
Le 26 janvier 1930, le général Koutiepov est enlevé à Paris. « Russe blanc », chef des armées tsaristes en exil, il nourrit encore un espoir de reconquête et la République lui a promis sa protection.
Les premiers suspects sont évidemment les bolcheviks. Mais l’enquête va vite devenir « un merdier sans nom ». Quelles pistes suivre ? Celle de Mussolini qui chercherait à envahir Belgrade ? Celle de la pègre parisienne alléchée par une forte rançon ? Celle de Nice où Trotski vient d’arriver? Que faire de ces agents doubles ou triples, de ce « brouillard de désinformation » ?
C’est dans ce chaos que se débat le commissaire de la Sûreté générale: Faux-Pas Bidet. « Un pseudonyme à chier » ? ou un simple nom du 19ème siècle qui « fleure bon les blagues de fin de banquet… » ?
Pour moi, c’est le portrait magistral de ce commissaire qui donne toute sa densité au roman : « Le cinéma, et son obscurité rassurante, était le lit où sa bassesse s’épanouissait sans garde-fous, pire, osant même le rhabiller de vertu en le qualifiant de cinéphile. »
S’il surveille les studios Albatros, qu’il soupçonne d’abriter un nid d’espions rouges responsables de l’enlèvement de Koutiepov, c’est pour « loucher » sur les faits et gestes de l’actrice La Gontcheva dont il est secrètement amoureux. « À chacun de ses films, Faux-Pas Bidet croyait être le seul à comprendre cette grande âme en exil, le seul à pouvoir sécher ses larmes.»
Il va alors exploiter les talents d’ingénieur du son de Shloïmè Tauber, afin d’espionner les studios Albatros, lesquels, pour encaisser le choc du cinéma parlant, se tournent vers la pornographie.
La personnalité de Shloïmè est elle aussi captivante. Jeune garçon arrivé d’Ukraine, juif et apatride, il apprend de sa mère, dans une salle obscure, l’identité de son père : l’acteur, le prince Mosjoukine… Dès lors, il se verra toute sa vie en « héros capable de pétrir la glaise du malheur et d’y modeler des merveilles ».
Thomas Rio est scénariste, réalisateur et auteur. Il signe ici son premier roman. Dans une interview, il explique que cette « histoire d’espionnage, d’enquête, d’amour et d’aventure » lui a demandé plusieurs années de travail. Son écriture est en effet d’une grande précision, tant dans les références historiques que dans la documentation cinématographique.
Elle est aussi en mouvement, comme les films qu’elle évoque : exubérante et poétique, parfois surannée, parfois libérant une crudité réjouissante qui nous fait sursauter !
Les rebondissements sont incessants. On referme ce livre, comme on quitte son fauteuil de cinéma devant le mot FIN : un peu étourdi, cédant quelques instants au rêve, tentant « d’oblitérer la misère en refusant d’y croire ».
Soaz.
Laisser un commentaire