Une fois encore, c’est le grand n’importe quoi, et nous ne pouvons que nous en réjouir. La parution d’un nouvel opus de Sébastien Gendron c’est métronomiquement la garantie d’une vraie récré, d’une bonne tranche de rigolade acidulée et démâtée. Et le présent Chevreuil ne déroge pas à la règle, si tant est que le mot « règle » soit inscrit au registre du gonze en question. Lois, règles, ordres, usages, codes : pas sûr que l’un de ces mots amidonnés puisse s’accorder à ses partitions en vrilles majeures. Peut-être pourrions nous lui reconnaître quelques connivences avec les lois de la nature s’il ne prenait pas un malin plaisir à en détourner du droit chemin tous les gentils clichés bienveillants et printaniers. Loin des souriants 30 millions d’amis potentiels, ses bestiaires sans queue (de pie) ni tête (de veau) tournent régulièrement au désastre sanguinolent, voire au carnage aussi peu végan que pacifiste. On se souviendra des requins hypertrophiés de Fin de siècle (Série Noire 2020) avant d’appréhender prudemment son nouvel Arche de Noé foutraque. Chevreuil commence d’ailleurs par une parenthèse sans grand rapport avec le tangage des chapitres suivants, mais avec un lien certain entre squales et félins, unis dans leur volonté dans découdre avec cet abruti d’homo sapiens, celui qui chasse, vote, drague, roule, avec les mêmes égoïsme, machisme, suffisance, vanité, brutalité, stupidité… Chevreuil donc. Soit, après Chez Paradis (Série noire 2022), un autre tour de piste au cœur de la France rurale de Dupont Lajoie et des racismes ordinaires. En route pour Saint-Piéjac alors. Là où ailleurs, le constat sera le même, la constante sera la même peur de l’étranger. Sauf qu’à Saint-Pièjac, le seul migrant est anglais. Qu’à cela ne tienne : tous les maux et soupçons retombent sur le paletot de métèque en puissance du dénommé Connor Digby. Les ennuis condensent au-dessus de sa tête comme autant de cumulonimbus au bord de la rupture. Qu’ils aient les traits amènes de l’improbable Marceline ou ceux beaucoup plus menaçants d’un joli panel de crétins, les orages s’annoncent puis se succèdent avec la même densité d’inepties navrantes. Toute la populace a quelque chose à reprendre au Briton : une bagnole, une nana, un honneur mal placé, chacun avec cette notion étriquée et bien française de la propriété. Tous finiront mal sans nous arracher une larme. C’est plutôt avec de larges sourires que nous assistons à l’hécatombe orchestrée par un Sébastien Gendron en bonne forme. De ce mec nous supportons à la fois les dérapages incontrôlés et les cinquante nuances de gris, du plus lumineux au plus sombre, du plus aimable au plus hostile. Pire, nous les validons et les faisons nôtres avec une complicité goguenarde. Et pire, voire encore pire, nous recommandons sans vergogne à d’autres organismes blindés ce mille feuilles (330 pour le coup) parfaitement dosé entre une forme quasi hystérique et un fond beaucoup plus pertinent.
Une nouvelle inédite de Sébastien RAIZER qui clôt son « cycle des équinoxes » et son triptyque lorrain.En intégralité et en téléchargement par l’adresse mail lotustexte@gmail.com
***
Quatre survivants au passé plus lourd qu’un ciel d’orage se rencontrent sur les chemins noirs de la débâcle : un ex-flic surnommé Wolf, animal taciturne et inséparable de son ancienne collègue Silver, une Laotienne vive comme une morsure d’argent ; un criminel en fuite, Dimitri Gallois, qui ne semble trouver la paix qu’auprès de sa compagne, la solaire Luna Yamada.
Dans les décombres d’un monde irradié, leur seule issue est de réinventer la vie. C’est alors qu’un étrange personnage se joint à leur équipée.
Le narrateur de cette histoire suit leur exode à travers un continent livré au chaos.
Lotus, poème noir rédigé entre deux mondes, ouvre de nouveaux horizons aux personnages principaux des six romans européens parus à la Série noire / Gallimard, de L’Alignement des équinoxes (2015) à Terres noires (2023).
Mirages flottants sous le soleil oblique. Longues bordées au flanc de la colline. Louvoiements dans la forêt étouffée.
L’homme marchait. Je le regardais fouler la terre poussiéreuse, accrocher des ronces noires, buter sur un éventrement de racines fossilisées, reprendre son chemin insensé entre les arbres brûlants et les ombres hurlantes.
Égaré au-delà de tous les territoires, sourd au désespoir, il ruminait ses ultimes forces. Vêtements tissés de crasse et de trous, masque de cheveux noirs, épaules affaissées et cou tassé, torse creux, mains désœuvrées – je cherchais un détail qui eût trahi un caractère authentiquement humain – même démoli, massacré, suicidé.
L’homme marchait sans distinguer le jour et la nuit, absent au monde et inconnu à lui-même, lobotomie désastreuse et fascinante. Sa démarche raide de bête malade charriait les ténèbres, la peur, la violence. L’égarement, l’aliénation, le sang. Écumes misérables de la vanité de toute chose.
J’étais cet homme hagard, j’étais tous les hommes qui infestaient ces forêts lugubres et hallucinées, qui sillonnaient ces collines ravagées par une canicule démente. Nous étions un et même. Nous n’avions aucune direction, nulle part où exister. Nous étions l’extinction phosphorescente : c’était le témoignage de l’homme qui marchait, dépourvu de lui-même, épouvanté par son ombre et prisonnier de son égarement. Il grognait sous le soleil et la nuit, du fond de sa cellule de ténèbres, il hurlait.
J’avais échoué dans une cahute de béton d’environ trois mètres carrés, plantée à mi-pente. C’était un ancien relais de transmission dont il ne restait plus aucune trace de fonctionnalité. Deux entrées obtuses se faisaient face et donnaient sur un recoin sans fenêtre. Le temps y avait entassé feuilles et rebuts, cloportes et ossements de rongeurs. Une cheminée cylindrique faisait siffler le vent. Lorsqu’une cigale venait s’y loger, ses chants incinéraient le chaos de la débâcle, et tous les cauchemars nucléaires.
La nuit, les hommes évitaient de se déplacer, laissant les ténèbres au règne des scorpions, des rapaces et des lynx. Chacun tentait de garder à distance l’angoisse sans nom en se terrant aux creux des troncs, dans les bras noirs des racines rugueuses, sous des bâches tendues sur trois piquets.
Le jour, ils marchaient, seuls ou en petits groupes, jouant de la profusion des arbres et de la distribution des rochers pour s’éviter. Certains faisaient semblant d’attendre quelque chose, un téléphone à la main – bien qu’il n’y ait plus ni batteries ni réseaux. D’autres manigançaient rapines et razzias, concertaient quelque plan de survie extravagant conditionné par la possession d’armes et d’or.
Et au crépuscule, chacun retournait se cacher dans les replis de la nuit, le ventre maigre et les yeux ternes – gémir, prier, pleurer en silence.
Les femmes composaient de petites intendances fantômes. Malgré la chaleur ahurissante, elles se couvraient de tous les haillons qu’elles trouvaient et faisaient bouillir des herbes, des racines, de rares légumes flétris, parlant peu. Leur occupation obstinée révélait plus cruellement notre vérité : nous n’étions plus personne. Notre stupeur ridicule était là : nous savions soudain que nous n’avions jamais été personne. Nous le savions clairement, violemment, et nous ne pouvions plus faire semblant. Dans ces collines arides, dans ces forêts tourmentées, nous n’avions plus ni visages, ni noms, ni fabulations, ni refuges d’aucune sorte. Et cela ne changeait rien, car nous n’avions jamais existé : nous étions le désordre d’une illusion, le fracas d’une impasse, la révélation d’un mensonge. Nous étions morts d’avoir cherché la vie dans le vacarme et la vérité dans le déni. Déflagration orgueilleuse, simulacre primitif. Bien sûr que nous savions tout cela ! Mais nous continuions à nous déserter. Nous n’avons rien compris, n’apprendrons jamais rien.
Et encore les nuits, terribles. Sous la lune de feu, les hurlements des bêtes sauvages se mêlaient à ceux des hommes. L’obscurité ne devait jamais finir. Aucun soleil ne devait se lever. Les couleurs et les sons ne réapparaîtraient pas. Le réel mort mangerait tout, absolument tout, les agitations, les voix, les odeurs, les formes, les rêves et les sensations, qui s’engloutissaient déjà dans leur prédestination : la poussière du chemin, l’oubli définitif, le néant parfait.
Et soudain le jour, le soleil fiévreux, la fournaise encore, en pleine forêt. Je regardais l’homme errer, dément et démuni. Des grognements lui sortaient du fond des tripes, du fond de la terre, comme si les pierres brûlaient en lui. Alors il hurlait, la gorge ouverte à la cime des arbres, multipliant démons et cauchemars.
Nous n’avions plus pour réalité que la faim, la soif, la peur et les chants assourdissants des cigales, irréductible mécanique d’hypnose, hébétude abrasive.
Parfois, des groupes plus larges dérivaient ensemble, rescapés de leur propre fin du monde. Nous avions envie de les exterminer, pour expurger notre impuissance dans le massacre.
À l’aurore, revenant vers ma cahute avec une brassée d’épis de maïs aux feuilles grises et coupantes, je me suis arrêté au bord d’un aplomb rocheux où des pins rouges se jetaient éternellement dans le vide.
La fin avait quelque chose de rassurant, me dis-je. Nous étions exemptés de signification et de raison. Il n’y aura plus aucune surprise, d’aucune sorte. Juste la débâcle, la sauvagerie, la mort aléatoire, dérisoire. Et cette folie qui arrachait aux poitrines irradiées des cris incontrôlables, des violences jubilatoires.
Un incendie s’empara d’une colline, entraînant une migration silencieuse vers les vents dominants.
Nous pouvions fuir les fumées et les feux, mais pas la chaleur, l’eau polluée et les radiations, qui provoquaient des fièvres, des délires, des décès. Les corps étaient cachés sous des tas de pierres, puis mangés par des corbeaux, des vautours, des chiens. Les malades avaient des comportements erratiques, agressifs ou suicidaires. Certains étaient battus à mort, à l’écart, en silence.
Un matin, en cherchant un filet d’eau grouillante dans les entrailles cuisantes de la roche, je me suis agenouillé devant un lézard mort. Quelques écailles scintillaient, infimes mirages de gasoil. Des légions de fourmis entraient et sortaient des orifices du petit cadavre. Le voilà, le règne qui vient depuis toujours : celui des insectes.
« Wolf. »
Je crois que j’avais senti sa présence. Je me suis tourné vers lui, lentement, en pensant à des grands singes affamés.
« C’est un surnom », ajouta-t-il.
J’ai laissé mon regard flotter le temps de percevoir quelques signaux. Cet homme était un guerrier. Il était parfaitement adapté à la situation. Une force noire contredisait en lui une énergie solaire. De rudes combats, de la souffrance, de l’espoir et de l’amour.
« Elle, c’est Liwayway », dit-il en esquissant un geste.
Sur la berge opposée du ruisseau de pierres, la silhouette d’une jeune femme se profilait à contre-jour. Elle était une liane noire, intime avec les vents et les ombres, les tigres divinatoires et les poignards d’argent. Lorsqu’elle s’agenouilla pour filtrer de l’eau à l’aide d’une poche de sable, Wolf ajouta :
« Liwayway, c’est son nom laotien. Son surnom, c’est Silver. »
Je ne parvenais pas à la quitter des yeux. Son emprise immédiate faisait l’effet d’un huitième élément terrestre, symbiose du feu, de l’eau, du bois, du métal, de l’air, de la terre et de l’éther. Elle était également la symphonie des sept catastrophes : incendie, inondation, tremblement de terre, guerre, épidémie, famine, tyrannie.
« N’écoute pas cet homme », dit Wolf.
Je tournai aussitôt le regard vers la forêt. Barbe et cheveux hirsutes, yeux bandés d’un linge sale, l’homme en question haranguait des forces invisibles d’une voix de fausset, debout sur un tumulus bancal :
« Les ténèbres ont envahi toute la planète en 1945, et les nazis et les créatures de Vega ont décidé de faire croire le contraire à toutes leurs populations sujettes ! Propagation de l’illusion, masquant un règne de cauchemar. Le monde tel qu’il nous est raconté projette une image complètement fausse de l’humanité, faisant croire à une constellation chaotique de nations, alors que le globe subit égalitairement le joug des Aliens esclavagistes et de leurs complices terriens. Le monde n’est plus qu’un vaste territoire, unifié par l’obscurité. Existe-t-il un petit halo de lumière dans cet univers voué au Mal, au Mensonge et à la Destruction ? Une petite enclave libre, ou un réseau secret de résistance ? »
L’homme échevelé se tut et tendit les mains vers les cieux, tremblant d’espoir.
Silver et Wolf avaient disparu.
Le soleil fusillait les arbres et progressant d’ombre en ombre, je suis à nouveau tombé sur l’homme qui marchait. Il me fixa d’un regard vide, sans cesser de marmonner, puis il me fourra un calepin entre les mains. Sur les pages gondolées par la sueur et la saleté, il y avait une querelle de lignes manuscrites.
En pleine nuit, nous sommes partis
Nous avons fui les flammes, les gaz, les mitrailles
La mort de nos parents
La mort de nos enfants
Suppliciés idiots
N’ayant eu le courage de rien
Nos souvenirs nous hantent
Et nous les portons lâchement
Dans le brouillard noir
En nous nourrissant d’insectes contaminés
Et de larmes
Je reconnus dans ces syllabes les grognements que l’homme poussait à longueur de journée, dans son errance sans fin. Il braqua sur moi un regard soudain fou puis me sauta à la gorge en hurlant. D’un coup d’épaule, je déviai son assaut. Lorsqu’il revint à la charge, la poigne d’acier de Wolf s’abattit sur sa nuque et l’envoya dinguer en bas de la pente.
Silver descendit le flanc de la colline pour nous rejoindre.
Nous partagions des pommes sauvages, des noisettes de terre et des épis de maïs, assis sur une ligne de crête qui filait vers le Nord. Des fumées sombres s’élevaient à l’Est, le crépuscule embrasait l’Ouest.
« Globalement, c’est encore l’état de choc, déclara Wolf. Mais les gens commencent à s’organiser. Ils ont fait des dizaines et des centaines de kilomètres pour fuir les enfers atomiques. Ils développent des modes de survie. Basiques, prédateurs. Ça deviendra encore plus dangereux qu’avant.
— On ne s’est pas encore fixé de destination, dit Silver d’une voix qui évoquait le métal et le jasmin.
— Au Sud et à l’Ouest, c’est la mer, poursuivit Wolf. Au Nord, beaucoup de grandes agglomérations. Autant dire des zones de guerre terminale.
— Sans compter les pluies noires et les radiations.
— Et à l’Est, un vaste continent de chaos », conclut Wolf.
Silver observait l’apparition des étoiles. Wolf prit la dernière pomme, la cala entre ses doigts et la fendit en deux parties égales.
Ils avaient été flics et cela faisait plusieurs années qu’ils avaient quitté le métier, à la suite de certains bouleversements – Wolf évoqua brièvement un gang paradoxal.
« J’ai été formé par ce monde de violence, dit-il. Ça m’a aidé à canaliser l’énergie noire qui bouillonnait en moi. »
Il me passa une moitié de la pomme et mordit dans l’autre.
« Mais la violence est fatalement toxique, quelle que soit la destination qu’on lui prête. »
Il se mura dans le silence. Silver ne prit pas le relais. Nous regardâmes la nuit dévorer les montagnes.
L’aube était encore bleue lorsque Silver revint avec une gourde pleine d’eau et des figues.
« Allons-y », déclara Wolf au moment où le disque orange du soleil finit d’émerger de l’horizon.
Nous progressions à flanc de colline. Silver marchait en tête, guettant les dangers immédiats. Wolf la suivait, attentif aux turbulences alentour. La chaleur accablante alourdissait les gestes et les consciences. Nous faisions chemin au rythme de la survie : économie de mouvements, de paroles, de pensées. Le cœur du présent, flottant et infini. Allure lente, hypnotique, dans l’intimité brutale de la nature. Odeurs de pins, de fumées, de pierres brûlantes. La plupart du temps, il n’y avait aucun signe d’activité humaine et cette fantastique disparition faisait naître un puissant sentiment d’allégresse, une euphorie irrationnelle dont notre marche métronomique, sous-alimentée et sous-hydratée, ne faisait qu’accentuer les effets. Souffle profond, étourdissement vertigineux.
Nous avancions dans les forêts violettes et fourmillantes, maigre colonie humaine parmi des civilisations d’insectes, des polyphonies de stridulations, de cymbalisations, de bourdonnements, vrombissements, crissements, grésillements, craquettements et sifflements. Dans le ciel de métal, des éperviers glapissaient. Toute cette énergie terrienne, minérale, végétale, était la vie même. L’énergie des montagnes, des ravines et des vents. L’essence solaire de la vie. Les parasites qui ont délabré le monde, c’est nous. L’extinction, c’est nous. Les poux de la folie. La gale miséreuse.
Un soir, peu avant le crépuscule, nous gravîmes un comble pour nous orienter. Les derniers rayons du soleil frappaient de feu de majestueux escarpements et des forêts de pins noirs, jusqu’à l’horizon. Çà et là, des colonnes de fumée s’étiraient aux vents.
« Là-bas », dit Silver en tendant le bras.
Deux immenses parois rocheuses se rejoignaient pour former un vaste étranglement. Dans une anse gorgée d’ombre, la surface d’un lac luisait de jade orange.
La grotte où nous avons dormi était une matrice de pierre sombre aux parois fraîches et humides. Les premières lueurs irisèrent de corail les cristaux de rosée accrochés aux toiles d’araignées.
Silver partagea une poignée d’amandes et de raisins secs, et nous nous mîmes en route vers le lac. Descendant quasiment en ligne droite, nous atteignîmes ce qui avait été la rive. Certaines baraques avaient brûlé. En séchant, les vieux pontons couverts de coquilles s’étaient effondrés. Des bouées, des amarres étaient prises dans la terre fissurée. Des barques, des bateaux étaient couchés sur le flanc, figés dans un naufrage aride. La lumière rasante dessinait à ces vestiges des ombres chimériques.
Plus loin, des voitures, des réfrigérateurs, dont certains avaient dû servir de cercueil, à en croire les chaînes qui les scellaient. Et des armes, couvertes d’algues poudreuses. Et du verre, des canettes de fer blanc, du plastique, des pneus, des tambours de machine à laver, des téléphones, des appareils photos, des palmes…
Nous avons atteint ce qui restait du lac. Wolf et Silver posèrent leur sac en toile sur la terre craquelée, y empilèrent couteaux, pistolets et chargeurs.
Nous avons nagé jusqu’au milieu du plan d’eau. Silver désigna les profondeurs et nous invita à la suivre. Elle est descendue à plus de quinze mètres, peut-être vingt. Wolf est allé toucher le fond avec elle. Je suis resté dans le bleu, à l’endroit où la pression de l’eau annulait la flottaison de mes poumons saturés de feu.
J’ai volé des secondes éternelles dans ce grand nulle part, où il n’y avait plus ni chaud, ni froid, ni dimensions, ni conscience – uniquement un frisson d’absolu venu des lointains fantastiques. Bientôt, il n’y eut plus ni eau, ni air, ni temps, et je vis l’homme que j’étais disparaître avec ses joies et ses douleurs, je vis mes chairs et mes os mêlés aux sables et aux cendres, je vis mon esprit s’estomper dans le néant et je fus face à ma mort. Tout était parfait et inexistant.
Lorsque Silver et Wolf sont remontés vers la surface dans un faisceau de bulles d’argent, je les ai suivis.
Nous avons enlevé nos vêtements pour les essorer, avant de les étendre sur la terre cuite. Wolf est retourné nager. Silver a sorti la gourde et la poche de sable pour filtrer de l’eau.
« Il faudrait trouver du charbon », dit-elle.
Je l’ai regardée, nue et sauvage dans l’aube dorée. Ses traits laotiens, ses muscles fins, son corps agile et ses gestes précis : tout en elle était harmonieux et mesuré, ce qui la rendait captivante à l’excès – et la cicatrice qui marquait sa joue droite accentuait son envoûtement.
Je jetai un œil aux armes posées sur son sac à dos, qui ravivèrent mes questions sur leur passé. Comment était-elle arrivée du Laos, comment avait-elle rencontré Wolf, pourquoi avait-elle troqué le prénom Liwayway pour le surnom Silver, que leur était-il arrivé ? Sa nudité obscurcissait ces mystères.
Après avoir refermé la gourde, elle regarda un moment le ciel, qui allait du blanc aveugle au bleu éclatant.
« J’ai la sensation de faire partie d’un flux de vie. Quelque chose que je ne comprends pas, qui me dépasse, me guide, m’échappe, préside mes choix, mes pensées, et m’unit à l’infini. Je suis nue et libre. »
Dangereuse et féroce, ajoutai-je en moi-même.
« Je suis la pluie, le vent, le fleuve, le courant, l’océan. Tout est fluide, même dans le chaos le plus noir. Les reliefs du temps, la condensation ou la dilatation des évènements, les langages invisibles, les pulsations du monde, ce qui est et ce qui n’est pas… tout cela forme une seule et même harmonie. Mais si j’essaie de la comprendre et de la nommer, tout m’échappe. Tu vois ce que je veux dire ? »
Mon regard fut attiré par ses doigts qui dessinaient des formes complexes sur la terre chaude, entre ses chevilles. Des yantras, des formules sacrées mêlant énergie, air, eau, terre, feu et pureté.
Elle s’allongea sur le dos, les bras étendus dans l’alignement de son corps bronze fauve, baignée dans le soleil de l’aube, sublime et légère.
« Trois territoires – c’était la voix de Wolf : je l’écoutai sans me retourner. Physique, psychique, spirituel. Trois territoires dont la symbiose en crée un autre : celui de l’être pleinement vivant dans la vie pleinement vivante. Conjonction positive des énergies, des puissances profondes, des désirs inconnus. Complémentarité des contradictions. Libération infinie des potentiels, au-delà des tabous, des terreurs primaires, des entraves conditionnées, des camisoles technologiques, de la pléthore de réductions cognitives et d’anéantissements culturels. L’être pleinement vivant dans la vie pleinement vivante. L’alignement des équinoxes. L’équilibre dynamique entre la nuit et le jour, entre nos ténèbres et le soleil. »
Un matin, ce fut l’attaque.
En suivant des empreintes de gibier – des sangliers, selon Wolf –, nous avions trouvé un point d’eau. Quelques dizaines de mètres plus loin, la forêt s’ouvrait sur une clairière, bordée de trois tourelles : des postes de tir pour chasseurs. L’une avait brûlé, une autre était en métal. Nous avions dormi dans la troisième, en bois, située à l’Ouest de la clairière. Ce furent des hurlements et des détonations qui nous tirèrent du sommeil.
Dès le premier coup de feu, Wolf et Silver ont sorti leurs armes et se sont mis à scruter la clairière, baignée d’une lumière bleu cendre. La forêt était encore plongée dans l’obscurité. Il y eut deux, trois tirs isolés, plein Est. Et un homme est apparu vers le Sud de la clairière, en proie à une grande agitation. Il marchait d’un pas vif en regardant autour de lui, comme s’il voyait des démons, courait et revenait, entrait dans la futaie et ressortait pour longer l’orée.
« Luna ! », hurlait-il.
Plusieurs hommes émergèrent de la forêt. Ils furent dix, vingt, trente à envahir la clairière : des fuyards et des poursuivants, dans une tourmente de coups de bâtons, de haches et de coutelas, de cris de démence et de douleur.
Accoudée sur le rebord de la tourelle, Silver visa calmement un homme armé d’un pistolet, qui tirait indistinctement sur tous ceux qui se trouvaient à sa portée. Une seconde plus tard, elle pressait la détente. Une brume rouge scintilla devant le front du forcené, qui s’écroula sans un cri.
Un fuyard escalada la tourelle métallique. Deux autres le rattrapèrent pour le jeter dans le vide. Et le champ de bataille continuait de grossir dans l’aube impassible.
« Luna ! », appelait l’homme dans une vibration de souffrance. Il était à quelques pas de notre tourelle et prenait à peine garde à la lutte insensée qui se déchaînait autour de lui. Wolf rengaina son arme et sauta de la plateforme. Quatre mètres plus bas, il roula dans l’herbe sèche, se rétablit et tira l’inconnu à l’abri, entre les piliers. L’autre résista puis, changeant subitement d’avis, grimpa à la volée les degrés de l’échelle qui donnait sur la plateforme. En arrivant en haut, il tomba nez à nez avec Silver, puis il me dévisagea. Il lui fallut trois secondes pour comprendre que nous n’étions pas ennemis. Alors il se détourna pour observer la clairière.
« On s’est fait surprendre par l’attaque, déclara-t-il dans un souffle rauque. Elle est là, quelque part.
— Donne-nous un indice, dit Silver en s’approchant de lui.
— Tee-shirt blanc, répliqua-t-il en sondant le champ de bataille. Cheveux verts. »
Des assaillants continuaient d’arriver par vagues éparses, pour prendre part à une lutte féroce où tout le monde était l’ennemi de chacun.
« Bien, déclara Silver. On va sur le terrain. Toi, tu restes ici. On maintient un contact visuel. Tu nous fais signe dès que tu la repères. »
À son tour, elle sauta de la tourelle. Wolf s’enfonça dans la mêlée en suivant la diagonale Nord, Silver vers le Sud.
Je me suis approché de l’homme pour l’aider à chercher.
« Dimitri Gallois, dit-il d’une voix précipitée tout en inspectant la clairière comme si sa vie en dépendait. On marchait de colline en colline, en évitant les villes. Hier soir, un groupe nous a offert un repas et de l’eau. On a dormi dans leur campement. Et à l’instant, trente ou cinquante putain de sauvages ont déferlé en hurlant. Ils avaient des haches, des machettes, des pelles. Les hommes ont résisté, ils brisaient des os à coups de bâtons, ils fendaient des crânes à coups de pierres. Beaucoup ont été blessés, estropiés, tués. Un enfant a été jeté dans une ravine. Puis d’autres types sont arrivés, on aurait dit une horde. Je lui tenais le bras et… »
Il s’interrompit et se pencha en avant, les mains crispées sur la rambarde.
« Bordel bordel bordel ! », jura-t-il.
Je me concentrais pour repérer une jeune femme vêtue d’un tee-shirt blanc. Il était difficile de ne pas se laisser emporter par la folie hypnotique de ce spectacle primitif et furieux.
Soudain, Dimitri se raidit. Il tendit les deux bras devant lui :
« Tout droit ! hurla-t-il. Tout droit ! »
Wolf et Silver ne pouvaient pas l’entendre. Lui n’avait pas le temps d’attendre le prochain contact visuel. Il dévala l’échelle et se rua dans la clairière, plein Est.
Au bout de quelques instants, je ne distinguais plus personne – uniquement une mêlée vociférante et violente, une meute de souffrance dionysiaque retournée contre elle-même. Armes, coups, blessures, corps déchaînés, ensanglantés, dépouillés, inanimés. Une foule de perdants qui se croyaient ennemis.
Ce fut une perpétuité de démence où apparurent des cuirasses d’ivoire et des lions, des charges d’éléphants carapacés d’or, des lances de bronze et des catapultes, des explosions d’huile bouillante et des guerrières à peau de panthère décochant des flèches mortelles dans un sabbat lépreux.
Et soudain, le cours des évènements a repris : Silver se frayait un chemin à travers la horde, en direction de la tourelle, tout en maniant un long bâton avec des gestes experts : lisant les mouvements des assaillants avec un temps d’avance, elle glissait entre les volées de coups, esquivait, balayait, bloquait et brisait dans une chorégraphie martiale.
« Viens avec moi ! »
Je descendis aussitôt l’échelle pour la rejoindre. Du bout du pied, elle propulsa dans les airs un gourdin que j’attrapai au vol. Et je la suivis vers le Sud de la clairière. Puis elle bifurqua dans la forêt. Nous marchâmes deux, trois cents mètres. Nous fûmes seuls. Un sifflement attira notre attention. C’était Wolf.
Nous sortîmes de la forêt sans plus croiser âme qui vive. Une plaine vallonnée s’élargissait devant nous.
« Il s’appelle Dimitri Gallois, annonça Wolf sans cesser de marcher. Elle, c’est Luna Yamada. On est allés vers cet abreuvoir. Ensuite, on a aperçu la ferme, dans le renfoncement. Ils sont à l’abri. »
La ferme avait été pillée. Dans la cuisine, il restait des ustensiles, des outils, quelques conserves.
Silver trouva une trousse de premiers secours et entreprit de recoudre les chairs entaillées de Dimitri, au-dessus de son omoplate gauche.
« Luna vient de Berlin, expliqua-t-il. Moi, de Lorraine. Est-ce que le mot avant a un sens pour vous ? Pour moi, il n’en a aucun. Parce que même avant la guerre totale, c’était déjà la guerre totale. Des nuits rouges, une mécanique de mort. La pleine vie vivante, voilà ce qu’on cherchait. Il y a eu des morts. J’ai tué des gens. Des mafieux serbes, des paramilitaires américains. Avant… On devait quitter le continent à bord d’un cargo…
— Et il y a eu une fusillade sur le quai… »
Tout le monde se retourna. Luna venait d’entrer dans la pièce. Ses cheveux étaient encore humides et elle avait trouvé un tee-shirt propre. Ses bras étaient couverts de tatouages.
« Luna Yamada, dit-elle en s’approchant de la table. Merci. Merci à vous trois. »
Le chant d’un coq nous réveilla. Wolf et Dimitri sortirent avec un épi de maïs pour le nourrir puis, inexplicablement, revinrent sans l’avoir trouvé. Je suis allé me laver à l’abreuvoir, dont les alentours avaient été creusés par les sabots des vaches.
Le bras en acier de la pompe grinça, une gerbe d’eau chaude coula sur ma nuque. Je remarquai une ombre. C’était Luna.
Elle mit ses mains en coupe pour s’asperger le visage. Puis elle tendit les bras sous les saccades d’eau chaude et je regardai sa peau couverte d’une luxure de pétales et de plumes.
« J’ai vécu en Allemagne, dit-elle. Mais ma mère est Japonaise. »
Je lui répondis par un sourire et elle hocha la tête. Je songeai aux propos qu’elle et Dimitri avaient échangés avec Silver et Wolf, la veille au soir. Un couple d’anciens flics, un couple de criminels. Quelque chose d’immédiat les liait. Je hochai la tête à mon tour, et Luna eut un sourire à embraser les étoiles.
En moins d’une demi-heure, le ciel déborda d’immenses nuages d’encre. La forêt disparut. Le déluge était assourdissant, le bruit transperçait la pierre et le bois de la vieille bâtisse. Nous fouillâmes les différentes pièces du rez-de-chaussée et de l’étage. Des malles, des placards, des débarras. Dans la cuisine, Wolf trouva une trappe sous laquelle étaient stockés des sacs de céréales.
L’orage éclata pendant le déjeuner. De puissants éclairs déchirèrent la nuit de midi, illuminant nos assiettées de riz et nos visages d’émail. Le formidable fracas des cieux empêcha toute discussion.
Depuis le plafond, de l’eau fuitait sur la carte que Dimitri avait trouvée dans une valise et qui, une fois dépliée, occupait toute la largeur de la table de la cuisine. En conjuguant leurs trajectoires respectives et le relief environnant, ils déterminèrent notre position. Puis ils marquèrent de mémoire les emplacements des centrales nucléaires. Elles étaient l’épicentre des zones les plus dangereuses, soit qu’elles eussent été utilisées comme armes par destination, soit que le manque d’entretien ne les transformât en vortex radioactifs.
L’orage commença à se calmer vers le milieu de l’après-midi et nous étions en train de préparer notre départ quand des coups firent trembler la porte.
« Ouvrez ! Ci-devant Spoelberch de Lovenjoul, vicomte de notre état ! Ouvrez, disons-nous ! »
Nous nous dévisageâmes.
« Faites entrer, foutre diable ! si vous ne voulez pas que nous vous administrions une giroflée qui vous cuira encore dans votre tombe ! »
Étant le plus près de la porte, je suis allé ouvrir.
« Ah ! Très cher ami ! Cela fait si longtemps ! », s’exclama l’homme.
Il était vêtu d’un antique pardessus sombre, lourd de pluie, qu’il portait sur un costume à revers mauves, avec cravate assortie. Mais ce qui frappait surtout, c’est qu’il ne mesurait pas plus d’un mètre trente ou trente-cinq, tout en pesant le poids d’un adulte de taille normale.
« Charles de Spoelberch de Lovenjoul ! annonça-t-il en entrant dans la cuisine. Ferions-nous un peu de feu dans ce magnifique poêle en faïence, afin de nous sécher ? »
Il se frotta les mains en souriant à la ronde.
« Qui que tu sois, tu enlèves ton manteau sans gestes brusques et tu mets les mains en l’air, lui intima Wolf.
— Fichtre ! s’exclama le nain en déboutonnant son pardessus détrempé. Charles de Spoelberch, venons-nous de vous informer, vicomte de Lovenjoul. Notre mère Hortense était vicomtesse de Putte, mais notre mère biologique était une simple majorette des trottoirs. Toutefois, notre nom est cité dans l’œuvre de Proust Marcel. Tenez, très cher ami », dit-il à Dimitri en lui tendant son manteau. Puis il s’approcha de Wolf et leva les bras.
« Pour notre part, continua Spoelberch de Lovenjoul, nous avons renoncé aux vicomtés. Nous sommes simplement le seigneur du Verbe, et exerçons par distraction les activités d’érudit et d’anarchiste. Tenez : avez-vous conscience que tout système constitue une gouvernance par le bas ? Tout système est l’établissement par la force d’un ordre inversé : le pouvoir est toujours l’apanage de la racaille, perpétué par la fripouille, pour le profit des truands. Cela va sans dire, nous ne sommes pas seulement anarchiste : nous sommes également laid à vomir. Veuillez trouver les ressources nécessaires pour passer outre ce désagrément, bien que nous-même n’y parvenions guère. Alors, ce feu ? Oh, laissez-nous nous amuser ! Nous allons de nos propres mains gentillettes démarrer une belle flambée ! Jeune femme, dit-il à Silver, auriez-vous quelques bûches, papier journal et allumettes par devers vous ? Savez-vous que le hêtre, le chêne et le frêne possèdent les meilleurs pouvoirs calorigènes ? Enfant, nous les appelions les bois circonflexes. Les bois légers comme le sapin et le peuplier sont de ce point de vue très faibles, mais ils s’embrasent vite et amorcent idéalement la consomption des bois lourds. Bien ! Attelons-nous à la tâche ! Ensuite, nous préparerons un bon chocolat chaud et nous deviserons joyeusement après que vous vous serez présentés. Remarquez, nous pouvons aussi nous péter la carafe à la gnôle de paysan, si cela correspond davantage à vos mœurs & coutumes. »
« C’est riche en fer et en magnésium », dit Luna à Spoelberch qui grimaçait, attablé devant son infusion de feuilles d’orties.
Son pardessus, son costume, sa cravate et sa chemise séchaient près du poêle, dans lequel Silver n’avait mis qu’un ou deux quarts de bûches, vu la moiteur tropicale qui succédait à l’orage. Avec ses sous-vêtements blancs et ses jambes qui se balançaient dans le vide, Lovenjoul ressemblait à une marionnette velue et ventrue.
« À notre grande surprise, c’est fort délicieux ! s’exclama-t-il en reposant son bol. Quoiqu’un peu rance. Pourrions-nous agrémenter ce jus de foin d’une pointe de réglisse ?
— Recommence ton histoire, exigea Wolf.
— Mais cela fait déjà une heure que nous nous expliquons, voyons ! », regimba-t-il. Puis, avec un éclat de ravissement dans le regard : « Très bien ! Nos ancêtres étaient Autrichiens, baron pour lui, roturière pour elle. Nous avons donc du sang bleu. Chassés de leur domaine, ils filèrent vivre leur amour pur et impie en Bohème, dans les royaumes de Saxe, de Bavière et de Wurtemberg, avant d’épuiser leurs forces dans les mines de charbon de Rhénanie. C’est d’ailleurs pour leur rendre hommage, ainsi qu’au roi des Belges – car la Belgique est ridicule et immensément fière, mes amis, et c’est là son inégalable splendeur –, que nous avons récemment pris le nom de Charles de Spoelberch de Lovenjoul. Mais avant cela, oh ! punaises et teignes ! que notre vie fut misérable !
— Suffit, coupa Dimitri. Ne recommence pas avec tes embrouilles interminables.
— Le camion, insista Wolf.
— Tss-tss ! Ne tentez point de nous en conter, très chers amis. Écoutez plutôt ceci : L’heure nouvelle est au moins très sévère. Car je puis dire que la victoire m’est acquise : les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes s’effacent. Mes derniers regrets détalent – des jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes…
— Bon sang, Lovenjoul… Le camion !
— Oui, il faut être absolument moderne… », dit le nain avec un sourire en coin, plus amusé que moqueur, car il savait qu’il avait suscité l’intérêt général.
« Pourrions-nous ravoir une louche de cette succulente décoction de purin ? », demanda-t-il en tendant son bol à Luna.
Il se régala de son infusion d’orties à grands bruits de bouche et soupirs d’aise.
« Ah, le camion… Ainsi que nous venons d’en faire état, nous l’avons défendu au péril de notre vie…
— La colonne a été attaquée, et puis ? demanda Wolf.
— Les types se sont barrés comme les puces d’un chien véreux qu’on embroche ! Les soldats étaient des gamins ! Ils se sont enfuis avec les bottes débordant de chiasse, et en abandonnant tout derrière eux ! Il restait un camion intact. Le problème, voyez-vous, c’est qu’il y a eu cet orage, oh ! cet orage ! Des éclairs à fendre rochers et montagnes !
— Le problème, c’est surtout que tu ne peux pas le conduire, ce camion, affirma Silver.
— Nous avons toujours eu un chauffeur à demeure, rétorqua Spoelberch de Lovenjoul. Sauf durant la courte période où nous possédions une petite Jaguar Type E, avec notre nom joliment peint sur le capot, voiturette que nous adorions conduire sur les routes du crépuscule, de village en hameau, à la recherche de quelque servante de ferme lourde de fesse et légère de vertu. »
Le lendemain, à l’aube, nous nous mîmes en route.
Tous les cinq, nous portions des charges de mules, outils, eau, céréales, vêtements, sauf Spoelberch, que son nanisme exemptait de fardeau.
Nous avions traversé la plaine avant d’entrer dans un chemin forestier, lorsque Lovenjoul déclama :
« J’ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme – je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d’un mur rongé par le soleil. Ah ! nous lisions des livres… Et aucun mot n’a jamais empêché la féroce idiotie de notre race !
« Pour notre part, cependant, il en alla autrement : les mots ont précédé dans notre chair toute forme de réalité physique, si bien que rien ne nous étonnait ni ne nous troublait en profondeur, car en fin de compte, il n’y avait rien de sensé, nulle part. Et pourtant, que nos émotions et nos sensations étaient cuisantes ! Elles ne se différenciaient ni du feu, ni de la glace. Nous devons être un sublime spécimen débile.
« Alors, voyez-vous, nous nous sommes surtout intéressé à des choses non-orthodoxes. L’humanité, la violence, l’amour, la société d’ultra-contrôle, la dissidence, l’anarchie, le suicide, la psychologie de masse du fascisme, les rapports symbiotiques entre idéologies, religions, totalitarisme, terrorisme et nihilisme, la matière sombre et le temps négatif, les philosophies taoïstes, confucianistes, bouddhistes. Ce genre de sujets très amusants. »
Silver éclata de rire.
« Nous sommes sérieux, reprit Spoelberch sans se troubler. Il ne vous a pas échappé que nous vivions dans un monde exécrablement inculte. Une société formidablement vaniteuse et crétine, et heureuse de l’être. Une société de la cacophonie et de l’hystérie, qui anéantissait l’individu, qui le dépouillait de sa propre richesse. Au fond, nous sommes dans le même état de délabrement que la planète. Il n’y a aucune différence. Nos organismes sont remplis de microplastiques et de métaux lourds, de pesticides et de substances toxiques. Nous logeons des dizaines de cancers dans nos entrailles, tout en étant le cancer de la biosphère. Ce n’est qu’une question d’échelle, mais c’est irréfutable : chacun de nous est exactement dans le même état de délabrement que la planète.
— Pourquoi tu nous racontes ça ? demanda Luna d’un ton rude.
— Parce qu’il nous semble que cela constitue une réalité à prendre sérieusement en compte lors de l’inévitable discussion que nous aurons au sujet de notre avenir, répliqua-t-il.
— Chaque chose en son temps, tempéra Wolf. Trouve d’abord le camion. »
Spoelberch maugréa et ajusta le col de son pardessus. Aucun de nous ne lui avait demandé pourquoi il portait ces frusques antédiluviennes, alors que la chaleur était accablante. Nous ne l’avions pas non plus interrogé sur la raison de sa présence dans les environs – sans doute parce que nous ne parvenions pas à le considérer comme une menace. Et parce que son verbe était un torrent imprévisible.
« Nous ne sommes pas train de chercher notre camion, corrigea-t-il. Nous sommes en train de vous emmener jusqu’à notre camion. Nous espérons que vous saisissez la différence avec la meilleure acuité, bien que cela ne se perçoive pas encore dans les manifestations de déférence que ce geste hautement altruiste devrait vous inspirer. »
Personne ne voulut lui répondre, et moins d’une dizaine de minutes plus tard, le chemin vicinal déboucha sur une départementale.
« Bon sang ! », s’exclama Dimitri.
Le premier véhicule, un 4×4, était carbonisé, portières dégondées et capot éventré. Le troisième était simplement abandonné. Et au milieu, un camion flanqué des lettres UN, apparemment intact.
« Le convoi venait de nous dépasser, expliqua Spoelberch de Lovenjoul. Nous étions quelque deux cents mètres derrière, caché dans le fossé, quand un hélicoptère noir s’est mis à tourner autour à grands bruits d’enfer et de métal. Puis il a lâché des grenades sur la première voiture, qui a fait un formidable bond dans les airs. Alors, tous les soldats ont déguerpi en glapissant comme des lapins de six semaines. Des bleus bites, à l’évidence. Un vrai soldat, c’est fait pour se battre et pour mourir, pas vrai ? Ceux-ci, ils ont juste chié dans leur froc. Ah là là ! Misère, misère, misère… ! Comment en sommes-nous arrivés là, très chers amis ? », demanda-t-il en calant ses poings sur les hanches.
Nous le regardâmes, et il murmura d’un air songeur : « Imaginez un monde où les United Scabs of AmeriKKKa n’auraient jamais existés… Un monde où le continent sauvage qu’ils ont massacré, avant de ravager le reste de la planète, serait resté le paradis terrestre qu’il était avant l’arrivée de cette gale exterminatrice issue de la lie de l’Europe… »
Dimitri et Wolf inspectèrent le camion. Silver suggéra de siphonner le réservoir de la troisième voiture. Spoelberch ajouta qu’il avait repéré des fûts de deux cents litres de carburant dans la ferme. Wolf allait tourner la clé de contact quand Luna déclara, d’une voix sans appel :
« Pas question qu’on monte dans cet engin.
— Et pourquoi donc ?! », s’étouffa Spoelberch.
Pour toute réponse, elle désigna la mitrailleuse lourde placée juste derrière le toit de la cabine.
« Foi de vicomte, nous ne nous en servirons pas ! jura-t-il.
— Une arme est expressément fabriquée pour tuer.
— Ah ! s’exclama Spoelberch. Et les gouvernements sont expressément faits pour légitimer le vol et l’exploitation par la force et le mensonge ! Nous en sommes-nous débarrassés pour autant ? Jamais ! »
Wolf alluma le moteur, fit jouer l’accélérateur, coupa le contact et descendit du camion.
« Six roues motrices, et tout paraît en ordre. Il faut juste masquer le sigle de l’ONU, qui fait de l’engin une cible entre les cibles. »
Il y eut un moment de silence. Les regards convergèrent vers Luna.
« Le monde dans lequel nous voulons vivre est le cinquième point cardinal. Il commence ici et maintenant. Voulons-nous que ce soit à nouveau un monde d’absurdité, de nihilisme et de mort ? »
« Elle a raison », déclara Wolf.
Avec des gestes précis, il neutralisa son pistolet dont il dispersa les pièces alentour. Silver acquiesça avec un soupir de résignation et démonta également son arme.
« On peut considérer ça comme un ustensile de cuisine ? demanda-t-elle en exhibant son poignard.
— Pas la peine ! s’écria Spoelberch. Nous nous sommes permis d’emprunter l’inoxerie – car il ne serait point séant de parler d’argenterie – qui encombrait les tiroirs de la ferme ! »
Il secoua son pardessus et ses poches débordèrent de tintements métalliques.
« Couteau à beurre, petite cuillère, cuillère à soupe, fourchettes, nous avons parmi nous un service complet ! »
Après avoir démonté et saboté la mitrailleuse, chargé les fûts de carburant et siphonné le réservoir du tracteur qui avait servi à les transporter, nous prîmes place dans la cabine du camion : Wolf au volant, Silver et Spoelberch à côté de lui ; Luna, Dimitri et moi sur la banquette arrière.
L’engin paraissait capable de traverser rivières, montagnes et champs de mines. Wolf quitta la départementale, franchit le fossé et conduisit à travers champs, droit vers le point de l’horizon où le soleil s’était levé.
« Deux cent trente-huit kilomètres, déclara Silver en coupant le moteur.
— Quarante de plus qu’hier, dit Dimitri.
— Et une bonne centaine de plus que le premier jour », ajouta Wolf.
Tous trois se relayaient derrière le volant et pour l’instant, la direction était simple : plein Est en restant dans des terrains praticables par le 6×6, ce qui donnait une bonne amplitude à nos trajectoires de terre, d’asphalte, d’eau et de rocaille.
La cabine du camion était pourvue de toutes sortes de cartes topographiques qui couvraient le continent avec une précision de 5 mètres, de Gibraltar à Skarsvåg et de Brest au Tchoukotka, dans l’Extrême-Orient russe.
Sur le plan au 1:25000e, Silver nous indiqua où il était probable de trouver une source, les endroits à forte déclivité et quantité de détails dont nous comprenions jour après jour la portée pratique.
Wolf et Dimitri partirent à la recherche d’eau. Luna et moi sortîmes les plaques d’ardoise du camion et les disposâmes autour de l’endroit que Silver avait désigné pour allumer le feu. Ces pierres plates servaient à cuire légumes, galettes de blé et de maïs, à faire bouillir l’eau. Les racines de bardane et les fruits sauvages complétaient notre régime.
La principale activité de Spoelberch de Lovenjoul consistait à balayer les fréquences radio. Il prétendait comprendre les langues étrangères par une forme de pénétration psychique. Jusqu’alors, il avait principalement capté des grésillements, des codes Morse et de la musique classique, superbement lugubre en pareille situation.
La nuit était tombée et les flammes disputaient la pénombre aux étoiles.
« Nous sommes ici, à la pointe Est de la Slavonie, expliqua Silver en dépliant la carte devant le feu. Mieux vaut traverser les Carpates aux environs du Danube. Il y a un parc national qui s’étend ici et ici, indiqua-t-elle. Mais ensuite, il faudra faire un choix. »
C’était évident au premier coup d’œil : fallait-il contourner la mer Noire et la mer Caspienne par le nord ou par le sud ?
« La guerre est partout, dit Dimitri. Où y a-t-il le moins de centrales nucléaires, le moins de frappes de missiles atomiques tactiques, le moins de bombes au phosphore et d’armes à sous-munitions ?
— Attention, très chers amis, intervint Spoelberch. C’est le moment… Permettez… »
Il ferma les yeux et inspira à fond.
« Nous faisions semblant d’écouter les grésillements en ondes courtes, mais en fait, nous roupillions sans vergogne. Nous rêvions que nous étions un tamanoir et que les grésillements étaient des fourmis. Oh ! Quel régal ! Quelle opulence ! »
Spoelberch sourit comme s’il venait de jouer un bon tour à notre gravité – ce qui était effectivement le cas.
« Le monde dans lequel nous voulons vivre est le cinquième point cardinal. Il commence ici et maintenant. Nous avouons que tu nous as fait forte impression, Luna Yamada. Oh ! vous de même, dit-il en tendant la main vers Silver et Wolf. L’alignement des équinoxes. Territoires physique, psychique, spirituel. Et votre quête de la pleine vie vivante, dit-il à Luna et Dimitri. Tout cela se complète admirablement, très chers amis. Toutefois, nous ne pouvons pas faire l’économie de comprendre d’où nous venons. Le capitalisme totalitaire ultralibéral à hautes performances nihilistiques a enfin atteint sa destination : l’autodestruction mondialisée. Pute borgne, que ce fut long et pénible ! Mais nous voici enfin libérés d’un monde exclusivement matérialiste, mécaniste, standardiste, calculateur, planificateur, compresseur, toxique, un monde qui tendait exclusivement à l’esclavage et à la mort. Voilà de quoi nous sommes les survivants ! Mais où allons-nous ?… »
Spoelberch fit une courte pause pour reprendre haleine.
« Par cinquième point cardinal, nous entendons bien sûr anarchie. Pas le chaos, non, mais l’absence de tout gouvernement, car tout gouvernement est inéluctablement fasciste. Absence de gouvernement parce qu’inutilité de gouvernement. Inutilité de gouvernement parce pleine réalisation de l’humanité en tant qu’organisme vivant, conscient et autonome. La pleine vie vivante, physique, psychique et spirituelle. Nous parlons bien évidemment de culture, et la culture est toujours une spiritualité de la terre. Nous parlons bien évidemment du verbe, qui est le souffle et le sang de la culture, mais nous y reviendrons en temps voulu, car pour l’heure nous sommes épuisé et désirons surtout rêvasser sous les étoiles », conclut Spoelberch avant d’aller s’allonger à l’écart du feu.
« Résumons, déclara Wolf. Route sud : Turquie, Syrie, Irak, Iran, Afghanistan, Pakistan. Route nord : Moldavie, Ukraine, Russie, Kazakhstan.
— Les infrastructures à haut risque sont partout, la lutte pour la survie est partout, tempéra Dimitri.
— Réel lacunaire et tangentiel du mensonge : voilà d’où nous venons, grogna Spoelberch en poursuivant tout seul sa conversation. Et voyez le bon côté des choses : nous sommes débarrassés des calamités telles que l’industrie du divertissement et de l’ingénierie sociale, l’industrie agro-alimentaire, l’industrie pharmaceutique, l’industrie de la finance, qui étaient respectivement des industries de l’ultra-contrôle et du suicide, de la faim, de la maladie et de la pauvreté. Et les complexes militaro-industriels ! Avez-vous déjà réfléchi une seconde à l’aberration que contient cette dénomination ? Ne vous êtes-vous jamais dit que dans une société industrielle, les hommes étaient forcément réduits à des pièces de machinerie ?
— Néanmoins, intervint Luna, je penche pour la route nord. Et vous ?
— We-are-the-robots, chanta Spoelberch en imitant une voix traitée au vocodeur. We’re-charging-our-battery…tut-tututu-tutut… We’re-functioning-automatic…tut-tututu-tutut… We-are-the-robots…
— Route nord, confirma Silver. Et prendre un itinéraire sud-est après la mer Caspienne, pour atteindre le Népal en passant au nord de l’Afghanistan.
— Népal ou Mongolie ? », demanda Dimitri.
— Et la géographie ? s’écria Spoelberch. Et l’hydrologie ? Et l’histoire ? La faune, la flore, les espèces endémiques, le climat, les traditions artisanales et les chansons folkloriques ? Les contes, les légendes, les mythologies, les cosmogonies sublimes ? Nous allons choisir sans discuter de tous ces sujets passionnants ? Alors qu’ils influent directement sur les conditions de notre survie ? Laissez-nous vous faire un sémillant exposé socio-historico-toponomastique ! La civilisation indienne a 5000 ans ! La civilisation chinoise, 4000 ! déclara-t-il en se levant brusquement. Car tout est lié, mes amis ! Les mouvements de la terre destinent ceux des âmes ! »
Une semaine plus tard, la question de la Mongolie ou du Népal n’était toujours pas tranchée, et chaque kilomètre nous rapprochait du moment de prendre une décision. Il avait été question d’une île dans le golfe du Bengale ou dans le golfe de Thaïlande, de Haïnan, de Taïwan, d’Okinawa. Chacune de ces hypothèses dessinait lentement l’itinéraire à venir.
Seuls Dimitri et Silver connaissaient l’Asie. Lui avait passé trois années sur une île proche de Hong Kong – et lorsqu’on l’interrogeait à ce sujet, il réfléchissait un moment avant de livrer une réponse qui tenait en quelques mots, mais où il était toujours question d’une relation fusionnelle avec la nature.
Silver, qui avait grandi au Laos, parlait des divinités tigres blancs, des cavernes perdues dans la jungle, des célébrations du feu et de l’eau, des reptiles qui étaient ses compagnons de jeu et de sommeil.
« Nous sommes la nature, dit Wolf. Nous n’en sommes pas séparés. La nature, c’est nous. C’est la vie dont nous faisons partie. »
Leur entente était évidente. En observant des colonnes de fumée monter dans le ciel du nord, je pensais souvent à la cause première de tout ce qui s’était passé : la peur irrationnelle qui nous pousse à tout détruire. Peur de la mort, peur de la vie. Trouver refuge dans des prisons qui rendent fou.
Le camion progressait vers l’Asie centrale.
Luna, Silver, Dimitri et Wolf se relayaient au volant, discutaient le fil du chemin. Spoelberch essayait de déterminer la langue des brefs messages qu’il captait à la radio. Je laissais mes pensées dériver.
Bien sûr, il devait se passer beaucoup de choses. Mais la suite des évènements m’échappa car quelque temps plus tard, Spoelberch et moi quittâmes cette équipée survivante.
Avant cela, nous serions traqués par un gang de mercenaires, dont certains étaient des déserteurs que l’armée avait recrutés dans un asile psychiatrique. Wolf organiserait notre esquive, mais nous resterions sous la menace permanente d’une embuscade. Le troisième matin, à l’aube, il prendrait les devants, irait voler un fusil à nos poursuivants, logerait une balle dans la tête du chef de meute et de chacun de ses lieutenants. Dans la même poignée de secondes, Silver en abattrait quatre autres. Les deux jours suivants, nous soignerions la blessure de l’un de ces mercenaires, un gamin de seize ans qui nous raconterait son périple. Sa famille serait originaire de l’Altaï et son père aurait été tué dans le massacre de Jañaözen. À quinze ans, il se serait engagé dans une milice privée, aurait échoué en prison avant d’être incorporé de force, avec des détenus de l’aile psychiatrique, dans un nouveau régiment du désespoir qui aurait rapidement déserté pour survivre de vols et de massacres. Deux ou trois jours plus tôt, un coup de coutelas lui aurait sectionné la moitié du mollet. Des types du gang auraient versé de l’alcool sur la plaie avant de lui agrafer les chairs. Un cinglé aurait suggéré de le faire cuire et de le manger. La gangrène et la fièvre le tueraient, bien qu’il se persuaderait que l’emplâtre de plantes antibactériennes et antiseptiques de Silver le sauverait. Et il serait reparti en claudiquant, avec une réserve de thym et de plantain pour renouveler son pansement.
Nous adopterions un tout jeune renard, au pelage roux et aux pattes noires, que Luna appellerait Inari.
Nous échangerions un litre d’eau contre vingt d’essence.
Nous trouverions des campements abandonnés, sans plus distinguer ceux qui auraient abrité des civils de ceux qui auraient été des postes tenus par des militaires – armes, gamelles, tranchées, brosses à dents, caisses de munitions vides, vêtements, photos, fétiches…
Dans des villages, des gens nous parleraient d’épidémies de choléra et de pénurie de médicaments – qui s’ajouterait à la pénurie de tout. Wolf nous expliquerait que le choléra faisait partie des toxi-infections dont il était difficile de déterminer l’origine quand elle était propagée par des armes biologiques, tout comme la maladie du charbon, diverses mycotoxines et quantité de virus. Silver nous parlerait de la « pluie jaune » que l’armée américaine a déversé sur les populations du Cambodge et du Laos entre 1975 et 1983 – « la toxine T2 était présente dans les rapports d’étude de la CIA depuis les années 60 », soulignerait Wolf, qui enchaînerait avec le Projet Coast sud-africain, une arme chimique secret-défense utilisée des années 70 aux années 90 contre la population noire, pour la tuer – un projet parallèle visait à stériliser les femmes. « Plusieurs enquêtes affirment que les États-Unis ont racheté les stocks de ce poison », confirmerait Silver, qui étayerait ses propos avec le Projet SHAD, Shipboard Hazard and Defense, du Département de la Défense des États-Unis, qui a développé quantité d’armes chimiques et biologiques, y compris une nouvelle version de la malaria, puis avec le programme Biopreparat russe lancé dès les années 70 – mais Luna changerait de sujet.
Un soir, Spoelberch de Lovenjoul nous raconterait l’histoire fascinante de la dynastie chinoise des Song, qui connut dix-huit empereurs entre l’an 960 et l’an 1276, dynastie qui vit l’invention de la boussole, du papier, de l’imprimerie et de la poudre à canon, qui développa de manière prodigieuse la mesure des distances, la cartographie, la navigation, l’astronomie, les mathématiques et le génie civil. Surtout, Spoelberch nous parlerait de Zhou Xi qui, avec l’académie de la Grotte du cerf blanc, avait cristallisé pour les siècles à venir la gemme de la pensée chinoise en établissant le canon des classiques confucéens.
« Ren, humanité ; yi, droiture ; li, correction ; zhi, sagesse ; xin, fidélité ; cheng, sincérité : en voilà les principes fondateurs, réciterait-il, qui se déploient dans une métaphysique associant la société humaine et la Voie du Ciel. »
Nous passerions deux hivers dans un village du Bangladesh, que la pauvreté mettrait paradoxalement à l’abri du chaos. Luna, dont les cheveux auraient depuis longtemps retrouvé leur noir d’obsidienne, y donnerait naissance à une fille qu’elle et Dimitri prénommeraient Miu, « magnifique pluie », à cause de la douceur de l’averse qui accompagnerait sa venue au monde.
Et puis, il y aurait le dernier discours de Spoelberch de Lovenjoul, qui serait un évènement notable.
Ce serait un soir de fin d’été, près d’un lac. Des dizaines de libellules rouges flotteraient autour de notre campement, se poseraient un moment sur l’extrémité du doigt que nous tendrions en l’air, repartiraient dans leurs interminables explorations, entre la surface étale du lac et les squelettes de broussailles qui se dresseraient derrière nous.
Spoelberch se lèverait et ferait un pas vers les braises sur lesquelles nous aurions cuit notre repas. Il sourirait à chacun de nous, lentement.
« Ah, très chers amis… Vous êtes déjà morts, peut-être même plusieurs fois. Et vous n’en éprouvez ni injustice, ni regret, car dans les flammes de l’enfer, vous avez découvert le substrat de votre être… »
Il frapperait alors dans ses mains.
« Nous ne sommes qu’un souffle, mes amis ! Notre vie est un souffle, tout comme la vie immense autour de nous est un gigantesque souffle… »
Il ouvrirait les bras pour inspirer l’air du crépuscule à pleins poumons et son visage exprimerait une soudaine béatitude.
« La question est : dans quoi inscrivez-vous tout cela ? Le souffle, le sang, l’énergie, le vertige, la terreur… La pleine vie vivante, l’alignement des équinoxes… Dans quoi inscrivez-vous tout cela ? La chaleur ne se propage pas dans le vide, et la lumière ne rayonne que dans les ténèbres. L’existence de la plus petite chose est un paradoxe époustouflant. Avez-vous déjà essayé de vous représenter ce que peut être le néant absolu ? Je ne parle pas du vide, je parle du néant si parfait qu’il n’existe même pas par opposition à ce qui est, car il inclut tout ce qui est, tout en n’étant pas – puisqu’il est le néant absolu et parfait. Il ne peut donc exister, pas même en imagination. Eh bien, mes amis, toutes les choses que nous tenons pour existantes ne diffèrent en rien du néant parfait. »
Wolf, Dimitri, Luna et Silver observeraient les braises, le ciel crépusculaire, les libellules dont la carapace se teinterait de reflets dorés. Ils écouteraient Spoelberch, et ne feraient que cela, calmes et sereins.
« Voici le trou noir total et le soleil total, mes amis : l’absolu se réalise pleinement là où il se nie absolument. Et c’est là son incomparable beauté. Vous êtes l’absolu, très chers amis, et nous n’êtes rien.
« Et n’oubliez jamais Natsume… Le bon, l’intelligent et pénétrant Natsume. »
Spoelberch mettrait sa main droite sur le cœur et hocherait gravement la tête :
« On peut être tout-puissant sans que le monde tourne comme on le veut.Maîtriser le monde, ou maîtriser son esprit ? »
Il braquerait son regard vers les derniers rougeoiements des braises.
« Et Mizoguchi… Tu n’as compris ta folie qu’en rencontrant le malheur… Maîtriser le monde… dominer, diriger, contrôler, ordonner, accaparer, posséder, déposséder, vaincre, humilier. Pour vaincre, il faut un ennemi. Les religions ont le diable, et leur siamoises, les idéologies, sont tout aussi néfastes : elles ont pour ennemi l’ensemble de l’humanité. Vouloir ordonner le monde ou prétendre connaître la parole de Dieu, c’est un symptôme de folie dure et l’assurance de la guerre permanente. Et c’est la funeste alliance de ces deux pestes noires qui a eu raison de l’Occident. Oh ! Il aura fallu une débauche de dégueulasseries pour l’occire, cet Occident : imperium américain, agonie capitaliste, pouvoir toxique, dérégulations généralisées, écroulement des États, guerre, chaos, autoritarisme, déshumanisation, nationalisme, fanatisme, esclavagisme, extrémisme religieux, meurtres de masse, profit exterminateur, nihilisme identitaire, destruction du réel, pulvérisation de l’individu, extinction de la biosphère, marchandisation de la vie, catastrophes climatiques, mensonges individuels et manipulations de masse : les œuvres du siècle. Et nous voici dans les ténèbres du cœur humain, au soleil de l’équinoxe. Sol Invictus. »
Spoelberch de Lovenjoul nous regarderait avec un sourire grave.
« Il n’y avait plus un seul souffle d’air en Occident, très chers amis. C’était bel et bien l’heure de l’autodestruction nucléaire. »
On entendrait un grondement dans sa poitrine. Alors il prendrait un bâton pour tisonner les braises, en enfoncerait l’extrémité au cœur d’une bûche calcinée qui se fendrait en deux, dispersant une cascade d’escarbilles étincelantes.
« Il n’y a ni début, ni fin, il n’y a ni chemin, ni vérité, nous dit le zen. Il n’y a rien de tout cela, mais il existe une voie : la voie du cœur. La culture est infiniment supérieure à n’importe quelle gouvernance imbécile. La culture, spiritualité de la terre, est le seul air respirable pour la société humaine. Et le verbe, c’est le sang de la culture. Oh… Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient… »
Même si son territoire semble de plus en plus envahi par la légèreté et la niaiserie du « cosy crime », il n’y a pas eu besoin de fouiller beaucoup pour dénicher du Noir de qualité en 2023. Ajoutons que ce fut même une grand année pour le polar français. De magnifiques réussites que vous retrouverez plus bas et de méchantes déceptions que vous irez trouver ailleurs.
Cette liste ne se veut pas un « Best of », juste une recension chronologique de mes coups de cœur, des bouquins qui m’ont fasciné par leur noirceur mais aussi leur éclat, leur originalité, loin des canons actuels de la réussite mercantile, très loin des formatages de plus en plus grossiers et visibles.
S’il fallait établir néanmoins un podium, je retiendrais Bois aux renards d’Antoine Chainas, Kalmann de Joachim B. Schmidt et Le baron Wenckheim est de retour de László Krasznahorkai, trois romans époustouflants, à la marge et d’une intelligence rare.
« J’avais usé de beaucoup de superlatifs pour Empire des chimères, je les renouvelle en vous enviant vraiment d’avoir encore à lire ce chef d’œuvre. Ne le ratez pas ; il n’y en aura peut-être pas d’autres de ce niveau cette année. »
« L’intrigue est béton, le roman vous saute à la gueule dès le prologue, du DOA quoi, vous savez déjà … mais le plus effrayant, c’est peut-être ce qui apparaît en filigrane, au détour des pages, ce que vous découvrirez entre les lignes. »
« La plume est superbe. « Harlem Shuffle » ne s’avèrera peut-être pas aussi évident que « Nickel Boys » pour les lecteurs de littérature blanche mais pour tous les amateurs de vieux polars en noir et blanc, des Série Noire de Duhamel, quel régal, quelle ivresse.«
« …très longtemps que je n’avais pas rencontré un si beau personnage de roman provoquant avec le même bonheur l’hilarité comme l’émotion et qui peut-être bien vous fera verser une petite larmichette à la fin. Le genre de bouquins que vous quittez avec tant de regrets. Du bonheur ! »
« Par la petite lorgnette de l’histoire tragique de la communauté de Commonwealth, ce sont toutes les pièces du puzzle américain qui apparaissent et se mettent en place. L’aube d’un pays peuplé de parias, d’exclus, de maudits, d’aventuriers et qui, dans la souffrance, dans les épreuves, dans la violence et sur les cendres d’une Europe bouffie de suffisance qui s’entretue, va devenir le pays le plus puissant du monde. »
« Virtuose et méchamment foutraque, à hurler de rire et horriblement triste, « Le baron Wenckheim est de retour » est un roman génial et je vous souhaite l’immense bonheur qui fut le mien à le lire. »
« Sébastien Raizer reste droit dans ses bottes, se moque du consensuel, se concentre sur sa diatribe, montre une autre vision du monde et offre une histoire éprouvante et très prenante, un cauchemar halluciné et hallucinant. »
« Au bon vieux temps de Dieu » n’offre pas un moment de lecture confortable, les océans de larmes vous envahissent très vite, vous submergent rapidement, vous noient dans des abîmes sans fin mais c’est un roman utile, nécessaire, magnifique, qui, pour moi, fera date. »
« La furie va vous emporter très loin, sans retour possible jusqu’au dernier mot, jusqu’à l’ultime note de cette complainte divine et horrible. Si vous cherchez un grand roman d’aventures, vous ne trouverez jamais mieux ni même approchant. »
« Aucune célébration de la beauté sauvage de la campagne, mettez ces abrutis au soleil du littoral californien, ils agiront de la même manière dégueulasse. L’amoralité et l’immoralité triomphent. Affreux mais également sales, méchants et surtout à hurler de rire, si vous osez… une pépite ! »
On en a terminé avec 2023, on vous retrouve avec le plus grand plaisir en 2024. Et puis on ne manquera pas de boire une pinte à la santé de Shane MacGowan et on laissera le dernier mot à Explosions in the sky, le grand bonheur de l’année.
Des lectures envoûtantes cette année ? Je crois que la réponse est non. Il faut dire que j’ai plutôt joué au campagnol distrait qu’au rat de bibliothèque et fait de fréquentes incursions sur le terrain du 9e art (la BD), matière très exceptionnellement exploitée sur notre blog. Mais puisque l’heure est aux aveux, j’admets, j’avoue avoir eu quelques plaisirs avec ces titres, listés sans hiérarchie.
Un 2e shot percutant de l’auteur après un horror western réussi. De la violence, de la vase, des créatures maléfiques pour un avatar du SouthernGothic ultra-tendu.
Mon Frenchie du classement et pas un perdreau de l’année. Sauvage, cruel, émouvant avec des personnages féminins qui ne s’oublient pas. C’est un western, au fait. Vous lisez le best of de Paotrsaout.
L’aventure avec un grand Waaa. Ceci n’est pas une fiction littéraire. Mais bon, là on s’en fout, on est tellement emporté et abasourdi par ce récit habité par les tempêtes et les destins fous de quelques humains. Superbe.
Un texte d’inspiration pulp, d’une écriture très efficace. Le plaisir aussi de voir une collection dirigée en son temps par Bertrand Tavernier continuer à galoper malgré la disparition de son vaquero. C’est encore un western, au fait. Vous lisez le best of de Paotrsaout.
Je continue à penser que ce roman, qui s’appuie sur deux récits entrecroisés, n’est pas parfaitement équilibré. Mais la plongée dans l’expédition américaine de l’Espagnol De Soto au XVIe, c’est un délire digne du Aguirre d’Herzog : bouffonesque, tragique et sanglant.
Un CPE du quartier Planoise à Besançon et sa voisine d’immeuble très pragmatique se retrouvent du jour au lendemain « propriétaires » d’un gros stock de shit. Que faire de toute cette came ? Féroce et jouissivement immoral.
Irlande, fin des années 1990, en pleine crise la vache folle. Huit bouchers itinérants perpétuent une tradition d’abattage ancestral. Mais leur avenir est menacé. Una, fille de l’un d’eux, est prête à tout pour exercer cette activité réservée à des initiés masculins… Un premier roman, une petite perle de justesse et d’étrangeté qui fait l’Irlande comme le trèfle et les ratiches de Shane Mc Gowan.
Littérairement parlant, 2023 m’aura réservé son lot de surprises. Moi qui aime bien l’inclassable, j’ai particulièrement apprécié Ce qui vit la nuit de Grace Krilanovich. Je me suis également pris d’affection pour Jerry Stahl avec son NEIN, NEIN, NEIN ! La dépression, les tourments de l’âme et la Shoah en autocar (ce titre est parfait !) et la réédition de Permanent midnight. Et puis cette claque bien brutale que je me suis prise avec Black flies de Shannon Burke. Je pourrais tout aussi bien m’étaler à nouveau sur la beauté de Trop loin de Dieu de Kim Zupan. Quelques grands livres donc et d’autres très bons. On oubliera l’oubliable.
Mettez Louis-Ferdinand Céline, Williams S. Burroughs, Charles Baudelaire, GG Allin et Charles Burns dans une pièce, filez leur un bon stock de buvards de LSD et psilocybes, demandez leur d’imaginer une histoire de vampires dans les décors de Twin Peaks (le Nord-Ouest Pacifique), et le résultat devrait se rapprocher de ce qu’a réalisé Grace Krilanovich avec Ce qui vit la nuit. Un roman fou, sale et obsédant. On a là un souffle de liberté salvateur qui explose les codes et délie l’imagination. Incontournable !
Amateurs d’humour non filtré (ce qui tend à manquer par les temps qui courent), ou simples curieux d’approcher l’Histoire sous un angle (clairement) différent, ce Nein, Nein, Nein ! La dépression, les tourments de l’âme et la Shoah en autocar ne devrait pas vous laisser insensible. Une parenthèse (toujours ces parenthèses!) bienvenue de franche rigolade, de traits d’esprits douteux et un bain d’Histoire – au regard du monde tel qu’il est aujourd’hui – nécessaire pour rafraîchir un peu les mémoires. Aussi jouissif qu’impertinent ! Une lecture de premier Shoah.
Dans son genre, Permanent Midnight est un chef-d’œuvre. Un classique voué à faire éternellement référence dans une certaine littérature de la drogue mais dont la portée va bien au-delà. Une lecture aussi tragique que comique qui reste gravée en mémoire.
Black Flies est un roman d’une noirceur abyssale au style implacable. Une intense plongée dans les bas-fonds de la vie. Une lecture terrassante dont on ressort méchamment sonné. N’ayons pas peur des mots, nous avons là une fulgurance littéraire. Un coup de maître !
Trop loin de Dieu est un brillant mais douloureux roman noir sur les petites gens d’une Amérique profonde en proie à ses démons. Kim Zupan déploie toute une galerie de personnages usés, enchaînés à leur quotidien et qui semblent oubliés de tous, sur lesquels il porte néanmoins un regard plein d’humanité, dans un livre d’une grande beauté et saisissant de justesse.
Al Alvarez nous offre une plongée réaliste et immersive dans l’univers du poker au coeur même de Las Vegas. Le plus gros jeu est un livre fascinant et passionnant. Ecrit d’une main de maître, il a tous les atouts pour satisfaire bien plus que les amateurs de poker.
Ecrit simplement et avec sincérité, Cabdriver est un instantané, aussi crépusculaire que lumineux, des bas-fonds de la vie. Avec Dege Legg pour chauffeur, on plonge en taxi dans les vicissitudes de la vie et on parcourt les fêlures, les travers et les plaies du tout un chacun. Une courte lecture qui en dit long sur l’humanité.
Christian Casoni signe un polar assurément bien ficelé au héros attachant. C’est excellemment bien écrit, riche en matière et répliques ciselées qui surinent. Foncièrement drôle sans oublier d’être noir. Les amateurs seront ravis, les autres aussi.
Client mystère est un premier roman qui a tous les atouts pour faire parler de lui, comprenez par là un sujet totalement dans l’air du temps et une écriture qui s’imprime avec force dans le cerveau du lecteur. Un livre autant taillé pour le pur plaisir de la lecture que pour éveiller les consciences.
Plan américain est un roman d’initiation perspicace et intimement new-yorkais dont on ne peut qu’apprécier la lecture.
Si, musicalement, l’année 2023 fut une fois de plus riche en découvertes, nombreux furent les grand(e)s artistes qui nous ont quittés. Parmi eux, je peux citer Sinéad O’Connor, Sixto Rodriguez, ou encore l’irremplaçable Shane MacGowan. Un autre géant qui s’en est allé, c’est l’incroyable Ryuichi Sakamoto. Pour la peine, je ne peux que vous inviter à l’écouter, ainsi qu’à visionner cette sublime vidéo live du titre Merry Christmas Mr. Lawrence, filmée peu de temps avant sa disparition, alors même qu’il se savait déjà condamné. C’est purement et simplement sublime.
Philip Gray a étudié l’histoire à l’université de Cambridge puis travaillé comme journaliste à Madrid, Rome, Lisbonne. Comme si nous étions des fantômes est son premier roman, inspiré de l’expérience de son grand-père, combattant britannique de la Première Guerre Mondiale.
Trois mois après la fin de la Première Guerre mondiale, une jeune Anglaise, Amy Vaneck, arrive à Amiens afin d’en apprendre davantage sur l’homme qu’elle aime, Edward Haslam, porté disparu dans les tranchées. Les champs de bataille de la Somme sont désormais silencieux. Ne restent sur place que quelques hommes qui se livrent à la tâche difficile de rassembler les dépouilles et d’essayer de les identifier. Parmi eux, le capitaine Mackenzie, qui se propose d’aider Amy. Mais lorsqu’on retrouve treize cadavres dissimulés dans un tunnel au fond d’une tranchée, celle où Edward a été vu pour la dernière fois, tout change. D’autant plus qu’il apparaît bien vite que leur mort n’a rien à voir avec les combats, ni avec l’armée allemande.
Que s’est-il réellement passé à Two Storm Wood, cette position du front de la Somme prise et reprise dans les dernières semaines de la Grande Guerre ? Au printemps 1919, la région dévastée est lugubre à souhait, elle pue littéralement la mort. Philip Gray ne manque pas d’inspiration pour évoquer ce décor, brouillardeux, propice à faire renaître l’illusion d’un fracas et d’une boucherie sans précédent. La boue, les ruines, des corbeaux, des coups de pioche et la rumeur d’hommes – militaires volontaires ou travailleurs forcés – qui besognent et déblaient ce qu’ils peuvent dans une tâche bien trop vaste pour eux, engagés dans une course contre la montre, avant que la pourriture, l’oubli, l’urgence d’explorer d’autres sections du front n’effacent la possibilité de donner une sépulture digne de ce nom à des soldats fauchés par la mitraille plusieurs mois auparavant.
Dans ce contexte, Amy Vaneck, jeune femme de bonne famille, se doit d’éclaircir la disparition de son amant. Ses sentiments, sa conscience l’y obligent. C’est aussi par sa faute qu’Edward Haslam s’est engagé, leur mariage semblait impossible à ses parents qui tenaient en faible estime le jeune homme orphelin et sans situation honorable. Mais au front, Edward s’est retrouvé sous la houlette d’un officier charismatique, aux méthodes atypiques mais efficaces dans leur finalité : faire saigner l’ennemi. Pour Edward comme pour son supérieur, les choses ne seraient pas bien terminées : une disparition, une blessure grave. A proximité immédiate, un horrible crime collectif a été commis. Les cadavres viennent d’être exhumés.
L’enquête d’Amy paraît au départ impossible. Femme, elle est perçue comme tout à fait déplacée, à cet endroit, à cette époque. Les civils français même ne reviennent que lentement. Presque plus rien ne tient debout. Et ceux qui sont là ne vivotent que dans la vente de vivres et de plaisirs aux soldats ou aux coolies chinois. Par chance, l’officier McKenzie va la prendre sous son aile et le mystérieux prévôt Westbrook, ancien inspecteur dans la police, l’accompagner dans sa quête. Des anciens compagnons d’armes d’Edward sont encore sur le terrain. Amy pourrait apprendre d’autres détails sur sa disparition. Par l’usage de flashbacks et de rebondissements contemporains, Philip Gray avance vers le point zéro de son thriller, affichant une parfaite maîtrise du suspens jusqu’aux toutes dernières pages de son roman. Son parcours est richement documenté sur les blessures de guerre, les troubles psychologiques et post-traumatiques des soldats, les questions raciales et sociales de l’époque mais menace à quelques occasions de s’égarer dans le boyau d’une intrigue secondaire ou de s’ensevelir dans une casemate.
Une reconstitution d’époque d’une grande authenticité et un thriller historique de belle facture qui aurait mérité de légères retailles.
Dege Legg, plus connu par chez nous sous Brother Dege, est notamment musicien. Son titre, Too old to die young, s’est un jour retrouvé dans la bande-son du film Django Unchained de Quentin Tarantino et fut nommé aux Grammy Awards pour cela. Pour autant, il demeure un artiste de l’ombre, terré dans son bayou. Mais il n’est pas que musicien. Grace aux Editions du Sonneur, nous pouvons enfin découvrir en France une autre de ses facettes, celle d’écrivain. Avant d’en arriver là où il en est aujourd’hui, Dege Legg a eu bien des métiers, donc celui de chauffeur de taxi. De cette expérience, il en a tiré un livre assez fort intitulé Cabdriver.
Est-ce que le projet d’écrire un livre sur ton expérience en tant que chauffeur de taxi était quelque chose que tu avais en tête dès le début de ton boulot ?
En fait, j’avais juste besoin d’un putain de travail. J’étais fauché, triste et un peu perdu, mais après quelques jours passés à observer les personnages dans et autour du boulot de chauffeur de taxi – à voir les gens faire des choses bizarres et drôles – j’ai définitivement été inspiré pour documenter cette expérience. J’essaie de tout transformer en art quand la vie craint. Les citrons en limonade. C’est la seule façon de tolérer la quantité massive de conneries auxquelles l’humain moyen est confronté.
Ecrivais-tu tous les jours tel un journal ou t’es tu mis à écrire ce livre après coup, en te basant sur tes souvenirs ?
Je prenais des notes de ce qui se passait dans le taxi, puis je transcrivais et étoffais les notes le lendemain de mon service, avant d’aller travailler le jour suivant. C’était donc un processus constant d’écriture quotidienne. Au moment où j’ai quitté mon emploi, j’avais un fichier Word de 800 pages. Et puis je l’ai finalement révisé, révisé et révisé jusqu’à obtenir une taille raisonnable.
Si tu as écris ce livre au moment où tu étais chauffeur de taxi, pourquoi a-t-il mis autant de temps à être publié ?
Après avoir quitté mon emploi, j’avais besoin d’une longue pause. Je ne voulais plus penser aux gens et aux expériences. C’était comme si j’avais besoin de me désintoxiquer. Mais ensuite, je suis revenu au texte et j’ai commencé à le réviser encore et encore. Et puis j’en avais à nouveau marre. Et puis je reprenais là où je m’étais arrêté. C’est pourquoi cela a pris si longtemps.
Certaines parties de Cabdriver, dans lesquelles tu livres certaines de tes pensées, sont écrites comme des poèmes. Pour ma part, ces textes m’ont rappelé Charles Bukowski. Est-ce l’une de tes influences ? Avais-tu des influences spécifiques pour ce livre ?
J’adore Bukowski et il a définitivement été une influence, tout comme Kerouac, Henry Miller et même Gabriel Garcia Marquez. Les chapitres en prose du livre semblaient mieux fonctionner pour les sections méditatives où je réfléchis à l’expérience au lieu de simplement raconter une autre histoire.
Les textes qui composent ce livre sont souvent courts et bruts. On peut imaginer que, si tu l’avais voulu, tu aurais pu mettre un peu plus de détails. Mais tu ne l’as pas fait. Qu’est-ce qui a motivé ce choix d’être aussi factuel ?
Car je prenais des notes dans les marges de mon journal de bord (où j’écrivais l’adresse et les destinations), le manque d’espace m’a obligé à écrire des phrases et des notes plus courtes. Lorsque je transcrivais les notes, j’aimais l’apparence des phrases courtes et du verbiage sur la page. Cela a influencé la sensation « d’écriture rapide » de la prose du livre et son formatage, car je n’avais pas beaucoup de temps pour prendre des notes tout en faisant le travail, donc le rythme rapide du travail a influencé la vitesse à laquelle le texte s’écoule.
Il y avait cet écrivain français appelé Joseph Ponthus, qui n’a publié qu’un seul livre en 2019, intitulé A la ligne, avant de décéder en 2021 à l’age de 42 ans. Un très beau livre où il écrit sur son expérience de travailleur à la chaine en usine. Mais compte tenu du rythme, de la fatigue et du peu de temps qu’il avait pour écrire, tous ses textes sont écrits de la façon dont il devait travailler. Des textes courts, sans ponctuation, épurés et puissants. Est-ce que tu te retrouves dans cette démarche ?
Oh, complètement. Comme mentionné ci-dessus, le rythme accéléré du travail a influencé la nature de l’écriture. Parfois, les répartiteurs me criaient « Dépêchez-vous ! » Ce genre de stress ne laisse pas beaucoup de temps pour de longs passages fleuris. De plus, les quarts de travail de 12 heures et l’intensité des expériences étaient vraiment fatiguants, donc en quelque sorte ça élimine toutes les conneries de l’écriture de quelqu’un. Pas le temps pour faire joli.
Peut-être ai-je tort, mais j’imagine que tu n’as pas mis tout ce que tu aurais pu mettre dans ce livre, en tant que souvenirs j’entends. Est-ce qu’il y a des choses que tu as hésité à mettre mais n’as finalement pas mis ? Si oui, pourquoi ?
En bref, oui. Il y avait beaucoup de redondance : différentes personnes ivres faisaient toujours la même chose. Ou différents toxicomanes ou personnes dysfonctionnelles, faisant des choses similaires. Cela devient ennuyeux. Quand les mêmes choses se produisent si fréquemment, cela m’ennuie d’écrire à leur sujet. De plus, il y avait des histoires que je n’arrivais pas à comprendre, alors je les ai laissées de côté. Des trucs qui n’avaient aucune résolution ni signification. Il y en a déjà une partie dans le livre, ainsi que certaines expériences que je n’ai pas pu rendre saisissantes. Il y a eu aussi quelques incidents classés X, mais ils n’étaient en réalité pas très intéressants.
Quand j’ai lu ton livre, j’ai eu l’impression de voir une photo de l’humanité, à un endroit et à un instant donné, qui nous donne un bon aperçu sans filtre de la réalité et de la société dans laquelle on vit. Je suppose que depuis, tu es repassé dans certaines des rues que tu as parcourues en taxi. Est-ce que ce que tu vois aujourd’hui est différent ? Constates-tu une quelconque évolution ?
Cela n’a fait qu’empirer, je pense. Il y a une horrible et triste beauté aux ghettos américains. Je ne sais pas comment y remédier. Ce n’est pas mon travail. Mon travail consistait à le parcourir, à écrire sur les choses que je pouvais comprendre et à continuer d’avancer.
On comprend que tu-as beaucoup été amené à parler avec tes clients. Quelle est la pire ou la plus belle chose que tu aies entendu à ce moment là ?
Oh, c’est difficile. De toutes les personnes, je pense que ce sont les femmes qui disent les choses les plus lourdes. Entendre une femme au cœur brisé dire à propos de son mari : « Il ne veut plus de moi. » Elle pleurait hystériquement.
Tu dis clairement que, pour un chauffeur de taxi, conduire de jour ou de nuit sont des choses très différentes. Que c’est même presque deux mondes différents. Comment expliques-tu cela ?
Les monstres sortent la nuit. Le jour est réservé aux personnes responsables. La nuit, c’est quand ils se transforment tous en vampires, toxicomanes et alcooliques. C’est sauvage. C’est la façon la plus simple que je puisse le dire.
Ton livre m’a beaucoup rappelé Night on Earth, le film de Jim Jarmusch. As-tu déjà vu ce film ?
Je l’ai vu il y a longtemps, mais je ne m’en souviens pas beaucoup. Mais j’aime ses films. Down By Law et Stranger Than Paradise.
Tu as composé une bande-son pour ce livre. Peux-tu m’en dire plus à ce propos ? Comment as-tu procédé ?
Oui, c’est maintenant un album de 36 chansons intitulé Only the Dust. Lorsque j’ai enregistré le livre audio, j’en ai eu marre d’entendre simplement le son de ma propre voix. C’était tout simplement trop sec et plat. Étant musicien et habitué à entendre plusieurs pistes audio sur les compositions de chansons, j’ai commencé à mettre des morceaux de musique d’ambiance originale en arrière-plan pour transmettre davantage de sens et de ton. Et ça a marché. Ça a élevé chaque chapitre du sol jusque dans les airs. Je suis un grand fan de musique d’ambiance, mais ma musique d’ambiance est moins « élévatrice » et méditative, et plus sombre et pensive, ce qui, je pense, fonctionne bien avec le livre.
Est-ce qu’il y a une chanson en particulier qui te rappelle cette période de ta vie en tant que chauffeur de taxi ?
Stone Dead Forever by Motorhead ou In The Wee Small Hours Of The Morning by Frank Sinatra.
Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui voudrait devenir chauffeur de taxi ?
Même conseil que les chauffeurs de taxi chevronnés m’ont donné : « Faites confiance à votre instinct ».
As-tu recroisé le manchot (un client récurrent et haut en couleur)?
Non. Cependant, j’ai entendu des gens dire qu’il était devenu sobre et qu’il menait désormais une belle vie.
Est-ce qu’aujourd’hui tu vis de ta musique ou est-ce que tu continues d’enchainer les boulots ?
Heureusement, je suis maintenant musicien, écrivain et artiste à plein temps.
As-tu d’autres expériences sur lesquelles tu as ainsi écrit et qui, peut-être, pourraient un jour faire l’objet d’un livre ?
Oui, je travaille déjà sur mon prochain livre, qui s’appellera Roadlog. C’est une collection de toutes mes histoires de tournée au cours de mes 20 années passées dans différents groupes. Ça devrait être bon. Écrit dans le même style et format que Cabdriver. J’ai beaucoup de bonnes histoires sur toutes les choses folles que font les musiciens, semblables aux gens du taxi à bien des égards.
As-tu des projets musicaux à venir ?
Nouvel album à venir en mars 2024.
As-tu lu un ou des livres dernièrement que tu recommanderais ?
J’aime les livres de non-fiction sur la survie.
Endurance : L’incroyable voyage de Shackleton d’Alfred Lansing
Skeletons on the Zahara de Dean King
Aussi loin que mes pas me portent de Josef M. Bauer
Depuis que ta chanson Too old to die young a figuré dans la bande son de Django Unchained de Tarantino, à chaque fois que l’on te présente, on te lie à ce film et à Tarantino. As-tu encore des nouvelles de lui ?
Tarantino est le meilleur. Il a des couilles, de l’intellect et une vision. On ne peut pas en demander beaucoup plus.
Brother Jo.
Entretien réalisé en novembre 2023 par mail.
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Is the project of writing a book on your experience as a cabdriver something that you had in mind since the beginning of your job?
Actually, I just needed a damn job. I was broke, sad, and kind of lost, but after a few days of observing the characters in and around the cab job – seeing people do weird and funny stuff – I definitely became inspired to document the experience. I try to turn everything into art when life sucks. Lemons to lemonade. It’s the only way to tolerate the massive amount of bullshit that the average human is confronted with.
Did you really write it every day as a diary or did you start later on based on your memories?
I took notes of things were happening in the cab and then I would transcribe and flesh out the notes the day after my shift, before I went to work the following day. So it was a constant process of writing daily. By the time I quit the job, I had a 800-page Word file. And then I eventually revised and revised and revised it down to a manageable size.
If you wrote that book at the time when you were a cabdriver (2003-2008), why did it take so many years to be published?
After I quit the job, I needed a long break. I didn’t want to think about the people and the experiences anymore. It was like I needed to detox. But then, I came back to the text and began the process of revising it over and over. And then I would get sick of it again. And then I would pick up where I left off. That’s why it took so long.
Some parts of Cabdriver, in which you open up about some of your thoughts, are written as poems. Those texts reminded me of Charles Bukowski. Is he one of your influences? Did you have any specific influences for that book?
I love Bukowski and he was definitely an influence as well as Kerouac, Henry Miller, and even Gabriel Garcia Marquez. The prose chapters in the book seemed to work better for the meditative sections where I’m reflecting on the experience instead of just telling another story.
Your texts in that book are often short and raw. We can imagine that, if you wanted to, you could have put some more details. But you didn’t do it. What has motivated that choice to be that factual?
Because I took notes in the margins of my log book (where I’d write address and destinations), the space limitations made me write shorter sentences and notes. When I would transcribe the notes, I liked the way the shorter phrases and verbiage looked on the page. That influenced the “speed writing” prose feel of the book and formatting, because I didn’t have a lot of time to take notes while actually doing the job, so the quick pace of the work influenced the speed at which the text flows.
There was this French writer named Joseph Ponthus who published only one book in 2019 called A la ligne before passing in 2021 at the age of 42. A beautiful book on his experience as a worker on production lines. But because of the pace, the tiredness and the little time he had to write, all of his texts are written the way he had to work. They are short, raw, with no punctuation but very powerful and true. Do you recognize yourself in that approach?
Oh, completely. As mentioned above, the accelerated pace of the job influenced the nature of the writing. Sometimes I was getting yelled at by the dispatchers to “Hurry up!” That kind of stress doesn’t give one a lot of time for long, flowery passages. Also, the 12-hour shifts and the intensity of the experiences were really tiring, so that kind of squeezes all the bullshit out of one’s writing. There’s less energy for putting lipstick on a pig.
Maybe I am wrong, but I imagine that you didn’t put everything you could have put in that book, in terms of memories I mean. Are there things that you have hesitated to put in that book but finally didn’t? If yes, why?
In short, yes. There was a lot of redundancy: different drunk people doing the same thing over and over. Or different drug addicts or dysfunctional people, doing similar things. That gets boring. When the same things happen with such great frequency, I become bored writing about them. Also, there were stories that I couldn’t make sense of, so I left them out. Stuff that didn’t have any resolution or meaning. There’s some of that already in the book, but some experiences I couldn’t make jump off the page. There were also a couple X-rated incidents, but they were actually not that interesting.
When I read your book, I had that feeling of seeing a picture of humanity taken at a given place and time, which gives us a good insight without a filter of the reality and the society in which we live. I suppose that since you have come back in some of the streets where you have wandered in with your cab. Do you see any difference today? Do you observe any evolution, good or bad?
It’s only gotten worse, I think. There’s a horribly, sad beauty to American ghettos. I don’t know how to fix it. That’s not my job. My job was to drive through it, write about the stuff I could make sense of, and keep moving.
We understand that you are often required to speak with your clients. What is the worst or the most beautiful thing you’ve heard at that time?
Oh, that’s hard. Out of all the people, I think women say the heaviest things. Hearing a heartbroken woman say about her husband, “He doesn’t want me anymore.” She was crying, hysterically.
You clearly say that for a cabdriver, driving during the day or the night are very different things. That it is almost two different worlds. How do you explain that?
The freaks come out at night. Daytime is for the responsible people. Nighttime is when they all turn into vampires and drug addicts and alcoholics. It’s wild. That’s the simplest way I can put it.
Your book reminded me a lot of Night on Earth, that Jim Jarmusch movie. Have you seen it?
I saw it a long time ago, but I don’t remember much about it. I like his movies, though. Down By Law and Stranger Than Paradise.
You have composed a soundtrack for that book. Can you tell me more about it? How did you proceed?
Yes, it’s now a 36-song album called Only the Dust. When I recorded the audiobook, I became bored with just hearing the sound of my own voice. It was just too dry and flat. Being a musician, and used to hearing multiple tracks of audio on song compositions, I started putting bits and pieces of original, ambient music in the background to further convey meaning and tone. And it worked. It lifted each chapter off of the ground into the air. I’m a big fan of ambient music, but my ambient music came out sounding less “uplifting” and meditative, and more dark and pensive, which I think works well with the book.
Is there a song in particular which reminds you of your time as a cabdriver?
Stone Dead Forever by Motorhead or In The Wee Small Hours Of The Morning by Frank Sinatra.
What advice would you give to someone who would like to become a cabdriver?
Same advice the veteran cabdrivers gave me, “Trust your gut.”
Have you met again the one-armed client?
I have not. However, I have heard reports through people that he got sober and is living a good life now.
Today do you live of your music or do you still have to do all kinds of jobs?
Thankfully, I am a full-time musician, writer, and artist now.
Do you have other experiences on which you have written and might maybe one day become a book?
Yes, I am already working on my next book, which is going to be called Roadlog. It’s a collection of all my tour stories over the course of 20-years of being in different bands. Should be good. Written in the same style and formatting as Cablog. I’ve got a lot of good stories about all the crazy things musicians do, similar to the cab people in a lot of ways.
Do you have new music projects to come?
New album coming in March 2024.
Have you read one or some books recently that you would recommend?
I like nonfiction books about survival.
Endurance: Shackleton’s Incredible Voyage by Alfred Lansing
Skeletons on the Zahara by Dean King
As Far as My Feet Will Carry Me by Josef M. Bauer
Since your song Too old to die young ended up in the soundtrack of Django Unchained, every time you are introduced somewhere you are bound to that movie and to Quentin Tarantino. Do you still have news from the man?
Tarantino is the best. He’s got balls, intellect, and vision. Can’t ask for much more.
On avait raté Mathilde ne dit rien et Héroïne, les deux premiers volets des chroniques de la place carrée de Tristan Saule et on tente de réparer nos impairs avec le troisième tome Jour encore, nuit à nouveau sorti début 2023 en attendant Et puis, on aura vu la mer à paraître en février.
“Cloîtré dans son appartement, Loïc scrute la place carrée par la lunette de sa carabine .22 Long Rifle.
Quand la France s’est déconfinée, en mai 2020, Loïc a eu peur – du virus, du vaccin, des autres. Un an plus tard, il n’est toujours pas sorti. Épiant la vie du quartier, il rumine sa détresse et maudit ses anciens camarades de théâtre. Heureusement, l’écriture de sa pièce, Les aventures de Clic et Cloque, l’aide à canaliser ses angoisses. Jusqu’à quand ?”
D’emblée, la parenté avec Travis Bickle de Taxi Driver semble évidente et l’histoire ne nous démentira pas vraiment . Loïc, sous nos yeux, bascule dans la peur, la phobie, la folie. Petit à petit, par la focale du viseur de sa carabine, il observe, épie son environnement. Si l’aspect polar psychologique est réel et plutôt bien entretenu malgré une certaine prévisibilité du scénario, c’est surtout l’observation du quartier en temps de “guerre”, avec le recul de quelques années qui s’avère passionnante, qui peut même troubler quand on s’appesantit sur le terrorisme sanitaire qu’on nous a fait subir… pour notre bien.
Tristan Saule offre un regard sans pathos excessif ni misérabilisme complaisant. On imagine bien vers qui va sa sympathie mais dans son propos, il semble vouloir être juste un témoin. Polar socio-politique, espèce en voie de disparition, “Jour encore, nuit à nouveau” sent l’authentique, le vécu, les rencontres et offre de beaux portraits de gens qui passent la vie dans des quartiers dont on ne parle que quand ça brûle.
Élevé par une mère hippie célibataire et légèrement toquée, Ricky a trouvé depuis l’enfance des figures paternelles de substitution dans les superstars du catch. Devenu lutteur à son tour, il partage son temps entre la ligue amateur et un travail de concierge dans un lycée.
Un soir de match, il se brise le cou et devient la risée du milieu suite à la diffusion virale d’une vidéo antipatriotique. Cloué au lit, sans le sou, il apprend que sa petite amie de longue date a avorté sans lui en parler. Fatigué de se gaver de malbouffe et de séries télé, il entreprend alors avec sa mère un road trip à la recherche de son père biologique, un Natif américain disparu peu après sa naissance.
C’est chez Le Gospel, la encore toute jeune maison d’édition que j’avais déjà évoquée cette année avec la sortie de l’immanquable Ce qui vit la nuit de Grace Krilanovich, que vient de sortir Rentre chez toi, Ricky !, le tout premier roman de l’américain d’origine coréenne Gene Kwak. Une nouvelle publication qui confirme que l’on a là une maison d’édition originale et définitivement à suivre.
La loose. On aime la loose, non ? Je veux dire, dans nos histoires, nos films et j’en passe. Ces éternels perdant(e)s, auxquels on s’attache ou pas, qui nous font rire ou pleurer. Si comme moi vous avez une affection particulière pour la loose, Rentre chez toi, Ricky ! devrait être l’un de ces romans qui ne vous laissera pas indifférent, que ce soit un véritable coup de cœur ou pas, vous devriez y trouver votre compte.
Ah, Ricky. Notre personnage principal. Quelle tête à claques. Ce que l’on appellerait peut être un éternel ado. Un adulescent ? Tout du moins un jeune adulte qui a du mal à se mettre du plomb dans la tête alors même qu’il a du plomb dans l’aile. Toujours immature et parfois exaspérant. Attachant pour les uns et certainement insupportable pour les autres. Mais sous la plume de Gene Kwak, qui a une tendresse évidente pour lui et ses différents personnages, j’ai personnellement partagé cette tendresse.
En parlant des autres personnages, il y a notamment la mère de Ricky, très libre et éveillée, particulièrement proche de son fils. Cette relation, Gene Kwak la construit très bien. On l’éprouve et on l’apprécie. Tout particulièrement quand les deux s’engagent dans un road trip en quête du père de Ricky, enfin, du probable père de Ricky… S’en suit une belle série de moments et de rencontres qui illustrent bien cette relation singulière.
Enfin, il y a Frankie, sa copine dont il va se séparer, bien maladroitement, mais pour laquelle il gardera des sentiments à toute épreuve, ou presque. C’est un peu niais comme relation. Et lui est un peu bête. Mais c’est touchant, disons les choses comme elles sont.
J’ai aussi beaucoup apprécié le jeune conseil tribal de l’école dans laquelle il travaille. Des natifs américains dont il se sent assez proche mais dont il n’est peut être pas si proche. Bon, je ne vais pas tous les citer non plus. Vous m’avez compris. Une belle galerie de personnages.
Ce récit initiatique et ce road trip à travers l’Amérique ont une saveur un peu particulière pour moi et plus spécifiquement ma génération, les trentenaires. Nombreuses sont les références « pop » très contemporaines, entre autres par le biais du catch, mais pas seulement. Ayant grandi avec toutes ces références, cela m’a donné l’impression de traverser l’Amérique que je connais et non pas celle fantasmée. C’est presque exotique tellement je n’ai pas l’habitude. On peut dire que Gene Kwak a plutôt bien cerné son époque. Plus encore pas les thématiques qu’il explore avec, par exemple, la quête d’identité, le racisme ou une certaine masculinité toxique. C’est assez bien pensé de sa part.
Vous l’aurez compris, ce premier roman de Gene Kwak est tout à fait appréciable. Il m’a un peu rappelé, toutes proportions gardées, le John Irving du Monde selon Garp. Il a aussi ses défauts. Peut être un peu expéditif par moments. Certaines choses auraient pu être plus développées. Et la fin est trop abrupte à mon goût. Mais cette lecture n’en est pas pour autant gâchée, de loin pas, vous pouvez me prendre au mot.
Rentre chez toi, Ricky ! est l’un de ces premiers romans que l’on est bien content d’avoir vu arriver jusqu’à nous car il annonce un auteur déjà affirmé mais encore capable de nous surprendre. Un plaisir de découvrir ce Gene Kwak. Une lecture franchement drôle et parfaitement agréable, donc recommandée.
“Lila Mae Watson est une « intuitionniste » : au sein du département d’inspection des ascenseurs pour lequel elle travaille, elle est capable de deviner le moindre défaut d’un appareil rien qu’en mettant le pied dans une cabine. Et elle ne se trompe jamais. Première femme à exercer ce métier, noire de surcroît, elle a beaucoup d’ennemis, dont les empiristes, pour qui seules comptent la technique et la mécanique.
Aussi, lorsque l’ascenseur d’un gratte-ciel placé sous sa surveillance s’écrase, en pleine campagne électorale, Lila Mae ne croit ni à l’erreur humaine ni à l’accident. En décidant d’entrer dans la clandestinité pour mener son enquête, elle pénètre dans un monde de complots et de rivalités occultes et cherche à percer le secret d’un génial inventeur dont le dernier projet pourrait révolutionner la société tout entière…”
Avant Underground Railroad et Nickel Boys qui nous ont enthousiasmés ces dernières années et récompensés tous deux par le Pulitzer, Colson Whitehead avait déjà écrit… C’est assurément une bonne nouvelle pour tous les lecteurs qui ont été stupéfaits par la prose d’un auteur doué ; exceptionnel dans sa faculté à créer des mondes et à les raconter. Il y a chez Whitehead une musique, un rythme qui entraîne au bout de la nuit, peu d’auteurs sont capables d’une telle fluidité sur la longueur d’un roman comme sur l’ensemble de son œuvre. C’est une évidence quand on s’intéresse à ses écrits antérieurs que ce soit Le Colosse de New York : Une ville en treize parties magnifique déclaration d’amour à la ville des villes ou L’intuitionniste, son premier roman daté de 1999 et sorti chez Gallimard en 2003. Passé chez Albin Michel dans la fabuleuse collection Terres d’Amérique de Francis Geffard après des débuts chez Gallimard, le premier roman de l’auteur new yorkais bénéficie d’une nouvelle sortie vingt ans après, avec une traduction entièrement révisée par l’éditeur himself. Une bien belle idée de cadeau à l’approche des fêtes pour les aficionados qui découvriront ici les thèmes fondateurs de l’œuvre de Whitehead et notamment la question raciale, présente dans chacun de ses romans, de manière évidente ou en filigrane. “Dans ce pays, où le sang décide des destins”.
Pour autant, ce n’est pas le roman idéal pour débuter avec l’auteur new yorkais, commencez donc par les deux imparables Pulitzer déjà cités, certainement plus accessibles au premier abord. Il serait donc vain de vouloir accrocher les nouveaux lecteurs avec une histoire de poulies, de contrepoids, de voyage vertical, de théories empiriques et intuitionnistes, de complots, très loin d’une réalité développée par exemple dans Harlem Shuffle dont on attend la suite prometteuse, déjà sortie aux USA.
Par contre, si vous appréciez déjà l’auteur, cette histoire, souvent mordante, qui sonne parfois comme un polar dans un monde urbain fictif ressemblant beaucoup à NY, et où les inspecteurs des ascenseurs ont un statut aussi reconnu que les astronautes ou les pilotes de ligne chez nous, vous comblera une fois de plus, bien au-delà de toutes vos espérances. Quelle plume, quel écrivain !
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