Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

PATRIA de Fernando Aramburu / Actes Sud.

Traduction: Claude Bleton.

Presque à la fin du roman, les deux enfants devenus grands du Txato assassiné par l’ETA il y a quelques années assistent à la conférence d’un juge-écrivain. Il est fort possible que les propos de cet auteur de fiction qui évoquent son travail sur le conflit soient ceux de Fernado Aramburu. Il explique qu’il a cherché uniquement et sans pathos à décrire les souffrances des victimes de l’ETA. Il n’y a donc aucune place pour un quelconque romantisme révolutionnaire dans Patria. Le constat est implacable : les 800 morts de ce conflit n’ont aucune justification possible.

Cette fresque historique qui se déroule en grande partie dans une bourgade montagnarde du pays Basque retrace la vie de deux familles qui se déchirent durant ces années de conflits jusqu’à ce que l’ETA rende les armes. Le roman avance deux pas en avant et un pas en arrière. Il y a la pression du village, les menaces sur le Txato, chef d’une entreprise de transport, son inévitable assassinat, jusqu’à l’arrestation du commando. Puis, il y a les nombreux flashbacks sur le passé qui vont permette de mieux comprendre ce qui s’est joué à chaque instant. On suit chaque membre des deux familles dans leurs difficultés à vivre au quotidien dans cet environnement impossible avant et après l’assassinat du Txato qui fige toutes les relations sociales. Tous les personnages sont bien campés.

Dans la conférence du juge écrivain que j’évoquais au début de cette chronique, un des protagonistes se demande quel sens il y a à écrire un roman ou à réaliser un film sur un tel sujet. L’art ne peut rien changer au cours de l’histoire. Les très belles pages de ce pavé permettent pourtant de comprendre le processus qui a conduit à cet impensable, à cette folie meurtrière. La pression qui s’exerce sur l’ensemble des acteurs du conflit est très très bien décrite.

Suivez le retour de Bittori, la femme du Txato dans ce village après la fin des hostilités, le courage de celle-ci qui part souvent sous la pluie parler à voix haute sur la tombe de son mari. Elle a une obsession qui est la seule qui vaille pour terminer un tel conflit et si vous lisez ce roman jusqu’au bout, vous saurez si elle arrive à ses fins. Il ne vous restera alors plus qu’à pleurer.

BST.

DIEU NE TUE PERSONNE EN HAITI de Mischa Berlinski / Albin Michel

Traduction: Renaud Morin.

« Jérémie, « la Cité des poètes », est une petite ville d’Haïti qui semble coupée du monde faute de routes praticables. C’est là, face à une mer de carte postale, qu’atterrit l’Américain Terry White, ancien shérif de Floride, après avoir accepté un poste aux Nations unies. Rapidement happé par la vie locale et ses intrigues politiques, il se lie d’amitié avec Johel Célestin, un jeune juge respecté de tous, qu’il convainc de se présenter aux élections afin de renverser le redoutable sénateur Maxime Bayard, un homme aussi charismatique que corrompu. Mais le charme mystérieux de Nadia, la femme du juge, va en décider autrement, alors que le terrible séisme de 2010 s’apprête à dévaster l’île… »

Que ce soit « Underground USA » de Ellroy , « Tonton Clarinette » de Nick Stone ou encore « La femme qui avait perdu son âme » de Bob Shacochis, les romans récents se situant en Haïti sentent le soufre, couvent de l’étrange et explorent des territoires très incertains où se profile l’ombre inquiétante des pratiques vaudous. Haïti, première nation caribéenne à se délivrer du joug colonialiste, devenue la honte de tous ces peuples esclaves de la Caraïbe par son histoire catastrophique et son bilan cataclysmique, très loin de l’exemple que voulaient montrer les libérateurs d’autrefois. Ce marasme, ce chaos, né de l’incompétence et de la malhonnêteté des différents pouvoirs qui s’y sont succédés et des ingérences multiples des Ricains et des Français fait mal à voir. Naître en Haïti est sûrement aujourd’hui une des pires saloperies qui peut arriver à un enfant.

Misha Berlinski qui avait déjà écrit «le crime de Martiya Van Der Lun », finaliste du national book award, il y a quelques années, a séjourné en Haïti de 2007 à 2011 avec son épouse qui travaillait pour les Nations Unies dans une unité de maintien de paix telle que celle décrite dans le roman. Par son observation pointu du pays, de ses gens, de ses mentalités, de ses politiques, il a pu se faire une idée précise de Haïti tout en s’enrichissant d’histoires locales et d’anecdotes vécues ou racontées par les Haïtiens. Bref, ici point de néocolonialisme littéraire comme certains auteurs se plaisent à le faire en repérant tout ce qui est étrange, dépaysant ou susceptible de plaire lors d’un séjour pour, dès leur retour, en faire un roman exotique pour citadins pâlots et avides d’ailleurs moins monotones .

« Haïti était un pays divisé entre descendants de propriétaires d’esclaves et descendants d’esclaves, entre France et Afrique, français et créole, catholiques et vaudouisants, peaux claires et peaux foncées, urbains et ruraux, une poignée de très riches et une vaste majorité de très pauvres. »

L’intrigue se joue dans le sud-ouest de l’île, à Jérémie, ville de 40 000 habitants oubliée par les instances gouvernementales, laissée dans l’isolement de manière délibérée afin que le sénateur local puisse continuer ses affaires de transferts de narcotiques vers les USA et l’Europe et coupée de communications depuis la terrible époque de Baby Doc Duvalier et de ses tontons macoutes pour des suspicions d’activités révolutionnaires. De l’électricité, trois ou quatre fois dans l’année et pour seulement quelques heures en soirée, ville côtière où on mange du poisson en boîte péruvien, région agricole de l’île où on meurt de faim et pas une seule route pour rejoindre Port-au- Prince.

De la rencontre puis l’amitié entre Terry White le flic ricain en mission en Haïti pour regonfler ses finances (lucratives missions de l’ONU) et Johel Célestin juge haïtien, va naître ce projet  de route financée par le Canada et qui permettrait de mettre un terme à l’isolement, à l’autarcie forcée. L’union de leurs forces doit pouvoir leur permettre de vaincre mais c’est sans compter avec la passion soudaine de Terry pour l’épouse du juge, personne particulièrement énigmatique au passé très lourd. A deux heures d’avion de Miami, on se bat pour une route, pour un peu d’électricité, pour un dentiste, un médecin, pour un minimum vital qui n’est pas assuré, qui n’est pas accordé pour ne pas nuire aux intérêts de plus pourris.

« Dieu ne tue personne en Haïti » est un très recommandable roman politique montrant Haïti dans sa misère, sa corruption, son épuisement mais aussi les dernières énergies vives, les derniers  fugitifs espoirs d’un monde un peu moins dégueulasse. La plume experte de Berlinski montre et démontre, expose, décortique, explique, analyse en intégrant dans son propos de judicieux compléments historiques, géographiques, politiques, sociologiques voire folkloriques, toujours à bon escient et au bon moment avec la grande préoccupation de justesse  mais sans jamais oublier les aspects bouffons de la politique des Nations Unies, de l’aide dite humanitaire internationale, dans une période électorale particulièrement propice aux débordements de toutes sortes, violents, tordus comme singuliers, pointant plus d’une fois ce simulacre de démocratie, cette supercherie orchestrée depuis des décennies par le pouvoir et les puissants.

Au sein d’une galerie de personnages particulièrement bien dépeints, sans manichéisme, Berlinski glisse la dramatique qui va se jouer entre les deux hommes et l’iconique Nadia dont la personnalité, la volonté resteront, pour moi, finalement aussi mystérieuses que pour eux. Cette « idylle »,  bien qu’essentielle au déroulement de l’histoire, m’a paru moins au diapason, moins au zénith que le reste du roman. Misha berlinski, propose souvent un beau et respectueux regard pudique, discret, distancié des situations, faisant vivre pleinement son texte en multipliant les canaux d’information, variant les émetteurs, proposant des pistes plus ou moins crédibles, de la belle ouvrage digne des plus grands…

Portrait particulièrement fouillé et souvent tendre de Haïti et des Haïtiens , « Dieu ne tue personne en Haïti » s’inscrit pleinement en plaidoyer d’un pays damné de la Terre au sein d’une intrigue politique originale racontée avec beaucoup de talent mais aussi de retenue, de pudeur.

Éclairant.

Wollanup.

 

 

TOUT CELA JE TE LE DONNERAI de Dolores Redondo / Fleuve.

Traduction: Judith Vernant

Dolores Redondo nous avait précédemment embarqués dans sa trilogie du Batzan aux confins du Pays Basque espagnol. Là, elle nous enjoint à la suivre en pays de Galice situé au Nord-Ouest de l’état ibérique à la frontière lusitanienne, non loin de Saint Jacques de Compostelle. Car la Galice présente une histoire monarchique, noble par l’entité représentée par le royaume suève, ce qui aura son importance dans le présent récit. C’est avec délectation que l’on retrouve l’écriture de cet auteur capable d’aimanter notre esprit dans un ouvrage consistant.

«Interrompu un matin dans l’écriture de son prochain roman, Manuel Ortigosa, auteur à succès, trouve deux policiers à sa porte.Cela aurait pu n’être qu’un banal et triste accident – une voiture qui, au petit jour, quitte la route de façon inexpliquée. Mais la mort de Alvaro Muniz de Davila, est le mari de Manuel et le chef d’une prestigieuse dynastie patricienne de Galice. Dans ce bout du monde aussi sublime qu’archaïque commence alors pour Manuel un chemin de croix, au fil duquel il découvre qu’Alvaro n’était pas celui qu’il croyait.Accompagnée par un garde civil à la retraite et par un ami d’enfance du défunt, il plonge dans les arcanes d’une aristocratie où la cupidité le dispute à l’arrogance.Il lui faudra toute sa ténacité pour affronter des secrets impunis, pour lutter contre ses propres démons, et apprendre qu’un rire d’enfant peut mener à la vérité aussi sûrement que l’amour. »

L’auteur à succès, pilier porteur du roman, voit son existence lacérée par une terrible nouvelle qui infléchira celle-ci. Il devra, alors, revêtir d’autres habits, se forger une culture appropriée afin de s’incarner dans le personnage qui tentera de faire la lumière sur cette tragédie. Entrer dans les secrets, dans une vie parallèle, dans les arcanes d’une société opaque, le fait se pencher dangereusement sur les lèvres d’un précipices. Les coups sont profonds et rudes néanmoins il trouvera des alliés insoupçonnés. Sur le fil du rasoir, certes, mais il affronte, il combat, il s’affirme! Des ressources il en perçoit et trouve, ou retrouve, des repères pour évoluer dans sa quête salvatrice.

Dolores Redondo assigne de sa patte, de sa sensibilité littéraire et humaine son roman lui permettant, par là même, de découvrir une région par ses us et coutumes. Elle prend le temps de poser ses personnages et de les inclure dans un contexte cohérent. Elle nous hameçonne sans tirer brusquement sur le fil, en apposant une tension crédible régulière tout en s’autorisant des plages d’inspiration vitale en lien avec l’adaptation de Manuel à son environnement. Contrairement à sa trilogie, elle s’appuie sur des ressorts manichéens bien que le trouble, le doute et l’opacité nimbent l’ensemble. Sous sa coupe, lecteur on en devient inquisiteur et cherchons avec discernement, inflexibilité la voie éclairée.

Grand écrivain qui, à nouveau, réussit un coup magistral de justesse, d’intérêt, dans cette communauté!

Chouchou.

JACQUI de Peter Loughran / Tusitala.

Traduction: Jean-Paul Gratias

« Je ne m’étais pas si mal conduit envers elle d’ailleurs. Oui, je l’avais tuée, mais on doit tous mourir un jour. C’est inévitable. Je ne lui avais rien fait qui ne lui serait pas arrivé un jour ou l’autre, de toute façon. »

Peter Loughran n’avait qu’un seul roman à son actif en France, le culte “London Express” sorti à la Série Noire en 1967 et qui fut au cœur d’une polémique autour de la paternité de l’oeuvre, certains pensant que c’était l’éditeur Pierre Duhamel qui l’avait lui-même écrit sous pseudonyme. Auteur bien mystérieux, Loughran, a depuis complètement disparu de la circulation, personne ne sait ce qu’est devenu cet auteur né en 1938 à Liverpool. On peut d’ailleurs lui trouver une certaine ressemblance avec un dénommé John Lennon, autre figure liverpuldienne célèbre au destin tragique.

“Jacqui” est un roman de 1984 exhumé par les éditions Tusitala comme tant de bons romans sortis avec une trop grande parcimonie par cet éditeur. Nyctalopes étant actuellement victime d’attaques sur notre objectivité de la part de médiocres jaloux et d’aigris séniles, d’abord merci à ses pauvres bouffons, clodos du web, parce que bien plus que la calomnie, c’est l’indifférence des lecteurs qui plombe un blog et donc, par ailleurs , plus aucune raison de se priver pour faire des éloges sans ambiguïtés aux maisons d’édition qui nous font vraiment kiffer. Et Tusitala, pour les amateurs de Noir, très loin du mainstream imposé et abondamment encensé, c’est vraiment, à chaque fois, du premier choix. Bon, c’est vrai que parfois, la lecture pique un peu, cogne gravement, ébranle, dérange, tout est histoire de tolérance à l’horreur racontée dans ces tranches de vie de familles foutraques ricaines ou britanniques comme dans “Jacqui”.

Jacqui, c’est la petite copine du narrateur, chauffeur de taxi londonien, cockney réac de base, râleur, moralisateur, profondément misogyne, et prototype de l’ Anglais moyen des années 80 voulant créer une famille heureuse avec enfants jouant le soir dans le jardin sous le regard attendri et attentif  de leur mère, tous attendant le retour du taxi héros.

Le narrateur a mis Jaqui enceinte et peu importe qu’elle soit en train d’entamer comme sa grand-mère, sa mère et sa soeur une carrière de prostituée, il l’épousera et la fera retrouver le droit chemin de la vie par son exemple et les leçons qu’il lui prodiguera. Mais la môme a dix huit ans, n’en a rien à foutre de son mec, de sa maternité, veut vivre sa vie et surtout baiser comme bon lui semble et le plus souvent possible de manière rémunérée ou pas. Notre héros est un peu à l’ouest et bien sûr, il va finir par tuer Jaqui et on le sait dès l’entame car le roman commence par un cours magistral mais didactiquement pointu sur les différentes manières de se débarrasser d’un corps… à hurler de rire, un pur moment de rock n’ roll, du noir qui tache durablement.

Dans une première partie, le narrateur nous raconte et c’est souvent hilarant son histoire avec Jacqui jusqu’à ce qu’il l’étrangle. Doté d’une morale proche de la nôtre et parfois ses discours font mouche, notre taxi est néanmoins différent, s’offusque de choses insignifiantes et accommode d’épisodes particulièrement humiliants créant des passages vraiment hilarants.

Dans une deuxième partie du roman qu’il est préférable de lire loin des repas, nous suivons la quête du héros pour se débarrasser du corps de Jacqui et de celui du fœtus … et là, c’est quand même, sans être franchement gore dans les descriptions, suffisamment duraille pour légitiment épouvanter les lecteurs les plus fragiles ou les moins habitués à ce genre de romans aux outrages à outrance.

“Jacqui”, par son humour noir, par sa vision d’un mec qui passe d’un état de folie latent à un explosion de démence, est un roman qu’on ne mettra pas entre toutes les mains mais qui offre un très, très grand moment de lecture, un vrai, au lecteur averti.

Pépite!

Wollanup.

ARRÊTEZ MOI LA d’ Annabelle Lena et Philippe Paternolli / Editions du Caïman.

Alors que notre Tour de France continue en compagnie des éditions du Caïman, nous faisons halte en région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Et, plus précisément, en Provence, sur la montagne Sainte-Victoire. Nous aurons pour guides les auteurs Annabelle Léna et Philippe Paternolli, qui nous feront découvrir ces lieux à travers leur roman : Arrêtez-moi là.

Informaticien de génie, Gilles Redon se rend à Paris signer avec un géant de la Silicon Valley le contrat de sa vie. Alors que son TGV entre en gare, un voleur l’agresse et le détrousse de son précieux projet. La vie de Gilles bascule. Le choc. Il se réfugie sur le massif de la montagne Sainte-Victoire. L’enquête sur sa disparition dévoile que rien n’est aussi simple qu’il n’y paraît. L’agression ne semble pas fortuite. Gilles n’est pas non plus une victime innocente…

Arrêtez-moi là est un roman écrit à quatre mains. Et si certains craignent que ce genre d’exercices se ressent dans la production finale, je ne peux que les rassurer en affirmant que le résultat est largement réussi ! Deux auteurs qui ne font qu’un. L’écriture est homogène – on sent qu’il y a eu un véritable travail de réécriture, que les auteurs ont accordé leurs violons pour que le texte soit fluide et réussi.

L’histoire repose sur le personnage de Gilles, informaticien et créateur d’un logiciel de réalité virtuelle. L’intrigue est simple, car il s’agit d’une enquête. Gilles disparaît, donc la police part à sa recherche. Les raisons de cette disparition sont toutes aussi triviales. Bien évidemment, ce méli mélo est bien mené et loin d’être inintéressant. Certain diront que l’enquête met trop de temps à être résolue, que les auteurs se perdent dans des descriptions très longues d’environnements et de personnages, cela pénalisant le rythme et le suspense. Au contraire, j’ai la conviction que ces « lenteurs » sont voulues et servent à merveille le propos de ce roman.

Il faut dépasser le fait divers et se concentrer sur le profil des personnages, ainsi que les descriptions faites de la Provence et, plus particulièrement, de la montagne Sainte Victoire – une montagne que l’Homme, orgueilleux, pense avoir réussi à dompter. Au contraire, si la montagne est belle, elle est tout aussi hostile.

Gilles la connait, mais pas aussi bien qu’il le pense. Si elle fait « amie » avec lui, elle peut soudainement se retourner contre lui, ce que nous verrons à maintes reprises.

La noirceur des personnages est flagrante. Sympathiques en apparence, tous se révèlent finalement être mauvais par nature. Si ce n’est pas pour finir par ressembler à des animaux. Gilles en est le parfait exemple, mais ce serait réducteur de ne pas s’apercevoir que ses amis, Franck ou encore Samson ne le sont pas aussi. L’un pour l’appât du gain, l’autre pour conquérir une femme, Estelle.

Arrêtez-moi là est un roman où la nature, sous toutes ses formes, est le personnage principal. Il montre que l’Homme est et reste un animal doué d’intelligence, certes, mais peut se montrer tout aussi bestial. Bref, Arrêtez-moi là est un beau roman qui amène à la réflexion sur notre condition d’humain. Et si vous avez aimé Trois saisons d’orage de Cécile Coulon, ce roman y ressemble et ne pourra que vous plaire !

Bison d’or

PASSAGE DES OMBRES d’ Arnaldur Indridason / Métailié noir.

Traduction: Eric Boury.

Avec “Passage des ombres”, l’écrivain Arnaldur Indridason termine de  belle manière une trilogie des ombres consacrée à l’Islande pendant l’occupation des troupes britanniques et américaines pendant la seconde guerre mondiale. Ce cycle met en vedette deux enquêteurs Flovent et Thorston finalement assez quelconques dans le premier opus et beaucoup plus attachants dans ce final. Il est à noter qu’il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lu les deux précédents romans pour apprécier pleinement celui-ci qui s’avère, ma foi, d’un bon niveau.

“Un vieil homme solitaire est retrouvé mort dans son lit. Il semble avoir été étouffé sous son oreiller. Dans ses tiroirs, des coupures de presse sur la découverte du corps d’une jeune couturière dans le passage des Ombres en 1944, pendant l’occupation américaine.
Pourquoi cet ancien crime refait-il surface après tout ce temps ? La police a-t-elle arrêté un innocent ?
Soixante ans plus tard, l’ex-inspecteur Konrad décide de mener une double enquête. Jumeau littéraire d’Erlendur, il a grandi en ville, dans ce quartier des Ombres si mal famé, avec un père escroc, vraie brute et faux spirite. Il découvre que l’Islande de la « situation » n’est pas tendre avec les jeunes filles, trompées, abusées, abandonnées, à qui on souffle parfois, une fois l’affaire consommée, « tu diras que c’était les elfes ».”

Bien sûr, pour apprécier Indridason, il faut s’intéresser un tant soit peu à l’Islande, île pas franchement rock n’roll sous la plume de l’auteur islandais, et aimer les polars d’investigation aux enquêtes précises, minutieuses, lentes et basées essentiellement sur les témoignages de personnes âgées voire très âgées mémoires de meurtres non élucidés très anciens, les « cold cases ».

Indridason est un grand auteur de polars, c’est une évidence, mais qui produit beaucoup et parfois la construction peut fatiguer ou plutôt lasser tant la machine ronronne en mettant bien (trop) en avant la fibre émotionnelle, la compassion, l’empathie pour les oubliés, les déshérités.

Dans la plupart de ses romans Indridason raconte, décrit les heurs et malheurs d’une minorité islandaise bafouée  ou marginale, et dans celui-ci, il montrera le choc de la rencontre des jeunes Islandaises avec les soldats ricains et plus particulièrement le triste destin de jeunes filles ayant rêvé de la lune, abusées, tuées ou disparues. Les premiers romans d’Indridason mettant en scène l’excellent flic Erlendur comme “la cité des jarres”, “la voix”, “la femme en vert” sont les plus convaincants et si la qualité d’écriture reste, les histoires du maître islandais ne sont plus toujours à tomber, reconnaissons donc la grande qualité de “Passage des ombres” qui séduira certainement les fans de la première heure et qui peut représenter une bonne entrée en matière pour les néophytes.

Rendez-nous Erlendur!

Wollanup.

 

FIOUL de Stéphane Grangier / Goater Noir.

 

Du raffinage des matières noires à la base des littératures de même couleur, on extrait des produits de viscosités diverses. Le contenu du gros baril (et la couleur d’icelui) de Stéphane Grangier, intitulé Fioul, ne prendra donc personne par surprise. Il s’agit là du deuxième roman de l’auteur, après Hollywood-Plomodiern paru chez Goater Noir en 2014, un road movie foutraque et West Coast, c’est-à-dire terminant en butée dans le Cap-Sizun finistérien (dont l’auteur est bien plus proche sentimentalement) au lieu que dans les canyons qui entourent la Cité des Anges. Quelques-uns des lecteurs de ce blog auront peut-être entendu parler de cette maison d’édition rennaise dont les Nyctalopes ont déjà chroniqué des romans (Thierry Paulin, Marek Corbel) ou un recueil collectif (Sandinista ! Hommage à The Clash), dans lequel Paulin, Corbel et Grangier se côtoient car, à Rennes, on écrit et on publie aussi en camaraderie.

Déjà manifesté dans Hollywood-Plomodiern, le plaisir de Stéphane Grangier à faire clapoter dans la même nappe bitumineuse les méandres de mecs cabossés par la vie, pas glorieux et même fumiers sur les bords, se réitère dans Fioul. S’additionnent, s’embrouillent et s’enfoncent, dans le roman, un auteur en panne d’inspiration et de force pour parcourir le prochain mètre (à moins qu’il ne s’arrose le moral de gnôle et de poudre), pas très heureux dans ses choix féminins, des bandits manchots (du bulbe) lancés à sa poursuite, réveillés d’une congélation barbouze par un coup de fil, des flics à problèmes qui remontent la piste sanglante et, loin au dessus, des pontes noirs salauds de la finance grise. D’une préfecture sur les bords de la Vilaine, nous carburerons jusqu’à un département du Var en prise avec des vilains, proches du FN.  Pour finir, il y aura une mare où les cloques de goudron éclateront et feront sombrer les losers de droit, sinon de destin. Il est d’ailleurs difficile d’étiqueter un roman qui mélange des éléments de polar, de thriller économique et de fibroscopie biographique.

Ecrit avec une langue crue, verte, Fioul est pourtant bien d’un noir hydrocarbure. Epais également car l’auteur est généreux, ce qui parfois fait naître l’idée d’un découennage de bon aloi. Au risque de nous faire perdre les saillies de l’auteur ou les épices de poésie sale dont il a le secret, capable par exemple de ressortir un doigt d’un rectum enrobé d’effluves « sylvestres ».

Un texte noir et visqueux qui se répand inexorablement. On fait confiance à l’étanchéité de sa combinaison ou on fait demi-tour.

Paotrsaout

MAMIE LUGER de Benoit Philippon/ Les Arènes / EquinoX .

Les similitudes sont réelles avec le long métrage de Claude Miller, “Garde À Vue” en 1981. Tout d’abord le contexte du face à face, qui plus est avec le profil du représentant de la loi, dans un huis-clos propice à une palpable tension dans des échanges où se jouent la destinée du mis en cause. Mais globalement, derrière une couverture caricaturale, grand guignolesque, les convergences en restent là car les deux êtres séparés par un bureau n’ont pas les mêmes attributs que dans le film, bien que les dialogues, l’écriture d’Audiard ne dépareillerait pas pour ce récit.

«Six heures du matin, Berthe, cent deux ans, canarde l’escouade de flics qui a pris d’assaut sa chaumière auvergnate. Huit heures, l’inspecteur Ventura entame la garde à vue la plus ahurissante de sa carrière. La grand-mère au Luger passe aux aveux et le récit de sa vie est un feu d’artifice. Il y est question de meurtriers en cavale, de veuve noire et de nazi enterré dans sa cave. Alors aveux, confession ou règlement de comptes ? Ventura ne sait pas à quel jeu de dupes joue la vieille édentée mais il sent qu’il va falloir creuser. Et pas qu’un peu. »

On est dans une fable à la Frédéric Dard, un conte burlesque situé non loin de St Flour dans le département du Cantal, les Salers paissent et se repaissent avec délectation autour du brouhaha distillé par Berthe. Berthe n’est plus centenaire, elle a dépassé cette barrière canonique et elle peut se targuer d’offrir son expérience, son recul, son bon sens sur ce que peut représenter la vie et sa morale. Elle nous fait sourire, voire rire mais je l’étouffe de crainte de passer pour un psychotique notoire en communauté, de part sa gouaille, son allant et ses réparties du tac au tac. En balayant son existence pavée de sombres heures, elle balaie par la même l’histoire d’un pays confronté à des démons, à une éthique parfois en toc.

Philippon aime ses personnages, j’en suis certain, il ne se contente pas de la gaudriole, salvatrice certes, mais par le support du ping-pong de la mise en examen il en extrait un substrat bien plus profond qu’il n’y paraît. La forme est là et la subtilité aussi afin de nous exposer des réflexions d’ordre politiques, sociétales ou philosophiques. En quelque sorte il exprime comme un syndrome de Stockholm inversé qui pousse à ce que le poil se dresse, à la difficulté à déglutir, à l’empathie non surjouée. Mamie Luger, quel surnom, vous le comprendrez apparaîtra au fur et à mesure du récit comme l’aïeule rêvée, pour certains, mais je l’ai eu… Elle est de ces femmes qui ont dû lutter seules, qui ont dû se forger une carapace au monde extérieur et aux attaques intérieures, qui ont dû s’affirmer pour que leurs pieds restent intacts, elle est le cri de révolte, la négation de la fatalité, la femme qui se lève et qui fait face. Saura t-elle vous retourner? Sans salmigondis, l’auteur nous ouvre des voies de la raison malgré des faits réprouvés par un code législatif ou populaire. Il est de ces ouvrages qui derrière la légèreté vous permettent la réflexion sans injonctions lestes.

Profondément humain!

Chouchou

PS: A l’écriture de ce billet, j’écoutais un titre Soul que je ressentais parfaitement correspondre au ton, à la parole de l’ouvrage mais étant introuvable sur la toile je vous en livre les références: Brother Bill « Wha’s Happ’nin » sur le label Numéro Group.

LES SERPENTS SONT-ILS NÉCESSAIRES de Brian De Palma et Susan Lehman / Rivages.

Traduction: Jean Esch.

Du 31 mai au 4 juillet, la Cinémathèque française présente une rétrospective du grand réalisateur de cinéma Brian De Palma au moment où sort son premier roman écrit à quatre mains avec sa collaboratrice, journaliste au NY Times Susan Lehman. La rétrospective est un événement que j’aimerais bien vivre tant De Palma n’a eu de cesse de hanter ma modeste vie adulte de cinéphile. De même, voir la couverture d’un roman griffé De Palma ne peut qu’appeler le fan, le faire rêver d’un scénario machiavélique orchestré par un grand maître du genre. Et sinon pour les Martiens, De Palma, c’est ça mais bien plus aussi, en toute subjectivité admirative.

Mais, en fouillant un peu sur le net aux USA, on parvient à en savoir un peu plus sur ce projet d’écriture, De Palma s’étant exprimé sur le roman dans une récente update de l’ouvrage “Brian De Palma : entretiens avec Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud”. Voici donc ce qu’il pense de son roman et du métier d’auteur qui ravira certainement toutes celles et ceux qui rament dans leur quotidien de romancier. Inutile de traduire, c’est suffisamment explicite. Infos trouvées sur un site américain.

“My partner Susan Lehman and I wrote a novel together you know? A political thriller, according to an idea I had for a scenario. I am very good at designing the plot and dialogues, it’s the characters, and all the rest has been written together [with four hands]. It was sent to one of my agents at ICM who didn’t know what to do with it. I think it’s very commercial material. And as I am in France, I thought maybe I could edit it in your country. I sent the manuscript to a friend in Paris who recommended an editor in France, we’ll see. As you get older, you always have ideas, but it’s more difficult to be able to mount them when you reach an age like mine. So it’s easier to make novels. Kazan knew that too.

Ecrire un roman est plus facile que de réaliser un film dit De Palma, mais écrire un roman digne de la signature célèbre apposée sur la couverture est-ce aussi aisé? Ce sera à vous d’en juger, d’apprécier à sa juste valeur le divin cadeau que font aux fans du réalisateur et à tous les lecteurs les éditions Rivages avec cette exclusivité mondiale. Que vous aimiez ou pas le présent, force est de reconnaître que l’éditeur aurait été bien bête de laisser passer ce manuscrit écrit par le réalisateur du “Dahlia Noir” d’un certain James Ellroy, présent depuis toujours dans le catalogue de Rivages.

“Barton Brock est le directeur de campagne de Joe Crump, qui a pour adversaire le sénateur Lee Rogers dans l’Ohio. Les choses se présentent mal pour Crump ; il est incapable de faire jeu égal avec le charismatique Rogers, redoutable débateur. Une seule solution : compromettre Rogers qui a un talon d’Achille. Bien que marié à une femme forte respectable, il ne peut s’empêcher de sauter sur tous les jupons qui passent à sa portée. Côté jupon, Brock a trouvé ce qu’il faut en la personne d’une blonde renversante nommée Elizabeth De Carlo, serveuse au McDo local. Quoi de plus simple que de séduire le sénateur Rogers et de prendre une petite photo qui sera diffusée dans tous les médias et sur tous les réseaux sociaux ? Brillant. Sauf qu’Elisabeth a plus d’un tour dans son sac…”

Au départ une idée de scénario, le roman se décline comme un thriller, genre cher à Brian De Palma. On y retrouve, bien sûr, des thèmes récurrents de son oeuvre le sexe, la politique et des meurtres. L’histoire démarre très vite et ne laisse aucun moment de répit ensuite mais perd un peu de sa cohérence à un moment. L’apparition de nombreux personnages qu’on retrouvera bien sûr dans le final installe une sorte de désordre et on a un peu du mal à savoir qui sont vraiment les personnages principaux du roman. Néanmoins, rapidement, Lee Rogers, le sénateur charmeur de l’Ohio, s’impose comme le grand “homme” de l’histoire. Chaud lapin cinquantenaire encore très bien de sa personne (imaginez le George Clooney d’ “Intolérable cruauté” de Joel Coen), Lee Rogers va comprendre que politique et histoires de cul ne font pas toujours bon ménage et que les frasques, même les plus anciennes, peuvent se payer de façon tout à fait abominable.

La filiation avec “ Blow out” est évidente et on découvre aussi, et c’était très prévisible, des clins d’ œil sympathiques, très appuyés, à son maître Alfred Hitchcock: le tournage d’une version française de “Vertigo” au pied de la tour Eiffel, “fenêtre sur cour”, et sûrement d’autres aussi que je n’ai pas su saisir attestant qu’on est bien dans l’univers de De Palma.

“Les serpents sont-ils nécessaires?”, ma foi, se lit sans déplaisir, fait son oeuvre de bonne série B et devrait trouver  un public pas uniquement cantonné aux aficionados. On est souvent déçu par les adaptations cinématographiques des romans qu’on a aimés mais, à l’opposé, cette histoire filmée par le magicien De Palma prendrait certainement une forme plus dramatique, plus originale dans sa construction et bien plus aboutie que le roman.

Wollanup.

Sortie le mercredi 16 mai.

 

 

L’ÉCRIVAIN PUBLIC de Dan Fesperman au Cherche midi

Traduction : Jean-Luc Piningre.

Dan Fesperman, auteur de polars et reporter de guerre américain, a couvert de nombreux conflits en Europe et au Proche-Orient. Il s’est inspiré de son expérience pour certains de ses romans dont trois seulement ont été publiés en France. « L’écrivain public », le premier publié par le Cherche midi, explore le New York du début de la seconde guerre mondiale et a été élu meilleur roman policier de l’année par le New York Times.

« 9 février 1942. Dès son arrivée à New York, Woodrow Cain, un jeune flic du sud des États-Unis, est accueilli par les flammes qui s’échappent du paquebot Normandie, en train de sombrer dans l’Hudson. C’est au bord de ce même fleuve que va le mener sa première enquête, après la découverte d’un cadavre sur les docks, tenus par la mafia. Là, il fait la connaissance d’un écrivain public, Danziger, obsédé par les migrants qui arrivent d’une Europe à feu et à sang, ces fantômes au passé déchiré et à l’avenir incertain. Celui-ci va orienter Cain vers Germantown, le quartier allemand, où, dans l’ombre, sévissent les sympathisants nazis. Alors que le pays marche vers la guerre, la ville est en proie à une paranoïa croissante. Et les meurtres continuent… »

Dan Fesperman nous plonge dans le New York de 1942, cette ville cosmopolite où le patriotisme et la méfiance voire la haine règnent. Les citoyens d’origine japonaise sont maltraités au vu et au su de tous depuis Pearl Harbor et l’incendie du Normandie, accident ou sabotage, provoque bien des suspicions et certains citoyens d’origine allemande vont se retrouver isolés sur Ellis Island. La guerre amène également des alliances contre nature entre des services officiels et la mafia qui règne sur les docks et le port et pendant ce temps, comme toujours, les riches, les puissants continuent de faire des affaires et c’est bien connu, l’argent n’a pas d’odeur… L’écriture de Dan Fesperman est juste, réaliste, documentée et on ressent parfaitement l’ambiance : l’effervescence des docks au petit matin, le danger dans les rues de Bowery où s’entassent les réfugiés les plus pauvres dans des hôtels crasseux, la corruption ordinaire des flics… et c’est passionnant.

On découvre ce New York de 1942 en même temps que Woodrow Cain qui débarque de son Sud natal suite à un drame qui lui a coûté son mariage. Dan Fesperman détourne certains codes du polar, notamment celui du flic alcoolique, il rompt avec les clichés et crée des personnages atypiques et attachants : Woodrow Cain, devenu flic après des études de lettres à cause de la crise de 29, qui arrive à New York pistonné par son beau-père, puissant avocat d’affaires et doit subir la méfiance de ses collègues et Danziger, écrivain public maîtrisant plusieurs langues dont l’allemand, qui lit et rédige les lettres de ses clients illettrés, témoin privilégié de l’horreur en cours en Europe, personnage mystérieux au courant de bien des secrets. Les personnages secondaires ne sont pas négligés : les collègues de Woodrow plus ou moins corrompus, sa fille et Berryl Blum, une femme étonnamment libre pour l’époque, tous sont crédibles et bien campés.

L’enquête de Woodrow Cain, accompagné et guidé par Danzinger qui connaît mieux les rouages et les dangers de la ville, l’entraîne dans le quartier allemand où se côtoient des réfugiés juifs et des sympathisants nazis, mélange étrange et explosif. Dan Fesperman maîtrise le suspense de main de maître et réussit brillamment à intégrer ses personnages, leur vie et leurs secrets dans l’enquête qui s’insère parfaitement dans la réalité historique de l’époque.

Un excellent polar new-yorkais sur des événements peu connus.

Raccoon

 

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