Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

1794 de Niklas Natt och Dag / Sonatine.

Traduction: Rémi Cassaigne.

1794 est la suite directe de 1793 premier volume de la trilogie créée par l’auteur suédois Niklas Natt och Dag (Nuit et Jour) que nous avions particulièrement encensé à sa sortie en 2019. Il commence donc aux premières heures de l’année dans une ville de Stockholm très loin des idées que l’on se fait de la Scandinavie en général et de la Suède en particulier et prolonge directement l’histoire épouvantable contée précédemment.

“Stockholm, 1794. Une nouvelle année commence sous le régime autoritaire du baron Reuterholm, conseiller du roi. Dans une métairie de l’intérieur du pays, une jeune fille est retrouvée morte le lendemain de ses noces. Victime d’une attaque de loups, conclut-on un peu précipitamment. Sauf que le jeune marié est introuvable. Et que personne ne semble vouloir faire la lumière sur cette étrange affaire. Désespérée, la mère de la victime décide de faire appel à Jean Michael Cardell, un invalide de guerre traumatisé par sa dernière enquête. Voyant une occasion de garder ses démons à distance, Cardell se lance corps et âme dans cette nouvelle investigation. Mais il est loin d’imaginer l’ampleur et la monstruosité de la vérité.”

La quatrième de couverture ne rend pas vraiment compte de l’ampleur du roman et donne à penser que l’on se trouve dans un simple whodunit historique. Or, Niklas Natt och Dag, comme l’indique bien le titre, couvre une année entière et si la résolution de l’énigme, un peu prévisible, crée un mystère, elle n’est qu’une petite partie du propos de l’auteur. On retrouve avec grand plaisir Jean Michael Cardell qui s’associe avec le frère de son associé du premier opus. Réapparaît aussi un personnage particulièrement touchant qui émouvait tout au long de 1793. S’y greffent d’autres personnages, eux aussi passionnants, dans le malheur comme dans l’horreur.

La récurrence de certains personnages n’empêche pas de lire uniquement ce deuxième tome mais, néanmoins, si vous voulez vraiment comprendre les agissements et la psychologie des êtres qui se débattent dans ce cauchemar géant qu’est Stockholm à l’époque, attaquez l’histoire par le début, c’est à dire par le redoutablement brillant 1793.

1794 ne bénéficie plus de l’effet de surprise provoqué par le précédent. L’écriture reste magnifique, très adaptée au propos et semble-t-il à l’époque et c’est un réel plaisir, coupable parfois, de déambuler avec Cardell dans le marasme de la capitale et des campagnes. Mais, la succession de descriptions de lieux très visuelles, cinématographiques peuvent parfois lasser car elles ralentissent le développement de l’intrigue de manière parfois un peu inutile mais aussi quelque peu redondante. Pareillement, la narration des plaies qui gangrènent le pays incitant la population à se comporter de la plus vile des manières afin de garder la tête au dessus de la fange, fait parfois montre d’excès, de surplus d’abominations, de surenchère dans l’ignominie. Ces horreurs racontées sont certes nécessaires pour expliquer le délitement de la société mais leur répétition et leur assènement systématique peuvent provoquer un certain malaise. La multiplication de scènes parfois aussi horribles que parfaitement inutiles peuvent légitimement déplaire, lasser ou provoquer des sentiments bien dérangeants.

Néanmoins, grâce à la finesse de la plume, à l’empathie créée par l’infortuné Cardell, on fonce dans une intrigue un peu bien moins calibrée que dans 1793. L’auteur multiplie les intrigues et si son talent lui permet de ne jamais perdre le lecteur, certains passages, notamment au début pourront désorienter les lecteurs les moins attentifs. Outre Stockholm, Niklas Natt och Dag nous emmène longuement à St Barth, bien avant Johnny et sa clique, à l’époque où l’île qui s’appelait encore Saint Barthélemy, propriété de la couronne suédoise, était le théâtre de bien viles pratiques.

En fait, l’écriture divine, la noirceur horrifique, atouts du premier roman, plombent un peu cette deuxième partie par leur succession, leur exagération et leur systématisation. 1794 peut se voir un peu comme “les douze enfants de Paris”, suite imparfaite du chef d’œuvre “la Religion” de Tim Willocks souffrant pareillement de l’abus de scènes de violence aveugle. Néanmoins, 1794, reste un sacré bon roman particulièrement recommandé aux lecteurs n’ayant pas froid aux yeux et avides d’intrigues historiques de grande qualité sur des territoires ou des époques peu courus sous nos latitudes.

Clete.

UN FLIC BIEN TROP HONNÊTE de Franz Bartelt / Le Seuil .

On a beau tenter de lire les romans dans l’ordre de sortie ou de réception, il y a toujours des bouquins qui arrivent à passer avant les autres, des coupe-files irrésistibles qu’on laisse faire tant on sait que leur lecture offrira du plaisir, celui que l’on cherche dès qu’on ouvre la première page d’une nouvelle histoire. Franz Bartelt fait partie de ces auteurs devant qui je me prosterne, je m’aplatis ou plutôt je me tords de rire tant ses écrits sont souvent exceptionnels quand ils ne sont pas tout simplement divins.

Wilfried Gamelle, flic rendu dépressif par le départ de sa femme, enquête depuis quatre ans sur une quarantaine de meurtres qui se sont produits à des arrêts de bus et des passages piétons. Il est secondé par “le bourrin” un cul de jatte particulièrement prétentieux et retors et par Fernand Ladouce un aveugle qui a proposé sa collaboration à l’enquête… Et voici un conte policier de plus qui sort du chapeau de magicien de Bartelt. Le verbe est railleur, moqueur, méchant mais aussi parfois très tendre. Les situations sont hautement improbables, les comportements souvent bizarres… On connaît tous des gens comme les allumés qui peuplent les romans et les nouvelles de Bartelt. Il croque des personnages originaux par leur ordinarité et les pousse gentiment, légèrement à franchir la ligne un jour.

Les romans de Franz Bartelt sont intemporels. S’ils se situent de nos jours, on peut aussi aisément les transporter dans les années 60 dans une France des petites villes avec ses notables, ses nobliaux locaux, les petits commerces, les restaus ouvriers, les bars et leur philosophie, les commérages, les sales affaires et les mauvais penchants planqués sous le tapis. C’est hautement jouissif, acerbe et écrit avec une ironie érigée en art. 

Néanmoins, même si on pardonne beaucoup à ses amis, on sait aussi que « qui aime bien, châtie bien ». Ce coup-ci, je suis resté un peu sur ma faim, déçu par la brièveté d’une histoire qui laissait pourtant présager de nombreuses scènes improbables ou scabreuses. Si le roman démarre impérialement avec un inspecteur Gamelle, impeccable, qui se signale dès l’incipit en tabassant un aveugle, la suite, bien que souvent brillante, souffrira néanmoins d’un dénouement bien trop précoce comme si l’auteur en avait eu assez de son histoire. 

En résumé, si ce nouvel opus est peut-être moins virtuose qu’à l’accoutumée, c’est quand même un Bartelt, du haut de gamme, l’antidote parfait à la morosité.

Clete

CHÈRE PETITE de Romy Hausmann / Actes noirs Actes sud.

LIEBES KIND

Traduction: Stéphanie Lux.

“Une cabane sans fenêtres au fond des bois. La vie de Lena et de ses deux enfants suit les règles édictées par le père : repas, passages aux toilettes, temps d’étude, tout est strictement programmé à heure fixe et méticuleusement respecté. L’oxygène est distribué par un “système de circulation”, la nourriture exclusivement fournie par le père. Il protège sa famille des dangers du dehors et s’assure que ses enfants, conçus et nés en captivité, auront toujours une mère pour veiller sur eux.

Un jour, Lena parvient à s’échapper – mais le cauchemar continue… Alors vient la question de savoir si cette femme est réellement Lena, celle qui a disparu sans laisser de traces quatorze ans plus tôt.”

L’Allemande Romy Hausmann signe ici son premier roman policier. Son expérience de rédactrice en chef d’une chaîne de tv l’a mise en présence de victimes de tous horizons au milieu desquelles figuraient sans doute des victimes d’enlèvements. Est-ce la raison pour laquelle elle raconte cette histoire sous le prisme des trois victimes d’un enlèvement ? 

Car ici, pas de parole donnée à la police, ni au bourreau. Romy Hausmann se focalise sur les victimes et leurs traumatismes. La première voix du récit est celle de Léna, une jeune femme choisie par un tortionnaire qui, après l’avoir enlevée, veut en faire sa femme et la mère de ses enfants. C’est en nous immergeant dans les pensées de Léna que nous découvrons le calvaire de sa vie de femme captive, cloîtrée avec « ses enfants » dans une maison sans aucune ouverture sur le monde extérieur. “Le premier jour, je perds la notion du temps, ma dignité et une molaire. En revanche, j’ai désormais deux enfants et un chat. J’ai un mari, aussi. Il est grand, brun, les cheveux courts, les yeux gris. Assise contre lui sur le canapé défoncé, je le regarde du coin de l’œil. Sous son étreinte, les blessures qui courent le long de mon dos semblent avoir chacune leur propre pulsation.” 

Ensuite, vient sa fille Hannah, qui, à treize ans, n’a connu que la captivité et la lumière d’un néon blafard. Hannah fait progresser l’intrigue de manière glaçante tant elle s’exprime sans aucun affect. Curiosité des hasards de sortie, on retrouve dans les pensées d’Hannah le même regard inquiétant sur les terribles événements que celui de la petite Liv dans “Résine” d’Ane Riel. “Ruth est sortie de la pièce, en se dépêchant tellement qu’elle a même trébuché. Elle m’a dit de rester bien assise et de l’attendre, alors je ne bouge pas. Il faut toujours faire ce que disent les adultes, même quand on est intelligente comme moi.”

Matthias, enfin, complète la narration de manière terriblement dramatique, nous catapultant dans l’horreur et la souffrance d’un père qui attend le retour de sa fille depuis quatorze ans.”Je ne réponds pas, j’essaie simplement de respirer. Le combiné tremble dans ma main droite trempée de sueur. La gauche avance à tâtons vers la commode pour s’y raccrocher… Le sol se dérobe sous mes pieds.Karin apparaît, encore à moitié endormie…

Outre les trois voix, notons le personnage particulièrement intéressant de Karin, mère de la jeune femme disparue qui, envers et contre tous, montre une détermination sans faille à comprendre ce qui est arrivé à sa fille. Ont été évoqués “Room” à juste titre et “Gone girl”, de façon peut-être un peu plus abusive.

L’alternance des styles et des points de vue ne gêne aucunement la progression de l’intrigue et contribue au contraire à donner le rythme adéquat à un bon page turner. Le thème est certes classique, mais son traitement particulièrement original.

Adélaïde

EDITH, JULIE, JEANNE ET QUELQUES NOUVELLES (NOIRES) de Marion Chemin / Editions L’Aure Écarlate.

Nadine Monfils préface et dans la foulée Edith, Julie, Jeanne et leurs quelques nouvelles copines mitraillent quinze cartouches de chair à vif et de sang bouillant. Brune, blonde, rousse… Aucune ne compte pour des prunes et pourrait, à l’occasion, nous le rappeler vertement. Père, patron, passant, copain, voire juste sale ou gentil con : tous les abonnés plus ou moins innocents au machisme patriarcal morflent à tour de bras et ça fait du bien. Dès cet incipit syndical où Quand les chiots deviennent des chiens, premier texte splendide d’une salve radicale, un ton digne, poétique à l’occasion, est donné, sans rémission ni faux-semblants. Chaque portrait sonne d’ailleurs juste et vrai : vraie cinglée, vraie cheffe, vraie amoureuse, vraie conne à l’occasion, vraie meurtrière patentée, vraie fille ou épouse hagarde, vraie mère au taquet ou à l’ouest, revenue de tout pour aller nulle part…

Outre quelques romans du même tonneau aigre-doux (Tout ce qui meurt me touche publié chez Orep en 2017, ou ce Sugar Daddy attendu prochainement chez Goater Noir), Marion Chemin s’impose depuis une décennie en figure cash et incontournable de la nouvelle féminine, sucrée-salée, toute en mots doux et maux durs. Nous connaissions déjà quelques présentes flèches, issues de recueils collectifs à tendance rock’n’anthracite, mais l’ensemble ainsi édité forme un édifice d’une cohérence parfaite.

Chaque profil dessine en ombre portée un destin de femme et ses obstacles induits, un destin en équilibre, en sursit ou brisé net. Jeune, moins jeune, le fantôme d’Hélène, la maternité chaotique d’une autre Marie (pleine de grâce), le prénom chargé de Priscilla, la dernière impasse de Camille dans les pas d’Elsa, l’open space de Jeanne… Le tout servi par une écriture limpide et précise qui vous caresse ou vous mord sans avoir l’air d’y toucher.

Touchés pourtant, nous le sommes, tant l’humain palpite à chaque page, pour le meilleur en filigrane ou le pire indicible et magistral. 

JLM

DERNIER TOUR LANCÉ d’Antonin Varenne / La manufacture de livres.

Antonin Varennes signe son 10ème roman avec « Dernier tour lancé » qui s’inscrit dans l’univers de la moto GP. Il relate avec beaucoup d’humilité la relation père-fils, celle d’Alain Perrault qui donne tout à son fils Julien. Julien est né dans la douleur, enfant chétif et lent à l’école qui devient prodige de la moto, piqué à la vitesse, aux courbes au cordeau. 

Alain l’élève seul dans un pavillon modeste de Villeneuve-Lès-Maguelone, mécanicien, homme simple et analphabète, il consacre tous ses revenus à la passion de son fils et fabrique ses premières motos.  Julien connaît une ascension fulgurante, devient le numéro 5 adulé de tous, battant tous les records de temps et de vitesse sur les pistes du monde entier jusqu’au drame. Ce fameux virage du Mans ou il percute deux autres concurrents, l’un décède, l’autre devient paraplégique, lui s’en sort vivant mais brisé. Il est devenu l’assassin, le paria du circus.

Le fils prodige passe de longs mois à l’hôpital, en sort, devenu l’ombre du champion et reclus chez son père jusqu’à la tentative de suicide.Pour sa sécurité et le mettre à l’abri des médias, Alain le place dans une clinique psychiatrique, sous prétexte de repos uniquement. Interviennent deux nouveaux personnages clés du roman, Emmanuelle Terracher, la psy qui passe le plus clair de son temps au travail pour éviter sa vie de couple compliquée et François Buczek, l’artiste peintre déluré, perdu dans ses paradis artificiels, interné pour sa sécurité.

Julien va mieux et se retrouve de nouveau chez son père. La vie reprend tant bien que mal, l’ancien champion retourne au circuit près de chez lui, rencontre le propriétaire, autrefois admiratif et lui propose simplement de donner des cours aux jeunes au sein de l’école qui portait son nom. Refus et nouveau coup dur.

Ne jamais rien lâcher est l’adage du numéro 5, il se remet au sport, redécouvre son corps, celui de l’athlète qu’il a été et qui le fait tant souffrir aujourd’hui. Un nouveau locataire anime la maison, François s’est échappé de la clinique et y a élu domicile. Emmanuelle passe un pacte avec le trio, elle viendra de temps en temps s’assurer que tout se passe bien, devenant psy à domicile. La maison subit les délires de François sous l’impulsion de ses coups de pinceaux et de ses trips psychédéliques. L’ambiance est bonne.

Step by step, Julien se reconstitue une condition et décide de partir en road trip en moto, une de plus préparée par son père. C’est une forme d’évasion, un temps à la réflexion pour l’homme sur sa vie passée et celle à venir, au guidon, il sent la machine, les vibrations et ses sensations. À son retour, il se fait approcher par un sponsor nébuleux, la rencontre se fait, le contrat se signe, il revient sur les pistes. C’est un retour fracassant dans le monde du GP, le numéro 5 revient. Il est accompagné de son père qui l’a toujours suivi depuis son poste télé, d’Emmanuelle en pleine séparation qui a posé une année sabbatique et de François toujours défoncé. Les tours de piste s’enchaînent, la moto est dépassée, le pilote souffre, les premiers chronos sont mauvais. Julien s’accroche, malmène son corps rafistolé, les chronos commencent à attirer l’attention. La fine équipe parcourt le monde au gré des courses, Julien devenant de plus en plus compétitif, François de plus en plus défoncé. Entre-temps, Emmanuelle et son père se rapprochent, mettant à jour un lourd secret concernant la mère de Julien, ce secret qu’ils ont tacitement entretenu depuis si longtemps. L’abcès est crevé, la psy a fait son taf.

De nouveau le drame, François en plein trip après une grosse injection, part sur une des motos de Julien sur le circuit proche de la maison. Alain part à sa poursuite et le retrouve sur la piste, l’artiste peintre roule complètement déchiré, se prenant pour un pilote à faible allure, ce qui fait sourire Alain qui l’observe depuis le bord, rassuré dans un premier temps. À proximité du circuit, Julien qui s’entraîne en vélo, reconnaît le bruit de sa 500 et approche du circuit. Derrière le grillage, il y voit son père au bord de la piste et François sur sa moto. La vitesse augmente, François en plein trip met les gaz dans la ligne droite. Le virage approche, Alain lui fait des signes, trop tard, François va tout droit là ou il regarde. Choc. Julien assiste à ce que son père a vu un an plus tôt, la boucle est bouclée. Le père et son fils n’ont pas eu le temps de se dire qu’ils s’aimaient. C’est la malédiction Perrault. Les médias s’emballent, les millions publicitaires coulent à flot, Julien fera la course avant les obsèques car seule compte la course, il ne sait faire que ça.

Ce roman sent l’huile de moteur, les gaz brûlés et pour autant frappe fort par la finesse de son écriture. J’ai été très surpris par la noirceur de l’histoire qui est très subtile et latente, celle qui touche à la psychologie de l’homme. Il met également en lumière un univers où règnent l’argent, les sponsors, les marques et les droits de diffusion dans le monde du grand prix moto. Un univers où les pilotes sont rois, sans cesse entourés et en même temps seuls sur leurs montures mécaniques pour défier les lois de la gravité et de la vitesse. 

Nikoma

TOUTES LES CHANCES QU’ON SE DONNE de Kevin Hardcastle / Terres d’Amérique / Albin Michel.

DEBRIS

Traduction: Janique Jouin-de-Laurens.

On avait découvert Kevin Hardcastle en 2018 avec “Dans la cage” un premier roman qui décrivait un homme qui retournait dans le monde du free fight pour sauver sa famille. Si le roman était plaisant, il ne se distinguait pas non plus réellement et souffrait de la comparaison sur le thème de la boxe. L’histoire était parfois poignante mais manquait comme une étincelle pour en faire un grand roman et ce malgré une écriture impeccable, marque de fabrique de la collection “Terres d’Amérique” de Francis Geffard. Ce dernier m’avait d’ailleurs conseillé à l’époque d’attendre la sortie de ce recueil avant de juger hâtivement Hardcastle.

Les onze nouvelles de ce recueil sont antérieures à “Dans la cage” et on peut décemment se demander pourquoi certaines n’ont pas été l’objet de son premier roman tant leur fin prématurée surprend et déçoit parfois de manière particulièrement injuste. On est au Canada au fin fond de l’Ontario et de l’Alberta avec des flashs en Colombie britannique. Bon, en gros, ça pèle, c’est isolé, la vie est rude, les gens sont rudes et leurs histoires sont au triste diapason.

Au cours de ces onze nouvelles, la plume de Kevin Hardscastle est à nouveau impeccable, alliant belles descriptions et dialogues percutants. Alors, pas de Line Renaud dans une cabane, pas trop le monde romantique Timberland non plus, les histoires s’avèrent violentes et révèlent les mêmes plaies que les Américains. De toute manière, les Canadiens sont des Américains, plus cools peut-être, mais des Américains quand même. On croise donc la même violence aveugle, les flingues, l’auto justice, la délinquance, la maladie, les addictions, la folie, la marge…

Si la plupart des histoires vous portent dans des univers à pick-up que vous connaissez déjà très bien si vous affectionnez ce genre de littérature noire rurale ricaine, trois d’entre elles surprennent et font pour moi vraiment la différence. Elles font le show au point de mériter une suite, des développements ou des flashbacks… “Bandits”, “Poursuivi par les coyotes” et la nouvelle éponyme “Toutes les chances qu’on se donne” ne seraient pas reniées par le Daniel Woodrell du “ Manuel du hors-la-loi” ou le Chris Offutt de “Kentucky Straight”.

L’un des thèmes principaux du recueil semble être les relations entre parents et enfants, les efforts que les uns doivent faire pour sauver les autres de leurs tourments. S’il y a beaucoup de violence dans les faits, beaucoup de réponses sont apportées par l’empathie, l’humanité et parfois aussi par la résignation des proches. De la tendresse pour soigner les maux mais aussi des moyens parfois nettement moins académiques et pacifiques, souvent épicés de l’humour brut de grands gaillards à chemises à carreaux un peu bourrés, un peu dangereux.

“Toutes les chances qu’on se donne” pour vivre, survivre, mieux vivre. 

Solide!

Clete.

ÉBLOUIS PAR LA NUIT de Jakub Zulczyk / Rivages.

Stepnqc od swiatel

Traduction: Kamil Barbarski.

“Or nous sommes en Pologne, un pays où chacun veut arnaquer son voisin, un pays où, pour chaque billet de banque, il y a trois personnes prêtes à le chourer, un pays où, il n’y a pas si longtemps, les gens bouffaient de la terre, des oignons dénichés au marché noir et des saucisses de gencives bovines. Des phénomènes tels que l’amitié sont foutrement rares, ici, et la simple camaraderie peut s’évanouir pour quelques billets.”

Bienvenue en Pologne et plus particulièrement à Varsovie dont Jakub Zulczyk nous fait découvrir les nuits. Comme partout ailleurs, de la thune, de la came et du sexe. Et surtout en arrière-plan, ce monde de la pègre local que nous allons découvrir ébahis avec Jacek, prince de la blanche, plus gros dealer de cocaïne de la ville, Hermès de la jet set locale. Un long monologue de six jours et six nuits, un cauchemar d’une semaine avant qu’il n’embarque pour des vacances en Argentine en espérant la submersion de la ville en son absence.

Alors, je dois avouer que la Pologne en général et sa littérature noire en particulier, je n’y suis pas vraiment sensible. Mais Rivages cartonne tellement en 2021 et il y a encore Burke, Mullen et Sallis à venir qu’une couverture encore une fois magnifique, un gentil oxymore dans le titre et un ton résolument agressif dès les premières lignes, ont eu raison rapidement de ma frilosité malgré 500 lourdes pages.

Au départ, on peut envisager Jacek comme un personnage assez similaire au héros de “Drive” de James Sallis. Froid, organisé, méthodique, il reste autant que se peut à la périphérie de la violence du groupe de truands auquel il appartient, contraint, semble-t-il. Et puis, l’arrivée d’un nouveau caïd va mettre le bordel dans ce petit monde de la dope aux mécanismes pourtant bien huilés et Jacek va y laisser des plumes, beaucoup. Peu à peu, il replonge dans la coke pour tenir, pour comprendre, et il se rapproche de plus en plus du héros paranoïaque de “Glamorama” de Brett Easton Ellis par son comportement délirant, ses hallucinations, ses pensées et ses agissements de plus en plus dégueulasses. Il vomit dans la soupe, montre la belle enflure qu’il est en fait. Le personnage est exécrable et on pourrait trouver juste qu’il morfle, souhaiter sa fin. En fait, ses ennemis sont tellement des salopards que ce semblant d’humanité chez Jacek notamment vis à vis des lolitas qui viennent se perdre dans cet enfer incite à le suivre. Le roman devient hallucinant par sa violence visible ou larvée et par les comportements imprévisibles de Jacek traqué, piégé, en proie à des délires de plus en plus monstrueux.

“ Éblouis par la nuit” est un roman magnifique. Du grand noir écrit intelligemment, du très lourd. Gros, gros coup de cœur.

Clete.

RÉSINE d’Ane Riel / Seuil/ Cadre noir.

HARPICKS

Traduction: Terje Sinding.

Les douze balles dans la peau de Samuel Hawley” de Hannah Tinti, “My Absolute Darling” de Gabriel Tallent, “La place du mort “ de Jordan Harper, les romans noirs traitant des relations père/fille dans des mondes hostiles sont nombreux ces dernières années. Et “Résine” est un autre exemple de réussite dans le genre et sa présence dans cette liste de romans très recommandables n’est pas scandaleuse.

“Une presqu’île, aux confins d’un pays du Nord. C’est là que vit la famille Haarder, dans un isolement total. Jens a hérité de son père la passion des arbres, et surtout du liquide précieux qui coule dans leurs veines – la résine, aux capacités de préservation étonnantes. Alors que le malheur ne cesse de frapper à la porte des Haarder, Jens, obsédé par l’idée de protéger sa famille contre le monde extérieur qui n’est pour lui que danger et hostilité, va peu à peu se barricader, bâtir autour de la maison une véritable forteresse, composée d’un capharnaüm d’objets trouvés ou mis au rebut, et séquestrer sa femme et sa fille. Du fond de la benne où il l’a confinée, Liv observe son père sombrer dans la folie – mais l’amour aveugle qu’elle lui porte va faire d’elle la complice de ses actes de plus en plus barbares, jusqu’au point de non-retour.”

“Résine” est le premier roman d’Ane Riel proposé aux lecteurs français. L’auteure danoise est déjà traduite dans une vingtaine de langues et a souvent été récompensée en Scandinavie. La dame sait écrire et vous accroche d’entrée par un incipit qui vaut son pesant de rollmops et d’aquavit, montrant ainsi une belle aisance à choquer d’emblée le lecteur.

“La chambre blanche était plongée dans l’obscurité quand mon père a tué ma grand-mère. J’étais là. Carl aussi était là, mais ils ne l’ont pas vu. C’était la veille de Noël, au matin. La neige commençait à tomber, mais nous n’aurions pas un vrai Noël blanc”.

Boum, vous prenez cela dans les gencives pour démarrer. Bien sûr, et ce n’est qu’un début, un matricide mais il y a aussi et peut-être surtout le ton de la narratrice. Else, petite fille qui n’a jamais connu que la maison familiale et qui voue à son père une adoration, relate de manière très anodine l’étouffement avec un oreiller de sa grand-mère, exécution dans laquelle elle assiste le bourreau, son père, pour enchaîner sans problème sur la météo.

Liv est la narratrice des deux premiers tiers du roman et sa connaissance du monde se limite à cette petite île et à ce que son père et sa mère veulent bien lui enseigner. En conséquence, les événements sont racontés avec sa logique, avec sa maturité. Son raisonnement, sa conscience arrivent en ligne directe du cerveau dérangé de son père qui tombe dans une méchante folie développant un survivalisme de la pire engeance, soutenu au départ par son épouse, tant qu’elle sera valide…

Prendre le point de vue de la gamine permet à Ane Riel d’installer un climat très oppressant voire malsain à multiples reprises, distillant un écran de fumée sur l’histoire, laissant beaucoup de questions sans réponses, montrant des agissements et des comportements dangereux sans logique apparente. On ne sait pas trop au départ si Liv est déjà aussi aliénée que son père mais très vite, on morfle quand on voit la vie de cette pauvre môme et sans que l’auteure en fasse de trop, on est pris à la gorge, horrifié, triste ou révolté.

On trouvera facilement beaucoup de similitudes entre l’histoire de Liv et celle de Turtle de Tallent si on excepte l’inceste, la même fascination, la même épreuve dans l’horrible monde des survivalistes.  C’est dans la dernière partie, beaucoup plus rythmée vers l’Armageddon, qu’un autre narrateur extérieur permettra de mieux comprendre l’enfer vécu par Liv. 

On regrettera que l’étude psychologique des personnages ne soit pas plus aboutie malgré un retour vers l’enfance de Jens, âge d’or de la famille, où certaines pages sont fleuries d’une belle poésie qui tranchera avec le chaos final. On peut aussi se dire que l’enfance martyrisée permet de créer de l’émotion plus facilement et c’est bien le vœu, le projet de l’auteure. Néanmoins, il faut reconnaître que Ane Riel mène son roman de main de maître distillant émotion et horreur sans tomber dans le grand-guignol redouté.

Méchamment flippant.

Clete.

FRAKAS de Thomas Cantaloube / Série Noire / Gallimard.

“Paris, 1962. Luc Blanchard enquête sur un groupuscule soupçonné d’être un faux nez des services secrets, impliqué dans l’assassinat à Genève, deux ans plus tôt, d’un leader de l’Union des populations du Cameroun. Une piste conduit le jeune journaliste à Yaoundé, mais il met son nez où il ne devrait pas et devient la cible du gouvernement local et de ses conseillers de l’ombre français.

Avec l’aide de son ami Antoine et d’un ancien barbouze, il va tenter de s’extraire de ce bourbier pour faire éclater la vérité.” 

“Frakas” commence là où s’est arrêté “Requiem pour une république”, le premier roman du journaliste de Médiapart Thomas Canteloube, plusieurs fois primé et notamment auréolé du très sérieux “prix mystère de la critique” en 2020.

Suite directe de “Requiem”, “Frakas” nous fait retrouver Luc Blanchard, qui n’est plus flic mais désormais journaliste, ainsi qu’un autre personnage du premier roman dont je préfère taire le nom. Le cadre romanesque est parfois assez similaire au premier roman. Blanchard, qui conserve son rôle de Candide, cherche à connaître la vérité sur l’assassinat d’un opposant camerounais. L’Algérie n’est plus le décor et le Cameroun, l’hôte, offre une belle part d’exotisme en ce début d’indépendance en 62 pour la faune d’intrigants officiels et officieux s’employant à piller le pays de ses ressources en magouillant avec les dirigeants qu’ils ont mis au pouvoir. On assiste ici au début de la fameuse Françafrique, relation méchamment néocolonialiste entre la France et ses anciennes colonies.

Comme dans le premier opus, les politiques et leurs conseillers de l’ombre sont mis à l’index. Apparaissent dans la lumière, Pasqua, Deferre, Debré, Mitterrand et dans l’ombre de De Gaulle le monsieur Afrique Jacques Foccart, le SAC, le SDECE, la Main Rouge, les barbouzes, les mercenaires, les mafieux, beaucoup de Corses, la grande muette… L’enquête mènera Blanchard à Douala, Yaoundé et dans les endroits les plus paumés d’un continent abandonné. Mais, on le sait, toute vérité n’est pas bonne à dire, et très vite le journaliste va devenir une cible à abattre.

Si Luc Blanchard n’a pas encore le charisme du commissaire Daquin de Dominique Manotti évoluant avec bonheur dans des romans contant aussi les dessous de la cinquième République, il ne devrait néanmoins pas tarder à faire sa place. Si l’aspect policier s’avère correct, ce sont les dimensions politiques et historiques dénonçant les fautes et crimes de l’État français, les ingérences, les pillages, les magouilles qui donnent son importance et sa force au roman.

Clete.

UN VOISIN TROP DISCRET de Iain Levison / Liana Levi.

Traduction:  Fanchita Gonzalez Batlle.

“Pour que Jim, chauffeur Uber de soixante ans, voie la vie du bon côté, que faudrait-il? Une petite cure d’antidépresseurs? Non, c’est plus grave, docteur. De l’argent? Jim en a suffisamment. Au fond, ce qu’il veut, c’est qu’on lui fiche la paix dans ce monde déglingué. Et avoir affaire le moins possible à son prochain, voire pas du tout. Alors, quand sa nouvelle voisine, flanquée d’un mari militaire et d’un fils de quatre ans, lui adresse la parole, un grain de sable se glisse dans les rouages bien huilés de sa vie solitaire et monotone. De quoi faire exploser son quota de relations sociales…”

Iain Levison, Ecossais ayant débarqué enfant en Amérique continue d’explorer son pays d’adoption dans ce huitième roman, nouvelle radioscopie de la société américaine. Les romans de Levison racontent souvent les galères de types qui, un jour, décident de franchir la ligne pour s’en sortir mais qui souffrent d’un trop grand amateurisme pour les coups tordus pour en sortir vainqueurs. Cette petite classe moyenne qui peine à s’en sortir, qui tente des coups, espérant rejoindre un rêve américain est une fois de plus sa cible.

Iain Levison qui, lui aussi, a connu les galères, multiplié les expériences professionnelles, connu les secousses d’un ascenseur social particulièrement capricieux aux USA, met sûrement beaucoup de sa propre expérience dans ses romans. Il crée ainsi des histoires ordinaires arrivant à des gens tout aussi ordinaires à qui on s’identifie très rapidement dès que leur premier mauvais choix est fait. Les situations sont souvent très noires mais animées d’un méchant humour noir, d’une dérision bien sentie mais aussi d’une visible affection pour ces losers.

Dans “ Un voisin trop discret”, nulle surprise dans le schéma général avec néanmoins peut-être moins de corrosion qu’à l’accoutumée mais une histoire originale se situant souvent en Afghanistan avec les troupes spéciales US et les conflits nés dans les montagnes en zone de guerre se régleront, subtilement et étonnamment, sur le sol américain.

Cool une fois de plus mais sans plus et ce malgré un pied de nez final particulièrement hilarant, témoin, s’il en fallait encore d’une belle maîtrise des ressorts narratifs.

Clete.

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