Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

SEULES LES PROIES FUIENT de Neely Tucker / Série Noire / Gallimard.

Only The Hunted Run

Traduction: Sébastien Raizer (ah ouais!)  » Kon’nichiwa, tomodachi ! »

“La voie des morts” paru fin 2015 inaugurait le cycle Sullivan Carter, ex reporter de guerre devenu journaliste à Washington, de manière très honnête malgré quelques clichés sur un homme usé, revenu de tout et buvant sa vie… un mélange de thriller et de roman d’investigation sur fond de chronique sociale dans la capitale américaine. En 2017, “A l’ombre du pouvoir” nous ramenait un Sully, beaucoup plus vivant, beaucoup plus crédible et dégageant une belle humanité, une ténacité et un désabusement salutairement moins visible. En cette fin d’année, le retour de Sully donne vraiment l’impression de retrouvailles avec un vieux pote toujours accompagné de ses casseroles et de ses fantômes, bien sûr, mais on pardonne beaucoup à ses amis. Dans tous ses romans, Neely Tucker, journaliste comme son héros, utilise des événements réels pour les transposer, les utiliser dans un développement fictionnel. Ainsi, il prend ici comme origine l’attaque du Capitole par un certain Russell Weston en 1998 qui avait forcé l’entrée et flingué deux gardes avant d’être maîtrisé et enfermé dans un hôpital psychiatrique.

“Washington D.C. suffoque sous le soleil d’août et la capitale fédérale semble désertée par ses habitants. Sullivan Carter se rend au Capitole pour couvrir les débats législatifs. Alors qu’il traverse la crypte, une fusillade éclate. L’ancien reporter de guerre retrouve ses vieux instincts et se rapproche au plus près du danger. Dans un bureau, il découvre le corps d’un représentant de l’Oklahoma, des pics à glace enfoncés dans les orbites. Quand l’équipe d’intervention de la police arrive sur les lieux, le tireur a déjà disparu. Mais lorsque paraît l’article de Sullivan, le meurtrier – Terry Running Waters, Amérindien au casier judiciaire bien rempli – prend contact avec lui… Sullivan décide alors de suivre sa propre piste, en marge de l’enquête officielle, qu’il estime bâclée.”

Neely Tucker, en pleine forme, façon de parler, ouvre dès les premières lignes la boîte de Pandore et l’horreur vous chope pendant une trentaine de pages furieuses.

” Les hurlements l’empêchaient de compter les coups de feu. Bon Dieu, ce vacarme. Amplifié par les escaliers en marbre, le sol en pierre, les colonnes, renvoyé en écho dans les longs couloirs. Des femmes. C’étaient surtout des femmes qui criaient, mais quelques hommes aussi… La femme en face de lui, dans la crypte du Capitole, saignait abondamment. Elle avait pris une balle dans la poitrine et s’était mise à hurler. Elle n’ émettait plus désormais qu’un gémissement.”

Attention! Attention! Attention à ne pas confondre avec “Jake” de Bryan Reardon le monument pontifiant, niaiseux et larmoyant très apprécié par la blogosphère à l’époque de sa sortie. Tucker raconte un massacre au départ et la lecture est salement éprouvante: certains, encore marqués par les tueries des barbares du 13 novembre 2015, éviteront d’ouvrir ce roman. Mais, si le début est réellement mortifère, il laisse rapidement la place à un pur roman d’investigation, de bien belle tenue et très, très intelligent dans ses révélations comme dans son déroulement au rythme sans temps morts. Dans certaines pages de “La danse de l’ours”, le chef d’oeuvre de James Crumley, on sent la peur, l’effroi chez Milo Milodragovitch, son héros. Toutes proportions gardées, on ressent la même chose dans certaines péripéties de Sully en Oklahoma où il va chercher la vérité dans son berceau infernal. Neely Tucker ne fait pas dans l’épate, se sert de son roman pour raconter des  anciennes pratiques légales américaines en matière de psychiatrie. C’est horrible, révoltant mais utile et sans aucune putasserie ni violence uniquement gratuite.

“Seules les proies fuient” fait penser à une Série Noire vintage avec un Sully impeccable et une intrigue superbe. Bon le final, apocalyptique, est peut-être un poil trop hollywoodien mais le message lancé par l’auteur reste bien ancré une fois la dernière page tournée. En fait, si vous êtes en général à peu près raccord avec nos choix, vous pouvez foncer.

Solide Série Noire.

Wollanup.

PS: Dites, à la Série Noire, on en voudrait bien un peu plus des comme ça !



DERNIÈRE SOMMATION de David Dufresne / Grasset.

allo @Place_Beauvau – c’est pour un signalement

Si vous vous êtes penché sur le mouvement social des Gilets Jaunes, vous avez certainement entendu parler du travail de décompte charcutier mené par l’enquêteur indépendant David Dufresne, qui s’était chargé au fil des mois – « sidéré » selon ses propres mots – de documenter et recenser le maximum des blessés faits par les forces de maintien de l’ordre. Nous parlons-là d’énucléations, d’os et de crânes fracturés, de membres arrachés, de plaies ouvertes, comptabilisés et rapportés aux plus hautes autorités, sans que celles-ci ne s’émeuvent plus que ça en apparence de ce déchaînement de violences ni que les grands médias généralistes ne s’y intéressent autrement (ou alors pendant longtemps) que sous la catégorie d’inéluctables impacts dans la chair d’émeutiers et de factieux, un body count pour faire frémir les masses.

Avec Dernière sommation, David Dufresne choisit l’approche romanesque pour revenir sur ce travail et mener une investigation fictive dans les coulisses du pouvoir politique en pleine dérive autoritaire. Fictive ne veut pas dire totalement inventée. Né en 1968, nourri au biberon punk-rock, journaliste successivement à Actuel, Libération et Mediapart, auteur du documentaire filmé Prison Valley et de l’enquête Tarnac : Magasin général, David Dufresne n’est pas en délicatesse avec la rigueur que son métier d’enquêteur nécessite. Il sait donc de quoi il parle.

Ce livre très politique, qui se lit comme un polar – il en a la tension – à la bouffée finale dystopique mais pas improbable, donne un aperçu terrifiant des violences policières durant le mouvement des Gilets jaunes, violences amorcées depuis plusieurs années il faut bien le dire et qui ont récemment encore (mort de Steve Caniço, répression des manifestations de pompiers) montré leur ancrage dans la pratique policière. Quelque chose dans le maintien de l’ordre à la française, soi-disant fait de mesure et de proportionnalité, n’est plus de mise. « La police avait clairement changé de braquet et de doctrine. « La domination n’était plus seulement sociale, économique, la domination était policière« . « Le pays était devenu violent (…) parce que l’anti-terrorisme était devenu l’alpha et l’oméga de la vie politique.« 
Dernière sommation sonde les responsabilités, montre comment est entretenu le flou dans la chaîne de commandement (« La chasse était ouverte mais ça ne devait pas se savoir – ni consigne ni ordre, juste un climat« ), dénonce l’esprit « cow-boy » des flics, (instillé depuis un ancien Ministre de l’Intérieur à l’éréthisme inversement proportionnelle à la taille), la nervosité et la brutalité des forces de l’ordre entre les mains desquelles ont été mises de nouvelles armes de guerre, (LBD et grenades explosives GLI-F4 contenant du TNT, des sigles qui contiennent autant de suavité que LREM, La République d’Emmanuel Macron) mais qui n’hésitent pas à faire leurs propres emplettes dans les magasins d’armement. « Parce que les collègues, ils laissent les originaux au vestiaire, à la maison, c’est trop le merdier le saute-dessus dans les manifs et ils veulent pas de blâme en cas de perte. Sans parler de tous ceux qui veulent s’équiper en cascos, des matraques télescopiques pas toujours réglementaires, (…) des matraques officieuses pour des agents qui n’ont ni la formation ni l’habilitation ». Le MO/maintien de l’ordre en roue libre. Mais il existe un marionnettiste de cette dérive autoritaire : le pouvoir. Sans assise véritable, obnubilé par son agenda de déconstruction économique, sociale et légale, au service de grands intérêts, ce pouvoir doit gagner à tout prix au niveau médiatique et la brutalité policière le sert dans son dessein (« pour un de touché, mille qui désertent« , résume le préfet de police), de même que la négation, la surdité, l’insulte et les néologismes dont il fait un usage maladif, dans ce domaine comme dans les autres.

Les courtes séquences rythmées du roman s’enchaînent, titrées grâce à la collecte de slogans dégueulés sur les murs, pleins de la rage et de la sagacité d’un peuple en colère. Au milieu des protagonistes, bien sûr, Dardel, l’alter ego de Dufresne. Les autres sont des archétypes mais appuient la vérité du propos : Vicky la documentariste proche du Black bloc, mutilée dans une manifestation et sa mère Jacqueline, GJ de province, revenue des trahisons de la gauche pour embrasser le RN. Ce qui leur ouvre les yeux tandis que d’autres sont crevés fait froid dans le dos ou laisse un goût amer. Dhomme et Andras, les pros du maintien de l’ordre, soumis à la pression, en pleine rivalité et en pleine recherche d’ascension aussi. La République, oui peut-être, mais les temps sont en marche et il faut savoir plier ou s’adapter.

David Dufresne a dit sur son choix romanesque : « (…) la fiction permet de synthétiser, d’aller à l’essentiel, mais aussi d’en dire davantage que dans un essai ou un document avec lesquels on a des comptes à rendre. Et parce que de mon point de vue, la fiction permet d’aller beaucoup plus loin dans la vérité humaine. 

L’actualité peut être brûlante mais la fiction peut être incandescente.  Des lignes qui éclairent mieux que tout ce que pourraient raconter certains médias télévisés plus enclins à garnir leurs plateaux de consultants Police-Justice (sic), au détriment de journalistes enquêteurs.

Paotrsaout



ENFER BLANC de Max Annas / Belfond Noir.

Die Mauer

Traduction: Mathilde Sobottke

“C’est l’été, il est midi et Moses, jeune étudiant noir, n’aspire qu’à une chose : se poser chez lui avec sa copine et une bière bien fraîche. Sauf que sa vieille Toyota vient de le lâcher. Tout comme son portable. Seule option : franchir le mur d’une gated community pour trouver de l’aide. Mais dans ces résidences ultra-sécurisées, où le seul fait d’être noir est suspect, le moindre faux pas peut avoir des conséquences terribles. Et Moses est sur le point de commettre sa première erreur.

À une rue de là, Nozipho et Thembinkosi, improbable duo de cambrioleurs, viennent de tomber sur un os : alors qu’ils visitent l’une des coquettes maisons de la résidence, les deux malfrats découvrent le cadavre encore tiède d’une vieille dame, caché dans un congélateur…”

Max Annas, auteur allemand, a été lauréat du prix du roman policier allemand pour cet “Enfer blanc” situé en Afrique du Sud. Alors pour commencer et sans biaiser ni niaiser ce roman n’est pas un chef d’oeuvre et ne donne pas une envie folle de plonger plus en avant dans un univers polar teuton. Attention, ce n’est pas une daube, on ne perdrait pas de temps à en parler si tel était le cas mais c’est quand même de la série B. Ne vous attendez pas non plus à découvrir le visage caché d’une Afrique du Sud encore sous le poids des années d’apartheid puisque l’action se déroule uniquement dans le milieu fermé d’une résidence de Blancs hyper sécurisée. La terrible réalité de l’Afrique du Sud est suffisamment décrite par des auteurs locaux talentueux comme Deon Meyer, Mike Nicol ou Roger Smith… pas réellement besoin d’un auteur allemand. Pour quelle raison Max Annas a-t-il tenu à écrire son deuxième roman sur l’Afrique du Sud ? Il y a vécu et travaillé et c’est une bonne raison c’est certain mais son expérience personnelle n’est d’aucune utilité ici. On pourrait très bien se trouver en Floride ou en Californie où de telles forteresses fleurissent aussi et où une couleur de peau un peu sombre n’est jamais la bienvenue sauf éventuellement pour les basses œuvres. Du coup, de façon fortuite ou délibérée, “Enfer blanc” semble formaté pour l’international, sans vraie couleur locale si on excepte le racisme particulièrement tenace et une violence de grande envergure sur la fin.

Moses, le gentil étudiant noir perdu et le couple Nozipho et Thembinkosi qui s’est mis au cambriolage une fois au chômage pour pouvoir nourrir leurs deux enfants se retrouvent pris dans la souricière des Blancs. L’incipit est un peu caricatural mais cela ne le restera pas heureusement. Par contre, cela va partir très vite en distribil comme on dit par chez nous, pas besoin de chercher sur google translate, ça dérape gravement quoi! Les infortunés vont devoir se remuer pour l’un et se terrer pour les deux autres pour échapper dans le désordre aux vigiles, à la brigade cynophile, à la police, aux tueurs et aux voisins vigilants. Au bout d’un moment, on peut ressentir une certaine lassitude à suivre Moses passant son temps à sauter des haies, à escalader des clôtures pour échapper à la maréchaussée locale aussi conne que tenace mais heureusement la connerie ne sera pas l’apanage des seuls représentants de l’ordre blancs, leurs clones noirs montreront aussi beaucoup de talent et d’énergie pour faire gravement dégénérer un petit incident en Armageddon local.

C’est tendu, c’est vif, des chapitres très courts, de l’action, un tout petit poil d’humour, un grand bain de sang final… C’est vite lu et oublié encore plus rapidement mais parfois ce genre de bouquin sans prise de tête peut aussi faire du bien. 

Wollanup.


LE SANG DU MISSISSIPPI de Greg Iles / Actes Sud.

Mississippi Blood

Traduction: Aurélie Tronchet.

« Mais pourquoi la ville est-elle en proie à de telles attentes ? Les détails choquants de cette affaire expliquent-ils à eux-seuls que Natchez soit devenue cette semaine l’épicentre de tout l’Etat ? Je ne le pense pas. J’en suis venue à croire que quelque chose de plus profond est à l’œuvre pour ses habitants. Natchez est une ville divisée, comme le Mississipi est un état divisé et l’Amérique une nation divisée. Et malgré les protestations de ceux qui réfuteraient cette tragique vérité, la racine de cette division est raciale – le boulot inachevé de l’esclavage. »

La trilogie Natchez finit en fanfare avec ce dernier tome qui retrouve le souffle de Brasier Noir après un tome deux un peu plus délité et souffrant de quelques longueurs qui l’ont malheureusement desservi.

Pour mémoire, nous sommes à Natchez, petite ville du Mississippi toujours en proie à ses démons ségrégationnistes : Les Aigles Bicéphales, groupuscule suprématiste armé y est toujours actif malgré l’âge avancé de ses membres fondateurs.

Penn Cage, maire de Natchez et ancien procureur, découvre dans Brasier Noir que son père Tom, le médecin le plus respecté de la ville, est accusé du meurtre de son ancienne infirmière Noire, Viola Turner, avec qui il avait eu une aventure dans sa jeunesse. Viola, atteinte d’un cancer en phase terminale revient mourir à Natchez après l’avoir quitté suite aux pressions des Aigles Bicéphales.

Est-ce que sa mort est due à un protocole médical destiné à abréger ses souffrances ou bien au besoin du docteur Tom de cacher l’existence d’un enfant métisse, fruit de leur amour de jeunesse ?

Est-ce vraiment Tom Cage qui a tué Viola Turner ? Ou alors les Aigles Bicéphales ont-ils décidé de sévir puisque Viola n’aurait jamais dû revenir dans leur ville ?

Difficile pour Penn de savoir. Déjà, il doit composer avec la nouvelle de l’infidélité de son père. Avec l’existence d’un demi-frère. Accepter une bonne fois pour toutes que flics comme hommes d’affaires trempent dans la même boue raciste que les Aigles Bicéphales en toute impunité et ce, des décennies après la fin officielle de la ségrégation. Perdre au fur et à mesure les êtres aimés (oui, il faut quand même lire les bouquins, je ne vous fais qu’une mise en jambes).

Tom Cage refuse de parler et se paie en plus une cavale rocambolesque dans L’Arbre aux Morts. Il a vraiment tout du coupable au point que même son fils ne sait plus à quel saint se vouer.

Lorsqu’on ouvre Le Sang du Mississipi nous arrivons au moment du procès : Tom a dû se rendre, il est le coupable parfait et il ne fait rien pour faire changer la donne. Surtout il ne DIT rien (sauf à son avocat, aussi mutique que son client qu’il s’agisse des faits ou de la stratégie du procès). Open bar pour Greg Iles qui nous sert durant pratiquement la moitié du roman un huis clos au tribunal avec des twists qui vous gardent collés au bouquin.

Les années 60, crades et nébuleuses, refont surface dans toute leur horreur. Le combat entre l’accusation et la défense, pas toujours fair-play, vous colle des sueurs froides. La reconstitution des faits vous coupe le sifflet.

Greg Iles est définitivement un très grand conteur : parfois les ficelles et les symboles sont un peu gros mais cela n’enlève pas grand-chose au récit, au message et à la tension sous-jacente qui dans ce troisième opus est présente dans pratiquement chacune des huit cents et quelques pages.

Ce qu’on avait cru comprendre dans les deux précédents romans n’est finalement pas si sûr. La sénilité supposée du Maître Quentin Avery, chantre des droits civiques absolument incompréhensible durant le procès de son ami Tom Cage maque de vous faire choper un infarctus à plusieurs reprises. Le désarroi de Penn Cage n’est pas loin de vous tirer des larmes. Sauf que. Sauf qu’il y a les femmes : dans la trilogie de Greg Iles, les personnages les plus forts, les plus têtus, les plus coriaces, sont les femmes.

A commencer par Viola Turner, fabuleuse ! Cora, amie, fidèle, sincère. Caitlin, chevalière blanche obsédée par la vérité, Serenity, nouvelle arrivée dans le récit, trop parfaite pour être vraie, mais qu’importe, elle représente l’avenir dans toute sa complexité : Noire, intellectuelle, guerrière, visible, une voix indispensable. Peggy, la femme de Tom, mère de Penn, digne, droite, inébranlable.

Sans aucun doute, ce procès, cette fin de trilogie, devrait vous tenir en apnée jusqu’au bout. Je ne vous ai parlé que de la surface : à vous de découvrir le reste. Vous ne verrez pas passer les huit cents pages, je m’y engage !

PS si toutefois vous avez trop peur de vous engager dans la trilogie, les flashbacks et les explications de Penn dans Le Sang du Mississipi sont largement suffisants pour lire ce dernier tome comme un roman à part entière. Mais ce serait dommage…

Monica.

Brasier noir

L’arbre aux morts

« Now I taught the weeping willow how to cry cry cry

And I showed the clouds how to cover up a clear blue sky

And the tears that I cried for that woman are going to flood you Big River

Then I’m going to sit right here until I die. » Johnny Cash


LES ÂMES DÉGLINGUÉES de Claude Bathany / Goater noir

Après une période plus prolifique en littérature jeunesse, le Brestois d’origine Claude Bathany (membre fondateur  de Calibre 35, collectif des auteurs rennais de roman noir) publie cet automne chez Goater noir un recueil de 14 nouvelles. Une décennie a passé déjà depuis qu’il nous avait séduits avec la drôlerie et le vif de ces romans noirs finistériens, Last exit to Brest et un étonnant Country Blues, sis dans les Mont d’Arrée.

Les nouvelles dessinent des portraits de personnages plongés dans leurs turpitudes, par exemple, comme l’annonce la 4e de couv’,  « un écrivain phagocyté par sa doublure, un autre manipulé par son futur éditeur, un patient hanté par sa transparence sociale, un employé modèle, carpette idéale de sa hiérarchie, un chômeur martyrisant sa mère par haine de soi, un accordéoniste rêvant d’une gloire cantonnée à sa boîte crânienne, un agent de sécurité d’une bêtise jusqu’au-boutiste… ».

C’est sous l’angle de la psychologie minutieuse qu’il nous est permis d’approcher et d’accompagner les représentants de cette triste humanité. Claude Bathany décortique les affres, les angoisses, les élans, les patatras !,  parfois les coups de talon pour se rétablir d’une situation difficile de ces êtres falots ou salauds. Personne n’est à envier ou admirer dans les nouvelles. « Que ceux qui ne s’y reconnaissent pas leur logent la première balle » avertit d’ailleurs la présentation éditeur.

Si Claude Bathany maîtrise l’exercice, on espère voir saillir quelque chose de plus saignant dans cette farandole monocorde. Et cela est possible : quand éclatent soudain l’outrance et la férocité d’Eternelle solitude, l’histoire d’un chômeur tortionnaire, queutard, qui ne s’encombre pas de la décence, on jubile. Une âme, il y aurait à discuter, déglinguée, sans conteste. Plus loin, le triangle amoureux de Mozo de Espadas, dans les milieux de la tauromachie, a la délicatesse et l’estoc d’une épée bien forgée. Puis le recueil renoue avec ses notes désenchantées que l’auteur pianote avec conviction, comme si c’était la seule partition qui trouvait grâce à ses yeux. Au final, on espère que la récurrence du personnage de l’auteur en mal de veine dans ces nouvelles ne soit pas une forme d’autoportrait de la misère. 

Paotrsaout


TERRE PROMISE de Marc Villard / La Manufacture De Livres.

Marc Villard met le feu et ses escarbilles emportent l’hôtel Nadir, miteux et enkysté rue de la Charbonnière, Barbès DC. Autrement dit, l’auteur de Rebelles de la nuit, La Porte de derrière ou Quand la ville mord (récemment réunis à la Série Noire en une magnifique Barbès Trilogie écorchée) est de retour sur ses terres de prédilection. Alors forcément, ça cogne vite et juste.

À dix-sept ans, Jeremy et Estelle ont eux aussi réduit en cendres le peu que la loterie de la vie leur avait attribué. La mère nigériane de l’un vient de mourir dans l’incendie du bouge, celle alsacienne de l’autre macère dans son jus à douze degrés, quelque part à l’Est de nulle part. Alors, pour conjurer le sort et rêver d’un lendemain un brin ensoleillé, ils acceptent de faire la mule entre Paris et Londres, l’estomac tapissé d’héro. Pas sûr que le jeu en vaille une chandelle qui, selon l’expression, ne manquera pas de brûler elle aussi par tous les bouts.

On l’aura donc compris, ce court texte de 125 pages se consume ventre à terre et calcine tout sur son passage. De fait la teinte noire du carbone domine, mais comme toujours chez Marc Villard chantent les rythmes d’une écriture à la fois souple et mitraillée. On le sait, le clavier de l’auteur est celui d’un piano. Et, cette fois, ce sont la voix et le saxophone de Fela Kuti, le Black President, qui accompagnent son staccato soutenu, ce magistral équilibre de poésie brute et d’humanité de traviole.

En contrepoint d’une histoire sombre, on notera les traits au pastel des personnages, premiers rôles ou figurants fugaces, tortionnaires cupides ou passants hors-champ, tous unis par la mélancolie d’un barnum déliquescent. Des blanches, des noirs, leurs soupirs, leurs anicroches en guise de doubles croches, les bémols de l’existence, des points d’orgue aussi : encore de la musique en somme, on y revient toujours. Car, si la structure en toboggan de Terre promise se conforme à des chartes classiques du roman noir, son groove nous harponne de toute l’élégante simplicité de ses mélodies omniprésentes. De là à parler de mini-LP plutôt que de novella, il n’y a qu’un pas que nous franchissons allegro.

JLM


LE QUAKER de Liam McILVANNEY / Métailié Noir.

The Quaker.

Traduction: David Fauquemberg

LE QUAKER nous plonge au cœur d’une enquête policière complexe, haletante et glauque qui se déroule en 1969 dans la ville de GLASGOW. 

« GLASGOW » signifie en Gaëlique « vallée verdoyante » pourtant là c’est plutôt noir !!! En effet l’histoire se passe dans le Glasgow de la fin des années 60. Une ville monochrome, abandonnée, en pleine désindustrialisation, qui offre pour tout paysage des terrains vagues et des immeubles miteux occupés par une population désœuvrée, sous perfusion d’aides sociales et de single malt.

C’est dans ce décor que l’on retrouve les cadavres de 3 jeunes femmes. La mise en scène est toujours la même. Elles sont laissées pour mortes, violées, étranglées avec leur bas et une serviette hygiénique à proximité.Toutes ont fréquentées le même dancing, le « Barrowland » et ont fait la connaissance sur la piste du prédateur, du croque-mitaine, de celui dont le portrait-robot est dans toute la ville : LE QUAKER.

L’auteur nous fait vivre à travers chacune des victimes leur dernière soirée, leur flirt, leur viol puis leur meurtre. On peut ressentir la joie, l’ivresse, l’excitation, puis la peur, les chocs, la douleur, l’amertume d’une vie qui se termine salement…Tout ceci est alterné avec le suivi de l’enquête qui au fil des pages distille plus de détails… détails qui deviennent de plus en plus sombres, glaçants, sanglants.Et pour ajouter à la complexité de l’enquête, une deuxième affaire totalement différente sur fond de cambriolage va s’imbriquer et mêler les personnages entre eux.

Liam McILVANNEY réussit avec brio à ne pas nous perdre grâce à des personnages charismatiques dont l’inspecteur McCORMACK ou encore le perceur de coffre Alex PATON et une façon de narrer incroyable.Les descriptions des corps, des personnages, des lieux sont crues, sans filtre et rendent l’ambiance parfois étouffante.C’est rythmé, intense tout au long de la lecture au point qu’il faut penser à relever la tête de temps à autre pour reprendre son souffle.

Maintenant il reste à savoir si vous serez capable de prendre part à l’enquête et errer dans les sombres ruelles de GLASGOW à la recherche du QUAKER. Sinon il vous reste toujours la possibilité d’aller danser ou de prendre un whisky au pub du coin!

Liam MCILVANNEY est professeur de littérature à l’université Otargo, en Nouvelle-Zélande et critique littéraire à la London Review of Books. Il est le fils de William McIlvanney qui publie aux Editions Rivages. 

Nikoma.

NEW YORK SERA TOUJOURS LÀ EN JANVIER de Richard Price / Presses de la Cité.

The Breaks.

Traduction: Jacques Martinache.

Richard Price est un grand de la littérature noire américaine. On lui doit “Ville noire ville blanche”, “Clockers”, “Souvenez-vous de moi” et “The whites” entre autres, que des grands polars. Plus discret que certains de ses collègues, il ne fait pas parler beaucoup de lui et pourtant ce monsieur a bien d’autres compétences. A son actif, une carrière d’une dizaine de films comme acteur, quatre comme producteur dont le “Clockers” de Spike Lee, plus d’une dizaine en tant que scénariste dont “La couleur de l’argent” de Scorsese et on le retrouve aussi à l’élaboration de séries comme l’immense “The Wire” aux côtés de Simon, Pelecanos et Lehane ainsi que “The Deuce” qui raconte Times Square à la fin des années 70 pendant l’explosion de l’industrie du porno. Une belle carte de visite et quand Richard Price sort un bouquin, c’est fête ! Mais, mais, mais…

“Diplôme de lettres en poche, promotion 1971, Peter Keller apprend qu’il n’est pas admis à la fac de droit de Columbia. Issu d’une famille modeste de Yonkers, petite ville de l’État de New-York, le jeune homme, jusque-là la fierté de son père, pensait à tort que la vie allait lui dérouler le tapis rouge.

Sur liste d’attente, le voilà contraint d’enchaîner les petits boulots – préposé au tri à la poste de Grand Central, démarcheur téléphonique… Autant d’épisodes qu’il envisage avec autodérision, jusqu’à se lancer dans une série de canulars téléphoniques qui lui vaudront d’avoir affaire à la police. Et ni son nouveau poste d’assistant à l’université, ni sa relation avec l’épouse instable d’un ancien professeur ne l’aideront à y voir plus clair. Peter est-il bien sûr de vouloir devenir avocat, ou ne devrait-il pas plutôt tenter sa chance à New York dans le stand-up ?”

A la lecture de la quatrième de couverture, vous aurez aisément compris que “New York sera toujours là en janvier”, “The breaks” en version originale n’est pas un polar, pas plus un un roman noir mais un roman d’initiation contant les débuts dans le monde du travail et des adultes du jeune Peter Keller, jeune juif originaire du Bronx dans le New York du début des années 70. Sorti en 1983 et jusqu’ici inédit en France, l’histoire emprunte certainement beaucoup au parcours personnel de l’auteur qui a enseigné l’écriture aux universités Yale, de New York et Columbia et à ses souvenirs de l’époque.

Les fans plongeront avec plaisir dans le roman car retrouver la plume intelligente et très humaine de Price est chose assez rare et précieuse. Les dialogues sont souvent très bons et le roman réserve de nombreuses scènes humoristiques ce qui est plus rare chez l’auteur. Bon, si vous ne jurez que par les polars, vous passerez votre chemin. Enfin, si vous voulez découvrir l’univers noir de Richard Price, “Ville noire, ville blanche” ou “Souvenez-vous de moi”, seront de bien meilleures entrées. Néanmoins, le parcours de Peter Keller et la description de NY du début des années 70 par un enfant de la ville méritent l’attention.

Wollanup.


EN MOI LE VENIN de Philippe Hauret / Jigal.

Nous voilà plongés au cœur d’une campagne électorale d’une ville de banlieue, ou de province. Le sujet n’est pas véritablement la campagne en elle-même mais plutôt la corruption qui y a toute sa place et qui touche chaque strate de la société. C’est l’occasion pour Philippe Hauret de nous dépeindre des personnages blasés, moroses,  ou au contraire ambitieux et cyniques.

Nous suivons Franck Mattis, qui doit rentrer dans sa ville natale pour l’enterrement de ses parents. Ce retour aux sources l’oblige à se questionner sur sa vie, sur ce qu’il veut faire, il est dans une situation où il est bien plus simple de répondre à  l’appel de la bouteille qu’à vraiment prendre des décisions pour réorienter le cours de sa vie.

Il va ainsi croiser ses anciens amis, leurs parcours de vie pouvant être diamétralement opposés, ils se retrouvent tous en ce même endroit, cette ville qui les a forgés. Certains ont mieux réussi que d’autres mais à quel prix ?

Le trait commun à chacun des protagonistes est l’extrême solitude dans laquelle ils se retrouvent. Ben l’ami d’enfance, devenu un vrai geek, sans ami, sans vie sociale, qui se contente de vivoter jour après jour. Esther, qui a tout misé sur sa carrière et qui arrive à un moment de sa vie, où le regard en arrière est lourd : avoir tout sacrifié pour ça et seulement ça, pas de véritables amis non plus, sa vie c’est son boulot. Et son boulot actuel c’est de faire accéder à la mairie Maxence, candidat très extrême droite qui est prêt à tout pour arriver au pouvoir. Pour ce faire, rien de mieux que de s’acoquiner avec le mafieux local, ancien ami de lycée, qui semble avoir réussi : Valéry, propriétaire de boîte de nuit, proxénète sans aucun sentiment, sa seule faiblesse, son jeune amant Warren, qui ressemble plus à une poule de luxe qu’à un véritable partenaire.

Philippe Hauret se livre ainsi à une critique de notre société, où les individus sont désabusés, névrosés et ne parviennent à survivre qu’à grand renfort d’anxiolytiques et /ou d’alcool. Cette tendance n’épargne personne, chacun étant confronté à une violence physique ou psychologique. Les plus démunis n’ont aucun horizon, ils subsistent comme ils peuvent, et ceux qui s’en sortent cherchent à acquérir encore plus de pouvoir par tous les moyens possibles afin d’asservir les autres. 

Le bonheur n’est qu’une utopie dans ce livre, inaccessible à tous, la solitude est le lot de chacun. L’amour n’est qu’un mirage, qui ne permet que d’entrevoir un semblant de bonheur pendant quelques heures. Tout est noir, sinistre, glauque et aucun espoir n’est permis. Vous l’aurez compris, Philippe Hauret a un regard sur notre monde plutôt déprimant, et il nous le dépeint avec un rythme assez lent, à l’image de la vie de ses personnages, qui semble parfois avoir été mise sur pause.

Il s’agit sans aucun doute d’un roman noir qui n’épargne aucune catégorie sociale, aucun environnement, sans aucune éclaircie pour personne.

Marie-Laure



LES BONNES ÂMES DE SARAH COURT de Craig Davidson / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Sarah Court.

Traduction: Eric Fontaine.

Depuis 2014, on n’avait plus de nouvelles de Craig Davidson. Sous le pseudonyme de Nick Cutter, il avait écrit des (bons) romans d’horreur TROUPE 52 et LITTLE HEAVEN mais si l’hémoglobine n’est pas trop votre truc, plus rien de “consensuel” (guillemets indispensables) à se mettre entre les mains du grand auteur canadien méconnu. Un de ses recueils de nouvelles avait tant séduit Jacques Audiard qu’il en avait fait “De rouille et d’os” avec l’excellent Matthias Schoenaerts et la pôôôvre Marion Cotillard dans les rôles principaux. 

Alors, voilà Davidson de retour dans les librairies françaises aujourd’hui avec un roman daté de 2010, jusqu’ici inédit chez nous et cette cruelle absence est enfin réparée. Ecrit avant le splendide CATARACT CITY de 2014, il contient beaucoup des thèmes qui exploseront au visage du lecteur quatre ans plus tard: les chutes du Niagara côté canadien, les souffrances du corps, la boxe, les combats de chiens, les vies à l’arrêt, la paternité, tout y est déjà. Mais, tout ceci est développé ici dans une version au premier abord, j’insiste au premier abord, beaucoup moins tragique, moins noire que dans CATARACT CITY. Mais, très comparable à Dan Chaon dans sa manière d’écrire, il faut se méfier de Craig Davidson car il secoue gravement, faisant naître l’horreur domestique d’une situation, en apparence, tout à fait banale. Davidson est capable de vous faire exploser de rire  puis de salement vous plomber la page suivante. Du coup, la lecture s’avère très prenante mais débordante d’incertitude et créant une réelle appréhension de chaque instant: chat échaudé…

Sarah Court est un petit lotissement banal de cinq maisons dans un coin gris de l’Ontario. Cinq maisons, cinq familles, cinq histoires dans cinq parties contenant toutes le terme noir dans leur appellation: Eau Noire, Poudre Noire, Boîte Noire, Carte Noire et Tache Noire et racontant trois générations. D’aucuns pourraient penser qu’il s’agit d’un recueil de nouvelles assemblées pour faire un roman mais les récits sont inter-connectés et bien souvent le dénouement d’une histoire se trouve dans le développement d’une autre. On aimerait parfois bien connaître la réalité de nos voisins derrière le vernis des convenances et des apparences, la part sombre et c’est à pareille aventure que nous convie un Craig Davidson une fois de plus virtuose et osant même saupoudrer son récit de quelques petits éléments de surnaturel sur la fin sans rien gâcher. 

Le livre s’apprivoise lentement, les zones d’ombre sont souvent longuement préservées, beaucoup de gens bizarres, de situations improbables ou déjantées comme ridicules mais un ensemble parfaitement maîtrisé.

“Regardez un peu les différentes trames narratives de ce récit. Observez comment les histoires débutent et comment elles prennent fin. Celle d’un jeune pyromane fasciné par les feux d’artifice se termine avec de nouveaux yeux dans les orbites d’une femme. Celle du voleur de voiture qui explique à un étrange garçon comment on “chope un vé’cule” se termine avec un autre garçon tout aussi étrange qui se pend dans le placard d’un motel, mais qui finira par être sauvé par le premier de ces garçons, devenu un homme, qui un jour avait volé la Cadillac du grand-père du second.” raconte Davidson dans une épilogue de haut vol achevant un roman hors normes, loin des sentiers battus et rebattus.

Osez le trouble d’un très grand roman!

Wollanup.


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