Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

VIANDE de Martin Harníček / Monts Métallifères éditions.

Maso

Traduction: Benoit Meunier

Il n’y a plus ni animaux, ni végétaux, et la seule nourriture disponible est la viande humaine. Ce qu’il reste de vie s’organise autour des halles, une immense boucherie sur laquelle une caste de policiers exerce son autorité impitoyable, punissant le moindre faux pas d’abattage immédiat : il faut bien approvisionner la ville en viande fraiche.

Habitant de ce monde cauchemardesque, le narrateur de Viande est un monstre ordinaire. Affamé perpétuel, obsédé par la viande, il comprend que le meilleur moyen d’en obtenir est de collaborer avec la police et de devenir un délateur professionnel. Mais, lui-même victime de délation, il se voit obligé de fuir la ville…

Vous ne connaissez peut-être pas encore la petite maison d’édition des Monts Métallifères mais ses publications, intéressantes et particulièrement soignées, méritent toute votre attention. Il fallait oser publier Viande pour la première fois en France, œuvre de l’écrivain tchèque Martin Harníček, un court roman initialement publié en 1981 et qui, aussi bon soit-il, s’avèrera peu ragoûtant pour beaucoup et ne sera définitivement pas le livre préféré des végétariens.

Avec Viande, peut-être tenons nous le feel-bad book de l’année. La couleur est d’ailleurs annoncée par la collection dans laquelle celui-ci est publié, j’ai nommé Pb82, soit le plomb dans le tableau périodique des éléments. Une collection dédiée aux fictions plombantes ! Qui dit mieux ? 

133 pages qui nous embarquent dans une spirale infernale. Dans une société dystopique totalitaire, notre narrateur est aux prises avec un système asservissant les gens par la faim, un système qui pousse les êtres humains à assouvir leurs instincts les plus primaires dans d’ignobles conditions. Ici, c’est le cannibalisme qui permet à l’humanité de survivre. Manger son prochain ou être mangé. Pour être le plus légal possible et ne pas finir abattu par la police, puis vendu sur un étal de boucher, il faut se faire remettre des tickets pour aller chercher sa viande dans des halls. Le hall de première classe pour les mieux lotis (la viande y est plus fraiche), de deuxième classe ou de troisième classe pour les plus miséreux qui n’ont le droit qu’à une viande infâme. La déshumanisation est totale et notre narrateur est obsédé par sa quête de viande. Mais dans sa lutte pour survivre, il va aller de déconvenue en déconvenue et terminer au plus bas de la société. Si en fuyant cette ville si suffocante il aura l’opportunité de trouver son salut, cela ne se passera comme on aurait pu l’espérer.

Viande est ce que l’on pourrait qualifier de littérature sans littérature. L’écriture à la première personne est complètement factuelle, crue, sans aucune empathie ou émotion. Rien n’est fait pour vous faire aimer Viande. L’expérience de lecture, bien que fluide et limpide dans le texte, se veut tout ce qu’il y a de plus désagréable et dérangeante. Nul plaisir à éprouver mais ça ne peut laisser indifférent. 

Le roman de Martin Harníček est un roman trouble et dérangeant sur les rouages du mal. Une lecture percutante pour laquelle il faut avoir l’estomac bien accroché. A consommer de préférence à distance des repas.

Brother Jo.

MALART de Aro Sainz de la Maza / Actes noirs / Actes Sud.

Traduction: Serge Mestre

Faisant suite à Le bourreau de Gaudi en 2014, Les muselés en 2016 et Docile en 2021, Malart est le quatrième volet des enquêtes de l’inspecteur Milo Malart de la police de Barcelone.

« A quelques milles des côtes barcelonaises un yacht dérive sans équipage. Il traîne deux filins auxquels sont accrochés les cadavres des propriétaires. A la scène : un couple d`entrepreneurs membres de la jet set locale mais pour l`inspecteur Malart, deux psychopathes à la perversité sans borne. Inculpés puis relaxés à la faveur de preuves falsifiées, ils constituent une névrose obsessionnelle pour Malart qui les traque depuis des années à l`insu de sa hiérarchie. Or, l`embarcation est saturée de l`ADN de l`inspecteur qui (opportunément ?) reste introuvable. En 60 heures d`une course effrénée, ses coéquipiers adoptent par un troublant mimétisme les méthodes peu orthodoxes du policier le plus révolté et empathique d`Espagne pour rétablir une vérité que certains voudraient taire. »

Malart a disparu et c’est un peu ballot pour un roman portant son nom… et où il incarne le rôle du coupable pour une fois. Tous ceux qui ont déjà suivi Milo et ses casseroles familiales, ses démons, ses obsessions morbides et son humanité renversante auront le même plaisir que d’habitude à évoluer dans cette intrigue retorse, racontée de manière originale. Les nouveaux lecteurs n’auront aucun mal à comprendre la psyché torturée de Milo Malart car s’il est absent, disparu une partie du roman, il occupe néanmoins le centre de l’histoire à défaut de vraiment s’y distinguer.

Une fois de plus, Aro Sainz de la Maza privilégie les comportements et la psychologie des personnages à l’action mais le roman s’emballe très vite. Le suspense s’avère addictif ; l’investigation, les recherches sont agrémentées de bons coups de théâtre. Un polar béton dans une Barcelone au cœur noir n’offrant plus la protection à ses malheureux.

Milo Malart certainement le meilleur flic apparu ces dernières années.

Clete.

NUL CREPUSCULE N’EST TROP PUISSANT de Dwyer Murphy / Le Gospel.

An Honest Living

Traduction: Alex Ratcharge

Épuisé par la firme gigantesque qui l’emploie, un avocat démissionne et tente de survivre dans un New York crépusculaire au début des années 2000. Un jour, frappe à sa porte Anna Reddick, une jeune femme qui lui demande de mettre la main sur une collection de livres rares subtilisée par son ancien mari. Il accepte cet argent facile et retrouve la trace du fautif. Quelques jours plus tard, une autre femme se présente à sa porte. Il s’agit de la véritable Anna Reddick qui lui annonce la mort de son mari et le charge de découvrir la vérité. Aidé par un poète vénézuélien, l’avocat se lance dans une enquête dont les seuls indices sont les livres collectionnés par le défunt.

La maison d’édition Le Gospel continue son bout de chemin dans le milieu de l’édition et se forge petit à petit son identité avec ses publications singulières. Nul crépuscule n’est trop puissant est le premier roman de Dwyer Murphy, ex-avocat, à être publié. La couverture est superbe, le titre fort et poétique, et les références citées (Paul Auster, Better call Saul, The long goodbye de Robert Altman) alléchantes. Mais vous savez ce que l’on dit, on ne juge pas un livre à sa couverture… 

Tenter de s’étendre sur l’intrigue écrite ici par Dwyer Murphy est un peu vain. Ce que le synopsis nous dit et un peu tout ce qu’il y a en dire, dans le sens où, il n’y a pas vraiment d’intrigue. Ou plus exactement, l’intrigue ne semble pas du tout centrale. On peut supposer que c’est un choix, même si certain(e)s pourraient y voir là une maladresse. 

Ecrit à la première personne, le roman de Dwyer Murphy, sous couvert d’une pseudo enquête de notre narrateur qui tente, sans grande conviction, de faire la lumière sur une potentielle histoire de fraude fiscale impliquant des livres, ainsi qu’un mort qui ne l’est peut-être pas, et une possible romance entre lui et la femme qui l’embauche, nous plonge avant tout dans une atmosphère. Cette atmosphère c’est le New York (plus spécifiquement Brooklyn) du milieu des années 2000, donc juste après le 11 septembre et avant l’émergence des smartphones et de la multiplication des accès à internet, en plein été et en pleine gentrification. On y déambule et on y rencontre toutes sortes de personnages, souvent désenchantés mais assez hauts en couleurs, dont pas mal ne semblent avoir aucun but, notre narrateur y compris. Pour être franc, notre personnage principal n’a rien d’attachant, manque de substance pour vraiment exister, et son apathie le définit plus que sa volonté. J’irai même jusqu’à dire que toute la galerie de personnages secondaires qui s’offre à nous sont plus concrets que lui. 

Pour le style, c’est écrit. C’est même très écrit. On est dans l’exercice de style référencé et poétique. Quelque chose d’assez beau, d’assez immersif, mais qui peut également agacer. On peut trouver ça un peu pompeux. Aussi, ça paraît écrit sans véritables émotions. C’est assez froid et distant. Mais tout cela contribue à l’atmosphère particulière du livre. On peut y être sensible et se laisser porter, bien que l’on ne sache jamais si l’on va vraiment quelque part, ou y être totalement hermétique. Ceux qui cherchent l’action seront fatalement déçus. Pour citer le narrateur à propos du film Chinatown : « C’était mieux que dans mes souvenirs, plus calme, avec un éclairage intéressant, et une intrigue où il ne semblait pas se passer grand-chose. » Cette remarque peut tout aussi bien s’appliquer à notre roman. Même lui mettre l’étiquette « roman noir » me semble difficile. On n’est pas dans le noir franchement dur comme on en lit souvent aujourd’hui, et on n’est pas non plus dans le noir à l’ancienne, bien que la quatrième de couverture nous laisse entendre que ce serait un hommage aux classiques du genre. Paraitrait même qu’il réinvente le genre. 

Je ne pense pas que Dwyer Murphy réinvente quoi que ce soit avec Nul crépuscule n’est trop puissant mais l’approche est particulière. Le roman étant difficilement catégorisable, il risque en revanche d’en frustrer ou d’en irriter plus d’un(e). Il est, à mon sens, un peu tout ce que l’on ne s’attend pas à ce qu’il soit. Plutôt que du roman noir, serait-il plus juste de dire que nous avons affaire à du noir atmosphérique ? Honnêtement, je ne sais que répondre. Mais il a un certain charme et la plume ne laisse pas indifférent. Un livre qui illustre parfaitement, une fois de plus, la devise de la maison d’édition Le Gospel : « Nos livres ne sont pas pour tout le monde. »

Brother Jo.

LA MAISON SUR LA FALAISE de Chris Brookmyre / Métailié Noir.

The Cliff House

Traduction: Céline Schwaller.

« Elles étaient sur l’île depuis moins de cinq heures et déjà tout partait en vrille. »

C’était déjà une drôle d’idée de se marier pour la deuxième fois avec un homme en lequel on n’a pas confiance et d’aller enterrer la vie de jeune fille d’une femme de 35 ans, mais choisir une île, où la seule maison ouverte était la résidence qui les accueillait, était aussi très bizarre, malgré le luxe. Mais elles étaient toutes là, des amies de la mariée qui ne se connaissaient pas, ou peu, entre elles. Arrivées en hélicoptère ou en bateau, pour tout dire elles étaient coincées, d’autant plus que la tempête se levait.

« Elle tendait la main vers la poignée de la porte lorsqu’elle entendit le hurlement. » Elles venaient de découvrir un cadavre dans la cuisine !

Depuis le temps que j’entendais parler de Chris Brookmyre par-ci, Chris Brokmyre par-là, il était peut-être temps faire connaissance avec l’auteur britannique si loué ces derniers temps. Sa présence chez Métailié au catalogue noir de qualité garantissait un certain niveau. Las…

Nous n’irons pas plus loin que la couverture éditoriale et nous vous invitons donc à entrer dans cette histoire pour comprendre le drame qui démarre par un meurtre sur cette île isolée au large de l’Ecosse. Partant d’une situation de huis clos à la Agatha Christie, Brookmyre y mêle une ambiance à la « Desperate Housewives » d’un groupe de huit quadras qui ont toutes des histoires cachées dont elles ont un peu honte et qui pourraient être à l’origine des tourments qu’elles subissent.

Il faudra laisser sa rationalité au vestiaire pour bien apprécier La maison sur la falaise. Néanmoins, les multiples rebondissements, certains très prévisibles mais d’autres plus surprenants, judicieusement agencés par un auteur maîtrisant les ressorts du roman à suspense, plairont à un large lectorat adepte des thrillers psychologiques et de « cosy crime ».

Clete.

LES JOURS DE LA PEUR de Loriano Macchiavelli / Editions du Chemin de fer.

Le piste dell’attentato

Traduction: Laurent Lombard

« Bologne. Années 70. Un attentat détruit le centre de transmission de l’armée, faisant quatre morts et de nombreux blessés. Le sergent Sarti Antonio, flanqué de son acolyte Felice Cantoni, mène l’enquête. Entre milieux interlopes et notables intouchables, c’est tout un système de corruption qui est à l’œuvre et qu’il tente de dénoncer en dépit de la résistance de ses supérieurs, alors que les meurtres se multiplient dans la ville. »

Loriano Macchiavelli est une légende du polar en Italie. Son héros récurrent, Sarti, que nous découvrons ici dans sa première enquête datée de 1974 a été l’objet de deux séries à succès à la télévision italienne en 1978 et en 1991. En France depuis quelques enquêtes éditées par Métailié au début des années 2000, l’auteur avait disparu des librairies. Reconnaissance donc aux éditions du Chemin de fer de nous faire connaître cet auteur, également acteur et metteur en scène et ce Sarti Antonio « pauvre flic perdu devant la complexité du monde et la folie des hommes qui déteste les armes et souffre d’une colite nerveuse qui l’oblige à trouver un lieu approprié aux moments les moins opportuns »

En préambule dans une « lettre d’accompagnement de l’auteur à son personnage qui repart à l’étranger » Macchiavelli, 90 printemps donne le ton, moqueur tout en rappelant les années terribles de la ville de Bologne, martyrisée par des tueries et des attentats politiques dans son passé de la fin du XXème. Si la mafia est souvent présente dans le polar rital, ici, ce sont les luttes politiques qui sont au cœur de l’intrigue.

Dans un format très ramassé, un peu comme les anciennes Série Noire, reflet d’une époque où le genre était considéré comme de la simple littérature de gare, Les jours de la peur nous fait découvrir un flic entêté, usant du coup de poing ou de genou quand on le contrarie vraiment, éprouvé par des problèmes intestinaux gênants, passant ses journées à se prendre la tête avec une hiérarchie pas franche du collier et cherchant un peu d’affection auprès d’une jeune prostituée.

Les jours de la peur, écrit en 1974, montre aussi une société qui n’existe plus vraiment. Pas de téléphone portable ni Internet, la GS Citroën 1000 comme signe extérieur de richesse… c’est à l’usure de ses semelles qu’on reconnaissait un bon flic incorruptible. L’intrigue est passionnante, agrémentée par un Sarti vraiment impeccable, attachant, on attend la suite de ses enquêtes avec une réelle impatience.

Clete.

EDEN L’AFFAIRE ROCKWELL de Christophe Penalan / Viviane Hamy Editions.

Ses peluches étaient dans une corbeille en osier, ses habits sales dans un bac en plastique, ses jouets et ses livres sur ses étagères, parfaitement rangés… Les cahiers d’exercices et les manuels qu’elle n’avait pas emportés à l’école étaient restés sur son bureau, rien ne dépassait. Rien ne laissait penser à une fugue. Tout était là, à sa place.

Bakersfield, Californie, 12 octobre 2004. Eden, 11 ans, a disparu en rentrant de l’école. Les recherches sont confiées à l’inspecteur Dwight Myers, anciennement sergent au LAPD, et à son coéquipier, Buddy Holcomb. Quand le principal suspect est retrouvé mort d’une balle dans la tête, et que trois autres enlèvements de fillettes sont signalés à Los Angeles, la piste d’un terrible réseau criminel semble se confirmer.

Mais pendant ce temps, d’autres victimes sont découvertes et un “simple” enlèvement devient une affaire beaucoup plus compliquée. “Eden, l’affaire Rockwell” est un petit bijou de polar à l’ancienne, l’histoire d’une investigation policière menée par Dwight Myers, enquêteur en provenance du LAPD où il a fait ses armes pendant sept ans. Sa première vraie affaire, un enlèvement…Myers n’a pas trop de casseroles dans sa vie, il est juste séparé et ne voit pas assez sa petite fille. Ses tourments ne sont pas souvent abordés et donc pas rédhibitoires. Il sera secondé par un adjoint cool, pépère du coin bien utile, parfait faire valoir mais aussi d’un très vieux flic de L.A représentant une sorte de sagesse et toujours en conflit avec Myers. L’équipe fonctionne bien, dans des rôles qu’on connaît déjà tant mais on adhère rapidement car le suspens est constant, souvent ranimé, soufflant les braises dans le cerveau du lecteur.

On sent bien le côté élève appliqué chez l’auteur, alors on reconnaît bien sûr beaucoup des canons traditionnels d’un polar mais l’enquête s’avère de belle qualité malgré quelques longueurs dans des dialogues souvent assez pâles. Il n’empêche que cette sale histoire en surprendra plus d’un et notamment une certaine anomalie médicale incroyable mais bien réelle, une trouvaille digne d’un Jo Nesbo, eh ouais !

Un premier roman solide, Christophe Penalan, un nom à retenir.

Clete

LE DERNIER ROI DE CALIFORNIE de Jordan Harper / Actes noirs / Actes Sud.

The Last King of California

Traduction: Laure Manceau

Jordan Harper nous avait stupéfié en 2017 avec son recueil L’amour et autres blessures. Quinze histoires terribles où Harper vous balance au cœur du chaos, juste avant le drame ou l’irréparable, un régal de noir. Ce premier coup de poing sera confirmé par un passage au roman réussi avec La place du mort en  2019, belle histoire d’un père criminel et de sa fille dans un joli mix de suspense et de sentiments “nobles”, alliage qui semble guider l’oeuvre naissante d’un Jordan Harper à la très belle plume par ailleurs aiguisée par l’écriture des scénarios des séries telles que The Mentalist et Gotham.

Le dernier roi de Californie qui sort cette année chez nous a été en fait écrit avant La place du mort et serait donc le premier roman noir de Jordan Harper. Ce dernier a eu d’ailleurs du mal à le placer aux USA devant se contenter d’une diffusion britannique dans un premier temps. Les mystères de l’édition…

Devore, Californie. Luke aurait préféré ne jamais retourner sur les terres de son enfance – l’événement traumatisant dont il a été témoin à l’âge de sept ans l’a changé à tout jamais. Il est hanté par la honte de ne pas avoir su l’encaisser comme un homme, un vrai Crosswhite, en digne héritier de son père, Big Bobby, à la tête du redoutable Combine. Mais une guerre de clans éclate et le fils prodigue se retrouve confronté à ce qu’il a toujours cherché à fuir. La devise de la famille ne laisse aucune place au doute : “Sang et amour”.

Luke, 19 ans et déjà au bout de tout, souffrant du traumatisme de la vision de son père défonçant la tête d’un type à coups de bottes contre le bord du trottoir, décide de retourner dans sa famille, dans le gang criminel de son père là où s’est produit l’abomination douze ans auparavant.  Du haut de ses sept ans alors, il se considérait comme le petit prince puisque son père était sûrement le roi de Californie vu le nombre de gens à se prosterner devant lui. Le rêve s’est brisé ce jour-là. Son retour n’est pas vraiment souhaité mais il est accepté par la famille toujours dirigée par son père depuis Folsom où il est encore incarcéré. On est dans l’archétype, les stéréotypes d’un gang criminel américain où on traficote un peu de tout mais sans autre ambition que d’arriver à se faire de la thune pour la famille pour qui on doit  également donner son sang. Très rapidement, dès la première scène, on découvre la violence inhérente à ces histoires de guerres de gangs et qui imprégnera tout le roman. 

“Un meurtre, ça a quelque chose magique. Des pouvoirs qui font qu’une seule personne tuée exprès hantera bien plus le monde qu’un million de vies écourtées par un accident de voiture ou un cancer. Best Daniels le sait. C’est pour ça qu’avec ses hommes il a crucifié Troy au sol de cette caravane et l’a laissé brûler vif.”

Mais sous cette intrigue qui pue les incendies de forêts, l’adrénaline, la poudre, le graillon et la testostérone en marcel se tisse une toute autre histoire, une initiation, un passage à l’âge adulte pour quatre ados. C’est l’heure des choix pour Luke bien sûr mais aussi pour Callie et “Pretty Baby” aussi fous amoureux que dopés et qui veulent monter une arnaque pour fuir la famille et enfin pour Sam qui voudrait être un bon soldat mais qui ne peut nier ses faiblesses, sa gentillesse. C’est le moment de bascule pour eux, au milieu d’une guerre sans merci qui ne les regarde pas mais qui les frappera et guidera leur vie future. Cet aspect tragédie est le vrai et beau moteur d’un roman qu’on pourrait rapprocher du premier David Joy Là où les lumières se perdent ainsi qu’ à Le monde à l’endroit de Ron Rash.

Le dernier roi de Californie, cauchemar aux accents Thrash Metal hurlant prend aussi souvent aux tripes. Du bon noir.

Clete.

RACINES D’HORIZON de Joël Casséus / Le Tripode.

Maintenant le monde est creux.

Maintenant il peut se fendre.

Maintenant le monde n’a plus d’intérêt pour ces hommes au coeur affamé.

Maintenant le monde peut se reposer.

Maintenant le monde s’allonge : sens la terre qui se fracture alors que le monde s’allonge. Maintenant le monde boit pour soulager sa douleur : sens l’eau grimper tout autour afin de purger sa soif.

Maintenant le monde est malade, fait de la fièvre : sens la chaleur du monde qui grimpe jour après jour.

Dans son nouveau roman Racines d’horizon, Joël Casséus raconte l’errance d’un homme en quête de sa soeur. Nous sommes immergés dans un univers post-apocalyptique halluciné, tout au bord du chaos. Et ce monde étrange est le nôtre.

Ecrivain québécois né en Belgique, également professeur de sociologie, Joël Casséus n’en est pas à sa première publication. Racines d’horizon, son nouveau roman, est déjà le troisième à sortir chez Le Tripode. 

Si vous avez tendance à chercher des livres qui ne s’inscrivent pas dans un genre en particulier, voire franchement différents, nul doute que Racines d’horizon est l’un de ceux-là. 

Joël Casséus convoque ici tout un imaginaire apocalyptique. Dans un monde qui peut être a subi une catastrophe nucléaire aux conséquences radicales, mais cela n’est pas explicite, un homme recherche une sœur apparemment morte. Sa quête l’amène a traverser des paysages dévastés et à croiser des personnages plus étranges les uns que les autres. 

Il y a des cadavres d’éperviers sur la terre froide.

Des plumes jonchent le sol, mes pas fuient l’obscurité. 

Les larmes de la mer du ciel coulent sur mon corps. 

La nuit est primitive, les flammes dévorent le noir. 

Je lève mon visage vers la mer du ciel, espère y voir des poissons, ton corps plus léger qu’un oiseau. 

Le voyage de l’homme que nous suivons nous immerge dans de ténébreux et funestes tableaux. Une errance fiévreuse et fantastique dans un univers trouble, aux sons glaçants et visuellement fascinant. L’atmosphère noire et rude prend rapidement le pas sur l’histoire elle même et celle-ci ne perd jamais en intensité. 

La plume de Joël Casséus, fluide et poétique, rend l’expérience de lecture presque hypnotique. Entre rêve ou cauchemar, entre fable ou conte, on ne sait pas exactement où se situer. Ce qui est certain c’est que sa langue inscrit des images puissantes dans notre cerveau. 

Racines d’horizon de Joël Casséus se lit comme un récit “apocalyptipoétique” et se vit comme une étonnante expérience littéraire. Il n’y a pas d’étiquette pour un tel roman qui ne demande qu’à être exploré par les plus curieux et aventureux d’entre-vous. 

Brother Jo.

DANS L’ÉCHO LOINTAIN DE NOS VOIX de Brandon Hobson / Terres d’Amérique / Albin Michel.

The Removed

Traduction: Stéphane Roques

Auteur et enseignant universitaire, Brandon Hobson se réclame de la nation cherokee de l’Oklahoma. The Removed, publié en 2021, est aujourd’hui traduit dans la collection Terres d’Amérique que l’on ne présente plus. Ce roman est à ce jour la dernière publication de Brandon Hobson, remarqué auparavant pour des nouvelles et trois romans.

Il y a quinze ans, victime d’une bavure, un adolescent amérindien mourait sous les tirs d’un policier. Submergée par le chagrin, sa famille se délite. Maria, sa mère, est confrontée à la maladie d’Alzheimer dont est atteint son mari. Sonja, sa sœur, mène une vie solitaire, ponctuée de périodes d’obsessions romantiques. Quant à Edgar, le cadet, il s’est perdu dans la drogue pour atténuer son mal-être.

Alors que l’anniversaire de la mort de Ray-Ray approche, Maria se voit confier par les services sociaux la garde d’un jeune Cherokee. Wyatt, véritable tourbillon de vie et de joie, adore raconter des histoires. « Elles sont comme un médicament, sauf qu’elles n’ont pas mauvais goût » et ravivent à leur manière l’écho de la voix du fils disparu.

C’est un drame hélas trop courant pour une famille américaine, surtout quand elle appartient à une minorité, qu’ont connu Maria et Ernest Echota : perdre un enfant, victime de la violence de la police, une violence sans réelle justification. Depuis le temps a passé mais les membres de la famille ne vont pas mieux. Tristesse, mal être, déclin cognitif, solitude, addiction, il y en a pour chacun. Des chagrins personnels qui pourraient s’appuyer aussi sur un substrat traumatique historique. Il n’est pas simple d’être un Indien dans la société américaine, pour faire dans l’euphémisme. Dans les cœurs et les corps perdurent les traces d’épisodes douloureux de spoliation, de racisme, de destruction.

En cela, le destin de la nation cherokee n’a pas été épargné. Autrefois implantés dans le Sud-Est des Etats-Unis, les Cherokees ont la particularité d’avoir absorbé le choc de la rencontre avec les Blancs colonisateurs en intégrant aussi un certain nombre de leurs habitudes et pratiques : religion, exploitation agricole et propriété privée, recours à une main d’œuvre noire esclavagisée, adoption d’un syllabaire, presse en langue cherokee… C’était sans compter sans la voracité des Blancs qui voulaient leurs terres. Leur éviction et leur déportation sont décidées, sur la base d’un traité frauduleux. L’épisode reste connu comme celui de la Piste des Larmes (Trail of tears), en 1838-1839. Hommes, femmes, enfants, vieillards, conduits de force à l’ouest, de l’autre côté du Mississippi, dans les Territoires indiens, sorte de réceptacle de toutes les nations chassées de leurs terres ancestrales. Presque un quart des déportés meurt sur la route, de mauvais traitements, de malnutrition ou sous les intempéries. L’essentiel de la nation cherokee doit désormais construire son histoire dans cet endroit devenu depuis une partie de l’actuel État de l’Oklahoma.

Pour retisser la fibre d’une famille déchirée, il faut peut-être un miracle, croire aux esprits et aux histoires anciennes en tout cas. Brandon Hobson les convoque avec sensibilité pour rassembler les membres de la famille, éloignés les uns des autres par leurs épreuves. Le texte oscille constamment entre la réalité d’une famille américaine d’aujourd’hui et un monde magique, mythologique, souvent sombre. Établir leurs connections, montrer leur porosité, est une des plus belles réalisations de l’auteur.

Surmonter la perte, faire son deuil est un chemin et peut-être qu’au bout de celui-ci, les quatre Echota seront réconciliés avec eux-mêmes. Ce roman est une quête d’espoir, palpable, touchante dans ses moments les plus justes. Malheureusement, on peut regretter que le choeur de voix et de visions proposé par Brandon Hobson manque ou de finition ou d’intensité.

Paotrsaout

HERVÉ LE CORRE, MÉLANCOLIE RÉVOLUTIONNAIRE de Yvan Robin /Playlist Society.

Après un passionnant DOA, rétablir le chaos consacré aux échanges entre le père des Citoyens clandestins ou Pukhtu et Élise Lépine, la collection Face B des éditions Playlist Society enfonce le clou avec le même à-propos en publiant un nouvel opus joliment charpenté autour des mots d’Hervé Le Corre recueillis par Yvan Robin. En incipit d’ailleurs, nous soulignerons la légitimité d’Yvan Robin pour mener à bien ce difficile exercice de l’interview fleuve. Il suffit de mentionner son remarquable roman Après nous le déluge (éditions IN8, 2021, réédition poche J’ai Lu, 2023) pour valider un indubitable lien entre ses écrits et certains élans dystopiques d’Hervé Le Corre. Leurs envolées se conjuguent donc en cette Mélancolie révolutionnaire pour raconter un auteur et son œuvre exceptionnelle. Selon une formule éprouvée, le livre se divise en deux parties : soit une longue introduction, entre hommages et repaires biographiques, suivie de 150 pages d’entretiens à cœur ouvert.
Dire que l’on en apprend beaucoup sur l’initiateur des munificents L’Homme aux lèvres de saphir, Après la guerre ou du récent et magistral Qui après nous vivrez est un doux euphémisme. S’il reste discret et sobre, peu enclin à trop se dévoiler, Hervé Le Corre laisse néanmoins filer au gré des questions quelques recettes et ingrédients de ses formules magiques. Aucun des protagonistes ne baisse totalement la garde, mais les évidentes connivences des deux Bordelais transforment le ping-pong en une chorégraphie du meilleur effet. Yvan Robin a chiadé ses questions : Hervé Le Corre le lui rend bien, sans esquives ni revers liftés. Affirmer que l’homme et son œuvre ne font qu’un est sans doute risible, mais rarement une telle lapalissade n’aura autant pris les traits de l’évidence. Né de parents modestes, engagé politiquement avant les vingt printemps chers à Charles Aznavour, professeur de lettres autant que passeur de mots, il n’aura de cesse d’insuffler aux réalités les plus sordides un lyrisme contrôlé et toujours coloré, « capable de concilier la brutalité littéraire de James Ellroy avec le naturalisme de Zola ».
De ce gamin renversé par une voiture à huit ans, puis peu après par des lectures dont il puisera l’essentiel de ses voyages intérieurs, nous suivons le chemin cohérent d’un jeune type droit, bientôt batteur au sein d’un anonyme groupe de rock’n’roll girondin, bientôt auteur novice mais déjà inscrit dans le sillage de Jean-Patrick Manchette ou Jean-Bernard Pouy (dont nous attendons avec impatience le retour prochain, à la tête d’une nouvelle collection goguenarde, intitulée La Fille du Poulpe, aux éditions Moby Dick), bientôt maître de l’uppercut majeur avec cet Homme aux lèvres de saphir qui nous laissera tous groggy. Hervé Le Corre parle aussi de ce changement de statut, de son réapprentissage de l’écriture, avec passion et pudeur à la fois, comme le constaterait surpris un sculpteur ou un pépiniériste. Parfois il se lâche, parfois se rebiffe, pour faire de cette Mélancolie révolutionnaire, non pas une dissection, mais plutôt une mise en lumière de sa riche palette. Violences faites aux faibles, rebuffades météorologiques infligées à la planète, fantômes, luttes et cicatrices sociales : tout y est. « Il y a là l’eau, le feu, le computer, Vivendi et la terre » comme le chantaient d’autres Bordelais.
JLM

« Older posts

© 2024 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑