Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

LA SOUSTRACTION DES POSSIBLES de Joseph Incardona / Finitude.

Depuis une dizaine d’années, c’est à chaque fois un réel plaisir de retrouver Joseph Incardona. Le Suisse est certainement l’une des plus belles plumes noires de langue française. Récompensé par le grand prix de la littérature policière pour le très éprouvant “Derrière les panneaux, il y a des hommes” en 2015, Incardona hausse gravement le ton ici, certainement l’oeuvre la plus volumineuse et la plus fouillée de cet explorateur de la société occidentale dans ces aspects les plus vils, les plus abjects. Espérons que ce superbe roman lui permettra d’arriver à une renommée qu’il mérite depuis si longtemps. 

“On est à la fin des années 80, la période bénie des winners. Le capitalisme et ses champions, les Golden Boys de la finance, ont gagné : le bloc de l’Est explose, les flux d’argent sont mondialisés. Tout devient marchandise, les corps, les femmes, les privilèges, le bonheur même. Un monde nouveau s’invente, on parle d’algorithmes et d’OGM.À Genève, Svetlana, une jeune financière prometteuse, rencontre Aldo, un prof de tennis vaguement gigolo. Ils s’aiment mais veulent plus.”

Le thème peut paraître très classique: une jeune évadée des Balkans, pro de la finance et un champion de tennis raté, un peu gigolo vont connaître le coup de foudre et faire alliance pour réussir une énorme arnaque qui leur permettra de partir très loin au soleil. Mais ce n’est qu’apparence, le roman, l’histoire se situent aussi bien ailleurs. Dans le monde de la finance à Genève, dans une famille de “bergers” corses qui a beaucoup d’argent à blanchir, au Mexique d’El Chapo, à Lyon. Dès le départ, on se doute que le couple Svetlana/ Aldo, malgré leurs dents longues, sera bouffé par plus sauvages qu’eux … on est chez Incardona qui ne connaît pas les termes de résilience, de rédemption, de pardon, de chance.

Le Suisse dénonce, montre, prend à parti dans une narration très originale que vous découvrirez par vous mêmes. Il raconte les complots, l’avidité, les magouilles, et comme il nous parle durant tout le roman, il ne embarrasse pas de détails trop complexes sur les opérations financières, les montages diaboliques. Il explique bien les grandes lignes mais reste surtout ancré sur ses personnages principaux et secondaires étonnamment et méchamment tous interconnectés entre eux sans s’en douter. Incardona vous conte les heurts et malheurs de ces nantis les yeux dans les yeux, vous interpelle, vous frappe, vous provoque,vous choque avec désinvolture, vous prend à témoin, vous questionne, de la belle mécanique…

Une fois de plus, Incardona dépèce ses personnages, les met à nu dans leur apparence la plus vile, la plus sale et nul doute que chacun pourra y retrouver un aspect de sa personnalité qu’il cherche à cacher ou à ignorer. Les multiples digressions qui souvent font mouche, les remarques sur la nature humaine, sur les salauds qui nous cassent, donnent une énorme puissance à un roman particulièrement pointu dans ses descriptions et servi par une très, très belle plume empreinte de morgue et de mépris. 

Et surprise, énorme surprise même quand on connaît son oeuvre, Incardona a su écrire l’histoire d’amour parfaite: animale, brutale, passionnée, désespérée et énormément chargée d’émotion sur la fin.

Joseph Incardona, avant il cognait, maintenant il flingue.

Putain de bon roman !

Wollanup.


REVOLVER de Duane Swierczynski / Rivages.

Classique ? Peut-être. Efficace ? Et comment !

Le dernier Duane Swierczynski a tout simplement la classe : tout d’abord parce que le plus coriace des personnages est à nouveau… une femme (pardonnez ma subjectivité mais ça fait vraiment plaisir).

Par la construction également : quatorze chapitres divisés chacun en trois parties aux temporalités différentes : 1965, 1995 et 2015. Un cold case qui plombe cette famille de flics d’ascendance polonaise, les Walczak, depuis que Stan, le grand-père, s’est fait assassiner aux côtés de son coéquipier, George Wildey dans un bar des quartiers nord de la Philadelphie pendant qu’ils attendaient un indic. Un braquage qui a mal tourné ? Une enquête qui se serait trop avancée là où il ne le fallait pas ? Ou alors le tandem complice constitué par un flic polonais et un policier noir à une époque où le racisme battait son plein aura fini par agacer certains ?

Quoi qu’il en soit, ce double meurtre hantera les Walczak durant des décennies : la force de Swierczynski est de faire avancer en parallèle l’histoire qui aura coûté la vie des deux flics en ‘65 et les enquêtes de Jim – le fils et d’Audrey – la petite fille, des décennies plus tard.

Jim donc, devenu à son tour inspecteur de police, apprend en ’95 que le tueur présumé de son père a été libéré de prison. Il en devient obsédé jusqu’à s’imaginer rendre justice par lui-même. Enfant, il l’avait promis sur la dépouille de Stan : « Je vais trouver l’homme qui a fait ça. Et je vais le faire payer. » Seulement voilà, quelqu’un le devance et le cadavre de Terrill Lee Stanton n’aide Jim pas à baisser sa furieuse consommation d’alcool. Ni à tourner la page.

Vingt ans plus tard, en 2015, la ville de Philadelphie organise une cérémonie de commémoration des deux coéquipiers tués dans l’exercice de leur devoir. Aucun membre de la famille ne peut manquer cet événement, pas même Audrey, la fille cadette de Jim, la brebis galeuse qui carbure au Bloody Mary dès de réveil et qui avait coupé tout lien avec sa famille. Elle n’a pas froid aux yeux, la Audrey, et encore moins lorsqu’il s’agit de replonger dans cette affaire qui aura empoisonné sa famille dès le moment où le corps inanimé de papi Stan avait touché le sol du bar où il sirotait sa bière.

Il y a tout ce qu’il faut dans ce polar : une intrigue serrée comme un nœud marin, une excellente documentation de l’histoire contemporaine de la Philadelphie et de sa police, des personnages cinématographiques qui suintent tous le désespoir, c’est noir et humain à la fois comme un bon morceau de blues.

Monica.


LES AIGLES ENDORMIS de Danü Danquigny / Série Noire.

« Les aigles endormis » est un premier roman, celui de Danü Danquigny. C’est intense, violent, rythmé, souvent sale et immoral mais il y a une profondeur et une authenticité à travers les personnages qui subliment ce qu’il peut y avoir de plus noir dans l’humanité. 

Toute l’histoire se situe en Albanie, pays plutôt méconnu, troublé politiquement loin des destinations touristiques et du regard du monde devenant un terreau fertile aux gouvernements corrompus, mafias, trafics et population aux abois.

Le personnage principal est Arben dit Béni. Il est au départ un simple gamin, fils de profs, insouciant et nourri d’espoirs dans un pays sous le joug d’un régime communiste sans concession. Vont graviter autour de lui un certain nombre de personnages aux profils variés qui vont évoluer au fil des pages, et tous sont pourvus d’intérêt, qu’ils vous émeuvent ou vous dégoûtent.

Arben grandit et voit s’éloigner ses rêves au gré des gouvernements qui se succèdent jusqu’à la chute du régime qui laisse place au libéralisme. Le pays connaît alors un flou politique, faisant place à la loi du plus fort, à la corruption et à la perte de toute moralité.

Un mariage, des enfants et le besoin de survivre dans le chaos vont pousser Arben à définitivement rompre avec toutes ses valeurs. Il devient l’ombre de lui-même, acteur d’une mafia dénuée de toute humanité mais le meurtre de Rina, sa femme, provoquera sa fuite avec ses enfants en France.

« Je les ai emmenés aussi loin que possible, dans un coin qu’ils appellent la fin de la terre. Le climat y est humide, mais la région est belle, verte et rocailleuse. Et il y a l’océan. Une masse importante, sauvage et glaciale, qui fouette les sangs et forge le caractère. Ces vagues ! Elles sont faites pour crier la beauté de l’univers aux yeux attentifs, et pour tempérer les orgueils mal placés. »

20 ans plus tard, retour au pays du fils maudit, l’heure de la vengeance a sonné. L’auteur décrit ce déferlement de violence avec une montée en puissance et une intensité rare pour aboutir à une issue fracassante et bouleversante.

Tous les éléments du Noir sont réunis avec cette profondeur indéfinissable qui fait de ce roman un incontournable, c’est brillant et sombre à la fois, du très bon.

NIKOMA

LA ROUTE 117 de James Anderson / Belfond

Lullaby Road

Traduction : Clément Baude

Il y a deux ans et demi, les Nyctalopes chroniquaient le premier roman publié chez Belfond du même James Anderson, Desert Home, et en disaient le bien qu’ils en pensaient. La Route 117 se révèle être une sequel puisque James Anderson introduit à nouveau son personnage principal, Ben Jones, routier à la vie agitée, dans le décor qu’il affectionne, le désert et les mesas de l’Utah, traversé encore une fois par la Route 117. S’il existe bien une Route 117 dans l’Etat des Mormons, James Anderson a décalé la sienne dans la fiction plus à l’est pour la faire se croiser avec l’Interstate 191, grand axe routier qui s’enfonce depuis Salt Lake City, la capitale, vers le sud-est. On peut supposer ainsi qu’il cherchait à ancrer son histoire dans un des endroits les plus reculés de l’Utah pour mieux évoquer des communautés dont l’isolement, la marginalité et le secret sont des traits caractéristiques. 

« La neige et la glace ont envahi la route 117. Au milieu de ce décor lunaire, Ben, chauffeur routier, s’accroche à son volant comme à une planche de salut, pour oublier la disparition brutale, quelques semaines plus tôt, de la femme qu’il aimait.

Mais un matin, à la station-service, un étrange colis l’attend… Un gamin et son chien, laissés là avec ce mot : « S’IL TE PLAÎT, BEN. GROSSE GALÈRE. MON FILS. EMMÈNE-LE AUJOURD’HUI. CONFIANCE À TOI SEULEMENT. PEDRO. »

Pourquoi ce Pedro, un quasi-inconnu qu’il n’a pas revu depuis des mois, tient-il tant à lui confier son enfant mutique ?

Tandis que Ben reprend la route en quête de réponses, accompagné de ses improbables passagers, un drame l’oblige à interrompre ses recherches : son ami John, prédicateur qui arpente la 117 avec une croix sur le dos, vient d’être laissé pour mort sur le bord de la chaussée.

Dans ce coin perdu de l’Utah, les mystères et les dangers collent à l’asphalte. Pour Ben, c’est le début d’une enquête ahurissante, aux troublantes ramifications… »

James Anderson confirme sa poésie brute pour évoquer le désert, ses étendues désolées, ses formations rocheuses, ses lumières et les événements météorologiques brutaux qui le frappent pendant la saison d’hiver. Malgré ses aspects hostiles, la contrée abrite une communauté éparpillée dont les membres ont pour point commun de vouloir mettre une distance avec une vie antérieure que l’on devine aisément riche en accidents, en faux pas ou en dégueulasserie. Rockmuse, au bout de la Route 117, a l’air du rejeton bâtard de Slab City et d’une ghost town. James Anderson y distribue une humanité bancroche et bigarée, attachante ou bien inquiétante. Ben Jones est le trait d’union entre Rockmuse et Price où il réside. Il connaît parfaitement ce coin de désert et les habitudes des misfits qui s’y sont retirés. Raccordé aussi à la vie moderne, il peut compter sur un flic amical et les services médicaux d’urgence. Et Dieu sait si les péripéties du roman nécessitent leurs interventions. Ben Jones reste ce personnage pour lequel le lecteur éprouve une sympathie immédiate : il a ses blessures, il n’est pas lui-même irréprochable, il sait que le mieux, dans les services qu’il assure en solitaire, est de ne pas poser de questions. Malgré tout, son tempérament ne lui évite pas les ennuis. Fataliste et ironique, il avance, vaille que vaille, bien que là, sa fibre paternelle et protectrice soit mise à rude épreuve. Pour résumer, c’est un brave type, qui parfois se comporte comme un connard ; avisé, puis l’instant d’après, victime du « syndrome de la mèche courte ». 

Sur le thème de l’enfance abusée, l’enquête ou poursuite motorisée de Ben Jones rappelle dans ses meilleurs moments Le Cherokee de Richard Morgiève, paru au tout début de l’année dernière. Au fil des kilomètres d’asphalte, le drame se noue, affrontements et accidents surgissent, amitiés et amours éclosent ou se meurent. La prose de James Anderson, efficace, sait parfois se hérisser d’un humour bien vu. Alors la suite idéale à Desert Home ? Peut-être pas. Les incessants aller-retours sur la 117, entre intrigue principale et échappées secondaires, désorientent parfois et le dénouement nous laisse avec un petit sentiment de confusion. C’est un peu dommage parce que c’est une histoire qui a le mérite d’appartenir à l’endroit exact où elle se déroule.

   Sans savoir ce que je découvrirais, j’ai poussé le quad sur le côté. Le corps de l’homme était en un morceau, il avait les yeux ouverts. Du sang coulait coulait d’une plaie sur son front. Ses deux jambes, brisées à hauteur des genoux, étaient repliées, quasiment à angle droit, comme dans un dessin animé. Merci la ceinture de sécurité – si tant est qu’il l’ait mise. Les airbags ne fonctionnent que si vous êtes là où vous êtes censé être. Avec les tonneaux, l’homme et son fils s’étaient retrouvés comme deux roulements à bille dans une boîte de conserve.

   Il a remué les lèvres. Je me suis baissé et, un genou, à terre, je me suis penché vers lui. C’étaient sans doute ses dernières paroles. Dans un murmure rauque, il a répété :

« Mon fils, mon fils.

_ Le sale gosse, vous voulez dire ?

   Il a cligné des paupières.

   « Je ne sais pas. Je ne l’ai pas encore retrouvé. Espérons que je n’aurai pas besoin de sacs-poubelle pour vous le ramener. » J’ai aussitôt regretté mes paroles. « Peut-être qu’il va bien », ai-je rectifié, même su je n’en croyais pas un mot. Frapper un homme à terre n’a jamais été mon style, mais à ce moment-là, je n’avais ni style ni indulgence.

Paotrsaout



LE LIVRE DE SARAH de Scott McClanahan / L’Olivier.

The Sarah Book

Traduction: Théophile Sersiron.

Après avoir été publié par les éditions Cambourakis pour ses recueils de nouvelles, Scott McClanahan arrive à l’Olivier pour son roman “Le livre de Sarah”. En aparté, certains choix éditoriaux me surprendront toujours puisque “Le livre de Sarah” est la suite de “Hill William” où le “héros” rencontre cette fameuse Sarah et cette première histoire est toujours inédite en France…

Au fin fond des Appalaches, Scott, dans la jeune vingtaine, rencontre Sarah légèrement plus âgée que lui. Un couple se forme, grandit, décline et puis meurt au bout d’une dizaine d’années. Scott, c’est tout simplement l’auteur, Scott McClanahan qui raconte son histoire avec Sarah, jeune infirmière qui va devenir son épouse et qui lui donnera deux enfants. Dix ans de vie commune dans un coin paumé pour le prof et la soignante, avec quelques hauts et beaucoup de bas.

Les avis seront très certainement très partagés: certains y verront beaucoup de tristesse, de mélancolie et c’est vrai qu’elles parcourent les pages, les hantent parfois mais pas très longtemps non plus, masquées par les bouffonneries puis les remords de ce grand gosse alcoolo qu’est Scott. Quand la plume s’attarde sur Sarah, bien sûr, ses souffrances sont visibles, certains s’y retrouveront sûrement, hélas. Mais le ton est tout autre, penché vers un humour très présent et parfois bien en dessous de la ceinture. On peut être surpris par nombre de critiques ricaines parlant d’immense émotion… Mouais, “Le livre de Sarah” débute néanmoins par “ J’étais le meilleur conducteur bourré du monde” et cela n’évoque pas d’emblée les violons qui chialent.

Quels que soient les sentiments engendrés, “Le livre de Sarah” est avant tout un roman de vie plaisant, écrit dans un style qui ne provoquera pas d’émerveillement certes mais qui engendre un certain attachement pour ce couple. La prose très honnête, franche de l’auteur alterne chapitres au moment du divorce et retours sur l’histoire en amont et aussi pitoyable que soit un type qui picole quand il est en phase d’auto-apitoiement, l’histoire demeure intéressante et cela même si l’issue, très prévisible, est connue. 

On peut très bien rapprocher “Le livre de Sarah” de “Putain d’Olivia” de Mark SaFranko et par extension à l’univers de John Fante à qui il semble rendre manifestement hommage dans un chapitre rappelant irrésistiblement “Mon chien stupide”. C’est plein de verve avec des digressions à jeun ou alcoolisées sur la guerre, la vieillesse, la mort, la guerre. On passe un bon moment certes, de là à crier au génie, non.

Wollanup.



TERRE ERRANTE de Liu Cixin / Actes Sud.

TERRE ERRANTE est une nouvelle de science-fiction de l’auteur chinois Liu Cixin, devenu un incontournable du genre en Chine mais aussi bien delà des frontières de son pays d’origine. Il affiche un beau palmarès en termes de récompenses littéraires et de reconnaissance par ses pairs. L’adaptation de cette nouvelle précédent une trilogie a été adapté tout d’abord par Netflix puis reprise au cinéma sous le titre « The Wandering Earth » faisant un carton au box-office mondial en 2019. Des prix, des récompenses…mais qu’en est-il vraiment ? 

Et bien que l’on soit adepte ou pas du genre, je dois reconnaître que cette nouvelle est un amuse-bouche qui fait mouche ! On en reprendrait bien un peu plus.C’est une belle façon de découvrir cet auteur dont l’écriture est précise, documentée et scientifiquement compréhensible voire peut être probable !

Lire cette nouvelle prendra peu de temps, pour autant l’histoire se décomposant en plusieurs parties, elle semble plus étoffée et complexe qu’il n’y paraît. 

Cette histoire parle de notre planète dont le peuple a décidé de fuir le soleil devenu menaçant pour le devenir de l’humanité pour partir en quête d’un nouveau système solaire. Jusque-là, scénario classique, sauf que l’humanité a décidé de faire route à bord de la Terre en implantant à sa surface des moteurs surdimensionnés pour la propulser et l’éloigner de la menace. 

Le personnage principal est né pendant la période dite du freinage, période qui consiste à arrêter la rotation de la Terre. On vit donc à travers les yeux d’un humain qui n’a pas connu l’avant et qui va vivre les différentes étapes du voyage : l’ère du freinage, l’ère de la fuite, la rébellion et l’ère de l’errance.

Pendant toutes ces étapes se déroulant sur plusieurs années, le personnage grandit, se marie, devient à son tour père et se pose des questions existentielles sur le bien-fondé de cette fuite et du devenir de l’humanité. 

Sans en dire plus pour ne pas vous spolier et parce qu’il faut impérativement le découvrir, sachez qu’il y a du lourd dans ce si petit bouquin. 

« Je n’avais jamais vu la nuit. Je n’avais jamais vu les étoiles. Je n’avais jamais vu le printemps, ni l’automne, ni l’hiver.Je suis né à la fin de l’Ère du freinage. La Terre venait tout juste d’arrêter de tourner. »

NIKOMA


TEMPÊTES d’ Andrée Michaud / Rivages.

Grandiose Michaud !

« Dans le nouveau silence qui avait suivi, un frisson peut-être venu des insomnies qu’il évoquait avec un trouble dans son regard et j’avais compris qu’il était inutile de lui demander de s’expliquer quant au legs qu’il entendait me transmettre, la froideur, la nuit, la peur. J’avais avancé mes mains vers les siennes en vue de vérifier si elles contenaient encore quelque chaleur, mais il se levait déjà, son corps alourdi par les confidences qu’il venait de me faire : tu verras, on s’habitue à tout, même à l’horreur… »

Blizzard et Orages – les deux parties du roman comme deux cerneaux de noix : deux saisons, deux personnages. Hiver et été, une femme et un homme réunis autour de Cold Mountain pour des raisons aussi différentes que similaires : l’héritage d’une maison pour Marie, l’héritage d’une fausse identité pour Ric.

Marie Saintonge arrive au Massif Bleu suite à la mort de son oncle Adrien qui vient de se suicider : elle hérite de la maison située au pied de cette montagne qu’elle décide de nommer Cold Mountain – cette montagne, « une veuve, une stèle érodée par des millénaires de deuil ».

Difficile de savoir ce qui se passe autour de ce massif : l’air est oppressé par le souffle de ce monstre de granit qui semble ne jamais dormir. La tempête talonne Marie et s’installe quelques heures après son arrivée et en peu de temps la neige occupe tout le paysage.

Dès lors on s’installe dans un huis clos pesant et on assiste à la défaillance progressive de Marie : la solitude, interrompue par des éruptions intempestives – hommes ? fantômes ? – la radio qui fonctionne par à coups pour égrener les noms des morts et des disparus dans la tempête, les bouteilles de vin qui se vident comme par miracle, « un homme de pierre ou de bois, de glace souillée de détritus » qui la surveille, qui en joue. Et puis les bonhommes-allumettes gribouillés par une main invisibles autour de la maison, sur la maison, apparaissant et disparaissant comme dans un jeu macabre.

Ric, le raté, le double visible d’un écrivain star qui le rémunère pour l’incarner en société depuis une vingtaine d’années, se trouve complètement désemparé à la mort de son « patron » suicidé dans sa belle demeure. Il décide de finir le manuscrit de Chris Julian dans les lieux-mêmes où se déroule l’intrigue du livre inachevé : les Chutes rouges, sur le Massif Bleu.

Le séjour de Ric au camping des Chutes rouges prend assez rapidement une tournure angoissante : pour cette deuxième partie du roman, Andrée Michaud installe l’écrivain en herbe en tant que narrateur. C’est donc à travers ses mots que le lecteur vit cet été cauchemardesque lors duquel les orages accouchent des cadavres, le petit monde du camping est gagné par une paranoïa aigue et Ric devient le coupable idéal devant tous ses voisins.

A la différence de Marie – et probablement la vie sociale existante n’y est pas étrangère – Ric parvient à garder son sang froid même lorsque des petits bonhommes-allumettes commencent à faire leur apparition par-ci, par-là, même lorsque la réalité commence à un peu trop rejoindre la fiction décrite dans le manuscrit qu’il s’acharne à finir.

Il existe une pratique thérapeutique appelée celle des « bonhommes-allumettes », née sous la plume d’un thérapeute canadien, Jacques Martel. Je n’en sais rien si cela a un quelconque rapport avec les dessins fantomatiques qui apparaissent et disparaissent autour de Marie et de Ric. En revanche, cette pratique est censée casser les relations d’attachement toxiques – l’obsession de Marie pour le suicide de son oncle ? l’identité perdue de Ric au détriment d’une existence de porte-plume raté ?

Quoi qu’il en soit, ce dernier roman d’Andrée A. Michaud est tout simplement grandiose : il met l’individu face à soi-même, à ses responsabilités et à ses angoisses dans un contexte extrêmement difficile. C’est aussi la raison pour laquelle chaque lecteur aura certainement sa propre interprétation : ce texte arrive à parler au plus intime de soi-même.

Monica.


CINQ CARTES BRÛLÉES de Sophie Loubière / Fleuve noir.

La vie de Laurence est une longue suite de frustrations et de solitude. Elle naît et vit à St Flour et travaille à Chaudes-Aigues petite ville du Cantal dans un environnement assez austère. L’arrivée de cet enfant dans le foyer chamboule tout : son frère a du mal à accepter cette petite sœur qui prend sa place, et le couple de parents vole en éclat quelques années plus tard. Pour Laurence il s’agit là du grand malheur de sa vie, elle qui aimait son père d’un amour absolu, ne pourra plus le voir, partager sa vie. Elle se retrouve alors dans une solitude immense, entre une mère aigrie et un grand frère tyrannique. Elle sombre petit à petit, se réfugie dans la nourriture qui lui permet de se constituer une enveloppe qui la coupe certes du monde, mais la protège également.

C’est l’histoire d’une souffrance qui se transforme en folie. On sait, dès les premières pages que cela ne peut que tourner au drame, mais sous quelle forme, quel chemin va être suivi petit à petit pour en arriver là ? 

« Laurence Graissac était, depuis le premier jour de sa naissance, une bombe à retardement »

Son frère l’écrase, sa mère la rend responsable de ses propres malheurs, et au milieu Laurence doit avancer tant bien que mal. Elle voudrait s’échapper de ce monde, de cette famille, vivre sa vie sans aucune dépendance, en totale liberté. Mais en est-elle capable, peut-elle réellement couper les ponts et ne plus se préoccuper de sa mère et surtout de son frère, qui reste son pilier, son appui malgré les quolibets dont il l’afflige?

Sophie Loubière nous offre une illustration de ce que des traumatismes subis dans l’enfance génèrent dans une famille et dans une vie d’adulte. La manipulation est présente tout du long du roman, mais on en vient à se poser cette question : qui manipule qui, qui sous justificatif de sa douleur insuffle encore plus de souffrance aux autres ?

 « Pour les autres, l’important, c’est ce qu’ils font de nous, pas ce que nous sommes. » 

L’atmosphère du roman est très sombre, à l’image de ce coin du Cantal pendant l’hiver : rude, âpre, mordant. La solitude en est le fil conducteur, on peut l’apprécier, la chercher mais elle devient parfois lourde à porter et il faut une grande force pour l’apprivoiser et que ce ne soit pas elle, qui au bout du compte, emporte tout et nous écrase. 

Marie-Laure.



SANG CHAUD de Kim Un-Su / Matin calme.

Tteugeoun Pi(뜨거운피 /Hot blooded)

Traduction : Kyungran Choi et Lise Charrin.

C’est l’ambition affichée de la nouvelle maison d’édition Matin calme : proposer au public français des polars coréens, pan de l’édition coréenne jusqu’ici pas ou peu traduit. « En Corée comme partout ailleurs dans le monde, le polar est le genre qui capte au plus près l’air du temps. Cette réactivité en fait la richesse et elle s’exprime aussi bien dans les séries que dans le cinéma et, bien sûr, dans la littérature. » Le succès mondial de Sang chaud de Kim Un-Su (paru en 2017 en Corée, déjà vendu dans une douzaine de pays et promis à une adaptation cinéma) doit donner des ailes au projet de Matin calme. 

Kim Un-Su n’est pas tout à fait un nouvel arrivant dans les librairies françaises. Son premier roman, Le placard, est paru en 2013, son recueil de nouvelles, Jab ! , en 2018. Entretemps, son premier polar crépusculaire et métaphysique, Les planificateurs (2016), qui revisite le thème du tueur à gages, a fait mouche.

1993. Busan, 2e ville de Corée du Sud, grand port et pôle économique à moins de 200 kilomètres de l’archipel japonais, étale ses quartiers sur une zone littorale découpée, traversée de vallées séparées par des montagnes. La topographie facilite presque le découpage des territoires que les divers clans de la mafia locale se sont répartis, selon des accords toujours fragiles. C’est un subtil système de poids et contrepoids que les appétits personnels sont toujours prêts à ébranler. A Guam, Huisu est l’homme de main de Père Sohn, Huisu, la quarantaine, est en pleine midlife crisis : il garde un œil sur les trafics de bas étage pour le compte de son vieux madré de patron, enchaîne les heures bilieuses et arrosées d’alcool et les nuits solitaires à l’hôtel. Ne serait-il pas temps que son destin prenne un tournant et qu’il traite de business plus flamboyant, qu’il palpe de quoi espérer une retraite tranquille, qu’il épouse la femme – une prostituée – qu’il aime depuis toujours ? Huisu prend un jour la décision qui va bouleverser son existence et celle de tout un clan mafieux. Pour rétablir un équilibre qui explose, il faudra sortir les couteaux à sashimi et la broyeuse à viande, saigner et faire saigner.

Kim Un-Su détaille tout un univers avec patience, avec lenteur même : la géographie locale, la géographie mafieuse locale, les us et coutumes des malfrats, le quotidien du clan de Père Sohn et d’Huisu, son fonctionnement et ses codes. Car il faut bien un peu de temps pour comprendre un décor, s’imprégner d’une atmosphère et cerner des personnages peu familiers (bien avisé est celui qui pense à se référer au glossaire final des principaux clans et de leurs membres). Au fil de dizaines de pages, Kim Un-Si nous attendrit l’escalope, nous fait oublier presque que les humains qu’il décrit ne sont pas des lascars rusés et/ou violents mais des boutiquiers, des petits commerçants, qui cherchent la plupart du temps à mener avec prudence leurs affaires, guère spectaculaires mais pour eux vitales. Le roman se fait également chronique « familiale ». Père Sohn est vieillissant, et se pose la question de la succession à venir. Il est difficile de savoir pour qui Père Sohn va pencher. Huisu, qui a montré sa loyauté et son efficacité, n’a pas la préséance même s’il a toute la confiance, voire l’affection, de son boss. Cette incertitude lui pèse, l’aigrit. En attendant, au quotidien, il faut gérer les bras cassés, les demi-crétins ou les brutes du clan, superviser les négociations minables et les basses et sales besognes. La note farceuse, bouffonne, de certains épisodes apaise l’émolliente progression du texte.

Kim Un-Su fait d’Huisu un superbe personnage désabusé, aplati par une vie entière dans la pègre, à la recherche d’un second souffle. Huisu, trop intelligent, se sent dans une impasse. Il sait qu’on ne vieillit pas bien dans la mafia. Rares sont ceux comme Père Sohn et d’autres patriarches à parvenir au sommet et à s’y maintenir. Cela nécessite une rouerie et une férocité que les vieillards ont appris à dissimuler. Pour les autres, la prison ou un couteau dans le ventre est souvent la conclusion d’une vie de mauvais garçon. S’il pouvait mener des affaires en propre, prendre pour femme Insuk dont il est amoureux depuis son adolescence, adopter son fils, Amy, tête brûlée qui sort justement de prison, Huisu pourrait peut-être donner un sens à sa vie. Il faut briser des déférences filiales, profondément ancrées dans les traditions coréennes, décevoir ou défier des aînés. Quand Huisu franchit le pas, tout paraît soudain possible. Hélas, son simple changement de place sur l’échiquier offre la possibilité à des rivaux qui attendaient dans l’ombre de remettre tout un système en place. Huisu tombe dans un piège mortel.

On ne va pas dévoiler le détail de la dernière partie du roman mais rappeler qu’elle se mérite peut-être un peu et qu’elle offre un final d’une furieuse violence (comme le cinéma coréen a su déjà nous offrir), chaotique et d’une cruauté tragique. 

Un roman qui fait exploser de longues chroniques locales en massacre général. Façonné à Busan mais indéniablement taillé pour un horizon plus large.

Paotrsaout




LE BAL DES OMBRES de Joseph O’Connor / Rivages.

Shadowplay

Traduction: Carine Chichereau.

« Voilà comment je rentre dans un rôle, très cher. Je regarde les autres. C’est tout. Leurs manières, leurs habitudes, leur accent. La démarche d’une personne compte autant que tout ce qu’elle dit. La manière dont elle lève son verre de vin. Dont elle tire un rideau. Le mot sur lequel elle insiste lorsqu’elle prononce une phrase. La plupart de ses regards. Quand tu as trouvé ça, tu as tout le reste. […] … c’est une question de regard, mon cher Bram. Savoir que tout contient son opposé. C’est la clef pour jouer Ophélie, Desdémone, lady Macbeth. Cela rajoute quelque chose à chaque amant qui veut être éconduit. A chaque méchant qui veut être aimé. Tous les méchants du monde sont le fruit d’un amour brisé. Oublie ça, et le public ne te suit plus. »

Le Bal des Ombres, ce titre qui sonne comme une promesse : promesse tenue.

Histoire d’une fin de siècle, à Londres, histoire d’une fin d’époque aussi, j’ai lu Le Bal des Ombres comme un hommage à la création et à la passion de créer. La rencontre, à Dublin, entre Bram Stoker – chroniqueur littéraire à ses heures perdues – et Henry Irving, monstre sacré de la tragédie shakespearienne, donnera naissance à l’une de ces amitiés aussi chaleureuses que capricieuses, destinées à la vie éternelle.

Lorsque Irving propose à Bram Stoker le poste de secrétaire de son nouveau théâtre, le Lyceum à Londres, le futur créateur de Dracula sent qu’il s’agit d’un tournant dans sa vie impossible à ignorer. Il suivra donc l’acteur génial et monstrueux, en entraînant Florence, future Madame Stoker, dans son sillage. Quitter Dublin, quitter un emploi ennuyeux mais stable pour la passion des lettres, celle du théâtre, celle d’une vie rêvée : l’éruption de Henry Irving dans la vie de Stoker est un tremblement de terre.

Irving, Stoker, certes, mais il ne faut pas oublier la magnifique Ellen Terry, aussi fantasque que géniale, femme de scène inoubliable, passerelle vers le cinéma où elle a joué quelques rôles muets lors de la fin de sa carrière. Amie très proche de Henry Irving, elle le devient aussi pour Stoker dont elle admire et encourage l’écriture.

Voici donc le trio qui évolue au fil des pages de ce superbe roman : l’évolution du Lyceum, les tournées aux Etats-Unis, les réflexions de Stoker autour de l’écriture, son acharnement et ses obsessions, l’apparition de Mina, Londres terrorisée par un tueur en série, le temps qui passe, Le Bal des Ombres est de ces lectures qui vous transportent à tout point de vue.

Rajoutez à tout cela une traduction faite comme dans du miel et vous obtenez un roman indispensable à votre liste 2020 !

Monica.

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