Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

BIENVENUE A COTTON’S WARWICK de Michael Mention/ éditions Flammarion / Ombres Noires

Plongez en apnée dans une zone reculée, inamicale, du pays continent ! La dépravation inéluctable et brutale d’un îlot de congénères aux prises à une mystérieuse aberration, une damnation sans issue, débouchera sur un jeu de mikado hémorragique où le moindre relâchement, la moindre hésitation seront synonymes d’anéantissement au propre comme au figuré.

« Ici, il n’y a rien. Excepté quelques fantômes à la peau rougie de terre, reclus dans le trou du cul de l’Australie. Perdus au fin fond du Northern, ce néant où la bière est une religion et où les médecins se déplacent en avion. »

Australie, Territoire du Nord.

Dans l’Outback, on ne vit plus depuis longtemps, on survit.

Seize hommes et une femme, totalement isolés, passent leurs journées entre ennui, alcool et chasse.

Routine mortifère sous l’autorité de Quinn, Ranger véreux.

Tandis que sévit une canicule sans précédent, des morts suspectes ébranlent le village, réveillant les rancoeurs et les frustrations.

Désormais la peur est partout, donnant à ce qui reste de vie le goût fielleux de la sueur, de la folie et du sang.

Vous n’oublierez jamais Cotton’s Warwick. »

 

Cette communauté, inhospitalière de par sa géographie, composée d’un groupe numériquement proche d’une équipe de rugby sans la totalité de ses remplaçants, est dirigée par un matamore arguant de son emprise par la justice expéditive, l’édiction de règles autocratiques et la mise en place d’un trafic licencieux. Le semblant de village tourne autour de préoccupations et d’occupations binaires. Dans cette ode à la divination « glut », la vie dans ce trou du cul du monde s’articule sur des pivots rimant avec poivrots et bas du plafond. La zizanie, l’éclatement de cet équilibre précaire vont brutalement prendre la forme d’un éboulement d’un jeu de dominos mortifère.

Les fondations de l’ouvrage m’ont fait penser, par certains de ces aspects, instinctivement, comme le ressaut de souvenirs enfouis, au film de Christian de Chalonge MALEVIL. Dans sa dramaturgie, dans l’isolement d’êtres aux prises avec des démons, avec leurs démons, l’on est aspiré dans un gouffre noir dont on ne voit pas le fond.

C’est comme une peau sans l’épiderme, ça suinte, ça douille, c’est poreux, pas de barrières contre la vermine et la désolation. Une brûlure corps entier faisant hurler de douleur, scalps d’esprits en déroute, à la dérive, voués à l’abandon, à la vacation de la décence, au refus inconscient d’une dignité.

Dans ce cauchemar livresque, on s’agite en tout sens, on sue abondamment, notre subconscient n’est pas épargné et la violence crescendo abolit notre sens rationnel mais l’on sait que l’on va se réveiller…. La chute vertigineuse du pas dans le vide coupera cette horreur et l’on pourra se désaltérer d’une large rasade d’eau fraîche. Et bien NON, il n’y rien d’onirique on est dans une réalité crue et effroyable.

A ne pas mettre dans toutes les mains, M. Mention s’ouvre sur un autre pan de sa littérature en paraphant comme il se doit cet opus d’un habillage musical aux petits oignons soit complètement en lien avec le contexte soit en complet décalage pour renforcer le malaise.

Suffocant à plus d’un titre !

Chouchou.

 

 

CLASSE DANGEREUSE de Patrick de Lassagne/ La Manufacture de Livres.

Dans le sillage de quatre potos de la banlieue Sud de Paris, on navigue entre Rock vintage et opération la débrouille où la rue est un art de vivre…

« Banlieue Sud, Eric, Nono, Bûche et Catman rêvent aux exploits de Mesrine et de Besse dans cette France de la fin des années Giscard, cette France qui “a peur” .

Avec ses potes, c’est les virées sur les Bleues aux moteurs kités, les Derbis qui s’arrachent sur le bitume de Rungis ou de Gentilly. Entre les sorties à la Foire de Trône qui virent souvent à la baston avec les teddy boys, rockers, fifties, cats,et autres Hell’s Angels, les vols et les cambriolages, la bande se prend à imaginer des exploits plus costauds. Mais avant de devenir des hommes, des vrais, il faut en passer par les bagarres avec les bandes rivales, avec l’apprentissage de la vie, et de la mort. Certains devront remiser les santiags et les blousons et mener la vie des “boulots”. D’autres prendront le chemin qui mène directement en Centrale ou au cimetière de Gentilly. »

Lisser la calotte au Pento, nippé comme de bien entendu du Perfecto, à lacets signe hiérarchique, ajusté ou chouravé, en callotant des quilles de Valstar au bouchon rouge direct la consigne, décalaminer les pots Polini des meules au carbu gonflé, avoir comme religion le Rock, le vrai de Gene Vincent et consorts. Se frictionner dans d’homériques bastons où généralement le surnom de tribu correspond aux attributs dans cet exercice démonstratif d’une virilité incontournable. La traversée de ces villes dortoirs du Sud de la capitale reste aussi le prétexte à l’histoire d’une bande d’amis qui sont unis   par des valeurs simples mais rigides.

La fusion réussie entre Boudard et Margerin s’exprime dans ce ton, ce phrasé des années 80, avec une verdure de termes propre à l’époque et au milieu. Les cités ouvrières sont le terreau d’une culture marginale qui bien souvent sont précurseurs d’une culture recherchée par les amateurs de frissons, de nouveautés, de souffle revigorant. L’histoire de buddies, pour certains, de lascars, pour d’autres, est bien finalement l’histoire de quatre amis qui traverseront les affres d’une vie amendés du corset d’une société moribonde.

Emporté par la verve, on plonge dans une époque, avec une certaine nostalgie, et l’on se remémore des tranches d’existence gravées dans nos consciences. Parfait sous titres à l’ouvrage photographique de Yan Morvan « Les Blousons Noirs ».

La jeunesse d’hier est la jeunesse d’ aujourd’hui…

Chouchou.

 

KABUKICHO de Dominique Sylvain aux éditions Viviane Hamy

Dominique Sylvain n’est pas une débutante, elle a écrit une vingtaine de romans dont certains ont été récompensés. Parmi ses polars, il y a plusieurs séries qu’elle a apparemment délaissées depuis quelques années. « Kabukicho » fait partie de ses romans  « solos », il se passe au Japon, pays que Dominique Sylvain connaît bien pour y avoir vécu.

« À la nuit tombée, Kabukicho, sous les néons, devient le quartier le plus sulfureux de la capitale nipponne. Au cœur de ce théâtre, les faux-semblants sont rois, et l’art de séduire se paye à coup de gros billets et de coupes de champagne. Deux personnalités dominent la scène : le très élégant Yudai, dont les clientes goûtent la distinction et l’oreille attentive, et Kate Sanders, l’Anglaise fascinante, la plus recherchée des hôtesses du Club Gaïa, l’un des derniers lieux où les fidèles apprécient plus le charme et l’exquise compagnie féminine que les plaisirs charnels.

Pourtant, sans prévenir, la jeune femme disparaît. Le piège de Kabukicho s’est-il refermé ? À Londres, son père reçoit sur son téléphone portable une photo où elle apparaît, les yeux clos, suivie de ce message : « Elle dort ici. » Bouleversé, mais déterminé à retrouver sa fille, Sanders prend le premier avion pour Tokyo, où Marie, colocataire et amie de Kate, l’aidera dans sa recherche. Yamada, l’imperturbable capitaine de police du quartier de Shinjuku, mènera quant à lui l’enquête officielle. »

Dominique Sylvain nous fait découvrir un quartier chaud de Tokyo, où les activités de chaque établissement sont très hiérarchisées, des bars chics à hôtesses (ou hôtes) qui offrent simplement leur compagnie à leur client, libres d’aller plus loin si ça leur chante jusqu’aux bouges les plus sordides. Le tout contrôlé par la mafia qui se fait plus ou moins discrète selon la clientèle mais n’en est pas moins présente et les yakusas ne rigolent pas, point commun à toutes les mafias du monde.

C’est dans cet univers que travaille Kate, dans la partie la plus « gentille » du quartier, ainsi que sa colocataire Marie. Kate est la star de toutes les hôtesses, très amie avec sa patronne et son homologue masculin Yudai, hôte célèbre lui aussi, réconfort des prostituées qui recherchent la romance après leurs heures de travail. Tout cet univers étrange où le raffiné côtoie le vulgaire est bien décrit par Dominique Sylvain et dépayse bien le lecteur qui comme moi ne connaît pas grand-chose au Japon.

Quand Kate disparaît, l’enquête est confiée à un vieux flic amnésique Yamada qui compense son manque de mémoire par la consultation systématique des archives. Il découvre ainsi que le message envoyé à la famille correspond au mode opératoire d’un tueur psychopathe qui vient d’être exécuté. Les proches de Kate s’affolent, la police aussi.

On assiste au cours de l’enquête à la confrontation de différents modes de fonctionnement entre les deux enquêteurs, soumis à une grande pression car cette affaire a un retentissement international : ils ne doivent pas perdre la face et le coéquipier de Yamada, jeune loup aux dents longues a des méthodes beaucoup plus expéditives qu’il veut plus modernes que Yamada.

On découvre un peu l’étrangeté du Japon qui a fasciné Kate et comment les codes peuvent être différents. Dominique Sylvain suit trois personnages principaux: Yudai, Yamada et Marie en alternant les points de vue. Et le récit bascule, on comprend vite qui est le tueur, véritable psychopathe qui a une bonne longueur d’avance sur les flics. On plonge alors dans une folie bien noire, mais peut-être pas assez… je n’ai pas réussi à me passionner réellement pour cette histoire, à entrer en empathie avec les personnages. Pourtant le suspense demeure et on lit jusqu’au bout pour savoir si les flics vont combler leur retard et réussir à l’arrêter.

Un polar bien ficelé donc.

Raccoon

 

 

MON AMÉRIQUE À MOI / Dominique Manotti.

Dominique Manotti est la grande dame du polar français et la prof qu’on aurait tous aimé avoir.

Auteur de onze romans qui sont autant de pavés noirs  dénonçant  les travers politiques, économiques et sociaux français dans des intrigues sèches, chirurgicales passionnantes et source de multiples enseignements comme « Lorraine Connection », »Kop » ou « Or noir », elle a aussi écrit avec DOA « L’honorable société » et est certainement en partie responsable de l’épanouissement littéraire de ce dernier.

Dominique Manotti n’a que très peu écrit sur l’ Amérique ( « le rêve de Madoff » chez Allia) mais suit de très près son histoire. Je rêvais d’obtenir son opinion, c’est Noël avant l’heure.

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Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Je ne sais pas si c’était pour l’Amérique. J’avais douze ou treize ans, j’ai vu Sur les Quais, de Kazan, je ne me souviens plus dans quelles circonstances car à l’époque j’allais peu au cinéma, et ma famille était franchement franco-française. Je suis tombée amoureuse de Marlon Brando. Amour platonique et durable.

Une image 

 

bombe

Un événement marquant

La guerre du Vietnam, incontestablement. J’ai commencé à prendre conscience de la société dans laquelle je vivais à travers la fin de la guerre d’Algérie, que j’ai vécue entre mes 17 et 20 ans. A peine finie cette guerre et l’affrontement avec l’OAS, ici sur le sol français, qui l’a suivie, l’armée américaine intervient massivement au Vietnam. Les bombardiers américains qui déversaient du napalm et des bombes en continu sur le Sud, la tentative de noyer Hanoï au nord en détruisant les digues qui protégeaient la ville, les troupes au sol. Tout ce que la France avait piétiné en Algérie, les droits de l’homme, le droit des peuples à disposer d’eux mêmes, les Américains le laminaient au Vietnam, avec l’accord bienveillant de leurs alliés européens. Et cela n’a pas cessé ensuite. 1973, le coup d’Etat de Pinochet au Chili, organisé par la CIA, l’installation de toutes les dictatures sanglantes de l’Amérique du Sud. Pour moi, deux conséquences : quand j’entends un discours sur les droits de l’homme, je regarde qui le prononce, ce qu’il a fait dans un passé récent. Et je me méfie, avant tout examen, des Etats Unis. (Qui peut écouter sans rire le discours d’Obama à Cuba en 2016 sur les droits de l’homme à portée de canon de Guantanamo ?)

Un roman

LA Confidential de Ellroy. C’est un roman qui a eu une influence sur ma vie. Après l’avoir lu, je le trouvais si « remuant » que j’ai décidé de tenter l’aventure et d’écrire de la fiction.

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Un livre d’essai 

Histoire criminelle des Etats Unis, de Browning et Gerasi, (compte rendu sur mon site). Revisiter sa propre histoire en y intégrant le crime. Un travail avec un regard critique sur sa propre histoire, avec la volonté de mêler démarche historique et réflexion sur l’actualité. Les Européens ne savent pas faire. Pour me faire comprendre : il faudra attendre 1972 et la parution du livre de Paxton ( historien américain) pour avoir le premier livre d’histoire sérieux sur Vichy et la collaboration. En 25 ans les Français n’avaient pas su le faire.

Un auteur

Dos Passos. Le 42° Parallèle puis toute la suite « USA » a été pour moi la découverte de la littérature américaine et m’a certainement influencée sur le plan du style.

Un film

Il y en a des centaines, je suis une fan de cinéma américain. Mais je garde un sentiment particulier pour Vera Cruz, de Aldrich, avec Cooper et Lancaster. Je débarquais à la Sorbonne, pour faire des études de lettres classiques (latin grec). J’allais très rarement au cinéma. Mon entourage m’avait emmenée voir des films genre Bergman, qui m’ennuyaient terriblement, et que je trouvais très inférieurs à la littérature. J’ai eu la chance de tomber dès mes premiers jours de fac sur un étudiant qui m’a emmenée voir à la cinémathèque (à l’époque rue d’Ulm, à côté de la Sorbonne) Vera Cruz, premier film que j’ai vu dans cette auguste salle. Et là, ce fut le coup de foudre. J’ai compris et aimé la puissance de l’image, la puissance du cinéma. J’ai fréquenté la cinémathèque plus assidument que la Sorbonne. Je n’ai jamais revu Vera Cruz, je tiens à garder ce souvenir intact.

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Une série

Sur Ecoute, The Wire, sans hésitation.

Un réalisateur

Orson Welles, s’il faut choisir.

Un disque

Comment choisir ? Tout un monde de jazz. Mingus, Coltrane, Monk…

Un musicien ou un groupe

Ella Fitzgerald, « The Voice ».

Un personnage de fiction

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Au cinéma, pourquoi pas Daniel Plainview, le personnage central de There Will Be Blood, joué par Daniel Day- Lewis m’a marquée. Son acharnement à faire du fric, avec violence et passion. A « mordre dedans ». Avec la religion omniprésente qui traine en arrière fond. En écrivant ces mots, je me remémore aussi Elmer Gantry, le prédicateur joué par Burt Lancaster. La même rage à mordre dedans.  

En roman, je citerai volontiers Ned Beaumont, le personnage central de La Clé de Verre de Hammett, que j’aime pour son ambiguïté : le redresseur de torts est un joueur professionnel, au passé lourd, qui part en séduisant la femme de l’homme qui l’a engagé et qui est son ami, lui même personnage très ambigu.

Un personnage historique

Edgard Hoover. Directeur du FBI de 1924 à 1972, jusqu’à sa mort. (A coté de lui les potentats africains sont de petits joueurs). L’homme le plus puissant des Etats Unis au 20° siècle. Il a profondément marqué le système politique américain en tolérant les mafias, en les associant même à l’exercice du pouvoir au plus haut niveau, et en pratiquant très largement l’infiltration, la provocation et l’assassinat politiques contre tous les opposants hors du bi-partisme.

Une personnalité actuelle

Edward Snowden. Ce que l’Amérique a de meilleur. Et qu’elle n’aime pas.

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Une ville, une région

Isola, la ville du 87° district d’Ed McBain. 

Un souvenir, une anecdote

Mon premier voyage dans une université américaine. C’était Wellesley College, de la Ivy League, près de Boston et du MIT. J’étais invitée à intervenir dans un séminaire sur les systèmes de protection sociale, étude comparée. A l’époque,  j’enseignais à Vincennes, constructions en Algéco, misère, improvisation, pagaie et génie. J’arrive dans un cadre à couper le souffle, espaces verts splendides, bâtiments magnifiques, musée privé, étudiantes à vélo sur les dizaines d’hectares du domaine. La première question que me posent les organisateurs quand j’arrive : Vous avez bien pris votre robe du soir n’est ce pas, pour la soirée inaugurale de ce soir ? Et quand l’épineuse question de la robe du soir fut réglée tant bien que mal, les organisateurs me proposèrent de venir avec eux me détendre à la piscine de la fac. Je n’avais pas non plus pensé à prendre mon maillot de bain.

Le meilleur de l’Amérique

Sa culture. Le cinéma, la littérature, à chaud sur l’actualité. La musique. Des créateurs au dynamisme fascinant.

Le pire de l’Amérique

Sa culture. Le racisme, le Ku Klux Klan, l’ultra protestantisme, le créationnisme, la violence, les milices, la tolérance au meurtre, tout ce fond très enraciné depuis les premiers colons, qui constitue la base très solide de nombreux hommes politiques américains dont Trump n’est que la dernière résurgence. Un fond qui semble ne pas évoluer.

Un vœu, une envie, une phrase. 

Mon hommage : ils ont admirablement compris l’importance du « soft power ». Et ils le pratiquent de façon extrêmement intelligente. Comparez l’attitude de la France en 1918 (l’Allemagne paiera) et celle des Etats Unis en 1945 : Plan Marshall et interdiction sur le continent européen de toute entrave à la pénétration du cinéma américain. Le cinéma est leur meilleure arme, ils le savent. Il a su transformer le génocide des Indiens en épopée des temps modernes. Il peut tout faire.

Dominique Manotti.

Propos recueillis par mail le 30 novembre.

Wollanup.

 

 

UN ENFANT DE SANG CHRÉTIEN de Edmund Levin / Belfond.

Traduction: Anne -Sylvie Homassel.

« Un jour de mars 1911, le cadavre d’un garçon est retrouvé dans une grotte d’un quartier déshérité de Kiev. L’enfant est à demi nu, son corps est lardé de 47 coups de couteau.

L’Ukraine étant alors intégrée à la Russie tsariste, sa population juive est soumise aux mêmes règles de ségrégation et les pogroms sont légion. Le meurtre du garçon va réveiller une vieille superstition antisémite, celle des sacrifices rituels d’enfants chrétiens.
Reste à désigner un coupable, ce sera Mendel Beilis. Ce père de cinq enfants, ouvrier à la briqueterie voisine, mène une vie paisible et discrète. Mais il est juif. »

Ce document du journaliste américain raconte l’affaire Beilis du nom du présumé coupable qui eut simplement la malchance de travailler dans les parages du lieu du crime. Suivant le témoignage d’un allumeur de réverbères qui accuse un juif, Menahen Mendel Beilis est arrêté rapidement car il est  le coupable idéal pour les autorités tsaristes foncièrement antisémites. C’est une histoire qui évidemment fait écho à l’affaire Dreyfus chez nous et qui sera comparée à l’affaire Leo Frank, juif américain directeur d’une usine de crayons à Atlanta  accusé du viol et du meurtre d’une fillette et qui mourra lynché par une foule indignée par les résultats de son second procès en 1915.

Fin du 19ème , début du 20ème , l’antisémitisme se porte donc très bien aux quatre coins de la planète, prémisces au chaos de la seconde guerre mondiale … qui aurait pu être suivi par une nouvelle curée en URSS si Staline n’avait pas eu la très bonne idée de calancher au moment de mettre à exécution ses vils et bas desseins, le brave « petit père des peuples ».

Si vous connaissez déjà l’histoire de Beilis, vous lirez ici une très complète reconstitution historique très documentée quand on sait qu’Edmund Levin a compulsé plus de cinq mille pages d’archives russes pour bien étayer son propos qui s’avère intelligent, fluide tout au long de 440 pages où la subjectivité n’est pas vraiment visible.

Et mieux, si vous ne connaissez pas ces événements qui ont eu un énorme retentissement en Russie et un peu partout dans le monde occidental puisque des sommités comme Thomas Mann, H.G. Wells, Arthur Conan Doyle et Anatole France se sont mobilisées, vous lirez alors un document haletant à bien des moments, un excellent bouquin à l’égal d’un bon polar écrit d’une belle plume.

Pendant de nombreuses années les juifs russes seront ensuite nommés de manière insultante « Beilis ». Des décennies plus tard, un grand auteur russe comme Soljenitsyne dézinguera son auréole de prix Nobel par des propos déplacés sur le procès et l’ensemble de l’affaire. Témoignage de l’aveuglement et de l’ignorance « Un enfant de sang chrétien » se lit d’une traite et ouvre à une réflexion sur la bêtise haineuse universelle des médiocres quand on leur donne un peu de pouvoir.

Star tsariste.

Wollanup.

LE DIABLE TOUT LE TEMPS de Donald Ray Pollock / Albin Michel.

Traduction: Christophe Mercier

La littérature noire s’édifie sur des mots lourds de sens, sur des tranches de vie symptomatiques d’une époque, d’une culture. Cet ouvrage en est un archétype avec son lot de réalisme cru, de trajet d’existence jonché de chausse trappe, de gouffre moral.

« De l’Ohio à la Virginie Occidentale, de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux années 60, les destins de plusieurs personnages se mêlent et s’entrechoquent. Williard Russell, rescapé de l’enfer du Pacifique, revient au pays hanté par des visions d’horreur. Lorsque sa femme Charlotte tombe gravement malade, il est prêt à tout pour la sauver, même s’il ne doit rien épargner à son fils Arvin. Carl et Sandy Henderson forment un couple étrange qui écume les routes et enlève de jeunes auto-stoppeurs qui connaîtront un sort funeste. Roy, un prédicateur convaincu qu’il a le pouvoir de réveiller les morts, et son acolyte Théodore, un musicien en fauteuil roulant, vont de ville en ville, fuyant la loi et leur passé. »

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Ce roman rural se fonde dans une description, sans fard ni cotillons, de personnages guidés, dans leur vie, par l’imbrication indissociable d’une culture, d’une éducation et soutenu par leur propre récit familial. Tous ont tatoué dans leur âme la parabole du rite. Arvin par la figure tutélaire de son père marque sa destinée et ancre ses choix, son parcours dans l’absence de renoncement, le choix du moment opportun.

Carl et Sandy guidés eux par des déviances psychopathologiques sont aussi soumis aux rituels. Créant les atmosphères propices à leurs bassesses, leurs méfaits, ils cristallisent les rancœurs et le dédain. Leur soif de liberté couplée à cet inflexible désir de réaliser leurs pulsions enfante, malgré nous,  une empathie distordue.

Au même titre, le duo formé par cet handicapé et ce prêcheur pensant être investi d’une volonté divine nous montre le versant pervers et amoral de cette culture voûtée sous le poids de la religion comme pilier de la nation. Leurs rituels, disparates, sont mués par leur croyance semblant sincère mais qui rapidement s’infléchira sur un projet pervers et dépourvu d’honnêteté, de partage concret avec autrui.

La cohérence de l’ensemble ne verse pas, à mon sens, dans la caricature mais bien dans une peinture froide, crue, sombre d’une société gouvernée par la perte de bon sens, de libre arbitre, de réflexion individuelle au sein de la communauté. Le tableau affiné nous inflige une vision de celle-ci, réservant peu de couleurs et de nuances, à l’échiquier de tracés existentielles semblant déboucher inexorablement vers une voie sans issue. Le réalisme brut peut être leste à concéder mais il est bien le reflet sans concessions d’une Amérique aux prises avec ses démons.

Objet littéraire percutant et intransigeant.

Sensationnel !

Chouchou.

 

 

ANONYMOUS auteur anonyme / Editions Pygmalion.

anonymous

« Nous sommes Anonymous.

Nous sommes légion.

Ne l’oublions pas.

Nous ne pardonnons pas.

Redoutez-nous.

Souviens toi du 5 novembre. »

 

Autant ne pas tourner autour du pot : le retour sur ce livre sera très mitigé.

Tout commence le 5 novembre 2020. Les Anonymous diffusent un message sur l’ensemble des chaînes de télévision.Comme une malédiction prête à se réaliser.Aujourd’hui, le monde est sur le point de basculer.Une entrée en matière prometteuse.

Dès les premiers chapitres, nous faisons connaissance avec Guy Fawkes, en 1605 et les Anonymous, en 2020. Nous comprenons vite que notre lecture oscillera entre passé et futur, de 1605 à 2020.

Le lecteur rencontre à tour de rôle : Fawkes, Shakespeare, Lennon et même Manson.

Tout un programme dans lequel l’auteur n’a pas hésité à tisser des liens astucieux entre ces personnages, ayant tous des siècles ou des décennies d’écart, afin de nous conter l’histoire du mouvement Anonymous.

Et, par dessus le marché, nous avons affaire aux projets immoraux de la CIA et de sociétés secrètes.

De prime abord, tout cela semblait intéressant seulement voilà, l’auteur est pris d’une fièvre de documentations et nous noie d’anecdotes et d’histoires. Biographie des personnages, complots, projets gouvernementaux illégaux, sectes, et cetera.

Des informations dont il est très difficile de démêler le vrai du faux. Dans un premier temps, on essaye puis, on n’y prête plus attention et pour finir, on en a ras le bol.

Par conséquent, le rythme du roman est foutu en l’air… au point que l’intrigue passe en second plan. Est-ce voulu ? A priori non, car durant les 100 dernières pages, l’intrigue est à nouveau le centre de l’attention et étrangement, emporte le lecteur qui meurt d’envie de savoir comment cette matière se terminera.

Finalement, on se demande si l’auteur, dans le souhait d’informer le lecteur, ne s’est pas perdu lui même dans les méandres de son roman.

Dommage, car le thème abordé est, par ailleurs, fort intéressant.

Bison d’Or.

 

 

 

LE BÂTARD de Erskine Caldwell / Belfond Vintage.

Traduction: Jean Pierre Turbergue.

Exhumé par les éditions Belfond en 2013, « le bâtard » est un roman qui vaut le détour. Sorti quelques mois avant la crise de 1929, il fut tout de suite interdit à la vente et on comprend très vite la raison à la lecture des premiers chapitres. A de nombreuses reprises, j’ai lu que Caldwell était un des précurseurs du roman noir et force est de reconnaître que le compliment est loin d’être usurpé. En un peu plus de 130 pages, Caldwell nous raconte les tribulations de Gene, bâtard, dans les deux sens du terme : de père inconnu et belle ordure.

Sans état d’âme et sans discours moralisateur, Caldwell, qui a vécu la vie qu’il décrit, nous raconte le parcours de ce fils de pute, à nouveau dans les deux sens du terme : fils de prostituée et vrai salopard, évoluant dans une Amérique profonde plus proche de l’animalité que d’une société évoluée.

Au fil des pages en suivant cet « animal » se frottant à d’autres créatures du même niveau, on apprend beaucoup sur la condition des « rednecks », « crackers », « hillbillies», « Okies » et autres selon la localisation géographique, des Noirs et des femmes. Ce n’est pas bien ragoûtant, très violent, d’une cruauté que je ne pensais pas possible dans des écrits de cette époque et en même temps, c’est le prototype du polar « hardboiled ».

Nombre d’auteurs contemporains ont dû avoir Caldwell comme livre de chevet : Williamson, Whitmer, Sallis de « Drive » et « Driven », Don Carpenter de  « sale temps pour les braves », Frank Bill…pour les noms qui me viennent d’emblée à l’esprit,  ont écrit en étant inspirés sciemment ou inconsciemment par cet auteur très populaire de son vivant. Le terme faulknérien, employé à tort et à travers dès la sortie d’un bon roman se situant dans le Sud des USA pourrait être remplacé par « caldwellien » tant ses écrits inspirent une grande partie de la production actuelle : violence non justifiée ou expliquée et  complètement banalisée, absence de sentiments ou de remords,  justice expéditive, description des laissés pour compte  du rêve américain…

On est encore loin des romans  comme « le petit arpent du bon dieu », «Un p’tit gars de Géorgie » ou « la route du tabac » qui lui apporteront la reconnaissance publique. L’intrigue est un peu bancale, il s’opère un bouleversement dans le comportement de Gene dans le dernier tiers qui pourrait faire croire, au premier abord, à une erreur d’impression. L’humour présent dans ses écrits futurs (comme chez Lansdale, un de ses héritiers évidents,) n’en est encore qu’à ses balbutiements mais l’ensemble tient bien sa route de violence gratuite, de destins minables ou désespérés, du grand noir en même temps qu’une idée des comportements et habitudes de l’époque. Peut-être pas le roman du siècle mais un aperçu de la genèse d’un genre littéraire qui nous fait tant lire.

Ce n’est pas réellement le plus indispensable des romans de Caldwell mais sortir cet écrivain de l’oubli injustifié qui est le sien était vraiment une très bonne idée de la part des éditions Belfond. Et, en ce qui me concerne, un gros coup de cœur pour l’œuvre et l’homme !

Wollanup.

LE POISON de Charles Jackson / Belfond Vintage.

Traduction: Denise Nast.

 » Le poison », premier roman de Charles Jackson fut un immense succès en 1944 mais contribua aussi à la perte de l’auteur qui ne connut ensuite plus vraiment les faveurs du public. Il était sûrement trop allé dans l’introspection car il semblait partager beaucoup de qualités et de défauts avec Don, le héros, écrivain raté dévoré par l’alcoolisme. Le roman fut adapté au cinéma par Billy Wilder avec bonheur puisqu’il obtint les oscars du meilleur réalisateur et du meilleur film.

Don, prétextant un besoin d’écrire tranquille vire tout son entourage pour un long weekend qui finalement sera une longue période d’ivresse. Et ce sera moche, très moche de suivre Don alcoolisé avec grande outrance. Vous vous attendiez à quoi ? On n’est pas ici dans l’alcoolisme mondain où on picole en société, non, on est dans le dur des accros, dans l’alcoolisme assommoir de Zola, où on boit pour oublier. L’alcool est une drogue et crée une addiction chez certaines personnes qui réagissent ensuite comme n’importe quel toxico quand le manque maladif se fait sentir dans le corps comme dans l’esprit. Des effets différents selon les drogues dures consommées mais une grande unité dans le manque qui incite à commettre des actes irresponsables. Et l’alcool, drogue étatique et légalisée, crée bien cette dépendance au contraire du cannabis… et je sais ce que je dis.

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« Le poison » est donc un témoignage sur l’alcoolisme et en cela chacun appréciera à sa manière, à son rapport à l’alcool, les tristes péripéties de ce redoutable roman qui parlera très fort à certains. J’ai lu des regrets chez certains lecteurs qui reprochaient qu’on ne sache pas vraiment les raisons de son alcoolisme. Certains picolent sans raison, d’autres pour de mauvaises raisons mais le résultat est identique et Charles Jackson le savait comme il savait qu’on ne peut comprendre la logique d’une personne dépendante et qu’il est vain de tenter de la raisonner ou de l’aider si elle ne le désire pas.

« Le poison » parlera fort à celles et à ceux qui ont ou qui ont eu une relation très difficile avec la bibine ou autre drogue. Les autres lecteurs découvriront dans son authenticité, dans sa triste réalité le pitoyable tableau d’un homme qui se noie.

Imbibé.

Wollanup.

MOURIR AU PRINTEMPS de Ralf Rothmann / Denoël

Traduction: Laurence Courtois.

Il n’est aucune beauté qui n’est sa tâche noire. Même le coquelicot. Au cœur porte la sienne, que chacun peut voir.

Au cœur de l’Allemagne nazie, le tracé parsemé d’écueils, d’aiguillons d’un jeune provincial enrôlé dans la Waffen-SS, entrouvre un cas de conscience douloureux.

« Allemagne, 1945. Alors que la défaite allemande semble imminente, Walter et Fiete, deux amis de dix-sept ans, se retrouvent enrôlés de force par les SS et envoyés en Hongrie. Le premier est affecté au ravitaillement, mais le second, moins chanceux, est envoyé directement sur le front.

Walter, qui a sauvé la vie du fils d’un général, se voit accorder quelques jours de permission afin de retrouver la tombe de son père. À son retour, il apprend que Fiete, arrêté après une tentative de désertion, vient d’être condamné à mort. Et son officier supérieur, qui trouve là un plaisir sadique, lui confie la terrible tâche d’exécuter son meilleur ami… »

Ralf Rothmann est né en 1953, vit à Berlin. Son travail a obtenu de nombreuses récompenses, dont le prix Hans Fallada et le prix Friedrich Hölderlin.

De cette période sombre et tourmentée, Walter contraint à son engagement dans ce corps noir va vivre la débandade d’une bien cruelle manière.

L’auteur, par un récit tel un plan séquence, nous porte dans ce déluge de désolations, d’effritement d’un empire moribond et converge notre esprit vers la question cruciale que l’on pourrait légitimement tous se poser. Qu’aurais-je fait en pareil contexte ?

Ses descriptions de la nature, des hommes, confèrent à l’ensemble, paradoxalement, un ton chaud révélant des êtres perdant la maitrise. Il y a ceux qui conservent un cap, d’autres qui le perdent. Certains prennent conscience de la folie pathétique de l’homme à la moustache carrée et puis une frange le reçoit de plein fouet aveuglée par une propagande huilée jusqu’au tréfonds des derniers souffles de ce Grossdeutches Reich. Un peuple, un empire, un Guide vacille mais le château de cartes draine encore des réflexes primaires, voire primates.

L’exercice littéraire est là et bien là. Personnellement j’y ai plus retrouvé du Thomas Mann dans cette faculté descriptive naturaliste et qui parfois donne des sensations à l’opposé du contexte décrit.

L’ émotion d’un drame de guerre portée par une écriture enveloppante et imagée.

Chouchou.

 

 

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