Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

RIEN A PERDRE de Roberto Montana / Métailié Noir.

Traduction: René Solis

“Trois quinquagénaires se retrouvent lors d’une réunion d’anciens élèves d’un lycée de Buenos Aires. Wave, rocker fainéant, convainc deux de ses vieux camarades de partir en week-end sur une plage en Uruguay.

À bord d’une vieille Ford Taunus, Mario, Le Nerveux et Wave prennent la route. Au lieu de retrouver leur adolescence, c’est rapidement leur présent qui s’impose : l’un vit encore chez sa mère, l’autre risque de divorcer et le rocker vient d’apprendre que sa femme le trompe (avec un gars « qui passe son temps au gymnase et écoute Shakira. Shakira ! Tu y crois, toi ? »).

Accompagnés d’une jeune autostoppeuse très enceinte, entre moqueries et petites misères, tout bascule au moment où l’un d’entre eux transpire trop en passant la frontière… De gaffes en malentendus, ce road-trip se transforme vertigineusement en roman noir, mais les héros sont très fatigués.”

« Rien à perdre” est le premier roman de l’auteur uruguayen établi en Argentine Roberto Montana à paraître chez nous. Il est proposé par les éditions Métailié qui font la part belle aux romans sud-américains et spécialement argentins.

Commencé un peu comme le “very bad trip” d’un weekend de trois quinquas un peu dépassés par la vie, entre espoirs déçus et certitudes qui s’écroulent, ce roman provoque par ses dialogues décalés et ses situations souvent scabreuses une certaine hilarité pour peu qu’on aime quand même suffisamment l’humour en dessous de la ceinture.

Mais, très vite, par la trahison de l’un d’entre eux se servant des deux autres pour passer de la came à la douane, le roman prend un aspect beaucoup plus sombre pour tourner à la tragédie.

Roman court, “Rien à perdre” se lit très vite et ne laisse pas un souvenir impérissable tant on ignore où l’auteur veut nous entraîner. La lecture est, somme toute, agréable et s’il n’y a “rien à perdre”, il n’y a quand même pas beaucoup à gagner si ce n’est passer un moment exotique en compagnie de trois mecs dépassés par la vie mais très loin des standards habituels de la collection.

Clete.

ÇA RESTERA COMME UNE LUMIÈRE de Sébastien Vidal / Le mot et le reste.

 « Ça restera comme une lumière » de Sébastien VIDAL m’a happé dès les premières pages et ne m’a plus lâché jusqu’à la dernière. L’auteur a ce style d’écriture qui va droit au but, puissante et captivante. Sébastien VIDAL sait retranscrire à merveille, les émotions, les sentiments de ces personnages, le tout dans un environnement rural, dépeint au point d’avoir l’impression d’y être allé soi-même.

Le personnage principal est Josselin, ancien militaire en opération au Mali revenu blessé physiquement et psychologiquement. Il y a perdu son œil, son compagnon d’arme Erwan et le bien-fondé de son engagement pour sa patrie. En phase de reconstruction, il revient à Missoulat petite ville de province où il a passé 2 mois de vacances inoubliables plus jeune.

Il fait la rencontre de Henri, ferronnier et artiste du métal, personnage fort qui a perdu sa femme dans un tragique accident et coupé tous liens malgré lui avec sa fille Emma.

Les deux hommes vont partager leurs vies pudiquement et s’épauler mutuellement. L’ancien transmettant au plus jeune son savoir-faire et recevant en retour une aide précieuse.

En effet, Missoulat est une petite ville désertée, souffrant économiquement, vivant sous le joug de Charles Thévenet, patron de la seule entreprise du secteur. Thévenet ne vit que pour écraser son prochain dans le seul but d’asseoir un peu plus son empire, contrôlant la politique locale, la gendarmerie et ses citoyens. Il use à volonté d’hommes de main pour arriver à ses fins et il a une sérieuse dent contre Henri dont il veut récupérer les terres et se venger, le pensant coupable de la mort de son fils.

Josselin navigue donc en eaux troubles dans ce climat pesant et va retrouver ses amis d’enfance Martin et Emma. Martin vit en marge de la ville dans une caravane pourrie et passe le plus clair de son temps dans les vapeurs d’alcool, Emma tient un salon esthétique, enceinte et toujours aussi belle aux yeux de Josselin. 

L’histoire s’envenime crescendo, l’intensité monte doucement mais sûrement, les personnages principaux sont au cœur d’une sombre tourmente qui ravage les cœurs et les esprits. L’apothéose est une explosion de sentiments pour le lecteur mêlant la joie, l’amertume, la tristesse et l’espoir.

Ce roman met en lumière la complexité de la nature humaine face à la mort et sa résilience, la faculté de l’Homme à surmonter les échecs et les épreuves de la vie, la force de l’amour d’un père pour sa fille, l’abnégation d’un homme pour l’amour de sa vie.

Ça restera pour moi l’une des plus grosses claques littéraires.

Nikoma

ARRET D’URGENCE de Belinda Bauer / Belfond Noir.

Traduction: Christine Rimoldy

Deuxième chronique chez Nyctalopes… Certains l’auront compris, la vieille Adélaïde, il lui faut du temps pour taper sur le clavier, elle a appris l’écriture à la plume…

Cette fois, je reviens avec un roman paru le 11 juin 2020 Arrêt d’urgence de Belinda Bauer. Pas tout à fait une nouveauté vous me direz, mais n’allez pas imaginer que c’est parce que je suis à l’essai.

Du coup, ce livre a déjà fait l’objet de quelques chroniques allant du pire au meilleur. J’ai souvent lu qu’il y avait des incohérences. Sans doute. Une gamine qui passe la tondeuse alors qu’elle n’a pas six ans… Qui lit Stephen King sans ciller… certes, mais ça ne m’a pas vraiment dérangée. Mon ancienne carrière dans l’enseignement peut-être, qui m’a appris qu’un enfant peut s’avérer surprenant, en décalage complet avec ce qu’on attend de lui. 

Restez dans la voiture, je ne serai pas longue. Jack est responsable de vous.

En panne sur l’autoroute, Jack, et ses deux petites sœurs Joy et Merry regardent leur mère, enceinte, s’éloigner en quête de secours. Ils ne la reverront plus. Quelques jours plus tard, le corps de la jeune femme est retrouvé sur un parking.
Trois années ont passé. Désormais âgé de 14 ans, Jack fait de son mieux pour prendre soin de ses deux sœurs tout en restant sous le radar des services sociaux. Agile et malin, l’adolescent cambriole les maisons du voisinage en quête de nourriture. C’est ainsi que son chemin croise celui de Catherine While.
Alors que son mari est en déplacement, la jeune femme enceinte découvre de mystérieuses lettres de menace, et un couteau laissé près de son lit.

L’histoire, inspirée d’un vrai fait divers, démarre simplement : une mère disparaît… Elle est retrouvée poignardée au ventre alors qu’elle était enceinte. Les hommes grimacent. Les femmes ont la larme à l’œil. Mais on n’en fait pas un fromage. Enfin, l’auteur n’en fait pas un fromage, car elle s’attache à suivre les trois enfants et plus particulièrement Jack, l’aîné. À quatorze ans, dans le sud-ouest de l’Angleterre, il est devenu cambrioleur de villas pour nourrir ses deux jeunes sœurs depuis que le père est sorti acheter du lait pour ne plus jamais revenir.

Alors déjà, ces héros à la Dickens nous accrochent. Mais ça ne s’arrête pas là. Il y a un flic, antipathique à souhait, prêt à maltraiter une femme enceinte pour résoudre un meurtre, et pourtant, curieusement, ce personnage décrit à petites touches au fil des pages nous devient sympathique. Lorsqu’il pactise avec notre cambrioleur en herbe pour retrouver le meurtrier de sa mère, on adhère. 

Et puis, dans ce roman, il y a des blancs, des marges plus importantes où l’imagination du lecteur peut se faufiler et ça, c’est le top. Tout n’est pas livré clefs en main et certains silences resteront sans voix jusqu’à la fin.

Alors crédible ou pas, je m’en f… car au final, ce que je cherche à mon âge, c’est l’immersion. C’est qu’un auteur me prenne par la main pour me raconter une histoire, c’est qu’il parvienne à peupler mon vieux mas de Lozère de personnages qui débarquent et modifient mon quotidien. Et pour le coup, c’est réussi ! Pendant quelques jours, j’ai eu envie de laisser des piles de vieux journaux envahir le sol de mon salon. Comprendra qui lira !

Adélaïde

TERMINAL MORTUAIRE de Jean-Noël Levavasseur / Editions Ouest-France, collection Empreintes.

« Jean-Noël Levavasseur est grand, beau, doué, jeune et sympathique. C’est énervant » brocarde fraternellement Jean-Bernard Pouy en préface de ce nouveau Port de l’angoisse, version normande et vénéneuse. Et c’est vrai que le garçon présente bien, autant physiquement que biographiquement. Journaliste à Ouest-France, auteur de quatre romans et d’une multitude de nouvelles, éditeur, directeur d’ouvrages collectifs : il porte tous ces costards avec le même tact et la même élégance décontractée, anglaise dirons-nous. Pourtant, c’est d’en face, de son Calvados natal qu’il observe un monde bien moins zen que lui.

L’œil du journaliste et l’œil de l’écrivain conjuguent depuis toujours leurs acuités pour équilibrer des histoires entre actualité grise et maux éternels. Et si Lauren Bacall (certes citée à la page 178) et Humphrey Bogart s’absentent du casting, il faut néanmoins reconnaître quelques petites similitudes entre le To Have And Have Not (titre français En avoir ou pas) d’Ernest Hemingway, roman adapté au cinéma en 1944 par Howard Hawks, en ce précité Port de l’angoisse donc, et le présent Terminal mortuaire en Bessin. Bien entendu, ce ne sont plus des clandestins chinois qui traversent ici les flots caribéens, mais des migrants, en quête d’un miroir aux alouettes britannique, délaissés au bord d’une Manche perdue d’avance.

Le (anti) héro du livre, Martin Mesnil, se retrouve les deux pieds dans cette vase déshéritée après avoir accepté un job en intérim « sur les quais » (Ah, Elia Kazan et Marlon Brando, là) d’Ouistreham. Mafieux, trafiquants, opportunistes et passeurs rodent, Viktor morfle, Azem crie vengeance… La violence des extrémismes glauques frappe à l’aveuglette et la Côte de Nacre en perd ses irisations éponymes. En un mot, c’est la jungle ou plutôt les jungles : celle qui qualifie ces insalubres camps de passage pour candidats à la traversée ou celle qu’impose les dérives sécuritaires abjectes des défenseurs d’un Occident nauséeux. Incompatibilité, incompréhension, haine, peur, le cocktail est classiquement détonnant. Entre nervis slaves au passé trouble et réfugiés sans amarres, Jean-Noël Levavasseur fait de constats amers la toile aboutie et sobre d’un drame quotidien et trop souvent négligé.

À noter que Terminal mortuaire est l’une des premières parutions de la nouvelle collection de romans noirs, sur trames de terres normandes donc, mais aussi vendéennes ou bretonnes bien sûr, des éditions Ouest-France.

JLM

LE FLEUVE DES ROIS de Taylor Brown / Albin Michel / Terres d’Amérique.

The River of Kings

Traduction : Laurent Boscq

Après “La poudre et la cendre” en 2017 et “ Les Dieux de Howl Mountain” en 2019 voici « Le fleuve des rois”, troisième grande épopée de Taylor Brown, auteur géorgien qui consacre son œuvre au passé proche et éloigné de son état natal. Si, dès la première histoire, on sentait qu’on avait affaire à un grand auteur, les deux suivants ont levé le moindre doute sur l’ampleur et la qualité de ses romans. Il a ainsi traité la guerre de sécession dans l’odyssée de deux enfants dans la tourmente de la Georgie sacrifiée, puis les “moonshiners” pendant la prohibition avec une érudition au service du lecteur et un talent de conteur de tout premier plan. “Le fleuve des rois” est antérieur  à “Howl Mountain” et nous délivre une histoire méchamment ambitieuse se déroulant sur trois époques : le milieu du XVIème siècle, la fin du vingtième siècle et notre époque, les trois narrations convergeant pour raconter l’histoire d’un fleuve, forcément géorgien,  l’Altamaha River, de l’arrivée des Européens à nos jours.

“Un an après le décès de leur père, Lawton et Hunter entreprennent de descendre l’Altamaha River en kayak pour disperser ses cendres dans l’océan. C’est sur ce fleuve de Géorgie, et dans des circonstances troublantes, que cet homme ténébreux et secret a perdu la vie, et son aîné compte bien éclaircir les causes de sa mort.

Il faut dire que l’Altamaha River n’est pas un cours d’eau comme les autres : nombreuses sont ses légendes. On raconte notamment que c’est sur ses berges qu’aurait été établi l’un des premiers forts européens du continent au XVIe siècle, et qu’une créature mystérieuse vivrait tapie au fond de son lit.

Remontant le cours du temps et du fleuve, l’auteur retrace le périple des deux frères et le destin de Jacques Le Moyne de Morgues, dessinateur et cartographe du roi de France Charles IX, qui prit part à l’expédition de 1564 au coeur de cette région mythique du Nouveau Monde.”

Le roman commence avec le périple des deux frères et au premier abord, on peut craindre de tremper dans un roman de nature writing, rythmé par le déplacement lascif des kayaks des deux frères.Mais cette première partie, qui se décline au départ comme un guide pour le fleuve, perd rapidement son côté informatif ou contemplatif pour laisser la place à une expérience beaucoup plus rude quand les deux frères entament des recherches sur le passé sulfureux de leur père et se frottent à son environnement naturel et humain pour découvrir les vraies causes de sa mort.

Parallèlement, Taylor Brown nous fait découvrir le passé de cet homme à la fin du XXème siècle et au début du XXIième quand il tente toutes sortes de magouilles pour sortir la tête hors de l’eau, faisant suite à des choix hors la loi, faisant suite à d’autres choix illicites peu couronnés de succès.

Ces deux parties fonctionnent bien malgré le manque d’empathie que distillent les deux frères et surtout leur père, sinistre personne à l’image du peuple qui vit et se cache sur le fleuve : trafiquants de drogue, braconniers, illuminés et tarés. Mais le meilleur est à venir, il réside dans l’histoire de ce corps expéditionnaire français qui débarque à l’embouchure du fleuve au XVIème. A un moment, un des personnages évoque le film Fitzcarraldo et c’est effectivement le monde d’”Aguirre, la colère de Dieu” du réalisateur allemand Werner Herzog qui vient rapidement à l’esprit. On se doute que dans ce Nouveau Monde rude, l’histoire sera tragique, que l’issue sera très incertaine, mais on ne se doute pas à quel point l’horreur sera au rendez-vous. La faute à des hommes rendus fous par la recherche d’un hypothétique or qu’on aurait juste à ramasser dans les Appalaches en amont du fleuve. 

Taylor Brown aurait pu, aurait dû peut-être écrire un roman contant uniquement le calvaire halluciné de ces hommes et de ce cartographe royal Jacques Le Moyne de Morgues, tant ses pages sont fortes et tant il s’est documenté pour donner une image qui sonne très juste de ces Français perdus dans un enfer si loin de leurs vies et de leurs certitudes. Mais, l’objectif premier de ce roman était, je pense, de raconter l’histoire d’un fleuve, depuis son invasion par les premiers colons jusqu’à son marasme actuel et nécessitait donc plusieurs ancrages temporels pour bien voir l’évolution, la déliquescence d’un fleuve.

Si l’histoire est très forte, violente, admirablement menée et passionnante dans sa partie coloniale, intéressante dans ses deux autres intrigues, elle manque néanmoins d’une certaine tendresse pour les personnages que l’on trouvait dans les deux précédents. Par ailleurs, on peut reprocher, qui aime bien châtie bien, l’absence de voix féminines comme les extraordinaires Ma dans “Les dieux de Howl Mountain” et Ava dans “ La poudre et la cendre” pour contrecarrer la testostérone et l’adrénaline omniprésentes dans tout le roman.

Néanmoins, une fois de plus, Taylor Brown, avec talent et intelligence, emporte tout, laissant souvent le lecteur pantois, partageant l’hébétement et la terreur de ces aventuriers de la Renaissance.

Epique !

Clete.

LA CAVALE DE JAXIE CLACKTON de Tim Winton / La Noire Gallimard.

The Sepherd’s Hut

Traduction: Jean Esch

C’est quand il découvre son père mort sous son pickup que Jaxie décide de s’enfuir, pensant qu’il sera le coupable idéal, la haine qu’il voue à son père n’ayant d’égale que la force des poings de celui-ci quand il le tabasse. Pour éviter la police qu’il pense résolue à le mettre en cabane, il décide de s’aventurer dans le bush, à pied et mal équipé. C’est son calvaire dans un environnement hostile, entremêlé de souvenirs sur la maladie de sa mère, sur l’ignominie de son père et sur son histoire d’amour avec Lee, sa cousine qu’il envisage d’enlever pour une fuite ensemble, qui occupe une longue première partie qui se termine heureusement juste avant qu’apparaissent les premiers bâillements.

Le ton est bon, Jaxie sonne juste en ado en cavale mi racaille, mi coeur tendre mais on espère néanmoins que le roman ne va pas se résumer à un long monologue, à du nature writing australien. Heureusement, débarque un curé défroqué qui vit dans ce grand nulle part sans électricité et qui va mettre des étincelles à un récit qui devient alors passionnant. Le père Fintan MacGillis, prêtre irlandais se cache là depuis des années. De son propre aveu, il a fait des saloperies qui l’obligent à survivre seul dans le trou du cul du monde, mais le mystère demeurera sur ses délits ce qui ne manquera pas d’inquiéter un Jaxie, dans l’expectative. Comme lui-même ne veut rien dévoiler au prêtre de son drame, cette deuxième partie ressemble à un huis clos planté au cœur du bush, un étrange jeu du chat et de la souris.

Mais, pour le vieux fou comme pour Jaxie, le danger viendra d’une adversité imprévisible et chacun devra tenter de sauver sa peau. Ce sera l’heure des choix graves dans l’urgence, de ceux qui marquent une vie de façon indélébile et la troisième partie verra naître une émotion terrible, insoupçonnée.

Alors, peut-être que certains, après avoir lu le premier chapitre semblant annoncer une cavale folle en jeep avec moteurs hurlants et flingues dans la boîte à gants, resteront sur le bord de la route ou plantés dans le bush car ils se seront trompés de bouquin, de genre. On n’a pas affaire ici à un polar survolté, halluciné, suicidaire mais tout simplement à un très beau roman d’apprentissage, initiatique, éminemment anglo-saxon dans sa forme et son fond, très séduisant et émouvant par la beauté de ses deux personnages paumés en plein désert.

Clete.

MON JAPON À MOI par Sébastien Raizer.

On suit Sébastien Raizer dans son parcours à la Série Noire depuis longtemps. On échange fréquemment et c’est ainsi qu’est née l’idée d’adapter notre questionnaire « Mon Amérique à moi » à son expérience de vie au Japon. Sébastien a répondu bien au delà de nos attentes et nous fait partager sa passion pour l’empire du soleil levant. Qu’il en soit mille fois remercié.

***

S. RAIZER by UMA KINOSHITA

Cher Clete,

Je te remercie pour ton invitation.

« Mon Japon à moi » est assez proche de ce que le jésuite portugais Luís Fróis décrivait en l’an 1585 dans Européens et Japonais – Traité sur les contradictions & différences de mœurs : « Nombre de leurs coutumes sont si étrangères & lointaines des nôtres qu’il semble presque incroyable qu’il puisse y avoir tant d’oppositions chez des gens d’une aussi grande police, vivacité d’esprit & sagesse naturelle comme ils ont. »

D’abord, les réponses à tes questions, en rafale :

● Première prise de conscience d’une attirance pour le Japon :

Pas d’attirance, une évidence.

● Une image :

Les côtes japonaises depuis l’avion Séoul-Ōsaka

● Un événement marquant : 

Le tremblement de terre du premier jour passé au Japon

● Un roman :

Le Grondement de la montagne, de Kawabata Yasunari

● Un auteur : 

Tanizaki Jun’ichirō

● Un film :

Mishima, de Paul Schrader

● Un réalisateur : 

Ozu Yasujirō

Une série : 

La série originale des films Gojira

● Un disque : 

L’album imaginaire des Rallizes Dénudés

● Un musicien ou un groupe : 

Nisennenmondai

● Un personnage de fiction :

Le Roi-singe de La Pérégrination vers l’Ouest 

● Un personnage historique : 

Saigō Takamori, « le dernier samouraï »

● Une ville, une région : 

Kyōto pour la ville, Kagoshima pour la région 

● Un souvenir, une anecdote : 

Le trombone, le point sur le i et l’existence improbable du réel

● Le meilleur du Japon : 

L’ombre

● Le pire du Japon : 

L’effet « Solaris »

● Un mot : 

無. Mu est impossible à définir à l’aide de mots. Habituellement, on le traduit par « néant », mais un néant total, parfait, absolu, qui est aussi le tout — et inversement. Plus insaisissable que 空 (), qui est le vide (par rapport au plein).

Toutes ces réponses sont en fait liées par une intuition qui serait l’essence de « Mon Japon à moi », et qui tient en un mot : le zen. Le zen serait le point aveugle du tour d’horizon que tu proposes — en ajoutant un peintre, un philosophe, et plusieurs photographes, en modifiant l’ordre des questions et, pourquoi pas, les réponses…

● Un disque

« La musique du Japon est la plus horrible que l’on puisse entendre. » Luís Fróis

Le disque fantôme des dix titres d’un groupe mythique de Kyōto : Les Rallizes Dénudés (du japonais hadaka no rarīzu, adaptation improbable et incertaine des « valises nues », voire des « valises sans poignée »).

Ce groupe à la carrière ultra-sporadique surpasse en radicalisme tout ce que l’underground et l’avant-garde ont produit en un demi-siècle — sauf peut-être Throbbing Gristle.

Les Rallizes Dénudés sont formés en 1967 à l’université Dōshisha de Kyōto par Mizutani Takashi (chant, guitare) et Wakabayashi Moriyaki (basse). Ce dernier a vécu (vit ?) en Corée du Nord après avoir détourné un Boeing 737 de la Japan Airlines au départ de Tōkyō, le 30 mars 1970, avec un commando de l’Armée rouge japonaise. Ils ont été accueillis en héros à Pyongyang.

Viscéralement anti-américain, le groupe double son radicalisme politique d’un extrémisme musical.

Refus d’enregistrer en studio, morceaux de plus de dix minutes qualifiés de doom psych ou noise rock, murs de guitares comme des typhons métalliques, hallucinés et dissonants, et pourtant mystérieusement magnétiques. Le son est à la fois totalement pourri et sublime. On pense à des œuvres d’art brut : une rythmique ultra-schématique et des déluges de guitares saturées qui improvisent une théorie du chaos, noire et lysergique.

À quelques exceptions près, il n’existe que des enregistrements de concerts, et quelques archéologues sont parvenus à reconstruire ce qu’ont pu être leurs prestations, notamment Heavier Than A Death In The Family.

Mizutani, qui décrivait les Rallizes Dénudés comme un « groupe de musique tzigane radicale » et prônait des « performances guérilla », aurait donné un dernier concert — toujours avec les dix mêmes morceaux sans cesse distordus — en… 1996.

Bref, le parangon du groupe culte. Si on ne connaît pas, mieux vaut commencer par Night Of The Assassins :

Par ailleurs, un excellent livre vient de sortir sur la noise japonaise : Micro Japon de Michel Henritzi.

● Un musicien ou un groupe

Nisennenmondai. La musique de ce trio de Japonaises, c’est les vibrations de Tōkyō. Je fais court, mais elles sont dans quasiment tous mes livres, notamment dans la trilogie des Équinoxes, où elles font partie intégrante du psychisme de plusieurs personnages.

Basse, batterie, guitare et boucles : de l’hypnose métronomique. Leur Boiler Room est un joyau inusable :

Ajoutons un genre musical : l’enka, les chansons populaires de l’ère Shōwa — qui n’est pas seulement le titre d’un très bon roman de Murakami Ryū, traduit par Sylvain Cardonnel aux éditions Picquier.

La chanson Shōwa karesusuki (« Les herbes flétries de l’ère Shōwa ») émeut tout l’Archipel depuis 1975 et la sortie du film éponyme :

● Une série

« Les Japonais croient que sous la mer, il y a un royaume de lézards doués de raison. » Luís Fróis

Gojira. Cette série de films est fascinante, avec au départ une idée foutraque et géniale : un monstre gorille-baleine qui se nourrit de radioactivité (gorira+kujira=gojira). Une déclinaison de pop-culture cartoon avec un fond tragique, une liberté narrative assumée et une inventivité réjouissante (papillon divin, monstre à trois têtes, cyborg avec une scie circulaire sur le ventre…).

Dans le genre des kaijū eiga, les films de monstres, il y a aussi Ebirah, le crustacé géant de Duel dans les mers du sud (Fukuda Jun, 1966, compris dans la série Gojira), ou Frankenstein vs. Baragon, le dinosaure mutant (Honda Ishirō, 1965).

Le tout premier Gojira (Honda Ishirō, 1954) a été allègrement caviardé par les Américains pour sa sortie hors Japon : il était exclu que ce soient leurs bombes nucléaires qui aient réveillé la créature infernale — mais c’est pourtant ce qu’il s’est passé : les bombardements atomiques sur les populations de Hiroshima et Nagasaki ont créé un monstre mutant dans la psyché japonaise.

Il existe bien d’autres séries de kaijū eiga, et dans l’une d’elles, Gamera, ce sont des bombes nucléaires russes qui s’écrasent au pôle Nord et réveillent un monstre aux allures de tortue…

Il a fallu attendre 1997 pour la sortie en France de la version originale du tout premier Gojira, grâce au travail de Christophe Gans et HK Vidéo. De tous les films de la série, Mothra vs. Godzilla est un sommet, y compris pour sa bande-annonce :

Dans un autre genre, la série des films consacrés à Miyamoto Musashi, notamment ceux de Mizoguchi Kenji, Inagaki Hiroshi (trois films) et Uchida Tomu (six films). 

Détail révélateur : le tout premier film de la série, en 1943, s’appelait À deux sabres (Nitōryū kaigen), soit une référence directe à la spécificité de l’école fondée par Musashi, qui se battait avec un katana, sabre long, et un wakizashi, sabre de longueur intermédiaire. Le dernier film consacré à Musashi est sorti en 2020 et s’appelle Crazy Samurai Musashi — il est surtout une performance : un plan-séquence de 77 minutes où Musashi affronte 400 adversaires au cours de l’une de ses batailles les plus célèbres (l’autre étant son duel face à Sasaki Kojirō), qui a eu lieu à Kyōto en 1604 (dans ce film, il n’a qu’un seul sabre, et en réalité, il n’a vaincu « que » 50 ou 80 élèves de l’école de sabre Yoshioka, près du sanctuaire Ichijō-ji de Kyōto).

Voici le lien vers le film de Mizoguchi (1944, sous-titré en anglais) :

● Un réalisateur

Ozu Yasujirō.

Chaque plan de chaque film est une œuvre d’art.

Un film d’Ozu, c’est l’essence du regard et de la perception qui se déploient dans la culture et l’imaginaire japonais, tels qu’on peut les ressentir dans des manifestations aussi variées que les haïkus de Bashō, les peintures de l’ukiyo-e, le silence des contemplations (paysages, saisons, gens) et la simplicité de leur objet. On perçoit aussi la part lugubre de la psyché, des contradictions insolubles, des rites, des croyances, et bien sûr, la part lugubre… des paysages, des saisons, des gens.

Pour en revenir aux films d’Ozu : tout y est à la fois parfait et invisible. C’est simple et somptueux. Sur le fond comme sur la forme, du scénario à la mise en scène, il atteint l’essence de ses personnages sans les toucher. Les ombres, les silences, les objets : Ozu en produit une esthétique unique.

Par le biais des genres abordés, son œuvre est un continent, comme celle de Tanizaki en littérature. On peut passer sa vie à traverser, sillonner, découvrir ce continent. Ce qui est vertigineux, c’est qu’on a l’impression qu’il est rempli de sommets, et que l’on ne cesse de passer de l’un à l’autre. Un continent de monts Fuji — des centaines de montagnes sont appelées « Fuji » au Japon, en hommage à Fuji-san (le mont Iwate est Nanbu Fuji, le mont Yōtei est Ezo Fuji, le mont Iwaki est Tsugaru Fuji, etc.)

Et Ozu est loin d’être le seul continent. Que ce soit le cinéma, la littérature, la photo, la peinture, chaque art japonais est une galaxie impossible à cartographier, un monde flottant en soi dans lequel on ne peut pas vraiment se déplacer avec la géographie, le plan et la boussole occidentales. Chacun y invente son propre voyage, mystique et amnésique.

● Un film

Cette histoire de monde flottant, impossible à cartographier, me permet de citer plusieurs films.

Ceux de Sono Sion, dont Guilty Of Romance et Himizu (mais là aussi, le continent est vaste). Poésie explosive, à la limite du delirium macabre, et à chaque fois, le tour de force est de rester (à peu près) sur les rails…

Et dans l’immense tempête cométaire de films totalement cinglés, Electric Dragon 80 000 Volts de Ishii Sōgo. Dragon Eye Morrison et Thunderbolt Buddha qui se shootent à coup de mégavolts pour se battre en duel, c’est unique — et la bande-son est exceptionnelle :

J’avais spontanément cité Mishima de Paul Schrader. Son sous-titre est « une vie en quatre chapitres ». Ce film vaut tout spécialement parce que la biographie de Mishima y est décapée par son œuvre même — dont le seppuku fait partie. Il suffit de relire n’importe lequel de ses textes des années 60 pour s’en rendre compte. Ou même ses premiers écrits. Et parmi ses derniers essais, Défense de la culture est sans équivoque à ce sujet — mais le lire sans bien connaître Mishima peut se révéler périlleux. Tout comme s’acharner vouloir faire rentrer dans des concepts occidentaux l’homme et l’œuvre, qui ne font qu’un. Mais on s’éloigne de la question du film…

Il y a quantité d’autres Fuji-san dans le continent cinématographique japonais, que ce soit Naruse Mikio (Le Grondement de la montagne, Nuages flottants), Kurosawa Akira (Les hommes qui marchèrent sur la queue du tigre, Rashōmon, Le Château de l’araignée, Ran — pour n’en citer que quatre).

Plus récemment, Le Samouraï du crépuscule de Yamada Yōji renouait avec le genre historique et intime (même s’il y a de très bons films sur la Restauration de Meiji), en racontant l’histoire d’un samouraï pauvre et frappé par le destin, qui fait face à son sort dans l’incompréhension générale.

● Un roman

« Notre encre est liquide ; la leur est en bâtonnets et on la broie pour écrire. » Luís Fróis

Je ne sais plus si le premier roman japonais que j’ai lu était Confession d’un masque ou Le Pavillon d’Or.

En tout cas, le premier livre, c’était juste avant et c’était un essai autobiographique : Le Soleil et l’Acier. J’étais adolescent et sans comprendre tout ce que je lisais, j’étais fasciné. Je l’ai lu et relu pendant des années. Le texte s’essouffle vers la fin, où Mishima aborde des sujets qu’il a mieux traités ailleurs, dans d’autres textes des années 60 et notamment dans Le Japon moderne et l’éthique samouraï. Mais le début de ce testament littéraire est sans équivalent. Toute la lucidité terrifiante de Mishima s’y exprime, ainsi que son don de styliste hors pair. La plume maniée comme un sabre : ce sont des pages inoubliables.

Un autre livre occupe une place à part : c’est Kyōto de Kawabata Yasunari, lorsque je l’ai relu à… Kyōto. L’effet de réel que l’on ne peut pas avoir en le lisant en France est sidérant. Je me délectais d’une lecture très lente et en me promenant, j’entendais le roman résonner dans les rues et les ruelles de Sanjō, je voyais les deux jumelles Naeko et Chieko se rencontrer à Gion, l’atelier, la maison traditionnelle, le père, le jeune homme occupé à la broderie de la ceinture, les cryptomères sur les flancs des montagnes qui entourent la ville, et surtout la galerie couverte de Sanjō-Teramachi et le ryokan (hôtel traditionnel, auberge) où Kawabata a écrit ce livre. Je suis même allé chercher les deux violettes qui poussent au creux du tronc d’arbre, évoquées en ouverture du roman, et qui symbolisent certes les deux jumelles, mais aussi le Japon traditionnel et le Japon de l’après-guerre. C’est ce qui amène certains critiques à faire une lecture politique de l’œuvre, ce qu’on ne peut réfuter, mais selon moi, aucune lecture transversale n’est valide. Il n’y a pas de prisme, seulement des kaléidoscopes. C’est un tout, sensuel, émotionnel, social, humain, tragique et élégiaque, tout en restant une épure, une symphonie du silence.

Du coup, j’ai relu tout Kawabata, et tout Mishima, tout Tanizaki, et tout Natsume Sōseki.

Ça m’a pris environ deux ans et dans cette double immersion, c’est un autre roman de Kawabata qui a eu une résonance incroyable : Le Grondement de la montagne. Les œufs de serpent, la nuque de la belle-fille, les torrents d’émotions troubles et les vertiges de meurtrissures, de mort et de souillures… enveloppés d’un silence et d’un calme souverains. Ce roman fragmenté et sublime est devenu un film de Naruse… 

Et puis, il y a Soleil couchant de Dazai Osamu, dans la traduction de Didier Chiche parue aux Belles Lettres, et toute l’œuvre de Dazai Osamu d’ailleurs, ainsi que Nuages flottants de Hayashi Fumiko, traduit par Corinne Atlan chez Picquier — un puissant roman d’amour tourmenté dans le Japon en ruines de l’après-guerre, également filmé par Naruse. Portraits saisissants d’hommes et de femmes, d’ambiances, de rêves et de désespoirs, entremêlés dans une histoire déliée comme un fleuve. Les images du Tōkyō populaire qui se reconstruit sur ses propres cendres sont inoubliables, tout comme la profondeur et la subtilité des personnages peints par Hayashi Fumiko — une écrivaine majeure malheureusement très peu traduite en français.

Et puis, il y a un genre particulier à l’ère Meiji, qui a vu la naissance de la littérature japonaise contemporaine, notamment avec Natsume Sōseki, habitée par une obsession pour la question de l’identité japonaise. Confronté à l’Occident après sept siècles de fermeture (avant le bakufu, ou shogunat, qui dura du xiie au xixe siècle, le pays n’avait eu des échanges qu’avec la Chine et la Corée), le Japon de l’ère Meiji se redéfinit lui-même, notamment par le biais de la littérature : Le Livre du thé de Okakura Kakuzō (1906), Bushidō, l’âme du Japon, de Nitobe Inazō (1900), ou le très célèbre Je suis un chat de Natsume Sōseki (1906), même s’ils ont le souci de présenter la culture japonaise à l’Occident, sont fondamentalement des redéfinitions du Japon par lui-même. (L’arrivée du bonze dans le récit du chat de Natsume marque un profond tournant dans la lecture, qui commence par une suite d’aventures rocambolesques à l’humour acerbe.) Le même phénomène se reproduira après-guerre avec Le Chrysanthème et le Sabre de l’anthropologue Ruth Benedict, à laquelle les autorités militaires américaines ont commandé une étude pour leur expliquer la mentalité nippone : les Japonais y ont lu avec curiosité et avidité la façon dont les Occidentaux les percevaient, alors qu’ils venaient justement d’être successivement privés de leurs fondations culturelles : le sabre et le chrysanthème (l’empereur).

● Un auteur

« Nous étudions divers arts et sciences dans nos livres ; eux passent toute leur vie à connaître le cœur des caractères. » Luís Fróis

Mishima Yukio. J’aurais pu choisir Tanizaki ou Kawabata ou Natsume — tout comme pour la question du livre, j’aurais pu choisir La Pérégrination vers l’Ouest, une merveille parmi les quatre classiques de la littérature chinoise.

Mais restons avec Mishima.

J’aurais pu répondre à quasiment toutes les questions avec lui.

Un disque : la bande originale composée par Philip Glass pour le film de Paul Schrader.

Un film : Mishima de Paul Schrader.

Un réalisateur : Mishima, pour Rites d’amour et de mort.

Une ville : Mishima, au pied du mont Fuji.

Un évènement marquant : la visite de la maison de Mishima à Tōkyō, peu après mon arrivée au Japon.

Un souvenir, une anecdote : la visite du bureau du général Mashita, dans le quartier général des Forces d’autodéfense à Tōkyō, là où Mishima s’est donné la mort, le 25 novembre 1970. Je l’ai visité le 25 novembre 2020, soit cinquante ans exactement après son seppuku — et à l’heure près j’imagine, puisque c’était également en fin de matinée. D’abord, la visite du hall officiel, où une employée explique où se tenait l’empereur et comment les sculptures du plafond rendaient hommage à l’endroit où il s’asseyait ; le détail des rayures sur le parquet lorsque l’armée américaine a transformé l’endroit en tribunal de guerre ; l’exposition des tenues des soldats japonais au travers de l’histoire ; un film sur le bâtiment, sa construction, ses transformations, sa rénovation, etc. Mais pas un mot sur Mishima. Seule allusion : « Après la guerre, des incidents ont eu lieu entre ces murs ». J’ai reçu une attestation qui stipulait que j’avais effectué la visite, une carte postale avec une photo des bâtiments, deux ou trois bricoles en souvenir…

Tout au début, l’employée a précisé que le bâtiment original avait été déplacé, pierre par pierre, lors de la rénovation de l’ensemble du complexe, à la fin des années 90. En fait, seuls la façade et le premier étage ont été conservés — soit une petite partie d’un bâtiment en forme de carré avec une croix au milieu. Je me suis dit qu’ils avaient également amputé l’histoire, mais que ce n’était pas possible vu le retentissement de l’événement… Et nous sommes montés au premier étage, où il y a trois bureaux. Dont celui, au centre, du général Mashita. Et une fois là, le déluge. Les traces de coups de sabre sur les montants en bois de la porte, le déroulé de la prise d’otage, l’assaut repoussé, la fenêtre utilisée par Mishima pour passer sur le balcon et faire sa harangue aux soldats (celle de gauche, qui s’ouvrait en coulissant à l’époque)… Et puis, le silence. Rien au sujet du discours qu’il a hurlé sous le vacarme des hélicoptères et les huées des soldats, ni au sujet des deux suicides (Mishima et Morita). L’employée avait fini de raconter son histoire et ne devait plus dire un mot sur le sujet. Le terme seppuku n’a pas été prononcé. J’ai regardé le tapis, qui était d’un rouge cramoisi. Il avait été changé.

Même réponse pour la question du Personnage de fiction : Mishima Yukio. Enfant malingre et sensible de la grande bourgeoisie de Tōkyō, il s’est réinventé pour incarner les mythes dont l’a nourri sa grand-mère, qui l’a élevé de sa naissance à ses douze ans : l’esprit samouraï — elle était issue d’une famille liée au clan Fujiwara — et le théâtre japonais, principalement. Il a fait de son corps un corps de guerrier et de son œuvre, un prodigieux théâtre de « la nuit, de la mort et du sang », dont son suicide est le point d’orgue. Et dans ce théâtre, il n’a cessé de porter un masque « plus vrai que ses propres chairs », selon son expression.

Mais personnage de fiction, Mishima l’est également devenu dans la culture occidentale. Personne au Japon ne l’a jamais perçu comme une icône homosexuelle et nationaliste. En France, il est enfermé, à coup de clichés devenus caricatures, dans la prison communautariste gay, à côté de la cellule de Jean Genet. Mais ce n’est que le reflet de la culture française dans le miroir du Japon. On ne peut pas se tromper ou se leurrer davantage à son sujet : c’est prendre le théâtre d’ombres de Mishima pour la réalité, ses fantasmagories et ses fictions pour son être profond. Ici, il est un autre : un écrivain extrêmement brillant qui a sorti ses tripes à l’extrême. Un chauffeur de taxi japonais m’a confié que le principal reproche que l’on pouvait faire à Mishima, c’était d’être allé trop loin : il en a trop révélé sur le Japon.

Mishima est un personnage de fiction bien plus vaste que ce que l’on imagine et se représente : il est le Japon. Il a voulu être et incarner le Japon. Et il y est parvenu. Un passage de son essai Défense de la culture (1968) est édifiant à ce sujet. Pour en résumer les idées principales : 

– La culture japonaise est forme, et cette forme recèle son âme, ses œuvres d’art, ses gestes et ses modes d’action. (« La littérature est un élément essentiel qui modèle la culture en tant que forme. »)

– La culture japonaise est une forme spirituelle et non matérielle, composée « d’œuvres purement formelles qui naissent, durent et s’effacent en un court instant », et se répètent à l’infini. Il n’y a pas de distinction entre l’original et la copie. « Cette culture qui est avant tout forme se mue en un mode d’agir dont l’essence est l’effacement. »

– La culture japonaise raconte une histoire unique : celle du Japon. « La culture japonaise suppose un sujet créateur libre dont la main est animée par la transmission des formes. » Ce sujet créateur « n’existe pas seulement dans les œuvres d’art mais aussi dans les couches profondes de la culture qui comprennent les actes et la vie ».

C’est tout cela, l’auteur Mishima Yukio.

● Un personnage de fiction

Un jour de printemps, il y a quatre ans, une jeune fille attendait à un carrefour. Sur le bas de son tee-shirt, qui tombait pile au niveau de ses fesses, il était écrit : « All you and me are fiction ».

Prenons un personnage de fiction qui ne laisse aucun doute quant à sa nature : le singe de La Pérégrination vers l’Ouest. Il est né d’un rocher frappé par la foudre, a pénétré les arcades du Tao, a foutu un bordel sans nom dans le royaume de Bouddha, qui l’a enfermé sous cinq montagnes pendant cinq cents ans, durant lesquels il a été nourri de bronze fondu et de pilules de fer. Ensuite, Kannon l’a chargé d’accompagner le moine chinois taoïste Xuán Zàng (Tripitaka de l’Empire des Tang, dans la version française) vers les terres de l’Ouest (l’Inde) à la recherche des rouleaux sacrés du bouddhisme.

Ce personnage est génial. Immortel, pétri d’avanies, colérique et sage, bagarreur et plein d’humanité. Il est doté de pouvoirs dantesques, peut terrasser des armées entières et des monstres prodigieux — on en revient aux kaijū eiga… Le moine chinois est quant à lui un gentil falot auquel le singe fait la leçon :

Comme les étoiles, les mouches ou les flammes,

Comme une illusion, une goutte de rosée ou une bulle,

Comme un rêve, un éclair ou un nuage :

Ainsi devrait-on voir tous les phénomènes.

Il s’appelle Songokū en japonais, Sun Wukong en chinois (« l’enfant qui a atteint la compréhension du néant »), et Singet en français (ou le Roi-singe, le Duc du Tonnerre, Pupilles d’Or, le disciple). Il faut souligner le travail de traduction d’André Lévy pour l’édition de la Pléiade : remarquable. (Certes, c’est LE roman de la civilisation chinoise, élaboré du vie au xvie siècle, mais cette dernière a énormément influencé la construction de la culture japonaise.)

● Un photographe

« Leurs images sont horribles et terrifiantes avec des figures de diables fulminant dans les flammes. » Luís Fróis

Eikō Hosoe ! Mais je me limite aux artistes de Kyōto, sans quoi je parlerais du travail singulier de Uma Kinoshita, notamment sa série en cours depuis presque dix ans sur Okuma-machi, la ville abandonnée — et interdite — où se trouve la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi. C’est un travail très profond sur le langage de la nature — assez violent en l’occurrence. Dès le premier regard, le spectateur est dépouillé et projeté dans ces paysages et dans la tempête d’émotions figées qui les hantent. C’est une expérience peu commune.

À découvrir ici (Mementos of Happiness et les autres séries) : 

https://www.umakinoshita.com/

À Kyōto, la première grande découverte, c’est Yoshida Akihito, lors de l’édition 2017 du festival Kyotographie. Le livre et l’exposition The Absence of Two (Une double absence, Xavier Barral, 2019) ont fait beaucoup parler d’eux en France et en Europe. J’en choisi donc trois autres, qui représentent chacun une direction cardinale du continent photographique de Kyōto.

Yuna Yagi a suivi une formation d’architecte à New York et à Berlin avant de revenir à Kyōto pour se consacrer à la photo. Elle parle souvent du regard et parvient à faire vibrer ce qu’elle nous donne à voir (Collapsing World, Blanc/Black). Elle parle de zen, également, et de ma — , un concept d’espace-temps, de mouvement immobile et d’impermanence. Mais dans ses photos mutiques, c’est une esthétique japonaise totalement rafraîchie qui happe le spectateur. Son épure est une hypnose. Dans un fracas de silence, tout devient minéral, sur le point de se dissoudre ou de s’évaporer, et une vibration essentielle sourd des visions qu’elle capte (Landscape of Kishira).

À découvrir ici :

https://yunayagi.com

Eriko Koga a étudié la littérature française avant de s’engager dans la photo. Chacun de ses projets est nourri d’images qui s’entrechoquent, résonnent, s’assemblent pour former une histoire sans début ni fin, comme l’ensō (le cercle) du zen — Eriko vit d’ailleurs dans un temple, et a beaucoup photographié le mont Kōya (Issan). Dans TRYADHVAN, un mot sanskrit qui désigne les « trois mondes » du bouddhisme (l’indissociabilité du passé, du présent et du futur), elle a saisi les états entremêlés de vie et de mort dans la nature et, à travers son regard, les lie à l’être intime du spectateur. Dernièrement, BELL plongeait allègrement dans la narration en adaptant la légende d’Anchin et Kiyohime…

À découvrir ici :

https://kogaeriko.com

Enfin, Kai Fusayoshi, légende de Kyōto, qu’il arpente et photographie sans relâche (« comme un chien qui pisse », dit l’un de ses amis) depuis plus de quarante ans. Avec un cœur de poète et un œil de faucon, il saisit comme personne la magie invisible du quotidien. Il a commencé par des expositions sauvages au bord de la rivière, et l’an dernier le festival Kyotographie lui a rendu hommage en installant trois immenses panneaux contenant des centaines de ses clichés, à l’endroit même de ses premiers faits d’armes. 

À découvrir ici (Kai est très actif sur Facebook également, et dans son bar de Kiyamachi, Hachimonjiya) : 

http://kaifusayoshi.website

● Première prise de conscience d’une attirance pour le Japon 

« Chez nous, l’invité rend grâce à son hôte ; au Japon, c’est le contraire. » Luís Fróis

Pas une attirance, une fulgurance.

La première phrase de Japon, empire de l’harmonie de Corinne Atlan est, de mémoire :

« Lorsque je suis arrivée au Japon, je me suis sentie complètement chez moi et en même temps, de l’autre côté de la lune. »

J’ai l’impression que dans ma mémoire, il y a toujours eu des rumeurs quant à l’existence de cet autre côté de la lune, à commencer par les anime. Je serais curieux de savoir combien de personnes ont le souvenir du 3 juillet 1978, par exemple. On se faisait chier au-delà du soutenable avec Lolek et Bolek et les Japonais nous balancent Goldorak… qui n’était pourtant qu’un succédané de Mazinger Z et n’a guère eu de succès au Japon :

https://youtu.be/opt3S11yaQg

Il y avait le karaté, les mythes des samouraïs, du seppuku (que l’on appelait alors hara-kiri, incorrectement), des ninjas et des geishas. La série Shogun… Le zen, les performances technologiques et économiques sidérantes, le bullet-train, les robots, le perfectionnisme, une forme d’outrance dans l’imaginaire, etc. 

Mais cela ne formait pas ce que j’appellerais une attirance. Plutôt la conscience de l’existence d’un univers à la fois unique et hors de portée, lointain et étrangement réel. Un univers tellement éloigné que l’attirance était impensable…

Et cet univers restait parfaitement idéal, tel qu’on peut l’appréhender à 10 000 kilomètres de distance. Parfaitement idéal, parce que c’était l’ailleurs parfait. Et c’était très bien comme ça. Je n’ai jamais eu l’idée ni le désir d’apprendre la langue japonaise en France, par exemple. Seule entorse : le karaté, que j’excusais en me disant que je n’avais pas un sensei japonais mais un instructeur lorrain. La condition pour que le Japon reste parfait en tant qu’ailleurs, c’était qu’il demeure lointain, idéal, intouché. C’était je crois son seul rôle : symboliser l’ailleurs.

Paradoxalement, ce sont les romans qui me donnaient une impression de proximité. J’y lisais une poésie de sang et de raffinement sublime, d’amour et de mort, ressentais un souffle d’absolu, entendais un écho intime, clair et profond.

Je me souviens avoir découvert Mishima dans une revue de karaté, justement. Le cliché de l’écrivain-samouraï est sans doute le moins faux de ceux qui encombrent sa « biographie ». Des années plus tard, j’ai appris que le bunburyo-dō (la double voie de l’art et de la guerre, de la plume et du sabre) était une tradition développée durant l’ère d’Edo et la Pax Tokugawa… (À propos de biographies : celle d’Henry Scott-Stokes, Mort et vie de Mishima, est une référence, et la plus complète est Persona de Inose Naoki, le seul à avoir eu accès à l’intégralité des archives de l’écrivain — disponible en anglais. Celle de John Nathan est une supercherie.)

En bref, comme pour énormément de monde, le Japon était un monde et une culture complètement à part et incompréhensibles.

Mais il devait bien exister une forme d’attraction magnétique, l’équivalent physique de la représentation mentale de cet ailleurs total. Comme l’un des fils de notre méta-histoire, que l’on pressent sans la comprendre.

Pendant une quinzaine d’années, j’ai voyagé d’ouest en est — et je ne m’en suis rendu compte que plus tard. Amérique du Nord et du Sud, Maghreb, Moyen-Orient, Asie du Sud-Est, Corée… Je ne pensais pas au Japon alors, mais à Montréal, New York, Caracas, l’Amazonie, le Sahara, la mer Rouge, puis la mer Jaune…

Et des années plus tard, le 30 juillet 2014, en arrivant à Kyōto… Ça faisait déjà un moment que j’étais en Asie, donc je n’étais pas anesthésié par le décalage horaire. La sensation unique de ce moment est toujours aussi vive. La chaleur de l’air dans le soir d’été, du poids du sol devant la gare, les mouvements du monde flottant environnant… Et, posé au sommet de la Kyoto Tower, ce vaisseau spatial bleu et vert qui illuminait la nuit : ce n’était pas l’autre côté de la lune, c’était une autre planète.

Le lendemain, une heure après un tremblement de terre et un alignement des équinoxes, je rencontrai Sachiyo devant le Pavillon d’argent. Une évidence qui s’ajoutait à une autre : mon centre de gravité avait toujours été ici, de l’autre côté de la lune.

C’était il y a sept ans. C’était hier.

Et hier comme il y a sept ans, j’ai toujours la pleine sensation de ce basho, comme le dit le philosophe Nishida Kitarō : la place existentielle, l’endroit véritable, l’espace d’épanouissement — l’eau, l’air et le feu de l’armée de dragons.

Évidemment, cette sensation ne suffit pas. Elle peut être évidence, fulgurance, mais elle n’est que condition initiale. 

C’est là qu’intervient la notion de (voie, chemin, comme dans bushidō, voie du guerrier, chadō, voie du thé, kadō, voie de l’arrangement floral, kōdō, voie de l’encens, shodō, voie de la calligraphie, etc.) Très tôt, il y a d’abord eu le zen, puis le iaidō (voie du sabre).

C’est par le zen que je suis arrivé au plus près du Japon, et que je suis entré pleinement dans « le monde flottant », avec une boussole à trois aiguilles : zazen, sabre, écriture.

Il y a quelque temps, j’ai ressenti que je faisais partie du Japon corps et âme — je resterai à jamais un étranger, même en obtenant la nationalité japonaise. Plus précisément, j’ai eu l’intuition que les frontières entre moi et le Japon s’étaient nettement amenuisées. Avec les années, les molécules qui composent mon corps ont été produites au Japon. Le même processus est à l’œuvre avec la conscience et l’imaginaire. C’est insensible, invisible, et soudain, j’ai réalisé que je faisais partie de ce corps social et culturel, que le chez moi que j’ai ressenti dès le premier jour, le basho, était devenu, sans que je m’en aperçoive, un processus plein et entier, un mouvement perpétuel et harmonieux — l’harmonie n’existant pas sans contradictions.

Pour reprendre une formule célèbre, tout le zen n’est que zazen, la méditation assise. Et je crois que le zen est l’essence de toutes les voies — cela se confirme au niveau historique : il y a un avant et un après Sen no Rikyū, celui qui a transformé la cérémonie du thé en voie, en art de la vie. Après lui, soit à partir de la fin du xvie siècle, tous les se sont formalisés : le tir à l’arc, le sabre, la calligraphie, etc., sont devenus des voies. C’est Rikyū qui introduit ce qu’on appellera les notions subtiles de wabi et de sabi. C’est en un sens son approche de la voie du thé qui a cristallisé ce que l’on nommera bien plus tard l’esthétique japonaise. (Le Secret du maître de thé de Yamamoto Kenichi, paru au Mercure de France, est une très bonne biographie romancée de Sen no Rikyū.)

Et l’inspiration subatomique de ces est le zen, qui les imprègne en profondeur.

Récemment, Mochizuki-san, le bonze responsable du temple Kōshō-ji, où je pratique zazen chaque matin à l’aube, m’a demandé ce qu’était selon moi le zen (il me retournait la question que je me proposais de lui poser dans le cadre d’une courte vidéo). Mon niveau de japonais m’a heureusement empêché de lui faire une réponse métaphysique : si chacun des (y compris la vie) est un fruit, le zen en est le noyau. (Il a accepté de faire la vidéo.)

En décomposant le kanji signifiant zen (禅), on lit shimesu et hitoe : « manifester ou exprimer l’unité ».

La pratique du zen est le zazen : la méditation assise (座禅).

Le zen est une branche spécifique du bouddhisme japonais, et on ne peut comprendre l’un et l’autre (le zen et le Japon) qu’en les pratiquant.

Zazen est un outil : ni une religion, ni un dogme, ni une idéologie, ni une formule magique. Zazen, c’est s’asseoir et respirer, et c’est tout le zen. 

Quand j’ai commencé à pratiquer zazen chaque matin à l’aube, j’ai eu besoin d’écrire ce qu’il se passait, comme pour mieux m’imprégner de l’expérience et mieux la comprendre.

C’est le récit La Caverne aux chauves-souris sous la montagne noire : qu’est-ce qu’il se passe quand on fait zazen tous les matins ? Qu’est-ce que cela produit comme effets sur notre corps, notre esprit, notre rapport à nous-mêmes, aux autres, sur notre relation à nos énergies profondes et aux dynamiques à l’œuvre dans le monde ? Qu’est-ce que cette expérience fait émerger ?

On connaît la réponse : une voie de l’esprit, l’esprit de la vie, la vie même. Mais on ne la comprend pas tant qu’on n’en a pas fait soi-même l’expérience. C’est exactement la même chose pour le Japon.

Chris Marker disait que la meilleure façon de connaître le Japon, c’était de l’inventer. Dans l’absolu, il n’a pas tort et sa remarque est aussi valable pour connaître la Laponie ou percer les arcanes du tarot, mais il y a une chose essentielle qu’il ne dit qu’au travers de ses films, et que l’on pourrait formuler ainsi : la seule façon d’apercevoir le Japon, c’est d’enlever ses lunettes d’Occidental, sans quoi on ne voit strictement rien — que l’on soit à Paris ou à Tōkyō.

Ce n’est pas évident — on peut passer sa vie en croyant être au Japon alors qu’en réalité, on n’est nulle part, ou dans des limbes soliptiques entre l’Occident et « un ailleurs que l’on nomme “Japon” ». En plein dans l’effet « Solaris ».

C’est là un phénomène bien réel (plus on est déstabilisé par le fait d’être ailleurs, plus on se raccroche à d’où l’on vient), et il suffit de lire le discours et le vocabulaire de la presse anglaise, américaine, française, pour s’apercevoir qu’ils sont en porte à faux avec la réalité des articulations politiques, sociales, culturelles, comme avec l’histoire — le livre Moderne sans être occidental de Pierre-François Souyri éclaire très bien cette question.

Mes lunettes occidentales, c’était de voir le Japon au travers du prisme Mishima. Ma chance, c’était que cet « ailleurs » a immédiatement été mon « chez moi », mais aussi de pouvoir aborder toute la complexité du « cas » Mishima.

Les Japonais avec qui je discute régulièrement ou au hasard de rencontres sont très curieux de savoir quel est mon Japon, et ce sont souvent les trois mêmes questions qui reviennent : pourquoi est-ce que je vis au Japon, est-ce que je suis marié à une Japonaise et qu’est-ce que je fais au Japon. Mais ce qu’ils veulent vraiment savoir, c’est le regard qu’un étranger porte sur leur pays. Je leur dis que ma femme est Japonaise, que je suis écrivain, que je pratique le iaidō et le zazen. Ça leur suffit pour savoir qui je suis. Alors, ils me parlent de leur virée à Ōsaka ou des paris qu’ils ont fait sur les courses de bateaux à Ōtsu.

● Une image

« Toutes leurs images sont dorées de haut en bas. » Luís Fróis

Les côtes japonaises depuis l’avion Séoul-Ōsaka. Des côtes bleu noir découpées sur la mer du Japon, très claire.

● Un événement marquant

« Nous coupons le melon dans sa longueur ; les Japonais le font en travers. » Luís Fróis

Ils le sont tous. Et jamais là où on pourrait les attendre.

J’ai couru le marathon de Kyōto en 2015, ça devait être mon douzième ou treizième, je m’attendais à ce que ce soit un évènement marquant : raté. C’est un parcours pour touristes, avec passage obligé devant toute une série de temples, qui ne prend pas en compte la difficulté de courir 42 kilomètres et 195 mètres. 

J’étais 1ère dan lorsque j’ai participé à ma première compétition de iaidō à Kyōto, et je m’attendais à me faire sortir dès le premier tour. J’ai gagné la finale. Quand j’étais 2e dan, je suis également arrivé en finale et je me suis fait atomiser par une jeune femme. C’est encore plus marquant — et un bon souvenir, évidemment.

Un soir de février 2015, je parlais (encore) de Saigō Takamori et Sachiyo me dit tranquillement que c’était son arrière-arrière-grand-père.

● Un personnage historique

Saigō Takamori, le dernier samouraï. L’avant-dernier chapitre du superbe livre d’Ivan Morris, La noblesse de l’échec, lui est consacré. 

● Une ville, une région

Kyōto pour la ville, Kagoshima pour la région (celle de Saigō Takamori, au sud de l’île de Kyūshū), Yakushima pour l’île.

● Un souvenir, une anecdote

« Nous gardons comme un trésor les pierreries et les bijoux d’or et d’argent ; les Japonais conservent de vieux chaudrons, des porcelaines anciennes et cassées, des récipients de terre cuite, etc. » Luís Fróis

L’anecdote date de ce matin. Je vais à la banque, je remplis un formulaire pour expliquer la raison de ma venue, je vérifie trois fois que tout est nickel. Deux minutes plus tard, l’employée revient avec ledit formulaire sur lequel elle a collé deux papiers de couleur. Devant mon nom écrit en katakana, le syllabaire utilisé notamment pour les noms et mots étrangers, elle a marqué OK. Mais il y a un problème avec mon nom écrit en roman. J’ai mis un point sur le I de RAIZER et au Japon, un I majuscule surmonté d’un point, ça pose problème. Elle me tend un stylo pour que je relie le point et la barre verticale. Elle vérifie scrupuleusement le résultat et le verdict tombe : Kirei ni narimashita ! (« C’est propre ! », « Tout est en ordre ! »). J’ai pu me rendre à la borne interactive pour traiter l’affaire qui m’amenait…

Il y a quelques années, l’employé d’une agence de voyage m’a rendu un trombone que j’avais laissé lors de ma première venue, trois semaines auparavant.

Il y a trois ans, dans le Shinkansen, j’ai demandé à un passager de changer de place avec lui pour être à côté de Sachiyo. L’homme a refusé catégoriquement : son numéro de ticket (il le montrait pour prouver ses dires) correspondait à son numéro de siège et il ne pouvait pas en être autrement. Le plus marquant, c’était l’angoisse dans ses yeux à l’idée de foutre un chaos monstre dans l’horlogerie impeccable de l’univers.

Je me suis demandé si ce genre de choses n’arrivaient qu’aux étrangers, comme une démonstration de l’implacable perfectionnisme nippon. Mes amis japonais me disent que non. Hormis la panique du passager du Shinkansen (en cas de catastrophe ferroviaire, il serait mort à la place d’un gaijin ? Et je prendrais sa place dans le monde (in)visible ?), ce genre de cocasserie, sous des dehors on ne peut plus sérieux, est fondamentalement une politesse, une forme de lien et un référent commun, mais surtout un jeu et un échange de codes, comme une bonne partie des interactions sociales.

Cela me rappelle l’une des premières intuitions tectoniques que j’ai eues lorsque je ne parlais pas du tout le japonais : le réel est l’objet de soins et d’attentions d’autant plus maniaques qu’on ne croit pas en son existence.

● Le meilleur du Japon

« Les Européens se délectent de poules, de perdrix, de pâtés et de viande blanche ; les Japonais, de chacals, de grues, de singes, de chats et de goémon cru. » Luís Fróis

La nourriture japonaise (和食, washoku). La nourriture dit énormément de choses d’une culture. Et plus spécifiquement, mais c’est un goût personnel, le shōjin ryōri. C’est de l’art, et bien davantage.

J’ai cité l’ombre, au début. Il suffit de dire que c’est également un art.

● Le pire du Japon

C’est ce que j’appellerais l’effet « Solaris ». Comme la planète dans le livre et le film du même nom, le Japon joue un rôle de miroir psychique. Il renvoie à la perfection tous les fantasmes qu’on y projette. La meilleure façon de s’en prémunir depuis la France : la revue Zoom Japon, en ligne et gratuite : 

https://zoomjapon.info/

● Un mot

Un mot de Lao-Tseu, tiré du Tao-tö king. Il parle de « l’espace entre le ciel et la terre », mais cela s’applique aussi au Japon :

Plus on en parle, plus vite on aboutit à l’impasse.

Mieux vaut s’insérer en son intérieur.

Mu, c’est celui qui m’est venu à l’esprit au tout début. Plus qu’un mot, c’est une conception qui dépasse ce que les Japonais appellent le « logical mind » occidental, nom qu’ils donnent à l’impérieuse et indépassable rationalité. Pour autant, cette conception n’est pas totalement absente de la culture occidentale. Par exemple dans les Augures d’innocence de William Blake : « un monde dans un grain de sable, un ciel dans une fleur sauvage, l’infini dans la paume de la main, et l’éternité dans une heure ». Ou dans « l’univers dans une coquille de noix » de Shakespeare. Et bien d’autres. Il y a dans cette notion intuitive quelque chose d’universel auquel la culture japonaise a fait subir un double traitement : l’épure et l’extrême.

Par exemple, l’épure et l’extrême des mots de William Blake seraient ceux du philosophe Nishida Kitarō : « L’absolu se réalise exactement là où il se nie absolument ».

Et Nishida amène à Matière et mémoire de Bergson, dont la pensée est, comme celle du philosophe fondateur de l’école de Kyōto, imprégnée de zen.

Concluons avec le mot indispensable : arigatō gozaimasu. C’est le premier que j’ai appris : merci.

Merci pour cet exercice, qui n’est pas aussi simple qu’il paraît — définir des choses fixes dans un monde qui ne l’est pas — discerner une série de vagues immobiles dans un monde flottant.

Terminons avec un peintre : Maruyama Ōkyo, un maître d’ukiyo-e (« images du monde flottant »). Il y a quelques années, j’ai cru aller voir une grande rétrospective de ses œuvres, à Kyōto. En réalité, je suis entré dans l’univers de ses peintures. 

S. RAIZER by UMA KINOSHITA

Entretien réalisé par mail en mai 2021.

Clete.

UNE CATHÉDRALE À SOI de James Lee Burke / Rivages.

A Private Cathedral

Traduction: Christophe Mercier.

“À l’instar des Capulet et des Montaigu dans Roméo et Juliette, les familles Shondell et Balangie se haïssent depuis toujours. Deux familles mafieuses au sein desquelles le mal rôde. Seuls leurs enfants, Johnny Shondell et Isolde Balangie échappent à ce climat délétère : ils sont jeunes et beaux, il joue de la musique, elle chante comme un ange et… ils s’aiment. jjMais telle une malédiction venue d’un autre âge, Isolde est « promise » à l’onde de Johnny qui veut en faire son esclave sexuelle. Dave Robicheaux, lui-même en perdition à la suite du décès de ses deux premières femmes, se mêle de cette affaire et se rapproche de la famille d’Isolde, à ses risques et périls. Secondé par son fidèle et incontrôlable ami Clete Purcel, il va plonger dans un monde d’horreur littéralement moyenâgeux.”

Je ne vais pas revenir longtemps sur les outrances qu’avait fait subir à Dave Robicheaux son créateur l’exceptionnel et unique James Lee Burke dans la précédente aventure de Belle Mèche “New Iberia Blues”. Il en avait fait un surhomme toujours apte à en découdre avec les pires saloperies de Louisiane, mais aussi un grand séducteur de jeunes femmes tombant en pâmoison devant un vieil homme plus âgé qu’elles d’un bon demi-siècle. Le lecteur occasionnel, ignorant l’âge du héros, proche des quatre-vingts ans, n’y avait sans doute rien trouvé à redire, mais les fidèles s’en offusquèrent certainement. Certains de ces reproches ont dû arriver aux oreilles du grand écrivain car pour cette 23ème aventure, il a décidé de rajeunir Robicheaux d’une vingtaine d’années, le renvoyant à l’époque de la mort de Bootsie, sa troisième et la plus charismatique de ses épouses, terrassée par un lupus. Du coup, ce roman se situe à l’époque du grandiose “Dernier Tramway pour les Champs-Élysées” sans en avoir tout le charme néanmoins. On peut s’interroger sur ce choix.

Ce qui change avant tout est, il me semble, que dans ce prequel l’accent est plus mis sur une histoire du genre hardboiled comme le premier “la pluie de néon” dont les excès pouvaient s’expliquer par l’état alcoolique de Robicheaux à l’époque. Ici, il ne picole pas et heureusement dans un sens car l’aventure le met dans un sale état proche de celui qui était le sien dans “Dans la brume électrique avec les soldats confédérés”. Il souffre de visions et il ne peut être aidé par son pote Cletus Purcel souffrant des mêmes maux.

Visiblement Burke a envie et c’est bien son droit à 84 ans d’écrire des romans avec une base de bastons, de flingues, de bibines et de belles femmes mystérieuses et comme il a rajeuni ses deux vieux cowboys, il ne s’en prive pas. D’habitude, dans le schéma classique, dès que Robicheaux est ennuyé par des mafieux ou leurs nervis malades, il reste relativement calme et c’est Clete Purcel, électron très, très libre qui va jouer les justiciers et fout la merde mais au bout de 100 ou 150 pages quand même… Dans ce nouvel opus, dès la page 36, Clete Purcel a déjà défoncé deux nuisibles remodelant la plastique faciale de l’un avec l’aide de la céramique de la cuvette des chiottes. Du coup, on est dans le marigot, dans les eaux troubles du bayou rapidement et pour 400 pages puant le soufre.

Pareillement, Burke a tendance à vouloir faire de Robicheaux un tombeur sur le tard. Elles tombent toutes sous son charme, il résiste le bougre et puis il succombe à chaque coup. En fait, dans ses dernières aventures Robicheaux ne fait plus totalement preuve de discernement. Ici, il a une liaison avec la femme d’un mafieux puis comme si cela n’était pas suffisant pour faire parler la poudre et les emmerdements XXL, il séduit ensuite une des maîtresses de ce dernier vu que l’épouse a éconduit sa demande en mariage. Les habitués de la saga Robicheaux diront qu’il a bien raison d’en profiter finalement, vu que dans quelques années Burke lui fera épouser une religieuse… qu’il ne gardera pas longtemps non plus.

“Une cathédrale à soi”, tout en étant très classique des polars de Burke, ouvre vers un univers hanté, habité et montre que l’auteur peut encore beaucoup surprendre.  

D’accord, on sait qu’on n’a pas trop à trembler pour les deux compères puisque vingt ans plus tard ils continuer à cogner sur les pourris de Louisiane, à rouler la bière à la main dans une Caddy rose en chemise à fleurs pour Purcel et à se prendre la tête sur la nature humaine tout en draguant à la sortie des lycées pour Robicheaux (je plaisante). Ceci dit, on tremble néanmoins pour certains personnages découverts dans cette histoire. Ensuite, il y a une dimension carrément gothique avec des visions de bateaux aux voiles noires emportant les morts, complétées par un tueur qui semble traverser les époques depuis les Borgia en passant par Mussolini. J’ai conscience que certains doivent se dire que le vieil écrivain perd un peu la boule mais les visions étaient déjà présentes dans “la brume électrique”. Mais, cette fois, le ton est beaucoup plus sombre, onirique, bien flippant par moments, on connaît le talent de Burke.

Les néophytes découvriront un polar très bien écrit aux personnages au caractère bien trempé, une intrigue qui tient en haleine sans temps mort et une plume réellement divine. On pourra regretter un certain manque de belles descriptions coutumières des écrits du grand écrivain du Sud. Le parti pris originel d’écrire une histoire qui dépote n’a néanmoins pas occulté de longs et beaux passages sur la condition humaine et sur la mort qui hante de plus en plus les romans de Burke.

Les fans de Robicheaux retrouveront tout ce qui fait qu’un Burke passe avant tout le reste: bouquins, loisirs, travail, famille et amis. Belle Mèche est en très, peut être trop, grande forme. Le duo fonctionne parfaitement et les dialogues défoncent comme les poings d’un Clete Purcel en colère. On retrouve Tripod, on croise Alafair étudiante, Helen Soileau devient la chef de Robicheaux et bien sûr on découvre de nouveaux mafieux bien puants. L’environnement est très musical, blues et country en belle harmonie avec l’histoire. Et même si la fin laisse planer des zones d’ombre et semble appeler une suite, on passe une fois encore un grand moment à New Iberia.

Clete

LA CAVERNE AUX CHAUVES-SOURIS SOUS LA MONTAGNE NOIRE de Sébastien Raizer / Editions du Relié.

Sébastien Raizer, l’auteur de polars de la Série Noire a quitté la France il y a quelques années pour s’installer à Kyoto au Japon. Si ce changement de vie n’interfère point sur la continuité de son œuvre noire, de la trilogie de “L’alignement des équinoxes” au récent “Les Nuits rouges”, sont par ailleurs apparus d’autres ouvrages de réflexion ou de fiction mettant l’accent sur cet environnement oriental. Depuis 2014, date de son installation au pays du soleil levant, sont sortis “petit éloge du zen” chez Folio, la novella “3 minutes, 7 secondes” à la Manufacture de livres ainsi que “ Confession japonaise” au Mercure de France.

“La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire” se déroule en avril 2020, pendant la période de grand effroi de la première vague du COVID. C’est à ce moment-là, propice certainement à la réflexion et à la méditation, que Sébastien Raizer va commencer à faire “zazen” comme il me l’écrivait à l’époque. Et c’est à cette expérience, nommée “version hardcore du zen” par Leonard Cohen, autre adepte de la méditation que nous convie l’auteur. Dans ces pages, se glisseront aussi quelques paragraphes sur “la voie du sabre” empruntée aussi par l’auteur.

“La caverne aux chauves-souris sous la montagne noire” se veut avant tout un journal, où jour après jour, il nous fait part, clairement, de son vécu, de ses espoirs, de ses doutes, de ses incompréhensions et parfois de ses certitudes. Agrémenté par des haïkus, des citations, des histoires d’un autre temps, le livre nous immerge dans l’expérience de l’auteur, qui s’y dévoile de façon pudique mais aussi parfois avec amusement ou perplexité.

“Pas besoin de carnet, de stylo, de lignes poétiques, ni de photos. Si le stylo m’a aidé à faire mes premiers pas, il est maintenant temps de le lâcher.”

Cet ouvrage est humble, mesuré. Il n’a pas la volonté d’universalité mais s’applique à être la mise en lumière de l’expérience d’un homme dans la recherche de soi. Ce court récit n’est peut-être pas un sommet dans l’œuvre littéraire de l’auteur mais s’avère un allié utile si on s’intéresse au parcours de l’homme.

“Vous n’avez besoin ni d’encens, ni de prières, ni d’invocations du nom du Bouddha, ni de confession, ni d’écritures saintes. Asseyez-vous et méditez” _ Dogen,1231.

Clete

PS : Sébastien Raizer nous parlera de son Japon ce week-end dans un entretien au contenu certainement très riche comme à chaque fois qu’il intervient.

LES CHIENS DE PASVIK d’Olivier Truc / Métailié Noir.

Voici le 4ème opus de la police des rennes, « Les chiens de Pasvik » d’Olivier Truc. L’auteur, spécialiste des pays scandinaves poursuit cette fois-ci l’immersion au cœur de la vallée de Pasvik, un territoire coincé et partagé entre la Russie et la Norvège, véritable réserve naturelle.  C’est, entre autres, le lieu de pâturage des troupeaux de rennes, sous la garde des éleveurs Sami, peuple historique de la vallée.

Dans ce décor glacé et sauvage, on retrouve Klemet toujours dans la police des rennes et Nina qui travaille désormais pour le commissariat des gardes-frontières. Ils vont être de nouveau réunis pour éviter ce qui pourrait rapidement devenir un incident diplomatique d’envergure entre la Norvège et la Russie. En effet, une cinquantaine de rennes, appartenant à Piera Kyrö, ont passé la frontière en quête du précieux lichen alors qu’à l’inverse des meutes de chiens viennent semer le trouble du côté norvégien, voire propager la rage.

Il faut bien comprendre l’enjeu et la difficulté de maintenir la paix de part et d’autre de cette frontière, entre les rennes guidés par leur instinct ancestral et les Samis chassés d’une partie de leurs terres, suite au redécoupage de territoire post 2nde guerre mondiale.

Klemet doit donc retrouver et ramener ces rennes tandis que la chasse est ouverte et récompensée pour chaque chien russe abattu, le tout dans une nature glaciale et hostile du côté norvégien et terne, pauvre, désolante du côté russe. On découvre un lien très tendu dans les négociations entre les deux pays, la Russie restant très hermétique et paranoïaque. 

En dehors de la trame principale, différentes histoires s’imbriquent, notamment celle d’un père qui doit absolument retrouver son chien disparu, Gagarine, comme forme de rédemption vis-à-vis de sa fille.

De nombreux thèmes sont présents dans ce roman, c’est très dense. Il y a Klemet et son problème d’identité, il est finalement à la recherche de lui-même dans cette enquête. Nina est présente mais nettement plus effacée que dans les tomes précédents (pour ceux qui les ont lus, ce qui est d’ailleurs conseillé pour ma part).

Piera Kyrö est quant à lui le parfait représentant du peuple Sami qui a survécu à toutes les ignominies et oppressions, devenu nostalgique du temps de ces aïeux qui avaient pour terrain de jeu l’immensité de la nature sans frontières.

Bien entendu, sont évoqués, la corruption, le trafic, la mafia du côté russe !

Je ne cite pas tous les personnages car ils sont clairement beaucoup trop nombreux et sans intérêt pour la plupart. Ce qui me laisse en partie très mitigé sur ce roman. Certains passages sont tout simplement remarquables mais trop de personnages, trop de détails, d’histoires annexes m’ont parfois perdu. Le fond est bon, la forme l’est moins, juste sauvée par la qualité de l’écriture. À chacun de trancher.

Nikoma.

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