Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

LES SOEURS DE FALL RIVER par Sarah Schmidt / Rivages.

Traduction: Mathilde Bach.

“Les sœurs de Fall River” est le premier roman de Sarah Schmidt, bibliothécaire australienne, un coup d’essai devenu rapidement un coup de maître , le roman étant devenu rapidement un best seller et également en cours d’ adaptation cinématographique.

Le roman est basé sur des faits réels : l’assassinat des époux Borden, massacrés à la hache dans le Massachussets en 1892. Lizzie Borden, une des filles, fut accusée puis acquittée. Cette affaire prit rapidement une ampleur nationale et alimenta longuement les journaux de l’époque mais n’a toujours pas été élucidée aujourd’hui et ne le sera sûrement jamais plus.

Au moment des faits, les sœurs, âgées de 30 et 40 ans vivaient encore chez leur père et Sarah Schmidt nous plonge dans l’ambiance malsaine de la maison Borden en dévoilant tous les dysfonctionnements familiaux.Plusieurs voix se feront entendre dans le roman: les deux soeurs, la bonne Bridget et Benjamin, un homme peu recommandable et sans scrupules embauché par John, l’oncle des filles et personnage tout aussi trouble et également sans scrupules.

Sarah Schmidt réussit parfaitement à nous faire ressentir l’atmosphère vicieuse, glauque de cette famille: la violence sourde du père, l’ennui, le désarroi, la folie de Lizzie, le dévouement d’ Emma, la relation des deux soeurs basée sur une fidèlité morbide à leur défunte mère. L’auteure explore tous ces éléments bien en place pour que se développent des relations malsaines. L’amour et la haine se côtoient de manière très dangereuse et propice à l’arrivée d’une tragédie.

Les deux victimes ne sont pas très sympathiques aux yeux des deux filles et on les imagine très bien imbus de leur importance, tyranniques et suffisants. On s’aperçoit rapidement que tous ont des raisons pour faire éclore un tel drame.

Sarah Schmidt réussit parfaitement à nous faire ressentir cette ambiance pesante, glauquement dérangeante, mortifère  mais, hélas, et c’est dommage, ne propose pas sa propre version de l’histoire, se contentant finalement de dresser un tableau réaliste, crédible et somme tout particulièrement prenant d’une histoire criminelle américaine non résolue et devenue légendaire.

Passionnant mais frustrant.

Wollanup.

ECLOSION d’ Ezekiel Boone / Actes Sud.

Traduction: Jérôme Orsoni.

« Les petites bêtes ne mangent pas les grosses » qui a bien pu dire une telle bêtise ? Tout le monde sait que les petites bestioles sont de terribles prédatrices, surtout les araignées ! Oui, vous avez raison de trembler devant ces minuscules bêtes et vous aurez surtout raison de fuir face à un banc d’araignées carnivores ! Arachnophobes ou pas, prenez garde car Ezekiel Boone vous fera trembler avec ce roman, premier volet d’une trilogie, sobrement nommée Eclosion.

Au cœur de la jungle péruvienne, une étrange et menaçante masse noire s’abat sur un groupe de touristes américains en excursion. Et les dévore vivants. Dans le Nord des États-Unis, un agent du FBI enquête sur le mystérieux crash de l’avion d’un milliardaire. Un peu partout dans le monde, des phénomènes anormaux et inexpliqués se produisent. Jusqu’à ce qu’une bombe nucléaire explose en Chine, transformant tout l’Ouest du pays en un vaste champ de ruines atomiques.

Que contient ce colis en provenance d’Amérique du Sud, qu’une scientifique renommée, spécialiste des araignées, vient de recevoir ? Est-ce là, à l’intérieur de ce fossile qui semble lutter pour revenir à la vie après un sommeil de plusieurs milliers d’années, que se trouve la clef de l’énigme ?

La lecture du résumé pourrait faire à un simple roman d’horreur inspiré du cinéma de série Z. Nous avons tous en tête le film sorti en 2001, Arac attack ou des araignées mutantes attaquaient les humains. Il s’agit bien d’araignées dans Eclosion mais celles-ci sont loin d’être transformées et ce roman est loin d’être une banale série Z.

Vous aurez entre les mains une œuvre littéraire parfaitement maitrisée qui vous fera trembler. Ezekiel Boone grâce à une plume habile rend la lecture addictive et effrénée jouant avec nos peurs et le suspense ! Eclosion  est un roman choral subtilement structuré, l’action prend principalement place aux Etats Unis mais le type de personnages que nous croisons le rend cosmopolite. Nous côtoyons la présidente des Etats Unis, des marines, des survivalistes, des scientifiques, bref des êtres humains qui seront bientôt dépassés par les événements. Nous pouvons nous reconnaître en ces personnages et nous y attacher, mais que la chute est dure lorsque ces personnages sont dépecés à coup de mâchoires d’arachnides.

L’un des points forts de ce roman est que l’auteur a réussi à s’éloigner de tous les clichés possibles et imaginables. Il n’y a pas de super-héros ou de gros bras, pas de scientifiques génies, seulement des gens aux professions diverses, toutes utiles, qui essaient de se sortir d’une merde totale.

Eclosion est un roman qui dénonce l’arrogance de l’Homme dit infaillible. Ici, il est réduit en bouillie ou en vulgaire hôte à sacs d’œufs. Pour résumer : la nature reprend ses droits sous une forme d’invasion d’araignées colonisatrices.

Les araignées dans Eclosion  sont peu décrites. Nous en apprenons un peu plus grâce à Mélanie, l’une des scientifique, qui a la chance de les observer réellement, contrairement à nous qui devons nous contenter des mots. Vous vous doutez donc que votre imagination carbure à 100 à l’heure. Le peu d’éléments que nous avons en notre connaissance les rend, à la fois intrigantes mais surtout terrifiantes. Si terrifiantes que tous les moyens sont bons pour stopper cette colonisation !

Autant ne pas tourner autour du pot, ce roman est une grande réussite ! Je dirais même que c’est une BOMBE à mettre entre toutes les mains ! Vivement que le tome 2 paraisse !

Bison d’Or.

JURONG ISLAND de Thierry Berlanda / Editions du Rocher.

Ce livre est une suite de Naija. Je n’ai pas lu ce tome avant d’attaquer Jurong Island, j’ai donc été un peu perdue sur la première partie du roman. Mais cela passe très vite, on est emporté dans l’histoire, et même si il y a de fréquentes références au tome précédent, cela ne gêne en rien la lecture et la compréhension de ce livre. Cela donne juste envie de se plonger dans Naija afin de retrouver les personnages et mieux comprendre leurs interactions.

Justine Barcella, est un membre du commando Titan, qui vit une « retraite paisible » dans un coin perdu de Toscane. Elle est très belle, grande, rousse et a un caractère de « marteau piqueur ». L’ex patron des services secrets, le Général Obernai, la fait sortir de sa tanière pour une mission : déjouer un complot mondial visant à prendre le pouvoir et mettre à genoux tous les Etats.C’est alors une course contre la montre qui s’engage afin d’arrêter le projet fou Atropos mis en œuvre par le groupe Lamar : le hacking de toute l’architecture opérationnelle des pays (transport, énergie…). Pour cela, Justine doit entrer dans le data center qui récupère et exploite toutes les données, basé sur l’île de Jurong Island à Singapour.

Il s’agit d’un véritable roman d’anticipation, où les systèmes informatiques sont capables de s’auto alimenter, et de détruire toute forme de libre arbitre : « les gens ne veulent plus être heureux, ils veulent être tranquilles ».

L’écriture est incisive, percutante, rapide, ce qui donne du corps à l’atmosphère anxiogène et à notre servitude envers les systèmes d’informations.

En contrepoids à ce contexte très impersonnel du Big Data, nous avons des personnages principaux et secondaires riches et fouillés. Certains sont froids, acerbes, bruts, d’autres plus ronds, plus humains en quelque sorte, ce qui permet d’apporter une touche d’humanité à ce roman très sombre et violent.

L’intrigue, bien que complexe, nous emporte dans un avenir inquiétant mais plausible, elle nous permet de nous interroger sur notre rapport aux technologies, qu’est-ce qui doit primer, l’intérêt collectif ou individuel ?

Il y aura sans nul doute une suite à ce roman, dans laquelle je me plongerai avec plaisir. Dans l’immédiat, je vais me ruer sur le premier volume afin de mieux appréhender certains traits de caractères des personnages découverts dans ce roman.

Marie-Laure.

GÉNÉALOGIE DU MAL de JEONG You-jeong / Editions Picquier

Traduction:  Choi Kyungran et Pierre Bisiou.

 

JEONG You-jeong a été infirmière dans une première vie avant de se lancer dans l’écriture de polars psychologiques et connaître de retentissants succès dans son pays, cette “Généalogie du mal “ s’y étant vendue à plus de 600 000 exemplaires.

Chacune de mes incursions dans les polars d’extrême Orient proposés par les éditions Picquier, spécialistes de cette partie du monde, me procure, en plus d’un réel dépaysement, une sorte d’inconfort bien plaisant par les différences culturelles visibles mais aussi des intrigues noires de première qualité et cette “généalogie” ressemble bien à un sommet du genre.

“Yujin, vingt-six ans, se réveille un matin dans l’odeur du sang.
Jusqu’à ce jour, c’était un fils modèle qui se pliait à toutes les règles d’une mère abusive et angoissée. Une mère qui gît en ce moment même au pied de l’escalier, la gorge atrocement ouverte d’une oreille à l’autre.
Que s’est-il passé la nuit dernière ? Seuls des lambeaux d’étranges images émergent de la conscience de Yujin, et le cri angoissé de sa mère. Mais appelait-elle à l’aide ? Ou implorait-elle ?”

Yujin ! en démarrant dans ce roman, vous pénétrez dans son cerveau et vous allez y rester jusqu’au bout d’un huis clos dans l’appartement où vont s’affronter Yulin et ses démons intérieurs mais où il va aussi devoir se battre pour connaître la vérité, les vérités qu’il va moduler à sa manière, dans son cerveau bien malade afin de se protéger. En 400 pages infernales, vous êtes corps et esprit avec lui. “Généalogie du mal” est un roman combinant l’horreur de la réalité vécue par Yujin afin de masquer le meurtre de sa mère quand, enfin, il comprend qu’il en est l’auteur et la recherche dans le passé par le biais d’un journal maternel pour découvrir pourquoi il vit ainsi sous le joug de sa mère omniprésente et de sa tante psychiatre qui lui prescrit un traitement. Petit à petit, on remonte dans le temps tout en sachant que l’origine de cette généalogie macabre viendra certainement d’un moment de vacances, 16 ans plus tôt, quand son père et son frère périrent noyés. Dans le même temps, on vit ses tentatives, ses artifices pour masquer le meurtre.

Explorant les méandres effrayants du cerveau d’un monstre prédateur en pleine éclosion tentant de se sauver en éliminant sans état d’âme les personnes qui le gênent, tout en remontant simultanément vers le moment d’horreur initial, “Généalogie du mal” par son histoire parfaitement menée, par ses deux suspenses parfaitement maîtrisés, par son intelligence dans le propos, par son puissant portrait psychologique d’un prédateur ressemble fort à un énorme coup de coeur, à une lecture qui devrait ravir tous celles et ceux en mal de thrillers intelligents et originaux.

Effroyable!

Wollanup.

LE COLLECTIONNEUR D’HERBE de Francisco José Viegas / Mirobole.

Traduction: Pierre Michel Pranville

C’est avec Le Collectionneur d’Herbe que l’on découvre Francisco Jose Viagas, un éminent  auteur portugais qui a dirigé la revue Ler (revue équivalente à notre magazine Lire).  Le Collectionneur d’Herbe est son dernier roman publié en France par les éditions Mirobole, éditrice qui ne lésine pas sur la qualité de ses publications. La preuve à nouveau.

Jaime Ramos, chef de la brigade criminelle à la PJ de Porto, préfère sa ville à toute autre. Dans son appartement s’empilent ses livres, qu’il lit l’hiver exclusivement. Attaché à son équipe comme à une famille, il est sourd d’une oreille et aime déambuler dans la vieille ville. Cette fois, l’affaire dont il hérite va l’obliger à remonter trois fils parallèles : pourquoi deux Russes viennent-ils
se faire assassiner dans le Minho ? Pourquoi une jeune fille de bonne famille disparaît-elle brusquement ? Et, surtout, qui est ce mystérieux collectionneur d’herbe qui envoie un jeune ingénieur parcourir les ex-colonies portugaises ? Son enquête mènera le lecteur jusqu’en Angola, au Brésil et au Cap-Vert, pour un roman d’une sensibilité rare, à la tonalité envoûtante : un polar langoureux sur le désenchantement, l’amour et la beauté.

Serait-il possible de parler de roman hybride ? Le Collectionneur d’Herbe est construit d’une manière peu habituelle : s’il s’agit bel et bien d’un roman policier, il serait dommage de s’arrêter à ce genre, tant l’auteur nous promène à travers le monde de la littérature.

Tout commence avec des meurtres et une disparition, des énigmes que devra résoudre l’inspecteur Jaime Ramos accompagné de son équipe devenue au fil du temps sa famille.

Au premier abord nous nous attendons à une enquête dont le déroulement est classique ; mais quelle n’est pas notre surprise lorsque l’auteur décide de nous perdre au cœur des mots, des ellipses et des allers-retours.

Francisco Jose Viagas est une poète, ses mots font  penser à une peinture, Turner, par exemple, qui est cité au début du roman. Et les couleurs et les effluves, dictées par la poésie qui nous monte au nez, peuvent faire penser à des œuvres de Pierre Bonnard ou de Monet. Imaginez le Portugal peint par ces artistes.

Ce roman fait inévitablement penser à l’ Âge d’Or  de Michal Ajvaz, non pas par les thèmes abordés, mais par l’imagination qu’il suscite. Le Collectionneur d’Herbe est une œuvre poétique au fond très noir : la drogue, la mort, le devoir de mémoire, … Pourtant l’intrigue est vite remisée au second rang, comme si le désir de Viagas était de nous pousser à uniquement savourer les plaisirs qu’offrent le Portugal et les Portugais. Encore une preuve de d’habileté d’écriture : les portraits des personnages sont subtils, écrits à l’image des Vies Minuscules de Pierre Michon

Bien évidemment, on ne va pas en dévoiler plus pour ne pas vous gâcher le plaisir. Mais tenez-vous prêts à lire un roman policier poétique aux multiples influences. Tenez-vous prêts à voyager du Portugal au Brésil en passant par l’Afrique.

Tenez-vous prêts à tenir entre vos mains une œuvre superbe !

Bison d’Or.

 

BON A TUER de Paola Barbato / Denoël.

Traduction: Anaïs Bouteille-Bokobza

La fébrilité est réflexe à l’annonce d’un nouvel effort de l’auteur transalpine. En effet, son premier roman, paru dans l’hexagone sous le titre « A Mains Nues », m’avait littéralement soufflé. Son propos, et sa forme, de cette parution chez ce même éditeur en 2014, se présentaient, ou se voulaient, plutôt clivants. Pour les uns, il n’était que violence pour la violence, Pour les autres, dont je faisais donc partie, la Milanaise, parallèlement scénariste TV et BD, nous percutait dans un combat sur un ring sans règles ni cordes, tant au sens littéral que figuré. La romancière a ce don du frisson, de l’impact indélébile des sens. J’avais donc hâte de me plonger dans ce nouvel écrit qui prenait ses quartiers dans le monde de l’édition.

«Corrado De Angelis et Roberto Palmieri sont deux écrivains que tout oppose. Le premier, neurochirurgien, doit son succès à la qualité de ses textes qui ont su redonner au roman policier ses lettres de noblesse. Palmieri est quant à lui un auteur vedette qui ne rate pas une occasion de faire le buzz et passe son temps sur les plateaux de télévision pour le plus grand plaisir de ses milliers de fans, et ce malgré la piètre qualité de ses romans. Les maisons d’édition de De Angelis et de Palmieri ont passé un accord diabolique : les deux auteurs sortiront leur nouveau polar le même jour à la même heure, et un prix sera décerné à qui vendra le plus de livres. La compétition sera lancée en direct à la télévision. Mais, le grand soir, rien ne se passe comme prévu, et De Angelis disparaît quelques minutes après avoir quitté le plateau. Le mystère s’épaissit lorsque débute une série de meurtres imitant à la lettre les crimes des thrillers de l’écrivain disparu. Une véritable chasse à l’homme commence alors, car tout porte à croire que Palmieri, jaloux et souffrant d’un indéniable complexe d’infériorité, est coupable. Mais la réalité est bien différente et, comme dans chaque roman de Paola Barbato, insoupçonnable. »

Le synopsis de base s’appuie sur un affrontement entre deux écrivains, aux profils antagonistes, sur une idée promotionnelle novatrice de leur maison d’édition respective, en s’appuyant sur le vecteur médiatique télévisuel. Le face à face vire au drame. Dans ce contexte, le déroulé empruntera les voies hypothétiques des instants suivant le clash. Un certain nombre de protagonistes directs et indirects s’accumulent, densifiant le propos, impliquant une certaine inertie. Sur ce point, j’ai trouvé justement que le récit se complexifiait, devenait flou. Le cadre devenait instable, mouvant, imprécis. Je me suis quelque peu perdu dans son fil directeur.

Les atouts sont bel et bien là, pourtant, écriture, style, faculté à engendrer l’addiction. La preuve de base du roman ayant atteint son objectif reste bien l’excitation à reprendre l’objet livre avec délectation. Or, mon ressenti positif global s’est retrouvé amputé par mes errements et les errements de sa génitrice. Un panel de personnages restreint, une avancée plus cohérente et direct auraient permis, à mes yeux, un résultat à la hauteur de la moëlle de conteuse dont est pourvue Paola Barbato. Elle possède un beau jeu de Scopa mais, sur cette mène, les cartes dominantes  dont les carreaux ne sont pas au bout….

Chouchou.

 

 

BRACONNIERS de Tom Franklin / Albin Michel/ Terres d’ Amérique.

 

Traduction: François Lasquin

Si d’aucuns avaient l’intention d’explorer les Etats américains et certains de leurs comtés les plus paumés à partir de textes d’auteurs locaux, après peut-être le Kentucky du Kentucky Straight de Chris Offutt, l’Ohio du Knockemstiff de Donal Ray Pollock, l’Indiana de Chiennes de Vie de Frank Bill ou le Missouri du Manuel du hors-la-loi de Daniel Woodrell, ils pourraient envisager l’Alabama du Braconniers de Tom Franklin. Plutôt que d’ânonner le célèbre refrain Sweet Home Alabama, ils devraient se tenir prêts à adopter une habitude locale, à savoir mener sa barque ou son pick-up avec un bocal de gnôle dans une main et une carabine calibre .30 dans l’autre, ce qui contrarie la marche arrière au fond de l’impasse et prédispose de façon évidente aux sorties de route et autres accidents plus fâcheux encore.

Dispersés dans les dix nouvelles de ce recueil écrit il y a vingt ans, paru pour la première fois en France à l’aube du siècle, nous retrouvons sans grande surprise des personnages types du backcountry de l’Alabama, majoritairement des Blancs, employés ou agriculteurs, chasseurs ou pêcheurs, cabossés par la vie, un peu trop portés sur la boisson pour que cela n’ait pas de conséquence sur leur moral, leur vie sentimentale ou leurs décisions, traversés eux-mêmes par la frontière évasive qui existe entre les bois et les rivières et les usines d’insecticides et de granulats et les centrales électriques alentour. Auquel de ces deux mondes appartiennent-ils vraiment ? Dans lequel vont-ils vraiment s’en sortir ? L’un ou l’autre promet ses chausse-trappes, ses siphons, ses défaites, une agonie en fait. Comme il faut bien tenter quelque chose ou continuer, autant braconner, que ce soit dans le coffre des souvenirs, dans la cache des espoirs ou, plus littéralement, dans un coin de brousse à l’écart. Il faudra passer à la caisse, de toute façon, sans recevoir exactement la monnaie ou le bonus espérés. Perdre est aussi un verbe américain.

J’ai particulièrement apprécié la construction de ce recueil, exercice toujours délicat, souvent diminué par la perte de souffle. Ici nous commençons par la douce amertume, la mélancolie, qui nous autorise à rencontrer l’auteur et le versant le plus doux de son amer Alabama. Cela ira crescendo, pour finir dans la violence cruelle. De la grenaille au projectile à tête explosive, pour ainsi dire, avec la dense nouvelle éponyme (caser le terme fait toujours gagner des points), Braconniers.

Vingt ans c’est sans doute le temps qu’il faut pour méconnaître ou oublier un auteur qui, sans démériter aucunement, n’a pas réussi plus que ça à s’extirper du tohu-bohu littéraire. La culasse de l’enfer (son plus célèbre roman) n’est pourtant pas un titre donné à tout le monde. Braconniers, la première publication de Tom Franklin a été saluée et comparée en son temps à celles de grands disparus (Faulkner, Hemingway, Carver). Fort bien. A mes yeux, ce n’est pas lui faire insulte aujourd’hui que de le rapprocher des auteurs de recueils de nouvelles précités, histoire de rester sur un terrain de nature (ensemble de textes courts) et de qualité équivalentes. Il nous dit simplement et avec talent, que, dans son coin à lui, baigné d’une atmosphère sombre, sinistre, il y a des personnages qui se débattent dans le pot de colle ou la mare de vase. Et même si nous n’avons pas envie de leur ressembler, ou alors même s’ils nous demandent l’effort d’oublier que nous leur ressemblons trop, ils nous permettent de cultiver la tendresse littéraire et immense que nous éprouvons pour les damn losers, fussent-ils des rives de l’Alabama et de la Tombigbee, dans un coin paumé du centre de l’Etat de l’Alabama.

Paotrsaout

AVANT LA CHUTE de Noah Hawley / Série Noire.

Traduction: l’ excellent auteur Antoine Chainas 

La Série Noire comme de plus en plus d’éditeurs participe allègrement à l’overdose de bandeaux sur les romans. Est-ce que ce bout de papier fait vendre, mystère?  Là, par contre, c’est bingo, tout amateur de polars freine d’instinct devant l’inscription “par le créateur de la série fargo”, enfin il me semble que quelque part dans votre cerveau se crée de bons stimulii, de gentils fourmillements, des souvenirs de soirées canapé impeccables. Le monsieur a aussi réalisé “légion” qui pour beaucoup de spécialistes recrée bien l’univers Marvel. Avec ces deux gros succès, Noah Hawley a prouvé qu’il était au départ un bon élève entrant parfaitement dans les mondes de créateurs pour par la suite parvenir à les recréer, les développer avec talent, dans une même veine, à s’y méprendre.

Noah Hawley, le romancier est tout autre, beaucoup plus sombre mais aussi beaucoup plus profond. J’ai déjà cité à maintes reprises “le bon père” son précédent roman de 2013, aussi touchant et profond que “Jake” sorti récemment à la SN est larmoyant et superficiel. Avec “avant la chute”, Hawley change totalement de sujet même si  au final, on verra que plusieurs thèmes s’avèrent récurrents et donc sûrement très importants pour l’auteur.

Un soir d’été, onze personnes embarquent à bord de l’avion privé de David Bateman, un magnat de la presse. Onze privilégiés, dont Scott Burroughs, un artiste peintre sur le retour. Seize minutes plus tard, l’avion s’abîme en mer, entre l’île de Vineyard et New York. Deux personnes survivent miraculeusement à la catastrophe : Scott, et JJ Bateman, quatre ans, désormais orphelin et héritier d’une immense fortune. 
Lenquête sur les circonstances du crash débute sous le feu des projecteurs, et la pression médiatique menace de rendre la situation incontrôlable. D’autant que les investigations révèlent d’étranges coïncidences, qui semblent indiquer que le drame n’est pas un simple accident. Les passagers se sont-ils vraiment retrouvés par hasard sur le même vol? Ou leur rencontre résulte-t-elle d’un plan machiavélique?

Même si une nouvelle fois, Hawley se situe aux marges du polar, il en reprend néanmoins certains des canons par le développement d’un suspense.Nul doute que le crash n’est pas accidentel, on le comprend très rapidement et donc l’enquête aura deux objectifs principaux: savoir ce qu’il s’est passé réellement dans l’avion, pourquoi il a chuté  mais aussi qui avait réellement intérêt à ce qu’il chute. Le rôle des flics ne sera pas pour autant très important car les indices et le preuves leur sont fournies par les enregistrements à bord, le témoignage de Scott, le rescapé et les plongeurs à bord de l’épave. Bien sûr, Hawley est un pro et il va nous promener et la narration permet de nombreuses interprétations, hypothèses nourries de flashbaks des dernières heures avant le drame.

“Le rapport fait état de quatre théories privilégiées .La première, une défaillance mécanique.La seconde, une erreur de pilotage.la troisième, un sabotage lié aux poursuites engagées par le gouvernement à l’encontre de Ben Kipling et de son service.Dernière piste: une attaque terroriste visant David Bateman, président d’ ALC.”

Ainsi parlent les enquêteurs en début d’enquête avant de se rendre compte que d’autre hypothèses, plus tordues, sont aussi totalement envisageables. la tâche est ardue et pourrait perdre le lecteur rapidement sans les chapitres que Hawley consacre aux personnages clés de l’histoire, hommes très importants du monde des médias et des affaires aux ennemis nombreux et déterminés à les faire tomber. Tous ces retours permettront de comprendre les enjeux tout en nous contant tous les personnages  à bord de l’avion mariant le monde d’un enfant de quatre ans à celui d’un cinquantenaire milliardaire aux affaires douteuses.

Pilote d’avion et gardes du corps, hôtesse de l’air et peintre sans talent, sans le sou, tous seront racontés, leurs trajectoires pourtant si différentes et pourtant réunis au même moment, avec le même rendez-vous unique et définitif avec la mort.

“Chacun a suivi sa propre route, fait ses propres choix.Comment deux personnes se croisent à un moment précis, en un endroit donné, cela relève du mystère. Nous empruntons l’ascenseur avec une dizaine d’inconnus, nous prenons le bus, nous attendons notre tour pour aller aux toilettes… les occasions ne manquent pas. Essayer de prédire notre trajectoire et les gens que l’on rencontrera serait peine perdue.”

Son propos de début de roman indique bien que Hawley  veut  aussi parler des conséquences affectives, criminelles, économiques d’un crash et profite pour montrer que les morts d’individus n’ont pas toutes la même valeur pour les médias en développant une belle diatribe contre la presse à scandale. Certains destins racontés seront porteurs d’enseignements, d’autres plus anecdotiques mais tous contribueront à montrer les vies fauchées trop tôt, le chagrin de ceux qui restent, le désespoir, le désarroi, l’impuissance comme l’hébétement mais aussi la cupidité.

Dans une troublante et sombre illustration de l’effet papillon, Hawley développe intelligemment la théorie du déterminisme et montre qu’il réserve à la seule littérature ses projets les plus intimes, les plus profonds, les plus humains. Beau !

Two thumbs up !

Wollanup.

 

POUR SERVICES RENDUS de Iain Levison / Liana Levi.

On ouvre un roman en étant influencé par son état. Ce week-end, je n’étais pas en forme et j’ai pensé un petit Iain Levison me ferait du bien, que je pourrais rire des absurdités qu’il met en scène. En fait, ce roman ne m’a pas fait rire, et je me suis rappelé ce qu’Iain Levison me répondit il y a quelques années.

« Ça arrive très souvent au boulot que je fasse une remarque, et mes collègues me trouvent drôle, mais je n’avais pas l’intention de l’être. Je suis sarcastique, et je sais repérer l’injustice et l’exploitation, mais je ne suis certainement pas un comique. Je suis juste content que les autres estiment que dans ce que j’ai écrit, il y a pas mal de choses drôles. »

Dans ce roman, Iain Levison est implacable. La guerre au Vietnam n’a rien à voir avec celle du débarquement. Il n’y a pas de héros et les civils sont les premières victimes. La politique, c’est une combinaison de sales coups. Draken, la recrue pas très douée du Vietnam, est devenu un homme politique important en 2016 et se présente une nouvelle fois aux élections dans Le Nouveau-Mexique. Un soir, en meeting, il raconte un épisode peu glorieux de son action au Vietnam en inversant les rôles. Malheureusement pour lui, il sera contredit ce qui l’entraînera à créer un nouveau mensonge qui l’entraînera à créer un autre mensonge. Dans cette partie-là, on pourrait se croire dans un roman de Carl Hiaasen tellement les politiques et les médias sont ridicules. Ce qui est bien chez cet auteur, c’est que les personnages restent toujours des humains.

« Les gens ne sont ni parfaits ni néfastes intrinsèquement , et c’est comme ça que j’aime les dépeindre. Donc c’est par les gens que je commence , et je construis l’histoire autour d’eux. »

A l’ère de Trump et des fake news, il n’est pas étonnant qu’Iain Levison ait choisi le mensonge comme thème de son roman. Il est malheureusement dommage que les gens ne lisent plus ou peu. On pourrait prescrire la lecture de « Pour services rendus » à tous les Américains en échange d’un remboursement par l’Obamacare.

« A chaque fois que j’ai écrit quelque chose dont je pense qu’il exprime vraiment bien une certaine émotion, je me sens plus léger, comme physiquement soulagé d’un poids. »

BST.

LE NEUVIÈME NAUFRAGÉ de Philip Le Roy / Editions du Rocher.

Neuf trentenaires formant un groupe d’amis sur Facebook décident de partir faire une croisière en méditerranée. Ils ne se sont jamais rencontrés mais partagent des centres d’intérêt comme la voile, les voyages. Malheureusement, les vacances de rêves vont vite se transformer en cauchemar.

Les relations entre les 9 occupants du bateau ne sont pas toujours au beau fixe, l’un des membres du groupe, Dorian, sème la zizanie, alors que c’est le seul vraiment capable de manœuvrer le voilier. Une nuit, le bateau fait naufrage sur une petite île déserte. Un des passagers manque à l’appel, il s’agit évidemment de Dorian.

Interpol envoie sur place Eva Velasquez, brillante criminologue, afin d’interroger les rescapés. Elle doit faire équipe avec la police espagnole déjà sur place. S’ouvre alors une course contre la montre : la tempête menace, il faut évacuer l’île, mais Eva refuse, elle veut rester dans cet environnement afin de garder les passagers sous pression et qu’ils parlent enfin.

Que s’est-il passé sur ce bateau et sur l’île pour qu’ils ne se retrouvent qu’à 8 ? Ont-ils tué Dorian, ou celui-ci s’est-il noyé ? Qui sont les victimes, qui sont les bourreaux ? S’agit-il d’une histoire de vengeance ?

Eva va interroger les 8 personnages tour à tour, le roman alternant les témoignages de ce qu’il s’est passé sur le bateau et sur l’île, et des passages actuels avec les interrogatoires. Avec ses questions, Eva va réussir à établir les traits de caractères de chaque protagoniste, elle essaie ainsi de comprendre ce qui leur est arrivé. Dorian est au centre de toutes les questions et de toutes les récriminations des 8 amis survivants. Nous nous retrouvons dans un huis-clos où l’histoire se déroule sur les pages à la faveur des déclarations des rescapés.

Comme nous le décrit l’auteur au cours du roman, l’histoire est construite sous forme de Mindfuck : il s’agit d’induire en erreur : « qualifie une œuvre dont la narration complexe et ponctuée de coups de théâtre, mène à un dénouement improbable voire contradictoire avec l’histoire. Pourtant il se révèlera parfaitement logique à la lueur des indices qu’on n’a pas su voir ».

L’écriture est sans fioriture, décrivant les scènes d’interrogatoires et le déroulement des faits. Il en ressort une impression de sécheresse dans le ton et dans la narration. On lit l’histoire, on émet des hypothèses et on a envie de savoir ce qu’il s’est réellement passé mais on se s’attache pas aux personnages, ni même à Eva. Les indices distillés au fil du roman nous permettent, non pas de deviner l’intégralité de la conclusion, mais au moins de nous en approcher.

Il s’agit là d’un roman plaisant, mais qui ne reste pas longtemps dans nos têtes après l’avoir fermé. Une construction à la Usual Suspects mais qui manque un peu de caractère pour en faire une grande histoire.

Marie-Laure.

« Older posts

© 2018 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑