en principe de vie ou de mort :

 « Si nous ne voulons pas aller systématiquement au fond des choses, si nous ne voulons pas nous dépasser à chaque fois, si nous ne voulons pas comprendre aussi loin que possible, il ne nous reste plus qu’à poser le scalpel, nous allonger par terre et mourir. »

 Bettina hocha la tête dans sa direction en signe d’approbation. S’ensuivit la litanie de la description des lésions. 

Je crois que j’ai tué ma femme débute par un avertissement de l’auteur. Tout ce qu’on va lire s’est réellement passé, il faut bien l’assimiler et le garder en tête, à défaut de le comprendre. Tout ce qu’on trouve dans le livre est public ; précisons également que l’affaire est close et que tout ce que l’auteur a modifié, dont les noms et prénoms des personnages, est spécifié. Frasse Mikardsson est médecin légiste, c’est lui qui a autopsié la victime, la femme du titre, Fatiha.

Avant même de tourner les pages les questions affluent. Va-t-on lire un rapport de police ? Est-ce bien un roman comme indiqué sur la page de titre ? N’y a-t-il pas une part de voyeurisme dans ce que l’on va lire ? Etc.
Cet avertissement et la citation qui le précède, sont importants à plus d’un titre. Ils posent donc des questions sur la forme du roman, mais aussi sur le modèle de société que l’on souhaite, sur les limites du multiculturalisme et de la tolérance au nom d’us et coutumes aberrants, et pas uniquement en Suède. Fatiha, est originaire de la partie turque du Kurdistan, le meurtrier, Ohran son mari, aussi. Il est question d’honneur et de honte dans ce meurtre. Fatiha est morte pour avoir montré ses épaules lors d’un mariage.

La protection accordée aux femmes face aux hommes violents est aussi, bien évidemment, au cœur du livre.

« On est bientôt arrivés, mais je ne trouve pas le numéro 66, s’inquiéta le chauffeur, scrutant les alentours par la vitre.

 — Il suffit de repérer les voitures de police », lui lança Sara amusée.

 Il se retourna vers elle, interloqué.

 « C’est moi qu’ils attendent » fut l’explication.

 Le chauffeur trouva ça drôle :

 « Nooooooon ! » s’exclama-t-il incrédule, persuadé que Sara la charriait. 

 Il fallut attendre qu’elle soit accueillie par le policier de faction pour qu’il la prenne au sérieux.

Sara Israelsson est l’interne en médecine légale d’astreinte ce soir-là à Stockholm. La séquence qui précède son arrivée est une rare trace d’humour. Elle arrive dans l’appartement, la description de la scène de crime est très nette, froide, judiciaire. En plus de tuer Fatiha de très nombreux coups de couteaux, Ohran l’a mutilée. Il venait de sortir de prison après une condamnation pour violence envers Fatiha.
De la même façon, quand Sara pratiquera l’autopsie et rendra ses conclusions, nous serons à ses côtés. C’est instructif, si tant est que l’on a envie d’en connaître plus sur la médecine légale.
L’enquête de Victoria Holmqvist est elle aussi scrupuleusement décrite, avec les différents rapports d’expertise, les interrogatoires de l’accusé et de l’entourage du couple. 

Les propos sont souvent techniques mais absolument pas dénués d’émotions, d’humanité. 

L’auteur ne veut rien passer sous silence, rien oublier, pas pour nous infliger un peu plus d’horreur ou d’hémoglobine, non, plutôt pour rendre un dernier hommage à Fatiha.

Bien que suédois, Frasse Mikardsson écrit en français, tout en conservant des caractéristiques de sa langue d’origine comme le tutoiement généralisé, ce qui est perturbant lorsqu’il s’adresse directement à nous.
L’écriture n’est pas classique, ce n’est pas qu’une suite de phrases, de paragraphes. Le récit est truffé de retranscriptions d’appels téléphoniques, de sms, d’auditions, de rapports, etc, qui sont comme des haltes nécessaires dans ce roman constamment dans l’action.
À chaque chapitre, l’auteur contextualise ce qui va suivre en indiquant très précisément les lieux, dates et horaires. C’est utile car les allers-retours sont incessants entre le soir du crime au 66 chemin du bonheur à Märsta, et ce qui s’est passé auparavant ; ce qui a mené à la première condamnation et ce qui a suivi la libération du meurtrier. Comme pour rappeler que ce meurtre est vrai, que Fatiha a bien été tuée par son mari.

Voilà un roman procédural qui remue violemment les tripes, qui bouscule les idées et donne à réfléchir. C’est bien là sa grande réussite.

NicoTag

IOCHKA de Cristian Fulas / La peuplade

Ioska

Traduction:  F. et J.-L. Courriol

Au cœur d’une vallée sauvage des Carpates, Iochka fabrique du charbon de bois. Quasi centenaire, il aime se taire, boire sec et dévaler ivre les routes sinueuses des montagnes au volant de sa vieille Trabant bleue. Mais le plus souvent, il demeure assis sur le banc cloué à l’extérieur de sa petite maison, se remémorant son existence hors norme. La guerre, les camps soviétiques, Ceaușescu, puis la camaraderie du chantier quand il est affecté à la construction d’une voie ferrée qui ne mène nulle part. Là, loin du tumulte de l’Histoire, il expérimente l’harmonie sexuelle auprès d’Ilona, l’amour lumineux de sa vie, et partage l’amitié indéfectible du contremaître, du docteur et du pope, tous trois aussi alcooliques et excentriques que lui. Avec eux, il approche le secret du temps et du bonheur.

Qu’il est parfois bon de changer d’horizon, de se repaitre d’autre chose que de littérature américaine. Direction les Carpates, cette fois-ci, destination que je peux qualifier d’exotique quant à mes lectures habituelles. D’emblée séduit par la couverture, ce visage barbu au regard intense et aux traits creusés, avec ce noir et blanc très léché, ainsi que par le résumé assez cocasse, Iochka du Roumain Cristian Fulaş s’annonçait sous les meilleurs auspices.

Iochka est épais. Un petit pavé qui pèse son poids dans la main. Plus de 550 pages. Il est facile d’avoir une petite appréhension car, 550 pages, ça peut être long. Sauf que la langue est relativement légère. C’est une évidence. Mais si la langue est légère, car il y a un mais, Cristian Fulaş est très prolixe et parfois le point se fait attendre. Certaines phrases font plus d’une page et il n’aime pas beaucoup les sauts de ligne. La conséquence de cela, c’est un manque de respiration dans le texte qui fatigue un poil. Je dois reconnaître que j’ai peiné un peu sur la longueur. La beauté du propos est évidente mais est écrasée, voire étouffée, par la quantité. Un peu de concision et d’élagage eurent été salutaires.

Pour ce qui est de l’histoire, une fois passée la barrière de la quantité, elle s’avère belle et touchante. Il y a d’abord une sacrée galerie de personnages bigarrés. Une petite bande ne lésinant pas sur la picole, ou le sexe, voire les deux, et avec des personnalités très affirmées. Au centre de ce petit groupe, il y a Iochka dont on va remonter le cours de sa vie tel une rivière. Un taiseux imposant et paisible, qui aspire à une vie simple et tranquille, après quelques tourments. Cette vie tranquille il va la mener, le plus simplement possible, dans une vallée paumée, éloignée des affres du monde, qui évolue à peine et ne change que très lentement. Mais elle change. Nos personnages ont tous un petit grain – voire un gros – de folie et une forme de sagesse toute singulière. On assiste à de cocasses et absurdes scènes, et à d’autres plus tristes. Il y a une constante mélancolie qui habite cette vallée, néanmoins tous, à leur façon, se maintiennent à flot les uns et les autres. Le temps passe, lentement, mais assurément. Iochka demeure, comme éternel, le pilier et phare de cette vallée. Et nous, lecteurs, nous attachons.

Iochka n’est ni noir, ni blanc. Iochka est gris lumineux. Un roman d’une poésie simple et brute, à mon goût trop bavard, certes, alors même que le silence est omniprésent, mais paisible et plutôt juste. Le livre de Cristian Fulaş séduira celles et ceux en quête d’un refuge, qui apprécient laisser le temps au temps et qui recherchent une lecture amène mais franche. Il y a beaucoup de vérité dans ces (trop) longues phrases pleines de chair et d’émotions.

Brother Jo.

LA NOIRE ET LA SÉRIE NOIRE EN 2023 / Toutes les sorties françaises

Lundi 21 novembre à 10 heures, au 7 de la rue Gallimard à Paris, ont été présentés aux libraires parisiens, les percutants programmes de la Série Noire et de la Noire pour l’année 2023. Un bien bel endroit à l’ambiance feutrée, un haut-lieu de la littérature française.

Stéfanie Delestré et Marie Caroline Aubert, éditrices des collections étaient présentes : Stéfanie Delestré était accompagnée par tous les auteurs français qui ont dévoilé leurs nouveaux romans dans un exposé d’une dizaine de minutes chacun, l’éditrice ajoutant, par ailleurs ses propres commentaires. Marie-Caroline Aubert a introduit avec talent et humour les auteurs étrangers qui seront au catalogue, on salive déjà mais on en reparlera plus tard avec elle, elle a promis !

Concernant les auteurs français, en 2023, la SN sort l’artillerie lourde… que des quinquas expérimentés qui ont déjà montré leur valeur… Manquent peut-être quelques plumes féminines. Néanmoins, ça a méchamment de la gueule :

Thomas Cantaloube, Marin Ledun, Caryl Ferey, Antoine Chainas, DOA, Olivier Barde-Cabuçon, Jacques Moulins, Sébastien Gendron et Pierre Pelot (absent mais ayant laissé un message de présentation). 

Bien sûr, on vous reparlera de ces romans au moment de leur sortie, mais voici déjà quelques mots sur chacun d’entre eux, quelques notes griffonnées à partir des dires des auteurs. 

Par ordre de sortie dans l’année et sans commentaires partisans malgré l’envie qui tenaille.

 BOIS-AUX-RENARDS (contes, légendes et mythes) de Antoine Chainas

Roman situé dans la vallée de la Roya en 1986, aux débuts de la consommation de masse. Un couple tue des femmes pour ses loisirs mais une gamine est témoin d’un des meurtres. Un roman noir teinté de fantastique (mythes et contes). 

Par l’auteur de Empire des chimères

RÉTIAIRES de D.O.A.

Roman sur la lutte contre le trafic de stups et très proche d’un roman procédural avec une lutte entre les services de police. Roman familial, les liens du sang et les thèmes de la vengeance et de la responsabilité. 

Par l’auteur de Pukhtu.

MENACES ITALIENNES de Jacques Moulins.

A EUROPOL, un fonctionnaire cherche à faire reconnaître le terrorisme d’extrême-droite, inquiet sur ce qu’est en train de devenir l’Europe braquée sur la menace islamique, oubliant la lente et sûre montée de l’extrème droite. Dans le viseur, l’Italie.

Par l’auteur de Retour à Berlin.

HOLLYWOOD S’EN VA EN GUERRE de Olivier Barde-Cabuçon.

1941, Charles Lindbergh, l’engagement de Hollywood pour l’entrée en guerre des USA. Un hommage au cinéma noir et blanc et à Chandler avec une détective de choc Vicky Malone.

Par l’auteur de Le cercle des rêveurs éveillés.

FREE QUEENS de Marin Ledun

Roman proche des Visages écrasés sur les techniques de vente et de consommation mais dans le contexte nigérian. Par l’enquête sur l’assassinat de deux jeunes prostituées, on découvre le Nigéria et les expérimentations que peuvent se permettre les grandes firmes internationales pour vendre leurs produits, et en l’occurence ici, de la bière.

Par l’auteur de Leur âme au diable.

MAI 67 de Nicolas Cantaloube.

On retrouve les trois personnages de sa série sur les années 60 et on fait un bond de cinq ans dans le temps pour se rendre en Guadeloupe où le département d’outre mer ressemble plus à une colonie qu’à un territoire de la république. Une manifestation contre la vie chère est réprimée dans le sang.

Par l’auteur de Frakas.

OKAVANGO de Caryl Ferey

Entre Rwanda, Namibie et Angola, Caryl Ferey raconte une histoire sur une des plaies africaines : le trafic d’animaux.

Par l’auteur de Paz.

LOIN EN AMONT DU CIEL de Pierre Pelot.

L’auteur de plus de deux cents romans dont “l’été en pente douce” revient à ses premières amours, le western. 

A la fin de la guerre de sécession, quatre sœurs sont victimes d’une bande de hors-la-loi.L’une meurt et les trois autres vont arpenter l’Arkansas et le Missouri pour se venger. Roman très violent.

Par l’auteur de Les jardins d’Eden.

Chevreuil de Sébastien Gendron.

Un citoyen britannique s’installe en Charente Maritime orientale. Les relations avec les autochtones et notamment les chasseurs vont vite se détériorer.

Par l’auteur de Chez Paradis.

***

Fin de la réunion vers 13 heures.

Clete.

PS: De grands remerciements à Antoine Gallimard, Marie-Caroline Aubert, Stéfanie Delestré et Christelle Mata.

OÙ REPOSENT NOS OMBRES de Sébastien Vidal / Le mot et le reste

 Sébastien Vidal remonte le temps jusqu’en juillet 1987. Une fille et trois gars d’une quinzaine d’années sont en vacances dans leur village corrézien, passent leur temps devant la télé, à la piscine et surtout dans les bois. C’est en se perdant qu’ils trouvent leur paradis au creux de la forêt, le Puy perdu, proche de la cabane du marginal local, l’Indien, René, sorti d’un roman de Mark Twain ou de Daniel Defoe. Tout semble bien se passer, l’écriture s’étale avec lenteur sur une cinquantaine de pages, pourtant l’auteur sème des inquiétudes, de petits signaux.

D’un coup, on change de rythme, de région ; Jacques et Antonio, deux braqueurs, un meurtrier.
Il n’y croit pas, ça y est, ils ont basculé de l’autre côté. Ils ont tranché net dans le quotidien et la routine. Désormais ce sera ça leur vie, pas d’horaires, pas de boulot merdique payé trois fois rien, pas de contremaître sur le dos, plus de fins de mois difficiles, plus de chômage, ils viennent de se mettre à leur compte.

Ils se trouvent dans la banlieue sud de Paris, à Palaiseau. Ils s’éloignent de l’épicentre, ils veulent se terrer, laisser passer l’orage. Plus les kilomètres défilent, plus les deux hommes redescendent sur terre. Un braquage c’est déjà quelque chose, mais tuer un homme ça n’a rien à voir.

Voici donc deux petites frappes qui viennent de rater leur premier gros coup. Ces deux trafiquants de cigarettes et d’autoradios jouent trop vite trop fort dans la cour des grands et se perdent sur les routes de l’Essonne, en enfilant les conneries comme des perles. Deux tocards coincés dans une cavale qui se poursuit à huis-clos dans des Renault volées.
D’une ambiance cousine des romans et récits de Pierre Bergounioux, on arrive chez le patron, Jean-Patrick Manchette, cité à plusieurs reprises dans le livre mais évident dès l’apparition de Jacques et Antonio.

À partir de là, l’auteur déroule de courts chapitres, tantôt au cœur de la Corrèze de René et des adolescents avec leurs interrogations et leurs douleurs, tantôt pendant la dérive meurtrière des truands abonnés aux vieilles Série Noire de Burnett à Bialot, transformés en ennemis publics N°1.
Chapitres dans lesquels le paysage et la nature sont omniprésents, partout des arbres, des feuilles, de l’eau, des ciels, des ronciers, de l’eau encore ; dans ces passages, Sébastien Vidal peint plus qu’il n’écrit, il donne à voir plus qu’à lire. Il joue également avec la nostalgie mais sans en abuser, son écriture se détache assez rapidement des clichés estampillés années 80 tout en accrochant à son récit de nombreuses références, avec un goût affirmé pour la variété française.

Jacques a ressassé tout un tas de pensées mortifères. Il a sondé en lui et n’a rien trouvé qui soit capable de l’apaiser. Il est là, au bout de la nuit, avec une énorme boule au ventre, un volcan d’acide qui le dévore avec une extrême lenteur. À l’extérieur, il sait qu’il y a le ciel, mais lui se sent étouffé par une voûte lourde et basse qui le comprime, pris au piège de son corps et de la société, il a des envies de meurtres et de violence. Il a envie que quelqu’un débarque à la cabane et les découvre, ça lui donnerait une excuse pour tuer. Et puis à quoi bon des excuses, pas besoin d’excuses. Jacques se lève, mâchoires serrées, le visage est placide, mais son regard halluciné fait peur. Il plaque sa main sur son ventre pour vérifier la présence du pistolet et sort. La lumière qui descend sur lui est douce et colorée. Une lumière d’été chaude qui donne envie de s’y tremper. Les arbres qui cerclent la clairière se dressent et pointent les nuées de leurs corps droits et décidés. Ils bordent le ciel de leurs houppes et le bleu intense de la voûte apparaît comme un lac à l’envers, sans aucun reflet, sans ride, infiniment profond.

Si l’on comprend rapidement qu’à l’issue de  Où reposent nos ombres ces deux histoires vont tragiquement se mêler et laisseront d’amers souvenirs, il faut reconnaître que l’auteur possède un bon tour de main pour nous mener patiemment au bout de ses presque quatre cents pages, sans jamais tomber dans le sensationnalisme. Notamment en donnant naissance à des personnages réalistes et subtils, avec une mention spéciale pour René et Jacques ; ces deux-là sont bien singuliers, des caractères forgés dans la souffrance, reçue comme donnée, tous deux rejetés par la vie, avec en commun un sens très développé de l’injustice. 

NicoTag

LA BAIGNOIRE DE STALINE de Renaud S. Lyautey / Seuil

Deuxième polar au Seuil pour Renaud Lyautey mais aussi le dernier puisqu’il est mort au printemps dernier, bien avant la sortie de son roman. Ce diplomate français avait été en poste comme ambassadeur en Géorgie et il a fait de ce pays mal connu le théâtre de son histoire.

“Tbilissi, capitale de la Géorgie, terre natale de Staline. Un ressortissant français est retrouvé mort dans des conditions suspectes à l’hôtel Marriott. Avant qu’un scandale n’éclate, René Turpin, à l’ambassade, est mandaté pour assister les inspecteurs locaux. L’enquête les mènera sur les traces du dictateur et d’une immense ville balnéaire abandonnée…”

D’emblée, si vous cherchez un polar d’investigation ou un thriller, il vaudra mieux oublier ce roman. Ressemblant un petit peu plus à un polar que Les saisons inversés, son précédent polar, on est quand même assez loin de ce qu’on pourrait s’attendre à la lecture du résumé de l’éditeur. Certes, Lyautey utilise la trame du polar, il mène une investigation qui ressemble plus quand même à une déambulation dans le pays pour ce diplomate chargé de l’enquête et son partenaire flic géorgien qui aurait une reconversion assurée au guide du Routard vu sa connaissance pointue de son pays. Mais, ils ne coinceront jamais le tueur malgré l’identification des commanditaires et coupables.

Le rythme du récit s’avère lent, un peu à l’image des romans d’espionnage dont il est plus proche. Outre une découverte “touristique” du pays, Lyautey s’intéresse aux spectres de l’ère soviétique souvent encore très, trop, visibles et montre comment les Russes sont toujours très, trop présents. L’actualité est sur l’Ukraine en ce moment et on a tendance à oublier que la Géorgie, ancienne république soviétique elle-aussi, a été envahie la première en 2008 et que 20% de son territoire est toujours entre les mains crochues des Russes. Poutine invoqua à l’époque les mêmes motifs et utilisa les mêmes techniques de guerre qu’en Ukraine…

Enfin, tous ceux qui se souviennent de l’histoire des “Cinq de Cambridge”, groupe d’étudiants britanniques qui devinrent agents soviétiques durant les années 60 et firent beaucoup de mal aux services de sa Majesté, liront de belles pages sur le plus célèbre d’entre eux Kim Philby et sur ses désillusions lorsqu’il rejoignit le paradis communiste.

Roman intelligent assurément mais qui aurait plus sa place en littérature blanche, l’aspect policier étant juste un moyen de créer un poil de suspense pour un roman qui vaut pour sa vision géopolitique de ce coin du globe particulièrement agité actuellement.

Clete

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