Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

EN DOUCE de Marin Ledun/Ombres Noires Flammarion.

Une revanche qui semble préméditée, muée par une logique implacable aspire Emilie à incarner des personnages sur des profils empreints du sceau du tourment. On navigue en eaux troubles dans cette descente en enfer. Ce face à face noir khôl permettra au lecteur de se faire sa propre analyse, son propre ressenti, sa propre histoire…

« Sud de la France. Un homme est enfermé dans un hangar isolé. Après l’avoir séduit, sa geôlière, Émilie, lui tire une balle à bout portant. Il peut hurler, elle vit seule dans son chenil, au milieu de nulle part. Elle lui apprend que, cinq ans plus tôt, alors jeune infirmière, elle a été victime d’un chauffard. L’accident lui a coûté une jambe. Le destin s’acharne. La colère d’Émilie devient aussi puissante que sa soif de vengeance.”

Entre alternance du présent et vision du passé, nous, lecteurs, sommes aux prises avec une vie fissurée, fracturée, « amputée »…Son tracé sinueux qui ne cesse de s’infléchir vers l’échec, les rêves brisés, le destin embrumé pousse sensiblement, mais variablement, à l’empathie alternative. (Tant pour l’agressé que pour l’agresseur). Leurs existences irrémédiablement liées et, surtout, leur duel présenteront les signes progressifs du syndrome de Stockholm.

Emile la noire, l’éclopée, pourrait être l’addition, la résultante, d’un système, d’une société qui brise les destinées, qui ne tend pas la main à ceux qui le nécessitent. Les problématiques soulevées telles que l’origine sociale, le handicap, l’épuisement professionnel en représentent bien des stigmates. Malgré la volonté, Emilie sombre, Emilie se noie dans sa conscience, dans son subconscient. Insidieusement, puis comme une évidence, sa psychose se matérialise derrière le personnage de Simon.

Sa cible, elle se la représente comme le mille, comme la solution, la réponse à ses maux. Et le discours, le prisme rhétorique choisis par l’auteur ouvre à l’oscillation ambiguë de personnalités confondues. Elle se cherche, ON la cherche dans ces échanges humains râpeux, abrasifs. De ce tourbillon de rancœurs s’opérera une inflexion surprenante et l’on découvrira un binôme inattendu symboles d’un miroir des âmes.

Déstabilisant, incisif sur un ressenti de lecture strictement personnel…

Lacéré, évidé le roman se veut une reconstruction par la vacuité de l’effacement d’un virage en épingle de vie.

En dérive… (Broyer du dur) !

Chouchou.

 

SUR L’ ILE, UNE PRISON de Maurizio Torchio/ Editions Denoël

Traduit de l’italien par Anais Bouteille-Bokobza

 

Le milieu carcéral a ses prisons, une île possède aussi des caractéristiques similaires, édulcorées. L’ouvrage se propose de nous relater les thématiques de l’enfermement, de la sociologie dans cette communauté codifiée, hiérarchisée.

« Depuis le tréfonds d’une cellule s’élève une voix. Celle d’un homme emprisonné pour avoir enlevé la fille d’un patron local, surnommée «la Princesse du café». Le jour où il tue un gardien, il est alors condamné à perpétuité et décide de tout raconter : les relations entre gardiens et détenus, les rivalités et la solidarité entre les prisonniers eux-mêmes. Il décrit la nourriture, le sexe, le monde extérieur, l’attachement désespéré aux objets, les jours et les nuits qui se confondent – tous les détails, même les plus infimes, sont rapportés avec une minutie sans pitié. »

Par l’entremise d’un personnage cardinal et de personnages secondaires, pour la plupart désincarnés, l’auteur nous livre une description sèche et objective de cet univers.

L’écrivain Turinois né en 1970 est titulaire d’un diplôme en philosophie et d’un doctorat en sociologie de la communication.

Sous cet angle didactique on évolue dans l’existence de TORO en s’attachant à mettre en parallèle les deux entités, les deux unités spatiales de la prison et de l’île. Relatant ses relations, ses interactions dans ce monde clôt qui, par un effet miroir,  met en exergue sa position face à ses crimes. On prend conscience des aberrations, des incohérences du système dans sa morale, son éthique, sa déontologie bancales et désordonnées. La notion de respect bilatéral, détenus matons, s’étalonnant sur la typologie du crime.

Sans interférer sur nos propres sentiments, l’auteur s’ingénie, donc, à nous dépeindre un lieu commun, au même titre que la cité au sens politique du terme, sans densifier la situation, ni l’assombrir.

`D’une lecture instructive et révélatrice d’un microcosme noir, par le fond mais bien vivant dans sa forme, le lecteur envisagera la geôle sous un autre prisme qu’un « Green river » de Tim Willocks ou qu’ « Aucune bête aussi féroce » d’Edward `Bunker.

Nuances noires où filtrent des rais solaires obvies qui nous propose une consciente lecture directe, sans complaisance ni jugement péremptoire moral.

Chouchou.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’AFFAIRE LEON SADORSKI de Romain Slocombe / Robert Laffont La Bête Noire.

Si vous ne connaissez pas encore le talentueux Romain Slocombe, une des grandes plumes du Noir français, ce nouveau roman profond vous permettra avec bonheur de remédier à cette regrettable carence.

Avril 1942. Au sortir d’un hiver rigoureux, Paris prend des airs de fête malgré les tracas de l’Occupation. Pétainiste et antisémite, l’inspecteur Léon Sadorski est un flic modèle doublé d’un mari attentionné. Il fait très correctement son travail à la 3e section des Renseignements généraux, contrôle et arrête les Juifs pour les expédier à Drancy. De temps en temps, il lui arrive de donner un coup de main aux Brigades spéciales, d’intervenir contre les « terroristes ».
Mais Sadorski est brusquement arrêté par la Gestapo et transféré à Berlin, ou on le jette en prison. Le but des Allemands est d’en faire leur informateur au sein de la préfecture de police… De retour à Paris, il reçoit l’ordre de retrouver son ancienne maîtresse, Thérèse Gerst, mystérieuse agent double que la Gestapo soupçonne d’appartenir à un réseau antinazi.

Après « Monsieur le commandant » en 2011, Romain Slocombe retourne dans cette période noire et trouble de l’Occupation pour mettre en avant le rôle de la police française de l’époque sous les traits  de l’inspecteur des RG Léon Sadorski. L’homme est un grand patriote, engagé volontaire à 17 ans pendant la première guerre mondiale, fonctionnaire zélé, flic efficace, se pensant au-dessus du lot, intellectuellement parlant, de la flicaille qui l’entoure y compris ses chefs. Mais Sadorski est aussi un homme malhonnête n’hésitant pas à accepter des « pots de vin », un être qui a très peu d’états d’âme et un personnage qui sous des dessous d’homme marié amoureux de son épouse cache des perversions assez terribles et des fascinations glauques, un beau salaud comme vous pourrez le découvrir à de multiples reprises. Alors, l’éternel couplet et c’est vrai par ailleurs, les policiers en temps que fonctionnaires finalement assujettis à une autorité nazie, étaient aux ordres et se devaient bien d’exécuter les tâches qui leur étaient assignées. Disons que certains y mettaient plus d’entrain que d’autres et Sadorski en faisait partie.

Avec ce personnage hautement haïssable ne déclenchant pas une once d’empathie mais qu’on suit avec passion comme certains pourris du quatuor de Los Angeles de James Ellroy qu’on retrouve avec délice parce qu’on attend ardemment leur chute, Romain Slocombe nous raconte le Paris de la collaboration où politiques, industriels, banquiers, artistes fricotent à qui mieux mieux avec l’occupant. La bibliographie de fin d’ouvrage montre le travail de recherche colossal de Slocombe pour produire un roman historique crédible, précis et vivant jusque dans les moindres détails (l’heure allemande pendant l’Occupation par exemple !), une véritable richesse pour les personnes désirant en savoir un peu plus sur l’époque ou tout simplement la découvrir pour les plus jeunes éblouis par des tentations politiques dont l’Histoire a déjà montré ce qu’elles pouvaient occasionner de très fâcheux.

Mais « l’affaire Léon Sadorski »  est avant tout un roman noir, un polar parce que Sadorski, après avoir été emprisonné à Berlin et questionné par la Gestapo revient avec des ordres qu’il entend bien exécuter avec empressement et montrer l’étendue de son talent en se découvrant de plus des talents de justicier dans une affaire où il comprendra très vite qu’il n’aurait pas dû y mettre les pieds.

Source d’enrichissement sur une période historique sombre et polar diablement efficace, « L’affaire Léon Sadorski » est un très bon roman propice à la réflexion, éclairé par la plume d’un Romain Slocombe grand conteur comme à son habitude.

Sombre.

Wollanup.

STATION ELEVEN d’Emily St John Mandel chez Rivages

Traduction : Gérard de Chergé.

Emily St John Mandel, jeune auteure canadienne qui vit actuellement à New York, est déjà connue en France pour ses trois premiers romans, mais c’est ce quatrième, paru en 2014 aux Etats-Unis, finaliste du National Book Award qui lui a apporté un immense succès en Amérique du Nord. Comme pour tous les succès outre-Atlantique, le cinéma s’est emparé de l’histoire et il devrait y être adapté.

« Un soir d’hiver à l’Elgin Theatre de Toronto, le célèbre acteur Arthur Leander s’écroule sur scène, en pleine représentation du Roi Lear. Plus rien ne sera jamais comme avant.

Dans un monde où la civilisation s’est effondrée, une troupe itinérante d’acteurs et de musiciens parcourt la région du lac Michigan et tente de préserver l’espoir en jouant du Shakespeare et du Beethoven. Ceux qui ont connu l’ancien monde l’évoque avec nostalgie, alors que la nouvelle génération peine à se le représenter. De l’humanité ne subsistent plus que l’art et le souvenir. Peut-être l’essentiel. »

Une grippe super virulente a effacé 99% de la population de la planète en quelques jours, les rescapés de cette catastrophe survivent dans les décombres de l’ancien monde, chasseurs-cueilleurs ayant connu internet pour les plus anciens. Le monde post-apocalyptique qu’Emily St John Mandel décrit est plausible, un monde rétréci, que l’on arpente à pied ou à cheval, un monde sans communications, où chaque survivant s’est fait piéger à l’endroit où il se trouvait le jour de la catastrophe, séparé à jamais des siens, un monde moyenâgeux où les routes ne sont pas sûres avec des pans entiers de terra incognita.

Logiquement, les hommes retrouvent les réflexes ancestraux et s’organisent en petites communautés, tribus vivant en autarcie, indépendantes les unes des autres et où l’ambiance doit beaucoup à la personnalité des leaders. Dans le désespoir le plus total, parfois des prophètes apparaissent et avec eux, comme toujours, le malheur…

C’est un monde violent, certes, mais on est loin des outrances d’un « Mad Max », on assiste juste à la résistance de la vie dans ce monde en ruine sans angélisme, sans héroïsme, sans illusion sur la nature humaine. Dans ce roman, Emily St John Mandel nous emporte avec une écriture belle et forte dans une ambiance sombre et nostalgique où tous les sentiments humains coexistent, de la violence à la tendresse, du désespoir à l’espérance, comme dans la vraie vie. L’empathie avec les personnages fonctionne car ils sonnent vraiment juste : des problèmes terre à terre, des aspirations humaines, des détails qui résonnent dans les mémoires et ravivent des souvenirs comme on le vit tous…

Vingt ans après la catastrophe, dans un monde plus ou moins apaisé, organisé, on suit une troupe de baladins : la Symphonie itinérante, acteurs et musiciens qui jouent surtout Shakespeare et Beethoven parce que « survivre ne suffit pas », slogan de la compagnie, une citation issue de  « Star Trek », tout ce qui vient du monde d’avant les fascine, pas de snobisme dans les vestiges de la mémoire.

Avant la catastrophe, on suit Arthur Leander, célèbre acteur d’Hollywood dont la vie se termine sur scène à la veille du cataclysme, dans cet ancien monde frivole et connecté où la vie était si facile. Par une construction brillante, avec des allers-retours continuels dans la chronologie, sans jamais perdre le lecteur, Emily St John Mandel tisse une grande toile où tous les personnages sont reliés par des fils parfois ténus, une BD, un simple objet, un souvenir et toujours par l’art auquel la plupart d’entre eux consacre leur vie et qui permet de ne pas sombrer dans la sauvagerie. L’art et la mémoire comme remparts à la barbarie…

Un roman passionnant dans un monde sombre et noir mais d’où le tendre n’est pas absent.

Magnifique !

Raccoon

LÀ OÙ LES LUMIÈRES SE PERDENT de David Joy chez Sonatine

Traduction : Fabrice Pointeau.

« Là où les lumières se perdent » est le premier roman de David Joy, jeune auteur américain qui est né et vit en Caroline du Nord où se déroule ce roman et c’est un grand premier roman !

« Caroline du Nord. Dans cette région perdue des Appalaches, McNeely est un nom qui ne laisse pas indifférent, un nom qui fait peur, un nom qui fait baisser les yeux. Plus qu’un nom, c’est presque une malédiction pour Jacob, dix-huit ans, fils de Charly McNeely, baron de la drogue local, narcissique, violent et impitoyable. Amoureux de son amie d’enfance, Maggie Jenkins, Jacob n’a guère l’occasion de se montrer romantique. Il est le dauphin, il doit se faire craindre et respecter, régler les affaires de son père de la façon la plus expéditive qui soit. Après un passage à tabac qui tourne mal, Jacob se trouve confronté à un dilemme : doit-il prendre ses responsabilités et payer pour ses actes afin d’aller vers la lumière, ou bien s’enfoncer encore dans les ténèbres en suivant la voie paternelle ? Alors que le filet judiciaire se resserre autour de lui, Jacob a encore l’espoir de sauver son âme pour mener une vie normale avec Maggie. Mais cela ne pourra se faire sans qu’il affronte son père, bien décidé à le retenir près de lui. »

David Joy connaît bien les Appalaches et les décrit de belle manière avec ses zones sinistrées où les trafics vont bon train. L’alcool et les cachets sont la norme pour les gamins de cette petite ville, tellement petite qu’il n’y a qu’une seule école, de la maternelle à la terminale, et puis il y la meth… Il y a aussi des touristes et de riches bobos en quête d’authenticité qui se font construire des maisons luxueuses au bord de lacs magnifiques, mais ces deux mondes s’ignorent.

L’histoire de David Joy se situe dans le monde de la meth qui délimite la vie de Jacob McNeely : son père est le trafiquant local et sa mère une junkie complètement détruite par la dope. Son avenir est tout tracé et il n’a jusqu’à présent pas eu le cran de refuser ce destin, il a quitté l’école dès ses seize ans et seconde son père dans ses activités : manque de courage mais surtout fatalisme et sentiment de ne pas mériter mieux. Il n’a pas froid aux yeux mais il n’a aucun espoir, aucune illusion, il s’enfile cachets et pétards pour supporter cette vie et guette les rares moments de lucidité de sa mère. On pense à Ree d’ « un hiver de glace » de Woodrell.

C’est Jacob le narrateur, terriblement mûri par tout ce qu’il a vu, il porte sur ce monde sombre et glauque un regard acéré, sans illusion et ironique, même si c’est douloureux. Et puis il y a Maggie, avec qui il a partagé une enfance à l’abandon dans les montagnes des Appalaches et qui peut aller à l’université et peut-être partir de là. Seule chaleur dans sa vie, elle ranime en lui une petite étincelle terriblement dangereuse : l’espoir, un espoir de rédemption, d’une vie meilleure qui le pousse à choisir son destin et à affronter son père. David Joy fait vivre cette tension dans son écriture, les contradictions entre l’envie de l’espoir et la certitude de l’échec, on est happé, fasciné par Jacob et on le suit avec frayeur.

On est dans un milieu dur et  violent, le père, chef de bande cruel, sans scrupule, sans pitié règne par la terreur sur son domaine et son fils en fait partie. Dans ce petit coin des Appalaches, la seule loi qui vaille est celle du plus fort, la police, la justice s’achètent. La velléité de Jacob de partir va avoir des conséquences qu’il ne mesure pas et on sait dès le début qu’il n’en sortira pas indemne.

La fatalité, la tyrannie, la révolte, la trahison, l’affrontement père/fils… des ingrédients de tragédie classique qui rendent ce bouquin si fort et le hissent vers l’universel. Une tragédie chez les rednecks !

Un livre noir, puissant, magnifique.

Raccoon

La chanson attachée au personnage pour David Joy :

LONDON OVERGROUND de Iain Sinclair / Inculte Editions.

Traduit par Maxime Berrée.

 

On entre dans Londres par le vecteur, l’intermédiaire d’un réseau de lignes ferroviaires principalement en surface et ce sera le prétexte, ou le support, à des digressions subtiles et hétéroclites sur cette cité phare de l’île de St Georges.

« Après London Orbital, publié chez inculte en 2012 (Babel 2016), consacré à l’autoroute circulaire construite par Margaret Thatcher autour de Londres, le romancier britannique salué par Will Self, Alan Moore ou J. G. Ballard, revient pour un deuxième livre, London Overground.

Cette fois, Sinclair explore sans relâche une nouvelle ligne de métro ouverte en 2010 par le maire conservateur de Londres, Boris Johnson. La méthode Sinclair est implacable : cerner le réel et réduire la focale jusqu’ à ce que des formes nouvelles apparaissent. »

Écrivain et cinéaste, Iain Sinclair est né en 1943 à Cardiff.

Après des ­études littéraires au Trinity College de Dublin et de cinéma à Londres, il s’installe dans le quartier populaire de Hackney, dans l’Est londonien. Il s’attelle alors à l’écriture d’une œuvre multiforme pour dire un territoire, Londres.

Depuis trente ans, Sinclair arpente inlassablement la ville.

En marchant, il relève les métamorphoses – et les agressions subies – d’un paysage urbain, et établit des connexions invisibles. Proche de J.G. Ballard, il est l’un des romanciers anglais les plus reconnus de sa génération. Il est aussi l’adepte, l’un des chantres de ce que l’on appelle la psychogéographie. Tout d’abord revenons à cette notion qui est un néologisme et créé par l’internationale situationniste de Guy Debord. «  se proposerait l’étude des lois exactes, et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur les émotions et le comportement des individus.»

Derrière cette forme théoriquement pompeuse et peu parlante, l’auteur nous montre son étendue littéraire et poétique dans ce cadre pour le moins peu propice. Suivant la coulée de ce transport communautaire, il réussit par l’entremise d’emprunt de chemins de traverses, d’affluents de la voie matricielle, à captiver ma lecture. Il exploite et définit chaque lieu ou quartiers comme « l’excuse » à l’évocation de personnages, d’édiles de milieux bigarrés qui constituent, ou ont constitués, cette cité. Par sa plume fine et acérée il nous délivre une véritable prose paradoxale au contexte. De son œil écarquillé et alerte sur son monde, sur le vivant et les créations humaines.

 

« Personne ne peut observer le désespoir d’un autre plus d’un quart d’heure sans perdre patience. Ensuite, on s’invente un prétexte et on passe à autre chose. »

Cette « flânerie » discursive nous plonge dans des états multiples et de teintes variées et notre réflexion personnelle à cette lecture nous ouvre des voies, nous ouvre des champs des possibilités. De par son style on entrevoit pas de manière automatiquement naturelle qu’en filigrane la résultante de son étude reste bien que l’homo sapiens est façonné dans ces émotions et ces choix.

Triste et réel constat d’un diktat dénué d’humanisme !

« Il y a immobilier et illusion immobilière…Il leur dit de regarder comme c’est joli, un arbre, un arbuste, comme ça compense le bruit et la monstruosité du vieil immeuble qu’on abat pour en reconstruire un neuf. C’est tout le secret des entreprises, mon ami. Dites à l’ennemi que vous planterez quelques arbres » Don De Lillo

 

Mon choix d’habillage musical se porte sur un artiste protéiforme pour qui j’y ai ressenti des analogies par sa profondeur, sa complexité dans sa simplicité et les multiples à ouvrir à chaque écoute…

Chouchou.

Sortie le 25 août.

 

 

 

 

 

 

LA DOUBLE VIE DE JESUS de Enrique Serna / Métailié

Traduction: François Gaudry.

jesus

 

J ‘ai beaucoup d’affection pour Enrique Serna qui écrit de grands romans sur la réalité sociale mexicaine. Encensé par les plus grands  comme Gabriel Garcia Marquez, Serna est de la race de ses grands conteurs sud-américains qui ravissent les amateurs de grandes fresques en langue espagnole. Quatrième roman de l’auteur traduit en français et une nouvelle fois une fresque apocalyptique du Mexique et de sa classe politique.

« La ville de Cuernavaca est une poudrière dont tous les niveaux ont été infiltrés par les narcotrafiquants. La vie quotidienne est ponctuée par les échanges de coups de feu, la découverte de cadavres décapités, les cartels se disputent la place. Comment un homme disposé à défendre ses convictions jusqu’au bout, à mettre en pratique ses idéaux de légalité et de justice, peut-il se battre sur ce terrain miné ? Jesús a su, malgré la corruption ambiante, se tenir à l’écart des factions qui utilisent le pouvoir à des fins personnelles. Et il pense qu’il peut accéder à la mairie. »

Et Jesús y croit dur comme fer, lui, au prénom prédestiné, fonctionnaire sérieux et incorruptible il pense qu’il sera désigné par son parti. Mais les romans du Mexicain  abondent de pièges cruels et le prénom de Jesús choisi par Serna sera particulièrement pertinent pour lui faire subir un véritable chemin de croix. Au départ, on peut  être désorienté par la profusion de personnages ainsi que par la multitude de titres honorifiques ou réels présentés par l’auteur mais très vite, on suit aisément le tragi-comique parcours du combattant de Jesús . Dans le marigot politique local s’affrontent de nombreux prédateurs, pourris, arrivistes, putes, corrompus et Jesús en fera les frais. Les alliances se font et se défont dès qu’apparaissent l’argent ou le pouvoir, rien de bien neuf, on connait les mêmes fripouilles ici mais au Mexique, dans une société encore très dépendante de la religion et de supposées bonnes manières Jesús va, de plus, faire l’énorme erreur de tomber amoureux de la mauvaise personne quand on veut gagner une élection en se présentant comme le chevalier blanc. Son électorat peut très bien lui pardonner son divorce en pleine campagne mais s’il apprend la liaison sulfureuse qui est sienne, son avenir politique est mort. Et quand bien même, la chair est faible et Serna a déjà bien raconté les malheurs des mâles mexicains dans son irrésistible « Coup de sang » également paru chez Métailié en 2013, et Jesús, amoureux fou, va prendre le risque de continuer cette passion amoureuse tout en la gardant secrète. Je vous souhaite la même surprise que celle qui fut mienne.

Il est évident qu’il manque encore à ce capharnaüm, l’élément indispensable à la vie politique, économique et sociale du pays, la fraction qui gouverne réellement le pays, les cartels. Et fort évidemment Jesus aura à affronter deux d’entre eux qui veulent s’accorder ses bonnes grâces… au départ puis l’éliminer devant son attitude méprisante. Et pourtant, un cartel va réussir à le piéger tandis que l’autre va jouer sur ses liens familiaux avec l’amour défendu de Jesús.

Les personnages sont bien en place : Jesús contre les politiciens corrompus, les cartels, une police achetée, un adversaire jeune premier marié à une vedette adulée des telenovelas…. Ne manque plus que le décor, Cuernavaca (365 000 hbts) dans l’état du Morelos, ville située à 13 km de Temixco (100 000 hbts) où Gisela Mota, 33 ans a été abattue le lendemain matin de son investiture à la mairie, devant ses parents, le 2 janvier 2016. Belle région!

Gisela Mota

Gisela Mota

Enrique Serna, en grand observateur de son pays et de ses contemporains, va faire exploser cette poudrière dans un roman furieux où son puissant humour cruel vient au secours de la tragédie pour ne pas rendre le propos et l’histoire encore plus glauques qu’elles nous apparaissent au fur et à mesure que sont pointées toutes les tares inexpugnables d’ un Mexique n’existant que selon le bon vouloir des narco-trafiquants et de la part du butin que chacun peut s’octroyer.

«Je te jure, beau-frère, que j’aurais aimé être comme toi : honnête, responsable, exemplaire. Mais ici, au Mexique, la droiture est un luxe que les pouilleux ne peuvent pas se permettre… J’aurais aimé te voir assis sur un trottoir, sans un rond en poche, ta vie foutue à dix-huit ans, méprisé par les nanas qui te font envie, humilié par les flics qui t’embarquent parce que tu es en train de picoler dans la rue, oui, j’aurais bien aimé voir si t’aurais pas fini voyou. »

Roman éminemment social sur le Mexique traité à la manière d’une comédie cruelle au verbe très fort, « la double vie de Jesús » se double d’un dénouement digne des meilleurs polars pour en faire un roman exceptionnellement riche.

Génial!

Wollanup.

SORTIE LE 25 AOÛT.

 

 

PARMI LES LOUPS ET LES BANDITS de Atticus Lish /Buchet Chastel.

Attention, cette histoire est puissante, ce bouquin risque de vous sauter à la figure tant le roman d’ Atticus Lish, son premier et récompensé en 2015 du « PEN/Faulkner Award », est un vrai grand roman.

Zou Lei est une jeune femme chinoise d’origine ouïghoure musulmane de la région du Xinjiang. Elle a vécu l’exclusion de part ses origines et de part sa religion dans son propre pays et décide de tenter l’Amérique. Arrivant en temps que clandestine en Caroline au milieu des années 2000, dans une Amérique en proie aux affres du traumatisme du 11 septembre, elle subit l’exploitation des boulots clandestins sous payés, les rafles, le mépris des Américains mais aussi de ses compatriotes, l’incarcération et elle décide un jour de monter à New York.

Brad Skinner, lui, est un GI américain rentrant au pays après trois missions en Irak où il a connu des blessures physiques, des plaies morales. En fait, il est surtout dézingué dans sa tête, carbonisé, perdu pour/dans son pays et tente lui aussi l’aventure à New York.

Zou Lei veut vivre, veut travailler, juste s’en sortir, elle ne croit déjà plus au rêve américain si tant est qu’elle y ait cru à un moment. Skinner n’a plus toute sa tête, ne reconnaît pas ce pays qui est pourtant le sien, erre, se came, picole, hanté par les drames vécus, détruit par la perte de ses camarades. Fruit d’une improbable rencontre, ils vont entamer une histoire commune dans le Queens, dans un New York sale, glauque, très loin des zones luxueuses de Manhattan ou des quartiers bobos de Brooklyn. On bosse, on trime, on survit dans le Queens par des petites combines, des jobs au noir. Zou Lei et Skinner vont vivre là une liaison tout à fait extraordinaire, une histoire d’amour très peu conventionnelle qui va leur permettre d’ oublier leur détresse pendant quelques semaines jusqu’à ce que la tragédie les rattrape.

Atticus Lish nous ouvre les portes d’un autre New York, celui de la débrouille, de l’exploitation des misères sociales dans un Chinatown très loin de celui de Manhattan qui paraît, du coup, folklorique. Ici, peut-être plus qu’ailleurs, c’est marche ou crève et Zou Lei, comme des milliers d’autres clandestins tente de garder la tête hors de l’eau pendant que Skinner, lui, se noie. Le roman crée deux angoisses effrayantes: on prie pour la touchante jeune Chinoise et on tremble en attendant le pétage de plomb destructeur de Skinner. On a les prémices du drame, des alertes à plusieurs reprises et puis on en a la certitude à l’arrivée d’une figure du mal, d’une pourriture, d’une raclure dont l’histoire lamentable est contée avec tant d’insistance que l’on sait que l’ordure concoctera les pires desseins envers Zou Lei, envers Skinner et envers le couple.

Le style de Lish peut désarçonner par cette absence de ponctuation dans certains dialogues mais très vite, on est emporté par cette frénésie verbale qui donne une vitesse à l’histoire, cette magnifique et précise appétence à nous conter la ville. L’urgence de la vie est ressentie dans des passages furieux où l’auteur, avec une immense fougue et une connaissance parfaite du monde qu’il décrit brosse des portraits de la ville effrayants et néanmoins poétiques malgré leur extrême noirceur.

Lish par son réalisme terrible, par la violence de son écrit frappe, agresse, choque le lecteur tout en le laissant parfois pantelant par la force et la beauté poétique de son histoire pourtant si commune. C’est du grand art, c’est effroyable, c’est touchant, c’est du grand Noir urbain et politique. Et quelle plume, quelle capacité à nous faire entrer dans le cauchemar!

Impitoyable!

Wollanup.

YAAK VALLEY, MONTANA de Smith Henderson chez Belfond.

Traduction: Nathalie Peronny.

On y est, c’est la rentrée littéraire et le hasard des sorties fait que l’on commence avec un bouquin énorme, un premier roman et je vous conseille de retenir le nom de Smith Henderson, originaire du Montana et auteur d’un magnifique roman à vous briser le cœur par son humanité et à vous tenir éveillé toute la nuit tant le destin des nombreux personnages, les principaux comme les secondaires va vous fasciner, vous émouvoir si vous aimez ce genre de littérature chevaleresque aux sublimes héros ordinaires.

Smith Henderson a été éducateur spécialisé dans le Montana avant d’émigrer vers des terres plus clémentes au sud et nul doute qu’il s’est servi de son expérience professionnelle pour écrire ce roman choc, violent et magnifique par ce qu’il dégage comme hauteur d’esprit, élégance, un peu comme la littérature de Willy Vlautin.

Pete est assistant social dans un coin paumé de l’état au début des années 80, il vit dans une cabane où les commodités de la vie moderne n’ont pas été encore installées, cela viendra bien un jour mais il s’en fout car c’est un homme qui ne va pas très bien. Séparé maintenant de Beth son amour d’enfance avec qui il a eu, à 17 ans, une fille maintenant âgée de 13 ans, il survit à ce crève-cœur en picolant plus que de raison souvent et en s’impliquant autant qu’il le peut et parfois de manière quasi suicidaire dans son boulot.

Roman imposant par le propos mais aussi par son volume, « Yaak valley, Montana » raconte quelques mois de la vie de Pete et de trois ados dont il s’occupe, trois histoires, trois drames d’innocents, victimes de leurs familles ou de ce qu’il en reste. Dans la littérature, mis à part chez Crumley, le Montana est souvent décrit comme une région paisible, inclinant à la méditation, à la poésie et Henderson connaît et montre l’envers de la médaille crûment, franchement, cet univers décomposé où les enfants sont détruits, punis par l’irresponsabilité de leurs parents.

Cecil vit dans le plus grand des dénuements avec sa mère dans une bicoque, un monde de sous alimentation, d’alcool, de drogues, de prostitution et introduit le roman par une scène marquante où il faut l’intervention de la police et de Pete pour mettre fin à un pugilat entre le fils et sa mère qui a déjà bien pourri la vie de son môme au delà de l’entendement comme Pete le découvrira bien plus tard.

Benjamin vit caché avec son père dans les bois, allumé survivaliste frayant avec les mouvements fachos, antisémites, le suivant partout dans une fuite des autorités, de l’état, attendant l’apocalypse proche prédite par la mère disparue comme le reste de sa fratrie. Les deux survivent de trafics  minables et annoncent la fin des temps en gravant des « hobo nickels ».

hobo nickel

Rachel, elle, est le cas insoutenable pour Pete puisqu’il s’agit de sa fille partie vivre au Texas avec sa mère et disparue un beau matin. Enlèvement, assassinat ou fugue…l’horreur des parents dans l’incertitude, les recherches désespérées aux quatre coins du pays dans les lieux de perdition pour la jeunesse.

Se greffent là-dessus d’autres personnages marquants pour créer un portrait au vitriol des USA des oubliés, des coins reculés, par les souffrances subies par les enfants. Drogue, prostitution, alcool, maltraitances, manquements voire absence d’éducation, cécité de la police et des services sociaux, tout y passe en une macabre parade et Pete s’emploie avec les moyens qui lui sont alloués et sa grandeur d’âme à donner un semblant d’humanité à un univers qui n’en a plus pour ces mômes sacrifiés sur l’autel de la connerie de leurs parents.Choc!

Humainement magnifique et d’une écriture éblouissante.

Wollanup.

PS: Smith Henderson sera à Paris début septembre et notamment à America à Vincennes.

RENTRÉE LITTÉRAIRE

ON ATTAQUE LE 17.

On a beaucoup lu, on est prêt et on s’octroie une petite pause régénératrice.

en pleine forme

Profitons de ce billet pour souhaiter de bonnes vacances à Chouchou dans sa Nièvre natale et qui semble pleinement apprécier ce retour aux sources.

.chcou chaman

A mercredi.

Take care!

Wollanup.

PS: « Ce premier roman m’a frappé tel la foudre, comme l’oeuvre d’un auteur au sommet de son art. Yaak Valley, Montana est un chef-d’oeuvre. »
Philipp Meyer, auteur de Le Fils.

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