Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

LE FRUIT DE MES ENTRAILLES de Cédric Cham / Jigal .

Installez-vous bien confortablement au fond de votre canapé, vous allez assister à une séance de lecture cinématographique, ce livre se lit comme on regarde un bon film.

L’histoire raconte 3 vies, 3 personnalités solitaires, sans joie, 3 destins qui se croisent.

Il y a Amia, jeune prostituée, seule, abandonnée, qui n’a aucun rêve ou plutôt qui n’ose pas se permettre d’aspirer à une vie meilleure. Elle se sent faible car elle n’a aucune maîtrise sur sa propre vie. Elle appartient à Dimitri, son mac, homme sans scrupule, violent, gonflé à la testostérone.

Il y a Vrinks, fiché au grand banditisme, qui tire 10 ans de prison et qui a fait une demande de liberté conditionnelle qui est en cours. Aucun point noir dans son dossier, il se tient, aucune violence, prisonnier modèle. Mais l’emprisonnement l’a coupé de sa famille, sa femme l’a quitté, il n’a aucune nouvelle de sa fille, il est seul lui aussi.

Et il y a Alice, flic de la brigade de recherche des fugitifs, elle aussi, seule, pas d’homme, pas d’enfant, pas de famille, femme forte qui vit pour son boulot, et se retrouve face à elle-même, ses peurs, ses doutes, le soir quand elle rentre chez elle.

Vrinks apprend soudain que sa fille a été violemment assassinée et que son corps a été abandonné : tout bascule. Il décide de partir à la recherche des bourreaux de sa fille et de se venger. Sur sa route, il croise Amia. Ces deux-là ont beaucoup de points communs, notamment leur solitude, leur sentiment qu’aucun avenir durable n’est pour eux.

C’est un livre qui va à cent à l’heure, l’histoire est noire, dure, on ressent la grande souffrance des protagonistes. Nous sommes accrochés par leur rage, leur mal-être. Et on en vient à avoir de l’espoir pour eux, que cette course contre la montre, cette plongée dans les abîmes, s’ouvre enfin sur une étincelle de bonheur. Que chacun trouve enfin une certaine douceur, une sérénité qui leur permettrait de s’autoriser à rêver d’un futur possible et un tant soit peu heureux.

L’histoire en elle-même est assez classique, pour autant, la force des personnages, la qualité de l’écriture vous emporte malgré tout, et vous prenez part à cette vengeance, vous tournez les pages aussi vite que le roman défile, dans l’espoir de trouver une fin sereine pour ces trois destins entremêlés.

Cédric Cham nous offre un roman très sombre, avec des personnages très marqués, une tension qui ne redescend pas tout au long de la lecture. Accrochez-vous bien et plongez dans son univers, vous ne le regretterez pas.

Marie-Laure.

LA TOILE DU MONDE d’ Antonin Varenne / Albin Michel.

Après “3000 chevaux vapeur” et “Equateur”, “la toile du monde” vient conclure, dans le cadre de l’exposition universelle de Paris en 1900, une belle trilogie écrite par un Antonin Varenne à la plume de plus en plus virtuose.

“Aileen Bowman, trente-cinq ans, journaliste, célibataire, est venue couvrir l’événement pour le New York Tribune. Née d’un baroudeur anglais et d’une française utopiste, élevée dans le décor sauvage des plaines du Nevada, Aileen est un être affranchi de tout lien et de toute morale, mue par sa passion et ses idéaux humanistes. Au fil d’un récit qui nous immerge au cœur de la ville en chantier, du métropolitain naissant aux quartiers des bordels chers aux peintres, la personnalité singulière d’Aileen se confond avec la ville lumière.”

Aileen est la fille d’Arthur Bowman et a été élevée avec la philosophie et l’expérience de la vie de ses parents, culturellement bercée par les influences anglaises par son père, françaises par sa mère et  pluriellement américaines par son lieu de naissance et de vie. Il en résulte une belle personnalité métissée et particulièrement pertinente comme souvent les personnes élevées par cette richesse d’influences. Aillen, ainsi, va sous couvert de journalisme évoluer avec ses pantalons au milieu de la société française, européenne des nantis, des industriels, des inventeurs préparant le progrès de l’humanité comme sa perte. On est donc assez loin des grands espaces sauvages des deux premiers tomes et le souffle de l’aventure se fait nettement moins sentir tandis que la plume d’Antonin Varenne développe tous ses atours afin de se mettre au diapason du luxe, du kitsch du moment.

Au cœur d’un parcours initiatique dans les salons feutrés et les restaurants réputés, se glissent des thèmes qui restent très contemporains plus d’un siècle après: des modèles de société hérités de la philosophie de Saint Simon, un des fondateurs du socialisme et de la sociologie, la liberté sexuelle, les femmes surtout les femmes, l’art et surtout la peinture, mais aussi le choc des sociétés entre la vieille Europe et la très jeune et turbulente Amérique tout en s’interrogeant sur l’utilité pour les masses des progrès de l’industrie. Tous ces thèmes, sujets à réflexion haussent  le niveau d’un roman qui donne aussi l’impression d’être le plus intime de l’auteur.

Humaniste, Varenne célèbre aussi les exploités, les vaincus de chaque continent avec les Indiens d’Amérique bien sûr mais aussi avec les Bretons même si son discours est parfois bien sévère et s’avère maladroit et foncièrement inexact quand il évoque le positionnement du peuple breton au moment de la Révolution (« La journée des tuiles » de Grenoble en 1788 et surtout les affrontements entre nobles et étudiants à Rennes en janvier 1789 sont, bien plus qu’une prise symbolique de la Bastille six mois plus tard, les vrais fondements d’un révolte populaire  ensuite confisquée et réécrite  par un pouvoir jacobin parisien).

Même si l’aventure ici s’avère essentiellement intellectuelle et principalement urbaine, “La toile du monde” conclut de très belle manière une riche trilogie qu’on quitte vraiment à regret tant l’auteur laisse envisager des prolongements possibles.

Wollanup.

LE ROLE DE LA GUEPE de Colin Winnette / Denoël

Traduction: Robinson Lebeaupin

L’isolement, l’absence de repères familiaux, la lutte de jeunes individus pour se faire accepter dans une communauté fermée nous portent vers un intangible récit noir. Dans ce centre de détention temporaire et non comme une école, tel le précise en incipit le directeur de la structure, ne présage rien de positif et nous pousse benoîtement dans une atmosphère pointée par le mystère et l’effroi. Le doute ou l’espoir ne semble pas permis et dès les premières lignes on prend bien conscience de l’évidence….

«Un nouvel élève vient d’arriver à l’orphelinat, un établissement isolé aux mœurs aussi inquiétantes qu’inhabituelles. Il entend des murmures effrayants la nuit, et ses camarades se révèlent violents et hostiles. Quant au directeur, il lui souffle des messages cryptiques et accusateurs. Seul et rejeté par ses pairs, le nouveau tente de survivre à l’intérieur de cette société inhospitalière.

Une rumeur court parmi les pensionnaires, selon laquelle un fantôme hanterait les lieux et tuerait une personne par an. Tous les ans, les garçons se réunissent, sous l’impulsion de quelques anciens, pour démasquer celui d’entre eux qu’ils pensent être le fantôme… et l’éliminer!

Simple mascarade potache ou mise en scène sordide pour justifier les meurtres rituels? Cette année, le prétendu fantôme a été clairement désigné : c’est le petit nouveau. Pour une simple et bonne raison, on ne l’a jamais vu saigner, et les guêpes, très nombreuses dans cette bâtisse, ne le piquent pas. La chasse aux sorcières peut commencer. »

Colin Winnette, auteur texan primé à plusieurs reprises, nous a déjà gratifiés de romans aboutis sur un format généralement court qui néanmoins exprime à chaque fois un véritable ancrage dans le noir et la sueur froide! (Cf. Là où naissent les ombres et Coyote)

Assez rapidement, pour son atmosphère, j’ai ressenti des accointances avec le long métrage Les âmes grises tiré de l’ouvrage éponyme de Philippe Claudel. Ne me posez pas la question je ne saurai vous éclairer, c’est instinctif. Bien que nous n’ayons pas de repères temporels et spatiaux et que le récit n’évoque pas des thématiques strictement similaires, j’ai eu ce net ressenti.

L’enfant, au centre du roman, fait face à ses coreligionnaires , trente au total,  ainsi qu’à deux adultes son directeur et une enseignante. Sans coup férir le récit oblique vers l’insondable, l’innommable. Insondable car le rationnel n’a pas voix au chapitre, bien que la cohérence reste concrète. Innommable car il faut se figurer que l’on est face à des enfants qui, on le suppose, ont déjà vécu des traumatismes, des blessures, des fêlures et qui se trouvent imprégnés dans un tourbillon damné. Le face à face particulièrement entre le responsable et le protagoniste principal présente justement une force psychologique cynique. Ballotté  entre bienveillance d’apparat et rigidité autoritariste, le récit se pare inévitablement d’une chape de cruauté couplée au mystère des lieux. On ne saurait affirmer quel est le plus dérangeant…

L’écriture et le roman nous laissent une empreinte et celle-ci se tatoue progressivement sur notre épiderme et dans nos cellules grises.

Fureur roide!

Chouchou

 

RIVIERE TREMBLANTE de Andrée A. Michaud / Rivages.

“Août 1979. Michael, douze ans, disparaît dans les bois de Rivière-aux-Trembles sous les yeux de son amie Marnie Duchamp. Il semble avoir été avalé par la forêt. En dépit de recherches poussées, on ne retrouvera qu’une chaussure de sport boueuse. Trente ans plus tard, dans une ville voisine, la petite Billie Richard, qui s’apprête à fêter son neuvième anniversaire, ne rentre pas chez elle. Là encore, c’est comme si elle avait disparu de la surface de la terre.
Pour son père comme pour Marnie, qui n’a jamais oublié le traumatisme de l’été 79, commence une descente dans les profondeurs du deuil impossible, de la culpabilité, de l’incompréhension. Ils ne savent pas qu’un autre drame va frapper le village de Rivière-aux-Trembles…”

Encore une histoire de disparition d’enfants, sujet plus très neuf, sera tenté de dire le lecteur du magnifique Bondrée de Andrée A. Michaud sorti il y a deux ans et plusieurs fois distingué au Québec à sa sortie en 2013 . Et en fait plutôt que dire encore, il serait bon de dire déjà puisque cette nouveauté de Rivages est sortie en 2011 outre atlantique soit deux ans avant Bondrée. Rivages pourra peut-être nous éclairer sur ces choix éditoriaux, préférant Bondrée pour faire entrer l’auteure canadienne sur le marché français.

Mais pour autant ce n’est pas une version bredouillante, un brouillon de Bondrée qui vous est proposé et “Rivière tremblante” est une belle manière de rentrer dans l’univers noir de Andrée Michaud dont l’oeuvre se situe aux marges du polar; celui-ci encore plus que le précédent.

Le décor reste québécois, la rivière se substitue au lac d’un village de vacances, la forêt est encore là, toujours aussi menaçante mais il manquera quand même l’ambiance de cette petite société en vacances à cheval sur la frontière entre le Canada et les USA racontée dans “Bondrée” avec ces mélanges de langue, de conventions sociales des deux communautés se retrouvant tous les étés, lui donnant un vrai cachet, un souffle original et beaucoup de charme.

Dans “Rivière tremblante”, l’auteure a choisi une voie originale pour raconter les deux disparitions en s’attachant au calvaire de deux victimes collatérales des disparus: une petite fille amie du disparu des années 80, soupçonnée de faux témoignage et le père de la disparue de 2009, soupçonné tout court et quand une autre disparition survient, le cauchemar refait surface pour Marnie qui n’a jamais pu étouffer le poids de la perte de son copain de jeux et pour Bill qui pleure la perte de sa fille.

“Rivière tremblante” qui brille par la belle plume de Michaud souffre néanmoins de son arrivée postérieure à “Bondrée” mais aussi des parcours qu’auront pu emprunter les lecteurs sur un thème si classique. La perte, les remords, le sentiment de culpabilité, l’incertitude des souvenirs sont là, bien montés, bien montrés mais jamais ils ne provoquent la tension ou le malaise infligé par la lecture de “Une douce lueur de malveillance” de Dan Chaon sorti il n’y a  que quelques semaines. Pareillement le cataclysme vécu par les parents, par ceux qui restent n’est jamais aussi aussi terrifiant, dur, que le pandémonium infligé au lecteur par Joseph Incardona dans “derrière les panneaux, il y a des hommes”.

Néanmoins, pour retrouver le verbe de Michaud, comme pour la découverte de son univers original, “Rivière tremblante” fait parfaitement l’affaire, s’avère même recommandable… si vous n’êtes pas trop tatillon sur la notion de polar.

Esquisse de Bondrée.

Wollanup.

PS: Andrée A. Michaud sera présente au magique festival AMERICA ce weekend à Vincennes, événement et auteure immanquables.

 

DINER SECRET de Raphaël Montes / Le Masque.

Traduction: François Rosso.

Raphael Montes nous invite à table. 4 amis partent de leur petite province du  Paraná pour venir faire leurs études à Rio. Ils arrivent la tête pleine de rêves, espérant échapper à une vie triste et difficile en rejoignant cette grande métropole. Mais la crise économique se fait durement sentir et peu à peu, les 4 amis sont confrontés à la réalité, de petits boulots en petits boulots, ils finissent par être au bord du précipice, pris à la gorge par les créanciers.

Une idée germe alors : organiser des dîners secrets, pour clientèle fortunée, où ne seront servis que des mets que l’on ne trouve nulle part ailleurs, avec de la viande exotique. S’en suit alors une descente aux enfers pour ces 4 amis, une chute dans le crime qui ne fait que s’accentuer au fil des pages.

L’histoire nous est racontée par Dante jeune diplômé en gestion financière et qui, pour survivre est employé dans une librairie. Il vit avec Miguel jeune étudiant en médecine sérieux et fidèle, Hugo cuisinier qui a soif de reconnaissance et rêve d’être reconnu comme un grand chef,  et Leitao, qui ne sort que très peu de l’appartement, caricature poussée à l’extrême du geek, obèse, autiste, et totalement déconnecté des réalités de la vie.

Hugo et Leitao s’impliquent un maximum dans cette descente aux enfers, poussant Dante et Miguel loin de leurs limites respectives. Dante, ayant une conscience flexible en fonction de ses besoins, se laisse finalement assez facilement emporter dans cette spirale. Sa condition économique prend le pas sur sa moralité, et il plonge, lui aussi, dans l’horreur, oubliant ses référentiels et idéaux.

Ce roman montre comment des jeunes, élevés avec une morale, et certaines valeurs, en arrivent à sombrer dans le chaos, à produire des crimes de plus en plus monstrueux, glauque, avec pour seule raison, leurs rêves de se sortir du marasme économique.

Raphael Montes est un jeune auteur de 28 ans qui parle à sa génération. Pour cela, il n’hésite pas à faire appel à des références de culture pop du 21ème siècle, et à changer parfois sa narration pour utiliser pendant un chapitre complet, une conversation WhatsApp. Cela séduira peut-être cette génération, quant à moi,  j’ai trouvé l’histoire parfois abracadabrantesque et qui tombe facilement dans l’horreur glauque. Les caricatures sont assez nombreuses, laissant une impression superficielle et peu approfondie, la sensation d’avoir essayé de faire de la surenchère dans le sensationnel et la cruauté.

En conclusion, un dîner un brin indigeste.

Marie-Laure.

 

MACBETH de Jo Nesbo / Série Noire / Gallimard

Traduction: Céline Romand-Monnier

Je partais dans l’inconnu à plus d’un titre en entrant dans ce roman noir. En effet, je n’avais pas eu l’occasion, ou la tentation d’entrer dans l’univers livresque de l’auteur scandinave, pourtant plébiscité dans le monde du noir. J’étais, de même, naïf du monde shakespearien. On est bien là dans une évocation, dans une adaptation libre et il m’est difficile d’y trouver des analogies fortes au su des explications fournies en préambule. Cette dramaturgie, basée sur des thèmes classiques transposés dans une modernité, pouvait augurer de frictions tendues, de source d’émoi pour l’adepte du genre.

«Dans une ville industrielle ravagée par la pauvreté et le crime, le nouveau préfet de police Duncan incarne l’espoir du changement. Aidé de Macbeth, le commandant de la Garde, l’unité d’intervention d’élite, il compte débarrasser la ville de ses fléaux, au premier rang desquels figure Hécate, puissant baron de la drogue. Mais c’est ne faire aucun cas des vieilles rancœurs ou des jalousies personnelles, et des ambitions individuelles… qu’attise Lady, patronne du casino Inverness et ambitieuse maîtresse de Macbeth. Pourquoi ce dernier se contenterait-il de miettes quand il pourrait prendre la place de Duncan? Elle invite alors le préfet et d’éminents politiques à une soirée organisée dans son casino. Une soirée où il faudra tout miser sur le rouge ou le noir. La loyauté ou le pouvoir. La nuit ou le sang. »

Le roman se construit tel une partie d’échecs où stratégie et conciliabules derrière les tentures concourent à une atmosphère sombre, pernicieuse. L’ensemble des protagonistes place ses pions pour tenter de déstabiliser son adversaire et de contrer ses velléités lytiques. On ressent que tout est calculé, millimétré, calibré pour que le jeu évite les écueils des affrontements belliqueux frontaux. En fin de compte, on est face à deux catégories distinctes de personnages: les marionnettes et les marionnettistes.

La pièce se joue en plusieurs actes et son incipit amorce une allégorie récurrente sur la première partie. L’auteur utilise l’image de la goutte de pluie et se repose sur ces éléments scénaristiques pour créer une réflexion implicite de notre imaginaire en forçant le trait par un enchaînement de métaphores et, donc, d’images. Si je devais reprendre sa figure de style, je dirais qu’elle a eu l’effet de diluer les tensions, le côté sombre de sa trame, déjà placée sur une mise en place peu claire.

Au fur et à mesure du récit, sous une plume alerte et experte, mon empathie pour les personnages, mon attachement au fond, mon adhésion au discours prôné se sont délités. J’ai trouvé qu’il y avait un manque de liant mais, surtout, un manque de caractérisation des protagonistes sur quasi 620 pages.

Conclusion: pas accroché…..ça arrive, l’unité de temps, d’état psychologique n’est peut-être pas au rendez vous.

Chouchou.

AUX FILS DU CALVAIRE de Jean-Luc Manet / Editions Antidata.

Ecrire des textes courts, par choix ou avec la contrainte de la maquette, Jean-Luc Manet sait faire. Critique musical depuis 1979, notamment pour les magazines Best, Nineteen et Les Inrockuptibles comme on ne les appelle plus, Jean-Luc Manet a publié une quarantaine de nouvelles, principalement noires.  Ce discret auteur a participé ainsi à de nombreux recueils de nouvelles rock, depuis l’historique London Calling (Buchet-Chastel, 2009) jusqu’au plus récent Sandinista ! Hommage à The Clash (Goater, 2017), chroniqué par Nyctalopes l’automne dernier.

Quand il renonce à l’aventure éditoriale collective, Jean-Luc Manet est capable de nous proposer des novellas à l’écriture ciselée, sensibles et empreintes de tendresse pour les gueules cassées de la vie. Et qui dit cassées dit forcément accidents. C’est ainsi qu’après Haine 7 (éditions Antidata, 2012) et Trottoirs (éditions In-8, 2015), il publie en juillet 2018, Aux fils du calvaire aux éditions Antidata.

Débarrassons-nous, sans l’ omettre, de l’aspect graphique et du côté sensuel de ce petit objet littéraire, aussi réussi que son titre, avec sa couverture rouge et noire. Nous nous attachons aussi à certains livres pour leur esthétique. Aux fils du calvaire se présente comme une sorte de sequel de Trottoirs. Le même personnage principal, Romain, un mec que la dégringolade sociale et sentimentale a amené dans la rue, une intrigue avec le même point d’appui, des SDF disparaissent ou meurent de façon mystérieuse autour de Romain, dans son quartier pour le moins.  C’est à nouveau à une enquête de terrain bitumé, à une véritable pérégrination à l’ombre des ailes du Génie de la Liberté, au faîte de la Colonne de Juillet, Place de la Bastille, que Jean-Luc Manet invite la lectrice ou le lecteur, dans un quartier qu’il connaît intimement. C’est surtout avec un sens fort du mot qu’il frotte le banc, la place d’à côté, afin de les rendre convenablement propres et que nous nous arrêtions quelques minutes et ouvrions les yeux sur l’âpre condition des sans-toit. Leurs routines. Leurs codes. Leurs souffrances. Leurs abandons. Leurs dangers, spécifiques. Puisqu’être un réprouvé ne vous donne pas toujours le loisir d’être « à l’abri » ou invisible  pour certains qui auraient des projets mortifères.

La brutalité et le sordide de ce qui est raconté est tempéré par la lucidité douce-amère du personnage principal et, parfois, par le scintillement poétique d’un texte patiné d’humanité douloureuse.

« Je replonge dans le métro à la station Maubert-Mutualité, direction Boulogne. Ma tronche, tondue de frais, m’impose d’égrener un nouveau couplet. A celui du gars en vrac qui voudrait bien remplir l’écuelle du soir, se substitue la tirade du boulot perdu et de la famille aux abois. Plus porteur. Plus effrayant surtout à cette heure de sortie d’un bureau dont chacun se demande aujourd’hui s’il ne va pas s’en faire expulser le lendemain. Une pièce tendue ne les sauvera sans doute pas d’un possible licenciement mais semble conjurer l’épée de Damoclès. J’ai un peu honte d’abuser de leur générosité en présentant un miroir à leurs peurs et je repense à la phrase de Montaigne. En attendant, il faut bien vivre et l’escroquerie me rapporte avant la Motte-Picquet de quoi assurer le mien de lendemain. Je rebrousse chemin par la même ligne et double quasiment mon pactole avant Odéon. Presque trente euros en une quinzaine de stations, c’est Byzance. C’est surtout quelques vivres et canettes pour la soirée, voire la satisfaction un peu risible d’offrir une tournée à Christelle demain. A propos de tournée et de canette, j’en récupère une presto chez l’épicier arabe de la rue des Carmes. La première gorgée descend comme une bruine sur le sahel, une bénédiction après tous ces rôles tenus depuis quelques heures. Même les flèches de Notre-Dame semblent en frémir d’aise. »

Un ruban de dentelle court, taché de particules de diesel et de larmes de sang.  

Paotrsaout

TRAJECTOIRE de Richard Russo / La table ronde.

Traduction: Jean Esch.

Ecrire que l’on retrouve un auteur tel que Richard Russo avec plaisir relève sans doute d’un certain masochisme tant il fait mouche. Moi qui ai tendance à m’identifier à ces personnages qui se battent avec les éléments de la vie, jamais très loin de la crise existentielle, je ne sors pas indemne de ces lectures même si je m’amuse aussi beaucoup.

Il est toutefois facile d’écrire que ce recueil est très réussi, qu’il concentre tout le savoir faire de l’écrivain qui creuse son sillon. Il sait raconter des histoires – et elles sont toujours aussi cocasses ! -, et connaît bien les désirs et les tourments de la psychologie humaine capable dans un même de temps de se tromper et de déceler une vérité. Le titre de ce recueil est vraiment bien trouvé. Il s’agit de trajectoires sans forcément une chute dans des milieux professionnels et des lieux différents. On retrouve des professeurs, un agent immobilier, un écrivain, des producteurs de cinéma, des histoires de famille, le Maine mais aussi Venise et Santa Fe.

Richard Russo a heureusement l’art de laisser toujours une porte de sortie à ses personnages. Vous ne connaissez pas encore Russo, ce recueil est une belle porte d’entrée. Vous avez la chance de connaître l’œuvre de Russo, ce recueil va vous ravir.

BST

 

TUER JUPITER de François Médéline / La manufacture de livres.

A Nyctalopes, on n’a pas eu le droit à “la grande fiction politique de la rentrée” par la Manu. Et ce n’est pas très grave puisque cette rentrée a été particulièrement féconde. Néanmoins, “Curiosity killed the cat”. La promotion depuis le mois de juin, les premiers commentaires dithyrambiques des garants du bon goût en matière de littérature noire ont commencé à faire leur effet inconscient. La sortie tant attendue du roman a enflammé pendant quelques jours les médias nationaux y voyant là une possible relance du feuilleton de l’été Alexandre “Le bienheureux de l’Elysée” Benalla. Après, les blogs amis de l’auteur,( ben ouais, vous croyez quoi, que Nyctalopes serait le seul blog à avoir des amis auteurs donc synonymes de corrompus, subjectifs et putassiers ?), et là les louanges ont évoqué Voltaire et Montaigne, James Ellroy, un grand roman politique et même (Damned!) un éveil à la vie politique pour une personne… Bon, chacun a parfaitement le droit d’écrire ce qu’il veut comme chacun a parfaitement le droit d’éditer ce qu’il veut.

En passant chez mon libraire, je n’ai finalement pas résisté, particulièrement conscient de mon statut de victime du consumérisme. Première surprise, le grand roman politique fait 133 pages et se devra d’être donc particulièrement percutant vu son format ramassé. François Médéline a déjà écrit deux très bons romans.C’est un type intelligent que j’ai rencontré à Mauves en Noir il y a quelques années mais il ne doit en garder aucun souvenir, vif et très provocateur.

Provocateur au point de se foutre de la gueule des lecteurs avec ce “Tuer Jupiter”? Macron est mort empoisonné et Médéline va remonter dans le temps pour expliquer comment on en est arrivé à un tel drame. On remonte et puis tout d’un coup, c’est fini. On vérifie qu’on ne s’est pas fait voler avec une version tronquée, Ali express… mais non. Médéline a un style agressif appréciable et le roman est vite avalé mais quelle banalité.

François Médéline a travaillé dans le milieu des parlementaires et politiques pendant des années, il connaît bien le milieu, sait bien des choses sur ses fauves que le commun des mortels ignore et il s’est contenté d’attaques à deux balles, parfois bien basses sur le physique, de compiler des lieux communs, de conforter le jugement de la majorité, enfonçant le clou sur des clichés sur Trump, sur Macron, sur Poutine et ses deux têtes de turc Larcher et Collomb ou reprenant des infos qu’on trouve toutes les semaines dans “Courrier international”, “le canard enchaîné” ou… “Gala” je suppose.

Après, on peut toujours se marrer de ces fléchettes. On sent aussi parfois, trop brièvement, la colère. Quand on connait un peu le parcours professionnel de François Médéline dans les arcanes du pouvoir, on se demande si ce “Tuer Jupiter”ne serait pas aussi, un peu, “tuer le père”. Peu importe finalement, je regrette juste que François Médéline qui avait une trame pour écrire le grand roman politique qu’on est en droit d’attendre de lui se soit contenté d’une fabulette particulièrement mainstream et people.

Anecdotique.

Wollanup.

TREMBLEMENT DE TEMPS de Kurt Vonnegut / Super 8.

Traduction: Aude Pasquier.

Kurt Vonnegut est un auteur américain mort en 2007 à 84 ans. Durant la Seconde guerre mondiale il fut fait prisonnier et ce qu’il vécut durant cette période marqua considérablement son œuvre.

Tremblement de temps est son dernier « roman » publié aux Etats-Unis en 1997.

Le livre parle d’un tremblement de temps, un bug, qui a lieu en 2001 ramenant le monde entier en 1991. Chaque personne est obligée de revivre à l’identique les 10 années écoulées, aucune variante n’étant possible. On reproduit les mêmes erreurs, on revit les mêmes joies et les mêmes périodes difficiles.

Mais est-ce vraiment un roman ? Kurt Vonnegut se sert de cette histoire pour raconter ses souvenirs, mais bien sûr à sa façon, de manière souvent drôle, caustique et parfois irréelle.

Tremblement de temps est avant tout une suite de chapitres sans vraiment de lien entre eux, mais qui dépeint la société de cette fin du XXème siècle avec tous ses travers. Il fustige ainsi la télévision qui ne sert d’après lui qu’à abrutir et empêcher de réfléchir. On ne lit plus, on préfère emmagasiner des images, nous laisser enlever notre libre arbitre.

Parmi les autres diatribes de Vonnegut, on peut citer celles contre l’armée, la guerre, et la technologie. Cette dernière, poussée à son paroxysme, ne sert qu’à créer des bombes tuant des milliers de personnes.

Vous l’aurez compris, ce livre, comparable à nul autre, est une sorte de biographie mais aussi de testament de l’auteur. Drôle, irrévérencieux, pessimiste, Vonnegut fait de ce livre un recueil de pensées afin de montrer que la vie n’offre pas de seconde chance et qu’il est primordial de faire de notre mieux avec les cartes que nous avons en main, et surtout, sans se départir de notre critique, de notre volonté et de notre indépendance.

Si vous connaissez déjà cet auteur, n’hésitez pas, foncez, par contre, pour une découverte, ce livre est peut-être trop déconcertant et extravagant. Roman inclassable mais profondément touchant.

Marie-Laure.

 

 

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