Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

CAVALE BLANCHE de Stéphane Le Carre / Editions Sixto.

Cavale Blanche ressemble à une peinture issue du romantisme noir retranscrite sur papier.

Dan est en fuite. Après un braquage qui a mal tourné, Dan se retrouve sur une île dans le Finistère. Dans sa retraite, Dan va se confronter aux éléments naturels, l’océan déchaîné. Il va s’interroger : sur son existence, l’amour, l’amitié… Son destin.C’est en Bretagne que l’intrigue du roman prend place. Cavale Blanche s’adresse à tout le monde et il n’est pas nécessaire de connaître cette région de France pour apprécier cette œuvre de Stéphane Le Carre. La Bretagne, comme elle est décrite, a des reflets intemporels et difficiles à situer si Brest n’était pas citée.

Ici, c’est l’océan qui dicte l’humeur des personnages – l’orage, le vent, le brouillard ; en quelque sorte, l’imagerie de ce qui se passe dans les esprits – le choc des pensées. L’écriture de l’auteur sublime cet environnement hostile. On le vit avec Dan.

Dan, utilisé par ses amis devient malfaiteur malgré lui et se retrouve propulsé au gré de la houle dans un inévitable parcours initiatique.Tout n’est que brouillard pour ce professeur de lettres : la fille qu’il aime, Gwenn, part avec son meilleur ami, Mau. Voici la tragédie de Dan : panser les plaies laissées par l’amour et l’amitié perdus pour se sentir vivant. Alors que tout semble indiquer que la mort l’attend au tournant, ce personnage va se relever, se rencontrer, puis partir à contre courant pour achever l’œuvre commencée.L’océan donne des ailes.

Dans cette Bretagne loin des clichés touristiques, ce n’est pas de bottes en caoutchouc ni d’un ciré jaune dont on a besoin pour défier la nature et les hommes, mais plutôt d’une deuxième peau : un cuir. Des cigarettes. Et de toute sa tête.

Comme des rochers, ne jamais flancher.

Bison d’Or.

Et la playlist du roman sur Spotify. Bison d’Or vous gâte.

 

MOUNTAIN STORY de Lori Lansens / Denoël.

Traduction : Lori Saint-Martin et Paul Gagné (Anglais canadien)

La montagne, théâtre magistral d’une dramaturgie rude pour quatre randonneurs, plante irrémédiablement ce décor singulier d’espace, d’introspection et, paradoxalement, aussi de communions multiples.

« Un matin d’hiver, quatre randonneurs se retrouvent dans la cabine d’un téléphérique qui les dépose en haut d’Angel’s Peak. La météo change brusquement et une tempête de neige les bloque en altitude. Bravant une contrée aussi sublime qu’inhospitalière, Nola, Bridget, Vonn et Wolf – qui ne se connaissaient pas vingt-quatre heures plus tôt – seront confrontés à une question terrible : quels sacrifices sont-ils prêts à consentir pour sauver la vie d’un inconnu? »

Lori Lansens a écrit des scénarii à succès avant d’effectuer une entrée remarquée sur la scène littéraire en 2002 avec son premier roman La Ballade des Adieux. Née et élevée à Chatham dans l’Ontario, elle vit actuellement à Los Angeles.

Wolf Truly manque de repères, manque de racines familiales profondes capables de structurer un homme. Il cherche la liberté, dans cette liberté un exutoire d’expiation de ses rancoeurs, de ses souffrances, de ses questions fermées. C’est au cours d’une de ses randonnées, qui aurait dû être l’ultime, dans cette batholite magnétique, accompagné de trois femmes d’une même famille que la tragédie s’installe dans ce lieu ingrat qui ne pardonne ni l’approximation, ni le manque de respect. Wolf ne se respecte pas, ne se respecte plus, marqué par les affres d’une vie terne entouré d’un semblant de famille dissout par l’absence de cap et dépourvu de moralité.

L’opposition saisissante entre nature et matérialité dans ce monde moderne déséquilibre l’abscisse et l’ordonnée de notre personnage central. Ses écorchures profondes n’ont pourtant pas porté atteinte à son code existentiel, à ses valeurs. Mais il n’entrevoit pas d’issue… Elles brilleront, alors, au contact de ses trois femmes dans cette glissade accidentelle dans cette fosse, de ce déchaînement alpestre. Néanmoins la tragédie balance des ressources enfouies en délivrant des vertus insoupçonnées, insoupçonnables. Ce groupe constituera progressivement une équipe, une famille, soudé par la difficulté, par cette sensation obvie de voie sans issue, sans lumières rassérénantes.

Malgré quelques maladresses ou incohérences minimes, l’auteur nous assène un récit lourd d’humanité volontariste, se reposant sur des personnages découpés avec justesse. Elle polit leur caractère avec une réelle empathie, acuité, se jouant de leurs liens dans cette progression en huis clos paradoxal au sein de cet espace montagnard démesuré. Chacun d’eux porte sa croix, cache des plaies béantes mais réalise que leur salut passera par l’occultation temporaire de celle-ci pour le bénéfice collectif. On se prend à les soutenir, on les pousse, on les porte, on leur murmure des mots d’abnégation.

C’est dans cette dimension d’immersion de notre lecture du récit tragique, d’où l’on se sent parti intégrante, que Lori Lansens tisse une trame inflexible en creusant les sillons initialement parallèle de personnalités progressivement entrecroisées.

Sacrifices de rédemption et de résilience !

Chouchou.

BORDERLINE de Jessie Cole chez Actes Sud

Traduction : Hélène Frappat.

Borderline est le premier roman de Jessie Cole, jeune romancière australienne. Elle s’est inspirée de la chanson « Darkness on the edge of town » de Bruce Springsteen, qui est aussi le titre original du bouquin, une chanson sur les secrets si lourds à porter, sur le sort qui s’acharne… Une belle chanson pour un roman qui ne l’est pas moins.

« Un soir d’automne, Vincent rentre chez lui après quelques bières au pub avec des potes. Perchée sur les hauteurs, sa maison n’est accessible que par une route sinueuse. Dans le dernier virage, il avise une voiture renversée, dont le moteur tourne encore. Il se gare, sort de son pick-up et se précipite vers l’épave. Il n’y a personne dans la voiture, mais il perçoit du mouvement au bord de la route. C’est alors qu’il la voit, accroupie, le talus plongeant à pic derrière elle. Elle se balance légèrement et chantonne. Quand elle lève la tête, ses longs cheveux s’écartent, découvrant le bébé mort qu’elle tient dans les bras. Il les ramène chez lui en attendant l’arrivée des secours. La jeune femme est hospitalisée en état de choc. Quelques jours plus tard, il la retrouve, pieds nus, tremblante, perdue, dans son jardin.

Il la recueille et prend soin d’elle, sous le regard de sa fille adolescente. À mesure qu’il s’attache à elle, Vincent comprend que son traumatisme est plus ancien que la mort de l’enfant. Ce qu’il ignore, c’est que le père du bébé est sur le point de retrouver la trace de celle qui avait décidé de le fuir à tout jamais… »

Vincent et Gemma, sa fille de 16 ans vivent en pleine nature à l’écart d’une petite ville dans le bush australien, un univers que Jessie Cole connaît bien, elle vit depuis son enfance dans le même coin. Le père et la fille sont tour à tour narrateurs, Jessie Cole écrit vraiment comme ils parlent, et on s’habitue très vite à ce style oral, cash mais efficace et non sans charme.

Vincent et Gemma forment une famille réduite, atypique, un peu marginale dans cette Australie rurale qui n’a rien à envier à toutes les régions isolées du monde : tout le monde se connaît, peu de distractions à part les soirées alcoolisées et les ragots qui vont bon train quand l’occasion se présente. Dans ce monde plutôt fruste Vincent a créé une sorte de refuge.

« Mon père, il collectionne les trucs cassés. On habite près de la décharge – pas assez près pour sentir l’odeur ou un truc dans le genre, mais suffisamment pour qu’en rentrant du travail papa puisse faire un saut pour ramasser quelque chose. Là où d’autres voit de la camelote, lui voit du potentiel, et notre maison est remplie de trucs pas assortis, ou qui penchent légèrement d’un côté. […] Ça ne me dérange pas, tous ces trucs cassés […] mais les gens, eux, ils me dérangent. Parce que mon père collectionne aussi les gens cassés. »

La mère de Gemma, une junkie, est partie en lui laissant sa fille, lui enchaîne les liaisons avec des femmes instables, se contente de petits boulots. La narration alternée permet d’entrer rapidement dans leur monde, de découvrir leur lien très fort mais également leurs secrets, car ils en ont tous les deux.

Quand Rachel débarque dans leur vie, fracassée au sens propre comme au sens figuré, elle trouve un havre pour panser ses blessures. Jessie Cole nous fait découvrir petit à petit son histoire, une histoire dangereuse et violente qui ne se laisse pas oublier et va bouleverser leur vie.

Jessie Cole sait décrire des personnages vraiment attachants qui tous ont des fêlures : Vincent et son besoin de réparation, Gemma dans les tourments de l’adolescence, Rachel anéantie dans le deuil. L’empathie fonctionne tout de suite. Les personnages secondaires ne sont pas en reste, ils nous mettent dans l’ambiance de ce petit coin d’Australie, un pays qu’on connaît peu par ici en littérature. Que ce soit là-bas ou ici, ce roman nous touche par ce qu’il a d’universel.

Un beau roman, noir et émouvant.

Raccoon

LES ANIMAUX de Christian Kiefer chez Albin Michel / Terres d’Amérique

Traduction : Marina Boraso.

Christian Kiefer enseigne à Sacramento en Californie. « Les animaux » est son deuxième roman et le seul publié en France.

 « Niché au fin fond de l’Idaho, au cœur d’une nature sauvage, le refuge de Bill Reed recueille les animaux blessés. Ce dernier y vit parmi les rapaces, les loups, les pumas et même un ours. Connu en ville comme le « sauveur » des bêtes, Bill est un homme à l’existence paisible, qui va bientôt épouser une vétérinaire de la région.

Mais le retour inattendu d’un ami d’enfance fraîchement sorti de prison pourrait ternir sa réputation. Rick est le seul à connaître le sombre passé de Bill, que ce dernier s’est acharné à cacher pendant toutes ces années. Pour préserver son secret et la vie qu’il a bâtie sur un mensonge, Bill est prêt à tout. Au fur et à mesure que la confrontation entre les deux hommes approche, inéluctable, l’épaisse forêt qui entoure le refuge, jadis rassurante, se fait de plus en plus menaçante… »

« C’est la mort que tu es venu donner. Tu as beau tâcher de te persuader du contraire, tu sais au fond de ton cœur que tu ne fais ainsi qu’accumuler les mensonges. Au bout du compte, tu es bien forcé de distinguer la vérité de ce qui se réduit à un mince lambeau d’espoir s’accrochant à toi comme le givre au brin d’herbe. »

Christian Kiefer commence ainsi son roman et ce tu nous transporte directement dans la tête de Bill, à qui parle-t-il, à lui-même, aux animaux ? Bill lui-même ne sait pas… «  Cette voix ne lui appartenait pas, ou du moins il ne la reconnaissait pas comme sienne. Après toutes les conversations qu’il avait eues avec Majer, il en était venu à considérer cette voix, la voix de sa propre conscience, comme émanant de l’ours et non de lui-même… » Bill converse avec les animaux, et c’est là qu’il est le plus honnête, car avec ses semblables il cache bien des secrets. L’auteur nous raconte laissant parfois la parole à ce tu insolite.

Christian Kiefer va et vient entre 1984 et 1996 et dévoile ainsi peu à peu la vie de Bill depuis son enfance dans un mobil home dans le désert du Nevada jusqu’à ce refuge du nord de l’Idaho. Une enfance noire et triste, digne d’une chanson country, où après la mort de son père puis de son frère il grandit en s’accrochant à son ami Rick et fait les 400 coups jusqu’à ce que ça tourne mal. Rick a écopé de douze ans de prison, lui a changé de vie, ayant réellement tourné la page de ses errements passés.

Bill est fasciné depuis sa plus tendre enfance par la nature et les animaux, la seule chose qu’il conserve de son ancienne vie est un guide des animaux d’Amérique. Que ce soit dans le désert de son enfance ou dans la forêt glaciale et enneigée du refuge, Bill puise dans la nature son énergie vitale et Christian Kiefer nous offre alors des pages magnifiques qui vont bien au-delà de la description.

Ce n’est pas une réelle histoire de rédemption, Bill n’est pas torturé par des remords, concerné par ce que les autres ont pu vivre, il n’a plus rien à voir avec ce qu’il était, ne veut plus en entendre parler…  Sa relation avec les animaux est tellement fusionnelle qu’il réagit presque comme un animal qui défend son territoire et sa meute sans beaucoup d’affects pour ses semblables. Du coup je n’ai pas ressenti non plus beaucoup d’empathie pour ce personnage dans la confrontation inéluctable entre lui et Rick, c’est plutôt Rick avec sa rage et sa colère bien humaines que j’ai compris.

Ça m’a un peu gênée pour apprécier le bouquin, mais c’est vrai qu’il y a peu de héros dans la vraie vie et les côtés sombres des personnages ne sont pas toujours flamboyants.

Un roman noir, un héros sombre.

Raccoon

PENITENCE de Philip Kerr / Le masque.

Traduction: Philippe Bonnet.

« Gil Martins est un agent du FBI qui lutte contre le terrorisme depuis Houston, Texas. Il est le témoin quotidien d’actes de violence perpétrés par des extrémistes de toutes sortes. Autrefois croyant, la réalité cruelle de son travail le porte à remettre en question l’existence de Dieu, ce qui provoque de fortes tensions avec sa femme, Ruth.
   Lorsque plusieurs personnalités athées – dont un professeur de biologie, un obstétricien et un journaliste – sont victimes d’attentats aussi étranges qu’inexpliqués, Martins lance une enquête malgré le scepticisme de ses supérieurs… »

Inutile d’indiquer la fin de la quatrième de couverture puisqu’elle vous emmènerait à la moitié du roman, ce qui me semble bien exagéré. Quand bien même, l’aspect thriller du bouquin se développe dans la deuxième partie, la première, sans être explosive, vous permet de vous familiariser avec l’enquête et surtout avec le héros. Gil Martins, originaire d’Écosse a connu une adolescence sous le joug de la foi catholique, qu’il a abandonnée au profit du courant évangéliste pour une meilleure fusion avec sa femme Ruth. Et celle-ci le quitte en début de roman en arguant de son manque de foi qui en fait se rapproche beaucoup plus de l’athéisme. Ainsi, pendant cette partie, nous découvrons, au sein d’un enquête à laquelle lui seul croit, le tableau des croyances au Texas ainsi que certaines casseroles d’un clergé ricain si semblable à son homologue européen. Et ainsi, sur un ton moqueur, alerte, Philip Kerr, offre beaucoup de grain à moudre aux pourfendeurs des religions en général et aux opposants à la religion chrétienne et à ses extrémistes qu’il nomme les christianistes en particulier.

Ne comprenant pas la terreur qui a entraîné la mort de personnes sensées et hermétiques au message de l’église, tout en recherchant le coupable de morts par arme à feu semblant liées à ce phénomène, Martins va croiser le chemin d’un prédicateur dont Ruth a épousé la cause. Bien sûr, comme dans de nombreux thrillers, l’apparition d’un tel charlatan est la clé pour remonter à la source du mal et il en sera aussi ainsi dans « Pénitence » qui, à partir de ce moment quittera la voie d’un thriller, ma foi, bien écrit même si un peu bavard, pour emprunter le costume beaucoup moins ravissant à mon goût d’un roman fantastique. Gil va connaître toutes les étapes subies par les victimes, les même interrogations, les mêmes visions, la même terreur, la même folie… et la description s’avère efficace, « thrilling » quand la vraisemblance du propos commence à vaciller sérieusement. Ces épreuves subies par Gil, son calvaire créent un final crispant si on continue à se laisser bercer par des péripéties qui ont fait valdinguer toute crédibilité à l’enquête.

Le final, justement, si surprenant qu’il soit et il l’est vraiment, laissera pantois beaucoup de lecteurs et permettra au lecteur de voir une autre vision du Dieu miséricordieux selon Philip Kerr tout en oubliant de nous donner beaucoup de clés utiles à la compréhension de l’énigme..

Gageons que Philip Kerr a voulu écrire un pamphlet sur la religion tout en proposant sa propre interprétation de Dieu en centrant son propos sur cet agent du FBI, ébranlé dans ses convictions, sa foi dans un être créateur et divin. Les fans de la série Bernie Gunther située dans l’ Allemagne nazie et l’après guerre ne retrouveront pas l’auteur écossais qu’ils apprécient et feront bien de passer leur chemin. Quant aux autres, dont je fais partie, s’ ils ne sont pas trop attachés à la crédibilité, à la vraisemblance d’une intrigue, ils pourront apprécier le roman pour la verve de son auteur, sa causticité, l’attachement qui peut naître pour un héros sympathique en savourant certains scènes, quand même, très grand guignol, que d’aucuns penseront qu’on aurait pu faire l’économie

Ainsi, dans « Pénitence », les voies de Philip Kerr sont et, hélas, resteront…

Impénétrables.

Wollanup.

Entretien avec Stéphane Pair pour « Elastique Nègre » chez Fleuve éditions.

Crédit photo: Julien MICHEL.

Stéphane Pair est l’auteur d’un roman qui tranche par son décor, la Guadeloupe  et par son thème du trafic de drogue dans la Caraïbe et les DOM. « Elastique nègre » propose une vision très noire et hélas très crédible de l’île et nous vous proposons, par le biais de cet entretien, d’approfondir certains points du roman,  parfait négatif  des brochures d’agences de voyage. Merci à Stéphane Pair pour son accueil et sa disponibilité.

 

  • Vous publiez votre premier roman chez Fleuve. L’écriture est-elle une envie récente ou un projet de longue date ?

Ma publication chez Fleuve Editions est une aventure qui relève du hasard d’une rencontre. Je n’ai envoyé Elastique Nègre à aucun autre éditeur. J’ai d’abord envoyé une première ébauche du roman qui n’incluait pas tous les personnages. Plusieurs responsables de Fleuve ont aimé le style, l’écriture, le décor et la promesse d’un livre différent. Le reste s’est fait naturellement, en confiance et dans un respect mutuel. Très fier d’avoir signé dans la collection Fleuve Noir qui compte des auteurs connus. Mon sentiment est que j’écris, mais de manière confidentielle, depuis longtemps, depuis l’enfance (poésie, nouvelles, scénarii BD), mais que l’envie d’élever l’expression jusqu’au niveau du Roman est plus récente. Il y a l’urgence personnelle d’écrire, le besoin de pousser les murs pour donner de l’espace au récit, le sentiment très fort d’être possédé par mes personnages et de leur être redevable, les encouragements aussi de proches et de mon éditeur qui m’ont poussé à aller au bout.

  • Vous avez choisi de débuter en littérature par un polar, y a-t- il une raison particulière ou est-ce la conséquence d’une passion pour le genre?

Je n’ai pas d’affinités particulières pour le polar mais il faut que j’en parle sérieusement à mon psy car je pense être dans le déni ! Je dois reconnaître que j’ai pris un immense plaisir à écrire ce roman noir sans pour autant être un fan du genre. Mes références littéraires sont plutôt ailleurs. Des classiques aux contemporains, de Shakespeare à Balzac en passant par Boulgakov ou Céline. Mon écrivain préféré est William Faulkner et la structure d’Elastique Nègre fait écho à cet auteur majeur dont les visions et l’univers continuent de m’étourdir. Je lis peu de polars mais certains auteurs m’ont marqué pour leurs qualités littéraires comme Chester Himes, George Pelecanos, James Ellroy, Thierry Jonquet. Le polar et le roman noir m’intéressent quand ils sont ancrés dans une écriture forte et dérangeante. Quand ils mélangent les codes, privilégient la langue et la poésie, racontent l’envers de la famille, de la société ou de l’histoire.

  •  Pourquoi avoir choisi comme cadre les Antilles et plus particulièrement la Guadeloupe?

Il y a plusieurs années, après un passage en Guadeloupe, j’ai débuté une nouvelle située à Vieux Bourg. C’est le début du roman : la découverte du corps d’une femme par un enfant dans la mangrove. J’ai repris plus tard cette nouvelle, là où je l’avais laissée, pour lui donner une autre direction. Avec mon éditeur, on a qualifié cela d’ethno-polar. Il y a aux Antilles une histoire, une force et une richesse familiales et humaines qui me giflent en tant qu’auteur. Je ne pense pas avoir fini de puiser mon inspiration dans ces territoires.

  • Rien dans votre parcours journalistique n’indique une connaissance de la Guadeloupe et pourtant on découvre sous votre plume une île bien vivante et très loin des clichés. Quelle a été votre méthode, voyage, documentation?

Je connais un peu ce territoire, sa culture et sa langue par ma mère et ma grand-mère qui sont originaires de la Basse-Terre et sont venues vivre à Paris. Je n’ai jamais habité la Guadeloupe mais j’y ai séjourné à plusieurs reprises quand j’étais enfant, adolescent puis adulte. En famille, comme touriste ou, plus récemment, comme journaliste. Je n’ai pas de méthode pour incarner mes personnages. Ce sont mes souvenirs, mon histoire, mes observations, mon ressenti qui m’ont guidés de manière très intuitive et instinctive. En tant qu’auteur, je me méfie beaucoup de la documentation mais j’y ai eu recours pour quelques aspects historiques et pour comprendre les conséquences de la consommation de crack dans la société antillaise. Le reste, c’est ma cuisine : ma petite connaissance du trafic, des faits divers, des histoires glanées ici et là.

  • Votre roman utilise plusieurs voix, quels sont pour vous les avantages d’une telle narration?

Cette forme de récit s’est imposée à moi. Je n’ai pas réfléchi. On parle souvent de roman « choral » mais il s’agit plutôt d’une polyphonie discordante où chaque voix a sa propre logique et son propre rythme. Utiliser le « Je » pour chaque personnage demande beaucoup d’énergie mais ça anime la plume. Ça oblige l’auteur à immédiatement déposer sa peau pour endosser celle du personnage. On ne peut pas tricher. J’ai pris un plaisir énorme à entrer en eux, l’un après l’autre. C’est envoûtant. Faire un roman à partir de toutes ces voix, c’est le plus difficile mais aussi le plus excitant.

  • Pourquoi situer votre intrigue en 1999?

Je ne voulais pas que le roman soit trop contemporain. L’intrigue est centrée autour du trafic de drogue, et principalement de cocaïne et de crack. Or c’est dans ces années-là que le trafic explose dans la région. Mes personnages sont aussi les témoins d’un monde qui change et qui ne reviendra pas.

 

  • « L’agence spécialisée des Nations Unies, ONUDC, estime que 30 % de la poudre blanche consommée en France, en Espagne, en Italie, en Grande-Bretagne, en Allemagne ou encore aux Pays-Bas passe par l’archipel. Et la part de la cocaïne importée aux États-Unis via la Caraïbe a été multipliée par quatre en trois ans, passant de 4 à 16%. » Si, on lit le site Martinique 1ère , filiale de France Info, la guerre contre le trafic de drogue semble perdue dans la Caraïbe et dans les Antilles françaises. Quel est votre sentiment de par votre expérience professionnelle et quelle est la répercussion sur la population antillaise du point de vue de la criminalité? Le trafic n’est-il pas en train de créer une économie parallèle comme dans tant d’îles de la zone ?

Sur ces questions, je vous réponds plus en journaliste que comme auteur. L’évolution de la criminalité et de l’économie parallèle dans les DOM-TOM est une réalité sous-estimée, parfois dissimulée. Si l’on était cynique ou dans une critique post-coloniale, on pourrait dire que les vies n’ont pas toujours la même valeur d’un côté à l’autre de l’Atlantique, de l’Océan indien ou du Pacifique. En janvier, le ministère de l’Intérieur a communiqué le rapport 2016 de l’insécurité et de la délinquance en France. Le taux d’homicide dans les DOM-TOM grimpe de 40% sur un an : 205 homicides. Un homicide sur 5 est commis outremer. C’est énorme rapporté à la petite population de ces territoires. Mais dans le bilan du ministère, pas de traces ni d’explications sur ce chiffre inquiétant. Et il n’y a pas que les homicides, les vols avec armes ont été sept fois plus fréquents l’an dernier en Outre-mer qu’en métropole. La violence dans les DOM TOM est non seulement ignorée mais parfois gommée.

Pour les besoins de mon roman, je lie drogue et criminalité. Mon idée n’est pas de résumer ou de surdimensionner ces problèmes en Guadeloupe. Les questions de formation et d’éducation, de partage des richesses, de corruption des élites, de dépendances aux drogues et à l’alcool sont les vrais problèmes. Et ce sont des problèmes politiques.

France Antilles en 2014, article sur le crack.

Ce que je constate, c’est que l’économie parallèle du trafic de drogue dans les DOM et toutes ses conséquences sur la population sont totalement sous-estimées. L’Etat français s’en désintéresse. Il sait que les quantités de drogue qui passent dans la zone sont gigantesques, que si la lutte est nécessaire elle est aussi vaine. Les forces de l’ordre et la justice écopent un système binaire où la population, elle, compte ses morts, C’est la même logique dans les banlieues françaises. L’Etat réprime mais ne comprend pas pourquoi il y des Vegeta ou des Mygale. Les personnages de mon roman.

  • Comment vanteriez-vous la Guadeloupe à qui n’a pas eu la chance de s’y rendre?

En toute subjectivité, il y a peu d’îles de la Caraïbe qui proposent autant que la Guadeloupe. La diversité de ses cultures et de ses paysages sont uniques dans la région. Cette force brute aussi des éléments : ses plages, ses forêts, sa campagne, sa mangrove et jusqu’à son volcan. C’est une île dont il est difficile de faire le tour. On tombe amoureux de la Guadeloupe pour toutes ces raisons. Mais ce qui rend l’île unique et singulière, c’est sa population. Noirs, blancs, métis, indiens, libanais, etc. Hospitalité, tempérament, fierté, douceur, humour, histoire, résilience, tout se mêle. Le Guadeloupéen est à l’image des mères de ce pays : souriantes, fortes et généreuses. On me fera sûrement le reproche de donner une image trop sombre et anti-touristique de la Guadeloupe dans mon roman. J’assume : il s’agit d’une fiction et j’ai cette île dans le sang.

 

  • Avez-vous d’autres projets d’écriture ( si ce n’est pas indiscret, beaucoup d’auteurs ne répondent pas à cette question) ?

J’ai un projet en tête qui n’est pas une suite d’Élastique nègre. Quelque chose de plus historique. Cette zone du monde continue de m’intéresser.

 

Entretien réalisé par échange de mails entre le 9 et le 17 février.

Wollanup.

 

LES OMBRES DU DESERT de Parker Bilal au Seuil policiers

Traduction : Gérard de Chergé.

Parker Bilal, pseudonyme de l’écrivain anglo-soudanais Jamal Mahjoub pour ses romans policiers écrit le troisième volet des enquêtes de Makana ex-flic soudanais réfugié au Caire. Ceux qui comme moi aiment déjà ce détective seront heureux de le retrouver, mais ce troisième opus, loin du Caire n’est pas le meilleur pour moi et mieux vaut commencer par les deux premiers : « les écailles d’or » et « meurtres rituels à Imbaba » pour se faire une idée véritable de l’univers de Makana.

« Début 2002, peu après le 11 Septembre. Alors que les Israéliens assiègent Ramallah, une forte tension agite les rues du Caire, où Makana file tant bien que mal la Bentley de Me Ragab, que sa femme pressent d’adultère. En réalité, l’avocat va voir sa protégée, Karima, une jeune fille gravement brûlée dans l’incendie de son domicile. La police croit à un accident, il soupçonne un crime d’honneur commis par le père de la victime, un djihadiste en cavale. Makana se rend à Siwa, oasis à la lisière du désert libyen, pour se renseigner sur la famille de Karima, mais il s’y heurte à l’hostilité des autorités, qui appliquent la loi à leur manière et se méfient des étrangers. Pire, il est accusé de deux meurtres barbares qui l’éclairent sur une donnée majeure de l’équilibre local : la présence de gisements de gaz… »

Karima, la jeune fille brûlée dans l’incendie de son appartement était la fille d’un sale type, délinquant et djihadiste qui a dû fuir l’Egypte. Alors qu’il devrait être au Danemark, Makana découvre qu’il a été rapatrié, comme beaucoup d’autres après le 11 septembre, vers une prison secrète où les interrogatoires échappent aux règles internationales. La mort de cette jeune fille ne traumatise pas la police qui se contente de la thèse de l’accident ou du suicide. Les crimes d’honneur déguisés ne sont pas rares mais ne suscitent pas d’émoi. Cette enquête va amener Makana à se pencher sur la condition des femmes égyptiennes à laquelle peu de gens s’intéressent : une association au Caire, mais personne dans la petite ville isolée de Siwa.

Dans l’oasis de Siwa perdue dans l’immensité du désert, bien loin du Caire, les habitants sont peu concernés par les lois du pays et n’apprécient pas trop que l’on se mêle de leurs affaires. Dès son arrivée, Makana se retrouve escorté par la police locale, rarement libre de ses mouvements. Face à la loi du silence qui règne sur la petite communauté, Makana est bien seul et si ses amis et partenaires lui manquent, ils nous manquent également car tous ses acolytes sont des personnages attachants et participent au charme de cette série.

A Siwa, l’atmosphère est lourde, particulièrement pesante car, comme dans une île, on ne peut s’isoler et tout est exacerbé : les tensions, les passions, les rancunes.  Bilal Parker sait faire ressentir l’oppression qui règne sur cette ville où la violence peut se déchainer brutalement. Si le tourisme se développe et ce doit être une région magnifique, c’est une activité annexe qui n’influence pas véritablement la vie des gens. Outre la culture des dattes, il y a la contrebande : activité traditionnelle pour ceux qui connaissent par cœur le désert et ses pistes.

Les bains de Cléopâtre à Siwa.

Le pouvoir est en réalité entre les mains de trafiquants. Pour eux, l’important est de faire des affaires et le désert abrite bien des trafics secrets. Ils n’ont aucun état d’âme à commercer avec des djihadistes. Ils ont eux-mêmes une vision radicale de l’islam et s’ils ne sont pas pieux, imposent à leurs femmes et leurs filles des modes de vie archaïques et brutaux. Ils ont tous les droits sur elles, en usent et en abusent en toute impunité. Makana prend de sacrés risques en enquêtant car à Siwa les punitions sont violentes pour qui dérange. Il découvre des destins tragiques de femmes et leurs histoires résonnent d’autant plus en lui qu’il pense à sa fille peut-être encore vivante.

D’autres requins encore plus puissants et haut placés lorgnent sur les ressources du sous-sol… Bref, Makana a encore mis les pieds où il ne fallait pas et pour s’en sortir, il devra montrer une résistance incroyable, un peu trop peut-être!

Le roman est bien construit, le suspense est là. Bilal Parker sait écrire! Il nous offre encore une galerie de personnages bien campés et crédibles, même si tous ne sont pas attachants : une bénévole pour une association au Caire, les policiers corrompus, les commerçants du coin qui ont tous quelque chose à cacher, un médecin alcoolique…  Il nous dresse un portrait très noir de l’Egypte rurale dont on se dit qu’il s’est encore sûrement aggravé.

Un bon polar, très noir.

Raccoon

 

CET ÉTÉ LÀ de Lee Martin / Sonatine.

Traduction: Fabrice Pointeau

« Ça se passe ainsi avec les personnes qui sont au bout du malheur. Le tourment monte en eux, leur vie explose, et ils se retrouvent brisés à jamais. »

« Cet été là » est le premier roman de Lee Martin à arriver en France, auréolé d’une sélection pour le prix Pulitzer en 2006.

La valeur des sorties Sonatine n’est plus à prouver. J’ai déjà dû faire les éloges des choix éditoriaux de la maison et je ne vais pas me répéter surtout avec ce roman dont je ne sais trop comment parler, qui me laisse, une fois la lecture terminée des impressions assez contradictoires. Je sais que ce roman sera loué et apprécié pour la qualité de son écriture, pour l’humanité qui brille dans de nombreux passages mais qui me laisse finalement énormément sur ma faim.

« Tout ce qu’on a su de cette soirée-là, c’est que Katie Mackey, 9 ans, était partie à la bibliothèque pour rendre des livres et qu’elle n’était pas rentrée chez elle. Puis peu à peu cette disparition a bouleversé la vie bien tranquille de cette petite ville de l’Indiana, elle a fait la une des journaux nationaux, la police a mené l’enquête, recueilli des dizaines de témoignages, mais personne n’a jamais su ce qui était arrivé à Kathy.
Que s’est-il réellement passé cet été là ?
Trente ans après, quelques-uns des protagonistes se souviennent.
Le frère de Katie, son professeur, la veuve d’un homme soupçonné du kidnapping, quelques voisins, tous prennent la parole, évoquent leurs souvenirs. Des secrets émergent, les langues se délient.
Qui a dit la vérité, qui a menti, et aujourd’hui encore, qui manipule qui ? »

Les romans sur la disparition d’un enfant sont légion et ce qui peut faire la valeur d’un roman sur un thème aussi éculé, c’est avant tout la qualité d’écriture et celui-ci est écrit avec un talent qui fait qu’on n’interrompt sa lecture que contraint et forcé. Il est indéniable que Lee Martin sait y faire pour conter l’angoisse, l’attente, la peur, la terreur, la douleur et les remords éternels, grands classiques de ces romans. Du pathos, de l’émotion vous en aurez beaucoup sachant que les personnages principaux chacun à leur manière, pour leur parcours de vie, incitent à la compassion voire à la pitié. Et là, ces hommes et cette femme si lisses finalement, à la recherche d’amour, d’un bonheur simple qui les aura fui toute leur vie, créent une atmosphère particulièrement touchante ou… gavante si vous n’arrivez pas à entrer dans l’ambiance du livre.

Ce roman choral où les trois voix principales ronronnent un peu de manière assez uniforme baigne dans les années 70 d’une petite ville de l’Indiana et les références musicales pointues créent une atmosphère où il fait bon évoluer aux côtés des personnages: Clare, la veuve qui tente de retrouver le bonheur avec un homme beaucoup plus jeune qu’elle, Ray le nouveau mari de Clare, grand cabossé par la vie et M. Dees leur voisin, professeur de mathématiques particulièrement inhibé et solitaire. Alternant entre pages relatant le drame sur cinq jours et révélations 30 ans plus tard « cet été là » est très bien construit et il est dommage que cette construction si fine débouche sur un final bien besogneux, très loin des dernières révélations qui tuent de Thomas H. Cook.

Sachez que « cet été là » n’est pas un thriller et qu’il n’y a pas de réelles fausses pistes pour aboutir à un coupable déjà repéré dès les premières pages même si un certain suspense perdure jusqu’à la fin. De plus, une fois le coupable connu, le roman ne perd pas de son intérêt puisque les circonstances exactes navrantes sont encore à connaître mais n’espérez néanmoins pas bondir dans votre fauteuil.

Alors, c’est un avis très mitigé concernant l’art d’écrire un thriller psychologique mais un romancier que je suivrai à l’avenir pour les deux magnifiques trésors de connivence avec le lecteur qu’il offre à la fin du bouquin. Tout d’abord une playlist commentée avec le même amour et la même intelligence que le Nick Hornby de « haute fidélité » et du magnifique « 31 songs ».D’une part, Lee Martin explique les morceaux qui créent un univers très crédible des années 70 et les ressituent dans le roman ce qui peut permettre une relecture géniale de certaines scènes poignantes et d’autre part donne les références des morceaux et des albums actuels qui l’ont accompagné pendant l’écriture et raconte comment il les a associés à des personnages et là aussi, c’est confondant et celles et ceux qui marient une musique, un album, un morceau avec une histoire vont apprécier de voir un auteur se livrer ainsi. Et quelle classe, pas de metal, ici que du bon: Dylan, Clapton, l’album « Blacklisted »de Neko Case, Drive by Trukers…

Et puis juste avant, quatre pages écrites par l’ auteur intitulées « Sur les petites villes et Cet-été là. »Le dernier chapitre de Lunar Park, certains passages de Whitmer, une certaine nouvelle de Poissant, … le petit texte, le petit truc criant d’authenticité, d’humanité sans artifice et qui te met sur le cul. Et puis, tu te dis que c’est peut-être toi qui n’a pas bien saisi le propos à sa juste valeur.

Intéressant et obsolète mais à lire.

Wollanup.

 

ELASTIQUE NEGRE de Stéphane Pair / Fleuve noir.

« Y a pas d’ amour sous les Tropiques, juste des filles qui vendent ou non leur cul pour le caillou. Dans ce milieu, entre hommes et femmes, tout est faussé. L’amour n’a pas sa place. »

« Elastique nègre » est le premier roman de Stéphane Pair, journaliste à France Info et dans un entretien à venir, pour l’instant en cours d’élaboration, il nous en apprendra plus sur la génèse de ce roman, entre autres.

« Sous la lune, le chasseur de crabes a vu progresser un groupe d’hommes dans la mangrove. C’est là, dans les entrailles mêlées de la terre et des eaux, qu’on retrouve le corps d’une femme blanche.

Qui était-elle ?

Les rêves du lieutenant-colonel Gardé sont pleins d’amantes à la peau lisse et noire comme celle des boas. Il mène l’enquête sur le cadavre du canal des Rotours, mais se heurte au mutisme et à la méfiance. En tête des suspects, le jeune dealer Vegeta, cerveau du réseau local, roi parmi les chiens, consumé par une douleur secrète. »

Avant tout et la quatrième de couv ne l’indique pas, ce roman se passe en Guadeloupe et peut-être ma culture littéraire est nettement insuffisante mais les polars traitant des Antilles françaises ne sont pas légion et c’est bien regrettable tant la Guadeloupe et surtout, surtout ma très chère Martinique, mériteraient une bien plus large couverture, à la mesure des trésors qu’elles possèdent et offrent à qui sait s’adapter, apprend à se tropicaliser.

Démarrant comme un polar classique avec le début d’une enquête autour d’un cadavre d’une femme retrouvé dans la mangrove menée par un flic métropolitain et son équipe, « Elastique nègre » prend très rapidement son envol avec une narration de la criminalité dans l’île par le biais du trafic de drogue dans l’île et dans toutes les ramifications de la zone, Montserrat, sainte Lucie, la Dominique et accessoirement Madinina.

Et c’est passionnant tant l’alternance de pages explosives, tendues et violentes centrées sur le personnage de Vegeta, petit caïd local qui a voulu jouer avec le feu avec son impitoyable boss bahaméen et de passages plus didactiques montrant l’organisation, les méthodes et l’économie souterraine est pertinente offrant une lecture qui dépote et qui en même temps apporte des éléments de connaissance sur la peste que sont devenus le trafic et la consommation de crack dans la région. Ayant vu et vécu, à l’époque des faits relatés dans le roman, pendant quatre ans aux Terres Sainville à Fort de France, l’émergence du même phénomène, je donne beaucoup de crédit aux faits relatés par Stéphane Pair.

Quartier Carénage à Pointe-à-Pitre.

Tout au long des 279 pages, on découvre aussi une Guadeloupe que les touristes de passage n’auront pas le temps de découvrir ou n’en auront pas le désir, une île, loin des clichés, mais qui vit avec ses joies et ses malheurs, ses réussites et ses échecs. Le portrait dessiné de l’île est rude parce que les personnages ne sont guère chérissables si on excepte certains mômes hélas bien mal nés. Mais aussi quel bonheur pour qui les a déjà connus l’évocation de mornes, carbets, traces, lolos, Compère Lapin, mangrove…des mots ou expressions créoles, la dancehall.

Roman éminemment riche « Elastique nègre » séduira tous les amateurs de polars  désireux de bien comprendre l’univers dans lequel évolue une intrigue et de voir l’envers du décor.

Mi plisi!

Wollanup.

Le VOYAGE DE LILYA de Stephan Abarbanell / éditions Denoël

Traduction : Alexandre Pateau (Allemand)

La période post seconde guerre mondiale évoque le chaos, la reconstruction, matérielle et humaine. Les cicatrices sont béantes et le devoir de mémoire reste un enjeu majeur dans cette reconstruction des êtres, des peuples. Le Voyage de Lilya présentera certains attributs d’un exil salvateur, en ce sens où ses recherches de vérité sont d’or. Dans le bruit et la fureur des suites de ce conflit mondial, les enjeux politiques, géopolitiques, restent aussi, voire surtout, des enjeux plus particuliers humains.

« En 1946, le futur de la Palestine est plus incertain que jamais. Tandis que les Britanniques restreignent fortement l’émigration, des centaines de milliers de survivants de la Shoah disséminés en Europe tentent d’obtenir un visa, soucieux de gagner le Moyen-Orient. Lilya Wasserfall appartient à l’une des factions sionistes qui mènent, avec leur propre force paramilitaire, une violente lutte souterraine contre la puissance mandataire internationale. À ce titre, on l’envoie à Jérusalem à la recherche d’un scientifique disparu, Raphael Lind. Là, elle rencontre le frère de ce dernier, Elias, qui lui fournit des documents prouvant que Raphael vit toujours. Commence alors un périple incroyable qui l’amène de Londres jusqu’en Allemagne, au camp de Bergen-Belsen, point d’orgue de son voyage. Au fil de son enquête, Lilya commence à comprendre que les SS ont obligé Lind à travailler sur des recherches top secrètes sur les gaz toxiques… »

Lire est un acte militant, un acte de choix mais aussi une volonté délibérée de dévier de son quotidien. On, je lis en ayant la conviction ancrée de m’extraire d’un quotidien, de vivre par procuration une autre existence. Cette volonté paradoxale d’addiction passe par la recherche de valeurs propres à nos choix livresques. J’y cherche donc des thématiques qui me parlent, des sujets, qui ont ce pouvoir inexpugnable d’évasion et/ou d’écho avec nos préceptes éducatifs et culturels. L’ouvrage, outre son fond, se doit de posséder des attributs intangibles de qualités d’écriture qui peuvent certaines fois supplanter l’histoire. Et c’est donc l’alchimie de cette somme qui produit la différence, qui multiplie un quotient d’empreintes marquantes, indélébiles.

Cette digression n’en pas une mais elle  démontre que le résultat d’une lecture repose sur ces critères. Cet ouvrage en possède les principaux mais ce qui a fait défaut c’est un sentier mieux balisé, des accotements moins flous. J’avais devant les yeux, devant mon imaginaire, un canevas réjouissant, jouissif qui néanmoins perdait en lisibilité, en lumière, en clarté. L’auteur, à l’image de Rachel Singer, est rentré de plein pied dans cette volonté saine, honnête, de déconstruire l’Histoire pour reconstruire une histoire de rédemption, de quête d’une patrie. C’est un archet séduisant exhibant des flèches capables d’atteindre la cible, lui manque, peut-être, un esprit hermétique et la volonté de ne pas balancer une salve de flèches concomitantes. L’essentielle de ma soif de lecture était bel et bien là mais le particulier était érodé, parsemé.

Fort en pointillé… !

Chouchou.

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