Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

LES FANTÔMES DU LAC – Mémoires d’un village meurtri de Manon Gauthier-Faure / Marchialy

Deux jeunes sœurs sont mortes noyées dans un village de la Marne en 1978. On raconte les avoir retrouvées dans un étang, main dans la main, en tenues de communiantes. Intriguée par cette rumeur, Manon Gauthier-Faure se rend sur place, où le mystère s’épaissit : les coupures de presse sont maigres et les habitants semblent avoir oublié le contexte du drame. Plus étrange encore, il semblerait que les deux sœurs réapparaissent dans l’EHPAD du village… en fantômes.

J’ai une curiosité sans cesse renouvelée pour les enquêtes publiées chez Marchialy. Elles sont généralement assez singulières et jamais décevantes. Toujours un véritable plaisir à lire. Mais j’ai probablement déjà été assez équivoque à ce sujet. Les fantômes du lac : mémoires d’un village meurtri, deuxième livre de Manon Gauthier-Faure, ne fait pas exception. 

Avant d’aller plus avant dans le texte, on se demande bien quel intérêt il pourrait y avoir à se rendre dans un village perdu de la Marne, pour enquêter sur un funeste fait divers de 1978 qui semble aujourd’hui déjà bien lointain et oublié. De ce fait divers, nous ne savons qu’assez peu de choses. Deux gamines sont mortes. Pourquoi ? Comment ? Rien n’est vraiment clair. Il semblerait que cela soit arrivé un jour, subitement, et que la vie a continué à suivre son cours. Deux gamines qui, de prime abord, semblent ne jamais avoir été personne et n’auront pas vécu assez longtemps pour devenir quelqu’un. 

A son arrivée dans le village, l’enquête de Manon Gauthier-Faure prend assez rapidement une tournure paranormale. Dans l’EHPAD du village, le personnel, ainsi que les patients semblent être témoins de phénomènes inexpliqués. Et par phénomènes, comprenez les classiques quand on dit d’un lieu qu’il est supposément hanté : apparitions, bruits étranges, portes qui se ferment et sensations bizarres. Si les personnes concernées n’étaient pas aussi nombreuses, avec des témoignages concordants, on pourrait facilement se dire que l’on a là un petit groupe de personnes influençables ou illuminées. Qu’en penser ? On ne sait pas trop. Mais oui, il faut reconnaître que c’est un peu étrange, surtout que les témoignages font souvent référence à deux petites filles.

Un EHPAD hanté. Bon, soit. Pour autant, notre fait divers, pas grand monde en a quelque chose à en dire de concret dans le village. Notre journaliste va de défaite en défaite. Les souvenirs sont maigres. Les témoignages vagues. De ce que l’on comprend, ces deux gamines faisaient partie d’une famille de marginaux et leur courte vie fut assez malheureuse. Enfin, c’est ce qui se dit. Des bruits qui courent. Des rumeurs. Mais Manon Gauthier-Faure ne baisse pas les bras. Petit à petit, elle finit par rétablir un minimum de vérité, mais pas tant sur le fait divers en lui-même. Elle leur redonne une vie, une existence, jusqu’à contredire le portrait assez misérable qu’on lui en a fait, même si la réalité reste ce qu’elle est. 

Au fil de son récit, avec une certaine sobriété dans le propos mais une évidente poésie dans le regard, Manon Gauthier-Faure laisse le paranormal côtoyer la réalité. Elle rend compte et laisse s’imbriquer les différents éléments. Elle nous peint un tableau sensible et mélancolique. Au fil des pages, c’est une histoire simplement humaine qui nous est révélée, avec ses zones d’ombres et ses instants de lumière. Une chasse aux souvenirs évanescents dans un petit village brumeux où les temps changent et les gens avec. Une nouvelle existence offerte à deux jeunes filles à la triste destinée, qui n’ont peut-être jamais réalisé qu’elles ne sont plus de notre monde.

Brother Jo.

LES PARIAS d’Arnaldur Indridason / Métailié noir

Kyrrpey

Traduction: Eric Boury

Traduit en quarante langues, 18 millions de lecteurs, est-il nécessaire encore de présenter Arnaldur Indridason, l’auteur qui a créé la vague islandaise qui sévit sur la France depuis quelques années ? Nyctalopes a chroniqué l’auteur six fois en huit ans et nous ne voyons plus vraiment que dire ou ajouter sur ses romans. L’éditeur, lui-même, a compris que chaque roman d’Indridason trouvera son public. Alors à quoi bon se fouler pour une couverture ? Un paysage tourmenté qui évoque peut-être l’Islande et le tour est joué.

“Une veuve trouve un vieux pistolet dans les affaires de son mari et l’apporte à la police. Une vérification montre qu’il a été utilisé pour un meurtre non résolu depuis de nombreuses années. Konrad, un détective à la retraite, s’y intéresse car son père a eu une arme similaire…

Konrad nous apparaît ici dans toute son ambiguïté morale, aux prises avec les démons de son enfance auprès de ce père malhonnête, dangereux et assassiné par un inconnu. La soif de vengeance le domine, mais il résout les crimes restés sans réponses claires dans le passé. Il regrette un certain nombre de ses actes et essaye de s’amender.”

On a sûrement été nombreux à regretter la disparition d’Erlendur, il y a quelques années. L’apparition de Konrad, nouvel héros détective a eu un peu de mal à passer. Mais cette cinquième enquête prouve le talent d’Indridason à rendre aimable des personnages aussi imparfaits que ce flic bourru maintenant à la retraite et toujours méchamment hanté par le meurtre de son ordure de père.

Généralement, l’auteur aborde un problème de la société islandaise mais avec le temps et les volumes déjà parus, il lui est encore difficile d’être original et dans Les parias, il traite des thèmes déjà évoqués précédemment comme l’homophobie, la pédophilie et la maltraitance familiale. De sa formation d’historien, l’Islandais a gardé et cultivé le goût de fouiller dans le passé pour trouver les clés permettant de résoudre des affaires et une nouvelle fois, la violence actuelle fera écho à la souffrance et la douleur des années 60 et enfin, cerise sur le gâteau on connaîtra la vérité sur la mort de son père.

Alors, rien de bien nouveau mais toujours cette qualité d’écriture, des sentiments nobles, une empathie sans cesse renouvelée pour les faibles, les bannis. Du bon polar !

Clete.

A LA LISIERE DU MONDE de Ronald Lavallée / Presses de la Cité.

Tous des Loups

Dans un village isolé et inhospitalier du Nord canadien, la rumeur court. Un homme en fuite, accusé d’avoir assassiné froidement sa femme et son enfant, se terrerait dans la forêt boréale.

Matthew Callwood vient de prendre son poste dans la région. Jeune policier idéaliste et téméraire, il se heurte rapidement à l’inertie de ses collègues, qui boivent et fricotent avec les trafiquants du coin. Malgré tout déterminé à retrouver la trace du meurtrier en cavale, Callwood entreprend une traque sans relâche.

Mais au fil des mois, dans un dédale de lacs et de marais aux confins indéfinissables, le policier comprend qu’il a affaire à plus fort que lui. Et le chasseur devient le chassé. Sur un territoire démesuré au climat féroce, la nature sauvage reprend toujours ses droits…

Ronald Lavallée, un auteur dont je n’avais même jamais entendu parler. Il faut dire qu’il est aisé de passer à côté car Monsieur est assez peu productif. A la lisière du monde, son nouveau roman publié aux Presses de la Cité, n’est que son quatrième en 38 ans. Cela m’a d’emblée rappelé un cas similaire avec Terrence Malick qui, en 38 ans lui aussi, n’aura réalisé que cinq films, avant d’accélérer le rythme à compter de The Tree of life (2011). Mais ce n’est pas leur seul point commun. Les deux partagent un goût certain pour la nature et ses grands espaces. Si vous cherchez du dépaysement, c’est ce livre qu’il vous faut.

Nombreux sont celles et ceux qui rêvent du Canada. Cependant, on oublie parfois que le Canada, ça peut aussi être l’enfer. C’est ce que va découvrir, en 1914, Matthew Callwood, un jeune fils de bourgeois alors en proie à une déception amoureuse et gonflé d’un héroïsme naïf, en s’engageant dans la police pour un poste dans le fin fond du Saskatchewan. Là-bas, il n’y a strictement à faire et la justice des blancs ne connaît pas exactement un franc succès face aux Cris, ni face aux trafiquant d’alcool du coin. Le temps s’annonce long, très long, alors même que la guerre éclate en Europe. Néanmoins, il se raconte qu’un certain Moïse Corneau, un homme accusé du meurtre de sa famille alors en cavale, se cacherait quelque part dans ces immenses forêts. Il voit là l’occasion rêvée pour s’investir d’une mission qui devrait lui assurer respect et reconnaissance, et même lui donner l’opportunité de quitter cet endroit avec les honneurs. 

En s’engageant à la poursuite de Moïse Corneau, Matthew Callwood va se prendre de plein fouet les réalités du territoire qu’il doit affronter. Ici la nature est immense, rude, sauvage et sans pitié. Tout dans cet environnement est question de survie. Aussi, les locaux vivent selon leurs propres règles et n’ont que peu d’intérêt pour ses principes et ses lois. La tâche dans laquelle il s’est investi  paraît rapidement vouée à l’échec et tous les éléments se liguent contre lui.

Ronald Lavallée est extrêmement doué et convaincant lorsqu’il s’agit de décrire ces forêts boréales. L’immersion est totale pour le lecteur. Le voyage est aussi violent que fascinant. Si vous avez le goût de l’aventure, vous n’aurez qu’une envie après lecture, aller explorer ce Grand Nord canadien. Mais si vous avez un minimum de bon sens, vous n’y mettrez certainement jamais les pieds. Du « nature writing » comment on aimerait en lire plus souvent.

Avec A la lisière du monde, Ronald Lavallée signe ce qui sera peut-être le grand récit d’aventure de cette année 2024. On pense forcément à Jack London et on ne peut qu’apprécier retrouver un tel souffle romanesque qui nous tient en haleine de bout en bout. Maitrisé sur toute la ligne et le plus frustrant est de tourner la dernière page. Contrairement aux personnages qui peuplent ce livre, nul besoin, pour les lecteurs, de lutter pour en voir la fin.

Brother Jo.

LA SAINTE PAIX d’André Marois / Héliotrope Noir

“Jacqueline et Madeleine vivent chacune de leur côté de la Mastigouche et, depuis la mort de leurs maris, elles se saluent de loin chaque jour, sans plus. C’est un arrangement qui leur convient parfaitement. Alors, quand Madeleine annonce qu’elle a l’intention de vendre sa maison, pour Jacqueline, c’est une catastrophe. Un nouveau propriétaire s’incrustera dans le paysage, avec sa famille nombreuse, ou pire, des locations à court terme ! Et cela, elle ne le supporterait pas. Très vite, la solution s’impose à Jacqueline…” Il faut qu’elle tue Madeleine pour dissuader les éventuels candidats à l’achat, refroidis par une mort violente dans la maison.

C’est juste une “sainte paix” que veut Jacqueline, rester tranquille les dernières années de sa vie à regarder couler la Mastigouche et vivre au rythme de la nature. On ne s’improvise pas meurtrière quand on est une septuagénaire dont le corps, par ses douleurs, rappelle les faiblesse et les limites. Mais elle est tenace Jacqueline, pas réellement d’états d’âme vu les doutes sur les relations qu’entretenait son mari décédé avec cette Madeleine. Notre “héroïne” pourrait être l’incarnation vivante de la chanson de Line Renaud.

« Ma cabane au Canada
C’est le seul bonheur pour moi
La vie libre qui me plait
La forêt

A quoi bon chercher ailleurs… »

Il est évident que la réalité sera bien différente des prévisions, de l’optimisme béat de Jacqueline, dopée au CBD avant de s’aventurer carrément dans le THC, qui va s’engager dans une spirale de violence imprévue. Alors, bien sûr, ce n’est pas le polar de l’année, pas le dessein non plus d’un auteur français au Québec depuis plus de trente ans et qu’on pourra rencontrer à “Quai du Polar” cette année. Les habitués des petits mondes teintés d’humour noir d’André Marois retrouveront certainement avec grand plaisir le sergent-détective Mazenc, aussi sympathique que malchanceux déjà rencontré dans Irrécupérables et Bienvenue à Meurtreville. 

Une vraie bouffée d’air frais, très sympa à lire malgré les horreurs. Un joli détour québécois à l’expression souvent craquante dans un début d’année 2024 où les auteurs du noir ont tendance à emprunter des voies beaucoup plus agressives et sanglantes.

Clete.

LES FILS DE SHIFTY de Chris Offutt / Gallmeister

Shifty’s Boys

Traduction: Anatole Pons-Reumaux

Les fils de Shifty est le deuxième roman d’une trilogie mettant en scène Mick Hardin, flic dans l’armée, revenant sur ses terres natales, donner un coup de main à sa soeur Linda, sherif de Rocksalt dans le Kentucky dans des affaires de meurtres. Dans Les gens des collines paru en 2022, il revenait en permission et ici, il est de retour en convalescence d’une blessure contractée lors d’une mission en Afghanistan.

On retrouve des personnages déjà rencontrés notamment Shifty, symbole d’un matriarcat assumé dans ces collines appalachiennes, et on fait de nouvelles rencontres. Nul besoin de lire le premier roman pour accrocher immédiatement à une histoire commençant par le meurtre d’un dealer, un des fils de Shifty. Les trois romans débutent de la même manière, le retour de Mick Hardin au cœur d’une situation critique, une série de meurtres à élucider dans l’urgence pour éviter l’embrasement des campagnes.

Larry Brown avec le Mississippi, David Joy et Ron Rash avec la Caroline, Daniel Woodrell avec le Missouri, Tom Franklin avec l’Alabama, … nombreux sont les auteurs ricains talentueux à nous raconter leurs campagnes natales, à nous dévoiler les difficultés rencontrées. Il faut donc y ajouter le Kentucky de Chris Offutt immortalisé dans Kentucky straight, recueil de nouvelles méchamment bon de la fin du XXème siècle, devenu culte auprès des amateurs de littérature rurale ricaine. Après une période vierge d’écrits d’une vingtaine d’années consacrée à la participation à des séries TV comme True blood ou Treme, il avait signé son grand retour avec Les nuits appalaches, récompensé en 2020 par le prix Mystère de la critique, auquel nous préférerons toujours le titre original  Dark Country définissant parfaitement ce qu’écrit Chris Offutt depuis des années et qu’on trouve dans le magistral Sortis du bois.

Chris Offutt, par le biais de cette trilogie, délaisse un peu ses chroniques noires, pour passer dans le monde du polar. Deux flics, Mick Hardin et sa soeur, enquêtent pour prévenir une vengeance qui flotte toujours dans l’ambiance rurale de ce coin perdu d’Amérique. Si cette ouverture vers le polar classique ne séduira pas forcément tous les fans de la noirceur des écrits de Offutt, elle offre néanmoins, par le biais de l’investigation, des portraits remarquables ou tels qu’on aime les lire, de personnages englués dans un quotidien pas toujours très réjouissant mais qu’il faut bien assumer jour après jour. Plus qu’un polar beaucoup trop dopé à la testostérone dans son issue finale et encore empreint d’auto-justice comme si ces coins reculés vivaient encore au XIXème siècle, ce sont ces rencontres d’anonymes pour qui Offutt montre beaucoup de tendresse qui font le sel du roman. 

Encore un bon roman de Chris Offutt et cela malgré une consensualité plus poussée qu’autrefois, avec des touches humoristiques, un souci environnemental sans pour autant, merci à lui, nous accuser de mille maux et une intrigue policière somme toute classique mais qui se révélera aussi assez surprenante.

De la bonne came.

Clete.

ALIÈNE de Phoebe Hadjimarkos Clarke / Editions du sous-sol.

Fauvel a perdu un œil suite à un tir de LBD. Elle accepte de garder la chienne du père d’une de ses amies dans une maison isolée à la campagne. Hannah n’est pas un chien comme les autres, c’est le clone d’une première Hannah, qui trône empaillée au milieu du salon. Elle suscite les peurs et les reproches muets du village, à mesure qu’on découvre au matin des animaux massacrés, et qu’elle-même rentre parfois ensanglantée.

Que vous soyez d’emblée prévenus, Aliène, deuxième roman de Phoebe Hadjimarkos Clarke publié aux Editions du sous-sol, est tout sauf ce que vous pourriez en attendre. C’est un peu un cauchemar de bibliothécaire car totalement inclassable. L’expérience peut s’avérer déstabilisante pour les moins ouverts d’esprit et franchement ensorcelante pour les plus acquis. Mettez-vous dans les conditions adéquates et laissez-vous aspirer par cette première véritable curiosité littéraire de l’année. 

Rendue borgne par un titre de LDB dans une manifestation, c’est avec un lourd bagage psychologique que Fauvel saisit l’opportunité de se retirer durant un temps en pleine campagne, pour se ressourcer, dans la maison des parents de Mado, sa meilleure amie, ceux-ci étant partis en vacances. Elle est là pour garder le fort, s’occuper de la chienne et se poser sans véritable autre but. Très rapidement, Fauvel est dérangée par la chienne Hannah à qui elle trouve des comportements douteux. Il y a également ces bêtes attaquées et mutilées dans les environs. On ne sait pas quoi ou qui est responsable de cela. Serait-ce Hannah ? 

Aussi, dans les bois environnants, des coups de feu se font entendre car la saison de la chasse bat son plein. Cela devient rapidement oppressant et, sa première confrontation avec Julien, l’un de ces chasseurs, est assez perturbante. Un peu plus tard, Fauvel rencontre Mitch, un thésard revenu en terre natale, qui lui révèle enquêter sur des récits d’enlèvement et de rencontre avec des extraterrestres qui seraient apparemment nombreux dans les environs. Il s’avère, d’ailleurs, que le premier chasseur qu’elle a rencontré, ainsi que ses amis, font partie de ces personnes se disant visités par des extraterrestres. Le récit que fait Julien de ces visites est particulièrement bizarre et, lui-même, est tout aussi étrange qu’inquiétant. 

Petit à petit, un climat d’insécurité s’installe. La peur rôde. Les attaques se multiplient, les épisodes de chasse s’intensifient, l’imagination des uns et des autres s’emballe, Fauvel se rapproche de plus en plus de Hannah, les enquêtes s’embrouillent, la fumette embrume les esprits, un brouillard mystique habille le décor et les traces d’une substance pas clairement identifiée, et peut-être bien séminale, commence à faire son apparition ici et là.

C’est avec une langue vive, souple et poétique, que Phoebe Hadjimarkos Clarke nous embarque dans un conte organique et animal, avec la violence et ses séquelles en toile de fond, ainsi que le pouvoir et les rapports de domination qu’il impose. Le tableau halluciné qui nous est peint, entre réalisme magique, horreur, fantastique, science-fiction, post-apocalyptique et j’en passe, est détonnant, fascinant et parfaitement maîtrisé. Une imagination, à l’évidence fertile, mise au service d’un récit éminemment contemporain et politique.

Aliène, de Phoebe Hadjimarkos Clarke, c’est un peu la rencontre de X-Files, David Lynch et David Cronenberg, sous hallucinogènes, nourri d’un souffle poétique et d’un propos engagé, pour un résultat tout à fait atypique. Certainement difficile à vendre tant ce roman est particulier mais, pour ma part, je n’en pense que du bien et vous invite à vous laisser surprendre.

Brother Jo.

ON M’APPELLE DEMON COPPERHEAD de Barbara Kingsolver / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Demon Copperhead

Traduction: Martine Aubert

“Né à même le sol d’un mobil-home au fin fond des Appalaches d’une jeune toxicomane et d’un père trop tôt disparu, Demon Copperhead est le digne héritier d’un célèbre personnage de Charles Dickens. De services sociaux défaillants en familles d’accueil véreuses, de tribunaux pour mineurs au cercle infernal de l’addiction, le garçon va être confronté aux pires épreuves et au mépris de la société à l’égard des plus démunis.”

« Déjà, je me suis mis au monde tout seul. Ils étaient trois ou quatre à assister à l’événement, et ils m’ont toujours accordé une chose : c’est moi qui ai dû me taper le plus dur, vu que ma mère était, disons, hors du coup. » Ainsi commence la vie de Demon Copperhead dans les Appalaches en Virginie dans les années 90. Il va nous raconter son douloureux destin en partant de ses dix ans pour aller jusqu’à ses 17. Barbara Kingsolver n’a jamais caché de s’être inspirée de l’œuvre de Dickens et va nous faire revivre un David Copperfield qui aurait juste changé d’époque et de continent. “Pareil pour le bouquin de Charles Dickens, un type hyper vieux, mort depuis un bail et étranger en plus de ça, mais putain, il les connaissait, les gamins et les orphelins qui se faisaient entuber et dont personne avait rien à branler. T’aurais cru qu’il était d’ici.”

Demon est le narrateur et on embarque allègrement avec un mec bien, un pauvre môme qui vit avec une mère très jeune et complètement barrée. Très tôt, il va apprendre que la vie peut s’avérer cruelle et rude avec les plus démunis, les plus mal partis. Et c’est vraiment un chouette gamin Demon, en mal d’amour, qui en a tant à donner. Et il va morfler Demon. Pour autant, le roman n’attriste pas réellement parce que le môme se bat, ne se plaint pas, ne voit pas forcément la vilenie de certains actes. On bascule plutôt dans la colère devant les injustices, les services sociaux incompétents, les parents irresponsables, les « Thénardier » modernes, la connerie ambiante.

” A un moment, j’étais quelque chose, et puis soudain j’avais tourné, comme du lait caillé. Le gamin de la junkie morte. Un petit morceau pourri du rêve américain dont tout le monde aimerait être, enfin vous voyez. Débarrassé” Et Demon tombera comme beaucoup d’autres dans la dérive de la drogue, plongera comme toute cette jeunesse américaine qui se flingue à coups d’opioïdes.

N’oublions pas d’honorer Barbara Kingslover, prix Pulitzer 2023 avec “Demon” dont le talent narratif n’autorise aucun temps mort, aucune faiblesse dans une histoire certes triste, cruelle mais aussi tellement belle. Chez Kingslover, pas de scénar post-apo culpabilisant sur l’état de la planète comme on en lit si souvent de la part d’auteurs qui sont pourtant les grands artisans de cette grande foire mercantile. Pas de leçon nous expliquant qu’il faut manger bio, ici c’est juste la faim qui tenaille. Pas de cantique sur la beauté sauvage de la Terre, ici, on cherche juste un toit pour s’abriter et survivre encore une nuit. Du concret, du tristement réel.

« T’as pas de pire ennemi que toi-même, dit-on. Mais on nous file un sacré coup de main. Ces gens, les végétariens et les autres, qui sont à fond pour être justes avec les autres races et les gays, j’ai rien contre. Je suis d’accord. Mais est-ce qu’il leur viendrait à l’idée d’être justes avec nous ? Bien sûr que non. »

Alors, tout cela n’est pas très drôle, quoique, vous verrez parfois… La beauté surnaturelle de ce grand roman viendra de ces personnages solaires qui réchauffent, ces gens qui n’ont rien et qui donnent tout, un peu comme dans les histoires de Willy Vlautin. Des hommes et des femmes stellaires dont la lueur continue de guider bien après leur disparition.

Une superbe leçon d’humanité et un roman remarquable réhabilitant ces populations du Sud des USA qu’on désigne souvent globalement comme les “rednecks”.

Inoubliable Demon Copperhead !

Clete

Il S’APPELAIT DOLL de Jonathan Ames / Losfeld

A Man Named Doll

Traduction: Lazare Bitoun

Cela faisait une dizaine d’années qu’on n’avait plus lu Jonathan Ames, depuis  Tu n’as jamais été vraiment là, adapté à l’écran en 2017 avec Joachin Phoenix sous le titre A beautiful Day. On doit aussi à l’auteur la sublime série Bored to Death mettant en scène Jason Schwartzman dans le rôle d’un écrivain en mal d’inspiration nommé Jonathan Ames qui décide un jour, dans la fumée d’un joint, de devenir détective privé à NY. 

“Happy Doll, alias Hank Doll, une cinquantaine d’années, habite Los Angeles. Il est détective privé le jour et vigile dans un salon de massage la nuit, après une carrière dans la Navy et dans la police. Lorsque son ami Lou Shelton vient lui demander de lui donner un rein qui lui sauvera la vie, il hésite pendant une nuit. Cependant, le lendemain matin, les choses se compliquent alors que Lou vient s’écrouler, mortellement blessé par balle, dans ses bras et lui confie, avant d’expirer, un gros diamant. Commence alors pour Hank toute une série de péripéties rarement agréables, sur les traces des assassins de Shelton dans les bas-fonds de L.A.”

Ah, quel bonheur de rencontrer ce Happy Doll, détective contemporain qui a beaucoup appris de ses illustres prédécesseurs de papier. Il a juste adapté son comportement et ses addictions à son époque. Terminé les clopes et le single malt, ici on tourne aux joints et aux amphets. Beaucoup de casseroles dans la vie d’un Hank la cinquantaine pas réellement fringante. Mais il fait contre mauvaise fortune bon cœur et on voit d’emblée que c’est un mec bien, qui fonctionne à l’affectif et ne cherche pas vraiment à s’enrichir dans son job. Il ne dépareillerait pas dans l’œuvre d’un Elmore Leonard ou dans les enquêtes de Scudder de Lawrence Block.

Pour comprendre la mort de son meilleur ami, Hank va prendre tous les risques et mettre en péril les seuls êtres qui comptent pour lui : George son chien et Monica la barmaid à qui il a du mal à déclarer sa flamme. Si au départ, on peut penser à une comédie policière avec multiples clins d’œil aux vieux polars ricains, on file rapidement vers le pulp, le hardboiled. Happy Doll va vraiment morfler et son corps sera l’objet de multiples attaques dont les dernières seront bien dérangeantes. On entre dans une criminalité pas souvent décrite dans le polar et quelques scènes rappellent l’effroyable Prélude à un cri de Jim Nisbet. Pour autant, si le roman est souvent traversé d’épisodes violents, il ne tombe jamais dans le gore, la violence inutile. On est vite pris, difficile de s’en extraire. Et déjà pointe une grosse envie de lire la suite The Wheel of Doll sorti aux USA en 2022.

Un bon polar, vraiment, une histoire de détectives au délicieux parfum vintage et ça fait un bien fou.

Clete.

IL ÉTAIT UNE FOIS EN AMÉRIQUE de Harry Grey / Sonatine

The Hoods

Traduction: Caroline Nicolas

Harry Grey (1901-1980) est le pseudonyme de Herschel Goldberg, auteur et citoyen américain, d’origine russe et juive. Bien sûr que le titre, juste au dessus, vous dit quelque chose car il est éponyme de l’adaptation cinématographique qu’en a fait Sergio Leone (qui signe d’ailleurs l’introduction de ce « mémoire » par une analyse très cérébrale écrite dans les années 1980) dans laquelle Robert de Niro joue le rôle de Goldberg lui-même. Harry Grey est l’auteur de deux autres textes de fiction, plus discrets, écrits aussi dans les années 1950 et publiés en VF dans la Série noire historique, Né un dimanche (The Duke) et La crème des hommes (Portrait of a mobster). Herschel Goldberg s’est largement inspiré de son expérience de gangster du Lower East Side new-yorkais pour épicer ses écrits, volontairement ou subconsciemment altérés pour faire correspondre les faits relatés avec sa vision du monde ou alors tout bonnement avec son désir de rester vivant vu certains épisodes dévoilés. The Hoods, rédigé derrière les barreaux de la prison de Sing Sing, n’avait jamais été traduit en français jusque-là.

« New York, années 1920. Noodles traîne dans le Lower East Side avec sa bande : Patsy, Cockeye, Max et Dominick. Simples gamins des rues, ils gravissent peu à peu les échelons d’une mafia qui s’organise en Syndicat du crime. Leur temps est celui de la Prohibition, de l’opium et des gangsters juifs et italiens qui s’apprêtent à refaçonner à tout jamais le visage de l’Amérique.« 

Ces cinq-là sont unis comme les doigts de la main, dès l’enfance. Tous fils d’immigrants juifs d’Europe centrale ou italiens, ils partagent le même dédain pour l’école, la même haine de leur pauvreté et la même disposition aux mauvais coups. En outre, ils ont le Lower East Side chevillé au corps. C’est leur tiékar. Ils n’ont qu’une hâte : qu’on leur signe une sorte de « bon, d’accord » pour abandonner les études (primaires) et se lancer dans les petits boulots et trafics en tout genre qui leur permettront d’avoir quelques sous en poche. Ils rêvent déjà de plus ambitieux. Leur rêve américain, c’est de croquer au gâteau, avec la bouche la plus élargie possible, et s’il y a une cerise on top, c’est encore mieux.

Le narrateur, Noodles, est l’intello de la bande, celui qu’on considère le plus fûté, le plus curieux, insatiable lecteur mais aussi esprit tourmenté. Ses méninges turbinent. Bientôt, ils ne seront plus que quatre, Dominick, l’Italien, avalera quelques grammes de plomb car la loi de la rue est impitoyable. Mais le quatuor de voyous juifs connaît la musique. Sur leur territoire, c’est eux, même, qui donnent le la. Leur irrésistible ascension commence dans l’Amérique de la prohibition. Arnaques, nettoyages, contrebande, extorsion, casses sont leur lot quotidien. Au niveau national, la mafia se structure et, plutôt que la guerre à tout prix, partage les principautés et les sources de revenus. La Coalition, comme l’on appelle, adoube sans broncher ces quatre gangsters du Lower East Side, n’hésitant pas à les mobiliser sur des gros coups le long de la côte Est. Ils sont réputés fiables et sans peur.

Le récit d’Harris Grey est la litanie des journées qui passent, copieusement arrosées de spiritueux dans les arrières-salles d’un speakeasy, de coups qui se montent, se font, des billets raflés et flambés en costards, hôtels de standing, et petites pépées bien sûr. Parfois, il faut casser quelques dents, suriner un type ou vider son chargeur dans un corps. La routine, quoi. Elle semble sans fin, parfois, dans ces 600 pages. Peut-être que la première chose à tuer, c’est le temps dans cette histoire…

Mais il arrive que les affreux aient des affres… Noodles se cherche une posture morale. Est-il du bon côté de la barrière ? Il voit le monde corrompu jusqu’à la moelle. Non, il n’est décidément pas fait pour une autre vie et il n’est pas pire que les autres, les gens dits honnêtes qui selon lui ont la même obsession : entuber. Et même si l’opium lui tord la tête, le sort de sa pauvre mère l’inquiète ou une fixation sur une unique femme l’empêche de savourer ses mille conquêtes féminines, peut-être ce qu’on se rappellera de lui, c’est son histoire. Il veut la raconter, jusqu’à la chute.

Très réaliste, le texte détaille la vie des gangsters jusqu’à la banalité. On sait ce qu’ils mangent, boivent (sans arrêt), on découvre qu’ils ont la blague lourde, par exemple. Depuis fort heureusement, des auteurs, des dialoguistes ont travaillé leurs saillies. Mais quand l’action s’emballe, on ne perd rien, tout est rapporté méthodiquement, bien sûr du point de vue pas forcément humble de Noodles.

Ne cherchez pas un grand roman, vous trouverez un témoignage dense sur le monde du crime américain, travaillé en la faveur de son narrateur (il peut après tout s’enorgueillir de ne pas avoir fini criblé de balles).

Paotrsaout

DÉLIVREZ-NOUS DU BIEN de Joan Samson / Toussaint Louverture

The Auctioneer

Traduction:  Laurent Vannini

A Harlowe, paisible communauté rurale du New Hampshire située à quelques heures de Boston, la vie suit son cours : les gens travaillent la terre, coupent du bois et achètent ce qu’ils ne peuvent produire. John Moore et les siens vivent un peu à l’écart, et, à leur façon simple et rude, ils sont heureux. Jusqu’au jour où un homme sorti de nulle part – mais qui a bourlingué partout -, un commissaire-priseur au charme diabolique, s’allie au shérif pour organiser des enchères publiques afin de renflouer les caisses de la police locale et pouvoir mieux protéger la commune de la violence rampante des grandes villes.

Les habitants sont habilement amenés à donner ce dont ils ne veulent plus, à se séparer de ce qui les encombre, à vider – encore et encore – leur grenier pour la bonne cause. Mais jusqu’à quand ? 

Une qualité qu’il faut reconnaître à la maison d’édition Monsieur Toussaint L’Ouverture c’est qu’elle soigne ses publications, en tant qu’objet livre j’entends, et le rendu visuel est si soigné qu’ils nous feraient lire n’importe quoi. Sauf qu’elle ne soigne pas que la forme et que ce qu’elle nous donne à lire n’est de loin pas n’importe quoi. Ce Délivrez-nous du bien ne fait pas exception. Initialement publié en janvier 1976 aux Etats-Unis, ce premier roman de l’autrice Joan Samson fut aussi son dernier, car tragiquement fauchée par un cancer en février de la même année, à 38 ans seulement. Presque un demi siècle plus tard, le voici enfin publié en France.

Alors que la vie suivait son cours comme elle l’a toujours suivie dans la petite ville de Harlowe, un certain Perly Dunsmore fait son apparition. Priseur charismatique, qui présente bien, parle bien et n’ayant aucun mal à convaincre les gens quand il s’adresse à eux, va progressivement manipuler et duper les habitants. Il se fait, en quelque sorte, prêcheur investi d’une mission quasiment messianique. Il annonce un futur radieux pour Harlowe mais pour ce faire, pour entreprendre tous les changements nécessaires, il pousse les gens à se délester des quelques biens qui trainent chez eux pour ensuite les vendre dans des enchères de plus en plus nombreuses. Dans un premier temps, les sommes récoltées servent à développer de façon disproportionnée la police locale. Des adjoints sont nommés les uns après les autres et envoyés chez les particuliers pour les délester de leurs biens, au point de les déposséder entièrement. Etrangement, alors que la police se développe, là où tout était plutôt calme, les incidents se multiplient. La famille Moore, impactée comme beaucoup, perd la grande majorité de ses biens. Mais que se passera-t-il quand Mim et John Moore n’auront plus rien d’autre que leur terre et leur petite fille ? Pourquoi tout le monde se laisse ainsi faire ? Vont-ils perdre leur terre, voire leur petite fille ? Qui est le plus coupable ?

Dans un style d’écriture de facture assez classique mais parfaitement maîtrisé, Joan Samson installe, très lentement mais méticuleusement, toute une atmosphère, un décor, dans lequel la peur se répand telle un poison. Cette peur est le produit, entre autres, d’un capitalisme à outrance et d’un fascisme latent. Une tension rampante mais constante. Bien que cité comme influence par Stephen King pour son livre Bazaar, Délivrez-nous du bien n’est pas un livre horrifique à proprement parler. Il n’y a rien de frontal ici. Le mal s’installe subtilement. On est plus entre le thriller psychologique et le grand roman américain. Si le dénouement tarde à arriver, il est néanmoins fort,  mais tout ici réside dans la lente progression des faits.

A l’évidence, Délivrez-nous du bien de Joan Samson est un roman plus que recommandable et dont il y a largement matière à discuter. Nul doute qu’il en fascinera certain(e)s autant qu’il en frustrera. Il y a tout à parier que, si Joan Samson avait eu l’opportunité d’écrire d’autres livres, elle serait aujourd’hui certainement citée parmi les noms incontournables de la littérature américaine.

Brother Jo

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