Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

LE POÈTE DE SAFI de Mohamed Nedali / L’ Aube

 « Cest lui l’auteur du faux appel ! tonne le muezzin, écumant de rage. C’est lui le profanateur de la maison d’Allah ! »

 À ces mots, un solide luron d’une trentaine d’années, la barbe teinte au henné, charge Moncef par  derrière et lui assène un violent coup de pied au bas du dos, accompagné d’un « Allahou akbar ! », détonant comme une bombe. Les autres lui emboîtent le pas : les coups de poing et de pied pleuvent de partout avec une bestialité effrayante, suivis d’imprécations, insultes et crachats ; c’est comme si on ouvrait la boîte de Pandore. Face à des scènes pareilles, assez fréquentes dans les rues populeuses, on prend soudain conscience que la plupart de nos concitoyens, quoique souvent d’une apparence moderne et émancipée, tiennent moins de l’homme civilisé que du troglodyte mal dégrossi.« 
 
A Safi, la jeunesse masculine se divise principalement en deux. Les Homo Islamicus d’un côté, et les Égarés de l’autre. Ce qui change est le rapport plus ou moins assidu à la religion. Se trouver entre ses deux bandes n’a rien de facile. Utiliser le minaret pour déclamer des poèmes n’a rien d’une bonne idée. Ça coûte un cassage de gueule en règle à ce pauvre poète de Moncef.

On rembobine pour retracer la brève vie de Moncef, lui « Le poète de Safi », racontée avec drôlerie par Mohamed Nedali. Sa description de la société marocaine est pleine de coups de griffes.  On voit surtout Moncef et ses deux amis se cogner contre les murs d’une réalité sociale qui ne propose rien à sa jeunesse, et ne veut pas d’eux. D’autant plus s’ils sont poètes, ou même simplement différents. C’est un portrait parfois drôle, voire moqueur, et surtout sombre que dessine M. Nedali. A Safi comme ailleurs rêver est à peu près tout ce qui reste aux gens ordinaires qui ont envie de s’échapper de leur univers, du chemin tracé à l’avance par un déterminisme aussi tenace que buté.

« Peuple borné, peuple ignare, 

Réveille-toi !

Sors de ta léthargie !

Reviens à la vie !

Renais au monde !« 

On retrouve ensuite Moncef au commissariat, en garde à vue, lui le blessé, le tabassé. La suite du portrait vire carrément au noir. Corruption, radicalisation, enfermement commencent à résonner autour de ce pauvre poète. Et surtout, le discours des policiers fait penser aux dystopies comme « 1984 » ou « Fahrenheit 451 ». L’état et surtout la religion répondent à l’ensemble des problèmes quotidiens, s’élever contre est à la fois une hérésie et un non-sens. Le huis-clos de la déposition, quand Moncef est interrogé par deux policiers, surnommés Hercule et Raffarin par l’auteur, est un beau mélange d’humour, de politique, de poésie, de bêtise, et d’éloge de la libre pensée. On se demande quand même comment cela va se terminer.

Le roman n’a de cesse de balancer entre l’humour, l’ironie, et la noirceur sociale. Les amateurs d’enquête peuvent passer leur chemin. Il y a bien un crime mais pas de victime, hormis Moncef. Très vite se pose la question de son devenir immédiat, Mohamed Nedali maintient un certain suspense jusqu’aux toutes dernières pages, tout en décochant des flèches bien acérées n’épargnant personne. 

NicoTag

A plusieurs moments, Mohamed Nedali met son héros dans des impasses. Comme les Kinks.

UNE ODYSSÉE AMÉRICAINE de Jim Harrison / J’ai Lu

The English Major

Traduction : Brice Matthieussent

Plaqué par sa femme à soixante-deux ans, Cliff quitte tout et prend la route. II traverse les États-Unis de part en part, bientôt rejoint par la peu farouche Marybelle. Parfois mélancolique, toujours truculent, ce voyage lui apportera-t-il la renaissance tant recherchée ?

“Une odyssée américaine”, le roman que l’on doit à Jim Harrison et publié originellement en France en 2009, revient dans une nouvelle édition poche chez J’ai Lu.

Qui bouffe du noir et du policier, comme cela se pratique chez Nyctalopes, a parfois besoin de retrouver un peu la lumière. Point trop n’en faut. Une bonne dose salvatrice, régénératrice, de temps en temps. N’abusons pas des choses saines. Enfin, je ne suis pas docteur… Le doc Brother Jo ? Allez, pourquoi pas ? Ça sonne bien. Juste pour une fois ! Je vous fais une petite prescription non remboursée par la sécurité sociale. C’est bon pour ce que vous avez. N’allez pas croire non plus que je vais vous recommander un banal « feel-good book ». J’ai mieux. C’est de la bonne qui libère l’esprit.

Jim Harrison est toujours présenté comme l’écrivain des grands espaces. Ce qui n’est pas faux. Mais c’est aussi l’écrivain des petites choses de la vie qui parfois mènent à de grands bonheurs. En écrivant simplement, sans envolées lyriques, sans tournures de phrases alambiquées, sans se répandre et sans jamais nous perdre, il nous fait goûter à la vie et Une odyssée américaine en est un parfait exemple.

Cliff est à la fin d’une vie et peut-être à l’aune d’une nouvelle. Sa femme le quitte, emportant avec elle sa ferme qui faisait de lui un paysan heureux, le laissant déraciné : « Je me retrouvais donc, à soixante ans, sans foyer vers où retourner, ce qui ne faisait pas de moi un cas isolé. Le temps nous convainc que nous faisons corps avec lui, après quoi il nous laisse sur le carreau. » A cela s’ajoute la perte récente de sa chienne bien-aimée dont il fait toujours le deuil. Pour renouer avec lui-même, il décide de prendre la route à travers les Etats-Unis. Il en profite pour essayer de refaire le puzzle de sa vie, revisiter son passé, revivre sa sexualité qui lui réserve encore quelques surprises. 

L’odyssée à laquelle nous convie Jim Harrison est délicieusement grivoise, drôle et pleine d’humanité. On rencontre toute une galerie de personnages insolites qui n’en finissent pas de bousculer notre héros dans sa quête, un peu hasardeuse, de frugalité et de liberté. La nature n’est jamais loin, comme toujours. On visite, on apprend, on respire. On avale les kilomètres avec Cliff. On se délecte de la plume de notre auteur : « Enfant, quand j’ai commencé à pêcher la truite avec mon père, il me disait tous les jours que les dieux et les esprits vivaient dans les torrents et les rivières, une information qu’il tenait du copain chippewa de son propre père. Je n’en ai jamais douté. Où pourraient-ils vivre sinon ? » Peut être dans les mots de Jim Harrison ? 

A lire, à relire, à recommander et à partager.

Brother Jo.

NIGHTMARE ALLEY de William Lindsay Gresham / Série Noire

Nightmare Alley

Traduction: Denise Nast

Traduction révisée par Marie-Caroline Aubert

Effet COVID? Beaucoup de rééditions cette année et pas uniquement à la SN. Viennent juste de sortir deux romans des années 70 signés Raf Vallet qui succèdent à ce roman de Gresham, lui, paru au printemps et sorti initialement en France en 1948 et nommé alors “le charlatan” et qui sera plusieurs fois réédité par différents éditeurs au cours de la deuxième moitié du XXème siècle. Filmé à Hollywood en 1947 par Edmund Goulding avec en vedette Tyron Power, il bénéficie d’une nouvelle adaptation en cette fin d’année par le talentueux Guillermo Del Toro. Les premières images du film semblent bien reprendre l’atmosphère lourde et méchamment gothique du roman. 

“Stan Carlisle, employé dans une tournée foraine, médite en assistant au numéro d’un geek, affreux poivrot qui décapite les poulets d’un coup de dents. Jamais il ne descendra aussi bas, jamais ! Jeune et séduisant, Stan nourrit de grandes ambitions et n’a aucun scrupule. Sa rencontre avec Lilith, psy blonde, implacable et glaciale, marque le tournant de sa carrière. L’heure est venue de berner les riches en convoquant leurs chers disparus dans des demeures cossues. Mais le Dr Lilith a percé à jour les nombreuses failles de Stan le Magnifique…”

Alors l’histoire est un grand classique: l’ascension puis la chute d’un homme qui ne reculera à rien dans l’escroquerie, un homme que l’on voit se transformer de jeune ambitieux à grosse ordure sur une quinzaine d’années. On est dans l’univers d’un Jim Thompson et sans aucun doute,  ce roman a dû séduire un Harry Crews avec sa bande de monstres de foire, rois de entourloupe, diseurs de bonne aventure et prédicateurs. L’atmosphère est très sombre avec d’effarants faux-semblants, des moments de délire horrible dans le monde des tarots et tables de spiritisme. La plume est violente et rageuse à l’ image de Stan.

« le monde est un véritable enfer. Au sommet, certains possèdent toute la richesse. Pour avoir ce qui vous est dû, il faut essayer de leur faire lâcher prise. Alors, ils se retournent et vous font sauter les dents pour avoir osé faire ce qu’ eux ne cessent de faire. »

A une époque, le grand Nick Toshes s’était fendu d’une présentation reproduite dans cette édition. Il considère que Stan est Gresham, personnage très trouble,  qui s’est donné la mort à 53 ans, malade, alcoolique et dans la misère. Il est vrai qu’on y perçoit beaucoup de sa passion pour le monde des forains, de son obsession pour la bouteille et beaucoup de ses réflexions sur l’hindouisme et le communisme notamment.

Malgré cette folie qui noie les pages, le final pourra s’avérer un peu trop prévisible. Finalement la morale est sauve, les méchants sont punis, les gentils découvrent le bonheur. 

Si l’histoire souffre de quelques temps plus lents dus à de nombreuses explications sur les tarots et l’illusion, le roman se dévore, un peu hagard devant tant de détresse, devant ce drame de l’alcoolisme. Certaines pages du roman, particulièrement frappantes, semblent être d’ailleurs écrites sous l’emprise de alcool. Un voyage terrible dans la psyché dérangée d’un homme.

Clete

DOCILE de Aro Sáinz de la Maza / Actes Noirs Actes Sud.

Dócil

Traduction: Serge Mestre

  —Tant que nous n’aurons pas interrogé ce garçon…

   —Lucas Torres, bordel, il s’appelle Lucas Torres.

   —Oui, eh bien tant qu’on n’aura pas interrogé Lucas Torres…

   —C’est correct, coupa-t-il, tant qu’on ne l’aura pas interrogé. Et qu’est-ce que ça signifie ? Je te donne la réponse. Qu’il existe deux sortes d’inspecteurs : ceux qui, comme toi, veulent vite trouver un coupable, à n’importe quel prix, pourvu qu’ils obtiennent une médaille, et ceux qui, comme moi, tentent de trouver la vérité pas à pas, sans autre considération.

   Milo se tourna. Il marcha vers l’inspecteur Boada.

   —Ce que j’aimerais savoir, moi, c’est pourquoi tu es toujours si bien peigné, dit-il. Un jour il faudra que tu m’expliques.


On apprend qu’un crime particulièrement odieux, aussi sanguinaire que barbare, a été commis : la famille Corona est assassinée, presqu’entièrement, chez elle en plein Barcelone, au moment du repas et de la retransmission d’un match du Barça.
Un jeune homme s’évanouit en pleine rue non loin d’un commissariat, il est couvert de sang, de sangs différents du sien. L’image passive qu’il donne contrecarre complètement avec ce dont il est accusé. 
Voilà comment débute « Docile », troisième enquête de l’inspecteur Milo Malart.

Milo Malart est un commissaire plus organique que scientifique ou rationnel, il fait confiance à ses impressions, à ses perceptions. Il est au centre du roman, pas comme un pivot, ce n’est pas lui qui distribue, non, c’est lui qui encaisse les coups, les douleurs. C’est un esprit torturé par de vieilles histoires d’amour, un frère interné, un neveu suicidé, des affaires classée à ses dépens. Les motifs ne manquent, d’autant qu’il est plus ou moins schizophrène. À cela il faut ajouter une réputation de serpent calculateur, méchant, alors qu’il est finalement d’une humanité sans bornes. Impitoyable avec les autres comme avec lui-même. Ce que l’on sait de sa vie et de ses démons familiaux vient éclairer son comportement professionnel. Ses méthodes pourraient paraître farfelues, elles sont redoutablement logiques

On retrouve ces troubles psychiques avec les adolescents du livre, chacun victime de troubles de ce genre. Bien au-delà du mal-être de cet âge là. Vivant comme mort, leurs personnalités sont disséquées avec le plus grand souci du détail par l’auteur. 

 Pour corser son roman déjà bien noir, Aro Sáinz de la Maza, en plus de nous détailler au microscope l’épouvantable crime de la famille Corona, brouille son récit avec d’autres affaires, ce qui demande une certaine acuité mais augmente carrément le plaisir de lecture.

  “ L’inscription en latin sculptée sur un cadran solaire. « Toutes blessent, la dernière tue. » À partir d’un certain moment, Noe avait dû se sentir blessée par les heures. Depuis cet instant, vivre signifiait pour elle souffrir. Comme pour Isma. Voilà d’où venait leur harmonie commune. Des esprits jumeaux. Vivre était aussi lourd qu’une pierre tombale. Tous les deux éprouvaient en permanence un nœud pesant au creux de l’estomac. Et tous deux s’identifiaient à Sisyphe, punis pour l’éternité sans trop savoir pourquoi. La dernière tue. La dernière heure mettait fin à la douleur. La dernière blessure. Du point de vue d’une jeune fille, ce n’était pas s’approcher de la mort, mais en avoir par-dessus la tête de la vie. Marre des blessures qu’on lui infligeait. Qui ça ? Les autres. À commencer par sa famille.  

   — Bordel, Noe. C’est donc ça qui s’est passé ?”


Avec des personnages comme Milo Malart ou Isma, on ne fait pas de tourisme sur les ramblas, on ne visite pas le musée Miró ni les constructions modernistes d’Antoni Gaudí. L’enquête n’a rien d’une partie de plaisir. D’autant que dans la ville des gens manifestent pour ou contre l’indépendance de la Catalogne, et que les alertes terroristes sont dans le rouge. 


« Docile » est mené tambour battant, avec de longues séquences de dialogue, mais attention ça n’a rien d’une lecture facile, non c’est plutôt comme dévaler une pente caillouteuse sans pouvoir s’arrêter. Le roman demande des efforts tant les détails affleurent à chaque page, tant les intrigues s’entremêlent. Il y a de brusques accélérations, très fluides, lorsque l’on se retrouve seul avec Milo Malart, lorsqu’il raisonne à la vitesse de la lumière. Ces passages sont jubilatoires. 

 Les concepts psychologiques sont utilisés avec une finesse rarement atteinte en littérature, la manipulation mentale y est élevée à un niveau extrême.
Parmi les dialogues, j’insiste sur un interrogatoire dantesque de quarante-cinq pages, oui quarante-cinq pages proprement hallucinantes ! Une fois terminé, je l’ai aussi sec repris du début, tellement ce morceau du livre est fascinant. Rien que pour ce passage, « Docile » mérite, non, doit être lu. C’est magistralement écrit ! Une véritable leçon. Tout le talent d’Aro Sáinz de la Maza est ici, dans cet interrogatoire.

Je ne peux pas comparer avec les précédentes aventures de Milo Malart, je ne les ai pas lues (mais ça va venir vite !). Ce qui ne m’a pas empêché de savourer ce « Docile ».
C’est un livre d’une immense noirceur. L’exploration des ténèbres humaines fait mal au ventre, mais une fois achevé c’est comme une victoire.

NicoTag

 Milo Malart fredonne souvent « La Chaconne » de Bach. Lors de ma lecture, très vite, ce personnage m’a fait penser à « Solitary Man », pas la version originale de Neil Diamond, non, celle de l’Homme en noir.

AMERICAN RUST de Philipp Meyer / Albin Michel

American Rust

Traduction: Sarah Gurcel

« Une petite ville de Pennsylvanie, jadis haut lieu de la sidérurgie, désormais à l’agonie. Isaac, vingt ans, est désormais seul pour s’occuper de son père invalide, sans pour autant renoncer à son rêve d’étudier à Berkeley. Avec l’aide de son meilleur ami Billy, ancienne star de l’équipe de football locale, il se décide à prendre la route, direction la Californie. Mais un mauvais hasard, et le drame qui s’ensuit, va faire voler en éclats leur fragile avenir.« 

American rust, le premier roman de Philipp Meyer publié initialement en 2010 sous le titre Un arrière-goût de rouille, se voit aujourd’hui réédité chez Albin Michel dans un traduction révisée. Suite au succès de son second roman The son (2013), ainsi que son adaptation en série télé, c’est aujourd’hui American rust qui devient une série télé, légitimant ainsi sa réédition. 

Si vous aimez le noir, vous ne serez pas déçu. Philipp Meyer nous plonge ici dans une atmosphère noire, plus noire que la nuit, et nous fait goûter à un désespoir noir, noir de suie. A Buell, la ville fictive où vivent nos protagonistes, il y a aussi peu d’espoir que de perspectives d’avenir. La misère y colle à l’âme et aux pompes. Ses habitants y meurent plus qu’ils n’y vivent. Pour deux jeunes en déroute, tous les éléments sont réunis pour se planter dans le décor.

Ce roman a bien un défaut, à mon sens tout du moins. Meyer y pêche par excès de fatalisme, basculant facilement dans le trop larmoyant. Il aurait certainement gagné à être plus concis et subtil en ayant la main un peu moins lourde avec le noir. Sachant que c’est un premier roman, on peut difficilement lui en vouloir pour ça. On a même plutôt envie de saluer l’audace d’oser un tel roman, à l’heure où les feel-good books ont tristement bien trop le vent en poupe. On assiste avec American rust à l’émergence d’une nouvelle voix, au potentiel indéniable, assez solide pour compter. 

La dimension très cinématographique du roman – tout étant très visuel – permet au lecteur de se représenter aisément les lieux, les gens et même les émotions. Aussi étouffante soit leur vie à tous, aussi tragiques soient les destins dépeints, on y plonge facilement. Reste plus qu’à veiller à ne pas s’y noyer. 

American rust nous rappelle que la vie n’est pas rose pour tout le monde, la mort non plus. Que le temps semble parfois, tel une machine, se gripper, s’arrêter, qu’il ne guérit pas toutes les blessures et peut même en infecter certaines. Que la vie c’est souvent des tartines de merde. Joyeux programme, n’est-ce pas ? On ne va pas se mentir, c’est ce que l’on aime. 

Brother Jo.

APRÈS NOUS LE DÉLUGE de Yvan Robin / Editions IN8

“Nous cavalons entre les troncs couchés. L’air nous brûle la gorge. Nos muscles se raidissent. Nous parvenons à une route étroite, que nous longeons en direction du bourg. Je connais le chemin, emprunté pour aller faire les courses. À cent mètres de là, nous trouvons un local reconverti en abribus. Cachés derrière le mur couvert d’affiches déchirées du parti populiste écologique Campagne, nous nous dévisageons en pantelant. Nature au cœur dit le slogan.

Déjà nous ne sommes plus les mêmes. Dans le halo prodigué par l’unique lampadaire, nos traits sont plus durs. Comme si l’innocence s’érodait, qu’il n’en restait qu’un minuscule éclat au fond de nos pupilles.

   – Ça va ?”  

Il y a des périodes où la littérature s’empare d’un sujet. En ce moment, la crise écologique globale que nous vivons, semble en être devenu un. Tout le monde s’accorde pour dire que l’avenir de notre espèce est compromis, mais en même temps, et moi le premier, tout le monde s’en fout et continue à regarder des vidéos de chatons sur son smartphone. 

Ce roman d’Yvan Robin vient nous secouer, nous déciller. Sa vision d’un futur pas si éloigné est cauchemardesque. 

Un paysage ravagé par la pollution, un fleuve de boues et d’ordures, un suicidé dans le jardin. Voilà pour l’ouverture du roman, rien n’est à sauver de ce monde déjà bien saccagé. Et pourtant on y vit.
La catastrophe attendue se passe sous nos yeux, brutalement, sur les pages. Le résultat est simple et sombre, l’exposition des travers humains les plus vils : méchanceté, mépris, vilénie, trahison, violence, j’en passe. 


« Après nous le déluge » raconte ce qu’il reste de vie, d’humanité, chez un père, et son fils, Lazare et Feu-de-Bois. Tous deux sont bien incarnés, je me sens plus proche du père, question d’âge et de vécu peut-être, mais j’ai autant de compassion pour le fils. L’écriture dans laquelle ils sont balancés, enchevêtre le mythe du Déluge, l’Apocalypse, l’Odyssée, la poésie classique du XVIIème, met en exergue la Genèse, cite un traité philosophique plus ou moins anarchiste. 

Yvan Robin les sépare, les perd, et nous conte leurs mésaventures dans cet océan ténébreux qu’est devenu le monde. Le titre est vraiment à prendre au pied de la lettre.
C’est un roman typique de notre époque, qui décrit le cauchemar qui nous attend.

« Après nous le déluge » ne nous raconte ni plus ni moins que la disparition de la beauté, c’est, en somme, un texte effrayant, et probablement nécessaire.

NicoTag


Nous disparaîtrons sûrement, par contre le rock survivra. C’est Uncle Neil qui le dit, c’est donc vrai.

MURMURER LE NOM DES DISPARUS de Rohan Wilson / Albin Michel

To Name Those Lost

Traduction: Etienne Gomez

Été 1874 à Launceston, en Tasmanie. La ville, en proie aux émeutes, menace de sombrer dans l’anarchie. De retour de la Guerre noire, qui a opposé les colons britanniques aux aborigènes du pays, le vétéran Thomas Toosey n’a qu’une idée en tête : retrouver son fils. Mais comment y parvenir dans un tel chaos ? D’autant qu’il est pourchassé par deux vagabonds, « l’ Irlandais » et son acolyte cagoulé.

Toosey a une dette à rembourser, et son fils est le seul à pouvoir lui permettre de racheter les erreurs du passé.”

Il est des romans, et vous le savez bien, qu’on oublie très vite et d’autres qui vous marquent durablement, peut-être pas pour la vie mais suffisamment pour vous évoquer de doux souvenirs de lecteur à chaque fois qu’ils sont évoqués. ”La battue”, roman de 2011, sorti dans une quasi indifférence en France en 2015 dans la superbement lettrée collection “Les grandes traductions” chez Albin Michel en fait assurément partie. Quand est réapparu au catalogue de l’éditeur le nom de Rohan Wilson, auteur australien, le déclic s’est fait instantanément et j’ai revu la Tasmanie au XIXème siècle dans un très sale moment de son histoire, pendant le massacre des aborigènes par les colons britanniques. “La traque”, en plus d’offrir un magistral western des antipodes était servi par une écriture brillante.

“Murmurer le nom des disparus” est chronologiquement une suite de “La traque”, où après avoir découvert le visage dégueulasse de ces colons miséreux et misérables contre les indigènes, on découvre l’horreur de leur vie entre eux dans le cadre de la ville de Launcerson en pleine émeute contre un impôt.

Alors, c’est sale, barbare, à la mesure, au diapason de la sauvagerie de cette Cour des Miracles où chacun tente de s’en sortir. Une fois de plus, c’est du très bon western. Il est assez dur de s’attacher aux hommes tant le peu d’humanité qu’ils offrent peine souvent à masquer la bestialité de leurs comportements. Par contre, même s’ils ne sont souvent qu’au second plan, l’objet de la pénitence ou de la rédemption de leur père, l’horreur de la vie des enfants stupéfie.

 La plume est magnifique, a mûri, s’est affinée pour offrir une narration beaucoup plus vivante et des passages très cinématographiques rendant tangibles, visibles le chaos et le désolation et s’est débarrassé de certaines dorures stylistiques. On peut décemment évoquer Cormac Mc Carthy par la puissance de la plume et la description de l’inhumanité. Pendant ma lecture aussi, alors que le propos est très différent, j’ai pensé plusieurs fois à l’excellent” La culasse de l’enfer” de Tom Franklin.

De la très belle ouvrage.

Clete.

STAVROS SUR LA ROUTE DE LA SOIE de Sophia Mavroudis / Jigal Polar

La lame aiguisée glisse sans bruit de droite à gauche en travers de sa gorge. Le sang gicle dans un gargouillis. Il lâche un râle rauque et porte la main à sa plaie béante. Dans ses yeux exorbités miroite l’Acropole qui, à ce même instant, s’illumine de mille couleurs. La féerie embrase le rocher, ricoche sur le marbre immaculé, se répand sur son immeuble et, par ricochet, sur ceux alentours.

L’adagio s’élève lentement vers le ciel. Dans un second mouvement, les cris et les applaudissements des voisins s’élèvent tel un choeur, à l’instant même où son corps inerte bascule sans bruit dans le vide.


« Stavros sur la route le soie » démarre prestement, pourquoi se priver quand on peut à la fois balancer un assassinat et une vue splendide ? 

Il s’agit du troisième volume (sur cinq prévus) des aventures de Stavros Nikopolidis, un commissaire rusé, bon vivant, un peu râleur et flanqué d’un sens de l’humour très personnalisé ; il est épaulé par Dora, une collègue/complice façon Emma Peel ; et chapeauté par un supérieur lèche bottes du pouvoir et des puissants, Livanos. 

Rien d’original à cela, pourtant Sophia Mavroudis a bien fait de se servir de cette situation classique. Avec un doctorat en sciences politiques elle aurait pu écrire une histoire de la Grèce contemporaine, elle a préféré se faire romancière et mélanger une fiction policière au quotidien vécu et subi par les Grecs, à leur lutte quotidienne face aux mesures brutales infligées à leur pays depuis 2008. Sans oublier de glisser quelques notes d’humour fort bien venues, et de partager quelques bons plats qui donnent faim rien qu’en lisant.

L’enquête se focalise sur un scandale immobilier qui transforme Athènes en résidence touristique pour clients asiatiques fortunés. La ville est vendue à la découpe à des investisseurs chinois peu scrupuleux avec au passage des locaux qui se servent.

Sur le bord du bureau, Stavros aperçoit une série de livres, dont plusieurs romans noirs de Yannis Maris, figure tutélaire du policier grec.

  – Vous aimez Maris ? demande-t-il, surpris.

  – Comme beaucoup de grecs, j’ai longtemps négligé le genre policier qui n’avait pas l’aura de notre littérature classique. Je me suis trompé.

  – C’est un de mes auteurs préférés.

  – Il gagne à être connu ainsi que d’autres de nos écrivains de polars contemporains. Nous avons autre chose à montrer que les seuls écrits civilisationnels ou le dépaysement plage, Zorba, moussaka… 


C’est aussi ça « Stavros sur la route de la soie », une façon de découvrir Athènes en dehors de tous les clichés éculés. Comme souvent dans le polar, ce livre de Sophia Mavroudis permet de prendre le pouls d’un pays. En filigrane, c’est une facette peu reluisante de la mondialisation que nous dévoile l’autrice, la politique européenne à l’égard de la Grèce n’a rien de très heureux, quant à la Chine, ses investissements restent bien éloignés de la philanthropie.

Sans avoir lu les précédents volumes de la série, j’ai eu beaucoup de plaisir à tourner les pages, surtout à retrouver ces personnages savoureux, notamment Eugène, le hacker du commissariat. L’histoire serrée sur une poignée de jours est parfois un peu touffue, certains passages auraient mérité un peu plus de détails, mais les dialogues secs et souvent drôles rythment habilement le livre de bout en bout.


NicoTag

Pour la tragédie antique, Athènes a toute ma confiance, mais pour ce qui est du rock, mes oreilles traînent plutôt du côté d’Athens.

AMERICAN PREDATOR de Maureen Callahan

American Predator: The Hunt for the Most Meticulous Serial Killer of the 21st Century

Traduction : Corinne Daniellot

Anchorage, sur les rivages glacés de l’Alaska. Dans la nuit du 1er au 2 février 2012, la jeune Samantha Koenig termine son service dans un petit stand de café battu par la neige et le vent. Le lendemain matin, elle n’est toujours pas rentrée chez elle. Une caméra de vidéosurveillance apporte vite la réponse : on y voit un inconnu emmener l’adolescente sous la menace d’une arme. 

L’enlèvement de Samantha Koenig a vite fait d’émouvoir la population locale et mettre en alerte les autorités. Du simple flic jusqu’au FBI, l’affaire fait des remous et l’enquête prend rapidement de l’importance. Mais cette enquête s’annonce mal. Le déroulé des faits paraît étrange et certains protagonistes travaillant sur l’affaire font des erreurs qui ne sont pas anodines. Pour autant, il leur faut un certain temps, mais un homme est finalement arrêté. Un dénommé Israel Keyes. Il est inconnu, n’a pas de dossier et paraît presque irréprochable sur le papier. Des éléments incriminants font néanmoins de lui le suspect numéro un. A cela s’ajoute une personnalité singulière et préoccupante. Mais qui est vraiment Israel Keyes ? Cette question est celle que se posent toutes les personnes face à lui après son arrestation. En tentant d’y répondre, c’est l’indicible qui va être découvert. 

Si vous en doutiez encore, je vais être bien clair, ceci n’est pas une fiction. Comptiez-vous sur moi pour vous en dire plus sur les faits ? Bah vous pouvez vous brosser ! N’allez pas fouiner sur la toile, plongez vous directement dans le bouquin. La découverte n’en sera que plus glaçante et sidérante.

Après un livre sur Lady Gaga et un autre sur quelques personnalités du milieu de la mode, Maureen Callahan délaisse la pop culture pour le “true crime”. Elle nous relate avec minutie et efficacité une enquête qui fait froid dans le dos. En partie basé sur le témoignage des principaux concernés, American Predator a tout pour devenir un classique du genre. L’écriture est parfaitement rythmée, allant toujours droit à l’essentiel. Le redoutable sens du cliffhanger de Maureen Callahan nous tient en haleine de bout en bout. A chaque fin de chapitre elle a la petite phrase qu’il faut pour nous plonger dans le doute et l’impatience. On a qu’une seule envie, c’est de dévorer le bouquin sans interruption. Addictif dès la première page.

On pense forcément à De Sang Froid de Truman Capote, un petit peu à Baltimore de David Simon (pour l’aspect fonctionnement des forces de l’ordre) et enfin à tout ce que l’on a vu dans le genre à la télévision, de The Thin Blue Line d’Errol Morris à Mindhunter, la série produite par David Fincher (également inspirée d’un livre). American Predator se trouve à la croisée de toutes ces excellentes références.

Si les enquêtes vous passionnent, ce livre est fait pour vous. Si vous avez un penchant inavouable pour les histoires criminelles vraies, plutôt sordides, vous y trouverez également votre compte. Si vous avez foi dans la machine judiciaire, vous risquez d’être surpris. Si vous ne craignez pas de découvrir votre pire cauchemar, foncez. Si vous êtes de ceux qui saluent tous les randonneurs que vous croisez, qui avez toute confiance dans l’ouvrier que vous faites venir chez vous ou qui pensez parfaitement connaître la personne qui partage votre vie… Comment dire ? American Predator va peut être vous faire reconsidérer votre façon d’être. Quoi qu’il en soit, ne passez pas à côté.

Brother Jo.

LEUR DOMAINE de Jo Nesbo / Série Noire Gallimard

Traduction: Céline Romand-Monnier

“Carl et Roy ont seize et dix-sept ans lorsque la voiture de leurs parents tombe au fond d’un ravin. Roy s’installe comme mécanicien dans une station-service du bourg voisin pour subvenir à leurs besoins. Carl, aussitôt sa scolarité finie, file au Canada poursuivre ses études et tenter sa chance.

Des années plus tard, Carl revient au pays avec une trop ravissante épouse, mû par un ambitieux projet pour le modeste domaine familial : construire un hôtel spa de luxe qui fera leur fortune et celle de leur communauté, sur laquelle il compte pour financer les travaux. Mais le retour de l’enfant prodigue réveille de vieilles rancœurs et les secrets de famille remontent à la surface.”

A nouveau, on s’interroge sur l’accident des parents des deux garçons ainsi que sur la disparition du flic qui menait une enquête sur la tragédie. Le retour en golden boy de Carl ravive aussi les vieilles amours adolescentes et les regrettables histoires de cul. Mais il revient avec un projet ambitieux qui nécessite la participation financière de tout le village, et fait entrer Os, ce bled de montagne norvégien, dans le XXIème siècle du consumérisme, du tourisme de masse et du libéralisme délirant.

Carl est le moteur de cette histoire mais c’est Roy son frère aîné, simple gérant d’une station-service, qui raconte le passé et la situation actuelle. Ce duo, uni depuis toujours, est complété par Shannon architecte du projet et épouse de Carl. Ils vont entamer un étrange et inquiétant halling, danse traditionnelle norvégienne nécessitant force, douceur et exaltation, qualités qu’ils devront absolument maîtriser dans ce triangle infernal déjà si souvent conté mais que Nesbo parvient encore à renouveler.

 Alors, autant prévenir, “Leur domaine” n’a pas grand-chose à voir avec les aventures de Harry Hole, flic cramé du bulbe, qui a rendu célèbre Jo Nesbo. Pas de délires alcoolisés, ni de parcours hallucinés dans les bas-fonds de la Norvège, pas de flingues ni de réelles bastons, pas d’incarnation du mal…Juste un village de montagne et son histoire et ses histoires, ses gens importants, ses notables, la vie tranquille d’une zone rude et isolée. On se glisse dans une ambiance d’apparence tranquille, immaculée comme la neige toujours présente, mais qui cache beaucoup de zones d’ombre.

Je ne suis pas le plus grand fan des romans de Nesbo tout en reconnaissant son art de l’intrigue, sa maîtrise du suspense, son don à créer une ambiance sulfureuse, étouffante jusqu’à la fin d’un roman et ici jusqu’à une dernière page qui en fera hurler plus d’un. Alors le rythme n’est pas enlevé sans être lassant une seule seconde, mais c’est aussi l’occasion pour Nesbo de s’épancher un peu, de parler de la filiation, de s’interroger sur la nature humaine, sur la notion de désir… Les indices, faux ou réels, parsèment le roman avant certaines révélations qui finissent par dévoiler les horreurs du passé vers la moitié du livre pour mieux se consacrer à la terrible tragédie en cours dans ce village si paisible.  On pourra  peut-être reprocher à Nesbo son réalisme glaçant, son empathie proche du néant et puis, certainement, on comprendra…

“Leur domaine” plaira aux fans de l’auteur sûrement ravis de le découvrir dans un autre genre et sera aussi certainement la meilleure façon d’entrer dans l’univers littéraire du Norvégien pour les autres. Loin des exactions et redondances de la série Harry Hole, Jo Nesbo montre ici l’immensité de son talent dans un roman noir douloureux, méchamment amoral, mais impeccable.

« Dans des circonstances répliquées, un tueur choisira de nouveau de tuer. C’est une danse sempiternelle, comme l’orbite prévisible des planètes, le changement des saisons. »

Clete.

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