Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

CE QUE CACHAIT ARCHIE FERBER de Casey B. Dolan / Denoël

Traduction: Perrine Chambon et Arnaud Beignot .

L’obstination, l’abnégation d’une Docteur en psychiatrie comportementale déterminera un périple entre Afrique du sud et Etats-Unis. L’ouvrage de deux parties distinctes brossera, par la même, les prismes de profils de personnages assaillis par leur passé, leur mode de vie et leur choix dans celle-ci. Pas de complaisances ou d’empathie surfaites dans ce roman où se croiseront l’abomination aux vices sous tendus par des troubles psychopathologiques.

« Chaque psychiatre a, au cours de sa carrière, rencontré un patient pas comme les autres. Un patient qui l’obsède, qui hante ses pensées et ses cauchemars. Pour Felicity Sloane, experte médico-légale à Boston, il s’agit d’Archie Ferber, jeune Texan timide qui a fait fortune dans la restauration. 
Lui et son compagnon Matthew désirent un enfant à tout prix. Toutes leurs tentatives d’adoption aux États-Unis se soldant par des échecs, ils se tournent vers l’Afrique du Sud, pays d’origine de Matthew, où ils font appel à une mère porteuse qui met au monde la petite Hannah. Mais le bébé disparaît, la mère est sauvagement assassinée, et c’est Archie qui est montré du doigt. Y compris par Matthew. La seule personne capable de le sauver d’une extradition vers l’Afrique du Sud est Felicity Sloane. Celle-ci est capable de mesurer les tendances meurtrières d’un suspect grâce à des techniques de pointe. Mais cela suffira-t-il à tirer Archie d’affaire? Et est-il réellement l’innocente victime qu’il prétend être? »

Casey B. Dolan comédienne et présentatrice télévisée, animatrice radiophonique en Afrique du Sud a également commis des chroniques pour des publications variées.

 » Stein lève la tête. Le bon docteur vient de perdre l’avantage et son regard croise celui du proc qui est pris, littéralement, d’un tressaillement. Je ne sais pas si le jeune procureur va tolérer longtemps cette petite comédie. Il n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds, et comme l’a dit Saint Augustin : « C’est l’orgueil qui a changé les anges en démons ; c’est l’humilité qui transforme les hommes en anges. » il est clair que le proc a choisi son camp. »

La première partie, au gré d’un procès localisé au Cap, cité la plus australe du continent africain, nous plonge, tel à mano a mano juridictionnel, dans une tension palpable et croissante. L’enjeu, outre la défense ou l’accusation des mis en cause, reste bel et bien la santé, voire la vie d’une jeune enfant. On explore les personnalités profondes des protagonistes avec en appui régulier, cadencé, les minutes des pièces à conviction. Les faces humaines rugueuses, ténébreuses, tourmentées forment un pentaèdre sensoriel de l’esprit irrégulier. Les joutes au sein du tribunal rythment l’oppression des participants dans un quasi huis-clos, dans cette recherche sempiternelle de déstabilisation de l’autre par l’entremise de ficelles plus ou moins solides. Le procès devient obsédant en particulier pour le Docteur Sloane et le Procureur McCormac….

La césure de la deuxième partie nous entraîne alors dans un type de road trip au travers le parcours de l’accusé, et se bouscule un flot de questions nouvelles, d’interrogations dérangeantes. C’est dans cet acte que la dimension suspense, sueurs froides, prend sa structure, son envergure déstabilisante. Au travers de la reconstitution d’une histoire perclus de souffrances, de non-dits, de vérités travesties, l’oppression présente dans le premier acte s’affirme sur d’autres vecteurs et cibles.

L’auteur nous montre sa capacité à lier des atmosphères, un propos aux antipodes les uns des autres pour construire un déroulé, tout sauf linéaire, en mariant des sentiments contradictoires inclus dans la peinture des ses personnages. Vérités et interprétation de celles-ci s’émulsionnent dans une matière propice à la réflexion personnelle et à un recoupement avec des problématiques sociétales contemporaines.

Comme la citation de Jean Dutourd : « Toute vérité commence par une piqûre ou par une blessure. » Casey B. Dolan nous en explicite les contours.

Terribles destinées du premier chapitre au dernier !

Chouchou.

 

 

 

 

LA PESTE SOIT DES MANGEURS DE VIANDE de Frédéric PAULIN/ La Manufacture de Livres


Dans une actualité récente, la lutte de mouvements spécistes apparaît au premier plan. Récurrence du discours, vidéos en caméras cachées chocs, lobbying implicite, tout de leur combat évoque un débat où la manichéisme semble être une règle fondatrice, intangible. C’est bel et bien ce propos présenté dans ce roman noir, qui pourrait apparaître comme une diatribe, un manifeste de la cause, où s’affichent les mutations idéologiques, sociétales d’un monde régi par une bien-pensance vectorisée inéluctablement par la force et l’impact médiatique.

« Un policier est retrouvé égorgé dans un abattoir des Hauts de France. Un post-it est collé sur sa poitrine avec inscrit dessus : « Peuvent-ils souffrir ? ». Un groupe de défenseurs des animaux, de spécistes, est rapidement mis en cause. Etienne Barzac de l’IGPN, la police des polices, découvre de plus que le fonctionnaire assassiné a un passé chargé et complexe. Il part mener son enquête avec le lieutenant Salima Belloumi, plus pour éloigner la jeune femme et la protéger de son mari violent. Et on va découvrir « ce qui se dit » dans cette curieuse enquête. C’est seulement après que l’on apprendra « ce qu’il s’est passé ». Comment des jeunes sont devenus de militants absolus de la cause animale, ce qui se passe réellement dans ces abattoirs d’où des images effrayantes commencent à parvenir à la connaissance du grand public. »

Breton, Frédéric Paulin est l’auteur de plusieurs romans noirs historiques et de polars mélangeant critique sociale et chronique policière. Il fut lauréat en 2014 du « Grand prix du roman Produit en Bretagne », un prix délivré par les libraires de Bretagne à l’unanimité.

L’auteur prend le parti de nous conter cette enquête politique, de narrer les ramifications étiologiques de ce meurtre, par les prismes, les regards des différents protagonistes en n’obéissant pas à une sacro-sainte chronologie.

On est face à des personnages traînants tous leurs douleurs, tous leurs non-dits. Ils se font face, ils s’affrontent, ils pensent souvent lutter pour leurs ou des idéaux. Et cet assassinat révélera une assourdissante cacophonie de pensées personnelles qui bien trop souvent restent parées d’un idéalisme brinquebalant. C’est aussi la lutte de chacun dans le chemin choisi jonché de crevasses, de murs trop hauts, de déviations dématérialisées, conférant au propos romanesque sa substance humaine marquée. Les hypothèses initiales sont mises à rude épreuve. Tout n’est pas exhaustivement décrit, poussé jusqu’à son terme, et le récit souffre, peut-être, de certains décrochages dans son fil directeur mais l’on se prend à communier avec certaines des personnalités. (chacun les trouvera ou s’y trouvera naturellement…)

Comme assez régulièrement le roman noir nous présente des accointances avec le travail journalistique d’investigation. Le verbe est descriptif et ne laisse peu de place à un enrobage dit « littéraire ». Paulin construit, avec ses faiblesses, ses maladresses, un roman malgré tout attachant laissant à réfléchir. Et c’est bien aussi l’objectif d’une œuvre romanesque.

Cris et hémoglobine !

Chouchou

En toute logique le titre associé ne pouvait être que celui-ci  cité par l’auteur lui-même.

L’OBSCURE CLARTÉ DE L’AIR de David Vann chez Gallmeister

Traduction : Laura Derajinski.

David Vann raconte dans ce roman l’histoire de Médée, héroïne tragique et meurtrière de la mythologie grecque. Pas étonnant qu’il choisisse ce mythe quand on connaît ses autres romans qui explorent profondément les dysfonctionnements familiaux et ont des allures de tragédies.

« “Née pour détruire les rois, née pour remodeler le monde, née pour horrifier et briser et recréer, née pour endurer et n’être jamais effacée. Hécate-Médée, plus qu’une déesse et plus qu’une femme, désormais vivante, aux temps des origines”. Ainsi est Médée, femme libre et enchanteresse, qui bravera tous les interdits pour maîtriser son destin. Magicienne impitoyable assoiffée de pouvoir ou princesse amoureuse trahie par son mari Jason ? Animée par un insatiable désir de vengeance, Médée est l’incarnation même, dans la littérature occidentale, de la prise de conscience de soi, de ses actes et de sa responsabilité. »

Le roman commence à bord de l’Argo : Jason et Médée sont poursuivis par son père après le vol de la Toison d’or et le meurtre de son frère. David Vann est un marin et avec des archéologues, il a participé à la construction d’une reconstitution de navire égyptien d’il y a 3500 ans et l’a fait naviguer. Il utilise cette expérience pour décrire l’Argo : les grincements dans les cordages, les calmes plats où le navire n’avance qu’à la force des rames, les courants à affronter… on y est vraiment.

Le style est singulier avec une bonne moitié de phrases sans verbes et je dois avouer qu’il m’a fallu une bonne cinquantaine de pages pour m’y faire. L’action s’enlise et c’est d’abord de l’ennui que j’ai ressenti, mais j’ai persévéré parce ce que c’est David Vann et que j’ai adoré tout ce que j’ai lu de lui qui me touche avec une profondeur rare. Et j’ai bien fait ! L’ennui se mue peu à peu en pesanteur, c’est celle qui règne à bord de l’Argo où tous ont conscience de jouer leur vie et qui pèse encore davantage sur les épaules de Médée car c’est grâce à elle qu’ils ont pu voler la toison d’or et fuir. J’ai embarqué alors sur l’Argo dans une torpeur mêlée d’angoisse, comme dans le calme avant la tempête et j’ai été passionnée par Médée, par sa révolte et sa rage.

Médée mène une bataille désespérée pour être libre, elle refuse d’être l’esclave d’un homme ou d’un roi. Ce désir, monstrueux pour une femme, est la première transgression de Médée, féministe des temps anciens… Pour ne pas être soumise, elle se doit d’être reine ou déesse et pour cela d’inspirer la frayeur. Elle assume tout, toutes les transgressions de tous les interdits. Elle a choisi Jason pour échapper à son père mais sans illusion, il est faible, lâche, opportuniste et j’en passe, il n’a rien d’un héros. Médée est d’une lucidité rare : elle doute des dieux, refuse les tyrans et connaît les faiblesses des hommes.

« Voilà ce que Médée croit : qu’il n’y a pas de dieux. Il n’y a que le pouvoir, et afin de détenir le pouvoir, il faut être issu d’un dieu. En fin de compte, c’est la même chose. Quand on détient le pouvoir, on devient véritablement un dieu. Comme Hatshepsout et tous les pharaons avant elle. Massacrer son frère, détruire son père. Ce sont les actes d’un dieu, des actes qui inspirent la peur et qui forgent le mythe. Les dieux accomplissent ce qui ne peut être accompli. Et une femme peut aisément devenir un dieu puisqu’elle n’a rien le droit de faire. Elle peut devenir une source de terreur. »

David Vann profite de l’histoire pour nous interroger sur le pouvoir, la culpabilité, la religion… C’est une histoire pleine de rage, de trahison, de souffrance, de vengeance, une histoire qui dérange car on comprend Médée, monstrueuse et pourtant terriblement humaine.

Un roman brillant et passionnant.

Raccoon

L ‘ ACCUSÉ DU ROSS-SHIRE de Graeme Macrae Burnet / Sonatine.

Traduction: Julie Sibony.

« Alors qu’il fait des recherches généalogiques sur ses ancêtres écossais, Graeme Macrae Burnet découvre des archives relatives à une étrange affaire. En 1869, Roderick Macrae, dix-sept ans, a été arrêté après un triple assassinat dans un village isolé des Highlands. Dans un document écrit, le jeune homme relate sa vie et ses meurtres, sans jamais donner le moindre détail sur ses mobiles. Hormis ce récit, aucune preuve tangible de sa culpabilité n’a été trouvée. Était-il tout simplement fou ? »

Attention, « L’accusé du Ross-Shire » est un roman redoutable qu’on est bien en mal de définir. A quoi bon d’ailleurs puisque qu’on y trouve ici tous les plaisirs que peut offrir un bouquin intelligent et celui-ci l’est particulièrement.

On n’a pas affaire à un thriller puisque dès le départ, on sait que le coupable est Roderick puisqu’il est sorti de la maison des victimes couvert de sang et qu’il a de suite reconnu les meurtres mais néanmoins, vous aurez votre content d’émotions et de surprises.

Ce n’est pas non plus un polar d’investigation puisque une enquête n ’a pas lieu d’être même si le procès l’apparente à un polar judiciaire dans une partie du roman.

Ce n’est pas non plus réellement un roman historique, à vous de découvrir pourquoi au fil des pages même si on apprend beaucoup sur le fonctionnement économique et social de ces villages reculés des Highlands à la population aux liens souvent consanguins, subissant le bon vouloir des landlords, ou la dictature des petits chefs que sont les régisseurs des biens des propriétaires et les constables, agents zélés dans les communes.

Ecrit avec une plume particulièrement élégante, le roman est découpé en deux grosses parties à peu près égales. Commencée par les témoignages déposés par les premiers témoins du massacre dans ce hameau de neuf foyers où tout le monde connaît la vie de tout le monde, le roman se développe ensuite autour de carnets rédigés par Roderick Macrae pour aider son avocat dans sa plaidoirie ou au moins à la compréhension d’un tel déchaînement de barbarie et adaptés par l’auteur pour en permettre une lecture plus facile. Dans cette belle partie, on est en plein roman d’apprentissage, Roderick découvrant sa triste condition, son misérable avenir auprès de son père, l’arrogance des puissants, ses rêves d’une autre vie qui lui est permise à Glasgow vu son intelligence particulièrement développée pour le coin, ses premiers sentiments amoureux et surtout la lente et terrible progression vers la tuerie.

Restez bien vigilants car ces écrits révèlent, bien sûr, ce qui peut paraitre être des mobiles, enfin les visibles et en propose d’autres beaucoup moins évidents et peut-être moins avouables… L’auteur joue avec vous, vous êtes prévenus. Ce manuscrit pourrait très bien être faux ou ne pas vraiment décrire la vérité mais juste l’orientation voulue par Roderick ou son avocat…

Le procès qui occupe toute la deuxième partie viendra apporter des éléments provoquant un coup de théâtre et amorcera un procès où experts en psychologie criminelle, praticiens et théoriciens s’affronteront afin de déterminer si Roderick est sain d’esprit et donc condamnable à la pendaison ou fou à lier et en conséquence irresponsable. A nouveau, beaucoup d’interrogations proposées par l’auteur, beaucoup de questions soulevées, beaucoup de sujets de réflexion… pour une histoire qui ressemble beaucoup à « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… », ouvrage de 1973 racontant un cas de parricide en France dans la première moitié du XIXème en Normandie et développant les rapports entre psychiatrie naissante et justice pénale.

Un vrai roman puzzle infernal où se faire une idée définitive semble bien vain et peut montrer certaines limites de la justice des hommes.

Intelligent.

Wollanup.

DEMAIN C’ EST LOIN de Jacky Schwartzmann / Le Seuil.

« J’avais un nom de juif et une tête d’Arabe mais en fait j’étais normal. » Voici François Feldman, originaire de la cité des Buers à Lyon, plus tout à fait un gars des quartiers mais n’ayant jamais réussi non plus à se faire adopter des Lyonnais de souche, dont il ne partage ni les valeurs ni le compte épargne. Il est entre deux mondes, et ça le rend philosophe. Juliane, elle, c’est sa banquière. BCBG, rigide et totalement dénuée de sens de l’humour, lassée de renflouer le compte de François à coups de prêt. « Entre elle et moi, de sales petites bestioles ne cessaient de se reproduire et de pourrir notre relation, ces sales petites bêtes contre lesquelles nous ne sommes pas tous égaux : les agios. » Mais le rapport de force va s’inverser quand, un soir, François lui sauve la mise, un peu malgré lui, suite à un terrible accident. Et la banquière coincée flanquée du faux rebeu des cités de se retrouver dans une improbable cavale, à fuir à la fois la police et un caïd de banlieue qui a posé un contrat sur leurs têtes. Pour survivre, ils vont devoir laisser leurs préjugés au bord de la route, faire front commun. Et c’est loin d’être gagné. »

Après s’être servi de sa propre expérience professionnelle pour écrire « mauvais coûts », l’an dernier, Jacky Schwartzmann semble s’être encore inspiré de sa propre vie dans ce nouveau roman qu’il situe à Lyon et Villeurbanne qu’il connaît bien, il a bien observé les comportements des habitants, leurs us et coutumes et les montre dans ce roman très speedé.

Basé sur une association criminelle plus « la belle et la bête » que « Bonnie and Clyde », l’intrigue policière est vraiment au second plan d’un roman sociétal mené à un train d’enfer dans un style très imagé et très proche du parler mais qui convient parfaitement aux costards que taille l’auteur tout au long de l’histoire et qui rappelle beaucoup l’excellent « la daronne » de Hannelore Cayre. Les banquiers, les profs, les Français, les Algériens, les jeunes des cités, les fillonistes (mot en voie d’extinction)… chacun à son tour a le droit à ses coups de lattes et nous sont ainsi assénés des vérités bien senties, des rappels salutaires mais aussi quelques commentaires plus discutables, une ou deux diatribes proches des échanges de comptoir du café du commerce en toute fin de soirée. Et tout cela avec une verve réjouissante et souvent franchement hilarante qui fait que même si vous vous sentez « attaqués », l’offense ne tient pas face au ton hautement chambreur de la pique… et vous vous marrez.

Après Antoine Bréa au printemps, la collection « cadre noir » continue sa mue en offrant un nouvel auteur français au discours « politique » et ici pleinement tourné vers la base, vers ces gens-là qu’on n’entend plus et qu’on écoute uniquement quand ils cassent ou qu’ils représentent une menace électorale.

Très sympa.

Wollanup.

Le morceau éponyme de IAM, bande son parfaite du roman.

UNE ASSEMBLÉE DE CHACALS de S. Craig Zahler / Gallmeister.

Traduction: Janique Jouin-de Laurens.

Craig Zahler, a, il me semble, inauguré la collection  néonoire de Gallmeister avec son quatrième roman « Exécutions à Victory » peut-être plus dans le courant que voulait créer l’éditeur que « une assemblée de chacals » qui lui est un pur western, oui, mais qui plaira sans qu’on s’intéresse particulièrement au genre. Hollywood a acheté les droits de « Victory » qui devrait être interprété par Leonardo Di Caprio et Jamie Foxx. Par ailleurs son second western encore inédit en France « Wraiths of the Broken Land » racontant la recherche de deux sœurs kidnappées pour être forcées à la prostitution sera l’objet d’un film réalisé par Ridley Scott et dont la sortie est prévue pour 2022. Enfin S. Craig Zahler a lui-même réalisé « Bone Tomahawk » avec Kurt Russell en 2015 un terrible western reprenant le thème de l’enlèvement par des Indiens cannibales et de la quête qui s’en suit, disponible en VOD chez nous. S. Craig Zahler est aussi scénariste, a été directeur de la photo sur plusieurs films et batteur et compositeur du groupe de Heavy Metal Realmbuilder. Entre autres… la liste est plus longue mais ceci permet de comprendre un peu l’envergure de l’homme.

« Après avoir tiré un trait sur leurs jeunesses de braqueurs et d’assassins, les quatre membres du “Gang du grand boxeur” mènent désormais des existences rangées  et paisibles. Jim a si bien réussi à refaire sa vie qu’il est sur le point d’épouser la sublime fille d’un shérif. Mais un fantôme ressurgi du passé annonce qu’il compte s’inviter à la cérémonie et profiter de la fête pour régler de vieux comptes. La mort dans l’âme, les quatre anciens amis n’ont plus qu’à se donner rendez-vous au mariage, où il faudra vaincre ou mourir. Mais ce qui les attend dépasse de très loin tout ce qu’ils avaient pu imaginer… »

Evidemment, ils seront les victimes de l’imagination débordante d’un auteur qui utilisera tous les expédients pour les faire souffrir et glacer le lecteur car s’il s’agit bien d’un western, c’est avant tout un roman noir parsemé d’éléments qui s’apparentent à la littérature d’horreur donnant un aspect souvent gothique à l‘ensemble.

Dans la première partie, Zahler nous raconte le terrible passé des quatre outlaws, leur fuite suite à leur propre terreur vécue en s’associant avec une figure du mal particulièrement malsaine, un Irlandais d’origine du nom de Quinlan qui revient les hanter des années plus tard quand ils se sont créé une respectabilité, une famille et qu’ils ont réussi à occulter leur sale passé en pensant que le démon irlandais est mort. On les voit aussi dans leur nouvelle vie et la plume, très belle, de Zahler se rapproche magnifiquement, par instants, de celle de Larry McMurtry. Mais le passé les rattrape et ils doivent retourner en enfer pour sauver leur nouvelle vie.

Avec en incipit un premier chapitre particulièrement malsain, hallucinant, vous saurez d’emblée si ce roman est fait pour vous puisque cette scène très dure donne finalement plutôt gentiment le ton d’un roman qui fonce, qui défonce . La tension se relâchera vers le milieu du roman dans le Montana où se situera le cœur de l’intrigue, quelques pages un peu mou du genou que vous apprécierez finalement aisément et qui vous seront salutaires tant l’effroi qui vous attend, approche avec ce mariage.

La dernière centaine de pages correspond parfaitement au duel final du western traditionnel mais il n’est par contre pas traité de manière très conventionnelle. Pendant tout le roman, de façon assez inhumaine, les personnages sont confrontés à des choix cornéliens pour eux-mêmes ou pour les autres nécessitant leur propre sacrifice et dans cette apocalypse finale, le lecteur devra affronter pas mal de scènes dures tout en étant confronté à des doutes sur la loyauté de beaucoup de personnages. Dans ce pandémonium du Montana, on tue, on étripe, on humilie, on ampute, on trahit, on sacrifie, on pend, on trahit… et bien malin qui trouvera qui sortira vivant de ce carnage particulièrement barbare.

Certains détesteront et on comprendra que certains excès peuvent déranger mais beaucoup adoreront car ce roman est furieux, se lit en un « one shot » vénéneux et si certains événements ne sont pas très crédibles, l’ensemble est superbement bien raconté et propose un très bon moment de lecture.

Impitoyable, No mercy !

Wollanup.

BLACK$TONE de Guillaume Richez / Fleur Sauvage.

Attention Black$tone secoue ! Black$tone fait vibrer ! Black$tone fait jubiler ! Black$tone happe ! Black$tone, second roman de Guillaume Richez, est une bonne grosse  baffe dans la G***** !

Vous ne parvenez plus à détacher vos yeux de ces images diffusées en boucle sur toutes les chaînes de télévision, celles d’un bâtiment en ruine au-dessus duquel s’élève un long panache de fumée noire, ni de ces quatre caractères chinois en bas de l’écran, kǒng bù xí jī, « attentat terroriste »… Un Boeing 737 vient de s’écraser sur l’ambassade des États-Unis d’Amérique à Pékin. Tel est le point de départ de Blackstone, un thriller paranoïaque sur fond de conflit entre deux superpuissances, les États-Unis et la République populaire de Chine. Confrontés au risque d’une nouvelle guerre froide, l’officier de la CIA Malone, l’agent spécial du FBI Rodriguez, la directrice du Service national clandestin Sanders et la sénatrice McGovern sont entraînés dans le tourbillon de l’Histoire en quête d’une vérité qui se dérobe sans cesse.

Après lecture on se demande comment cette idée de conflit entre les Etats Unis et la République populaire de Chine est venue à l’esprit de Guillaume Richez ?

Très rapidement on se retrouve plongé au cœur du système politique US et chinois, auprès des services de renseignements. On côtoie le service des clandestins, les chefs et les agents (qui ne sont pas sans rappeler la série : Le bureau des légendes) ainsi que les politiques magouilleurs et calculateurs.

Du côté Chinois, on découvre le fonctionnement de la politique intérieure du parti, la censure mais aussi l’obligation des cadres, des médecins de garder le silence, de cacher la vérité. Tout est y savamment construit à tel point que ces incidents pourraient être réels. Guillaume Richez visionnaire ?

Fort heureusement, tout cela reste très clair. On peut d’ailleurs féliciter l’auteur pour cette présentation des rouages politiques de ces pays avec autant de précision sans pour autant tomber dans le documentaire.

Bien évidemment, ces explications sont épaulées par une intrigue qui nous harponne dès les premières pages et nous tient en haleine jusqu’à l’épilogue qui nous laisse sur notre faim, c’est si bon !

Pour ceux qui aiment les trames militaires, on cohabite avec les SEALS ou encore l’unité d’intervention du parti, autant que policière avec des tueurs en série tels que l’énigmatique 207 et Robert Hill.

Il ne faut pas oublier de parler des personnages, aussi touchants, dégoûtants, excentrique les uns que les autres. Les femmes fortes : Rodriguez, Sanders on la part belle, fortes mais toutes touchées par le malheur : alcoolisme, rescapées d’un attentat.

Et pour terminer, on ne peut pas oublier de signaler l’incroyable duel aérien sublimement et intensément décrit par l’auteur, et mieux vaut vous laisser découvrir la vie dans un sous-marin par vous-même. On ne veut pas vous gâcher la surprise.

Black$tone est un roman puissant et violent. On croit à cette intrigue dont la force est de rester hyper réaliste. On devine dés le début que l’auteur à donner corps et âme à son roman que ce soit pour la documentation ou l’amour qu’il a donné à ses personnages.

Et il ne faut pas avoir peur des mots : il y a quelque chose de DOA chez Guillaume Richez.

Bravo à lui !

Bison d’or.

115 de Benoît Séverac / La manufacture de livres.

Tout part du postulat que pour une même scène, suivant notre éducation, notre profession, notre niveau socio-culturel, la perception constituée accouchera d’une vision parfois aux antipodes et les faits relatés aux prismes antagonistes. C’est aussi cette vision de notre société qui fait l’objet de ce roman.

« Lors d’une descente de police dans un camp de Gitans, NathalieDecrest, chef de groupe dans un commissariat de quartier, découvre des jeunes Albanaises, cachées dans un container pour échapper à leur proxénète.

De son côté, le docteur Sergine Hollard, vétérinaire, projette de créer une clinique ambulante pour les chiens des SDF. Lors d’une consultation, elle fait la connaissance d’Odile, une sans-abri victime de deux sœurs tyranniques, et de Cyril, un jeune autiste qui vit à la rue, également sous leur coupe.Les univers de la prostitution et des grands précaires vont se croiser.Policière et vétérinaire en connaissaient les lisières ; elles vont en découvrir la violence. »

Toulouse et le personnage récurrent de Sergine Hollard doté de tous les attributs de la ville rose jusqu’aux bouts des phalanges représentent le décor à cette série engagée par son précédent ouvrage Le Chien Arabe. A la lecture de ce précédent effort mon ressenti était le suivant : Un fond scénaristique et une structure ambitieux mais l’ingrédient principal, le piment ne me paraissait pas assez connoté… Un livre qui se lit bien, des personnages attachants, des questions sociétales se posent, en particulier la place de la femme au sein d’une religion, de la famille. La dégradation de pans entiers de la Cité par des rouages fourbes et tapis dans des politiques infondées, se désolidarisant des citoyens et leurs problématiques, envahit notre quotidien en détériorant les interactions humaines. De ce nouvel acte mes sensations sont relativement similaires.

Sergine Hollard vétérinaire de son état, ancienne rugbyman s’y référant régulièrement, a ce don de l’empathie, de la philanthropie et une manie « réflexe » à se plonger dans les ennuis, dans des difficultés inextricables la mettant en porte à faux avec les services de l’ordre public de manière récurrente. Séverac nous plonge dans un contexte lourd, poisseux, interlope où « communiquent » prostitution, sans domicile fixe et associations tentant d’apporter une aide sociale, humaine à ses délaissés de la vie à la lisière de nos sociétés. Et c’est avec ses épaules, son abnégation, son cœur que Sergine se rue vers ses projets brisant le consensus. Les scories de la vie coalescentes affluent alors présentant ce tableau dont le rendu peut donc être divergent selon nos perceptions explicitées en liminaire.

Ce roman présente, à mes yeux, plus un profil d’un documentaire journalistique, où manque la dimension littéraire, mais il est indéniable que l’on s’attache aux personnages ainsi qu’à cette série éventuelle.

Docu choc délesté du poids des mots !

Chouchou.

 

LA CIBLE ÉTAIT FRANÇAISE de Lee Child / Calmann Levy.

Traduction: Elsa Maggion.

Ne cherchez pas dans ce livre une histoire franco-américaine comme le titre pourrait le laisser penser. Il s’agit en fait d’une nouvelle aventure de Jack Reacher, celui-ci reprend du service plus ou moins contraint. Il est  mandaté par la police militaire pour retrouver un sniper soupçonné d’avoir tenté de tuer le président français.

L’histoire se passe principalement en Angleterre : le G8 doit se réunir et tous ses membres deviennent des cibles potentielles. Une collaboration entre tous les services secrets est donc nécessaire. Notre héros va donc devoir travailler avec ses homologues étrangers. Pour corser encore un peu sa situation, il est obligé de composer avec une jeune femme, Casey Nice, des forces spéciales mais qui n’a jamais été sur le terrain. Cette femme le renvoie à son passé et donc à ses erreurs. Pour un homme comme Jack Reacher, loup solitaire vagabondant comme il le souhaite, devoir partager ses informations, avoir confiance en des tierces personnes est assez difficile. Il ne fait pas de langue de bois et au final n’en fait qu’à sa tête. Bien que son personnage soit très froid, il est capable d’empathie, il veut aider Casey Nice à surmonter ses peurs, cela lui permettant d’essayer de comprendre et de réparer ses propres fautes.

Tel Sherlock Holmes (comparaison faites dans le livre) on suit Jack Reacher élaborer des hypothèses, remonter des fausses pistes, tirer le fil de l’intrigue, pour nous mener au coup de théâtre final.

L’intérêt de ce nouvel opus est de connaître un peu plus ce personnage charismatique qu’est Jack Reacher. A l’occasion d’un court séjour en France on en apprend un peu plus sur sa vie et sur sa personnalité.

L’écriture est dure, sèche, elle colle parfaitement au personnage principal, pas de sentiments superflus, pas de discussions futiles, tout a du sens.

On a l’impression de regarder un film en lisant ce livre : les descriptions sont très détaillées, scènes de bagarres, surveillance, … : tout est décrit dans le moindre détail comme si les scènes se déroulaient sur un écran, devant nos yeux.

Cela alourdit quelque peu le livre,  entraîne quelques longueurs. L’intrigue est toutefois plutôt bien construite avec une fin à laquelle, personnellement je ne m’attendais pas. Je vous conseille donc cette lecture, pour les amateurs du genre.

Marie-Laure

 

LE PAYS DES HOMMES BLESSÉS d’Alexander Lester / Denoël.

Traduction : Vincent Raynaud (Anglais)

Le roman a pour décor la Rhodésie, actuel Zimbabwe, et on assistera à des combats. Oui DES combats car ils sont multiples dans ce récit épique en couleurs, fragrances et sensations. La ferme d’un cultivateur de tabac dans ce pays en mouvance meurtrie dessine l’épicentre du décorum. Composé de trois parties, l’ouvrage se veut aussi, ou surtout, un manifeste envers le conflit qui rebaptisera in fine cette nation jouxtant l’Afrique du Sud.

« Rhodésie, années 1970. La colère gronde dans cette ancienne colonie britannique devenue indépendante, mais restée aux mains des Blancs. Alors qu’une guerre civile sans précédent s’apprête à ravager le pays, le jeune Wayne Roberts, fils d’un puissant propriétaire terrien rhodésien, n’a qu’une obsession : sauver Msasa, la ferme familiale dont il doit un jour hériter. Il y consacre tout son temps, pendant que son jeune frère Patrick préfère au dur labeur les romans d’aventures. La guerre achève d’éloigner les deux frères : Wayne veut à tout prix défendre la terre familiale contre les nationalistes africains, tandis que Patrick estime que les terres doivent être rendues au peuple shona. Ce sera le début d’une plongée dans la violence que rien, et surtout pas leur irrépressible besoin de vengeance, ne pourra arrêter. Le sang qui les lie pourra-t-il les réconcilier un jour? »

Alexander Lester est né à Londres en 1967 et a grandi en Rhodésie, en retournant au Royaume uni que pour ses études d’histoire. C’est alors au Zimbabwe qu’il rencontre et épouse sa femme. Vivant à ce jour dans le Kent avec leurs deux enfants.

La partie première du roman s’ouvre sur l’évocation fondatrice d’une famille de fermiers blancs, sur cette terre d’ébène, qui se félicite de créer une harmonie d’existence entre travail, vie sociale et au sein de l’entité nucléaire. La fratrie, composée de deux frères dissemblables, présente une figure tutélaire forte qu’est le père, secondée par une mère d’honneur et de rectitude. Présentant fatalement des failles, ils s’arc boutent sur des préceptes érodés et passéistes. La magnificence paternelle pour l’un et son despotisme pour l’autre orientera leurs destinées respectives et leurs visions politiques.

Au travers de la seconde partie on entre de plain-pied dans cette guerre du bush de Rhodésie du sud et l’on assiste, dans une fureur mortifère, au chaos d’une guérilla décennale. C’est au décours de ces années noires que les trajectoires des frères diffèrent de manière prononcée. L’ainé, Wayne Roberts, doté de faculté physiques hors normes et d’une violence intrinsèque ravageuse sans limites,  se confronte sans appréhension aux exactions des différentes factions engagées. Additionnée à une soif de rancœur et de vengeance il laisse des traces indélébiles aux hommes qui croiseront son chemin tout en, insidieusement et paradoxalement, saupoudrant son barycentre d’une teinte où s’immisce une chaleur pour son prochain. Son jeune frère Patrick épris de littérature et de justice universelle, lui, laisse des empreintes « morses » à ses condisciples et son entourage. Et l’on devine que la jonction de leur parcours sera l’un des fils rouges de la troisième et ultime partie.

La clôture de l’ouvrage dressera avec justesse et sans lyrisme surfait d’une volonté de retour aux sources, de tentatives de résilience, de nécessité de tisser une paix avec soi même et autrui, de renouer un contact avec son sang afin de recréer « l’œuvre » du père. Et dans ces capacités à se réinventer sur les souvenirs et l’éducation de parents garants d’un certain art de vivre que les frères feront corps avec la nature et leur nature. On ne s’amende pas d’un coup de gomme d’actes réprouvés par la morale mais l’on peut échafauder un trajet parallèle par une remise en cause emplie d’un courage rare. Wayne reconstruit donc un espoir au travers sa famille et une clairvoyance édictée par une maturité qui aurait pu paraître inespérée.

Le récit, à travers cette famille symptomatique d’un conflit méconnu, a vertu d’enseignement historique en partie certes mais dresse les portraits denses de personnalités conférant à l’ensemble une envergure romanesque touchante.

Ce n’est sans nul doute pas le plus grand livre que j’ai lu mais c’est un coup de cœur.

Chouchou.

 

 

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