Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

QUE LE DIABLE SOIT AVEC NOUS de Ania Ahlborn / Denoël.

Traduction: Samuel Sfez

« Deer Valley, Oregon. Le jeune Jude Brighton a disparu depuis trois jours. Les autorités commencent à perdre espoir, et la thèse d’une fugue laisse progressivement la place à des hypothèses plus inquiétantes. Malgré son jeune âge, Steve Clark, le meilleur ami de Jude, est bien conscient de cela. Grand fan de séries policières, il sait que chaque minute qui passe est capitale. D’autant plus que ce drame n’est pas le premier à frapper Deer Valley. Un jeune garçon a été retrouvé mort dix ans plus tôt, son corps atrocement mutilé. Sans oublier tous ces animaux domestiques disparus sans laisser de trace…

Lorsque Jude réapparaît de façon tout à fait inattendue, tous pensent que la vie va reprendre son cours. Mais Steve se rend vite compte que quelque chose ne va pas. Et si le garçon qui était mystérieusement ressorti des bois n’était pas vraiment Jude? »

Dans la collection Sueurs Froides de la maison d’édition, nous avions eu l’an passé un ouvrage de Nick Cutter « Troupe 52 » qui présente des analogies, à me yeux, dans cette volonté de tension croissante et imprégnante. Ce n’est pas mon genre de prédilection,  je reste souvent insensible à l’étalage d’épouvante, d’ouvrages qui cherchent à nuire à votre quiétude nocturne. Mais à l’instar du livre cité en préambule, si la construction, l’écriture, et si surtout l’auteur façonne des personnages crédibles, en explorant leur psychologie, il s’impose à ma lecture malgré mes réticences de genre. Et, justement, l’auteur conserve le souci d’explorer avec patience, minutie, cohérence les personnalités des acteurs principaux.

La mélodie, la cadence, le rythme vont donc crescendo tout en s’attachant à conserver une crédibilité dans le cadre qu’elle se fixe; et non, donc, dans le fond de l’histoire qui n’est pas le propos motivant. Bien que, en continuant le parallèle avec « Troupe 52 », il ne présente pas les mêmes atouts, les mêmes atours dans une tension étirées menaçant de se rompre, on fait face à une noirceur n’autorisant pas la moindre once d’éclaircies. Les jeunes êtres sont éreintés, meurtris, lacérés dans leur chair et leur âme et souffrent, avant tout, de perdre l’innocence de leur enfance, abandonnés par le monde des adultes.

Ouvrage qui devrait véritablement contenter les amateurs du genre et ne pas rebuter, comme ce fut mon cas, dans les aptitudes de l’écrivain à conter avec foi sa fable cathartique.

Chouchou.

QUE LA GUERRE EST JOLIE de Christian Roux / Rivages.

« La ville de Larmon, située à une heure de Paris, est dirigée par un maire plein d’ambition qui a de grands projets immobiliers. Il veut convertir l’ancien quartier ouvrier où l’usine Vinaigrier faisait vivre toute une communauté, en un ensemble résidentiel haut de gamme. Mais les gens qui continuent d’habiter le quartier ne l’entendent pas de cette oreille. Pas plus que les artistes qui ont investi l’usine pour leurs performances et installations d’art contemporain. Alors la municipalité va recourir à des pratiques illégales pour faire déguerpir les habitants. Tout est bon : chantage, menace, incendies criminels… Meurtre. Mais pour cela, il faut des voyous, des bandits, des gens qui ne reculeront devant rien. » 

Pas de doute, on entre ici dans le dur, dans le social, dans le malaise urbain à la croisée des mondes politiques et dans l’univers du grand banditisme en col blanc mais aussi barbu bas du front ou encore racailles en baggy et casquettes criardes ricaines.  

 Ah Dieu ! que la guerre est jolie 
 Avec ses chants ses longs loisirs 

Dans un magnifique premier chapitre à la plume experte et talentueuse et auréolé d’une citation de Guillaume Apollinaire , Roux montre la poésie de bombardements nocturnes sur Bagdad et le supplice de rats enflammés par une main criminelle dans un immeuble abandonné. Le grand frisson, l’horreur palpable, le malaise naissant sans artifices, la description glaciale, sans états d’âme, la détermination, l’inhumanité. Tout est dit déjà dans cette intro d’un roman qui par la suite, pendant quelques pages, aura un cours plus anodin avant de remonter avec une explosion finale destructrice. 

Le roman, l’histoire, en apparence et en réalité, n’est pas très originale mais bénéficie d’un cadre contemporain, mettant en scène de nouveaux et importants acteurs de l’internationale du banditisme venus des Balkans ou de mosquées  salafistes de quartiers français. Si cette actualisation permet de bien dater le roman, de parfaitement l’ancrer dans le présent de certains quartiers du pays tout en laissant présager du futur, son originalité, sa richesse, sa force et son âme se situent plus dans ce traitement des magouilles si souvent décrites et contées mais montrées ici avec le sceau de l’authenticité du vécu, du témoignage livré avec sincérité et souvent avec une certaine empathie tangible. 

La plume de Christian Roux  sonne juste, authentique, et j’ai très souvent adhéré à de petites  remarques anodines  mais tellement justes. Les personnages, les principaux mais aussi tous les autres sont particulièrement bien peints, permettant de comprendre leur personnalité, leur parcours, leurs idéaux comme leurs combats menés comme perdus. Le propos est humain mais ne se veut pas humaniste. Christian Roux ne juge pas les options, les comportements même si tout acte d’écrire, par ses choix narratifs, inclut sa part de subjectivité. 

Parsemant son propos de souvenirs de guerre d’un photographe, l’auteur ose un parallèle surprenant entre la réalité de la guerre en Irak et Syrie et la situation de Larmon. Et si la comparaison parait  initialement particulièrement osée, le talent de persuasion de l’auteur, avec cette impression de détachement qui marque les pages, arrive à nous convaincre, nous persuader que la destruction de l’usine Vinaigrier contribue à l’effacement de l’histoire de gens, gomme l’histoire d’un quartier ouvrier, bafoue la mémoire collective tout comme des bombardements en Irak, et qu’ici aussi, la mort frappera aveuglément emportant des vies anonymes et surtout innocentes. 

Noir brillant! 

Wollanup. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA CONTRE-NATURE DES CHOSES DE Tony Burgess / Actes Sud.

Traduction: Hélène Frappat.

Avouons qu’en matière de littérature apocalyptique ou post-apocalyptique, les œuvres créées ont tendance à tourner en rond et ressasser toujours les mêmes clichés : attaques ou explosions nucléaires, zombies et j’en passe. Bien évidemment, tout n’est pas mauvais. Le magnifique roman La Route de Cormac McCarthy en est la preuve. Tout comme La contre-nature des choses de Tony Burgess qui réserve son lot d’originalité.

Un homme au bout du rouleau – le narrateur – sillonne un paysage de fin du monde sans lever les yeux. Tout là-haut, dans ce qu’il reste de l’ancien ciel et qu’il évite de regarder, l’Orbite charrie un milliard de cadavres. Parce qu’au bout du compte, l’apocalypse zombie aura surtout généré un gigantesque problème de gestion des déchets. Les brûler dans des fours géants ? Trop de mauvais souvenirs. Les enterrer ? On a bien essayé, mais pour se retrouver avec des hectares de boue grouillante. Alors on s’est mis à les envoyer là-haut. Quant à lui, il doit se trouver un fils avant le soir, autrement dit kidnapper un gosse pour qu’il l’aide à accomplir une mystérieuse mission.
Et puis il y a Dixon, son double maléfique, une vieille connaissance devenue vendeur de cadavres et un authentique génie du mal. Dixon pratique des tortures d’une barbarie et d’une sophistication pornographique qui en font l’homme le plus redouté parmi ce qu’il reste de survivants sur cette planète presque totalement inhospitalière. Entre le narrateur et lui, un duel s’engage. L’occasion, pour Tony Burgess, d’ajouter à l’Enfer de Dante une multiplicité de cercles dont la puissance tient autant à leur imagerie traumatiquement poétique qu’à leur caractère politique de prémonition.

La contre-nature des choses est un roman original en plusieurs points de vue. Le narrateur est le personnage principal qui raconte et décrit ce qui se déroule sous ses yeux, et autant vous dire que ce n’est pas marrant. On se laisse guider au fil des mots crachés par sa gueule qui semble dévorée par la gangrène. Cette impression de problème d’élocution est dû au fait que les phrases sont courtes, parfois réduites à un seul mot. On pourrait penser que cette économie de mots pourrait donner un texte rapide à lire. Au contraire, la ponctuation et les mots semblent avoir été choisis pour nous ralentir, ce qui crée une rythmique indéfinissable mais tellement séduisante !

Dans ce roman, il est bien question de zombies, mais la manière dont Tony Burgess a traité le sujet le rend atypique. Les morts se sont réanimés, en grande quantité, à tel point qu’il a fallu trouver une solution pour régler le problème de manque de place. D’autant plus que les vivants pensaient que les morts seraient hostiles, mais non. Les morts voulaient juste marcher. Alors il a été décidé de les envoyer en orbite, dans le ciel. La solution miracle qui mettra fin à l’humanité. A priori, le manque de lumière et l’air vicié provoqueront des maladies de peaux, cancers, … la liste est longue.

Au fil de la lecture, on en vient à se demander qui sont les vrais zombies, ceux planant dans le ciel ou ceux ayant leurs deux pieds sur Terre ? Dans ce roman, les humains montrent leurs visages les plus noirs et les plus abjects : ils tuent, violent, volent, et cætera. Et, pour finir, tout laisse à penser que les vivants sont en décomposition…

La contre-nature des choses, la voilà.

Je n’en dirai pas plus sur l’histoire et l’intrigue. Il est préférable que vous la découvriez par vous-même. Mais il est important de rajouter, pour vous convaincre ou vous avertir, que ce roman est très noir, sanglant et dénué d’espoir. Mais c’est de ces ténèbres que jaillit la poésie.

GÉNIAL !

Bison d’Or.

DERNIÈRE SAISON DANS LES ROCHEUSES de Shannon Burke / Editions 10 / 18.

Traduction: Anne-Marie Carrière.

L’accueil réservé à la publication du polar 911 de Shannon Burke (2014) et de récentes lectures très séduisantes parmi les grands formats de 10/18 (La Famille Winter de Clifford Jackman, Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire) me faisaient attendre la dernière publication de l’Américain chez le dit éditeur avec une petite impatience. Cette fois-là, Burke revenait avec un roman d’aventures historiques, un western plus précisément, et les éclats des chroniques outre-Atlantique que nous recevions semblaient scintiller de bon augure.

Fin des années 1820. Tout ce qui est à l’ouest du Mississippi et de Saint Louis est une contrée sauvage. Un homme décidé peut y faire fortune, s’il survit à l’expérience, car la trappe et le commerce des fourrures sont de rudes activités. Le jeune et ambitieux William Wyeth rejoint une expédition vers le territoire crow, à des centaines de kilomètres de Saint Louis. Ce qu’il découvre de la vie des trappeurs le séduit. Mais blessé, il doit à l’aide et la loyauté de ses pairs de survivre et d’être évacué vers un fort militaire. Pendant sa convalescence, il tombe amoureux d’une jeune et fière veuve, Alene Chevalier, et finit par la séduire. Une vie plus rangée attend Wyeth s’il parvient à rentrer à la date fixée d’une expédition audacieuse qui se prépare, loin à l’Ouest, et qu’il ne peut ignorer. Menée par un fils de famille arrogant et tête brûlée, Henry Layton, avec d’anciens camarades de Wyeth comme Ferris, cette expédition s’annonce dangereuse mais très rentable. Elle va mettre à l’épreuve la nature profonde de nos héros et se heurter de plein fouet aux disputes territoriales et commerciales entre Britanniques, Américains et peuples indigènes dans les Rocheuses.

Ce roman est un honnête produit de divertissement. L’écriture est simple. Les tensions entre les trois principaux personnages, leurs caractères et leurs ambitions, nourrissent le déroulé dramatique. Paysages et épisodes violents contribuent à la dimension aventuresque. L’auteur s’est documenté pour redonner vie à ces trappeurs et coureurs des bois, pour reposer une époque, un contexte environnemental, commercial, diplomatique marqué par les divisions et les querelles guerrières.

Dépassé ce premier niveau de lecture, si vous attendiez comme moi un texte à la hauteur des citations (« A grand immersion into the past » – Kirkus ; « un chef d’œuvre de justesse historique et de fougue romanesque » -Publishers Weekly) qui épicent le web ou la quatrième de couverture du roman de Shannon Burke, vous serez (très) déçus. Pour le dire, des impressions se sont imposées au fil des pages : fadeur du style, côté émoussé des scènes et agaçant des personnages principaux,  approximation de la reconstitution. La liberté de l’auteur en matière de fiction est entière, elle l’autorise par exemple à adjoindre aux trois héros des compagnons d’expédition comme Jed Smith, Jim Bridger, Hugh Glass, trois des coureurs des plaines et des bois parmi les plus illustres de l’époque. Il est parfois cocasse de songer qu’ils ne sont là que pour un caméo littéraire. La liberté de l’auteur l’autorise aussi à négliger des faits historiques, à imaginer des épisodes scénaristiques inattendus (c’est un euphémisme) pour bousculer un récit indolent ou avancer des détails improbables voire incorrects sur les tribus indiennes et la géographie physique. C’est sa liberté de création et de fiction. A l’avoir utilisée de cette manière, Shannon Burke et son dernier roman ne m’ont pas personnellement convaincu.

A explorer, à votre convenance. En terme de qualités littéraires, romanesques, historiques, on peut attendre autre chose.

Paotrsaout

LES BIFFINS de Marc Villard / Editions Joëlle Losfeld.

Marc Villard écrit à l’oreille. Bien que catalogué auteur issu du néo polar, communiquer une idée est moins important pour lui que produire la musique qu’il attend. Mais ne dites pas à Marc Villard qu’il n’y a pas d’intrigue dans ses récits.

Dans les Biffins, on retrouve la fille de Bird, Cécile, qui travaille toujours au samu social. Un incendie d’un hôtel type marchand de sommeil et un crime d’un SDF la pousse à changer d’air et à travailler pour les biffins au nord de Paris. Mais ce crime la rattrapera. Dans cette novella, on traversera le tout Paris des déshérités. On retrouvera même un clochard qui se nomme Bernard. Je ne sais où Marc Villard va chercher cela. Mais surtout et c’est le plus important pour moi, on prendra le temps de lire la poésie beatnik du maître de la nouvelle noire. On la repassera en boucle sur le tourne disque comme un morceau de jazz dont on cherche à connaître le secret.

« Boulevard du Montparnasse traînées rouges sur l’asphalte, premiers coursiers en dérapages contrôlés, putes asiatiques aux chaussettes fines grimpant au-dessus du genou et ça n’est pas érotique, pisseur de parking beuglant la Marseillaise. »

Chez Marc Villard, il n’y pas de longue exposition, pas de faux thriller avec des rebondissements sans fin. Juste de la littérature urbaine sans cadeau mais avec une certaine humanité néanmoins.

BST.

 

Entretien avec Caryl Férey à l’occasion de la sortie de PLUS JAMAIS SEUL / Série Noire

Il est des auteurs qui vous marquent au fer rouge par un écrit coup de poing. Cet uppercut je l’avais reçu à la sortie de « Haka », le premier ouvrage d’un diptyque situé dans le pays du long nuage blanc…

J’aime à le retrouver dans ses pérégrinations aux quatre coins du globe mais, là, il revient dans un personnage qui jalonne sa bibliographie ayant comme base de départ sa Bretagne….

 

1/« Plus Jamais Seul » s’inscrit dans une série, une saga, débutée en 1995. Etait-ce un besoin intime, profond de revenir à ce privé bougon, revêche cachant bien son jeu?

 

C’est un personnage que j’aime bien, en fait c’est l’avatar d’un copain à peu près comme lui, grand avec un bandeau, complètement taré, que j’amène en voyage quasiment tout le temps. C’est vraiment un bon pote et qui m’inspire en tout cas. Ce personnage de Mc Cash, je le connais bien donc, c’est la grosse différence avec mes romans que je fais à l’étranger c’est qu’il n’y a pas de recherches, je le connais par coeur. Donc c’est assez agréable, après j’aime pas trop les séries car généralement l’inspecteur machin 1..2…3..4 c’est de moins en moins bien, j’en fais un de temps en temps quand je le sens et en fait c’est un peu le hasard de la vie, j’ai un pote qui a disparu en mer comme dans cet opus. Quand tu as quelqu’un de proche qui disparait en mer c’est un vrai choc, on ne trouve pas le cadavre, on ne peut pas faire de deuil, on a mené notre petite enquête nous les copains bretons pour connaître le contexte, et visiblement il s’est fait couper par un cargo. Du coup je me suis dit ça c’est une histoire pour McCash, un hommage à ce pote disparu. Il faut qu’il y ait des mecs à sa hauteur, pas des gens un peu banal, après il fallait que je lui trouve une copine. Comme à l’époque, mon ami ayant disparu voilà 10 ans, je voulais parler des réfugiés dans les années Sarkozy passant par les enclaves espagnoles, un peu des héros. Après la période argentine, je suis donc revenu à McCash avec la guerre de Syrie et d’Irak, une problématique qui existe toujours en la mettant dans un cadre méditerranéen, du coup ça prend une ampleur européenne.

 

2/ Malgré ce retour aux sources, vous réussissez le pari d’y inclure, ce qui fait aussi votre identité littéraire, des thématiques mondialistes, et en particulier cette fois-ci les problématiques migratoires et la situation de la Grèce. Comment percevez-vous ces tares modernes?

 

Moi ce qui m’intéresse c’est les autres, j’aime bien l’étranger, tout en aimant ce qui se passe en France mais pour moi tout est lié. Je suis pro-européen, plus on est de fous plus on s’amuse. Pas l’Europe libérale dont on a hérité depuis Maastricht, en gros, et pour moi ce qui arrive aux Grecs, la façon dont on traite les Grecs reste vraiment symptomatique. On devrait être tous solidaires les uns des autres face à l’Amérique, à la Chine, que l’Europe soit unie et là on a construit une Europe où les gens sont les uns contre les autres. Ce qui arrive aux Grecs, même si les politiciens grecs ont menti, ils ont fait de faux audits avec les américains, je trouve ça absolument scandaleux à tous les niveaux. La façon dont l’Europe gère les réfugiés en les refilant, en les vendant aux Turcs qui sont aux portes de l’UE, donc là il y a deux poids, deux mesures, les Grecs d’un côté que l’on massacre politiquement et pour des raisons de basse politique on se sert de la Turquie. C’est le monde à l’envers.

 

3/ On sent, je sens moins de brutalité, de violence dans vos derniers écrits. Pensez vous que c’est juste et comment le traduisez vous?

 

Non, c’est vrai. On va faire un parallèle avec la musique, en fait pour moi « HAKA » c’est un livre punk, c’est à dire tout le monde est mort, c’est un cri, comme la discographie des Clash, on commence plutôt punk puis il y a « Sandinista », « Condor » c’est « Sandinista » en fait; c’est à dire qu’on va du Punk-Rock, au Rock puis on s’ouvre à d’autres musiques, d’où la poésie dans « Mapuche » et « Condor », donc des choses plus ouvertes. J’aurais pu être l’auteur qui tue tous ses protagonistes, et la surprise dans « Mapuche » c’est tiens, il ne meurt pas. C’est aussi ne pas se répéter et en vieillissant on constate que le monde n’est pas que noir, il y a toujours du bleu là-dedans, aussi. Mon éditeur, concernant « Mapuche », dans sa version initiale trouvait que c’était trop triste et les mères argentines ont emporté l’adhésion à leur combat, elles l’ont remporté donc il était nécessaire d’avoir de la joie. En reprenant « Haka » qui globalement est aux antipodes du pays décrit, je me suis dit qu’il était important que je sois plus en phase avec ce qu’était le pays décrit. Cela s’est adouci, façon de parler, il y a moins de violence car je ne la cherche pas systématiquement. Je pense que je ferai un autre McCash dans cinq ou dix ans,ce qui me donne l’occasion de respirer. (j’ai fait les quatre, HAKA/UTU/ZULU/MAPUCHE en apnée). Comme c’est McCash, je peux me permettre une écriture plus relâchée, dans les autres bouquins je suis obligé de serrer l’écriture au plus près du pays, des personnages qui sont plus tendus. McCash c’est une sorte de récréation au niveau stylistique qui ne passerait pas du tout sur d’autres bouquins. Là je suis en Colombie, ça va pas être très gai…

 

4/ Vous avez un lien viscéral avec le Rock, comment l’ amalgamer avec votre soif littéraire? Peut-on dissocier l’oeuvre de l’homme? (Cf. Céline, Noir Désir)

 

Il y deux sujets.

J’ai grandi avec le Rock, pourquoi à 7/8 ans j’ai écouté du Johnny, car il n’y avait que ça, il y avait des cris, j’adore les cris, tu sais pas! Moi je ne réfléchis toujours pas trop, c’est ce que je ressens, c’est l’émotion, des fois il y a du classique qui te transporte, et d’autres qui te font chier à mourir. Tu as ça dans le coeur et c’est pour la vie! Je peux écouter des larsens pendant des heures et je peux écrire là-dessus. J’ai une obsession, c’est que mes bouquins soient rock et pas pop. Pour moi, pop ce serait commercial, bien qu’il y ait des trucs géniaux dans la pop, ça vient aussi des Américains des années 70, sans les happy end mièvres, sirupeux.

En ce qui concerne la dissociation, tu fais de l’art, tu fais de l’art enfin que tu fasses de la peinture, ou autres,  tel Courbet ou Delacroix, tu vois leurs oeuvres et ça te bouge ou pas. Il se trouve que Mein Kampf c’est écrit avec les pieds, c’est pas Céline. Il se trouve que ses écrits antisémites sont nuls, des pamphlets à deux balles, on dirait du Zemmour, c’est indigne alors que « Voyage au bout de la nuit » ou « Mort à Crédit » sont sublimes. Bertrand (Cantat) il est coupable, personne ne le nie, mais entre le pardon et le talion, il y a l’injustice, pourquoi on lui enlèverait le droit à la réinsertion sociale, alors que le mec lambda on lui autorise, mais lui comme il est connu non!? Les personnes qui vont lui cracher à la gueule seront les mêmes qui pour Woody Allen, Polanski c’est pareil: « Oh mais c’est pas grave », c’est la même intelligentsia qui décide pour tout le monde. Mais comme Bertrand a sélectionné sa presse, il a payé sa rébellion, je trouve ça malhonnête, intellectuellement. Il y a eu plus de volées de bois vert avec son dernier album, avec l’affaire Weinstein, que pour son album avec Détroit. Tu n’as pas le droit d’exister par ton nom. Il avait fait la couverture des Inrocks pour cette sortie avec le groupe Détroit. Quand on a fait la tournée Condor avant chaque date, on nous promettait des manifestations mais il n’y en a  jamais eu. La différence c’est les réseaux sociaux car là insulter derrière un écran, c’est donné à tout le monde.

 

5/ Sur « Plutôt Crever » il y avait un hommage à Pierrot le Fou et J.-L. Godard. Dans cet opus y avait-il une volonté de s’appuyer sur une référence cinématographique ou autre?

 

Non, je crois pas. Des fois on ne se rend pas compte et c’est à rebours que l’on associe des analogies transformées.

 

6/ Vous aimez les Têtes Raides?

 

J’aime pas trop le Rock fanfare mais il y’a un morceau des Têtes Raides où ils jouent avec Noir Désir, « L’identité », qui est fabuleux. J’aime bien Bashung, il y a des trucs énormes et des trucs nuls, Fantaisie Militaire étant son chef d’oeuvre. Le rock festif n’est pas ma came.

 

7/ 2017 a t-il été pourvoyeur de sujets en cas de manque d’inspiration?

 

Le manque d’inspiration n’existe pas, la page blanche c’est un mythe qui n’existe et qui n’existera jamais en ce qui me concerne. Non c’est pas possible, c’est comme avoir faim, je ne vais pas rester trois années sans avoir faim. Mais par contre, il m’est arrivé un truc qui n’était pas prévu, j’avais écrit un récit de voyage qui s’appelait « Norilsk » en Sibérie du nord, c’était tellement opposé à mon projet sur la Colombie, je n’avais pas spécialement envie d’y aller . Mais c’était tellement dingue et surtout les gens que j’ai rencontrés étaient vraiment extraordinaires, cela a bouleversé mes plans colombiens. J’ai eu une émotion forte mais sur le mode gonzo tout en gardant derrière un truc hyper fort. Des conditions extrêmes, la cité la plus polluée au monde, ville minière de nickel, tout est excessif dans un périmètre fermé, il faut avoir un laissez-passer du FSB. Donc tu rencontres des gens qui sont coincés dans une prison à ciel ouvert, où 1000 kilomètres à la ronde il n’y a rien, et ça c’est très très bien passé en voyant débarquer deux Français, moi bronzé en revenant de Colombie et un grand borgne.

 

8/ Sur notre site et pour l’ensemble de nos chroniques on associe à chaque fois un titre musical en lien avec l’ouvrage, quelle serait votre illustration pour celui-ci?

 

Ben tiens justement le morceau « Volontaires » de Bashung et Noir Désir. Titre complètement désespéré qui irait assez bien avec le personnage de McCash, à la fois le côté total dérive mais qui se rattrape à des choses essentielles.

 

Entretien réalisé en  tête à tête le 6 Février. Je tiens à remercier Christelle Mata, pour sa bienveillance et sa disponibilité, et Caryl Férey qui a accepté cette rencontre en toute décontraction et franchise.

 

Chouchou.

 

LES MAUVAISES de Séverine Chevalier / La manufacture de livres.

Ce roman est un poème. En conjuguant les émotions, les expressions viscérales, les horizons qui cherchent à s’éclaircir on nous donne un écrit bouffé de lyrisme et de beauté textuelle brute. Dans ces Causses du Massif Central, l’existence se délie, s’assouplit par l’amitié et par ses liens imputrescibles. L’aridité et la rudesse de cette contrée sont contrebalancées par les mots justes de Séverine Chevalier et ce théâtre propice à l’abandon de consciences formatées par la société.

«Deux jeunes filles d’une quinzaine d’années et un petit garçon aiment à s’aventurer dans une forêt du Massif Central, au bord d’un lac qui vient d’être vidé. Autour d’eux, les adultes vaquent à leur existence, égarés, tous marqués de séquelles plus ou moins vives et irréversibles. Il y a les anciens, ceux qui sont nés ici, aux abords des volcans d’Auvergne. Il y a les moins anciens, il y a les très jeunes, puis ceux qui viennent d’ailleurs. Il y a aussi ceux qui sont partis, ont tout abandonné, et dont les traces subsistent dans les esprits. Une des deux jeunes filles est retrouvée morte, puis c’est sa dépouille à la morgue qui disparaît en pleine nuit… »

Pas ou peu de métaphores, d’images, la couleur sémantique de l’auteur se pare d’épithètes calibrés, de tournures justifiées, de phrases denses et percutantes. Et dans ce cadre rugueux du piémont auvergnat ce groupe de potes tente de vivre, survivre, se construire dans leurs valeurs , leurs idéaux, leurs conceptions propres de leur vie. Nous, lecteurs, on évolue à travers cette  prose tragique. Car la dramaturgie est belle et bien présente, sécante dans les fils existentiels de ses amis unis, où rien n’est épargné dans ce tumulte, ces affrontements insensés.

La profondeur des protagonistes principaux porte les habits de leur temps. C’est d’ailleurs dans cette avancée cassant la chronologie que l’on s’attache à eux et où l’empathie nous enduit d’une couche durcie, étanche de sentiments intérieurs. La physique des fluides volatiles génère cette osmose propre aux relations intangibles, insolubles mais néanmoins ineffable. Ces jeunes ados ont aussi cette volonté de s’inscrire dans leur monde avec ses problèmes. Ils ne les éludent pas et risquent même à les affronter avec détermination et pensées structurantes. Leurs inconscients ont le gradient de leur âge sans pour autant définir stricto sensu leurs actes dictés par la seule volonté de s’affirmer. C’est sans nul doute cette dichotomie des esprits qui fait le sel de leur personnalité dans cette maturité inconstante.

Harponné on peut l’être… Je l’ai été dans cette dimension tenant du conte et l’envergure tragique d’une amitié d’ados refoulée par les préceptes, les règles rigoristes, perdant de leur insouciance, du monde des adultes. La couleur finale du tableau dressé par Séverine Chevalier est « bien sûr » sombre en nous montrant à quel point cette tranche de la vie se dirige inexorablement par la perte d’utopies. La réalité terne qui s’abat devant nos yeux embués nous cloue au pilori de songes atrabilaires.

La sapidité de cette lecture reste un paradoxe, telle une rose noire comme présent létal, où le coeur du littérateur montre l’évidence exprimée de sa plume poétique, franche, mélancolique.

“Les Proverbes, c’est des conneries. Pourtant, quand on dit que toutes les bonnes choses ont une fin, c’est souvent le cas. C’est d’ailleurs injuste, car ce qui nous réjouit ne devrait jamais cesser. Ce qui nous peine, oui. Or, ce qui rend la vie parfois si compliquée, c’est que les bonnes choses peuvent devenir mauvaises au fil du temps.” Michaël Mention

Chouchou.

SATANAS de Mario Mendoza / Asphalte.

Traduction: Cyril Gay.

Mario Mendoza a rencontré Campo Elias Delgado à l’université de lettres de Bogota. Ce dernier est venu vers lui afin d’obtenir de la documentation sur le thème de son travail de recherche : le double dans la personnalité.

Dans Satanas, Mendoza reprend ce thème pour raconter de façon romancée les derniers mois de l’assassin du Pozzetto.

L’histoire tourne autour de quatre personnages : Maria, jeune orpheline qui pour se sortir de l’extrême  pauvreté dans laquelle elle vit, accepte d’aider deux jeunes hommes à dépouiller des bourgeois de Bogota ; Andres, peintre renommé, expert en portrait, qui se met à peindre de façon prophétique les maladies de ses modèles ; Ernesto, prêtre aimé et reconnu de son quartier, qui souffre de la perte de sa foi ; Campo Elias, vétéran du Vietnam, professeur particulier d’anglais, qui ne supporte pas son retour à la vie civile.

Les histoires de ces personnages s’entrecoupent, avec un fil conducteur : leur vie à Bogota. Ils vivent  dans la misère ou bien, la côtoie de près, ils sont victimes d’injustices, leur statut social ne leur permet pas de se sortir de leur quartier, de leur milieu, ils sont seuls. Ce livre montre la difficulté de chacun pour survivre dans une ville qui ne leur apporte plus rien : pas de travail, pas de véritables amis, pas d’éducation, et une extrême violence. Ils mènent tous une vie en façade mais ils sont habités par un double, « une combinaison de deux identités (…), des jumeaux bipolaires ».

Chaque personne a plusieurs identités en elle-même, qui luttent pour prendre l’ascendant. Souvent, elles ne sont que deux : une représentant le bien, la personnalité que l’on montre en premier, que l’on essaie de faire ressortir, la seconde représentant le mal, notre côté obscur.

Tout le monde doit faire face quand ce côté malsain fait irruption et essaie de prendre toute la place en écrasant la première identité. Certains essaient de rebondir, de changer de vie. Le lien avec la religion catholique est le fil conducteur du livre au travers de l’histoire de l’ange déchu : doit-on assister au triomphe de Satan quand « l’angoisse et la désolation auront raison de tout espoir ». Mais certains ne veulent pas sombrer dans la barbarie, ils luttent pour reprendre pied, en espérant que cela ne soit pas trop tard. D’autres, à l’instar de Campo Elias, ne peuvent plus rien faire, cette part d’ombre a pris trop de place dans leur vie, le destin en a décidé autrement. Le destin ? Oui il est plus facile de se convaincre que cette face abjecte de notre personnalité qui prend le dessus n’est pas de notre ressort, il s’agit plus certainement d’une puissance supérieure qui nous dicte ce que l’on doit faire, même si c’est une monstruosité.

Le roman est court, bien écrit, il monte crescendo jusqu’au dénouement final. Quand on sait que ce livre est tiré d’une histoire vraie, ce que j’ai découvert à la fin du livre, tout en devient glaçant. Mais ne passez pas à côté, la dualité entre le bien et le mal est très bien démontrée et fait tout l’intérêt de ce livre.

Marie-Laure.

DANS LA VALLÉE DÉCHARNÉE de Tom Bouman / Actes noirs d’ Actes Sud

Traduction: Alain Defossé.

Passons rapidement sur la couverture particulièrement farfelue, une nouvelle fois, une habitude, une préciosité de la collection même si je suis peut-être un peu railleur, il y a bien des arbres et des forêts dans le roman et nous sommes bien en zone montagneuse comme semble le suggérer des structures coniques… pour se concentrer sur un ouvrage qui mérite l’attention, sans être le roman de l’année loin de là, mais possèdant une forme comme un fond qui devraient séduire un grand nombre d’amateurs de polars. Lansdale et Pollock ont encensé le roman mais ici on est quand même à des années lumière des pieds nickelés ricains Hap et Leonard mais aussi très loin de l’enfer terrestre qu’a su créer Pollock dans “le diable tout le temps”. Non, ici, on serait plutôt, sur les terres de Craig Johnson et pour beaucoup  de lecteurs de noir, c’est déjà pas si mal. Ce roman est le premier d’une série dont le deuxième chapitre est déjà paru aux Etats Unis et peut-être allez-vous connaître à nouveau les affres de l’attente puis le bonheur des retrouvailles.

Henry Farrell est le seul flic de Wild Thyme, une petite ville perdue dans le Nord de la Pennsylvanie. Le genre de patelin où il ne se passe pas grand-chose, où tout le monde se connaît, pour le meilleur ou pour le pire. Comme une sorte de marais un peu trouble : la surface est calme mais qui sait ce qu’on trouverait si on allait chercher là-dessous.

Quand il a pris son poste, Henry se voyait passer son temps entre parties de chasse et soirées peinard avec un bon vieux disque en fond sonore. Mais les compagnies pétrolières se sont mis en tête de trouver du pétrole dans le coin. Elles ont fait des chèques, et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’ambiance entre voisins s’en est ressentie. Et puis il y a eu la drogue. Des mecs plus ou moins bien emmanchés ont commencé à bricoler toutes sortes de saloperies dans des labos de fortune cachés dans les bois. Henry les connaît, du reste, il est allé à l’école avec eux. Alors quand on découvre un cadavre sur les terres d’un vieux reclus, il comprend que le temps est venu d’aller remuer l’eau de la mare.”

Et de fait, Farell va devoir aller au charbon, lui qui a choisi ce poste pour être tranquille et n’avoir à régler que rixes locales dans les bars et méfaits criminels de bas étage. “Dans la vallée décharnée” est un vrai polar d’investigation et le rythme sera imprimé par une enquête minutieuse, difficile et douloureuse pour un anti-héros à la personnalité effacée, au comportement souvent dicté par la douleur de la perte de l’être aimé et par une difficile expérience en Somalie lors d’une expédition de l’armée US. Alors, c’est du très classique au départ, évident dans le fonctionnement comme dans le déroulement et le lecteur averti comprendra aisément et rapidement que les suspects ou les coupables présumés n’ont rien à voir dans le meurtre d’un jeune homme étranger à la région. Farell est un solitaire, son violon étant son seul et véritable compagnon, mais il connait parfaitement son patelin, les gens et leurs petits secrets et magouilles, sait, à peu près, adapter son comportement à chaque nouvelle rencontre. Solitaire au point que l’auteur se met, à mon avis, une balle dans la main en créant puis en  faisant disparaître très prématurément un personnage qui aurait pu être pour Farell,un très crédible équivalent d’un Clete Purcel pour le Dave Robicheaux de James Lee Burke.

Un peu comme chez le divin Burke, mais c’est vraiment là que s’arrêtera la comparaison, le roman offre de beaux moments dans la nature, notamment des scènes de traque dans les forêts hivernales assez tendues. On sent un amour pour la région ainsi qu’ une connaissance pointue des méthodes de chasse. L’auteur met aussi l’accent sur les risques pour l’environnement et pour les humains de l’exploitation sauvage du gaz de schiste tout en montrant l’absence de conscience de certains, avides de s’enrichir par cette manne inespérée sous leurs pieds, au mépris d’un semblant de conscience citoyenne. Ceci dit, peut-on vraiment les blâmer?

Si au début, on peut  être un peu perdu par la quantité de personnages, insuffisamment dépeints pour qu’on les retienne vraiment, tout tourne vraiment autour de Farell, le narrateur et héros, on note de suite une histoire bien menée, rythmée par un crescendo soutenu jamais démenti et les révélations finales s’avèrent solides et suffisamment inattendues. Du coup, on n’oubliera la niaiserie inutile de douloureuses pages sur l’épouse de Farell qui s’adresse directement au lecteur pour le mettre dans la confidence d’une magnifique histoire terminée par une mort si prématurée.

Quelques jours après avoir terminé la lecture, je m’aperçois que malgré que je n’ai pas été particulièrement chaviré par ce roman, il reste néanmoins bien en tête. Reconnaissons-lui aisément une intrigue de qualité, une écriture très recommandable mais aussi un climat, une ambiance, un personnage principal qu’on prendra plaisir à retrouver et à mieux connaître loin des bouffonneries rurales ricaines dont on nous saoule depuis quelques années.

Sympa.

Wollanup.

PLUS JAMAIS SEUL de Caryl Ferey / Série Noire.

Caryl Férey aime à nous adresser des cartes postales de ses multiples pérégrinations sur ce globe terrestre où l’on gravite. Elles ne sont que rarement idylliques et enchanteresses mais nous délivrent son message culturel, historique, géopolitique avec une ligne noire appuyée récurrente. Là il semble présenter le désir de revenir vers des sources baptismales surplombées de croix nimbées. S’inscrivant dans une trame, puisant un classicisme de par son contexte géographique, où il affirme des personnages puissants, symbolisés en  son mille par un ex-flic revêche, au péricarde rocailleux mais révélant des anfractuosités insoupçonnées, l’ouvrage plongera la tête la première dans un océan Bakélite teinté de nostalgie, fidélité, inflexibilité contre ces forces obscures d’une humanité cupide.

«Premières vacances pour Mc Cash et sa fille, Alice. L’ex-flic borgne à l’humour grinçant – personnage à la fois désenchanté et désinvolte mais consciencieusement autodestructeur – en profite pour faire l’apprentissage tardif de la paternité.Malgré sa bonne volonté, force est de constater qu’il a une approche très personnelle de cette responsabilité.Pour ne rien arranger, l’ancien limier apprend le décès de son vieux pote Marco, avocat déglingué et navigateur émérite, heurté par un cargo en pleine mer.Pour Mc Cash, l’erreur de navigation est inconcevable. Mais comment concilier activités familiales et enquête à risque sur la mort brutale de son ami? »

Notre auteur « globe trotter » possède la science de l’hameçonnage. Bien que « reniant » son identité d’écriture en revenant sur ses terres, il conserve cette faculté. En façonnant ce personnage de McCash bougon, antipathique, où coule dans ses veines une âcre Guinness, il fait jouer les paradoxes pour ce nouveau père qui cherche les clefs de la paternité. Et, c’est dans un même temps, que l’un de ses amis, lui le solitaire pathologique, perd la vie dans des circonstances floues, voire suspectes. Ses entrailles commandent alors sa raison. Il tente alors de jongler avec ses nouvelles prérogatives paternelles et l’impérieuse nécessité de comprendre les contours, ainsi que le mobile de cette disparition. Affublé de son infirmité éludée, il fonce dans cette mare envahie par le cynisme, l’outrage, “l’escobarderie”, le manque cruel d’une quelconque déontologie envers son prochain. Pourtant, malgré ses tares, il fait face et s’embarque alors dans une recherche éperdue vers cette vérité au prix d’un engagement sans éventuel retour.

C’est là que Caryl Férey nous « surprend » en s’inscrivant dans son ADN profond. Car ce présent effort est constitué de deux parties distinctes. La seconde investit la Grèce par sa capitale ainsi que par l’une de ses îles du Dodécanèse Asypalée, point de convergence du flux et du commerce licencieux lié aux vagues migratoires. Une association humaine née de cette villégiature, bien loin d’être touristique, qui affronte avec une rudesse extrême cette plaie déliquescente engendrée par ces associations mafieuses vautrées dans la détresse de femmes et d’hommes cherchant une certaine félicité ou surtout une dignité élémentaire. On retrouve là cette patte caractéristique d’un auteur qui insuffle cette volonté de nous dépeindre notre monde avec clairvoyance, sans faux semblants, sans enjoliver une crue réalité.

Il atteint par cet acte romanesque, qui n’en manque pas, une émulsion cohérente, sensée, d’une construction d’un ouvrage où cohabitent un décor en lien direct avec ses racines et l’inclusion naturelle d’une problématique actuelle qui agite la géopolitique mondiale dans ce cadre fragile qu’est la Grèce en reconstruction.

En créant ce personnage paradoxalement attachant, Caryl Férey dépeint avec sensibilité ce qu’est la relation forte d’une amitié indéfectible en pointant cette nostalgie, cet effritement du temps, de l’éloignement en aimant à penser, à tort, que l’on se recroisera…un jour. On se trompe! Mc Cash vit le présent, tente de faire fi du passé et prend conscience qu’il existe un futur.

L’auteur s’essaie au « cadrage-débord » avec succès et détermination!

Chouchou.

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