
Faites-vous confiance aux signes ?
François Pacaud possède ce don rare et ce talent : saisir à la gorge et enfermer dans la conscience d’un seul homme la perte de contrôle, les frontières entre civilisation et instinct.
Étienne, diplômé des Beaux-Arts et graphiste, circule en Volvo comme on traverse un territoire étranger sans carte fiable.
« Le malaise qui l’habitait de façon sourde depuis son arrivée en Creuse était en train de prendre de l’ampleur ».
Dans l’esprit d’Étienne, instable, fuyant, insaisissable comme du mercure, ces voix multiples s’entrecroisent, tour à tour adverses ou protectrices. Elles s’imposent, distinctes, commentatrices, antagonistes ou rassurantes, comme les éclats d’un dialogue intérieur sans fin. Chacune porte l’écho d’une tentative désespérée pour contenir l’anxiété, pour en neutraliser la morsure mais elles fissurent le réel.
Elles sont les ombres mouvantes de sa psyché, les reflets d’une lutte silencieuse qui se joue hors de vue : s’il s’expose aux regards, s’expose-t-il à l’invisible ?
Autour de lui, le territoire se réduit à une brume épaisse, un territoire isolé où chaque rencontre, chaque ombre, chaque souffle de vent, devient l’écho de ses tourments. Pas de répit, peu de distance, juste l’intériorité qui suinte, en goutte à goutte invivable, jusqu’à vous enivrer de son vertige.
Dans la Creuse, où la nature est à la fois ressource et menaces, les forêts brutes et vallonnées deviennent un espace d’ambiguïté. Elles y forment un monde qui semble observer autant qu’il enveloppe.
« La maison de famille Étienne était la première du village. Ou la dernière. Après le garage, il y avait un virage à droite de la route annoncée. Il descendait vers le reste du hameau. Une dizaine de maisons en pierre de taille s’étalant de chaque côté du tapis goudronné. Pour la plupart imposantes et délabrées, jouissant d’un large terrain attenant, qui avait jadis servi de potager ou de jardin, et avait accueilli les innombrables jeux d’enfants ou de petits-enfants, ayant déserté les lieux depuis bien longtemps. C’était tout. Pas de commerce. Pas d’église. Pas de ruelle ni de placette. Simplement une petite route fatiguée d’un kilomètre environ, agrémentée de quelques maisons éparpillés de part et d’autre. Et des chemins. Partant de cette même route plus ou moins discrètement. Sillonnant entre les maisons, desservant les champs alentour pour aller se perdre dans la pénombre de bosquets clairsemés et le dédale d’épaisses forêts. »
(…)
« Cette dernière maison était espacées des autres d’au moins cent cinquante mètres, si bien que l’on aurait pu croire qu’elle ne faisait pas vraiment partie du village. Elle se situait en contrebas de la route, au bout d’une piste de terre séparant deux champs. C’était également la seule dont s’échappait une lumière ce soir-là, venant tenir tête à une nuit de quartz incrustée de quelques diamants. C’était celle de Fernand. »
La première et la dernière se confondent : la première est la dernière. Nous voilà face à deux maisons, deux phares dans la nuit qui balisent le début et la fin d’une zone perdue hors du temps et de l’espace ?
Quel est le traumatisme initial de la famille ?
« Cette brutale disparition inexpliquée ? »
Quelle est cette rencontre inquiétante ?
« Je me souviens surtout de ses yeux. Brillants comme la Lune. Et de ses griffes, bien sûr.«
Quelle est cette rencontre, cette présence qui semble comprendre l’humain ? Un intermédiaire entre les mondes qui fixe et observe longuement sans bouger, silencieux et invisible ? La nuit en pleine nature est un monde où les règles changent :
« Il court. Les branches giflent son visage et ses mains. Le timide halo de la lune naissante lui permet à peine de distinguer le sol qui défile à vive allure sur ses pieds. »
Premier roman dense de 358 pages, D’Ombres et de Crocs livre une expérience immersive qui enferme le lecteur dans la conscience d’Étienne. Les bêtes dévorantes en France, comme celle de Noth, jamais nommées, infusent peut-être le récit comme les gouttes de pluie ensorcelantes du récit en Creuse : elle rôdent, diffusent, installent une oppression sourde, où même la lumière du jour ne suffit à conjurer l’imaginaire du réel.
Chiara Zinc
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