Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

CALCAIRE de Caroline de Mulder / Actes sud / Actes Noirs.

 

« Sur la route de Maastricht, une villa s’effondre brutalement, et son occupante occasionnelle, la fragile Lies, ne donne plus de nouvelles : son ami Frank Doornen la cherche partout. L’enquête de cet ancien soldat se tourne vers le propriétaire de la villa, amateur de jolies femmes et industriel véreux, qui stocke illégalement dans d’anciennes carrières de calcaire des déchets hautement toxiques pour l’environnement. Avec Tchip, ferrailleur à la petite semaine et recycleur impénitent, Frank va s’aventurer dans les souterrains labyrinthiques à la recherche de Lies. Mais la jeune femme reste introuvable… »

Caroline De Mulder est Belge, bilingue, auteure de quatre romans chez Actes Sud et je dois sa découverte à quelques recensions qui faisaient envie et qui s’avèrent à l’usage, très justes. « Calcaire » est un roman noir, assurément, bien plus sombre que ne le laisse imaginer une couverture dont j’avoue ne pas avoir totalement saisi ce qu’elle évoquait dans le roman ni compris ce choix de couleurs pastel quand la couleur dominante est assurément le noir et sans aucune autre nuance. Vous allez vraiment morfler !

N’ayant pas lu d’autres romans de la dame, il m’est impossible de comparer ce bouquin aux précédents mais, néanmoins, il faut bien reconnaître que la dame a écrit là un roman fort, très fort, le genre qui vous en colle une bonne dès l’incipit rock n’ roll avant de cogner fort et souvent là où ça fait mal. Faisant naviguer le lecteur en eaux très troubles, usant de faux –semblants avec talent et créant une horrible cour des Miracles flamande, Caroline de Mulder nous fait croiser, partager l’existence, l’histoire de personnages bien cabossés, des doux dingues aux plus dangereux frappadingues. Et au fur et à mesure que le roman progresse, on s’enfonce dans la fange, dans la putréfaction, l’anéantissement, la pourriture parfois au bord de la nausée.

« Calcaire » tranche généreusement par rapport à une production internationale de plus en plus aseptisée, modélisée, en osant les chapitres très brefs, nerveux, en tabassant  à coups de phrases assassines ou cruelles, et le lecteur comprendra rapidement le fonctionnement, la logique scénaristique et appréciera rapidement l’impression d’urgence, que cette narration donne au roman. Tout n’est ici que pourriture, désenchantement et les phrases de Caroline de Mulder parfois comme des halètements, semblant bâclées alors que le roman est très habilement écrit, jetées à qui voudra bien tenter de comprendre quelque chose dans ce marasme et cette désolation, contribuent, en plus d’offrir un pouvoir d’évocation souvent redoutable, à donner un rythme dément où le pire peut survenir à tout moment.

L’intrigue est de très bonne qualité mais ce qui distingue « Calcaire », c’est cette ambiance très proche des magnifiques films de Felix Van Groeningen : « la merditude des choses », « Alabama Monroe » ou « belgica » où le meilleur comme le pire sont toujours envisageables où le moment unique, l’instant magique apparait là où on ne l’attend pas au cœur de l’adversité dans une lutte contre le mal dans laquelle les personnages ne se soucient plus des apparences, déterminés vers un noble objectif, un but dérisoire mais précieux parce qu’ unique.

De la belgitude des choses.

Wollanup.

PS: la zik, le cinéma, Eden Hazard, maintenant les polars, faut arrêter de flamber les Belgicains.

LA DÉCOURONNÉE de Claude Amoz / Rivages.

Le fait des hasards de l’inspiration ou bien le pouvoir de persuasion d’une personne de chez Rivages, peu importe, toujours est-il qu’après le bon retour de Hugues Pagan il y a quelques mois, voici Claude Amoz qui y va aussi d’un nouveau roman dans une collection chez Rivages qui porterait très mal son nom de « thrillers » avec « la découronnée », histoire particulièrement attachante malgré l’extrême banalité et  le caractère très ordinaire des histoires racontées et qui devrait faire fuir les amateurs de polars survitaminés.

« Viâtre, une ville au bord du Rhône. Ce sont les vacances d’été, la chaleur est étouffante. Johan et Guy Mesel sont frères mais tout les oppose: Johan est un universitaire brillant et un passionné d’escalade alors que Guy, complexé par sa petite taille et dévoré par l’eczéma, est agent technique dans un lycée professionnel en montagne. Ils décident d’échanger leurs appartements pour la durée des vacances et c’est ainsi que Guy s’installe dans le logement que Johan vient d’acheter à Viâtre, dans la montée de la Découronnée. Il est saisi par l’atmosphère qui y règne et s’aperçoit que les lieux portent encore la trace des précédents occupants, en particulier un coffre à jouets dans une alcôve. Dans la même ville, Habiba est employée aux cuisines d’un foyer pour SDF sur lequel règne un prêtre tyrannique. La fille d’Habiba, Zahra, partage la vie du père de Camille, une adolescente qui a perdu sa mère dix ans plus tôt. La famille habitait dans la montée de la Découronnée et Camille garde en mémoire des souvenirs flous de scènes violentes entre ses parents. Un mystère plane sur les circonstances de la mort de sa mère dont elle a conservé des photos. Il y a aussi la vieille Maïa, qui a élevé les frères Mesel, et un détective privé pas forcément très doué pour les enquêtes. »

Une ville fictive, au bord d’ un fleuve le Rhône qui n’a pas d’autre rôle que celui de figurant, un quartier « la découronnée », théâtre de trois drames ancrés dans un passé plus ou moins lointain, tel est le décor d’un roman qui va explorer plusieurs voix et voies du passé pour trouver des réponses aux interrogations de différents personnages liés par une dramaturgie tournant autour de ce quartier, ses maisons, ses habitants, ses lieux de vie ou de mémoire. Mais « la découronnée », Claude Amoz nous le dit page 217, c’est aussi et avant tout : « la couronne d’une mère, ce sont ses enfants. » et le roman tourne autour de femmes ayant perdu de force ou par des errements ou par la conséquence des problèmes psychologiques leur « couronne » , leur aura de mère et par conséquent aussi d’enfants victimes de ce manque de protection et d’amour maternels.

Pas d’explosions, pas un meurtre, pas un coup de feu, pas un flic, mais néanmoins une grande violence contée par une Claude Amoz dont le grand talent est de rendre passionnante une histoire pourtant bien peu spectaculaire. En s’attachant par petites pointes très affutées à la psychologie de ses personnages, Claude Amoz réussit à nous rendre familiers, amicaux, complices de ces hommes et femmes en quête d’identité. Ainsi, la tristesse de Guy, la douleur de Maïa, le désarroi de Camille, peu à peu nous apparaissent inducteurs d’empathie et ce parcours a priori bien ordinaire prend des dimensions bien plus altières mais aussi bien plus émotionnellement éprouvantes dans un roman qui séduira les lecteurs prenant le temps de la découverte des non-dits et des non – écrits parsemant un roman évoquant plusieurs fois et de belle manière l’univers d’ Andersen et plus particulièrement le conte « la reine des neiges ».

Très attachant.

Wollanup.

ÉCRAN NOIR de Pekka Hiltunen à la Série Noire

Traduction : Taina Tervonen.

Pekka Hiltunen est un journaliste et un écrivain finlandais, son premier polar « Sans visage »  avec ces deux enquêtrices, Mari et Lia, expatriées finlandaises vivant à Londres a été publié en France chez Balland en 2013 . « Écran noir » est le deuxième opus de cette série, il date de 2012 et il en existe un troisième sorti en 2015 en Finlande.

« Des comptes YouTube sont piratés pour poster d’étranges vidéos, totalement noires et silencieuses. D’autres suivent, montrant des personnes immobilisées au sol se faire lyncher à coups de pied. Les images sont d’autant plus dérangeantes qu’elles font preuve d’un sens esthétique macabre. Peu après, les corps sont retrouvés en différents endroits de Londres, et il apparaît très vite que certaines victimes sont des homosexuels disparus lors de soirées dans des bars gays de la capitale. Si la police comprend qu’elle a affaire à un tueur déterminé, elle semble cependant minimiser le caractère homophobe des meurtres.

Deux jeunes Finlandaises, Mari et Lia, se penchent alors, avec l’aide d’un groupe clandestin, sur ces dossiers non résolus dans l’espoir que justice soit rendue. Mais les enjeux sont bien supérieurs à ce qu’elles imaginaient. »

Ceux qui connaissent déjà les deux enquêtrices Mari et Lia les retrouveront sans doute avec plaisir, ceux qui comme moi les découvrent n’auront pas de peine à comprendre le roman, Pekka Hiltunen livre assez de clés, mais ils auront sans doute envie de lire le précédent pour en savoir plus sur ces deux personnages attachants et leur rencontre qui a eu lieu dans « sans visage ». Pekka Hiltunen dévoile au cours du roman un peu de l’histoire des deux personnages principaux, notamment celle de Mari dont l’enfance particulière explique les talents et la motivation.

Elles travaillent toutes deux pour le Studio, un groupe de redresseurs de torts créé et géré à temps plein par Mari qui est riche. Lia, dernière recrue du groupe, le rejoint en dehors de ses heures de boulot pour un magazine londonien. Dans ce studio, ils mettent leurs talents au service d’une cause choisie et combattent les injustices qu’ils rencontrent. Rico, un hacker de génie, Paddy un ancien flic, Maggie, une actrice qui peut endosser tous les rôles… car oui, si leurs causes sont justes, ils n’hésitent pas à travailler dans l’illégalité et peuvent monter de véritables arnaques en bonne et due forme.

Dès les premières vidéos noires postées sur les réseaux sociaux, tout le monde est intrigué puis les lynchages font leur apparition, les victimes sont des homosexuels fréquentant les bars gays de Londres mais la police minimise sciemment l’homophobie évidente des crimes pour des raisons bassement budgétaires et politiques dans une période de réorganisation des services et de rediscussion des priorités. Les membres du Studio enquêtent donc et vont devoir affronter un tueur en série particulièrement retors dans une folle course contre la montre. Ils n’en sortiront pas indemnes.

On suit les enquêteurs avec de temps en temps, un regard sur les victimes du tueur qui prend son temps pour des mises à mort de plus en plus lentes et cruelles. On est saisi par l’urgence, Pekka Hiltunen s’y entend pour faire monter le suspense et nous embarque avec talent dans cette histoire de meurtres et de folie. Ce tueur qui cherche la célébrité, maîtrise les réseaux sociaux où il met en scène son œuvre en la liant avec celle de Freddie Mercury est particulièrement effrayant. Ce monde où tout se met en scène l’ est tout autant.

Un polar haletant avec un tueur 2.0.

Raccoon.

JE SUIS INNOCENT de Thomas Fecchio / Editions Ravet Anceau / polars en nord.

 

Il faut dire que nous en avons assez de ces romans policiers avec des flics déprimés, carburant au whisky, des meurtriers qui philosophent, ou encore des macchabés, mis en scène de manière ésotérique. Maintenant, les meurtriers et les flics ont des airs de héros, ce sont des durs à cuir. Alors, on en vient à se demander où est passé l’humain dans la littérature policière ? Cette part animale, dissimulée au plus profond de notre être ?

Un matin, Jean Boyer, violeur à répétition et meurtrier, relâché après trente ans de prison, est tiré du lit par la police et le capitaine Germain.

Jean Boyer est accusé du viol et du meurtre de Marianne Locart, une étudiante en droit.

Pour la justice, les médias et les politiques préparants les présidentielles. Jean Boyer est le coupable idéal, dû à son passé.

Pourtant, le capitaine Germain doute de sa culpabilité, tandis que le suspect ne cesse de clamer son innocence.

Alors que tout est contre lui, Jean Boyer décide de débusquer le meurtrier de Marianne Locart.

Autant ne pas tourner autour du pot, ce roman est GÉNIAL !

On devine rapidement que l’auteur va nous bousculer, grâce à une intrigue finement pensée. Il nous ballade du début à la fin, et balaie toutes les théories auxquelles nous pensons d’un revers de chapitre ! Il nous apprend à nous méfier de tout le monde, même des victimes – ces victimes, que nous aimerions plaindre, mais qui deviennent antipathiques assez rapidement.

Et la technique employée par l’auteur est incroyable !

Qui aurait pensé qu’un meurtrier, et qui plus est violeur, mènerait l’enquête pour prouver son innocence ? Un meurtrier a le bon rôle – certains diraient que c’est gonflé… pas nous !

Pour enquêter, Boyer utilise son savoir appris en prison et ses pulsions – de la violence à l’état pur, mais pas que. Un peu de bon sens fait aussi l’affaire !

Ce qui est terrible dans cette histoire, est que cette ordure, ce parfait salaud de Jean Boyer, nous rend empathique. On le plaint et nous sommes gagnés par la colère de le voir accusé à tort.

Heureusement, pour faire passer la pilule, l’auteur nous caresse dans le sens du poil avec le capitaine Germain, jeune policier encore naïf, mais intègre et honnête. Et ce flic va croire jusqu’au bout à l’innocence de Boyer. Petit à petit, nous assistons à l’évolution de ce personnage, têtu comme une mule, qui ira jusqu’au bout de son idée, quitte à être à l’encontre de ses convictions et du système.

D’ailleurs, c’est l’un des thèmes de ce roman qui porte un regard critique sur la société. La justice et les politiques n’ont aucun scrupule à faire condamner un innocent, à manipuler les victimes, tant que le résultat leur permet de redorer leur blason ou de se faire élire.

Finalement, on se demande qui est le pire dans cette histoire où personne n’est ni blanc ni noir.

Je suis innocent est une bombe ! Avec ce premier roman, Thomas Fecchio prouve que le policier a encore de l’avenir devant lui. Un bel avenir, loin des trucs fadasses et mainstream dont les médias raffolent.

Merci à lui.

Bison d’Or.

JUSTICE SOIT-ELLE de Marie VINDY/ éditions Sang Neuf

Le triangle morvandiau est le décor du(es) drame(s). sur cette terre rude, inhospitalière par certains aspects, les tragédies se concentrent et laissent planer ce voile caligineux qu’instille la morosité, la mélancolie, les peurs, les appréhensions dans les esprits de chacun. Sur un meurtre comme point de départ permettant la réouverture d’affaires classées, une avocate dissèque les humeurs, les caractères agrestes d’une lande montagneuse où froid climatique et froideur des âmes se conjuguent.

« Dix-sept meurtres de femmes non élucidés. Bienvenue en Bourgogne. Affaires classées ou non-lieu, la justice a depuis longtemps baissé les bras. Qui étaient toutes ces filles dont les cadavres ont été disséminés dans la région ? Des filles faciles, qui n’ont eu que ce qu’elles méritaient ? C’est ce que certains laissent entendre… Laurine, elle, voudrait simplement savoir qui a assassiné sa mère. Quand un nouveau meurtre est découvert, c’est, pour cette gamine déterminée, l’occasion de mettre un coup de pied dans la fourmilière. Gendarmes, médias, familles, juges, tout le monde en prend pour son grade. Au milieu de ce déchainement de violence qui confond victimes et coupables, l’avocate Déborah Lange, spécialiste des « cold cases », se bat pour faire éclater la vérité. Inspiré de faits réels, Justice soit-elle est un cri de colère d’une auteure engagée contre les violences faites aux femmes et le mépris d’une justice à deux vitesses »

De ce récit où foisonnent des personnages hétéroclites, avocate, journaliste, enquêteurs de la gendarmerie, parents de victimes, protagonistes entourant les faits, le plomb dramatique se délaye et peine à marquer son sillon. Sans s’attarder sur la psychologie de chacun, le récit perd justement d’identification et d’empathie.

La noirceur naturelle de l’écrit, de part la substance même du tableau, expose le lecteur à ce gouffre sans fond apparent en nous plongeant dans ce marasme criminel de cette vie provinciale.

Les hypothèses, les pistes se bousculent dans un maelstrom défini par des intrications multiples, des mobiles disparates contribuant de même à brouiller notre fil d’Ariane. La volonté farouche de l’avocate de déterrer, de résoudre ces affaires présente la filiation avec l’auteure. Car l’on perçoit franchement l’implication, le combat quotidien contre ces injustices effroyables qui touchent à l’avenant. Sa mission sacrée et salutaire transpire de ses pages mais le récit purement littéraire s’en trouve amputé.

Les vallons sont profonds comme les tristesses sont indélébiles et l’on fait face telle une huile de Mosconi dépeignant la noirceur humaine.

Justice pour ces femmes outragées, pour ces femmes non respectées, pour ces femmes foulées du pied par la force mâle. On suit Marie Vindy dans ses luttes mais je me suis perdu dans son récit…

Chouchou.

L’IRRÉSISTIBLE ASCENSION DE LAT EVANS de A.B. Guthrie / Actes sud / collection l’ouest, le vrai.

Traduction: Agathe Neuve.

Avec ce titre, Bertrand Tavernier et la collection « L’Ouest, le vrai », clôture la traduction et la publication étalée sur quatre ans en France du cycle The Big Sky, quatre ouvrages écrits dans les années 1950 par Alfred Bertram Guthrie, historien, écrivain et scénariste, qui reçut le prix Pullitzer pour les deux premiers titres de sa saga. Car de saga il s’agit, louée par James Lee Burke par exemple, qui s’étale des années 1830 à 1890, dans l’ouest américain de part et d’autre des Rocheuses. On aimerait vous la lister, histoire que vous n’en perdiez rien :
La Captive aux yeux clairs
La Route de l’ouest
Dans un si beau pays
L’irrésistible ascension de Lat Evans.

Bertrand Tavernier le précise, qui signe la postface de chacune de ces publications : il tient ce quatrième tome comme « l’œuvre la plus mûre et la plus aboutie de l’auteur, et pourtant la plus méconnue. La plus dense aussi, peut-être, parce ce que pour la première fois dans ce cycle, la colonne vertébrale du récit s’appuie sur une problématique sociale et non plus épique. »

Lat Evans, fils d’un couple de pionniers rencontrés dans La Route de l’ouest, quitte le domicile familial de l’Oregon où il étouffe dans un cadre moralement étriqué et laborieux. Il veut de l’aventure, il a de l’ambition. Dans ses projets, un ranch, des terres, des têtes de bétail. Il s’engage dans un convoi de cowboys vers le Montana qui s’annonce à cette époque comme une terre d’opportunités. Entre apprentissage, période de vache enragée, coup de dé et investissement astucieux, Lat Evans va devenir le rancher et le notable qu’il rêvait d’être. Mais il y a un prix à payer, car si les amitiés, les fidélités, la générosité accompagnent et permettent cette ascension, il y a en nombre des reniements, des mensonges, de morts.

On ne peut nier à l’historien Guthrie la fine connaissance d’une époque et de ses changements. Extermination des bisons, marginalisation des tribus, stabilisation d’une société de pionniers et d’aventuriers qui deviennent pour certains (et certains seulement) des entrepreneurs et des notables, enracinement de valeurs morales et religieuses plus conservatrices et intransigeantes. Tout cela infuse le récit. A petites touches, c’est aussi la beauté et la rudesse du Montana qui est donnée au lecteur, contrée où l’auteur vint s’installer avec le succès littéraire.

Il faut confesser peut-être que, parmi tous les personnages distribués dans le cycle, celui de Lat Evans n’est pas le plus attachant à mes yeux. Il y a quelque chose qui agace dans la rectitude apparente de celui-ci, dans son comportement de « do-gooder », terme qui qualifie ceux qui pensent agir pour le bien (il s’agit bien souvent de leur propre bien) sans réaliser que tous les autres ne vont pas nécessairement être illuminés par leurs actes. Avec une facilité étonnante, Lat Evans se met à dos un ami plus tourmenté ou moins en réussite, se détourne d’une femme à qui il doit beaucoup mais dont le statut de prostituée ne peut que contrarier ses désirs de notabilité. On aurait l’impression d’un héros archétypal de western des années 1950, sûr de ses valeurs et son chemin, et il ne peut être mauvais parce qu’il réussit. Seules les dernières pages, un final dramatique et dépouillé, nous le rendraient plus sympathique, qui rappellent que le destin réserve des gifles même à ceux qui oublient qu’ils ne sont pas intouchables.

Terminons avec ce qui est le plus réjouissant. Le cycle The Big Sky est bouclé, donné aujourd’hui dans son intégralité à ses lecteurs francophones. Il est magistral. Groupez les quatre volumes dans votre bibliothèque. Quand vous les aurez lus, ils y seront comme des pics de la chaîne des Rocheuses. Eclairés par le couchant, ils vous feront penser à un beau pays et à de la belle littérature.

Paotrsaout

LA CITE DU FUTUR de Robert Charles Wilson Denoël / Lunes d’encre.

Traduction : Henry-Luc Planchat.

Qui n’a jamais rêvé de vivre l’Ouest américain du temps des pionniers ? Respirer ce parfum d’antan, cet air non pollué encore vierge d’une civilisation oppressante ? Parcourir ces plaines ondoyantes du midwest et peut-être même apercevoir des troupeaux de bisons à l’état sauvage ! Et pour ceux que les joies bucoliques ne tentent pas, arpenter les rues de New York ou de San Francisco bien avant que les gratte-ciels n’en obscurcissent l’horizon de vaines promesses de grandeur, ne serait-ce pas le plus prodigieux des voyages ?

« L’authenticité est essentielle pour les profits. Les gens qui paient pour voir l’Ouest du XIXe siècle ne veulent pas d’un parc à thème où de faux cow-boys se la coulent douce dans un ranch et regardent Netflix en grignotant des Doritos. Ils souhaitent contempler l’Ouest authentique. » (Auguste Kemp)

Si l’aventure vous tente, elle est désormais à votre portée. C’est tout du moins ce que propose le milliardaire Auguste Kemp, sorte de génie à la Elon Musk. Ce dernier possède en effet une technologie fabuleuse appelée communément « le Miroir » qui permet le voyage dans le temps. Nous sommes donc invités, nous résidents du XXIe siècle, à embarquer pour un incroyable périple vers ce glorieux passé où sévissent encore cow-boys et indiens. L’invitation sera cependant de courte durée, puisque le portail temporel se refermera en 1877, soit cinq années après sa mise en service.

A Futurity, la ville bâtie en un temps record dans les plaines de l’Illinois par Kemp pour accueillir les touristes, tout est vrai. On ne se balade donc pas dans une sorte de « Westworld bis » pour ceux qui auraient pressenti l’éventuelle entourloupe. Futurity n’est pas non plus exclusivement peuplée par nos contemporains : afin d’augmenter sa source de business, Kemp a fait construire deux tours qui s’élèvent comme des flèches ardentes vers l’azur, constructions titanesques pour l’époque faisant office d’hôtel de luxe pour les nouveaux arrivants. Si La tour n°1 s’avère effectivement réservée aux touristes du futur, servant de base de départ à leurs pérégrinations, la tour n°2 ouvre ses portes quant à elle aux gens du XIXe afin de leur faire profiter des merveilles technologiques de notre époque. Enfin, de leur donner un aperçu édulcoré, dirons-nous.

C’est là que nous retrouvons Jesse Cullum, garde taciturne autochtone au passé flou et ayant participé à la construction de Futurity suite à des désagréments de voyage (on l’a jeté d’un train et il s’est retrouvé là sans le sou). C’est un grand jour pour la Cité, le général Grant est de visite et Jesse fait le planton dans le cordon de sécurité. Manque de bol, ça tombe sur lui : un homme va dégainer une sorte d’arme pas très catholique et tenter d’assassiner le président. Mais Jesse est rapide, et il en a vu d’autres…

Si l’idée d’une machine à explorer le temps n’est pas nouvelle, depuis H. G. Wells et tant d’autres qui en ont repris la thématique, elle n’en reste pas moins un outil puissant pour tout écrivain avide de plonger son lecteur dans les potentialités d’un monde parallèle. Robert Charles Wilson avait d’ailleurs lui-même déjà brillamment utilisé ce principe dans « les Chronolites » paru chez Gallimard au rayon Folio SF. Au delà du décalage induit et propre au merveilleux, l’idée est de se servir du voyage dans le temps pour soutenir un propos, une thèse, ouvrir une perspective nouvelle et finalement parler de notre présent. Peu importe que cette fameuse machine ait été inventée un bon millier de fois sous toutes ses coutures, ou plutôt sous tous ses boulons devrions-nous dire, l’essentiel est ailleurs.

En l’occurrence ici, la trame rocambolesque et savoureuse de Jesse Cullum nous amènera sur les rives humanistes de la tolérance, chère à l’auteur, envers celui dont on ne comprend pas forcement la culture et les moeurs. L’autochtone, l’indigène, le barbare au comportement impropre et scandaleux, c’est forcement toujours l’autre…

Le racisme, le sexisme et l’homophobie d’une époque feront ainsi face au dédain, à la trivialité et à la suffisance d’une autre. Wilson traite l’incompréhension des contemporains de ces deux époques qui se télescopent comme d’autres parleront d’interférence culturelle et de la difficulté d’accepter cet étranger qui nous regarde comme son égal.

Si le récit s’annonce par ailleurs alerte et léger, drôle et porté par un souffle épique propre au roman d’aventure – parfois violent comme tout bon western qui se respecte – il s’avérera également nimbé par moment d’une aura plus grave, état d’âme qui s’exprimera dans de nombreuses thématiques sous-jacentes parsemant le récit comme autant de zones plus sombres. On pense ici au drame du 11 septembre (l’image des deux tours n’est sans doute pas anodine) ou à celui du stress post-traumatique vécu par ces soldats rescapés des champs de batailles.

Ce qui nous amène au point névralgique de cette chronique : la grande force de Robert Charles Wilson, c’est son humanité ainsi que la justesse avec laquelle il dépeint ses personnages et la qualité des relations qu’ils tissent les uns les autres au cours de l’aventure. Tout sonne juste, on est à mille lieux des stéréotypes fastidieux servant la soupe à un récit bancal. Il y a des moments de grâce chez Wilson, des petits moments de magie où les personnages prennent vie au delà de la trame principale pour notre plus grand bonheur.

L’auteur canadien signe ici une nouvelle grande fresque dans l’épopée spatio-temporelle, cinglante et haletante comme un bon vieux western, mais aussi touchante et vibrante d’une humanité qui colmate ses failles comme elle peut.

Wangobi.

LE POLAR DE L’ ÉTÉ de Luc Chomarat / la manufacture de livres.

Le Polar de l’été n’est pas un polar, ce n’est pas un roman noir non plus mais l’objet central en est un entouré d’un halo flou de mystère.

L’oisiveté aidant, un romancier en villégiature dans l’île de Ré entouré de sa famille recomposée, s’enfouit dans les souvenirs lointains. Ils tournent autour de la bibliothèque patriarcale, bibliophile et résolument aux hétéroclites goûts, et d’un ouvrage en particulier. L’idée, saugrenue, de réadapter, ou plus prosaïquement d’en effectuer un plagiat, germe de son esprit en proie aux doutes et aux questions inhérentes à son âge, à sa condition égoïste masculine. Au fur et à mesure la quête du bouquin mythique va réellement devenir une quête, une obsession, la recherche du graal.

« Notre héros est un écrivain de polars. Pas très célèbre, « ses tirages n’atteignent pas les mêmes chiffres que Douglas Kennedy. » En vacances en Corse en famille et un couple d’amis, il discute de lectures et alors lui vient une idée ou plutôt une vision : il va écrire un plagiat de Pas de vacances pour les durs, de Paul Terreneuve, un polar hard-boiled des années soixante complètement oublié qui trônait au milieu des livres aux couvertures suggestives dans l’enfer de la bibliothèque de son défunt père. Ce polar représenta, très tôt dans sa vie, « un idéal impossible à atteindre ». En le modernisant, il ne peut que cartonner, devenir un phénomène de librairie : le polar de l’été. Ne reste plus qu’à retrouver ce livre, indisponible et disparu…Aucune trace sur le net, à croire que ce roman n’a pas existé…Quittant sa famille et ses amis, il part à sa recherche dans la maison familiale où il va affronter sa mère qui ne sait plus ce qu’elle a fait du livre, enquêter sur les traces de son enfance et de l’histoire familiale pour trouver ce satané polar de l’été qui se dérobe à chaque fois à sa quête. Son enquête ou plutôt sa quête, va l’amener à croiser et à se confronter à tous ceux qui ont pu avoir ce livre en main. »

Luc Chomarat publie son premier roman à l’âge de 22 ans début 80 ce qui le propulse dans une liste des auteurs comptant dans le roman policier d’après le Magazine Littéraire. Se dirigeant ensuite dans la publicité, il revient à l’écriture et obtient en 2016 le Grand Prix de Littérature policière pour Un trou dans la toile.

L’expérience et le désir de pondre un polar dans le souvenir tenace, vivace, des étals livresques de son père disparu, où se juxtaposaient aussi bien des affriolants SAS que des James Hadley Chase, Jim Thompson, Agatha Christie, Simenon pour ce qui concernait le polar, séparé d’autres genres tout autant variés. Le moment propice à la réflexion pousse l’auteur à échafauder sa thématique, le public ciblé et son but inavoué. Entre volontés vacancières de solidifier les liens nucléaires et démons humoraux titillant l’homme à son zénith, la « quiétude » fera prestement place à « l’inquiétude » causée par le mythe ou la réalité d’un écrit semblant être l’œuvre de son subconscient ou tout du moins génère de surprenantes difficultés d’appropriation.

Chomarat, sur un ton badin mais nullement crétin, nous délecte d’un tableau brossant l’homme désabusé à la charnière de son existence. Il extrait avec acuité les pensées typiques de cette phase où se bouscule les antagonismes, où les incertitudes sont pourtant contrebalancées par une maturité spirituelle opaque au concerné. Avec discernement et justesse les décisions, les choix de notre personnage central sont disséqués dans une dimension romanesque indéniable sous ce prétexte improbable de l’ouvrage référence susceptible d’infléchir son avenir.

Humour du quinqua où l’homme se regarde dans un miroir sans s’y voir !

Chouchou.

FARALLON ISLANDS de Abby Geni / Actes Sud.

Traduction: Céline Leroy.

« Miranda débarque sur les îles Farallon, archipel sauvage au large de San Francisco livré aux caprices des vents et des migrations saisonnières. Sur cette petite planète minérale et inhabitée, elle rejoint une communauté récalcitrante de biologistes en observation, pour une année de résidence de photographe. Sa spécialité : les paysages extrêmes. La voilà servie.

Dans ce décor hyperactif, inamical et souverain, où Miranda n’est jamais qu’une perturbation supplémentaire, se joue alors un huis clos à ciel ouvert où la menace est partout, où l’homme et l’environnement se disputent le titre de pire danger.

Et si personne ici ne l’attend ni ne l’accueille, il faut bien pactiser avec les rares humains déjà sur place, dans la promiscuité imposée de la seule maison de l’île ; six obsessionnels taiseux et appliqués (plus un poulpe domestique), chacun entièrement tendu vers l’objet de ses recherches. »

Challenge à relever avec ce « Farallon Islands » : écrire une petite chronique d’un roman dont on se rend compte très rapidement qu’on s’est complètement fourvoyé en le lisant et que certainement, si on lit les recensions présentes sur le web, on n’a pas vu du tout ce qu’il fallait voir parce qu’on n’était pas la cible. Loin de vouloir qualifier ce roman de bouquin pour gonzesses, quoique, je dois quand même prévenir celles et ceux qui apprécient à peu près les mêmes bouquins que moi qu’ils pourraient être aussi assez  dubitatifs une fois la lecture terminée.

Avant tout, « Farallon islands » donne la part belle à de nombreux chapitres de nature writing parlant de la faune maritime vivant sur et aux abords de ces cailloux hostiles plantés dans le Pacifique à une quarantaine de kilomètres de San Francisco. Que ce soient les requins blancs, les éléphants de mer, les phoques, les baleines à bosse, les macareux, les goélands… tous sont évoqués dans de nombreux passages, chapitres, nous familiarisant avec ces espèces qui passionnent une Abby Geni qui a déjà écrit un recueil de nouvelles inédit en France « the last animal » qui leur était consacré.

Ensuite, le roman s’intéresse beaucoup aux rapports entre les humains présents dans ce « laboratoire » précaire, isolé, où sont entassés six biologistes uniquement concentrés sur leur objet d’étude, créant un huis –clos, par instants dérangeant et à d’autres un peu banal. Progressivement, on en apprend un peu sur leurs habitudes et leur psychologie tout en s’apercevant qu’ils sont très loin des contingences ordinaires et banales de l’humain lambda. Ici, la vie est réglée par le rythme des saisons apportant les objets d’études sur les îles : la saison des requins, la saison des baleines, la saison des phoques et la saison des oiseaux.

Mais, inévitablement, le ver est dans le fruit, le loup est bien dans la bergerie et deux drames, dans la première partie, donneront une dimension criminelle au roman. Mais jamais, on ne tremble réellement, jamais on ne se crispe puisque cette intrigue criminelle, est très délayée dans le roman qui évoque de nombreux thèmes que l’auteur donne souvent l’impression de simplement survoler. On n’est pas dans un thriller et on le comprend dès le prologue qui raconte la fin de l’histoire, le départ de l’île de Miranda, saine et sauve, au bout d’un an passé sur Farallon avec, apparemment, toute sa tête. Le suspense est donc très secondaire surtout quand, rapidement, les évènements deviennent favorables à une Miranda, légitimement terrorisée dans la première partie du roman. Par ailleurs, les différents personnages étant uniquement passionnés par leurs études, ne sont pas vraiment éclairés par un auteur qui se centre beaucoup sur une Miranda pour qui, je le reconnais, je n’ai pas ressenti beaucoup d’empathie malgré le drame vécu.

Parallèlement, le roman évoque beaucoup les rapports entre Miranda et sa mère décédée prématurément. L’histoire est d’ailleurs racontée par les lettres écrites à sa mère morte et fait prendre conscience du poids de l’absence. Alors, tout ceci nous fait un premier roman plutôt bien écrit qui ravira certainement les amateurs de nature writing. Pour les autres qui aiment les histoires proposant un cadre où la nature reprend ses droits en accablant l’homme à la merci des éléments et de la faune tout en proposant une intrigue particulièrement flippante propice à la réflexion, une fois de plus, je ne peux que conseiller cette tuerie qu’est « Aucun homme ni dieu » de William Giraldi.

Décevant.

Wollanup.

LES CONFESSIONS DE L’ ANGE NOIR de Frédéric Dard / Fleuve noir.

« L’Ange Noir est tout sauf un marrant. L’Ange Noir est l’ennemi public n° 1. Flics, femmes, cadors du crime : personne ne lui résiste. Et surtout pas la mort. Vivre sans temps mort et jouir sans entraves, telle pourrait être sa devise.

Même quand il s’agit de raconter son épopée, il n’y a pas un chroniqueur qui tienne la distance. Alors il va s’en charger seul. Cet Al Capone moderne n’a décidément pas l’esprit d’équipe. Sans honte, sans peur, et surtout sans filtre, l’Ange Noir prend la parole et déroule le fil de son épopée sanglante.

Premier meurtre à déclarer ? Sa mère – un accident de naissance. Après elle, personne n’y échappe, de Londres à Paris, en passant par Mexico. L’Ange Noir a la gâchette facile, le « beau sexe » pour obsession, et un sale penchant pour l’alcool. »

Fleuve Noir a décidé de publier la compilation de quatre volumes écrits par Frédéric Dard, signés « les confessions de l’ange noir », truand ricain et tueur à la gâchette facile : Le boulevard des allongés, Le ventre en l’air, Le bouillon d’onze heures, Un Cinzano pour l’Ange Noir. Un cinquième volume envisagé et titré par Frédéric Dard ne verra finalement jamais le jour.

Amateurs de pulps ricains donnant la priorité à la baston rude, aux crimes, ce bouquin est fait pour vous. Racontées par le truand qu’on invite à parler ardemment argot, ce qui sera ensuite le fonds de commerce des romans signés San Antonio où Tonio et Béru rivaliseront de vocables aussi improbables qu’hilarants, ces quatre histoires privilégient à merveille la montée d’adrénaline

Edités en 1952,  les romans de la série de l’ange noir sont souvent présentés comme les brouillons de la série culte d’un auteur aux multiples talents. Néanmoins, on note certaines différences. Quand l’ange noir suit le parcours d’un truand, la série des Sana met, elle, en vedette l’ordre par la création de ce commissaire de police. Si la première est située dans une Amérique en carton, la seconde, elle, a choisi l’hexagone et une certaine beaufitude des années 50 / 60 avec moult jambon-beurre, petit rouge, apéros, PMU, femmes fatales en bas nylon, bals musette…

Dans les deux séries par contre, on note un déclenchement de l’action dès la première ou deuxième page qui se poursuivra tout le long de romans qui ne vous laissent pas respirer, offrent un plaisir brut immédiat et qui sont aussi vite oubliés une fois qu’ils ont réalisé leurs bons offices, comme toute cette littérature facile mais bien agréable à lire, appelée « de gare » autrefois.

Boum, boum, boum !

Wollanup.

 

« Older posts

© 2017 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑