Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

LE SYMPATHISANT de Viet Thant Nguyen / Belfond.

Traduction: Clément Baude.

Viet Thant Nguyen est né au Vietnam qu’il a fui avec sa famille à la chute de Saïgon pour vivre aux USA et c’est donc un peu son histoire qu’il raconte même s’il était un enfant de 4 ans quand les évènements se sont produits. Belfond parle de roman choc et je ne vois pas quel qualificatif s’appliquerait mieux à ce « Sympathisant » premier roman, récompensé par un Pulitzer en 2016, prix prestigieux jamais usurpé.

Je suis un espion, une taupe, un agent secret, un homme au visage double.

Sous couvert d’espionnage et d’aventures, « le sympathisant », roman éminemment intelligent, brasse en profondeur de multiples thèmes particulièrement politiques et idéologiques envoyant au tapis à de multiples reprises l’occidental et sa vision de l’Histoire tout en montrant le fossé entre Occident et Orient, deux hémisphères qui se craignent souvent pour de mauvaises raisons. Ecrit avec un incroyable talent, le roman file, impossible de lâcher les belles digressions, les envolées lyriques, la réflexion dérangeante, le sens de l’intrigue, la profondeur de la réflexion et l’humour très fin permettant d’évacuer parfois la crainte voire l’épouvante sur la fin.

« Avril 1975, Saïgon est en plein chaos. À l’abri d’une villa, entre deux whiskies, un général de l’armée du Sud Vietnam et son capitaine dressent la liste de ceux à qui ils vont délivrer le plus précieux des sésames : une place dans les derniers avions qui décollent encore de la ville.

Mais ce que le général ignore, c’est que son capitaine est un agent double au service des communistes. Arrivé en Californie, tandis que le général et ses compatriotes exilés tentent de recréer un petit bout de Vietnam sous le soleil de L.A., notre homme observe et rend des comptes dans des lettres codées à son meilleur ami resté au pays. Dans ce microcosme où chacun soupçonne l’autre, notre homme lutte pour ne pas dévoiler sa véritable identité, parfois au prix de décisions aux conséquences dramatiques. »

L’œuvre et ce héros dont on ne connaîtra jamais le nom, issu de la liaison d’une jeune vietnamienne de 13 ans et d’un prêtre français, sont complexes et il est particulièrement difficile de relater sans trop déflorer et d’en parler sans oublier certains moments et réflexions essentiels. Le roman est, en gros, articulé en deux parties. La première démarre avec la narration des dernières heures de Saïgon quand l’élite militaire, politique et économique sud-vietnamienne quitte l’enfer de la défaite en suivant l’exemple du président à l’abri depuis longtemps. Le chaos des combats, les marchandages pour pouvoir être du dernier voyage en payant, en tuant, en vendant son corps, l’apocalypse de l’aéroport bombardé par l’infanterie vietcong et la terreur de celles et ceux qui ne pourront pas monter, des pages très fortes où on lit le cynisme, la lâcheté, l’asservissement à l’oncle Sam pour fuir une mort certaine promise à ces élites ayant vécu grand train jusqu’à la chute inenvisageable pour eux tant une défaite militaire de l’Amérique était impensable.

Le roman se poursuit ensuite par la démonstration, une fois la communauté des bannis en Californie, que le rêve américain n’est pas pour eux. La reconquête de la patrie perdue se fera sans l’aide d’un pays qui considère maintenant qu’il en fait assez en accueillant ces populations qui leur rappellent trop la grosse branlée qu’ils ont prise face à une armée de paysans mal équipés et sous-alimentés. Mais la paix californienne, une période où l’auteur se fait plus léger se moquant de ses compatriotes perdus dans le Nouveau Monde tout en raillant le comportement ricain moyen et ça envoie du lourd qui éclabousse pas mal aussi les Français, n’est que de courte durée pour notre homme qui, tout en continuant à informer le Nord Vietnam, doit répondre aux attentes de plus en plus bellicistes du  Général sous peine d’être découvert. En s’appuyant sur la situation du Vietnam, Viet Thant Nguyen extrapole brillamment sur le colonialisme, les conséquences dramatiques des découpages géographiques orchestrés par les occidentaux lors du XIXème siècle et raisons de tant de conflits du XXème siècle sur des territoires dont ils avaient éduqués les populations avec l’aide de missionnaires et prêtres dont certains devenaient des démons sans âme comme le père du narrateur. Il met aussi l’accent sur l’incompréhension entre l’Occident et l’Orient nés de deux philosophies de la vie différentes, c’est puissant et c’est toujours sujet à réflexion pour le lecteur. Vaut-il mieux être valet au paradis ou seigneur en enfer ?

Ce regard extérieur sur le comportement de la troisième république et de son grand partisan de la colonisation Jules Ferry surnommé le Tonkinois par les oppposants et par une opinion publique peu encline à une extension de l’empire (comment peut-on encore baptiser de ce nom des écoles aujourd’hui ?) est certainement douloureux mais permet aussi de rafraîchir la mémoire ou s’ouvrir sur une époque où la région était française, nommée Indochine, où l’Etat français était le dealer d’opium officiel.

La seconde partie, elle, montrera les conséquences de l’arrivée au pouvoir des Vietcongs ainsi que les pratiques de lavage de cerveau créées par la CIA et adoptées par l’Internationale des salopards tortionnaires. Cette partie est particulièrement difficile, l’anéantissement psychologique d’une personne exercée comme un art, une science est éprouvant à lire au fur et à mesure que l’on constate la fin des résistances d’un individu. Parallèlement s’ouvre encore une grande réflexion sur la Révolution et surtout ses conséquences quand les victimes deviennent les bourreaux.

« Maintenant que nous sommes les puissants, les Français et les Américains n’ont même plus besoin de nous baiser. On peut très bien s’en charger nous-mêmes. »

On peut légitimement s’interroger pour savoir si ce sujet et ce pays lointains peuvent nous intéresser vraiment. Je me suis posé la question en début de lecture mais les doutes s’évanouissement rapidement tant le roman est particulièrement bien écrit et monté d’une part mais aussi surtout parce qu’il permet d’universaliser une réflexion et de quitter le cadre américano-vietnamien. Quarante après, les guerres impérialistes continuent leurs effets dévastateurs enrichissant les industriels et laissant exsangues les populations locales, Guantanamo, entre autres, prouve qu’à la CIA on ne change pas une thérapie qui fonctionne, les « boat people » en mer de Chine des années 70 font écho aux embarcations de migrants en Méditerranée, les Sud-Vietnamiens abandonnés par les autorités américaines en rappel de l’histoire des Pieds Noirs et des Harkis au moment de l’indépendance de l’Algérie … et tous ces échos, ces rappels à l’Histoire mondiale, à notre Histoire nationale font du « Sympathisant » un roman important, un bouquin très intelligent.

« Que font ceux qui luttent contre le pouvoir une fois qu’ils ont pris le pouvoir ? Que fait le révolutionnaire une fois que la révolution a triomphé ? Pourquoi ceux qui réclament l’indépendance et la liberté prennent-ils l’indépendance et la liberté des autres ? »

Héros ou salaud, idéaliste ou opportuniste, cynique, pragmatique… à vous de vous faire votre idée.

Grand roman explosif à ne pas rater.

Wollanup.

LE DIABLE EN PERSONNE de Peter Farris chez Gallmeister

Traduction : Anatole Pons.

Peter Farris vit en Georgie, où se déroulent ses romans. Après ses études à Yale, il est devenu chanteur dans un groupe de rock plutôt bruyant et a travaillé comme guichetier dans une banque où un braquage lui a inspiré son premier roman  Dernier appel pour les vivants. Chose étrange, son deuxième roman « Le diable en personne » n’est pas paru encore aux Etats-Unis, il n’a peut-être pas trouvé d’éditeur. C’est donc en France, chez Gallmeister que le livre commence sa vie.

« En pleine forêt de Géorgie du Sud, au milieu de nulle part, Maya échappe in extremis à une sauvage tentative d’assassinat. Dix-huit ans à peine, victime d’un vaste trafic de prostituées régi par le redoutable Mexico, elle avait eu le malheur de devenir la favorite du maire et de découvrir ainsi les sombres projets des hauts responsables de la ville. Son destin semblait scellé mais c’était sans compter sur Leonard Moye, un type solitaire et quelque peu excentrique, qui ne tolère personne sur ses terres et prend la jeune femme sous sa protection. Une troublante amitié naît alors entre ces deux êtres rongés par la colère. »

Peter Farris nous entraîne dans une histoire noire et violente et pas de doute, c’est un conteur hors pair. Son écriture est simple et puissante avec un grand sens du rythme et il alterne des scènes d’action qui dépotent, des situations cocasses et des moments de grâce avec un égal talent.

Il nous plonge dans les bas-fonds d’une Amérique glauque où de très jeunes filles sont transformées en esclaves sexuelles sans aucun scrupule. Mexico choisit sa marchandise, achetant des gamines, les enlevant au besoin pour répondre aux commandes de ses clients, riches et puissants. La description de ce réseau de prostitution, affaire florissante gérée sans aucun état d’âme fait froid dans le dos car elle sonne juste. Peter Farris nous offre une belle palette de méchants, pervers ou abrutis et le maire de la ville, meilleur client de Mexico est un spécimen particulièrement réussi de pourri puant et corrompu. Il lui facilite le travail et les affaires prospèrent au point qu’ils investissent jusque dans le comté de Trickum.

C’est là que Maya doit disparaître et c’est là que vit Leonard Moye, avec un mannequin de couture pour toute compagnie, volontairement isolé des hommes qu’il ne porte pas dans son cœur. Maya et Leonard sont deux écorchés vifs et leur rencontre va donner lieu à de beaux moments, parfois drôles. Maya qui pour la première fois de sa vie n’est pas un simple objet sexuel, Leonard peu à peu tiré de sa solitude, ramené vers l’humanité. Peter Farris peint deux beaux personnages, humains et attachants.

Il décrit également le comté rural de Trickum et la petite communauté qui y vit : tout le monde se connaît, les ragots vont bon train et les rancœurs sont tenaces. Comme partout ailleurs il y a des braves gens et des pourris, des paumés et des profiteurs mais il y a aussi la nature sauvage de Georgie, dont Peter Farris parle de belle manière. Les animaux, la forêt, les grottes… qui peuvent apaiser et protéger mais servent parfois la folie et la furie des hommes.

Un très bon roman noir qu’on lit d’une traite.

Raccoon.

MIRO HETZEL de Jack Vance / Le Belial’.

 

Traduction; E. C. L. Meistermann, Jean-Pierre Pugi et Pierre-Paul Durastanti

Les éditions du Bélial’ ont une affection toute particulière pour l’œuvre de Jack Vance, écrivain voyageur hissé au panthéon des monstres sacrés de l’âge d’or de la science fiction, maintenant décédé voici quelques années. On trouvera par conséquent nombre d’histoires inédites au sein du catalogue ou de rééditions savamment choisies, compilées et nouvellement traduites en provenance posthume de notre « bourlingueur favori des sept mers étoilées ».

C’est au tour de Miro Hetzel de faire la une cet été. Personnage au pragmatisme implacable et « effectueur » de premier ordre opérant au sein de l’Etendue Gaéane, notre vénal et très professionnel héros se verra propulsé dans d’incroyables imbroglios planétaires d’où il sortira gagnant sur tous les fronts. Sachez, gentil lecteur, qu’un « effectueur », c’est quelqu’un qui effectue des enquêtes et qui se fait rondement payer pour l’occasion. Si on souhaite un service de qualité, on doit savoir bourse délier. Et sachez également qu’Hetzel n’a pas la réputation de donner dans le discount de la filature galactique !

On l’aura deviné, c’est une route semée d’embûches, d’extraterrestres et de personnages retors et rocambolesques qui attend notre enquêteur autour de deux histoires distinctes, hautes en couleurs et tout à fait fascinantes.

On embarquera tout d’abord pour la planète Maz  lors d’une histoire d’espionnage industriel où s’enchevêtreront intrigues politiques inextricables, récit psychédélique improbable, et combats archaïques d’autochtones incompréhensibles et grégaires. Un périple extraordinaire sous un ciel vert non dénué d’une poésie sauvage et romantique au puissant souffle épique.

Une deuxième mission confiée à notre émérite effectueur nous mettra sur la piste d’un ancien camarade de classe devenu chirurgien, individu à la personnalité et aux ambitions aussi étranges qu’ inquiétantes… Une nouvelle occasion de visiter des mondes lointains et de s’immiscer dans des secrets de familles aux accents gothiques et océaniques !

Quels que soient les cieux et les enquêtes, Miro Hetzel y brillera par son sens de la déduction,  sa ténacité, son flegme en toutes situations et son opportunisme hors-pair. L’exotisme et l’aventure sont une nouvelle fois au rendez-vous : l’imaginaire de Vance est un feu d’artifice, ses intrigues et ses personnages foisonnent de vie et d’humour. Il y flotte également un parfum d’antan, rappelant à nos bons souvenirs les aventures pittoresques d’une sorte d’ « Hercule Poirot des étoiles », pour qui aucun mystère ne restera insondable tant qu’on saura y mettre le prix.

Wangobi

LE REGARD de Ken Liu / Le Bélial’ / Collection Une Heure-Lumière.

Traduction: Pierre-Paul Durastanti.

 

Ken Liu, lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2016 avec « La Ménagerie de papier », revient nous faire un petit clin d’œil dans l’excellente collection Une Heure-Lumière du Bélial’. Revient, car il s’était déjà distingué dans ce « nouveau » catalogue dédié aux romans courts avec, rappelons-le, « l’Homme qui mit fin à l’histoire », confirmant par là-même son très grand talent d’écrivain et de conteur aux mille visages.

« Le Regard » s’annonce comme une nouvelle plongée en territoire hybride, sombre ainsi qu’un rien glaçant : le bouquin parfait pour la route ensoleillée des plages, ou pour celle plus titubante des afters hamac du Barbeuk’&Ricard.  On s’embarque sous des cocotiers bostoniens d’un futur proche auprès de Ruth Law, ex-flic devenue détective privée techno-boostée jusqu’à la moelle, maintenant lancée sur les traces cybernétiques du meurtrier d’une call-girl, Mona, métisse asiatique aussi belle que mystérieuse. On flaire la piste des gangs de Chinatown, la mère éplorée de la victime s’annonçant prête à cracher un maximum de dollars pour sauver l’honneur de sa fille abandonnée par les circuits policiers traditionnels…

Bon ok, je vous vois arriver gros comme une pelleteuse un soir de fest-noz sur le dancefloor : « Mec, j’ai déjà lu ça quelques part, peut-être 475 fois. Ton truc, c’est frelaté jusqu’au trognon : tu veux nous revendre un réchauffé de Philip Marlowe sauce à l’huitre transgénique du futur». Alors détendez-vous les choupinous et reprenez un peu de Moscatel. Je vous l’accorde, question pitch, Ken Liu ne gagne pas ici les oscars de l’originalité. Là où ça devient intéressant, c’est justement que c’est du Ken Liu et qu’on surf sur un truc cyberpunk old school mâtiné polar existentialiste comme j’en avais pas vu depuis… « Strange days » ? (référence audacieuse j’en conviens) voir Robocop.

C’est rythmé, intense, intelligent, bouillonnant de trouvailles… et beaucoup trop court ! La part laissée à la psychologie et au background des personnages ne s’en trouve pourtant pas massacrée, bien au contraire. Elle forme finalement l’épine dorsale du récit. C’est plutôt le côté « hard-boiled cyber » qui fait les frais de l’amputation. L’introduction du fameux « Régulateur », dispositif électronique cérébro-implanté dont cette novella tire son titre originel, se montre cependant assez novateur et amène une touche d’étrangeté et de malaise tout à fait jouissif. Si certaines ficelles paraissent un peu éculées, cela n’entache en rien le plaisir d’une lecture d’où se dégage une quasi impression d’avoir dans les mains quelque chose qui, porté sur 200 pages de plus, aurait pu être une nouvelle bombe transgenre à mettre au crédit du boss of Boston. Alors, roman court trop ambitieux ou chroniqueur trop gourmand ? Je vous laisse seul juge…

Wangobi.

 

PAR LE VENT PLEURÉ de Ron Rash / Le Seuil.

Ron rash est un écrivain qu’on ne présente plus à ceux qui aiment la littérature actuelle américaine. La qualité de ses romans et l’humanité qui ressort de l’homme quand on le rencontre plaident énormément en sa faveur. Il a aussi une vie de poète et cela donne des passages descriptifs souvent magnifiques dans des romans magnifiquement pensés, organisés et écrits de main de maître parlant de la Caroline du Nord où il a toujours vécu et où il enseigne la culture appalachienne, l’amour qu’il a pour ses terres natales. Assurément un auteur et un homme formidables et je m’en veux énormément de ne pas plus apprécier son œuvre et je m’en expliquerai plus tard car la raison de mes réticences est encore visible dans ce nouveau livre, une nouvelle fois, enchanteur.

Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements, ayant appartenu à une jeune femme. Elle s’appelait Ligeia, et personne n’avait plus entendu parler d’elle depuis un demi-siècle.

1967 : le summer of love. Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, vont se laisser séduire par Ligeia la sirène et emporter dans le tourbillon des tentations.

Le roman est porté d’entrée par un titre français génial « par le vent pleuré », rimant tragiquement avec « par le sang versé » et laissant un voile de mystère sur une intrigue qui lorgne beaucoup plus que d’habitude vers le polar, un mystère que ne propose pas le titre original «  the risen » beaucoup plus évocateur pour le lecteur une fois qu’il a lu le bel incipit d’un magistral premier chapitre.

« Dès le début, la faculté d’apparaître et de disparaître qu’avait Ligeia a semblé magique. La première fois, il y a de cela quarante-six ans, c’était à Panther Creek, l’été qui a précédé mon entrée en première. »

Dans ce premier chapitre éblouissant de classe, « la ressuscitée » du titre américain arrive telle une apparition divine, une sirène, une naïade et sa rencontre avec les deux frères en 1969 fera d’eux, à leur corps défendant, des hommes, des êtres de passion pour l’un et de pragmatisme pour l’autre. Les autres personnages importants, le grand père, le père défunt, tout est noté, signalé, tous les ressorts importants de la tragédie sont posés de manière simple, naturelle, limpide, coulant de source dirons-nous dans une nouvelle histoire au bord de l’eau comme cela devient vraiment une habitude chez Ron Rash. Pour terminer ce magnifique tour préliminaire de l’horizon proposé l’auteur finit par nous projeter de nos jours quand Bill apprend la découverte macabre des ossements d’une certaine Jane Mosely.

Par la suite Rash alterne admirablement chapitres sur ce « Summer of love » de 67 qui débarque avec Ligeia dans ce coin perdu de Caroline deux ans après son explosion californienne et chapitres sur les quelques heures où Eugene cherche à savoir auprès de son frère Bill qui a autant réussi sa vie que lui l’a ratée ce qui a pu se produire plus de quatre décennies plus tôt… qui a tué Ligeia et pourquoi ?

La partie 69 est vibrante, sans aucun doute, des souvenirs de Ron rash qui avait 16 ans à l’époque et vivait sur ces terres. La musique du Grateful Dead, de Jefferson Airplane, de Steve Miller, des Doobie Brothers… les premières bières, l’amour libre, les cachetons pour planer, la weed, des rêves de liberté et peut-être bien l’amour. Tout est joliment, intelligemment, conté avec un souci de précision où transparait l’expérience, les bons souvenirs de temps insouciants et finalement heureux s’il n’y avait la terrible issue.

Très proche du schéma préférentiel de Thomas H. Cook avec cette « enquête » sous forme de « cold case », « par le vent pleuré » démarre comme un polar très prometteur mais cela ne dure pas et c’est toujours là que le bât blesse chez Rash… quand il décide de faire du polar. Cook, magicien du genre, va vous balader pendant de longs chapitres pour vous laisser complètement abasourdi, pantois, stupéfait par une ultime pirouette plausible mais totalement inattendue et rageante pour le lecteur bluffé, abusé alors qu’ici la découverte du coupable est bien trop précoce pour le lecteur un peu expérimenté, l’issue bien trop prévisible et le coup de théâtre final bien pauvre. Non, on ne lit pas Rash pour ses talents dans le polar.

Par contre, tous les personnages, Bill et Eugene, leur mère veuve sous la domination d’un beau-père symbole d’un patriarcat très dur, un grand-père proche du colonel du roman « le fils » de Phillip Meyer, Ligeia, la rebelle hippie, sont peints avec grâce par un Ron Rash qui par des phrases d’apparence simples ajoutent des indices utiles à la connaissance intime des personnes. Et puis quel écriture, pas une ligne inutile, tout est pensé, réfléchi et le roman se lit d’une traite avant de créer de multiples sujets de réflexion sur ces choix qui orientent une vie, une famille un peu comme dans le très beau roman de Larry Watson « Montana 1948 ».

Fidèle à sa réputation justifiée, Ron rash offre, à nouveau et qui pourrait encore en douter, un roman magnifique d’humanité, d’une écriture et d’une construction virtuoses qui l’installent définitivement comme un grand écrivain de son époque.

Brillant.

Wollanup.

LA TANCHE de Inge Schilperoord /Belfond.

La rentrée littéraire commençant de plus en plus tôt et dans un souci très modeste d’orienter vers certaines lectures les heureux vacanciers d’août désireux de profiter tranquillement et sereinement des premières richesses de la mi-août avant la déferlante de la fin du mois et de septembre, je vous propose donc un roman que je déconseille fortement sur le bord de la piscine, dans les transats à l’ombre ou dans tout lieu de villégiature où on aime passer du bon temps.

 « La tanche » n’est pas un polar mais un horrible roman noir, la tanche ne vous apprendra pas grand-chose de passionnant sur le poisson pas plus que sur sa pêche mais il faut le lire.

« La tanche » ne possède pas des qualités littéraires qui pourrait le distinguer du reste de la production littéraire et pourtant passer à côté de ce roman serait une grave erreur.

« La tanche » parle d’un sujet de société grave et particulièrement dérangeant, la pédophilie, certainement aussi difficile à lire qu’à écrire. Inge Schilperood est rédactrice et chroniqueuse pour des grands journaux aux Pays Bas et « La tanche » est un premier roman qui a enflammé les débats là-bas avant de recevoir un accueil enthousiaste de la critique en Angleterre.

 « En cette étouffante journée d’été, Jonathan sort de prison. Dans le bus qui le ramène chez sa mère, il se répète ce que lui a dit le psychologue : ce n’est pas lui qui est mauvais, ce sont ses actes. Et s’il parvient à organiser rigoureusement ses journées, il sera un homme meilleur.
Jonathan se le promet. Il va s’occuper de sa mère asthmatique, retourner travailler à l’usine de poissons, promener le chien, aller à la pêche. Il restera seul, il ne parlera à personne, il va s’occuper les mains, l’esprit, tout faire pour ne pas replonger.

Car il le sait, s’il a été libéré, faute de preuves, le psy a parlé d’un taux de récidive de 80 %. Il ne doit pas se laisser déborder à nouveau.

Or, dans ce quartier en démolition où vit sa mère, vivent aussi une jeune femme et sa fillette… »

Il m’aura fallu plusieurs jours pour venir à bout de la lecture de ce roman n’excédant à peine les 200 pages. L’auteur, horriblement mais de manière très objective nous faire entrer dans le cerveau de Jonathan et ce n’est pas évident comme chacun pourra aisément le constater. La vie de Jonathan dont les psys ont constaté une intelligence en dessous de la moyenne est banalement triste aux côtés d’une mère anesthésiée par la chaleur caniculaire de l’été, une santé moyenne et une consommation excessive d’alcool et qui semble juste heureuse de retrouver son fils pour leurs parties de cartes et les programmes TV qu’ils partagent. Les deux fonctionnent comme un vieux couple et les récents événements sont venus juste les importuner dans cette routine appréciée de la mère.

En cours de roman, nous apprendrons ces fameux faits qui ont provoqué l’incarcération puis la remise en liberté avec un suivi psy à effectuer tant les risques de récidive dans le cas de Jonathan sont importants. Il est à signaler que les actes de barbarie de Jonathan sont particulièrement bien écrits, l’auteur ne rajoutant pas une horreur visible à des actes suffisamment monstrueux à la simple mention.

La tension, qui ne se relâchera qu’à la dernière ligne, est créée d’entrée avec l’apparition de cette gamine plus ou moins livrée à elle-même pendant la journée puisque sa mère, qui fuit les services sociaux, travaille dans la journée et la laisse donc seule durant cet été de braise. Il est évident que leur rencontre, leurs liens naissants, l’innocence de la petite fille, les pulsions de Jonathan provoquent chez le lecteur une énorme appréhension quant à l’évolution prévisible de cette relation, les nerfs étant mis à particulièrement rude épreuve. Inge Schilperrord qui a été psychologue judiciaire, connait bien les dispositifs d’aide mis en place et a donc travaillé avec des cas similaires montre les combats intérieurs de Jonathan tandis qu’on sent de plus en plus que l’inéluctable peut puis va se produire. Dans ce huis-clos stupéfiant, on comprend très rapidement que le salut de la gamine ne viendra pas d’une personne tierce, seul Jonathan peut éviter le drame, éviter cette chronique d’une catastrophe annoncée. Le suspense s’éteindra avec les dernières lignes.

Horrible et nécessaire.

Wollanup.

LES FANTÔMES DU VIEUX PAYS de Nathan Hill chez Gallimard

Traduction : Mathilde Bach.

Nathan Hill est un jeune auteur américain. Il a publié quelques nouvelles dans des revues et a mis une dizaine d’années à écrire son premier roman « les fantômes du vieux pays », un pavé qui a eu un immense succès : il a été traduit en 30 langues et est en cours d’adaptation en mini-série pour la télévision avec Meryl Streep.

« Scandale aux États-Unis : le gouverneur Packer, candidat à la présidentielle, a été agressé en public. Son assaillante est une femme d’âge mûr : Faye Andresen-Anderson. Les médias s’emparent de son histoire et la surnomment Calamity Packer. Seul Samuel Anderson, professeur d’anglais à l’Université de Chicago, passe à côté du fait divers, tout occupé qu’il est à jouer en ligne au Monde d’Elfscape. Pourtant, Calamity Packer n’est autre que sa mère, qui l’a abandonné à l’âge de onze ans. Et voilà que l’éditeur de Samuel, qui lui avait versé une avance rondelette pour un roman qu’il n’a jamais écrit, menace de le poursuivre en justice. En désespoir de cause, le jeune homme lui propose un nouveau projet : un livre révélation sur sa mère qui la réduira en miettes. Samuel ne sait presque rien d’elle ; il se lance donc dans la reconstitution minutieuse de sa vie, qui dévoilera bien des surprises et réveillera son lot de fantômes. »

Il m’a fallu une centaine de pages pour me plonger réellement dans ce livre foisonnant car ce n’est pas une histoire que Nathan Hill raconte mais plusieurs et progressivement ce qui m’avait perdue au départ m’a captivée. A son rythme, suivant parfois des chemins de traverse, avec des digressions Nathan Hill relie toutes ces histoires et réussit à écrire une fresque immense et magnifique. Une histoire humaine émouvante mêlée à l’Histoire : de la deuxième guerre mondiale en Norvège à nos jours en passant par 1968 à Chicago.

La narration n’est pas linéaire, avec des points d’ancrage dans le présent et de nombreux retours à différentes époques au gré des recherches de Samuel sur sa mère : les années soixante où l’on suit l’adolescence de Faye dans une petite ville puritaine du Midwest, ah… l’éducation des filles, les cours d’hygiène féminine, on s’y croirait ! 1968 à Chicago bien sûr où les émeutes lors de la convention démocrate vont faire basculer bien des vies, 1988, l’année où Faye abandonne Samuel… Même s’il avoue en fin de  bouquin avoir pris des libertés avec la chronologie des faits de 1968, c’est très documenté et à chaque fois Nathan Hill réussit à rendre l’ambiance d’une époque, il dresse ainsi en filigrane un portrait noir et lucide de l’Amérique et de son évolution.

Nathan Hill creuse tous ses personnages et même les plus mineurs, ceux qui ne sont qu’une péripétie dans le récit pour faire avancer l’intrigue, qui n’auraient qu’un petit paragraphe dans un autre roman prennent de l’ampleur. Ils sont crédibles, hauts en couleur, vivants au point qu’on aimerait parfois en savoir encore plus : Bishop ami d’enfance perturbé et sa jumelle Bethany, violoniste virtuose, Pwnage, accroc aux jeux vidéos, Laura, étudiante ambitieuse et tricheuse et bien d’autres… On connaît leurs travers, leurs angoisses : tragiques, drôles ou les deux à la fois, ils sonnent toujours juste.

Avec un immense talent de conteur, Nathan Hill mêle toutes ces histoires à celle de Samuel, confronté à l’abandon, l’une de nos pires angoisse qu’il a du mal à surmonter et celle de Faye qui est loin d’être le monstre que les médias décrivent. C’est une histoire belle et triste, une histoire de malheur et d’angoisses qui se transmettent, une histoire d’abandon, de trahison, de colère mais aussi d’amour, de pardon, magnifique !

Un roman dense et puissant.

Raccoon.

BACK !

Voilà, c’est l’heure de la rentrée littéraire et comme on a reçu quelques bouquins, on peut ainsi d’ores et déjà vous parler des recommandables qui sortent cette semaine.

On va le dire une bonne dernière fois pour toutes, cette année, on se concentrera encore sur les romans qui nous ont plu, dignes, pour nous, d’un intérêt. Les autres, les daubes dont la lecture a été un supplice ou ceux que vous avez totalement oubliés au bout de trois jours, tentant vainement de trouver un vague souvenir en se concentrant sur la couverture, eh bien, le temps perdu par la lecture est bien suffisant et on s’en épargnera la chronique. Notre avis n’étant pas parole d’évangile, vous trouverez aisément des sites vous proposant un avis compétent sur ces ouvrages. Par contre, quand un auteur reconnu, un éditeur sérieux, se fout de la gueule du monde, on va continuer à ne pas se gêner et on cognera comme par le passé.

Etant souvent cités dans le débat des vilains blogueurs qui reçoivent ces fameux exemplaires gratuits des éditeurs, les SP, il est bon de signaler notre position. Accusés de faire du mal aux libraires, égaux dans le mal avec le monstre Amazon, voici comment se passe notre « collaboration » avec les éditeurs, nos esclavagistes à qui nous rendons de bien vibrants hommages forcément subjectifs et putassiers.

Les bouquins que nous demandons, nous les chroniquons et si c’est franchement imbuvable, nous nous en expliquons avec le service presse, chaque membre de Nyctalopes gérant lui-même ses rapports plus ou moins cordiaux avec les éditeurs qui lui sont réservés. Par la discussion avec les fées des services de presse, nous arrivons à de moins en moins nous planter dans nos choix mais parfois il faut bien remettre les pendules à l’heure avec la dame qui nous a vanté un bouquin bien pauvre ou très loin de nos univers.

Et puis, il y a les SP que nous recevons sans avoir rien demandé, des sondes envoyées par certains services ayant du mal à caser leurs productions peut-être et là, on fait le choix de le lire ou pas mais aussi de chroniquer ou pas, ne nous sentant engagés d’aucune manière. Il est parfois nécessaire d’écrire à certaines maisons pour leur dire d’arrêter d’envoyer leurs productions qui n’ont rien à faire dans notre petit monde. La place dans les bibliothèques n’étant pas plus extensible que le nombre de bibliothèques dans une maison, nous sommes avides de grands romans oui, de la qualité oui, de la quantité, ben non. Par ailleurs, nous ne solliciterons plus les éditeurs qui nous snobent trop ouvertement et nous ne chroniquerons jamais les fachos.

Vu les sorties malines de cette semaine, on peut constater que la rentrée littéraire commence de plus en plus tôt et dès cette semaine nous vous proposons le nouveau Ron Rash, « la tanche » une horreur noire néerlandaise de Inge Schilperoord chez Belfond et une très réjouissante fresque ricaine de Nathan Hill en cours d’adaptation en mini-série avec Meryl Streep dans le rôle principal, un roman de chez Gallimard qui a fait un gros carton aux USA « les fantômes du vieux pays ».

Et pour les semaines à venir, du lourd, du très lourd ricain et deux entretiens Lisa McInersay pour le très rock n’roll « Hérésies glorieuses » chez Losfeld et Michael Farris Smith pour le magnifique « Nulle part sur la terre », splendide coup de Sonatine dans la même veine que David Joy l’an dernier. Et puis bien sûr tous les bouquins qui nous attendent et qui vont nous surprendre vous comme nous…

Bonnes lectures à vous qui passez.

Wollanup.

PS: Et évidemment, on méprise toujours autant les bons penseurs, les clodos du net, les juges et censeurs, les donneurs de leçons, les envieux, les pleurnichards, hauts représentants de la connerie sur le web et du discours stalinien adapté à la littérature.

AVANT PUKHTU de D.O.A. / Folio Gallimard.

« La peur, prélude à la violence, est là elle aussi. Jamais montrée, parfois discutée, mais avec une infinie pudeur. La guerre est un mystère intime qui place ceux qui la vivent face à eux-mêmes et les oblige sans cesse à redessiner les contours de leur humanité. »

Hou là, on ne s’excite pas en vain. DOA  n’a pas sacrifié à la mode du prequel utilisé par de plus en plus d’auteurs en mal d’inspiration ou voulant reprendre ou approfondir une histoire.

Franchement, vous pensez que DOA a besoin d’approfondir sa furieuse épopée ? il est passé à autre chose depuis, très loin des barbus et  barbouzes..

« Avant Pukhtu » n’est juste qu’une nouvelle de moins de vingt pages écrite à l’occasion du dixième anniversaire de Quais du Polar et qui « sera ajoutée à la version numérique de Pukhtu à sortir le 7 septembre (Folio Gallimard) ou téléchargeable seule, mais payante. Il n’y aura pas de version papier. »

« Le 24 mai 2005, assistés d’une compagnie de soldats irakiens, mille marines se lancent dans une opération, dite d’encerclement et fouille, à Haditha. Son objectif est de localiser et neutraliser les groupes terroristes qui contrôlent cette cité. Ce jour-là̀, ils ne sont pas les seuls Américains à grenouiller dans le coin. Un groupe de paramilitaires, embauché par une société de sécurité privée et mené par Voodoo, se lance aussi dans la chasse à l’homme… »

En une quinzaine de pages hallucinées, on retrouve avec un énorme plaisir, peut-être coupable, Voodoo, Ghost et les membres de son commando privé dans une opération de traque de Abou Moussab Al-Zarqaoui à l’origine du projet Etat Islamique. Excellente introduction à l’aspect guerre du roman, « Avant Pukhtu » vous envoie dans une guerilla urbaine du XXIème siècle avec armes sophistiquées et appui de drones, fulgurant, de quoi vous donner envie d’acheter le bouquin et d’ entrapercevoir la qualité de l’écriture de DOA.

Pour celles et ceux qui n’ont pas encore entendu parler de « Pukhtu » et qui ne devaient donc pas être en France ces deux dernières années et n’être jamais passé chez nous avant, nos petits liens (chroniques et entretiens avec DOA) qui vous informeront un peu sur l’oeuvre, l’auteur et l’homme :

Entretien sur le cycle « Clandestin » de DOA.

Pukhtu Secundo par Wollanup.

Entretien avec DOA pour Pukhtu Primo.

Mon Amérique à moi DOA.

Pukhtu Secundo par Chouchou.

Notons qu’avant la sortie folio de « Primo » et « Secundo » les deux parties du roman, le téléchargement de la nouvelle est gratuit et légal…

 

 

                                                                                                

 

Où télécharger « Avant Pukhtu » ? Allez, DOA se mérite et Google est votre ami.

Wollanup.

 

 

 

 

 

 

 

On the road…

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