Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

LES MEILLEURS D’ENTRE NOUS de Infernus Iohannes / Seuil.

Dans un monde noyé sous une pluie éternelle, deux policiers errent parmi les ruines d’une civilisation dissoute, incapables de distinguer les vivants des morts, le réel du délire. Dépouillés, perdus, parfois déjà cadavres sans le savoir, ils s’acharnent pourtant à « enquêter » : retrouver des voleuses fantasmées, reconstituer un crime qui semble les impliquer eux-mêmes, sauver ce qu’il reste d’un ordre disparu.

Ce volume déploie une mosaïque de destins post-apocalyptiques : clowns promis au peloton, prêtres analphabètes brandissant Frankenstein comme texte sacré, vieilles chamanes qui invoquent des esprits interdits, révolutionnaires fanatiques rééduquant les valets des riches, enfants à naître qui complotent dans l’ombre du ventre maternel, exorcistes épuisés errant dans les sous-bois.

L’événement littéraire de la rentrée 2026, c’est certainement Antoine Volodine (hétéronyme de Jean Desvignes) qui apporte une conclusion au mouvement littéraire dit du « post-exotisme » qu’il a créé vers 1990. L’oeuvre d’Antoine Volodine, relativement pléthorique (48 romans sous l’étiquette post-exotisme !), a fait du lui un écrivain certes atypique, mais néanmoins incontournable du paysage littéraire français, voire au-delà de nos frontières puisque même l’américain John Darnielle, avec qui je m’étais entretenu, le cite comme référence.

Cette conclusion du mouvement post-exotique, intitulée Retour au goudron, fera certainement date dans l’édition, mais peut-être avant tout du fait de la démarche elle-même. En effet, celle-ci se traduit par la publication en simultané de onze livres chez onze éditeurs différents. Ainsi, les éditeurs font le choix de privilégier l’œuvre littéraire plutôt que l’objet commercial exclusif. On ne peut que saluer cela. Ces onze livres sont signés Infernus Iohannes, un collectif fictif puisque rassemblant les différents hétéronymes de Jean Desvignes qui furent les voix du post-exotisme.

Je ne suis pas spécialiste du post-exotisme, de loin pas, puisque je n’ai lu que Black village publié sous l’hétéronyme Lutz Bassmann en 2017. Mais curieux, toujours, j’ai voulu tenter au moins l’un de ces onze livres et mon choix s’est porté sur Les meilleurs d’entre nous publié aux éditions du Seuil. Un choix qui s’est fait un peu par hasard, tout simplement intrigué par le résumé.

Parlons en, du résumé. Plusieurs lignes évoquent une enquête menée par deux policiers errant parmi des ruines. Résumé un peu trompeur. Ces lignes concernent seulement 38 pages du livre. On peut donc être déçu si on pense avoir là le fil conducteur du livre. Le deuxième paragraphe du résumé est tout de suite plus juste et reflète clairement le contenu : Ce volume déploie une mosaïque de destins post-apocalyptiques. Il n’y a pas vraiment d’histoire dans Les meilleurs d’entre nous, mais plutôt un enchevêtrement de nouvelles ou de vignettes, plus ou moins courtes, qui brosse ainsi un tableau d’un monde en déliquescence et de ceux qui l’habitent encore. Certains textes sont plus intéressants que d’autres, généralement les plus longs, et le reste est peut-être un peu trop anecdotique ou inégal pour vraiment marquer, même si on ne passe pas un mauvais moment pour autant.

Bien des personnages, bien des destins, et quelques clins d’œil cachés ici ou là. Un parmi d’autres, j’ai apprécié quand un certain Gompo vit sa première expérience cinématographique face à un film magnifique que l’on devine, j’ai nommé Damnation du regretté Béla Tarr. Un court moment de grâce nimbé de mélancolie.

Le livre a quand même un petit côté exercice de style qui manque un peu de naturel, néanmoins l’écriture est fluide et il y a une maîtrise évidente qu’on ne peut nier. Pour un univers post-apocalyptique que l’on peut supposer sérieux et peu joyeux, un certain humour traverse tout de même ces pages, éloignant ainsi le spectre du désespoir qui aurait pu émaner d’un univers au potentiel très noir. Notre collectif fictif s’amuse, c’est évident, jouant avec la langue et les points de vue.

Les meilleurs d’entre nous n’est qu’une pierre d’un édifice bien plus conséquent qu’il convient certainement d’analyser dans son ensemble, mais ce défi éditorial qui tient lieu de conclusion au post-exotisme mérite qu’on lui prête une attention toute particulière. Peut-être pas le livre le plus marquant de cette œuvre foisonnante, mais une atmosphère de monde d’après dans laquelle on apprécie s’immerger.

Brother Jo.

LAKOTA de Caryl Ferey / Série Noire / Gallimard.

Caryl Férey, guérisseur à catharsis par la lecture de Lakota a soulevé pour moi un vortex d’émotions notables. J’ai ouvert le livre par la fin, lu les cinq derniers mots : les esprits sont avec nous. Comme lui, une sensibilité particulièrement aiguë pour une des sept grandes divisions Lakota Sicangu, et leur confinement dans la réserve de Rosebud, Dakota Sud.

Ainsi, rien de ce que j’entrevois à la lecture de Lakota ne sera objectif : car ce qui compte est plus important que ce qui ne compte pas. Nous aurons ici la joie d’un homme bavard, qui nous abreuve d’une histoire sensible, car les pierres pleurent aussi. Il distillera au gré du vent des faits qui concernent le traité de 1868, Paha Sapa, les Black Hills, Georges Armstrong Custer et sa 7ème cavalerie, le massacre de 1890 à Wounded Knee, les Wicasa Wakan, visions, Hanbleceyapi et autre arbre de vie, tout ceci nous est délivré comme une ligne d’énergie mouvante à saisir.

Celui-là, le Caryl Férey, arrive à te vriller le cœur en tous sens puis sournoisement à te le broyer comme une scène d’abattage de poulets à la Tristan Égolf, et en même temps y mélanger des personnages WTF, type you are rock but you don’t roll, autant que l’inverse. Du plus petit au plus grand des personnages, le cœur de l’histoire dans l’humanité, ça le connaît.
Cependant que le bandit masqué n’y sera pas, et qu’on le regrette.
L’œuvre de Caryl Férey partage avec celle de Stieg Larsson, à travers le personnage de Lisbeth Salander dans Millénium, une même exploration : la vengeance n’est plus perçue comme une transgression, mais comme une réponse naturalisée à l’injustice. Et il n’en dissimule pas les peines, ni les outrances, pas plus que les impossibilités, et encore moins la charge du génocide et ses prolongements, toujours encore, et entre autres, par l’anéantissement dans le corps des femmes.

Sans qu’il s’agisse d’une filiation littéraire directe, les personnages de Duane et Winona Crow-dog évoquent, je crois, en bien des aspects, le subtil Dalva de Jim Harrison, un autre de mes grands amours. Tous les personnages Lakota incarnent une profondeur psychologique, un attachement charnel à la terre, et une lucidité aiguë de l’héritage qu’ils portent.
Ils habitent la mémoire douloureuse de la culture Lakota ou plutôt de la catastrophe intime, cette mémoire d’un génocide en soi.
Le Mississippi recrache le cadavre de Jake Crow Dog, un père aussi absent qu’effacé par la boisson.
Qui veut croire à une noyade ?
Personne.
Caryl Férey utilise différents axes et souffles de l’histoire pour construire son récit avec un travail incarné, pas seulement par la documentation mais son âme y est engagée :
« Le 5 août 1881, Crow Dog tue Spotted Tail ». Les motifs seraient multiples. La violence coloniale se déverse alors aussi sur les liens entre Lakota.
« En 1875, Spotted Tail était parmi les chefs Lakota qui se rendaient à Washington D.C pour négocier la vente des Black Hills. Pendant les années 1870, il fut accusé par Red Cloud d’avoir empoché le montant d’une guerre tribale ».

Ainsi retrouvons-nous ces lignées antagonistes présentes dans le personnage de Winona Crow-dog, « éducatrice de rue dans les quartiers déshérités de Minneapolis » et sœur de Duane, une lignée qui représente les luttes politiques, la résistance des Lakota face à la colonisation, la survie et la préservation des connaissances de la médecine traditionnelle, leurs rites, leurs combats.

Leur survie, malgré les politiques d’assimilation.

Lakota toujours.

Caryl ne nous épargnera que dalle, même pas l’horreur et la torture du Hiawatha Asylum for Insane Indians (1903-1933), situé à Canton, dans le Dakota du Sud, où plus de 350 autochtones furent enfermés et torturés.
Cette mémoire explosera littéralement au travers de Shane White Eagle, hotamitano, soldat-chien troublant de La Nation Cheyenne, réceptacle notoire de cette infâme infamie.

En sus, Caryl Férey vous abattra avec les femmes autochtones disparues et assassinées, kidnappées, violées, ainsi qu’avec des thématiques disposées au travers d’une histoire unique car :
« Rien n’a tellement bougé depuis la fin des guerres indiennes ».

Il exsude la grande Histoire à l’intérieur de celle de familles, peut-être pas si ordinaires. Ses réminiscences. Ses effets.

Non, je ne vous en dirai pas plus.

Mais. Peut-être que si Caryl Férey rappelle que les esprits sont avec nous, les folles vibrations reviennent par la puissance d’un polar noir, social et historique très réussi. Cependant, pour une fois, on aurait envie qu’il accepte de faire une série, ce ne serait pas dans l’idée de faire recette sonnante mais de déployer plus avant une énergie nouvelle, fraîche, ainsi souhaiterions-nous entrevoir la réalité sacrée et mystérieuse de la cosmologie Lakota au travers de ses billes d’acier trempé dans le monde invisible.

Ici, point de critique : je n’en ferai aucune. Même si. Une architecture qui révèle les ressorts de ses autres polars, une enquête habitée par des personnages anguleux, des indices et des fausses pistes, et pour finir, une mécanique de résolution sans concession, où tout explosera de façon brutale, avec, entre autres, un piège déployé sur plusieurs jours.

Ce livre est une invitation fortuite, je le suppose, à lire et relire, au-delà de Lakota, toute littérature amérindienne, polardeuse ou pas.

Chiara Zinc

BUNGALOW d’Antoine Philias / Editions Asphalte.

La question se pose. Antoine Philias est-il écrivain ou ethnologue ? Après nous avoir décrypté les codes d’une zone commerciale achalandée pour les bien nommés chalands (Plexiglas, chez Asphalte en 2023), voire nous expliquer ensuite les affres de la liberté retrouvée par une horde de wallabys en Île-de-France (Walabi chez le même éditeur en 2025), le voici dérivant jusqu’au bord de mer, là où chacun change de bord pour quelques semaines de congés chèrement payées, là où déborde de tous les bords la France du Tour de la même France et celle de l’apéro sous une tonnelle d’un Bungalow côtier. À bord, moussaillons !
Antoine et son Elliot fétiche, quant à eux, ne virent pas de bord. Leur goguenarde et tristounette Société du spectacle humain reste conforme à celle annoncée de longue date par un autre Guy, « de bord ». On les retrouve donc en terrasse, l’été, plage de la Parée, Brétignolles-sur-Mer, Vendée DC. Le décor est avenant. Les personnages secondaires ne le sont pas moins : tous taillés pour la Série B, comme bord, bedonnant ou Bidochon. Notons en passant que Bungalow excelle dans l’art de la belle digression. Le fil conducteur et l’histoire épinière importent peu finalement. Elliot rencontre Sacha. Romane meets Camille, puis Alba. Le festival musical Rock’n’Beer succède à celui de la 7ème Vague. De la digue de la Sauzaie à celle du Marais Girard, l’Atlantique sourit de tous ses ressacs dentelés. La frange la plus franchouillarde du panel digère mieux les merguez de son barbecue que la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques. Mais ce n’est pas pire qu’ailleurs. Tout va bien : le soleil brille, brille, brille, entonnent en cœur les rescapés du Pont de la rivière Kwaï et ceux du pont du 14 juillet. Raccourci facile du coup, pour évoquer le présent feu d’artifice mené par un Antoine Philias en grande forme. Pas sûr que son camping fasse autant d’émules que celui de Fabien Onteniente et Franck Dubosc. Mais nos esprits chafouins trouveront matière à y paresser, à y observer derrière des verres fumés la danse des canards, la danse des paons ou celle du ventre, dilaté à la bière, aux coquillages et crustacés. Là où « sur la plage abandonnée » effeuillage et embrassés « déplorent chaque perte de l’été ». Et on pourrait continuer ainsi à en faire des tonnes…
On se laissera juste bercer par des températures clémentes et des formules amènes. Les pastels d’Antoine Philias ne s’autorisent aucune caricature. Jamais le trait n’est grossi ou grossier. Les estivants en prennent certes pour leur grade, mais sans morfler plus que de raison. Après tout, ils y ont bien droit à ces vacances, obtenues dans la lutte et le sang par leurs aïeuls, sur ce bout de littoral accueillant, équidistant de Saint-Gilles-Croix-de-Vie et des Sables d’Olonne. Familles recomposées, retraités décomposés : laissons-les en paix, servis comme des pachas, par une jeune génération narquoise qui, elle, combine gentiment jobs d’été et amours du même nom. Entre deux vacations, eux aussi profitent. Saisonnier au tabac du coin, Elliot est l’un de ces valets consentants. Et c’est là, entre consentement et abandon qu’il laissera quelques plumes, sans pour autant se départir de son éternel laid-back mood.
Les jours passent, les aoûtiens se surpassent, la rentrée menace, le décor délasse, nos sourires s’y prélassent… Elliot angoisse, un peu quand même, à l’idée de perdre le beau Sacha, de perdre son temps, de perdre dans les rétros les dernières bribes d’une jeunesse déjà consumée.

JLM

DANS L’OMBRE DE TEHERAN de I.S. Berry / Toucan Noir.

Traduction: Charles Dejonge.

Dans l’ombre de Téhéran est le premier roman de I.S. Berry. L’Américaine a travaillé pour la CIA quelques années et a été en poste en Irak et surtout à Bahrein où elle a vécu la crise des « Printemps arabes » dans le petit royaume et en faire le cadre historique de son roman. Signalons la malice de l’éditeur qui a remplacé le placide titre original  « The Peacock and the Sparrow » (le paon et le moineau) par un bien plus brûlant « Dans l’ombre de Téhéran ». L’Iran est certes au centre de l’intrigue mais on n’y mettra pas un pied et on ne croisera aucun barbu barbant.

« Shane Collins est un agent de la CIA blasé. Le monde du  renseignement lui a pris une grande partie de sa vie et il  est prêt à raccrocher. On lui confie un dernier poste, dans  le golfe Persique, à Manama, la capitale du royaume de  Bahreïn dont les banlieues ont été gagnées par la contagion  du Printemps arabe. Sa mission est d’identifier les soutiens  iraniens sur lesquels s’appuient les rebelles pour fomenter  une insurrection. Au cours d’un événement diplomatique,  il rencontre Almaisa, une jeune artiste énigmatique, et  découvre grâce à elle une facette de Bahreïn que la plupart  des étrangers ne connaissent pas. Il tombe lentement  amoureux et commence à se poser des questions auxquelles  il n’avait jamais songé.  Lorsque son informateur de confiance se retrouve impliqué  dans un meurtre, Collins est entraîné malgré lui au coeur  du conflit. Ses sentiments et sa loyauté sont alors mis à rude épreuve. »

Shane Collins n’est ni sympathique ni antipathique. Il fait son taf, commence à penser à une autre vie et tente d’harmoniser toutes ses relations: sociales privées comme professionnelles. Il est considéré comme un bon professionnel. Peut-être mais néanmoins, c’est aussi un gros con de mâle Alpha, américain et membre d’une agence qui pense être le nec plus ultra du monde du renseignement. Shane Collins est ce genre de type qui ne se pose aucune question quand il se rend compte qu’il a entamé une histoire avec une jeune femme qui a l’âge de ses enfants. Enfin, il a un réel souci avec l’alcool.

Shane Collins fait donc son boulot obscur de surveillance à la recherche d’un indice, d’une connexion, se frotte à sa hiérarchie, tente de trouver la vérité dans les propos de son informateur et se crée pas mal de dossiers sur tous ceux qui gravitent autour de lui. Alors, le rythme est plutôt lent, on est dans le pas prudent de Collins dans le four de Bahrein. Les multiples descriptions de la ville n’aident pas non plus et peuvent lasser parfois. Et puis dans le dernier tiers du roman, le rythme s’accélère et Collins sera notre précieux témoin pour découvrir comment on culpabilise des innocents, comment s’organise un mouvement terroriste ou de résistance selon le point de vue, comment s’allume et se développe une émeute et comment l’étouffer par une répression sanglante dans la version de la monarchie de Bahrein…

Avec sa connaissance du terrain, son expérience d’agent de la CIA et sa narration éclairante des dessous d’un « printemps arabe », I.S. Berry offre un roman prenant sur l’extrême solitude de l’agent secret, premier témoin des errances et vilénies du monde.

Clete.

LE SURPRENANT PASSE-TEMPS D’ETIENNE ETGAZIER de Sarah Le Constant / Gallimard

« Au jeu des apparences, les règles ne sont jamais celles que l’on croit…
Lucas, vingt-huit ans, est un jeune homme charmant, à qui l’avenir semble sourire. Quand sa compagne le quitte et qu’une promotion attendue lui échappe, son équilibre vacille. À en croire Étienne Etgazier, son sympathique voisin de palier, un sexagénaire souvent en robe de chambre, cela ne fait aucun doute : Lucas est victime d’une injustice.
L’affaire est trouble.
Mais Étienne a peut-être une solution. »

Lucas est malheureux dans sa vie professionnelle comme en amour alors qu’il avait tout pour réussir, donnant tout le temps le meilleur de lui-même. Mais son curieux et extravagant voisin sexagénaire, employé de la RATP, va l’aider à comprendre quelle injustice au boulot lui a fait perdre une promotion qu’il méritait. Etienne Etgazier veut donc fouiller au sein de l’entreprise pour comprendre cette machination et aider un Lucas qui perd pied. Et Etienne Etgazier a des ressources.

Etonnant petit roman de la primo romancière Sarah Le Constant qui en peu de pages trousse une histoire qu’on lit d’une traite, avide de percer certains mystères. On suit Lucas, on s’interroge sur cet étrange voisin montrant beaucoup de sollicitude. On regrettera que l’auteure ait proposée beaucoup de thèmes contemporains sans jamais vraiment les approfondir. L’exploitation sauvage des ressources minières, le malaise de la vie en entreprise, des pans cruels de l’histoire du pays comme le drame des orphelins de la Creuse, la filiation, l’espionnage numérique… beaucoup de sujets déjà traités par la littérature noire et qui donnent du coup l’impression d’un simple survol des thèmes. C’est dommage, c’est peut-être le réflexe d’un premier roman où on veut s’exprimer sur beaucoup des sujets qui nous hantent, mais parfois à courir plusieurs lièvres, on s’épuise.

Un joli petit moment, une approche des frontières du roman noir qui ne laisse jamais indifférent.

Clete.

MARSEILLE-MONTANA EXPRESS de Cédric Fabre / Melmac Editions.

Journaliste, romancier, musicien, essayiste : raconter Cédric Fabre nous prendrait des lustres. Alors essayons de le résumer par les principales étapes d’une bibliographie substantielle, semée au fil des ans entre une naissance en 1968 au Sénégal et une installation, peut-être définitive, à Marseille, limon de ses ancêtres, en 1997. On se souviendra donc côté fiction de La Commune des minots en Série Noire, de ce Dernier rock avant la guerre chez Rail Noir ou de Marseille’s burning à La Manufacture de Livres, d’incursions en littérature jeunesse telles que Spoil!, La Fabrique des héros ou L’Invention du futur chez Faction, voire de ses galons de directeur d’ouvrage pour le très recommandable recueil collectif Marseille Noir chez Asphalte. Oui, c’est dense. Mais tout ceci élude néanmoins le principal trait de caractère du personnage. Sans doute le principal : celui de fan invétéré, de gamin sans cesse émerveillé, de voyageur impénitent, capable de faire le tour du monde pour un groupuscule punk ou un auteur américain reclus au fin fond du Midwest. C’est sur ces respectables et lumineux travers que se construit le présent Marseille-Montana Express, évident clin d’œil au Tokyo-Montana Express de Richard Brautigan. De fait, il ne s’agit pas d’un roman mais d’un carnet de voyage rédigé en aval d’un road trip au cœur du meilleur de la littérature noire et de la sève génésiaque du western moderne.
Le petit bimoteur à hélices atterrit sur la piste surchauffée de Missoula, versant ouest du Montana, et l’immersion est immédiate. À flanc de Rocheuses, entre jeunesse universitaire et vieux cowboys traditionalistes, la ville brasse les générations et les étapes de la cristallisation des USA. Les décors qui ont nourri et nourrissent encore James Lee Burke, Richard Hugo, James Crumley, Thomas McGuane, Rick Bass, James Welch, William Kittredge, Robert Sims Reid, Jim ou Jamie Harrison, défilent. Les voies empruntées par tous ces patronymes essentiels se croisent et s’enchevêtrent en un élégant « memoir » comme disent les yankees pour qualifier ce genre de textes bâtis sur un thème donné et sur les souvenirs personnels engrangés, sans besoin d’érudition didactique ni de recherche d’exhaustivité. On en apprend pourtant beaucoup en 90 pages denses et déclinées sur un adéquat ton de routard : « la route c’est le centre et le cœur de l’Amérique ». Sur la route donc, pour saluer Kerouac en passant, on retrouve les piliers précités de la contre-culture locale, à l’ombre d’une friche ou accrochés au comptoir d’un bar, sur la terrasse de leur ranch, au hasard d’une balade downtown ou en territoire blackfeet… Ils impressionnent tous par leur calme et leur gentillesse, n’affichant leurs muscles qu’avec leurs mots et avec la force tranquille des courants de la Clark Fork River. Ils parlent. Les paysages aussi racontent, comme pour souligner les propos des maîtres d’un réalisme social carabiné. Et Cédric Fabre relaie, avec passion et décontraction. « Ce que nous avons à faire, c’est de profiter de la terre et d’en prendre soin. L’inquiétude nous prive de notre foi et de notre joie, sans rien nous donner en retour », La Fête des fous, James Lee Burke.

JLM

PS: Chez Nyctalopes: UN BREF MOMENT D’ HÉROÏSME de Cédric Fabre / Editions du Sang Neuf.

QUELQU’UN COMME NOUS de Dinaw Mengestu / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Someone like us

Traduction: Paul Matthieu

« Mamush a quitté une carrière prometteuse de reporter de guerre pour refaire sa vie à Paris avec Hannah, une photographe française. Cinq ans et un enfant plus tard, alors que leur mariage vacille, il retourne dans la communauté éthiopienne de Washington D.C., où l’attendent une mère autoritaire et Samuel, chauffeur de taxi et figure paternelle aussi charismatique que mystérieuse. Mais le jour même de son arrivée, celui-ci est retrouvé mort.

Confronté à l’énigme de ce deuil, Mamush part en quête de réponses aux questions qu’on lui a expressément demandé de ne jamais poser. Face aux fantômes du passé, parviendra-t-il à exorciser ses propres démons ?« 

Ecrivain et journaliste américain d’origine éthiopienne, mais néanmoins très francophone car ayant vécu plusieurs années à Paris avec sa femme française, Dinaw Mengestu a publié cette année dans la collection Terres d’Amérique chez Albin Michel Quelqu’un comme nous, son quatrième roman qui arrive dix ans après le précédent. Un livre remarqué outre-Atlantique car plébiscité par un certain Barack Obama et salué par la presse américaine. En sus de cela, il vient d’être nommé à la présidence de la célèbre PEN America. Rien que ça.

Mamush, principal protagoniste de ce livre, navigue au fil des pages entre les différents repères humains de sa vie que sont sa mère, son possible père biologique et sa femme, ainsi que sa propre femme et son enfant. Il est aussi le narrateur de cette histoire. Un narrateur pas très fiable et que l’on peut avoir du mal à apprécier, à cerner, mais dont la quête et l’histoire peuvent difficilement laisser insensible. Son deuil soudain, en plein voyage aux Etats-Unis pour visiter ses proches, va révéler un être confus qui cherche à trouver sa place et dont l’inhabituelle relation père-fils qu’il a vécu va devenir le fil conducteur de ce roman. Mais il n’est pas le seul ici à chercher sa place et chacun à sa propre manière de s’y atteler. Son séjour va se transformer en puissante leçon de vie avec une poignée de personnages hauts en couleur.

Si l’écriture de Dinaw Mengestu et assez belle et limpide, son procédé narratif peut, en revanche, être déstabilisant. Il fait s’imbriquer plusieurs histoires tout en mélangeant passé et présent, cela avec un narrateur assez peu fiable, en résulte cette impression de ne plus savoir ce qui relève du vécu ou de l’imagination du narrateur. Les digressions sont constantes et la lecture devient un peu labyrinthique. Dinaw Mengestu joue sur le mystère. Il y a toujours des zones d’ombre qui demeurent et tout n’étant jamais clairement dit, on en vient à devoir spéculer. Cette narration non linéaire est la force, mais également la principale difficulté du livre. On peut donc s’y perdre, comme se laisser porter par cette singularité.

Quelqu’un comme nous est un roman sensible autant sur l’expérience des immigrants, que sur la famille, et plus largement sur la vie et tout ce qui nous conduit à son issue fatale, la mort. Entre rires et larmes, Dinaw Mengestu écrit une autre facette de l’Amérique avec une plume qui lui est propre, en évitant soigneusement écueils et facilité. Ne faites pas comme moi qui ai failli passer à côté de ce livre, ce qui aurait été une fâcheuse erreur !

Brother Jo.

LA MANSUÉTUDE DES ORQUES de Corinne Stanciu Lacroix / Rouergue Noir.

La Mansuétude des orques de Corinne Stanciu Lacroix est un premier roman ambitieux dont le titre intrigue d’emblée. La mansuétude, douceur d’âme sereine et inaltérable, s’oppose à la figure prédatrice et puissante de l’orque. La question du monstre surgit immédiatement. Le roman ne s’y attarde pourtant pas et déplace le regard vers les rapports de domination entre l’homme et l’animal, jusqu’à interroger l’instrumentalisation du vivant.

Ancré dans le Dartmoor, territoire isolé du Devon aux allures gothiques, le récit déploie une atmosphère sombre de landes et de brumes. La couverture et l’écriture aux tonalités de bleu Klein assombri participent de cet imaginaire, où les cétacés restent en périphérie comme menace ou promesse.

Le roman s’inscrit dans le sillage de Moby-Dick d’Herman Melville, où la confrontation à une altérité insaisissable prend une dimension spirituelle, presque eschatologique. La baleine blanche laisse ici place à l’orque Oyouk, tandis que le polar glisse vers l’éco fiction, dans la lignée de certains romans de Caryl Férey, avec en arrière-plan l’idée du Jugement Dernier.

L’intrigue repose sur une enquête autour de sévices infligés à des Welsh Blacks. Le lieutenant Freya Di-Mayo et le sergent Ramzi y explorent moins un crime qu’un système de domination, où la violence faite aux animaux révèle celle des relations humaines.

La vétérinaire Tatiana Bungler incarne une forme de lucidité clinique. Elle se refuse à la compassion et adopte une posture abrupte, jusqu’à mettre un cheval sur le flanc sans empathie. Ce personnage, l’une des réussites du roman, aurait pu relever d’une figure de l’antispécisme, mais elle s’attache à justifier un comportement dénué de respect sous prétexte de dénoncer l’industrie des animaux.

Les enjeux éthiques et narratifs contrastent toutefois avec une écriture dont la densité peut ralentir la lecture. Les images et métaphores s’accumulent et détournent parfois l’attention du fil narratif. Certains procédés séduisants finissent par se systématiser, et produisent parfois un effet de saturation et un ralentissement de la dynamique du récit.

Ces réserves n’enlèvent rien à l’intérêt du projet. L’enquête policière, la réflexion sur l’éthique animale et l’héritage de Melville s’articulent avec cohérence. Corinne Stanciu Lacroix signe une œuvre singulière, à la croisée du polar et de l’écofiction, portée par une réflexion stimulante sur les formes de domination du vivant.

Chiara Zinc

LA LUMIÈRE ET LES TÉNÈBRES de Bret Anthony Johnson / Terres d’Amérique / Albin Michel.

We Burn Daylight

Traduction: Charles Bonnot

« « On s’imaginait les jours heureux qui nous attendaient. C’est vous dire si on était innocents. Si on était naïfs. C’était ça, Waco. » Texas, 1993. Des gens de tous horizons ont suivi Perry Cullen, surnommé « l’Agneau ». Cédant leurs économies, vendant leurs maisons, rompant leurs mariages, ils ont rallié la mystérieuse communauté de cet ancien paysagiste qui se prétend prophète et se prépare à la fin des Temps avec un arsenal d’armes impressionnant.

Jaye est arrivée de Californie avec sa mère, l’une des disciples les plus dévouées de l’Agneau. Quand l’adolescente rencontre Roy, le fils du shérif du comté, l’attirance est immédiate et réciproque. Mais tandis que la tension s’accroît entre la secte et les forces de l’ordre, les deux jeunes amants sont entraînés dans une spirale infernale… Parviendront-ils à retrouver la lumière ? »

S’il se défend d’avoir écrit un roman sur David Koresh, le gourou, Bret Anthony Johnson raconte néanmoins dans le détail la terrible tragédie qui a conduit à la fin de la secte. Rappelez-vous : 1993, à l’écran, un char du FBI qui défonce un bâtiment de ferme non fortifié qui abrite une centaine de partisans d’un cinglé malin surnommé « L’Agneau », en communication directe avec dieu… Et puis l’incendie effroyable et personne qui sort. Les USA , l’autoproclamée plus grande démocratie du monde en plein ratage devant toutes les caméras du monde ! Comment un pays qui reconnait tant de religions dangereuses peut-il massacrer ainsi ses citoyens ? Pourtant tout le monde était prévenu : « God, Guns, Guts » proclamait « L’agneau » tel un mantra comme tous les tarés de la culture des armes ricains… Une tragédie dont le bilan humain sera de 86 morts, incluant quatre agents de l’ATF et de nombreux enfants, une honte dont le FBI, l’ATF, le gouvernement et Clinton sortiront quasiment blancs comme neige… avec des excuses, des allégations, des accusations jamais confirmées par les commissions d’enquête postérieures tandis qu’une soixantaine des membres des forces de l’ordre rendront leur plaque.

C’est donc cette tragédie que raconte Bret Anthony Johnson dans le regard de deux ados qui tombent amoureux l’un de l’autre. Roy, le fils du shérif de Waco qui gérait cette « secte », cette communauté depuis des mois et qui assistera, impuissant au plantage gouvernemental et elle Jaye, fille d’une allumée qui a tout quitté en Californie pour rejoindre l’Agneau dans ce coin pas terrible du Texas comme le montrent les images d’archives sur l’affaire compilées par Texas Archive.

Ces deux narrations croisées, ces deux regards sont complétés par des témoignages sous forme de podcast recueillis trente ans plus tard auprès des acteurs, des témoins, des observateurs, battant en brèche les théories gouvernementales si plaisamment relayées dans des documents comme celui-ci.

Mais bien au-delà de la tragédie de Waco, Bret Anthony Johnson propose surtout un terrible réquisitoire contre deux des grands maux de l’Amérique et spécialement du Sud, les flingues et la Bible. Pas très malins les Ricains, tant d’exemples que l’association ne fonctionne nulle part sur la planète.

J’avais eu la chance de croiser Bret Anthony Johnson, à l ‘époque professeur de Creative Writing à Harvard, il y a une dizaine d’années au moment de la sortie en France de son magnifique premier roman Souviens-toi de moi comme cela et j’avais parlé de « justesse », de « pudeur ». On y était emporté par la force des sentiments, la douleur de l’absence…

On est ici dans la même intelligence, la même exception, un grand roman américain.

Clete.

LE PORTIER de Chris Pavone / Série noire / Gallimard.

The Doorman

Traduction: Jean Esch

« Le SUV s’arrête.
Ils tiennent tous une arme. »

Chicky est un gentil costaud. Depuis vingt-huit ans il est portier au Bohémia dans le très chic Central Park West, avec la Cinquième Avenue encore plus chic de l’autre côté. Uniforme immaculé et nuque bien dégagée sous la casquette, « il est tissé dans la trame du Bohemia ».

Depuis plusieurs années, il sent sa vie se rétrécir, mais assurer la sécurité justifie encore son existence. Et ce soir, il va devoir redoubler de vigilance : une manifestation a éclaté sur les lieux du meurtre d’un Noir par des policiers, et la tension menace d’embraser ce quartier de New York.

Alors qu’il est en poste sur le trottoir – son trottoir –, Chicky voit surgir un imposant SUV. Quatre hommes tout de noir vêtus en descendent, lunettes aux verres réfléchissants, masques sur le visage…

Il faudra attendre plus de trois cents pages pour que ces hommes fassent irruption dans le Bohémia. Leur arrivée déclenchera une cascade d’événements inattendus, époustouflants et explosifs.
En attendant, l’écriture de Chris Pavone, très cinématographique, semble mettre le Bohémia en « pause », en contraste avec la violence qui gronde à l’extérieur.

« Ici, tout est en marbre, en cuivre et en verre, immaculé et scintillant. »
« La lumière elle-même paraît plus riche »

Des vases Ming sur les paliers, des fleurs fraîches, des Hopper, des Rothko (vrais ou faux ?).
Tous les habitants sont fringués haute couture et font avec ostentation des dons fiscalement déductibles de leurs impôts…
Avec élégance et une ironie discrète, Chris Pavone prend le temps d’installer ses personnages dans cette forteresse pour milliardaires :

Emily Longworth, ses moments d’introspection, ses conflits intérieurs – sauf lorsqu’il s’agit d’argent –, et ses hésitations entre diamants et émeraudes ;

Julian Sonnenberg, qui a peur de tout : de son opération à cœur ouvert, de ses finances, de son mariage, de ses enfants éloignés, de son chien mourant, de la manifestation du soir, de l’état de la politique intérieure et étrangère, et même de la crise climatique ;

Chicky, qui connaît tout de ces gens : leurs secrets honteux, les détails sordides de leurs problèmes les plus intimes, leur hypocrisie, leur égoïsme et leurs histoires d’amour.

Malgré quelques longueurs et des réflexions sociales parfois appuyées, Chris Pavone séduit par une écriture visuelle, précise et immersive. Le portier est un thriller ambitieux et redoutablement efficace, où la critique sociale nourrit une intrigue aussi spectaculaire que maîtrisée.

Soaz.

Également de Chris Pavone chez Nyctalopes : Deux nuits à Lisbonne.

« Older posts

© 2026 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑