Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 28 of 161)

LA SENTENCE de Louise Erdrich / Terres d’Amérique / Albin Michel

The Sentence

Traduction : Sarah Gurcel

La sentence est tombée il y a quelques jours : Le Prix Femina 2023 a été décerné à Louise Erdrich pour ce roman, qui fait suite à un Prix Pulitzer 2022 pour Celui qui veille, (et de multiples autres prix auparavant sur son parcours). Il semblerait que l’autrice américaine magnétise les récompenses et déjoue aussi toutes les tentatives d’attribuer trop vite une étiquette de genre à ses romans.

« Quand j’étais en prison, j’ai reçu un dictionnaire. Accompagné d’un petit mot : Voici le livre que j’emporterais sur une île déserte. Des livres, mon ancienne professeure m’en ferait parvenir d’autres, mais elle savait que celui-là s’avérerait d’un recours inépuisable. C’est le terme « sentence » que j’y ai cherché en premier. J’avais reçu la mienne, une impossible condamnation à soixante ans d’emprisonnement, de la bouche d’un juge qui croyait en l’au-delà. »

Après avoir bénéficié d’une libération conditionnelle, Tookie, une quadragénaire d’origine amérindienne, est embauchée par une petite librairie de Minneapolis. Lectrice passionnée, elle s’épanouit dans ce travail. Jusqu’à ce que l’esprit de Flora, une fidèle cliente récemment décédée, ne vienne hanter les rayonnages, mettant Tookie face à ses propres démons, dans une ville bientôt à feu et à sang après la mort de George Floyd, alors qu’une pandémie a mis le monde à l’arrêt…

La sentence entremêle habilement une histoire de fantômes, un roman de rédemption, une tragi-comédie amérindienne et une chronique de Minneapolis au travers des mois de pandémie et de colères sociales nées du meurtre raciste par un policier de Georges Floyd. Le personnage central de Tookie incarne à lui seul un côté « pas-de-bol » ou « victime d’elle-même » qui donne à son parcours une dimension dramatique toutefois arrondie aux angles par une cocasserie inattendue. Peut-on toutefois l’accabler ? Tookie vient d’un milieu familial et social difficile, ce qui n’est pas rarement répandu chez les Amérindiens. Elle fait face à l’adversité avec ses qualités et ses défauts, avec son expérience de femme amérindienne également. Louise Erdrich revendique ses racines objiwé et son intérêt pour l’histoire et la culture des premières nations. En 2020, dans La Sentence, il n’est donc pas étonnant de rencontrer des personnages contemporains et urbains imprégnés par une vision du monde, des modes de pensées, des habitudes propres à leurs peuples. Certaines références pourraient même échapper à une lectrice ou un lecteur totalement ignorant. Bien évidemment, le propos de Louise Erdrich est plus vaste et elle inscrit dans le camaïeu de cultures de la nation américaine les tribulations de Tookie et de ses comparses. Un camaïeu fragile comme le montre les événements de 2020. L’Amérique, entre crimes historiques et agressions contemporaines, n’en a pas fini avec ses préjugés raciaux mortifères.

Le récit rebondit régulièrement et Tookie déguste, confrontée à un fantôme dans sa librairie, aux ombres du doute (quelle est sa place face à Hetta sa belle-fille, désormais mère ? peut-elle vraiment compter sur Pollux son mari ?). Ce n’est pas le moindre des talents de Louise Erdich que de savoir nous coller à la portière dans les virages émotionnels. Louise Erdrich n’est pas qu’autrice. Dans son roman, elle joue son propre rôle, celui de la directrice de l’authentique librairie où travaille la fictionnelle Tookie. Ce n’est pas un truc. Car le tour de force du roman est de déclamer si puissamment et si authentiquement le pouvoir des livres, de nous guérir, de nous relier, de nous élever. Puissante médecine.

Dans la postface de son roman, Louise Erdrich écrit : « Dans La sentence, les livres sont une question de vie et de mort. Les lecteurs et les lectrices traversent des territoires insondables pour maintenir le lien avec l’écrit. »

Et devant cette magie palpable, si bien comprise, nous nous taisons.

Paotrsaout

LE DISPARU DU WENTSHIRE de Matt Wesolowski / EquinoX / Les Arènes

Changeling

Traduction: Antoine Chainas

En début d’année, nous vous avions parlé de Les six orphelins de Mont Scaclaw qui inaugurait délicieusement Six versions cette série de six romans de l’auteur anglais Matt Wesolowski autour de faux podcasts recherchant la vérité sur des affaires non résolues en s’appuyant sur le témoignage de six personnes ayant vécu le drame. Avec une écriture hyper réaliste accompagnée de frôlements fantastiques, le roman, vraiment original dans sa forme, s’avérait addictif. On y retourne aujourd’hui avec le troisième tome paru Le disparu du Wentshire.

“Un enfant disparu, une famille dans le déni. Six témoins, six versions, où est la vérité ?

Noël 1988. En pleine forêt du Wentshire, Sorrel Marsden arrête sa voiture pour découvrir l’origine d’un bruit inquiétant. Lorsqu’il rejoint l’habitacle, Alfie, son fils de sept ans, a disparu. L’enfant n’a jamais été retrouvé. Il a été officiellement déclaré mort en 1995.

2018. L’énigmatique journaliste Scott King, auteur du célèbre podcast Six Versions, va tenter d’élucider le mystère qui entoure le drame. Il interroge les témoins, parmi lesquels Sorrel et son ex-compagne. Son enquête le mène au coeur de la forêt du Wentshire, lieu propice à d’étranges visions et hanté de créatures légendaires…

Comment Alfie a-t-il pu disparaître ?”

Pas de problème, à nouveau, le faux cold case fonctionne bien. L’auteur sait vraiment s’y prendre, fait rebondir l’intrigue avec brio à la manière des séries « true crime » dont nous abreuve Netflix. Si le thème paraît être une énième histoire de disparition d’enfant dans une forêt vue comme maléfique, la réalité est tout autre et on plonge dans le relation de couple avec le thème très à la mode du pervers narcissique. Bon, seul bémol, les habitués du genre auront trouvé prématurément le cliffhanger que l’auteur réservait pour la fin. Néanmoins, cela ne nuit en rien au plaisir réel de lecture. 

Un bon opus où on retrouve les ressorts connus précédemment mais qui fonctionnent toujours. Dès le départ, le lecteur est ferré, cela peut-il tenir six tomes? A voir.

Clete

CASCADE de Craig Davidson / Terres d’Amérique / Albin Michel

Cascade

Traduction: Héloïse Esquié

Le romancier canadien Craig Davidson doit sa relative popularité chez nous à l’adaptation de deux de ses nouvelles extraites de son premier opus “De rouille et d’os” dans un film éponyme interprété par Matthias Schoenaerts et Bouli Lanners notamment et réalisé par Jacques Audiard en 2012. Il a signé aussi sous le nom de Nick Cutter plusieurs romans d’horreur comme Troupe 52 et Little Heaven. Sous son nom, on lui doit trois romans parus chez Albin Michel Juste être un homme, Les Bonnes Âmes de Sarah Court et l’excellent Cataract City. Si Cascade s’avère être un recueil de nouvelles, dans les thèmes, il est néanmoins très proche du reste de son œuvre romanesque et se situe autour de cette Cataract City au bord des chutes du Niagara comme beaucoup de ses écrits.

“Non loin de Niagara Falls, une jeune femme s’enfonce dans une forêt enneigée, son bébé dans les bras, après un terrible accident de voiture ; un basketteur prodige hanté par son passé sort de prison ; un ancien pompier se lance à la poursuite d’un dangereux pyromane ; deux jumeaux détenus dans un établissement pénitentiaire pour mineurs se confrontent à leur tragique différence…”

Sept nouvelles et sept claques dans la tronche. Craig Davidson ne fait jamais dans la dentelle, c’est toujours organique, ça pue parfois la testostérone, la mauvaise sueur et le plus souvent c’est sans filtre. Quand il y a violence ou plutôt souffrance, ce qui serait sûrement le maître mot pour Cascade, Davidson ne cache rien. Que ce soient la maladie, physique comme mentale, l’accident, l’anomalie génétique, la dépendance, rien n’est évité, tout est montré.

Ce n’est ni trash ni gore, juste violent comme la réalité qui y est décrite, celle que, souvent, on préfère ne pas voir ou qu’on ignore. Du coup, ce petit tour dans la vraie vie de certains, ça vous pète à la tête. Davidson montre le réel, rend le malheur tangible, dévoile la souffrance et transmet la douleur. Devant nous des personnages vivent leur enfer personnel, mais c’est leur lutte quotidienne ou du moment que veut surtout montrer Davidson. Ces histoires terribles racontant le combat de gens tout à fait ordinaires montrent son empathie pour les anonymes et si le verbe est souvent sombre y compris dans l’humour, il est aussi porteur d’une belle humanité, un peu comme Willy Vlautin mais de manière nettement plus viscérale.

Loin d’une énième histoire des oubliés du rêve américain, Cascade est un bel hommage, parfois difficile, aux gens qui ne lâchent pas dans le malheur, qui luttent dans le caniveau, qui se débattent dans le marigot… les héros de Craig Davidson.

Clete

CABDRIVER de Dege Legg / Editions du Sonneur

Cablog, Diary of a Cabdriver

Traduction: Dennis Crowch

« Chaque boulot est sa propre aventure. Conduire un taxi la nuit à Lafayette en Louisiane n’a pas fait exception.

Il y a eu des hauts exaltants, des bas dévastateurs, des moments de terreur, d’hilarité, d’invraisemblable absurdité, et des nuits sans fin de banale routine, ponctuées d’épisodes touchants, capables de vous faire sereinement retrouver foi en l’humanité. Ce fut une sacrée virée. […]

C’était mon job, et voici mon livre. Bon voyage. »

Le nom de Dege Legg ne vous évoque peut-être pas grand-chose, mais pourtant, il a comme qui dirait roulé sa bosse. Il écrit, il voyage et surtout, ce pour quoi on le connaît le plus, il est un musicien averti qui, sous le blase Brother Dege (notamment mais pas que), a déjà enregistré une belle collection d’albums. Cela ne vous dit toujours rien ? Mais si, souvenez vous le film Django Unchained de Tarantino, avec le titre le plus marquant de la bande-son, j’ai nommé Too old to die young. C’était lui. Cela lui a d’ailleurs valu une nomination aux Grammy Awards mais ne l’a pas empêché de rester terré en Louisiane. Dege Legg est donc un artiste, et pour survivre dans son Sud profond des Etats-Unis, il aura eu toute une pelletée de jobs. Faut ce qu’il faut pour casser sa croûte. Parmi ces boulots, il exerça celui de chauffeur de taxi de 2003 à 2008. De cette expérience, il en a tiré un livre. Edité en 2020 outre-Atlantique, Cabdriver est désormais publié en France, aux Editions du Sonneur.

Quand je pense taxi, je pense indubitablement vie nocturne et ce sont deux films qui me reviennent à l’esprit. Il y a bien évidemment le culte Taxi Driver de Martin Scorsese, mais aussi Night on Earth de Jim Jarmusch. Alors si les taxis roulent aussi de jour, Dege Legg fut bien chauffeur de nuit. Une toute autre ambiance que celle des rues la nuit. L’humanité y prend parfois un tout autre visage…

Tel un journal de bord fragmenté, ce sont de courts épisodes de vie que nous donne à lire Dege Legg. Écrits à l’os, ces textes ne font que quelques lignes, et jusqu’à deux ou trois pages maximum. Il va droit à l’essentiel. Parfois, aussi, il couche sur papier quelques pensées, façon poèmes à la Charles Bukowski. Point de superflu. C’est brut, pur et assez fascinant. D’une course à une autre, une rue après l’autre, d’une rencontre à une autre, on voyage dans les entrailles de l’humanité. Ces petites chroniques, ces souvenirs mis bout à bout, se font le miroir d’une Amérique souvent sur la brèche. On rit beaucoup. Mais on pleure aussi. Un impressionnant panel de personnalités défilent au gré de ses interactions avec ses clients. C’est sombre, violent, beau, touchant, dur, et j’en passe. En toile de fond, souvent, une certaine misère. Des gens pauvres, abandonnés (les ravages de Katrina ne sont pas loin), perdus, infectes, allumés, flippants, abîmés, on voit vraiment de tout ou presque. Et ces moments, aussi courts soient-ils, disent tous quelque chose du monde dans lequel on vit.

Ecrit simplement et avec sincérité, Cabdriver est un instantané, aussi crépusculaire que lumineux, des bas-fonds de la vie. Avec Dege Legg pour chauffeur, on plonge en taxi dans les vicissitudes de la vie et on parcourt les fêlures, les travers et les plaies du tout un chacun. Une courte lecture qui en dit long sur l’humanité. 

Brother Jo.

L’UNE OU L’AUTRE de Oyinkan Braithwaite / La Croisée

The Baby Is Mine

Traduction: Christine Barbaste

Les Français ont découvert Oyinkan Braithwaite avec Ma sœur, serial killeuse couronné de nombreux prix internationaux et dont les droits pour une adaptation cinématographique ont été optionnés. Nyctalopes était passé à côté mais tente de réparer cet oubli avec cette novella.

Du Nigéria, soyons francs, nous ne connaissons pas grand chose, si ce n’est les décors de  Lagos lady et de Feu pour feu de Leye Adenle chez Métailié dans le passé. Mais la fourmilière inquiétante qu’est Lagos, ville la plus peuplée d’Afrique, est bien vide en cette période de pandémie et surtout de confinement et c’est donc à un huis-clos bien maîtrisé et animé par une verve réjouissante que nous convie l’auteur avec cette version nigeriane du jugement de Salomon.

“À qui est l’enfant ? À Lagos, durant la pandémie de 2020, un jeune homme se trouve confiné avec un bébé et deux femmes qui clament chacune être la mère du petit. En l’absence du père, l’homme va tenter seul d’éclaircir la situation. Mais les deux femmes tiennent bon, et des détails étranges viennent semer le trouble…”

Bambi, notre “héros” a été viré par sa copine à cause de conversations instagram compromettantes sur son téléphone et totalement déplacées de la part d’un homme censé être amoureux de Mide qui l’héberge. Dans l’urgence pour trouver un abri, il décide de s’installer dans la maison de son oncle décédé récemment du Covid, vraisemblablement désertée par sa veuve. Première surprise, sa tante est présente mais pas seule, accompagnée d’un nourrisson dont il ignorait l’existence et deuxième surprise elle héberge une jeune femme qui était la maîtresse officielle de son oncle, une personne dont les charmes, après reflexion, ne lui sont pas vraiment inconnus et qui revendique elle aussi la maternité du bébé… Bambi va vite se retrouver dans de sales draps au milieu de la guerre que se livrent les deux femmes. Il s’interroge, cherche à comprendre, se retrouve bien malgré lui médiateur du conflit entre les deux femmes…

C’est vif, entraînant, dépaysant et souvent drôle. Malgré une fin inattendue, c’est néanmoins loin d’être inoubliable parce que trop bref mais cela donne envie de s’intéresser aux autres écrits passés et à venir de l’auteure nigériane.

Clete.

LE CYGNE ET LA CHAUVE-SOURIS de Keigo Higashino / Actes Noirs / Actes Sud

Traduction Sophie Refle

Après Les sept divinités du bonheur en 2022, retour dans l’univers noir de Keigo Higashino, grand du polar japonais.

“La vie de Kazuma bascule lorsqu’il apprend que son père, Kuraki, vient d’avouer un double homicide, le premier en 1984 – prescrit – et celui d’un avocat qui fait la une des journaux.

Bien que l’enquête policière soit close et que le procès approche, la fille de la dernière victime, Mirei, et le fils de l’accusé ont l’intime conviction que Kuraki a menti. S’il est le véritable meurtrier, pourquoi n’arrivent-ils pas à corroborer ses aveux ?”

Cette quête entamée solitaire réunira rapidement les deux adultes, l’un issu de la famille de la victime et l’autre de l’assassin et permettra une double expression du drame vécu, de la douleur ressentie par les deux parties. Les codes d’honneur, la mentalité, le ressenti, la pensée… sont très différents de nos standards occidentaux. On est en Orient et c’est très dépaysant voire même déstabilisant. 

Une fois de plus, mais toujours dans une partition renouvelée, c’est dans le passé des personnages que l’auteur installe le cœur d’une intrigue tortueuse à souhait, un peu lente au début mais qui prend vite de l’ampleur, tout en finesse, en douceur autour de trois familles qui souffrent de la perte ou de la honte. Rapidement s’installe un suspense savamment entretenu racontant  le passé tourmenté de gens qui étaient connus comme sans histoires… On ne connaît jamais vraiment les gens, même les plus proches.

Alors bien sûr ce n’est pas très rockn’roll cette affaire. Higashino prend son temps, file patiemment sa toile mais le résultat est béton, du polar, du vrai, du bon. 

Clete.

REPENTIE de Margot Douaihy / Harper Collins, Noir.

Scorched Grace

Traduction : Sophie Aslanides et Peggy Rolland

Sœur Holiday, aussi chrétienne qu’agnostique marche sur les dalles du cloître sans en effleurer les angles ni en égratigner les règles. Non, d’ailleurs : elle s’en fout des dalles, de que dalle, de l’ordre comme du désordre. Plus Carpe diem que Jour du seigneur, et confrontée soudain à un incendie criminel au cœur de son sacerdoce entre les murs de l’Ecole Saint-Sébastien, elle écrase derechef son mégot et se lance corps et âme, voire corps et amen, sur les traces du ou des coupables pyromanes. Tabagique, accro à toutes les bribes d’un passé qui nous sont diffusées au fil des escarbilles, elle mute en détective improvisée et auxiliaire de police dubitative. La paix de son sanctuaire est à ce prix, mais son passé rock’n’roll de nonne queer’n’punk n’est pas sans luttes internes ni sacrifices personnels. Fidèle, c’est le mot, à ce refuge où la foi en la rédemption l’a acceptée lorsque sa jeunesse bringuebalante fermait toutes les autres portes, elle délaisse les serpillières et les cours de chant dont elle a la charge pour rechausser les Docs et emprunter un chaotique chemin de croix, aussi binaire que dévoyé. Des basses besognes qu’elle considère comme un privilège (« Ressentir la douleur ? La preuve qu’on progresse ») aux pénitences infligées, elle relativise toutes les conneries des clochers dominants et finit par statuer que survivre aux flammes est un peu son destin de dure à cuire, dure en cuir, voire dure en queer. Et en toute logique, avec ce personnage central qui fume comme un pompier, Repentie commence par le feu et finit par le feu, sans cesse attisé par les gerbes d’étincelles noires d’une écriture inédite qui à la fois se moque de tout et respecte tout. L’équilibre est parfait, porté haut par un humour pointu, déchargé à chaque page par les canons surchauffés d’une arme littéraire à répétition, aussi intelligente qu’intelligible, entre révérences, références et irrévérences.
Diluant ainsi la rigueur paroissiale grise dans la moiteur colorée de la Nouvelle-Orléans, Margot Douaihy (poétesse et figure de la communauté LGBT yankee, enseignante à l’université Franklin Pierce du New Hampshire et rédactrice en chef du Northern New England Review) réussit un premier roman pétillant et joliment rythmé. C’est totalement foutraque et charpenté d’un humour décapant, mais incroyable d’assurance et de modération entre le respect des croyances et le désir de sauter à pieds joints dans le marigot. À noter que la VO américaine du livre (titrée Scorched Grace, grâce brûlée) est publiée par Gillian Flynn, l’autrice de Gone Girl devenue éditrice pour le coup.

JLM

LES DERNIERS MAILLONS de Boris Quercia / Asphalte

Traduction: Gilles Marie

Fan de la première heure de Boris Quercia et de sa trilogie noire centrée sur un flic à Santiago du Chili récompensée par le Grand prix prix de la littérature policière en 2016 pour son second opus Tant de chiens et qu’il avait clos avec le magnifique La légende de Santiago en 2018.

Son passage à la SF avec Les rêves qui nous restent avait pu alimenter quelques appréhensions très vite tues car, sous couvert de dystopie dans un univers proche de Blade runner, l’aspect polar était toujours présent et l’auteur abordait l’IA d’une manière assez remarquable, finement touchante. C’est donc de manière confiante que l’on pouvait aborder Les derniers maillons deuxième épisode SF de Boris Quercia.

Victor est l’un des maillons de la Société du peuple libre. Sa mission : convoyer la dernière copie du NEURON, réseau alternatif qui représente le dernier espoir de liberté dans un monde totalitaire. Quand il tombe entre les griffes de la police centrale et ses robots carcéraux, tout semble perdu.

Mais, contre toute attente, le NEURON commence à se répliquer de lui-même… Ce retournement de situation met à mal les plans de Nivia, policière infiltrée à l’origine de l’arrestation de Victor, mais aussi ceux de Raul, charismatique leader de la Société du peuple libre, dont les objectifs sont plus troubles qu’il n’y paraît. Quel sera le destin de Victor, tiraillé entre deux camps prêts à le broyer ?

Soyons francs, je n’ai pas compris grand chose à cette histoire. Tout d’abord, bien sûr, j’en suis le premier responsable parce que Boris Quercia a continué son propos sur l’IA mais en abandonnant le polar pour plonger dans un cyberpunk pur et dur. Le pauvre amateur de polar et de noir a vite sombré.

L’auteur nous a toujours habitués à des décors minimalistes mais amplement suffisants mais cette histoire beaucoup plus complexe et franchement ésotérique par moments manque, à mon avis, de béquilles pour le néophyte.

D’autre part Boris Quercia, jusqu’à maintenant, se cantonnait à un héros et à des personnages secondaires souvent très périphériques aussi les nombreuses voix qui peuplent ce roman me semblent pas assez dépeintes et leur psychologie paraît souvent très flottante dans le brouillard d’une société totalitaire où finalement on ne perçoit peu les différences entre oppresseurs et oppressés et où ne naît finalement que très peu d’empathie.

Bien sûr, Boris Quercia, encore une fois est l’auteur de belles fulgurances et cette parabole de l’oppression montre aussi le combat de ceux qui permettent d’entretenir l’espoir mais au final, il m’a gravement perdu. Une déception à la hauteur de l’affection et du respect que j’ai pour l’auteur.

Clete.

PERMANENT MIDNIGHT de Jerry Stahl / Rivages

Traduction: Emmanuelle et Philippe Aronson

Ex-scénariste à succès et ex-junkie, voici Jerry Stahl cloué à un lit d’hôpital alors qu’il vient d’être opéré des testicules pour cause de résidus toxiques laissés par une consommation exubérante de drogues. Circonstances idéales pour se pencher au-dessus du gouffre de ses années d’addiction et purger ses péchés.

Découvert cette année avec le brillant NEIN, NEIN, NEIN ! La dépression, les tourments de l’âme et la Shoah en autocar publié chez Rivages, je n’avais depuis qu’une seule envie, en lire plus de Jerry Stahl. Avec la parution de Permanent Midnight en poche, publié en 1995 aux Etats-Unis, puis en 2010 en France par les regrettés 13e Note et alors sous le titre Mémoires des ténèbres, c’est l’occasion parfaite pour me plonger plus encore dans son œuvre. 

Si vous ne vous êtes jamais drogué, il est peu probable que Jerry Stahl ne vous donne envie de vous y mettre. Si vous vous êtes déjà drogué dans des proportions similaires, vous n’aurez probablement pas envie de vous y remettre après cette lecture, si tant est que vous ayez réussi à décrocher. Et si vous cherchez un livre à mettre entre toutes les mains et à ne surtout pas mettre entre toutes les mains, Permanent Midnight est certainement celui qu’il vous faut. Accrochez bien votre ceinture car Jerry Stahl nous embarque pour un voyage qui secoue violemment, celui de sa propre descente aux enfers, qu’il nous raconte sans filtre et avec un sens de l’humour parfaitement corrosif. Certains doivent probablement penser qu’il faut être un peu masochiste pour avoir envie de lire les confessions d’un polytoxicomane qui écrit avec une aiguille plantée dans le bras. Ce que je peux comprendre. Mais s’en priver, c’est risquer de passer à côté d’un (très très) bon livre, qu’importe le sujet et même si cela doit remuer des choses difficiles. 

Quelqu’un à qui j’ai recommandé Permanent Midnight avant même de l’avoir terminé m’a dit que c’est un peu du Bukowski avec la dope à la place de l’alcool. Il y a définitivement de cela. A ça s’ajoute l’esprit gonzo sauce Hunter S. Thompson. On peut aussi faire un rapprochement avec le William S. Burroughs de Junky. Une certitude c’est que Jerry Stahl est clairement à la hauteur de ces quelques noms cités. 

Le Jerry Stahl de Permanent Midnight est un scénariste reconnu pour son talent. Il est demandé et est capable de gagner des sommes non négligeables d’argent, jusqu’à 5000 dollars par jour. Il est également marié, finit par avoir une petite fille et vit dans une belle grande maison. Mais il y a l’envers du décor. Une double vie menée par notre auteur. Une vie de junkie tourmenté d’une profonde solitude. Son argent et celui d’autres personnes, il le claque pour s’enfiler des quantités monstrueuses de drogues. Une consommation qui régit et empoisonne sa vie. Cette vie d’addict il nous la raconte dans toute sa brutalité, son absurdité et sa laideur, en ne nous épargnant aucun détail. C’est très cru et parfois très glauque. Il est difficile d’oublier des scènes telles que Jerry se rendant sur un deal d’héroïne dans un endroit sordide avec son bébé dans les bras, ou encore se piquant devant la même enfant, en espérant que celle-ci ne s’en souvienne jamais. Tout ça toujours sur le ton de l’humour bien noir, nous menant vers de grands moments de rire quand bien même nous sommes portés par un profond désespoir. Il se met à nu, sans jamais chercher à paraître à son avantage et en semblant toujours honnête.

Les années défilent, les quantités de dope aussi mais sans mener pour autant à une fin du livre moraliste et pleine d’espoir, comme cela peut souvent être le cas. En fait, il n’y a pas de véritable dénouement. Si Jerry Stahl s’en est sorti depuis, les dernières pages laissent entendre que rien n’est gagné et que, malgré les multiples tentatives de décrocher, c’est le travail d’une vie qui lui reste à accomplir.. Et puis, quelles dernières pages ! Avec un Jerry Stahl à l’agonie, complètement paumé en pleines émeutes à Los Angeles, qui écrit : « JE SUIS UNE VILLE EN RUINE, je m’entends déclarer à un moment donné. JE BRÛLE MAIS NE PEUX PAS ME CONSUMER… ».

Dans son genre, Permanent Midnight est un chef-d’œuvre. Un classique voué à faire éternellement référence dans une certaine littérature de la drogue mais dont la portée va bien au-delà. Une lecture aussi tragique que comique qui reste gravée en mémoire. Il serait peut être sensé de dire aux âmes sensibles de s’abstenir, pour autant, je vous le dis sans détour, c’est un livre à lire absolument.

Brother Jo.

LA CONTRÉE OBSCURE de David VANN / Gallmeister

The Darkening Land

Traduction : Laura Derajinski

Il ne vous sera pas fait l’injure ici de poser une petite présentation de David Vann, auteur qui a fait une entrée fracassante dans le monde du livre en publiant son premier roman Sukkwan Island, traduit en 2010 chez Gallmeister. Le suicide de son père marque un pivot dans la vie de l’auteur. Il affleure également dans l’œuvre de celui-ci. David Vann, dans une postface à son présent roman, raconte que son grand-père a cessé de lui parler après le décès de son père, enfermant dans un cercueil de silence ce qui a trait aux origines cherokee de sa lignée. Car c’est avéré, David Vann a des ancêtres parmi le peuple Aniyvwiyaʔi ou Anigiduwagi, tel qu’il se nomme lui-même. Installés dans une zone au sud des Appalaches à l’arrivée des premiers Européens sur le continent américain, les Cherokees seront spoliés et déportés dans la première moitié du XIXe siècle sur décision du président Andrew Jackson. L’épisode tristement célèbre de la Piste des Larmes les verra rejetés sur la rive ouest du Mississippi, en Territoire indien (futur Etat de l’Oklahoma). Des milliers d’entre eux mourront sur le chemin, de privations et d’épuisement. Mais revenons au XVIe siècle.

Le 3 juin 1539, le conquistador espagnol Hernando de Soto enfonce son épée dans le sol de La Florida et se proclame gouverneur officiel, adoubé par le roi Charles Quint. Au terme d’un périlleux voyage, après avoir bravé la fougue de la mer et la rage de ses ennemis, le voilà enfin face à son destin. À lui les richesses, à lui la gloire, il bâtira là une nouvelle cité qui portera son nom. Aveuglé par l’ambition, obsédé par l’or, de Soto déferle sur les terres avec ses conquistadors. Mais ces nouvelles contrées se révèlent hostiles, peuplées de Cherokees qui se battent farouchement. Face à l’avidité des espagnols, leur résistance se nourrit des mystères de la création et de mythes. Comme celui de l’Enfant Sauvage qui renaît chaque jour, et avec lui, la soif salvatrice de sang.

S’inspirant librement de l’expédition de de Soto (la première incursion longue et profonde d’Européens sur le territoire des actuels Etats-Unis), David Vann nous livre un récit qui évoquera facilement aux amateurs de cinéma des instantanés d’Aguirre ou la colère de Dieu. Il règne en effet chez les conquistadores de La Contrée obscure une mégalomanie, un orgueil, une obtusité propices hélas à vêler des actes de folie sanguinaire. Prisonniers de leur clichés dominateurs (les peuples qu’ils rencontrent seraient à peine humains), dévorés par la cupidité, les Artaban hallucinent des richesses aurifères fabuleuses, là quelque part, toujours un peu plus loin, au cœur d’un pays moite, spongieux, troué de marais et hérissé de bois. Sans l’aide inespérée d’un Espagnol recueilli par un peuple local, l’expédition tournerait vite court. Imaginez plusieurs centaines d’hommes en armures, des chevaux, des chiens de guerre, dressés pour dévorer les génitaux ou les tripes de leurs victimes vives, des porteurs raflés sur place, du bétail sur pied pour s’alimenter qui s’ébranlent pour un périple dont personne ne se doute qu’il durera dans la réalité quatre ans. Des entreprises identiques ont fait tomber peu auparavant l’empire inca et l’empire aztèque, certes avec l’aide d’alliés locaux. Cette fois, c’est une toute autre histoire. La contrée, désespérément plate pendant de nombreux jours, ne compte pas de voies de communication stables, les bayous prospèrent, les peuples voisins se côtoient, se reconnaissent à portée de voix, en paix ou en guerre, ceux plus loin habitent le registre des brumes ou du mythe…

Il n’y a jamais eu de mission civilisatrice, ce n’est que le vernis mensonger du conquérant. La contrée obscure ouvre un chemin d’horreurs et de cruautés, vu à hauteur d’homme, parfois d’une stupéfiante trivialité. Les Espagnols sont des goinfres, des violeurs, des bouchers, querelleurs, larmoyants, terrorisés aussi devant l’inconnu et l’adversité. Ce ne sont que des humains. Malgré la puissance de leur armement, souvent entravée dans un paysage hostile, eux aussi succombent sous les coups d’ennemis, avertis de leur arrivée, qui cherchent à survivre au choc d’une rencontre effroyable. Seul Ortiz, le guide qui a compris en partie le monde où il a été recueilli essaie de sauver un tant soit peu la morale. Mais ses efforts pour faire comprendre l’incompréhensible (pour des Espagnols) resteront vains et lui-même capitulera devant la sauvagerie de ses compagnons. En parallèle à ce récit historique, David Vann découpe les épisodes d’une mythologie appartenant aux Cherokees, comparable au Paradis perdu. Ils avaient tout et leur goût du sang et de la transgression les a fait tout perdre. La perte sera donc la destinée des générations successives. Une leçon pour les dieux et les hommes.

Un roman sur le mode de la bipédie, historique et mythologique. Parfaitement ingambe ? La question se pose. En tout cas, un texte puissant sur la part obscure de la colonisation des Amériques.

Paotrsaout

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