Fumàcciula, un village de montagne coupé du monde dont le nom signifie à la fois « brume » et « orgueil ». Ercole Forcas, un ancien avocat vieillissant, atteint d’un mal incurable, trompe son ennui en y exerçant la charge de juge de paix du canton. Lorsque le Dr Sanviti tambourine à sa porte par un matin d’hiver glacé, le juge ne sait pas que sa vie vient de basculer. Sur un chemin désert, le cadavre d’un vagabond a été découvert, atrocement mutilé par une bête sauvage.
Est-ce une nouvelle victime de l’insaisissable sanglier qui s’est attaqué à un troupeau de chèvres puis à un colporteur ? Une bête rendue folle par le froid et la faim, par les coups de feu des chasseurs qui résonnent continuellement dans la vallée ?
On pourrait être en Corse et l’auteur, Antoine Albertini, corse lui-même, a déjà signé plusieurs documents et polars situés sur l’Ile de beauté. On pense aussi à la Sicile du regretté Andrea Camilleri avec ces phrases joliment tarabiscotées et des dialogues où s’épanouissent des expressions d’un parler méditerranéen délicieusement addictif. En fait, on se trouve sur une île française imaginaire, probablement au début du XXème siècle, à Fumàcciula dans un village perdu dans les montagnes, accablé par un hiver mordant. Un meurtre, puis un second. Ajoutez une belle variante de l’histoire de bête du Gévaudan, un titre issu de la Torah… on pressent qu’on ne va mourir de rire ici.
Pour autant, c’est absolument jubilatoire d’enquêter dans les pas d’Ercole Fortas et du Dr. Sanviti drapés dans leur statut de notables du village. Leurs investigations les amènent à rencontrer plusieurs personnages hauts en couleur, avec leur part d’ombre qu’on perçoit parfois derrière un fard de respectabilité et de dignité. Petit à petit sont évoqués des drames anciens, des tragédies familiales juste évoquées pour le moment, et peut-être que c’est dans l’histoire sombre du village, dans ses secrets honteux, qu’on découvrira la cause des tourments d’aujourd’hui.
Tout le roman est plongé dans un épais brouillard où évoluent des personnalités troubles très habilement dessinées et une foule anonyme de villageois qui se perdent à l’auberge du village ou se terrent près du foyer dans leurs masures sombres. L’histoire prend son temps pour exister mais évolue durant tout le roman, relançant la crainte, le doute, le mal-être et la peur. Trouverez-vous les indices disséminés avec parcimonie dans une prose bichonnée et particulièrement en harmonie avec l’histoire ? Le terrible twist final ne fera certainement pas que des heureux mais en déplaçant le roman vers un genre autre que le polar il en ravira certainement beaucoup d’autres avec son décorum gothique.
Dans tous les cas, ce coup de théâtre final, discutable, ne nuira pas à l’allure générale d’un roman très sombre éclairé par une plume lumineuse et particulièrement soignée. Une belle surprise !
« Locksburg, Pennsylvanie, est pavée des mêmes bonnes intentions que l’enfer. Nathan, Callie et Andy mènent des vies tristes et banales dans cette petite ville minière sans histoire.
Nathan, pompier volontaire, travaille à l’usine d’assemblage de la ville et ne rêve que d’un ailleurs plus riant. Callie, infirmière, aime son métier malgré la misère quotidienne à laquelle elle est confrontée. Andy, ancien toxico, vient de perdre femme et enfant dans des conditions tragiques et risque à tout moment de replonger.
Alors que Nathan est obsédé par une grosse somme d’argent qu’il vient de trouver, Andy fomente une vengeance terrible, et Callie, tente d’exaucer le vœu d’une jeune patiente en fin de vie. »
« Locksburg, Pennsylvanie, est pavée des mêmes bonnes intentions que l’enfer » introduit l’éditeur et, trois fois hélas, on pourrait en dire de même de ce premier roman de Ken Jaworowski dramaturge et rédacteur pour « The New York Times« . Parler de roman sonne déjà très faux car en fait, on lit trois nouvelles qui n’ont comme lien qu’un obscur village déshérité de Pennsylvanie comme tant d’autres et dont on ne sait pas grand-chose et c’est bien dommage pour ce qui semble être la porte d’entrée principale américaine de l’enfer. En alternant les trois histoires, l’auteur parvient à créer un certain suspens pendant un certain temps mais au bout d’un moment, on n’en peut plus du pathos. Tous les personnages sont malades ou/et atteints d’affections incurables, d’addictions et de tares. Comme si cela ne suffisait pas, on en découvre de nouvelles en cours de lecture. Pour seul exemple, vous découvrirez les autres par vous-même : un couple de toxicos décidant d’arrêter la came pour préserver la santé de leur enfant à naître « gagnent » à la loterie de la vie une gamine handicapée qui en plus souffre de graves problèmes cardiaques. Du pathos, encore du pathos, toujours du pathos qui finit par tuer le pathos et toute affection qu’on pourrait avoir pour ces damnés. On a l’impression que l’auteur n’arrivait à terminer ses histoires et qu’il a fallu qu’il rajoute en cours d’écriture, du malheur, du drame, du sordide, à la grosse louche… Il est vrai que l’histoire du type qui fait main basse sur un paquet de fric ne brille pas par son originalité et qu’il fallait bien trouver des artifices pour la distinguer de tant d’histoires semblables déjà lues, soit. Mais, plus grave, il parvient aussi à flinguer la seule histoire qui tenait debout, le road trip attendrissant d’une infirmière affublée d’un bec de lièvre et d’une gamine atteinte d’un cancer incurable en toute fin de vie voulant découvrir la mer avant de mourir. Alors que la cavale était belle, soudain elles se retrouvent en péril dans un mobil home déglingué avec des salauds de la pire engeance dans des péripéties très improbables.
On n’y croit pas un instant… En fin de lecture, toutes ces plaies d’Egypte qui s’abattent sur les personnages… cela en devient pathétique voire risible, tout le contraire de l’effet escompté. Et c’est bien dommage parce qu’il faut reconnaître que Ken Jaworowski a une très belle plume qui fait qu’on adhère… au début. Bref, c’est juste un avis. Si vous désirez découvrir l’univers des romans ruraux américains et que vous avez aussi surtout particulièrement envie de sortir vos mouchoirs peut-être serez-vous séduits par le roman. Les habitués des œuvres de Larry Brown ou de Chris Offut passeront leur chemin.
Olivier-Georges Gaillard est né dans les Landes en 1975. Son corps a disparu en 2005 dans un incendie de forêt. Sa vie, brève, se dissout ensuite dans un oubli rapide. Il existe très peu de photos de lui. Ceux qui prétendent l’avoir connu se sont dispersés ou ne sont plus de ce monde. La seule chose tangible qui reste de lui, c’est une oeuvre poétique dont quinze poèmes ont été publiés par sa soeur en 2010. Orphelin précoce, enfant mutique habité par des voix étranges et puissantes, adolescent solitaire à la limite de la violence, torturé par la forêt et les paroles que lui transmettent les pins, il apprend à coucher ses hallucinations sur le papier pour les tenir à distance. Adulte, devenu bûcheron, il s’apaise un peu. Mais les pins, de nouveau, viennent le hanter. Olivier-Georges deviendra alors vagabond asocial, arpenteur de chemin tenté par toutes les vapeurs, par tous les brouillards, et fuira jusqu’en Argentine.
J’avais repéré Christophe Ségas avec la sortie de son intriguant livre La sous-bois publié aux Monts Métallifères. Malheureusement, encore un que je n’ai toujours pas lu. Pour autant, quand j’ai vu passer la sortie de son nouveau livre Vie d’O.-G. Gaillard, bûcheron et poète, cette fois aux éditions du Chemin de Fer, quelque chose m’a laissé penser qu’il ne fallait absolument pas que je loupe celui-ci. Mon flair ne m’a pas trompé.
Peut-être que certain(e)s se demanderont ce que la biographie d’un poète peut bien venir faire sur un site comme Nyctalopes ? Ma réponse est simple. Une bonne histoire reste une bonne histoire et celle-ci est digne d’un roman. Coutumier du pas de côté, j’essaye régulièrement de chercher de petites (ou grosses) pépites à la marge. Vie d’O.-G. Gaillard est entré dans mon radar et cela me fait particulièrement plaisir de mettre en lumière ce livre qui mérite toute votre attention.
J’imagine que nul ne connaissait Olivier-Georges Gaillard avant la publication de ce livre, moi le premier, et je suis convaincu que nul ne peut l’oublier après lecture. L’histoire de Olivier-Georges Gaillard est celle d’un homme qui a vécu entre deux mondes depuis son enfance jusqu’à sa disparition. Un homme traversé et habité. En proie à une maladie mentale, ou peut-être porteur d’un don ou d’une malédiction qui le connectait à l’inexplicable, on peut avoir envie d’hésiter ou de douter. Sa vie fut à ce point nimbée de mystère, avec une bonne dose de noirceur et de tragique, que couchée ainsi sur papier, elle évoque une histoire issue du folklore que l’on transmettrait de génération en génération. Un peu comme un récit hanté qui se serait mythifié au fil du temps. On est saisi dès les premières pages par cette trajectoire fascinante d’un être « possédé » par des voix de pins qu’il « évacue » par le biais de l’écriture pour ne pas complètement sombrer dans la folie, et qu’il tente de conjurer en tronçonnant frénétiquement des arbres.
Christophe Ségas a ici l’art et la manière de rendre passionnante la vie d’un illustre mais singulier inconnu. Son sens du romanesque insuffle un souffle porteur à son texte. Il le rend si prenant qu’on lit le livre d’une traite et que l’on a qu’une envie : y retourner. Les poèmes d’Olivier-Georges Gaillard publiés à la suite de la biographie ajoutent une dimension supplémentaire au récit. Des textes courts mais puissants qui attisent notre curiosité d’en lire plus. On ne peut qu’espérer que le reste de son œuvre soit un jour publiée. Le travail d’édition des éditions du Chemin de fer, particulièrement soigné, ajoute à l’aura de ce livre.
« dans nos âges successifs les sentiers de l’enfance tissent une trame de soutènement un filet de secours un réseau de perturbation
nos yeux affleurent aux flaques brunes aux racines ocres à peine effacées
les sentiers de l’enfance se révèlent plaies vives »
Avec Vie d’O.-G. Gaillard, bûcheron et poète, Christophe Ségas parvient avec éclat et sans superflu aucun, à saisir la sève d’une vie sur la brèche. Un récit troublant et magnétique d’une prégnante beauté. Un incontournable de cette année 2026 et qui ne peut que marquer durablement.
« Face, on revient. Pile, non. » C’est tombé sur pile. »
Selon la décision de Mary, Elisabeth, sa fille, ne reverra plus Charles… Elle n’a que trois ans et vient de rencontrer son père — sans le savoir — pour la première fois… et peut-être la dernière.
Charles est blanc. Exclu de la réserve indienne des Penobscots à 18 ans, il a construit, avec son beau-père Fredrick, une maison — pure coïncidence — juste en face de celle de Mary, De l’autre côté de la rivière. Il va ainsi voir sa fille grandir à distance.
À 50 ans, il décide qu’Elisabeth, désormais âgée de 25 ans, doit connaître ses origines, l’histoire de sa famille. Il veut lui offrir « la part d’elle-même dont elle ignore l’existence ».
Mais quelle histoire ? Tous les grands moments qui ont déterminé le cours de sa vie sont bâtis sur des mensonges dont il souffre encore aujourd’hui : la rupture d’une amitié d’enfance, les circonstances de la mort de Fredrick, cette décision prise par Mary « de mentir et de prétendre que la petite était l’enfant d’un autre homme, un autochtone inscrit » afin de lui faire bénéficier des droits auxquels elle pouvait prétendre.
Un jour pourtant, Charles n’aperçoit plus Elisabeth de l’autre côté de la rivière. L’inquiétude grandit, et avec elle sa détermination à faire tomber les secrets. Sa mère, Louise, dont la mémoire vacille, ne l’aide pas à reconstituer « la poignée de vestiges » qui compose sa vie. Elle l’ignore parfois, le renie, le confond avec Fredrick ou le prend pour un infirmier. Elle le culpabilise, au point d’ébranler son équilibre : « Ce que je ressentais n’était pas si différent du tremblement de l’asphalte qu’éprouve une fourmi quand elle traverse l’autoroute. »
Au début du roman, la nonchalance du narrateur et l’impression d’un temps suspendu peuvent laisser croire à une histoire simple, peut-être un peu mélancolique. Mais il faut juste patienter un peu !
Charles ne se pose jamais en victime. Les exclusions qu’il a subies n’ont engendré ni jalousie, ni haine, ni révolte. Pas d’apitoiement, mais de l’humour, de la sincérité et de la tendresse. Seule compte pour lui la quête de « la vérité, la vérité absolue ». Et cette recherche nous entraîne peu à peu dans la complexité des familles brisées et la profondeur d’êtres fragilisés par l’alcool, la maladie et le remords.
Morgan Talty, auteur amérindien, signe ici son premier roman. Son recueil de nouvelles Night of the Living Rez, paru en 2022, (Il sera prochainement traduit en français nous informe Albin Michel) a été largement remarqué. Il y explore déjà l’identité, la mémoire et les réalités sociales des communautés autochtones.
Un roman sensible et émouvant, bien loin des clichés sur les communautés indiennes et que l’on referme avec regret.
« Allongée entre les branches, à quatre mètres du sol, les bras en croix, le visage tourné vers le ciel, Ashley d’Ambricourt ne profite pas des étoiles. Voilà près de trois semaines qu’il n’y en a plus, que Beausanges a disparu sous les nuages, que la ville subit une chaleur sans soleil, une humidité sans pluie, une invasion de grenouilles tombées de ce ciel noir et mauvais.
Et même si les nuages s’étaient écartés pour laisser entrevoir la voûte céleste constellée de ses jolis points dorés, Ashley d’Ambricourt n’en aurait pas profité davantage parce qu’un sac en plastique lui recouvre la tête et qu’elle est morte depuis plusieurs jours. »
Victor Guilbert a obtenu le prix Le Point du polar européen en 2022 pour son roman Terra Nullius édité chez Hugo. Succédant à La trahison de Sunset Park, Les fantômes de Beausanges est son deuxième roman à sortir chez Flammarion.
Beausanges, ville fictive de la diagonale du vide, est à l’agonie. Un été écrasant, une invasion de grenouilles partout dans les rues et dans les maisons, une ville où il ne se passe jamais grand-chose. La mort d’une jeune fille Ashley va créer une animation morbide.
« On ne peut pas en vouloir aux outrés, c’est la vigilance collective qui dissuade le totalitarisme, même si dans ce cas précis ça ne les arrange pas, le peuple en colère. Mais quand on voit l’état de l’hôpital et du commissariat de Beausanges, le climat se délite, les budgets qu’on coupe et les politiques qui disent que c’est le manque d’effort général. »
Trois flics, dans un commissariat sans patron vont s’atteler à l’enquête et troubler une petite ville endormie dans ses secrets inavouables. L’enquête suit un groupe de quatre ados proches de la victime et va très vite s’intéresser à leurs familles. Des notables de la ville : médecin, psy, agent d’assurances, prof, hôtesse de l’air, des gens bien installés, au-dessus de tout soupçon, enfin en apparence. En fouillant, les flics vont découvrir des choses moches, faire évoluer le roman dans un cadre très « chabrolien, où, petit à petit on découvre les horreurs commises.
Commencé de façon glaciale à Shangaï, le roman se développe pleinement à Beausanges en dévoilant l’envers du décor d’une petite ville vivotant, sans histoires. Victor Guilbert multiplie ainsi les pistes tantôt fumeuses tantôt crédibles jusqu’à parvenir à une issue totalement inattendue.
« Le 8 mars 1910, à Copenhague, pendant que la deuxième conférence internationale des femmes socialistes votait dans l’enthousiasme l’instauration de la Journée internationale des femmes, à 1770 kilomètres au sud, en Camargue, Torina mit son enfant au monde seule. »
L’enfant, un taurillon, s’appelle Torino.
Dès le lendemain, après la quatrième tétée, son oreille fendue le fait « mufler de douleur » : la chair entaillée porte sa boucle de repère. Le compte à rebours a commencé.
Torino va vivre « ses premiers mois dans un pacage éloigné, en compagnie de sa mère et de cousines plus âgées que lui. » A un mois et demi, il atteint le poids de 120 kilos. A huit mois il est sevré puis marqué au fer : sur son flanc gauche, « il porte une tache noire, si noire qu’elle fait comme un trou dans l’âme de ses muscles. »
Avec le temps, il reconnaît certains vachers, notamment Pedro et José, deux frères à l’enfance difficile et violente, embauchés sur la manade Baudricourt. Ils sont accompagnés de Paquirri, responsable des taurillons. Ils le nourrissent, le câlinent, le cherchent avec inquiétude lorsqu’il s’égare, utilisant de longues piques inoffensives… Ils l’éduquent…
Torino tuera Paquirri et blessera gravement Pablo. Mais, ces accidents ayant été provoqués, on continuera pourtant à le « préparer ».
Au bout de 4 ans « Torino fut déclaré par les hommes prêt au combat, ce qui ne signifiait pas qu’il l’était vraiment. » La date de Pâques 1914 est fixée. Il pèse alors 480 kilos.
José, qui a beaucoup travaillé pour devenir torero, doit toréer ce jour-là… On lui a assuré qu’il n’affronterait pas Torino.
Inutile de raconter la corrida : Laura Kind le fait magistralement.
Cette œuvre singulière n’est pas le simple récit d’un combat. Elle montre comment on fabrique des combattants — humains comme animaux — et comment tous sont conduits vers un destin déjà écrit. Mais surtout, elle évite tout anthropocentrisme : l’animal n’est jamais réduit à un symbole ou à un simple miroir de l’homme. Son existence, sa perception, sa souffrance sont traitées à égalité avec celles des humains.
Le roman devient ainsi une métaphore puissante de la violence et des mécanismes sociaux qui mènent au conflit. Laura Kind explique qu’elle a voulu « raconter la naissance de la différence, l’évolution de cette différence et enfin l’opposition destructive de cette différence ».
Le texte est dense, sombre, et pourra bouleverser les âmes sensibles.
La poésie y est noire, rouge et brûlante, d’une grande puissance. L’écriture, très travaillée, se fait presque chirurgicale.
Les éditions Do publient le premier roman de Laura Kind. Ce texte exigeant s’inscrit pleinement dans leur volonté éditoriale, « de rendre le monde, et tout le monde, plus grand que ce que nous en connaissions. »
« Artistes ratés, écrivains obsessionnels, ouvriers paranoïaques, savants ésotériques, employés au bord du gouffre… L’humanité malade de Teatro Grottesco se traine dans un décor de villes grises, de ghettos désaffectés et de fêtes foraines anarchiques qui n’en finit pas de tomber en ruines. Là, chacun se voit accablé par un phénomène de « hantise » : une apparition inquiétante dont nul ne saurait dire si elle est le fruit de la folie collective, de la fièvre, d’une intoxication médicamenteuse, ou de puissances obscures cherchant à déchirer le mince voile de rationalité qui les sépare encore de nous. Quoi qu’il en soit, sous la surface rassurante des habitudes, quelque chose menace. »
Outre le fait que j’avais déjà fait l’acquisition d’un livre de Thomas Ligotti, Mon travail n’est pas terminé publié aux Mont Métallifères pour être précis, que je n’ai toujours pas lu d’ailleurs, je ne connaissais rien du bonhomme. Parfois, ne rien connaître d’un auteur et son œuvre, peut avoir du bon. On ne sait pas dans quel univers on va pénétrer. On s’y plonge sans attentes, sans appréhensions, et on se prend soudain quelque chose dans la tronche qui ne laisse pas indemne. Une fois que j’ai ouvert la porte de cet univers, je peux vous assurer que je n’avais qu’une envie, en sortir. Bienvenue dans Teatro Grottesco, recueil de nouvelles (il n’écrit que ça) publié à nouveau chez les Monts Métallifères, et dans une belle édition comme ils savent faire.
Après lecture de ce livre, j’ai bien entendu fait mes petites recherches sur la toile pour glaner quelques infos sur l’auteur. Juste histoire de saisir un peu qui peut produire une telle œuvre. Ecrivain culte s’il en est, et relativement secret semblerait-il, Thomas Ligotti impose un certain respect si on en croit tout ce qui s’en dit. J’avais apparemment raté la petite polémique concernant Nic Pizzolatto qui aurait plagié Thomas Ligotti, et il a bien finit par le citer comme inspiration, pour le personnage de Rust Cohle, celui-là même incarné par Matthew McConaughey dans la première saison de True Detective. Car ce qu’il faut savoir, c’est que Thomas Ligotti est un joyeux luron. Souffrant d’anxiété chronique et d’anhédonie (dixit Wikipédia : « caractérise l’incapacité d’un sujet à ressentir des émotions positives lors de situations de vie pourtant considérées antérieurement comme plaisantes. »), il a développé une philosophie particulièrement pessimiste qu’il distille dans ses livres et qui aurait nourrit quelques répliques de Rust Cohle. Là, ça vous donne déjà une petite idée de ce à quoi vous attendre, mais vous êtes encore loin du compte…
Je ne vais pas vous détailler les différentes histoires qui composent ce recueil, car la tâche n’est pas des plus aisée, mais je vais quand même essayer de développer un peu ce que l’on peut ressentir à la lecture de Teatro Grottesco. Les lieux dépeints par Ligotti dans ses textes ne sont pas si éloignés de notre réalité, ce sont presque des versions distordues de la réalité, mais ils sont incroyablement désolés et délabrés. Tout y est terne et gris. On a l’impression de perpétuellement naviguer dans un intense brouillard. Il y règne quelque chose de pourri et malsain sans que l’on sache toujours exactement quoi. Dans ces lieux, ces villes, il y a des choses étranges. Les personnages qui peuplent ces nouvelles sont comme coincés dans des vies où les relations sont sans émotions et sans passion. Leurs existences sont mécaniques. Les artistes y sont ratés, les médecins font des choses douteuses, les travailleurs sont oppressés et certains souffrent parfois de troubles gastro-intestinaux particulièrement envahissants. Ils sont comme condamnés à vivre des situations Kafkaïennes sans espoir et à en perdre la raison. C’est toute l’absurdité de l’existence qui est saisie ici et il n’y a pas la moindre échappatoire. Il est parfois difficile de dire où réside l’horreur dans ces histoires mais elle est toujours latente. C’est de l’horreur existentielle. D’autres parlent d’horreur philosophique. On est aspiré dans un vide aliénant. Un cauchemar éveillé et sans fin.
Divisées en trois parties intitulées Détraquements, Déformations et Démolis et dégénérés, les nouvelles qui composent ce recueil sont toutes particulièrement bizarres et tortueuses. Le style est dense et franchement déroutant. Même inconfortable et austère. Thomas Ligotti use et abuse de la répétition. Des répétitions qui deviennent obsédantes et étouffantes. Il faut ajouter à cela une vision profondément nihiliste et misanthrope alliée à un évident sens du grotesque. Ligotti est souvent comparé à Lovecraft et Poe avec une bonne dose de Cioran. Il y a de ça, c’est certain, mais il demeure complètement autre. Totalement inclassable.
Teatro Grottesco n’est pas une lecture plaisante. C’est un livre difficile qui nécessite toute notre attention. Les plus rationnels vont se faire sacrément mal au cerveau. Le genre d’oeuvre qui s’accroche à nous quand bien même l’envie nous viendrait de la mettre de coté pour ne plus jamais y toucher. Je suis tenté d’écrire que plus jamais je ne lirai de Thomas Ligotti, tant l’expérience fut rude, mais je sais que, fatalement, je vais avoir besoin d’y revenir pour confirmer qu’il est peut-être l’écrivain le plus cynique et anxiogène que j’ai pu lire à ce jour. De l’horreur sans monstres, sans violence, mais bel et bien éprouvante.
Avec L’autre côté de la nuit, Stéphane Chaumet signe une fiction réaliste où se croisent destins individuels brisés et appartenances antagonistes.
Le roman nous entraîne dans un labyrinthe historique et moral, à partir d’une intrigue ancrée en 1965, à La Paz, en Bolivie. Gabriel Avendaño, journaliste à l’héritage allemand, y arpente les pistes criminelles pour le quotidien Prensa Libre. Le lieutenant Rivero, aussi subtil qu’un marteau-piqueur, l’introduit sur une scène de crime, un double meurtre : Eva et Werner Grüber, responsables d’un orphelinat. Qui étaient-ils exactement ? Qui est la jeune fille dans la chapelle ? L’arrivée d’Hans Laux, officier de liaison de l’ambassade d’Allemagne, vient complexifier une affaire déjà trouble.
Dans les rues de la ville, l’ambiance révèle la tension et la peur : tanks stationnés, tirs sporadiques, disparitions inquiétantes, exécutions arbitraires, répression politique, élimination des opposants de gauche, suites du coup d’État militaire de 1964. Le roman nous plonge dans les méandres des ratlines, la route des rats, ces réseaux clandestins d’exfiltration nazie après mille neuf cent quarante-cinq.
Les temporalités s’entrecroisent : avant et après-guerre, Europe et Amérique latine, secrets d’État et drames intimes. C’est par l’intrication de ses personnages dans l’Histoire que le récit captive. Stéphane Chaumet excelle à enserrer chaque personnage, qu’il soit fictif ou inspiré de figures historiques, dans les engrenages de l’Histoire. Il compose une partition subtile faite de personnages tourmentés et de confidences aux allures d’aveux. L’humanité des personnages ou leurs velléités d’oppression donnent de la force au récit.
Il brouille toutefois les frontières entre fiction et Histoire. Le roman est solide, documenté, vivant, et tout à fait accessible : il offre à la fois une intrigue captivante et une réflexion sur les cicatrices de l’Histoire. Certains personnages secondaires restent moins incarnés que d’autres : Ce n’est pas un bémol et cela ne nuit pas à l’ensemble car la direction et la force du récit résident dans sa cohérence, la tension qu’il installe. La manière dont il fait circuler l’Histoire à travers les destins individuels est très réussie.
Une pointe d’irrévérence ou d’ironie anime parfois les personnages et les dialogues, c’est appréciable. Parmi ces destins croisés, certains sont directement inspirés de figures historiques :
Clara Knecht, dite La Gestapache, La Poule Noire ou La Chienne, collaboratrice notoire de la Gestapo de Tours, officie au sein d’une des institutions de répression clés du régime nazi. Son tempérament est dépeint par Stéphane Chaumet avec une précision troublante : je dois dire que cela m’a clouée.
D’ailleurs, il est également auteur de poésie et traducteur, il a créé la maison d’édition L’oreille du loup, pour publier des poètes, Tsjêbbe Hettinga, Lila Zemborain, Eduardo García Aguilar et d’autres, à découvrir pour moi. Cela m’a donné envie de lire Même pour ne pas vaincre, sur la guerre d’Algérie, Au bonheur des voiles, ou encore Les Marionnettes, Le goût du vertige et plus.
Née Élise-Claire Dubost en 1914 à Schiltigheim, Clara Knecht, cette ancienne prostituée du haut clou de la bourgeoisie alsacienne, réputée pour sa cruauté, est crainte par les résistants arrêtés. Son sort après-guerre demeure mystérieux. Un parcours, entouré de rumeurs et de secrets, illustre les mécanismes impitoyables de la répression nazie. Dénoncée pour son rôle actif dans les interrogatoires, les arrestations, les tortures, et la traque des opposants au régime nazi, elle est condamnée à mort par contumace par la cour de justice d’Indre-et-Loire, en 1945. Pourtant, après-guerre elle se volatilise, cela reste un mystère non élucidé de cette période : probablement exfiltrée entre août et septembre 1944, Clara Knecht disparaît, certes, mais où ? Sa fuite est jonchée de rumeurs et d’incertitudes que nous suivons dans le roman.
Autour de Clara Knecht gravitent d’autres figures obscures et réelles, avec des rôles et des postures politiques différentes, à découvrir au fil du texte. Parmi elles, et entre autres, l’évocation de L’abbé Henri Péan, un résistant bien réel, plonge le lecteur dans les mécanismes d’une répression implacable sous l’Occupation.
Au-delà de l’intrigue, le roman explore les séquelles de la guerre, la torture, les réseaux clandestins informels, les fuites de l’après-guerre, jusqu’à leur prolongement en Amérique latine, marqué par l’existence de réseaux secrets; ces enclaves où l’idéologie nazie a survécu protégée par l’opacité des dictatures sud-américaines, comme ceux liés à Paul Schäfer, un ancien infirmier militaire, et Colonia Dignidad au Chili en 1961, qui collabora avec la police politique sous le régime d’Augusto Pinochet.
Stéphane Chaumet joue avec les frontières entre reconstitution et tentative de reconstruction, une interprétation personnelle que j’ai donc fort appréciée. Ceci dit, si L’autre côté de la nuit s’inscrit dans la veine du roman noir, il s’en distingue peut-être par son ancrage historique plus marqué, qu’admettons, Chiens des Ozarks qui se déploie dans une fiction pure… Tchakatak !
Il brouille à merveille les frontières entre fiction et réalité, nous rappelle que les fantômes hantent les lieux, mais encore les mémoires, les consciences, les sociétés entières. Il invite à questionner la mémoire, les secrets et l’héritage des violences passées. L’autre côté de la nuit n’est pas qu’un roman sur le passé : c’est une plongée dans nos propres zones d’ombre. Interroger nos silences. Qu’avons-nous choisi de voir, d’oublier hier, et aujourd’hui ?
Chiara Zinc
En sus : Le bandeau émet : « chasseuse de nazis de la France à la Bolivie ».
Pierre Vidal-Naquet qui cherche à réduire l’ambiguïté par les preuves, à dénoncé l’instrumentalisation mémorielle du procès tardif de Klaus Barbie, alias Klaus Altmann (protégé par un mélange d’intérêts politiques, via son rôle de conseil au gouvernement bolivien) par exemple, permettant de se présenter comme étendard de la lutte contre l’impunité. Les crimes de guerre sont prescrits, les crimes contre l’humanité, non.
Quelques citations à l’arraché : « Le négationnisme n’est pas une révision historique, mais une entreprise de destruction de la mémoire. Il ne s’agit pas de discuter des faits, mais de nier leur existence même, pour des raisons purement idéologiques. »
« Chaque crime contre l’humanité doit être reconnu pour ce qu’il est, sans qu’on cherche à en atténuer la portée en le comparant à d’autres. La mémoire n’est pas un jeu à somme nulle.
« Daniel Pabst, quadragénaire vieux garçon fraîchement viré de chez sa mère, est embauché comme détective stagiaire. Dès son premier jour dans la vieillissante agence Borotra, il assiste à un très étrange échange de mallettes dans le bureau même du directeur. Dès lors, Daniel Pabst se jure de faire toute la lumière sur cette affaire. Quitte à affronter les pires dangers, notamment cette bizarre ribambelle de chiens qui guette. »
Avec Chiens, Sébastien Gendron clôt le cycle du Grand livre des animaux, débuté en 2024 avec Chevreuil et poursuivi l’an dernier par Python. Dans Chevreuil, on découvrait une commune rurale française gangrénée par une très grande majorité d’affiliés à la bande de clodos de Zemmour. Dans Python, on restait sur le même village mais en périphérie, dans un lotissement « Californie » de nouveaux riches. Si dans ce nouvel opus, Sébastien Gendron adresse quelques clins d’œil aux lieux qu’il a déjà irrémédiablement sinistrés, il se situe surtout dans une grande ville de la façade atlantique dont les noms des quartiers, des rues et avenues provoquent les premiers éclats de rire (rue Rachida Dati…) et indiquent d’emblée un ton qui sera comme on l’espère féroce et sans pitié.
« Et que crois-tu qu’il arriva, connard ? »
Et on ne sera pas déçu, Sébastien Gendron, pour ce dernier opus, a voulu offrir un feu d’artifice à ses fidèles et en fait c’est le grand incendie de Rome qu’il provoque. Le résultat est totalement hilarant. Il y va à la serpette, à la sulfateuse, à la batte, au fusil d’assaut ou au lance-flammes comme cette inconnue qu’on croise en début de roman. Sans filtre, Gendron ose tout et surtout le pire pour le plus grand plaisir du lecteur. C’est parfois d’un humour un peu douteux, mais on en redemande. Bon, reconnaissons que parfois l’intrigue se trouve en très, très, arrière-plan mais c’est pas grave. On sait qu’il saura retomber sur ses pieds après avoir dézingué tout ce qu’il lui semble bon de railler. Pris certainement d’une nostalgie de son enfance, il nous brosse avec talent des personnages douteux, retors ou tout simplement crétins qu’il compare à des vedettes de la tv ou du cinéma des années 70 un peu oubliés comme Catherine le Poulain, Michel Constantin. Et puis ces putains de chiens partout qui matent.
C’est pas un cabot Sébastien Gendron, mais il mord fort et devrait être remboursé par la sécu.
Et si le personnage principal de La Plupart des hommes n’était pas un homme, mais la Loire ? Non pas celle, douce et paisible, vantée par les guides touristiques, mais une Loire lourde de brouillard, qui sent la vase, qui inonde les jardins et fait suinter le salpêtre sur les pierres des maisons. Des maisons où même le « linoléum est vert d’eau » ! Une Loire sur laquelle il pleut ou il bruine sans relâche et dans laquelle se déverse un « genre de boue rose » en provenance de la fonderie…
La fonderie, justement, celle du père Bertrand Morin, principal employeur « de cette petite cité morne près du fleuve, où tout est gris, insignifiant, médiocre » et dans laquelle va se jouer « une comédie familiale comme une autre. » Enfin…pas tout à fait.
Juliette Morin, la fille, a été violemment agressée et retrouvée dans le camion de Kad, ami d’enfance de Gabriel. Gabriel Morin, le fils, rêve de devenir acteur, mais se voit contraint de remplacer sa sœur à la tête de l’usine pour le plus grand plaisir du patriarche tyrannique… A moins qu’il ne découvre la réalité : des travailleurs sans papiers exploités dans des conditions indignes, et une direction indifférente aux cancers suspects qui touchent les enfants de la région…
Kad, lui, se rêvait en père de famille. Il se retrouve pourtant être un « rouage vaguement défectueux » d’un trafic de pièces mécaniques destinées à une casse tenue par des voyous …et contraint de mentir lors de l’enquête… Karine, jeune gendarme déterminée, va se heurter à tous ces « mondes parallèles qui se télescopent », au silence d’une population dépendante de la fonderie, aux loyautés contraintes, et au racisme …
Les thèmes abordés font écho à ceux de La proie et la meute : écologie, violences familiales, cynisme patronal…
L’écriture est fluide — comme il se doit dans un roman où tout ruisselle — et reste humble : l’auteur ne se pose jamais en donneur de leçon, ne juge pas. L’intrigue, solidement construite, nous réserve de véritables surprises.
On pourrait dire de Simon François qu’il agit comme « une éponge à émotions ». Il capte l’atmosphère de ces lieux où les gens sont enracinés et la restitue dans ses personnages. Le roman nous laisse une sensation diffuse et persistante : celle d’un monde où chacun tente de tenir debout, malgré ce qui l’enfonce.
« Il y a des hommes de valeur partout, à toutes les époques. La plupart le sont, certains ne sont que malchanceux, car la plupart des hommes valent un peu mieux que les circonstances dans lesquelles ils se trouvent ne leur donnent l’occasion d’être. »William Faulkner.
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