Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

LA VENGEANCE DES MÈRES de Jim Fergus au Cherche midi

Traduction : Jean-Luc Piningre.

Jim Fergus, après plusieurs romans et des récits, écrit la suite de « mille femmes blanches », son premier roman qui a connu un grand succès. Il n’avait à l’époque pas envisagé d’en écrire une suite, mais après être revenu dans l’Ouest qui lui manquait, il a commencé à penser à ses trois survivantes… Pendant ses recherches, il a également été inspiré par la photo de la couverture, celle de Pretty Nose, un des personnages du roman qui a réellement existé et s’est battu à la bataille de Little Bighorn. Près de vingt ans plus tard, il revient donc en territoire cheyenne au XIXème siècle et son histoire commence où « mille femmes blanches » s’était arrêté. Et finalement, bonne nouvelle pour les amateurs, ce sera une trilogie !

« 1875. Dans le but de favoriser l’intégration, un chef cheyenne, Little Wolf, propose au président Grant d’échanger mille chevaux contre mille femmes blanches pour les marier à ses guerriers. Grant accepte et envoie dans les contrées reculées du Nebraska les premières femmes, pour la plupart « recrutées » de force dans les pénitenciers et les asiles du pays. En dépit de tous les traités, la tribu de Little Wolf ne tarde pas à être exterminée par l’armée américaine, et quelques femmes blanches seulement échappent à ce massacre.

Parmi elles, deux sœurs, Margaret et Susan Kelly, qui, traumatisées par la perte de leurs enfants et par le comportement sanguinaire de l’armée, refusent de rejoindre la « civilisation ». Après avoir trouvé refuge dans la tribu de Sitting Bull, elles vont prendre le parti du peuple indien et se lancer, avec quelques prisonnières des Sioux, dans une lutte désespérée pour leur survie. »

J’avais tellement aimé « mille femmes blanches » que j’appréhendais la lecture de cette suite et s’il n’y a plus la surprise de la découverte, le charme fonctionne encore et j’ai replongé dans ce monde pourtant bien noir avec bonheur. L’écriture de Jim Fergus n’y est pas pour rien, c’est un conteur hors pair ! Il a également su éviter l’écueil de la redite, il s’attarde moins sur l’adaptation des nouvelles femmes aux mœurs indiennes, facilitée par la présence de celles qui ont survécu et plus sur l’ambiance qui est différente : la guerre se prépare, une guerre totale dont les Indiens savent bien qu’ils ne peuvent sortir vainqueurs mais qu’ils ne peuvent refuser sans renoncer à leur liberté.

Le programme « femmes blanches pour les Indiens » a été interrompu. On a trouvé de l’or dans les environs et le gouvernement juge préférable d’expulser tous les Indiens de ce territoire pourtant promis, l’heure n’est plus à l’intégration mais à l’extermination. Néanmoins le deuxième convoi de femmes est parti par erreur de l’Est et les « nouvelles » sont arrivées dans leur tribu, vivantes pour la plupart malgré un massacre en route. Toutes arrivent avec des destins tragiques, il fallait forcément être au désespoir pour accepter de partir chez les sauvages !

Jim Fergus nous livre encore une fois de beaux portraits de femmes qui ont toutes une force extraordinaire. Toutes ont été victimes de la toute-puissance des hommes de ce XIXème siècle : exploitées, maltraitées, internées, sans droits, sans voix. Elles n’ont rien à retrouver dans leur ancien monde et se lancent dans la bataille juste pour une vie plus libre avec un peu de reconnaissance. Parmi les survivantes certaines ont tout perdu et ne pensent qu’à se venger : les jumelles, Phémie, Pretty Nose, d’autres, comme Martha ont été brisées pour de bon.

C’est à deux de ces femmes que Jim Fergus donne la parole par le biais de leur journal intime : Margaret Kelly, une des jumelles survivante du massacre du village ivre de vengeance et Molly McGill ancienne institutrice emprisonnée pour meurtre qui commençait juste à s’autoriser à vivre. C’est par leurs yeux qu’on découvre leur histoire à toutes. C’est leurs voix qui nous racontent la guerre, la cruauté des hommes, la cupidité, la folie du pouvoir, la douleur du deuil, la soif de vengeance…

Jim Fergus raconte le dernier sursaut victorieux des Indiens avant l’effondrement prévisible de leur civilisation, la bataille de Little Bighorn. Les Indiens, les femmes sont les perdants et les oubliés de l’histoire pourtant malgré la douleur et le désespoir, la force de ces femmes plus tournées vers la vie que vers la mort donne finalement à ce livre une lueur d’espoir.

Très beau !

Raccoon

UNE MORT QUI EN VAUT LA PEINE de Donald Ray Pollock /Albin Michel/Terres d’Amérique.

« 1917. Quelque part entre la Géorgie et l’Alabama. Le vieux Jewett, veuf et récemment exproprié de sa ferme, mène une existence de misère avec ses fils Cane, Cob et Chimney, à qui il promet le paradis en échange de leur labeur. À sa mort, inspirés par le héros d’un roman à quatre sous, les trois frères enfourchent leurs chevaux, décidés à troquer leur condition d’ouvriers agricoles contre celle de braqueurs de banque. Mais rien ne se passe comme prévu et ils se retrouvent avec toute la région lancée à leurs trousses. Et si la belle vie à laquelle ils aspiraient tant se révélait pire que l’enfer auquel ils viennent d’échapper ? »

Depuis « le diable tout le temps » en 2012, s’il est un roman que j’attendais avec fièvre et appréhension aussi c’est bien ce deuxième roman de Donald Ray Pollock. J’avais écouté l’auteur lors de ses interventions pendant America en 2014 et son comportement de l’époque empreint de timidité, de réserve, limite autiste, fuyant les questions générales et se contentant de répondre qu’il ne connaissait que l’Ohio et plus particulièrement le comté de Ross dont il est originaire pouvait inquiéter le fan. Je l’ai revu cette année à Saint Malo pendant « Etonnants Voyageurs » et ce n’était plus le même homme, avenant, souriant, confiant, heureux de parler de son nouveau roman qu’il avait finalement réussi à écrire trois ans après son premier chef d’œuvre et je dis premier parce que la seconde « masterpiece », c’est bien celle-ci et il va surprendre un paquet de monde le Donald beaucoup plus espiègle, roublard, malin qu’il n’y parait et peut-être aussi soulagé d’avoir réussi pareil coup de maître.

La chape de plomb qui s’abat sur vous dès les premières lignes (vous vous rappelez sûrement, l’histoire de l’arbre à prières dans « le diable… »), un climat étouffant, sordide ne vous laissant pas une seconde de répit avec des histoires lancées par juste quelques petites phrases assassines qui vous percutent immédiatement pour vous faire vivre  un autre aspect effroyable du cauchemar indicible de la cité maléfique où les pire perversions humaines sont à la fête, peu d’humour et toujours du genre qui vous fait presque honte d’en rire tant l’imbécilité qui en est l’origine est pitoyable ou effroyable, voilà résumé très rapidement « le diable tout le temps » très grand roman s’il en existe.

Et là, première surprise, l’action démarre entre la Georgie et l’Alabama et non dans l’Ohio avec trois frères ados qui bossent comme des bêtes pour un propriétaire qui se fout ouvertement d’eux, bêtes de somme ignares et corvéables à souhait. Trois frères totalement illettrés sauf l’ainé dont l’existence jour après jour est un dur labeur dans les champs avec leur père en pleine crise mystique depuis la mort dans des conditions épouvantables de sa femme. Ils triment jour après jour pour gagner juste de quoi ne pas mourir de faim. Continuer à croire encore en Dieu parce qu’on sait d’expérience qu’on ne peut pas croire en l’homme, on est dans l’univers grotesque de Flannery O’ Connor, une nouvelle chape de plomb et on a mal devant tant de souffrance.

Et puis à la mort d’épuisement du père, on entre dans un autre roman, on découvre une autre facette du génial Pollock, le même talentueux conteur au service d’une histoire terrible mais tellement belle, émouvante, surprenante et ma foi, fabuleusement drôle.

On peut parler de western avec la création d’une légende autour de ses piètres et sympathiques outlaws braqueurs de banques, frères James du pauvre , mais aussi de road movie avec de multiples rencontres aussi étranges, épiques, décalées que séduisantes tout au long de leur cavale et narrées par un auteur au sommet de son art décrivant le nouvel huluberlu en deux, trois phrases bien troussées pour nous signaler quelle calamité est en approche, de roman sociétal enfin en voyant les prémices des organisations des villes avec le problème de l’assainissement, l’émergence de notables imbus de leur pouvoir, le début des chaînes de montage à Detroit et l’arrivée des premières automobiles marquant la fin proche du règne du cheval, la guerre lointaine en Europe dont l’issue mettra en évidence la fin de l’hégémonie européenne au profit de ce pays foutraque en train de se construire. Tout cet aspect sera visualisé par la lorgnette d’une petite ville de l’Ohio où viendront s’échouer les trois desperados.

Bien sûr, les trois frères Jewett sont des fripouilles mais leur parcours criminel a démarré par hasard et dans ce roman, ils seront loin d’être les pires ainsi rapidement, on va s’attacher à eux, à leur naïveté, à leurs rêves de gosses qui n’ont pas eu d’enfance et au fil des rencontres on découvrira que les vraies ordures sont tout autres, bien ancrées dans le tissu social.

Pollock est capable de scènes horribles et il y en a des particulièrement gratinées ici mais maintenant on sait qu’il est capable aussi d’une énorme tendresse pour les humbles, les accidentés de la vie, les symboles vivants de la poisse. Vous n’oublierez jamais l’histoire de cet ermite qui se déplace depuis des années en suivant un oiseau, pas plus que celle du génial « ministre » des fosses d’aisance de la ville et encore moins l’affection de Cane Jawett pour son petit frère qui bouleverse comme le Steinbeck de « Des souris et des hommes ».

Persévérant dans une terrible veine noire, Donald Ray Pollock, conteur hors pair a su y adjoindre l’humour, la légende d’ un Ouest déclinant et une profonde humanité pour créer un roman immanquable pour tout amoureux de cette littérature.

Chef d’œuvre.

Wollanup.

LE PRINTEMPS DES CORBEAUX de Maurice Gouiran / Jigal.

21 Mai 1981, François Mitterrand remonte la rue Soufflot dans une foule dense et s’en extrait pour pénétrer dans la crypte du Panthéon pour y fleurir les tombes de Jaurès, Victor Schoelcher et celle de Jean Mouiin. C’est le jour de l’investiture, du sacre laïc du chef de la gauche, qu’a lieu le premier crime dans la cité phocéenne. Jeune étudiant, Luc Rio, va voir son existence basculer.

« Mai 81. La France se passionne pour les prochaines présidentielles. Louka, jeune étudiant marseillais, cherche plutôt une idée pour gagner un peu de fric. Une mère aux abonnés absents, un père abattu lors d’un braquage, Louka a un passé chargé, trimbalé entre foyers et familles d’accueil. Pour l’instant, il va à la Fac, vit de petits boulots et de combines en tout genre. Mais Louka est intelligent, il fonctionne à l’instinct, maîtrise déjà les codes des voyous et ceux qui permettent de mener les hommes. Et c’est en lisant un article du Canard sur Papon que l’idée va jaillir… Sans aucun état d’âme, il met alors en place une redoutable machine à cash… Mais le chemin qui mène à l’enfer n’est-il pavé que de bonnes intentions ? »

Initialement mué par une inextinguible avidité le jeune Luc, alias Louka, va être entraîné dans des événements qui feront date dans son existence. C’est le printemps, on est donc en 81, et il porte son passé en bandoulière mais pas comme un lest invalidant. En faisant preuve d’une « malice » futée pour se créer un pécule que son niveau social ne lui autorise pas, de fil en aiguille Louka devra évoluer, trouver des alternatives à ses impasses. Ses décisions, pas toujours à propos, sa maturité qui pointe le bout de son nez provoque la chance, provoque des affres périlleuses.

Germe dans son esprit une échappatoire, une solution à sa philosophie de vie. C’est alors qu’entre en scène le maître chanteur des corbeaux ! Il côtoie alors ronds de cuir, politiques, familles bourgeoises, petites pègres et nage dans le marigot avec une déconcertante aisance. Ses objectifs tendent à être atteints mais c’est alors que surgit l’Histoire et ses nuances en vert de gris, en noir, en gris,…

Son examen de conscience en croisement avec son histoire le contraindra à emprunter une route, une voie inattendue. Louka se révèle d’une implacable lucidité et d’un regard avisé sur la société. Le printemps les bourgeons surgissent, les destinés se concrétisent et le présent est rattrapé par le passé immuable.

Maurice Gouiran dans son attachement à sa cité des Bouches du Rhône nous délivre, de nouveau, un écrit fort paré d’un emballage engageant, attractif. En mettant en place des personnages à la croisée de leurs existences, il structure un récit tout à la fois frais, sombre en lien avec les agissements de chacun au décours du conflit de la seconde guerre mondiale, et nous replonge dans cette année 81, son printemps, où espoir symbolisait le maître mot d’une génération.

Noir est le Corbac, coloré est le printemps !

Chouchou.

 

Entretien avec DAVID JOY « là où les lumières se perdent » chez Sonatine.

 

David Joy est l’auteur d’un premier roman sublime « Là où les lumières se perdent » paru chez Sonatine fin août 2016. En lisant l’entretien, vous comprendrez que David Joy est un mec bien , aussi précieux que son  roman.

Enjoy!

 

 

  • David Joy, Là où les lumières se perdent est votre premier roman. Qui êtes-vous, et d’où venez-vous ?

 

 

J’ai grandi à Charlotte, en Caroline du Nord, où la famille de mon père vit depuis la fin du XVIIè siècle. C’est donc un sacré euphémisme de dire que je tire mes racines de cet État. Dès le moment où ils ont posé le pied dans ce pays, mes ancêtres sont restés ici, dans le Piedmont, à vivre de l’agriculture – notamment celle du tabac et du coton, ces dernières années. Mes grands-parents maternels vivaient quant à eux dans les montagnes, à Wilkesboro, donc j’y allais souvent, quand j’étais enfant. À dix-huit ans, j’ai emménagé dans le Comté de Jackson, qui se trouve au cœur des Appalaches, et je n’en suis jamais parti depuis. À ce jour, j’ai passé presque la moitié de ma vie dans les montagnes, et j’imagine que j’y resterai jusqu’à ma mort. Je n’ai aucune envie de quitter cet endroit un jour.

Comté de jackson

Comté de Jackson, Caroline du Nord.

 

  • Comment avez-vous commencé à écrire ? Était-ce inné, ou avez-vous pris des cours d’écriture ?

 

 

J’ai toujours écrit des histoires, même enfant. Dans l’un de mes plus vieux souvenirs concernant l’écriture, je devais avoir cinq ans. Je ne savais même pas écrire. Mes parents possédaient cette vieille machine à écrire, sous l’une des petites tables près du canapé. J’avais l’habitude de la sortir et de taper à la machine. Comme je le disais, je ne savais pas écrire, alors j’expliquais à ma mère ce que je voulais dire, et elle m’épelait les mots. Je me souviens encore du son des touches, et de l’odeur de cette machine, quand le papier chauffait. Donc aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours écrit. Attention, ça ne veut pas dire que ce que j’écrivais était bon. En entrant à l’université, j’avais déjà probablement écrit un millier de pages, mais le fait est qu’il m’a fallu en écrire mille de plus avant d’obtenir un résultat convenable. J’avais la trentaine quand j’ai commencé à voir une réelle différence, et je pense que c’est à ce moment précis que l’idée d’être écrivain a vraiment pris forme. J’ai toujours adoré raconter des histoires.

 

 

  • L’intrigue se déroule en Caroline du Nord. Comme Ron Rash, pensez-vous que le lieu fait la personne ? Avez-vous le sentiment de mieux écrire, quand le sujet vous est familier ?

 

 

Si vous demandez à Ron de vous parler de son travail, il vous dira que tout est intimement lié à l’environnement, mais qu’il espère malgré tout que ça dépasse le cadre géographique pour atteindre un plus grand nombre de gens.  Il cite souvent Eudora Welty, qui disait : « Comprendre entièrement un seul endroit nous aide à mieux comprendre tous les autres. » Je crois que c’est la même chose, pour moi : j’écris sur les Appalaches parce que je ne connais rien d’autre. Ce n’est alors pas avec une page blanche, que je commence à travailler : je peux déjà y voir des lieux et des personnages qui me sont familiers. La voix de ces gens a un son bien particulier. Leur vision du monde est liée aux montagnes qui les entourent, et façonnée par elles. Mais j’ai le même espoir que Ron, en écrivant sur eux ; celui d’atteindre quelque chose de plus grand que cet endroit. Vous savez, un jour, on a demandé à James Joyce pourquoi il n’écrivait que sur Dublin, et voilà ce qu’il a répondu : « parce que si j’arrive à comprendre l’âme de Dublin, je peux comprendre l’âme de toutes les villes du monde. » Je pense que c’est le tour de force que tout écrivain souhaite réussir un jour.

Le monde à l'endroit de Ron Rash

Le monde à l’endroit de Ron Rash

 

 

  • Sur le site de Goodreads, vous avez chroniqué énormément de romans noirs dans lesquels la relation père/fils est au cœur de l’intrigue. Pensez-vous que l’histoire d’un homme est déjà tout tracée à sa naissance ? Si oui,  comment peut-il changer son destin ?

 

 

Je ne suis pas sûr de savoir si le destin d’une personne est déterminé uniquement à sa naissance, mais je peux affirmer avec certitude que beaucoup de gens nés dans un contexte désastreux ont un impact énorme sur la mobilité sociale. Dans d’autres termes, ce que j’essaye de dire c’est que, souvent, les gens naissent dans des situations qui les dépassent, et qui finissent par dicter qui ils sont. Mais ce n’est pas vrai tout le temps. Il y a certainement des gens qui ont réussi à s’en sortir malgré tout. Mais d’après moi, c’est très rare. Toute ma vie, j’ai vu des gens que j’aimais être victimes du monde dans lequel ils sont nés. Alors même sans en avoir la certitude, je crois que neuf fois sur dix, une histoire qui commence mal finira mal.

 

  • Vous nous avez dit que pour Là où les lumières se perdent, vous aviez été influencé par une image, et une chanson. Pouvez-vous nous en dire plus ?

 

 

Je pense que quand je commence à écrire, c’est toujours avec une espèce d’image en tête, ou parfois un bout de scène. Pour Là où les lumières se perdent, j’ai vu un jeune homme accroupi près d’un porc qu’il venait de tuer au couteau. Je pouvais sentir son père, debout, derrière lui, et je savais que ce gamin était au bord des larmes, mais qu’il devait le cacher à tout prix, sous peine de passer pour un faible. C’était la toute première image que j’ai eue de Jacob McNeely, et elle revient dans le roman, quand il revoit  un flashback de son enfance. Quoi qu’il en soit, j’avais cette image en tête, et je l’ai gardée un bon moment, en essayant d’écrire l’histoire de Jacob. Mais ça sonnait faux. La première fois, j’ai peut-être écrit dix-mille mots, que j’ai fini par brûler. La suivante, ça devait être trente-mille, que j’ai également brûlés. Des mois plus tard, l’histoire m’est soudainement apparue dans un rêve. Je me suis réveillé en plein milieu de la nuit, et j’entendais la voix de Jacob dans mon oreille, comme si elle était réelle. Il y avait cette musique, aussi, une chanson de Townes Van Zandt. « Rex’s Blues ». Quand j’y repense, je me dis que c’est à cause du sentiment de désespoir, de perte inévitable que véhicule ce morceau.  À mes yeux, ce roman était plus une tentative de reproduire une ambiance, une tonalité, un sentiment qui perdurait du début jusqu’à la fin, comme le fait cette musique de Townes. Cette chanson a ouvert la voie à tout ce que je voulais écrire.

 

  • Votre prochain roman, qui sera publié en 2017, a-t-il été écrit suivant le même procédé ? Quel en est le thème ?

 

 

Ce nouveau roman, The Weight of This World, m’est venu de la même manière, oui. J’avais un minuscule fragment de scène : je voyais deux amis allant acheter de la méthamphétamine, et je les voyais l’acheter à quelqu’un qu’ils avaient toujours connu. Je voyais que ce dealer avait amassé un tas d’objets volés en guise de paiement pour la drogue – quelque chose de très représentatif de là où je vis – et que dans le tas, il y avait des armes. Je le voyais se vanter d’avoir toutes ces armes volées, et pointer un flingue vers l’un des deux amis. Ils se lèvent subitement, et lui crient de ne pas faire ça. Le mec commence à rire, et leur dit de se détendre. Que le flingue n’est même pas chargé. Et il ajoute : « Regardez, vous allez voir… », tout en portant l’arme à sa tempe. Il appuie sur la gâchette, pour prouver que la chambre est vide, mais elle ne l’était pas. En une seconde, le type s’est fait exploser la cervelle. Alors tout d’un coup, les deux camés se retrouvent assis sur un canapé, avec une pile d’armes, de drogue et d’argent devant eux, et un dealer mort à leurs pieds. C’est la première image que j’ai eue, et c’est comme ça que commence l’histoire. On ne passe pas les vitesses une à une, on démarre sur les chapeaux de roue dès que le top départ est lancé.

 

 

  • Quand on lit Là où les lumières se perdent, on pense tout de suite à Daniel Woodrell, Ron Rash ou Larry Brown. Êtes vous d’accord avec cette comparaison ? Avez-vous été influencé par des auteurs en particulier ?

 

 

Vous ne pourriez pas tomber plus juste, avec ces noms-là. Ron Rash est à la fois un ami et un mentor, pour moi ; Larry Brown est peut-être mon auteur préféré de tous les temps ; et Daniel Woodrell est indubitablement celui qui a le plus influencé mon écriture de Là où les lumières se perdent. À ce moment-là, j’étais tout simplement obsédé par lui, plus particulièrement par deux de ses œuvres : La Fille aux cheveux rouge tomate, et La Mort du petit cœur. Pendant un mois entier, j’ai lu en boucle La Fille aux cheveux rouge tomate, surtout les premiers chapitres, parce que j’étais fasciné par le rythme, fasciné par le fait que Daniel ait réussi forcer ses lecteurs à lire soixante pages avant de leur donner la possibilité de reprendre leur souffle. Alors quand j’ai commencé à écrire Là où les lumières se perdent, je pense que j’ai essayé de reproduire un rythme similaire. Je voulais que ce livre bouge. Je voulais que mes lecteurs le prennent entre les mains, qu’ils commencent à le lire pour finalement lever le nez une heure plus tard et se rendre compte qu’ils ont complètement perdu la notion du temps. C’est ce que Daniel Woodrell fait de mieux, et c’est ce que j’aspire à faire moi aussi. Concernant les auteurs qui m’ont influencé, je pense que ce sont les mêmes que beaucoup de gens, dans le Sud : de Poe à Faulker, en passant par Flannery O’Connor et Cormac McCarthy, et de Larry Brown à Barry Hannah, William Gay et Ron Rash. C’est la lignée à laquelle j’appartiens. Ce sont de vrais modèles d’excellence, pour moi. Ces dernières années, j’ai aussi été influencé par un auteur du nom de Donald Ray Pollock. Tous ces auteurs me fascinent : il suffit de lire la première phrase de n’importe laquelle de leurs œuvres, pour savoir tout de suite à qui on a affaire.

  • Qu’en est-il des auteurs plus modernes ? Y en a-t-il quelques-uns dont vous vous sentez proche ?

 

Comme écrivains originaires du Sud qui possèdent le même héritage que moi, je pense à Mark Powell, Charles Dodd White, Robert Gipe, Alex Taylor, Glenn Taylor, Jamie Kornegay, Michael Farris Smith, Taylor Brown, Sheldon Lee Compton, et je pourrais continuer à donner des noms pendant un bon moment. Je pense que le premier roman de Robert Gipe, Trampoline, est le meilleur qui soit sorti des Appalaches l’année dernière, et de la même manière, je pense que le prochain roman de Michael Farris Smith, Desperation Road, qui paraîtra en début d’année prochaine sera simplement époustouflant. Voici deux livres écrits par des hommes de mon temps qui ont vraiment eu un impact gigantesque sur moi, ces dernières années.

  • Y a-t-il une question que nous aurions oublié de vous poser ?

Je voudrais juste sincèrement remercier tous les fans extraordinaires que j’ai rencontrés en France, ainsi que le Festival America et les éditions Sonatine pour avoir rendu tout ça possible. Vous savez, je n’avais jamais vraiment quitté la Caroline du Nord avant de commencer à vendre des livres, et je n’avais jamais pris l’avion non plus. Quand je pense que j’ai parcouru la moitié du globe et rencontré des gens exceptionnels qui apprécient mon travail, ça me fait toujours un peu bizarre. C’était rafraîchissant de pouvoir parler d’art et de littérature à Vincennes. Je pense que les lecteurs français sont courageux, et qu’ils n’ont pas peur de prendre le risque de lire quelque chose de différent. Et ça, ça change vraiment de là où je viens, parce que j’ai souvent l’impression que mon public ici ne comprend pas ce que j’essaye de faire, ou n’est pas prêt à se laisser porter vers les lieux où j’aimerais les emmener. Je suis profondément reconnaissant envers tous ceux qui m’aiment et me soutiennent, et j’ai vraiment hâte de revenir. J’espère être invité à Lyon, à un moment ou un autre, et si ça arrive, je vous y retrouverai bien volontiers.

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Muriel, Raccoon et Wollanup, septembre 2016.

PS: Nous avons eu la chance de  rencontrer David Joy à America mais pas suffisamment pour l’interviewer. Qu’à cela ne tienne, grâce au professionnalisme et à la gentillesse de Muriel Poletti de Sonatine avec qui j’ai l’énorme chance de collaborer depuis quelques années, nous avons pu lui  envoyer des questions qui sont revenues très rapidement et qui ont été traduites par Muriel … pendant son weekend, je suppose.Quand les relations avec un service de presse sont de la sorte, je peux vous dire que c’est un enchantement d’avoir un blog.Merci!

L’HEURE DE PLOMB de Bruce Holbert / Gallmeister

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Second roman de Bruce Holbert après « Animaux solitaires » de très belle facture en 2013. Ce premier roman, assez controversé à l’époque, était pourtant un petit bijou de roman noir, sorte de western très dur avec une nature hostile et des accents de « la mort au crépuscule »du regretté William Gay.

« Hiver 1918. L’État de Washington connaît, durant un instant, l’Apocalypse : l’un des pires blizzards de l’histoire du pays balaie tout sur son passage. Perdus dans la neige, pétrifiés par le gel, des jumeaux de quatorze ans, Luke et Matt Lawson, sont recueillis in extremis par une femme qui tente de les ranimer à la chaleur de son corps. Seul Matt reprend vie. Le lendemain, le voilà devenu un homme, trop tôt et malgré lui. Car le désastre l’a également privé de son père, le laissant à la tête du ranch familial. Labeur, amour et violence, autant de découvertes pour Matt, qui se retrouve face à la beauté sauvage de cette terre, tentant de maintenir l’équilibre fragile entre les êtres qui l’entourent. »

S’il est bien un roman qui a sa place chez Gallmeister, maison qui a offert dans tant de beaux romans mettant en scène l’Américain confronté à la nature de son pays-continent, c’est bien celui-ci qui contribue bien à promouvoir ce genre devenu très connu maintenant « le nature writing » dont beaucoup d’œuvres parmi les plus connues comme les plus réussies se trouvent dans le catalogue de l’éditeur. Si Gallmeister a bien diversifié son offre par rapport à ses débuts il y a dix ans avec l’arrivée de la collection néo-noir notamment, c’est bien de cette littérature des hommes confrontés aux forces de la nature qu’il est question ici et plus du tout de littérature noire comme dans le terrible « Animaux solitaires ».

Alors, l’écriture de Holbert est toujours aussi belle, appliquée, faisant bien ressentir le drame, la douleur, l’amour, la souffrance… l’humanité simple de gens très communs comme la beauté, la force la dangerosité de la nature que parfois l’homme doit combattre pour exister ou simplement pour ne pas périr. Cette humanité face aux éléments souvent hostiles est personnifiée par le combat de Matt dont l’existence de l’adolescence à sa mort nous est contée ici avec un talent certain.

Les lecteurs ayant adoré le côté malfaisant de beaucoup des personnages du premier roman seront peut-être un peu déçus mais le voyage à côté de Matt réserve aussi son lot de drames et de passions tout à fait recommandable même si la folie du premier roman n’est plus lisible.

Rustique.

Wollanup.

BRÈVE HISTOIRE DE SEPT MEURTRES de Marlon James / Terres d’ Amérique / Albin Michel.

Traduction: Valérie Malfoy.

« Kingston, 3 décembre 1976. Deux jours avant un concert en faveur de la paix organisé par le parti au pouvoir, dans un climat d’extrême tension politique, sept hommes armés font irruption au domicile de Bob Marley. Le chanteur est touché à la poitrine et au bras. Pourtant, à la date prévue, il réunit 80 000 personnes lors d’un concert historique. »

Dans le flux des sorties de la rentrée août, septembre dans le domaine du polar/noir, il y  a ceux que vous attendez depuis un moment voire des années, d’autres plus classiques mais qui font le job tel que vous l’espériez et puis il y a toujours quelques missiles que vous n’avez pas vu venir et c’est ce qui fait les grands moments de lecteur et ce roman de Marlon James restera certainement comme l’un des grands bouquins de l’année.

« Brève histoire de sept meurtres » du Jamaïquain  Marlon James bien qu’auréolé  du « Man Booker Prize for Fiction » en 2015 est sorti en catimini au cœur de l’été mais depuis, tous ceux qui se sont lancés de haute lutte dans cette énorme saga explosive sur la Jamaïque de 1970 à nos jours, sont unanimes quant à la qualité du roman.

Ile poudrière, république bananière, la Jamaïque comme le reste de la zone Caraïbe, est un pays dangereux et Marlon James par le biais d’un attentat raté contre le Chanteur nous raconte son pays des années 70  aux années 90. Forcément univers beaucoup moins conté que les USA, par exemple, l’œuvre de James offre de suite un dépaysement immédiatement jouissif dans un décor très violent qui, lui, nous est beaucoup plus familier, avec juste des particularismes criminels locaux.

L’auteur, lors d’un bref échange durant America m’avait avoué sa grande admiration pour Ellroy et c’est bien du côté de l’œuvre ancienne du Dog qu’il faut chercher des équivalents aussi détonants, aussi richement complexes et passionnants. Et comme chez Ellroy, il est très difficile de parler intelligemment du roman tant les intrigues se croisent, se télescopent, se succèdent. Les multiples voix avec chacune sa saveur, leur ton propre apportent leurs vérités et leurs mensonges sur une cour des miracles étendue à l’ensemble d’un pays.

Des meurtres, des attentats, des magouilles, de la came, des flingues, des gangs, des politiciens véreux, des salopards, des victimes,des journalistes, le système D institué modèle économique, des quêtes de rédemption, des regrets, la CIA bien sûr, toujours là pour amplifier le chaos ambiant et… Bob Marley en messie.

Une pyrotechnie de l’apocalypse, un grand trip, génial.

Ruddy !

Wollanup.

VAGABOND de Franck Bouysse / La Manufacture de Livres.

On déambule, on cherche une voie, une voix…L’accompagnement dans cette lassitude, dans cette aridité d’un être fracturé par les impasses, érodé par les échecs, les tourments sentimentaux nous conduit irrémédiablement dans une mise en abîme.

« L’homme est traqué.
L’homme joue du blues chaque soir dans un obscur bar de la rue des Martyrs à Limoges. 
Lorsqu’il dérive vers son hôtel, au milieu de la nuit, il lui arrive de dialoguer avec des clochards et autres esprits égarés. 
Il lui arrive de s’effondrer sur les pavés des ruelles antiques et de s’endormir, ivre ou épuisé. 
Il lui arrive aussi de ne jouer sur scène que pour une femme qu’il semble être le seul à voir.
Mais l’homme est traqué
 pas par un tueur. Ni par un flic. Quelque chose comme des ombres. »

L’auteur en ponctuant sa prose d’un ton écarlate, par le biais rhétorique de la Numération Formule Sanguine, densifie son propos et y adjoint un prisme de lecture tendu et fragile. Ce fil rouge encense les sens, crédite les humeurs d’une viscosité prompte aux thrombus. Caillots tensionnels qui bloquent les sentiments emplis d’acrimonies, de rancœurs.

On suit cette progression de ce musicos sans avenir, sans ambition, sans autre but que de survivre. Pourchassé par des fantômes lui retirant son libre arbitre et sa bienveillance pour autrui il se délite aux yeux de chimères faites d’émotions perdues et de résidus amoureux.

Derrière les paravents d’une pudeur incarnée par une solitude amère et emplis d’une mélancolie envahissante, son chemin n’a qu’un seul but et ce sera son chemin de croix.

Comme le présente Franck Bouysse, en citation des pages de garde de l’ouvrage auquel je ne peux m’empêcher de m’y référer à mon tour, pour ce qu’il représente à mes yeux et dans mon champ musical :

J’ai fait la saison

Dans cette boîte crânienne

Tes pensées, je les faisais miennes

T’accaparer, seulement t’accaparer

D’estrade en estrade

J’ai fait danser tant de malentendus

Des kilomètres de vie en rose

Alain Bashung

La nuit Je mens

Bouleversant et rouge.

Chouchou.

 

LA RAGE de Zygmunt Miloszewski chez fleuve noir

Traduction : Kamil Barbarski.

Zygmunt Miloszewski, journaliste, écrivain a été chroniqueur judiciaire pendant plusieurs années. Il a connu un grand succès en Pologne où polars et thrillers arrivent en tête des genres littéraires, avec la série des enquêtes du procureur Teodore Szacki. Les deux premiers tomes « les impliqués » et « un fond de vérité » ont obtenu le prix du meilleur roman policier en Pologne en 2007 et 2011. « La rage » est le troisième et dernier opus de cette trilogie.

« Le procureur Teodore Szacki n’est pas au mieux de sa forme depuis qu’il a quitté Varsovie. Il se sent en perpétuel décalage, tant dans sa vie de couple que dans ses relations avec sa fille adolescente.

Est-ce pour cela qu’un jour, il ne prend pas l’exacte mesure d’une plainte pour violences conjugales ? Avec des conséquences effroyables pour l’épouse battue…

Ou bien est-il simplement perturbé par une étrange enquête pour meurtre dont il a hérité – portant sur un squelette dont les os appartiendraient à plusieurs victimes… ?

Teodore Szacki va vite se rendre compte que les deux affaires pourraient être liées. La piste d’un insaisissable redresseur de torts se dessine, quelqu’un oeuvre dans l’ombre, visiblement déterminé à rendre la justice pour pallier l’incurie des services de police »

On retrouve Teodore Szacki  à Olsztyn, petite ville du nord de la Pologne ayant par le passé appartenu à l’Allemagne. C’est une ville touristique connue pour la présence de 11 lacs aux alentours où il s’est installé avec sa nouvelle compagne et sa fille de 16 ans, Hela dont il a désormais la garde. Le procureur est impeccable dans son costume gris, implacable dans son application de la loi qu’il respecte à la lettre et sans sentiment. Notre homme a également des lettres, il aime les romans de Pierre Lemaitre…

Mais c’est un homme sous pression que nous présente Zygmunt Miloszewski : dépassé par la vie de couple et la gestion de son ado de fille, ennuyé par les dossiers sans intérêt de cette petite ville somme toute tranquille, agacé par l’administration de la ville et sa hiérarchie qui lui impose des missions inutiles, irrité par l’hiver qui tarde à arriver et enveloppe tout dans un brouillard glacé au lieu de cacher la laideur de la ville sous une belle couche de neige, et je ne parle pas de la circulation en ville !  Zygmunt Miloszewski nous dresse par ses yeux le portrait d’une Pologne assez arriérée, ex-pays de l’est qui peine à se moderniser avec une bureaucratie lourde et souvent absurde.

Teodore Szacki est un râleur-né mais il se retient souvent d’exploser et évite au maximum les conflits ouverts. Il pose un regard acéré et sans illusion sur la société et l’humanité ; ses pensées participent au ton du bouquin, plein d’ironie, d’humour noir face au désespoir de situations absolument horribles. Zygmunt Miloszewski construit son roman en suivant différents personnages, tous bien campés, hauts en couleur : un adjoint stagiaire doué et zélé qui n’hésite pas à dénoncer Teodore à sa hiérarchie s’il commet une erreur, un officier de police taciturne et sans émotion face aux meurtres même les plus sordides, un légiste, Frankenstein (oui, oui) qui fait des fêtes dans le labo d’autopsies, Hela, ado dans toute sa splendeur…

Mais on est loin de la farce ! Si le ton est drôle, le sujet est bien sombre. L’enquête va porter sur les violences familiales, encore peu reconnues en Pologne, au point que même Teodore Szacki est un peu léger sur le sujet, ce qu’il regrette très vite évidemment. Zygmunt Miloszewski nous plonge dans cette horreur ordinaire, souvent impunie, peu dénoncée mais qui dévoile les pires côtés des hommes et détruit des vies entières. Teodore Szacki, se retrouve face à des crimes hors du commun, où les victimes étaient également des bourreaux. Cette enquête l’atteint profondément : en tant que procureur qui ne peut laisser rendre une justice sauvage, en tant que père aussi. On sait dès le début qu’il est capable de sortir de ses gonds et Zygmunt Miloszewski réussit à nous captiver en nous racontant juste comment et pourquoi. Et c’est avec une fin inhabituelle qu’il termine sa trilogie.

Un très bon polar noir et désespéré, dans un pays qu’on a peu l’occasion de visiter en littérature.

Raccoon

TANT DE CHIENS de Boris Quercia / Asphalte.

Traduction : Isabel Siklodi

Le roman a remporté aujourd’hui le grand prix de la littérature policière…Ce n’est pas volé. On ressort une chronique de novembre 2015.

Un polar chilien déjà ce n’est pas banal, un polar chilien qui est le deuxième d’une série après « les rues de Santiago » au titre un peu passe-partout et qui semble avoir une côte élevée auprès des amateurs de polar, cela semble assez irréel et en même temps assez jouissif car il sort chez Asphalte et pour ce qui est des polars sud-américains intelligents, vous pouvez leur faire confiance. Et je ne peux que me joindre au chœur des louanges tant ce roman, garanti, c’est de la bonne came.

« Encore une mauvaise période pour Santiago Quiñones, flic à Santiago du Chili. Son partenaire Jiménez vient de mourir au cours d’une fusillade avec des narcotrafiquants. Pire encore, le défunt semble avoir été mêlé à des histoires peu claires, et il avait les Affaires internes sur le dos. Il était également lié à une « association de divulgation philosophique » aux allures de secte, la Nouvelle Lumière. Interrogé par les Affaires internes, Santiago a du mal à croire ce qu’on lui dit de Jiménez. En se rendant à la Nouvelle Lumière, par curiosité autant que par désœuvrement, il tombe sur la jeune Yesenia, qu’il connaît bien. Tous deux ont grandi dans le même quartier, puis leurs chemins se sont séparés. Entretemps, Yesenia a connu l’enfer : elle raconte à Santiago avoir été séquestrée et violée par son beau-père. Depuis, elle ne vit plus que pour une seule chose, et elle va demander à Santiago de l’aider, au nom de leur amitié passée : il s’agit d’abattre son bourreau… »

Une quatrième de couverture particulièrement réussie ne vous indiquant que le début des problèmes de Santiago Quiñones qui en verra des vertes et des pas mûres dans un court roman particulièrement explosif mais pas seulement parce que s’il a tout d’un hardboiled, il présente bien d’autres aspects positifs qui en font autre chose qu’un petit polar où ça défouraille à tout va.

Grâce au talent de Boris Quercia, on a ici un héros particulièrement intéressant car malgré les clichés habituels sur les policiers déglingués à moitié défoncés, on a néanmoins quelqu’un de terriblement humain, de lamentablement humain aussi. Santiago se défonce, a des jugements peu sûrs, perturbés par la coke qu’il s’enfile, ne sait plus vraiment où il en est dans sa vie amoureuse, n’hésite pas à baisouiller si l’occasion se présente quitte à le regretter après, pense de façon très émotive à ses parents, veut aider autrui mais doute aussi énormément et souffre de la mort de son partenaire dans une capitale chilienne qui ne semble pas être une destination de villégiature à privilégier. C’est ce côté faillible de Santiago qui crée une sorte de paranoïa tout au long de l’histoire. Santiago se montrant sympathique, on tremble pour lui qui donne l’impression de tomber de Charybde en Scylla et ceci, quoi qu’il fasse. Il m’a fait un peu penser à Milogradovitch dans « La Danse de l’Ours » de James Crumley qui connait lui aussi des moments de terreur incontrôlables dans des situations qui le dépassent.

En 200 pages bien souvent vitriolées (les lecteurs hommes vont sûrement se sentir visés, agressés), on a une histoire particulièrement bien montée, passionnante où n’est conté que l’essentiel pour offrir, comme dans le bouillant premier chapitre, certains tableaux apocalyptiques de première bourre mais aussi des passages plus intimistes très troublants, magnifiques malgré ou grâce à leur tristesse ou mélancolie. Beaucoup ont déjà dit avec justesse le bien qu’ils pensaient de ce roman et… je confirme, c’est très, très bien mais je m’en doutais un peu car j’avais déjà été bien époustouflé par « basse saison » de Saccommano cette année chez Asphalte qui est une maison d’édition, on ne le dira jamais assez, offrant toute l’Amérique latine et hispanophone version macadam dangereux dans des histoires bien noires et très pointues pour qui s’intéresse à cette partie du monde et bien sûr, à ce genre de littérature. Franchement, je n’imagine pas un quelconque vrai amateur de polars ne pas trouver ici son bonheur tout en découvrant un Chili bien mal en point si on juge la corruption et la criminalité. Ceci dit, dans quel pays la corruption est-elle absente? Elle est visible et médiocre dans les pays pauvres, souvent invisible et particulièrement rémunératrice dans les pays riches.

Un grand polar. Faut pas le rater celui-là!

Wollanup.

Novembre 2015 /  Unwalkers.

BONDRÉE d’ Andrée A. Michaud / Rivages.

Andrée A. Michaud est l’auteure québécoise de ce roman paru en 2013 et récompensé à plusieurs reprises outre-atlantique dans sa partie francophone.

« À l’été 67, une jeune fille disparaît dans les épaisses forêts entourant Boundary Pond, un lac des confins du Québec rebaptisé Bondrée par un trappeur mort depuis longtemps. Elle est retrouvée morte. On veut croire à un accident, lorsqu’une deuxième adolescente disparaît à son tour… »

Les femmes sont à l’honneur chez Rivages en cette rentrée: Jane Smiley et Emily Saint John Mandel pour les romancières reconnues internationalement et donc maintenant Andrée Michaud qui n’est pas totalement inconnue chez nous puisqu’un de ses précédents polars est paru en France et qui, par cette histoire, devrait atteindre une reconnaissance amplement méritée.

Alors, premièrement, vous l’aurez compris par le résumé de l’éditeur un tueur rôde dans cette communauté installée dans des chalets de vacances autour d’un étang à cheval sur la frontière entre le Canada et les Etats Unis. C’est une période heureuse, les familles profitent de l’été , « Lucy in the sky with diamonds » dans le transistor, les épouses semblent passer leur temps à préparer des gâteaux tandis que les maris pêchent ou chassent. Bel été, loin des clameurs du monde, le français et l’anglais se côtoient dans les conversations lors des barbecues nocturnes quand la bière a échauffé les esprits pour devenir un franglais cocasse agrémenté de pointes lexicales québécoises que nous, Français, adorons, entendre avec un brin de curiosité condescendante.

Et dans ce petit éden, rêvent de petites ados en passe de devenir des lolitas mais que la plupart des hommes voient finalement comme des gamines qu’elles sont toujours même si de récentes formes féminines, des attitudes, tendent à faire penser qu’elles ont passé un cap,quitté l’innocence de la tendre enfance. Et c’est sur elles que va tomber la foudre. Une première victime puis rapidement une deuxième pour énoncer l’horreur et prouver qu’un salopard est tapi dans la forêt aux alentours de ce havre si hospitalier.

C’est à ce moment que l’on remarque l’omniprésence des hommes, des maris, des pères, des frères qui par leur agitation, leur douleur, leur colère, leurs soupçons, leurs initiatives, leurs muscles, leur détresse occupent tout le devant de la scène. Ils sont rejoints par Michaud, flic américain ne parlant pas un traître mot de français malgré un patronyme qui trahit des origines francophones. Personnage hanté par une autre histoire de jeune fille assassinée, Michaud flic expérimenté paraissant usé par son boulot vit très mal cette affaire qui le ramène à son échec précédent.

De facture très classique, Bondrée ne vous séduira sûrement pas par son aspect thriller mais ce huis-clos est absolument à lire tant la plume de Andrée Michaud est belle, travaillée avec malice parfois et classe toujours. Certains magnifiques passages se superposent à un ton général de haute tenue qui donne à la lecture un ton désuet, mélancolique qui sied parfaitement à l’atmosphère générale d’une histoire qui semble au départ suspendue hors du temps pour mieux accélérer sur la fin dans une symphonie triste de la douleur, de la perte et de l’incompréhension jusqu’au dénouement dramatique et tellement regrettable, une vérité qu’ apporteront finalement les femmes, les petites filles moins visibles mais finalement bien plus présentes que la gente masculine. Elles dévoileront cette lumière sale qui souillera, tuera un si joli petit coin, jusqu’à ce qu’un jour, une autre génération reprenne possession de ces lieux oubliant qu’à une époque la mort a frappé si sauvagement et de manière si injuste.

Si le roman ne brille pas par ses péripéties, il offre, par contre de très belles scènes et des passages beaux, tellement beaux comme les paroles d’une petite fille à propos de sa mère.

« Le soleil faisait étinceler le cercle jaune qui se diluait autour de ses iris, pareil à un anneau de minuscules pépites en fusion. Il y avait un tel amour dans ces yeux que j’avais pensé que jamais, de toute ma vie, je n’en reverrais de si beaux. J’ avais détourné le regard pour ne pas être pétrifiée… »

Insidieuse, la plume de Michaud instille une petite musique qui ne s’arrête pas une fois la dernière page tournée, imposant une réflexion sur l’humain, sur le temps qui passe et relativise les plus grands drames, les immenses douleurs… la marque des grands romans.

Outrageusement beau.

Wollanup.

PS1: une belle chronique québécoise du roman.

http://www.hopsouslacouette.com/2016/09/bondree-andree-michaud.html

PS2: un petit clin d’œil amical, l’intéressé se reconnaîtra. Je ne cite pas le traducteur et le félicite encore moins parce que tout simplement le roman est écrit en français, Tabernacle!

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