Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

L’ AFFAIRE ISOBEL VINE de Tony Cavanaugh / Sonatine

Traduction: Fabrice Pointeau.

 

Alors, il est tout à fait normal que les éditeurs fassent la promotion de leurs auteurs et des romans qu’ils présentent mais parfois, peut-être, qu’ils prennent les lecteurs pour des gogos. Sonatine dont nous suivons assez régulièrement les sorties est, pour moi, un nom magique pour toujours associé au chef d’œuvre de Tim Willocks « la religion » et pour bien d’autres raisons aussi reste une maison sérieuse proposant des thrillers souvent de bonne facture si on excepte le deuxième roman  de Robert Pobi qui, lui, était un grand foutage de gueule pour le lecteur ayant lu le précédent.

Or, donc,si on lit le bandeau accompagnant le roman, Sonatine a découvert le nouveau Michaël Connelly.  Je dois avouer que je ne suis pas un grand spécialiste de l’auteur mais, néanmoins je peux vous garantir d’une part que le personnage principal Darian Richards, d’un point de vue psychologique, est à des années-lumière de Harry Bosch et d’autre part, jamais ici, on ne ressent la tension, l’angoisse et le dégoût provoqués par la lecture du superbe roman de Connelly « le poète ». Bien sûr, tout cela est encore une question de goût, ce n’est juste que mon impression mais il semblerait aussi que l’on ne soit pas très sûr de son affaire chez Sonatine puisqu’ on aborde la série Darian Richards à sa quatrième aventure.

Alors, que va-t-il se passer ensuite ? Va-t-on nous refourguer les aventures précédentes en cas de succès de « l’affaire Isobel Vine », des romans qu’on n’a pas jugé bon d’éditer en premier afin de respecter une certaine chronologie qu’affectionne en général le lecteur sérieux ? Cavanaugh risque-t-il de disparaître si ce roman ne marche pas ? Tony Cavanaugh serait-il devenu le nouveau Michaël Connelly en cours d’écriture du quatrième roman mais pas avant ?

Comme on rate le début de la série, certains aspects de la psychologie des personnages restent mystérieux et pour cause, l’auteur a déjà eu trois romans pour tout expliquer aux lecteurs, il ne va peut-être plus trop s’étendre à l’avenir sur les heurts et malheurs de Darian pendant toute la saga. Alors, on apprend des bribes de son histoire. Il a vécu quatre ans dans une cabane au bord d’un lac mais pourquoi ? On l’ignore. Il a quitté la section criminelle de Melbourne mais pourquoi ??? Il ressasse une précédente affaire, et cela finit par être gonflant, notre ignorance, pendant tout le bouquin, au point qu’on pense, hélas en vain, qu’elle va être résolue dans ce roman. C’est certainement raconté dans un précédent volume, une histoire de tueur du train qu’il n’a jamais réussi à choper mais pour quelles raisons ? Peau de balle ! Beaucoup de trous noirs pour le lecteur ainsi qu’un sentiment qu’on vous a refilé un produit trop gravement tronqué pour être apprécié à sa juste valeur. Pour terminer, même le choix de la couverture n’est pas très réussi car si l’image est belle, elle n’a par contre aucun rapport ni de loin ni de près, y compris dans la symbolique, avec le contenu du livre. Par contre, si vous êtes d’accord sur la filiation avec Connelly, vous pouvez même rêver de lire toute la geste de Darian Richards dans l’ordre et donc de manière cohérente et plus en phase avec la pensée de l’ auteur ainsi que, peut-être, remarquer une évolution dans l’écriture . Les chroniques que j’ai pu lire encensent le livre et il est peut-être temps d’arrêter avec les regrets et de parler du roman qui mérite néanmoins considération malgré cette grosse déception.

« Pour n’importe quel passant, les rues, les places, les jardins de Melbourne possèdent un charme certain. Pour Darian Richards, chacun de ces lieux évoque une planque, un trafic de drogue, un drame, un suicide, un meurtre. Lassé de voir son existence ainsi définie par le crime, et uniquement par le crime, il a décidé, après seize ans à la tête de la brigade des homicides, de passer à autre chose. Une vie solitaire, plus contemplative.

Il accepte néanmoins de sortir de sa retraite par amitié pour le chef de la police qui lui demande de disculper son futur successeur, en proie à des rumeurs relatives à une ancienne affaire : en 1990, après une fête donnée chez elle, on a retrouvé le corps sans vie de la jeune Isobel Vine. Suicide, accident, meurtre ? L’enquête fut d’autant plus délicate que quatre jeunes flics participaient à cette soirée. Elle fut classée sans suite, mais le doute persiste sur ce qui s’est réellement passé.

Reprendre des investigations vingt-cinq ans après les faits n’est jamais une partie de plaisir, surtout quand l’affaire concerne de près la police. Les obstacles ne manquent pas. C’est sans compter sur le caractère obstiné, rebelle et indiscipliné de Darian Richards et sur sa fâcheuse habitude à porter davantage d’attention et de respect aux morts qu’aux vivants. »

Dès le départ, vous aurez compris qu’on va découvrir un meurtre et non pas un suicide sinon à quoi passerait-on les 400 pages du bouquin parce que Cavanaugh est peut-être Connelly mais n’est pas Thomas H. Cook réussissant à vous trimbaler comme il veut. On est  dans un « cold case » où sont impliqués quatre flics de Melbourne qui ont gravi de hauts échelons depuis cette histoire. Alors, il y a pas mal de clichés dans cette histoire et chez les personnages et les lecteurs assidus de polars les verront très bien mais il y a aussi une grande maîtrise du dosage du suspense allant jusqu’à la création de moments de tension factices pour faire monter la pression. Les purs et durs du polar ne marcheront certainement pas dans ces artifices.

Utilisant par ailleurs des chapitres courts, technique de plus en plus utilisée dans les thrillers, Tony Cavanaugh maîtrise parfaitement son histoire et la manière de la raconter, très formatée certes, mais qui fonctionne et va crescendo dans une deuxième partie où il fait parler l’assassin. Par ailleurs, les multiples retours sur la situation initiale de 1990 offrent une compréhension plus fine et permettent de conforter ou d’infirmer certaines de nos présomptions. Si on ajoute un beau rebondissement dans la dernière partie, on tient là un honnête thriller, idéal pour les lecteurs qui ne vont pas souvent vers le polar. Rien d’ inoubliable mais rien de désagréable non plus. Il existe déjà d’innombrables romans ressemblants sur la forme et le fond.

Wollanup.

PS:Dans le bouquin,  une référence au groupe aussie « Hunters and Collectors » très bienvenue et qui m’a rajeuni de plus de deux décennies.

 

MAUVAISE PRISE de Eoin Colfer / Série Noire.

Traduction: Sébastien Raizer.

Eoin Colfer, l’auteur irlandais vedette internationale de la littérature pour jeunesse, quand il a envie de se défouler, de quitter les aventures d’ Artémis Fowl, il crée le clone adulte de son anti-héros pour enfants et il lui invente des aventures chaudes, hautes en couleur dans le New Jersey et à New York dans le milieu des gangsters.

« L’ancien militaire Daniel McEvoy s’apprête à quitter le monde sans foi ni loi de la pègre du New Jersey pour se concentrer sur sa nouvelle vie de patron de club. Mais lorsqu’il se retrouve au fond de l’Hudson, enfermé dans un taxi de la mort, après avoir été kidnappé par deux flics qui comptaient faire de lui le héros d’un snuff-movie, il comprend qu’il n’en a pas fini avec les manigances et les vengeances des barons du crime de Cloisters.

Si Dan veut survivre, il devra échapper à des malfrats qui se trouvent des deux côtés de la loi, et retrouver sa tante qui lui avait jadis tout appris sur l’art de caresser les filles. »

Un auteur qui cite Elmore Leonard dès la première phrase du roman mérite bien sûr tout mon respect mais, en même temps, se met une putain de pression. Suite de « Prise Directe » à la Série Noire » en 2012, « Mauvaise Prise » ne nécessite pas d’avoir lu le premier pour l’apprécier et le comprendre. Concentré sur 36 heures et 300 pages, « mauvaise prise », en ces lendemains d’élections, peut s’avérer un excellent roman à la gueule de bois électorale que certains doivent ressentir de manière plus ou moins aiguë.

Ne prônant aucune autre intention que de vous divertir par une action et un humour débridés de tous les instants, le roman part comme un missile et ne faiblit jamais même si la répétition de certaines situations peut amener à penser que le roman s’arrête juste avant que ne gagne une certaine monotonie. Mais ce n’est pas le cas, Daniel, homme sympathique mais héros pathétique se retrouve attaché et en string rose dès les premières pages et ce n’est que le début de l’hystérie car les barges et les connards merveilleux qui peuplent ce roman déjanté vont faire de leur mieux pour lui pourrir la vie. Vous pouvez ajouter par ailleurs des considérations particulièrement vachardes sur les Irlandais et la religion bien disséminés dans les quelques moment de calme.

« Si j’avais été joseph le charpentier et que la vierge Marie soit rentrée à la maison en m’expliquand qu’elle avait été fécondée par le Saint- Esprit, alors le christianisme aurait connu un destin très différent. »

« Putains de farfadets, de Riverdance, de chaumières, foutaises, connerie d ‘Homme tranquille ».

Pas de message derrière une toute petite intrigue néanmoins amplement suffisante pour servir de grands moments de bouffonneries bien noires et souvent irrésistibles.

Explosif.

Wollanup.

EN LETTRES DE FEU, LES BRILLANTS III de Marcus Sakey / Série Noire.

Traduction: Sébastien Reizer.

On ne pourra pas dire que l’on était pas prévenu : tout est dans le titre. Marcus Sakey pour clore sa trilogie des Brillants ne fait pas dans la dentelle mais plutôt dans le macramé.

Il faudra au lecteur quelques jours pour se remettre de cette plongée psychotique dans l’horreur d’une guerre civile d’un nouvel age, celui des Brillants face aux Normaux, c’est à dire nous.

Vers la fin du 20 ième siècle, une partie infime de la population, 1% pour être précis, s’est en effet vue doter par la nature de nouvelles facultés cognitives la propulsant du stade d’Homo Sapiens à quelque chose de nouveau et de supérieur : l’état de Brillant. Ces prédispositions natales se situent à mi-chemin entre le génie pur et les prouesses de certains autistes, débarrassés pour la plupart de leur handicap social et profitant donc pleinement de leur incroyables pouvoirs.

Ces enfants surdoués ont grandi et leurs capacités ont profondément modifié le monde tel que nous le connaissons. La technologie ne cesse de faire des bonds en avant, le système financier s’est effondré… Une dichotomie profonde s’est finalement installée, car c’est une nation dans la nation qui a vu le jour. Un peuple pour l’instant sous contrôle étatique, mais pour combien de temps ?

Marcus Sakey avait fait preuve d’un brio incroyable dans son premier volet, jetant le lecteur dans un tourbillon extrêmement efficace d’intrigues et de scènes d’actions explosives dignes du meilleur blockbuster américain. Il a décidé par le suite de prendre quelque peu le lecteur à contre-pied dans un deuxième volume au tempo plus pesant, plus chaotique. Le glissement vers le coté obscur est annoncé, soutenu par une tonalité générale anxiogène où flirtent allègrement humour noir, décadence morale et survivalisme obsédant.

C’est cette veine qu’il continue d’exploiter dans ce troisième volet, sauf que le virage entrepris précédemment dans un grincement d’essieu se transforme ici en une vertigineuse descente vers l’enfer !

On y retrouve avec plaisir les principaux protagonistes de cette partie d’échecs aux nombreux volte-faces et rebondissements : l’agent Nick Cooper sauveur du monde, Erik Epstein le fondateur de la Nouvelle Canaan, John Smith le rebelle visionnaire maitre de stratégie, Shannon la brillante qui se décale ainsi que Soren le psychopathe au temps ralenti. Une mosaïque de protagonistes épaulés par de nouveaux personnages aux motivations troubles, orchestrant d’un chœur asynchrone un dénouement sauvage et pyrotechnique.

Marcus Sakey signe ce dernier épisode de la trilogie des Brillants en digne fils d’une Amérique traumatisée par le terrorisme et les bouleversements géopolitiques actuels. Une Amérique binaire et bipolaire en proie au doute, une super puissance qui voit ses fondamentaux balayés par la dégénérescence du tissu social et la décrédibilisation des pouvoirs publics. Les réflexions politiques et sociétales de l’auteur sur le terrorisme, la sphère complotiste ou le racisme servent de toile de fond à cette saga incendiaire et mutante, inscrite au tison d’un nouveau millénaire sur le fil du rasoir. On la sirote comme un cocktail Molotov lâché à la face d’un monde devenu dément.

Les Brillants tome 1 et 2 sont réédités chez Folio Policier.

Wangobi.

TRANSSIBERIAN BACK TO BLACK de Andreï Doronine/ La Manufacture de Livres / Collection Zapoï

Traduction : Thierry Marignac (Russe)

On suit le parcours chaotique d’un toxico aux prises, bien sûr, avec ses démons mais aussi le courant de sa vie dans la vallée de larmes d’une existence rude qui n’exclut pas le comique. Ce récit se présente sous la forme d’un journal des pérégrinations dans le Saint-Pétersbourg actuel qui nous renvoie, comme le souligne avec clarté le sous titre de la collection Zapoï, à un monde largement inconnu après un quart de siècle de gueule de bois post-guerre froide.

« Un jeune auteur de Saint-Pétersbourg raconte le quotidien tragi-comique d’un camé. Sans illusion. sans la moindre sentimentalité inutile, ces récits noirs en grande partie autobiographiques, tragiques et pleins d’humour, font de la grande ville du nord une métropole anonyme à la beauté lépreuse et dont les palais tant vantés cachent d’innombrables taudis. »

Andreï Doronine est un ancien toxicomane, né en 1980, époux d’Olga Marquez, chanteuse du Oili Aili. Auteur considéré comme une voix importante de la nouvelle littérature russe en ayant parcouru son pays afin d’y présenter ses ouvrages.

On peine souvent à se rendre compte de la somme de travail à additionner, à juxtaposer, permettant l’édition d’un livre. Là on est bien en présence d’un résultat acquis grâce justement à une volonté commune d’émergence d’un auteur. La traduction de Thierry Marignac ciselée confère à l’œuvre une lisibilité et une enveloppe punchy au tout. Régulièrement on nous assène des sous titres de livres où l’on est à cent lieues de ce qui est décrit mais je dois concéder que dans le cas précis « Trainspotting à Saint-Pétersbourg » est une évidence. L’autre allusion contenue dans le titre même prend comme référence le titre d’Amy Winehouse, victime damnée de cette pathologie addictive qui remplit la légende des musicos ayant tiré leur révérence à 27 ans.

La vingtaine de récits décrit, donc, avec acuité, percussion, et, souvent, sur un ton décalé en sachant prendre du recul et de la distance sur la tragédie noire du quotidien. La capacité de l’auteur à conter ses petites histoires avec une dose de burlesque ne peut que faire évoquer le très bon « Envoie moi au ciel scotty » de Michael Guinzburg, toute proportions gardées tant au niveau du produit incriminé que la mise en forme typique US versus Europe Orientale. Quoiqu’il en soit l’ouvrage possède d’indéniables qualités littéraires et un don certain de mise en scène, en perspective, un environnement sans concessions ni d’effets larmoyants. On est bien devant une réalité crue mais sans appuyer le trait sur une ambiance nauséabonde, bien que par moment le lecteur ne soit pas épargné par des tranches de galère particulièrement ardues.

Le sujet est éculé, peut rebuter mais, car il y a un mais, on est face à un objet d’écriture tendu, riche et attractif. Doronine possède le sens de la formule et surtout délivre son message dans la traversée de son expérience douloureuse constitutive de son être, son histoire.

Le livre qui m’a réconcilié avec les ouvrages traitant du brown sugar ou autre speed ball avec cette vision propre de l’Est !

Chouchou.

 

 

BOMBES de Dominique Delahaye / La Manufacture de livres.

Bombes c’est la corolle de la déflagration, Bombes c’est le point visé et ses dégâts collatéraux. La trajectoire d’une vie de protagonistes disparates sur 24 heures engendrera le chaos, la perte de repères, de morale, de sens commun. On déclenche le chronomètre et l’on craint de distinguer la trotteuse effectuer son dernier pas….

« Greg est grapheur à Lyon, un grapheur militant : sa cible ? Les symboles des catholiques intégristes, remobilisés à l’occasion des manifestations contre le mariage pour tous. Salif est un infirmier d’origine malienne, il vit sur une péniche. Emilie, une jeune autostoppeuse, une zadiste qui voyage avec son chien Joop, a trouvé refuge chez lui. Annabelle a des valeurs, elle, contrairement à ses parents séparés, et à cette belle-mère qu’elle déteste. Elle croit en la famille et elle partage cet engagement avec ses amis. Lorsque ces derniers surprennent Greg et son pote Choukri à grapher sur un pont, des insultes, puis des pierres qui volent. Une atteint Choukri qui s’effondre sur le quai, mort… A partir de cet accident, l’escalade effrayante des non-dits, des malentendus, de la culpabilité et de la vengeance vont aboutir à un drame dont la modernité va de pair avec une violence qui nous laisse le souffle coupé. »

La société est exsangue sur ses fondements moraux, sociétaux, elle a perdu, derrière les apparences de sa concorde suivant les attentats ayant secoué notre pays. L’intelligence collective et les intelligences individuelles sont karcherisées par la fornication coupable, inavouable des pouvoirs médiatique et politique. Le bon sens, l’esprit critique et notre libre arbitre, confinés dans les méandres de nos subconscients, sont mis à rude épreuve.

On embarque dans le récit en suivant des personnages doués de leur histoire propre. Chacun obéit à son échelle de valeurs et à sa conception de la vie. Claquemurés, pour certains, dans leurs certitudes, leurs opinions, on désespère de l’absence de capillarité et la vacuité de leur part réflexive.

Notre société est un tronc dont les racines n’ont pas toute la même origine, la même force, la même chance pour autant elles appartiennent au même arbre. Greg, Salif, Emilie, Annabelle et des personnages périphériques constituent cette matrice et les symboles des travers ou de la déliquescence de notre société actuelle. Il y a de belles âmes dans ce récit mais son pendant obscur reste bien présent dans un réalisme sans concession. Irrémédiablement l’on se dit que les groupuscules terroristes ont réussi leur entreprise de déstabilisation des sociétés occidentales et que le contrepoids reste bien faible…

Rythmé, sachant prendre le temps de donner sens à ses personnages dans leurs différentes dimensions, BOMBES nous propulse à travers les traboules de la cité des canuts dans une poursuite à perdre l’haleine.

Glaçant réalisme !

Chouchou.

PROFIL PERDU de Hugues Pagan / Rivages.

Vingt ans après « dernière station avant l’autoroute », Hugues Pagan nous revient avec un polar. Il n’est pas resté inactif durant cette période puisqu’il a largement collaboré à l’écriture de scénarios pour la TV comme pour le cinéma. Néanmoins, ceci reste un bel événement pour ses fans et certainement une aubaine pour un public plus jeune pour découvrir cet auteur.

« Une ville de l’Est de la France. Un commissariat que tous les flics surnomment « L’Usine ». En cette soirée de réveillon de l’année 1979, un inspecteur du Groupe stupéfiants interroge Bugsy, dealer connu des services, à propos d’une photo représentant une jeune femme. Le dealer ne dira rien, sinon qu’il faut « demander à Schneider » et le flic le laissera partir, omettant de le fouiller au corps, une erreur de débutant. Schneider est le chef du Groupe criminel. Flanqué de son adjoint Charles Catala, il sillonne la ville en voiture tel un fantôme. Deux événements vont faire basculer son existence : une enquête trouble et complexe sur l’attaque à main armée dont a été victime l’un de ses collègues et une rencontre en forme de coup de foudre ; après Cheroquee la vie ne sera plus jamais la même pour Schneider… »

Pour ce redémarrage, Pagan nous ressort l’inspecteur Schneider un héros de deux de ses romans. Il me semble bien qu’il s’agit d’un prequel mais ayant lu les autres romans de la série, il y a fort longtemps, et n’ayant pas été franchement ébloui de manière réellement durable, à l’époque, par le personnage, il ne m’a pas été très compliqué de retourner dans ce climat très particulièrement sombre cher à l’auteur, autour du héros et de son enquête.

« Profil perdu » est un polar, un vrai, procédurier, dans l’enfer d’un commissariat au milieu des flics qui se supportent, supportent leurs collègues, supportent leurs conditions de travail avec son cocktail de violence, de misère humaine, et de malheur et commandés à la brigade criminelle par Schneider, flic incorruptible, terriblement seul et implacable, une version flic de papier du personnage du samouraï de Melville interprété par Delon dans les années 60 et le côté Bayard sans peur et sans reproche de l’homme pourra un peu énerver certains lecteurs… ou pas. Le roman est situé dans une ville de l’Est de la France en 1979, dans la France de Giscard où  on écoute du Chris Isaak, bien avant que celui-ci ait commencé à produire discographiquement… mais sinon l’époque est bien rendue.

Le roman raconte avant tout l’enquête sur le meurtre d’un flic, crime qui prévoit la guillotine au coupable à l’époque et le déroulement est très réussi, avec moult investigations et sans réels coups d’éclat hollywoodiens dans une atmosphère très sombre atténuée par la rencontre entre Schneider et Cheroquee dans ce qui ressemble à un  coup de foudre.

Retour gagnant donc pour un Hugues Pagan qui maîtrise son art et dont la connaissance parfaite des milieux policiers permet une plongée très enrichissante dans l’univers des commissariats de police de la fin des années 70 tout en montrant les tourments de son héros dans un roman prenant.

Vintage et sobre.

Wollanup.

SOUS TIBÈRE de Nick Tosches chez Albin Michel

Traduction : Héloïse Esquié.

Nick Tosches, journaliste rock et biographe de talent est devenu un écrivain culte qualifié de dernier écrivain hors-la-loi et on comprend pourquoi après la lecture de ce « Sous Tibère » jubilatoire et iconoclaste.

« Dans un recoin des archives secrètes de la bibliothèque vaticane, Nick Tosches découvre un codex vieux de deux mille ans qui relate les mémoires d’un aristocrate romain : Gaius Fulvius Falconius.

Orateur de talent chargé d’écrire les discours de l’empereur Tibère, il tombe un jour en disgrâce et doit s’exiler en Judée. Il y fait la connaissance d’un jeune vagabond juif sans foi ni loi, obsédé par l’argent et le sexe, qui le fascine littéralement. Lui vient alors une idée : faire passer ce jeune homme au charisme indéniable pour le Messie tant attendu… »

Le manuscrit de Gaius s’adresse à son petit-fils, il veut avant de mourir lui faire part de sa vie et le mettre en garde contre tous les prophètes qui distillent l’espoir d’une vie meilleure dans l’au-delà pour mieux asservir les pauvres et les malheureux. Et il sait de quoi il parle…

Gaius, fin lettré, rédigeait pour Tibère les discours destinés à faire passer toutes les pilules au sein du peuple qu’il dépouillait allègrement, raconte comment, après sa disgrâce, il a monté avec un certain Jésus, une arnaque monstrueuse au Messie et Nick Tosches nous embarque dans une grande aventure où se mêlent humour et érudition.

Jésus, petite frappe aux yeux d’ange est bien coaché par Gaius, rhétoricien aguerri et doué, vieux routard de la manipulation des foules. Tous deux vont jouer sans scrupule sur le besoin d’espoir de l’humanité pour s’enrichir. Ils enflamment les foules par des discours habiles, imagés et poétiques mais aussi mystérieux. Ils cultivent l’ambivalence, Jésus ne se prétend jamais Messie même s’ils font tout pour que les gens le pensent et prennent soin de ne heurter ni Rome ni les autorités religieuses de Judée qui ne rigolent pas. Nick Tosches plante également avec talent et érudition le contexte historique de cette histoire : la vie à Rome, la folie qui gagne Tibère, sa retraite à Capri, les autorités juives qui s’arrangent de l’occupation romaine tant qu’elles gardent la mainmise sur le peuple…

Nick Tosches nous ressert la vie de Jésus cuisinée à sa sauce mais fidèle à ce qu’on en dit, enfin pour ce qu’en connaît une mécréante qui n’est jamais allée au catéchisme… Tout est cohérent, je dirais même plus, tout s’explique ! Ils n’hésitent devant aucun artifice pour réussir des miracles hors norme : utiliser la lumière du soleil couchant pour mettre en scène une apparition de Jésus ou des accessoires de prestidigitation, droguer tout un auditoire… Le tout dans un style drôle et vivant et c’est franchement réjouissant.

Mais le fond de l’histoire est noir : Jésus et Gaius sont de fins psychologues, grands connaisseurs de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus fragile, il faut bien les connaître pour répondre exactement aux attentes des malheureux. Adepte du « Connais-toi toi-même » qu’il attribue à Thalès, Gaius initie Jésus à la philosophie. Tous deux athées et conscients de la dictature qu’impose une religion, ils recherchent le paradis sur terre, le seul qu’on n’aura jamais. Tout en les arnaquant en beauté, Jésus a parfois pitié de ses pigeons et ne peut s’empêcher de leur fournir des clés pour les libérer des carcans que la religion impose tout en étant assez abscons pour ne pas s’attirer d’ennuis. Nick Tosches plonge dans les recoins les plus profonds, les plus obscurs de l’esprit humain où la stupéfaction, la peur face à la mort sont parfois si fortes que le courage manque pour les affronter et qu’on se tourne alors vers n’importe quel gogo qui nous promet la vie éternelle. La faille que toutes les religions exploitent…

Dans ce roman drôle et noir, pas de suspense pour la fin, on sait tous comment ça finit, la version officielle a atteint des sommets de popularité, et pourtant on suit avidement le comment, le pourquoi de cette histoire subversive que Nick Tosches mène de main de maître.

Un roman noir, drôle et brillant.

Raccoon.

CHOUCROUTE MAUDITE de Rita Falk / Mirobole éditions.

Traduction: Brigitte lethrosne / Nicole Patilloux.

Choucroute Maudite, une ode à la bonne bouffe – de la boustifaille, mais pas que…

« Bienvenue dans le village de Niederkaltenkirchen, en Bavière. Village natal où se retrouve le commissaire Franz Eberhofer pour des raisons de discipline.

Dans sa petite bourgade, le commissaire se la coule douce – des aires de vacances – jusqu’au jour où les membres d’une famille du village meurent dans des circonstances peu banales.

Enfin du travail pour le commissaire Franz Eberhofer. »

Grâce à Rita Falk, nous découvrons un peu de pays, la Bavière, et surtout la vie de ce village au nom difficilement prononçable lorsque nous ne manions pas l’allemand correctement. Ce village a des allures pittoresques, peu accueillant : couvert de neige et gris. Les habitants ressemblent aux personnages peints par Brueghel. En tout cas, ceux-ci semblent heureux de vivre ici. Pourquoi ne le seraient-ils pas ? La campagne, bien que souvent obscure pour les citadins, ne l’est pas pour d’autres ; c’est l’histoire d’apprivoiser les lieux. Dans Choucroute Maudite, les personnages y sont arrivés… et comment !

Choucroute Maudite fait penser à un film, version germanique, des frères Coen : Fargo plus exactement, avec des personnages pour le moins étranges. Franz Eberhofer est un flic aux abords un peu gauches – sa façon de raconter, de parler, est pour le moins spéciale. Evidemment, c’est un ressort d’écriture pour que le personnage soit attachant. Et qu’est-ce qu’on se bidonne en sa compagnie ! Les anecdotes, ses histoires de cœur, ses virées au bar « Chez wolfi »… tout est génial ! Même son chien, Louis II, fait du boudin lorsqu’il n’a pas le droit à sa promenade. Avez-vous déjà vu un chien jouer au grand blessé lorsqu’il n’a pas ce qu’il veut ?

Et que dire de la mémé ? Vieillarde, sourde comme un pot, qui ne mâche pas ses mots, toujours en quête des super-réductions chez Aldi et balance des coups de pieds dans les tibias pour montrer son mécontentement. Et surtout grande cuisinière, qui titille vos papilles tout le long du roman. Avec la peau du ventre bien repue et tendue, l’enquête sera, à coup sûr, une réussite !

Car parlons-en de l’enquête. L’intrigue est classique mais bien trouvée, avec un lot de rebondissements tous aussi originaux les uns que les autres. Mourir écrasé sous un container n’est pas banal. D’ailleurs, c’est cet évènement qui lancera le commissaire dans une enquête effrénée, où sa hiérarchie ne cessera de la prendre pour une buse. A la campagne, rien ne se passe sans que tout le monde le sache !

N’oubliez pas : si un jour vous entendez les Beatles jouer un peu trop fort sur la platine, ne vous étonnez pas de voir Eberhofer tirer sur le disque avec son arme de service !

En un mot : GENIAL !

Bison d’or.

 

LA FEMME DU CHEF DE TRAIN de Ashley Hay / Mercure de France.

Traduction : Josette Chicheportiche (Australie)

Ashley Hay résidente de Brisbane, édite ce deuxième roman couronné par plusieurs prix en Australie mais c’est la première fois qu’elle est publiée en France

« En un instant, le bonheur paisible d’Ani Lachlan, entre un mari très amoureux et leur petite fille de dix ans, a volé en éclats. On est à Thirroul, une petite ville australienne au bord de la mer, en 1948. Mac, chef de train, est mort dans un accident sur les voies.

Parmi les voisins d’Ani, ils sont au moins deux frappés de plein fouet, eux aussi, par le malheur : Roy McKinnon, un jeune poète dévasté d’avoir dû tuer pendant la guerre en Europe, et le docteur Draper, qui ne peut oublier ce qu’il a découvert à la libération des camps de concentration.

Dans le cadre somptueux d’une nature superbe et bien sûr indifférente, chacun tente de reprendre le cours de sa vie. Un des deux hommes saura-t-il, pourra-t-il toucher le cœur d’Ani? Mais le désire-t-elle? »

Annika conserve une dignité « somptueuse » dans son deuil. Son isolement intérieur se mêle avec un froid réalisme de cet isolement à travers cette étendue paysagère de carte postale.

Le dédain irrémédiable de la nature n’a cure de la souffrance du manque et l’évolution des endeuillées ne peut que se rattacher à des souvenirs, à des lumières du passé. La gravitation d’Ani, tentant d’exister dans une acceptation conditionnée, autour de moteur qu’est sa fille, s’intercale deux hommes marqués par leur passé respectif récent.

Mais, et surtout, elle s’accroche à des rameaux matérialisés par le pouvoir des livres. Et c’est aussi, en partie, une ode à ce vecteur thérapeutique, à cette alternative de reconstruction. Ils seront par ailleurs les ponts, les liens entre ces trois adultes en  perte de repères nécessitant de nouveau de tracer une ligne vers l ‘avant.

La question, alternant régulièrement avec les souvenirs forts égrainés remémorant Mac, d’un hypothétique frémissement des sentiments envers ce docteur ou ce poète lacéré de meurtrissures sombres heurtant leur conscience.

L’écriture est fine, luxuriante, pointilliste dans cette palette chromatique, on a envie d’adhérer au propos mais, malgré de concrètes propensions stylistiques, l’ambiance sirupeuse générale ne m’a pas incliné à une sincère et profonde plongée. Mon esprit du moment ne m’aura pas  infléchi à cette fusion espérée.

L’écriture est bien présente, le fond un peu tendre à mes aspirations, mes attentes.

Chouchou.

 

 

 

DESERT HOME de James Anderson chez Belfond

Traduction : Jérôme Schmidt.

Originaire de la côte Nord du Pacifique, James Anderson est diplômé d’un master en écriture. Certains de ses écrits ont été publiés dans des revues mais il a longtemps été éditeur. « Desert home » est son premier roman publié. C’est un roman noir et magnifique dont le décor est une route que James Anderson connaît bien puisqu’il partage son temps entre l’Oregon et la région des « four corners ».

« La route 117 coupe le désert de l’Utah.

Le long de cette route, il n’y a rien. Ou si peu. De la poussière à perte de vue, un resto fermé depuis des lustres, quelques maisons témoins d’un vague projet immobilier suspendu pour l’éternité. Et là, dans cette immense solitude, des âmes perdues qui ont fui le monde : les frères Lacey, criminels prêts à tout pour sauver leur peau ; Walt, vieux solitaire dévoré par les remords, qui ne veut plus voir personne et se cloître dans son diner ; John, pécheur repenti, qui traîne chaque été une croix grande comme lui pour échapper à la tentation…

La route 117, Ben la connaît par coeur, lui qui la sillonne toute l’année au volant de son camion.

Et puis, un jour, une apparition. Une jeune femme, belle, étrange, qui joue d’un violoncelle sans cordes. Elle s’appelle Claire, elle est en fuite et Ben est irrésistiblement attiré. »

Tout se passe le long de cette route 117 que Ben Jones emprunte tous les jours pour effectuer ses livraisons à ceux qui y vivent : des êtres cabossés, qui pansent leurs plaies, expient leurs fautes ou tout simplement se planquent. Ce coin de désert aride, hostile est vraiment hors du monde : aucun réseau, aucun signal radio, rien ne passe, même pas le facteur, une sorte de triangle des Bermudes d’où il est facile de disparaître au sens figuré comme au sens propre car l’espérance de vie dans ces conditions extrêmes est courte. James Anderson décrit ce paysage lunaire dans un style magnifique, on étouffe de chaleur, on voit la poussière et surtout la lumière du désert, magique.

Dans cet univers, Ben, le narrateur, est bien plus qu’un livreur. Il connaît tout le monde, il sait que tous ont de bonnes raison d’avoir choisi et accepté l’isolement, que les questions ne sont pas les bienvenues et il a dompté sa curiosité. Il porte sur lui-même et le monde un regard lucide  assez désespéré mais non dénué d’humour et avec une empathie extraordinaire. Il comprend la solitude, le malheur, la souffrance, il connaît, il ne se permet pas de juger. C’est un personnage fort, profondément humain qu’on aime tout de suite. Cette vie lui convient, il y a trouvé la paix à défaut du bonheur, mais elle est en train de déraper, il est au bord de la faillite et sa rencontre avec Claire va tout faire voler en éclats.

James Anderson mêle ses histoires avec un grand talent, des histoires d’amour belles et tragiques, des histoires de trahison, de vengeance, de meurtre. Tous les personnages sont sublimes, paumés, désespérés, un peu barjots ou simplement malchanceux. Le désert les a dépouillés de toute vanité, ils ont renoncé au rêve américain de réussite et James Anderson plonge ainsi au plus profond de l’humanité de chacun avec tout ce qu’elle peut comporter de violence, de noirceur mais aussi d’amour et de rédemption.

Tous ces destins humains réunis créent une atmosphère noire, envoûtante et poétique : on partage une « air cigarette » sur le bord de la route, on joue du violoncelle sans corde, on va jusqu’au bout de la route… autant de scènes étranges et magnifiques que je n’évoquerai pas plus pour ne rien dire de l’histoire. Car il y a en plus le récit principal, le mystère de la présence de Claire qui n’est pas là par hasard bien sûr !

Un premier roman aux allures de chef-d’œuvre !

Raccoon.

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