Chroniques noires et partisanes

Étiquette : gallimard (Page 1 of 10)

LE PORTIER de Chris Pavone / Série noire / Gallimard.

The Doorman

Traduction: Jean Esch

« Le SUV s’arrête.
Ils tiennent tous une arme. »

Chicky est un gentil costaud. Depuis vingt-huit ans il est portier au Bohémia dans le très chic Central Park West, avec la Cinquième Avenue encore plus chic de l’autre côté. Uniforme immaculé et nuque bien dégagée sous la casquette, « il est tissé dans la trame du Bohemia ».

Depuis plusieurs années, il sent sa vie se rétrécir, mais assurer la sécurité justifie encore son existence. Et ce soir, il va devoir redoubler de vigilance : une manifestation a éclaté sur les lieux du meurtre d’un Noir par des policiers, et la tension menace d’embraser ce quartier de New York.

Alors qu’il est en poste sur le trottoir – son trottoir –, Chicky voit surgir un imposant SUV. Quatre hommes tout de noir vêtus en descendent, lunettes aux verres réfléchissants, masques sur le visage…

Il faudra attendre plus de trois cents pages pour que ces hommes fassent irruption dans le Bohémia. Leur arrivée déclenchera une cascade d’événements inattendus, époustouflants et explosifs.
En attendant, l’écriture de Chris Pavone, très cinématographique, semble mettre le Bohémia en « pause », en contraste avec la violence qui gronde à l’extérieur.

« Ici, tout est en marbre, en cuivre et en verre, immaculé et scintillant. »
« La lumière elle-même paraît plus riche »

Des vases Ming sur les paliers, des fleurs fraîches, des Hopper, des Rothko (vrais ou faux ?).
Tous les habitants sont fringués haute couture et font avec ostentation des dons fiscalement déductibles de leurs impôts…
Avec élégance et une ironie discrète, Chris Pavone prend le temps d’installer ses personnages dans cette forteresse pour milliardaires :

Emily Longworth, ses moments d’introspection, ses conflits intérieurs – sauf lorsqu’il s’agit d’argent –, et ses hésitations entre diamants et émeraudes ;

Julian Sonnenberg, qui a peur de tout : de son opération à cœur ouvert, de ses finances, de son mariage, de ses enfants éloignés, de son chien mourant, de la manifestation du soir, de l’état de la politique intérieure et étrangère, et même de la crise climatique ;

Chicky, qui connaît tout de ces gens : leurs secrets honteux, les détails sordides de leurs problèmes les plus intimes, leur hypocrisie, leur égoïsme et leurs histoires d’amour.

Malgré quelques longueurs et des réflexions sociales parfois appuyées, Chris Pavone séduit par une écriture visuelle, précise et immersive. Le portier est un thriller ambitieux et redoutablement efficace, où la critique sociale nourrit une intrigue aussi spectaculaire que maîtrisée.

Soaz.

Également de Chris Pavone chez Nyctalopes : Deux nuits à Lisbonne.

LES MAISONS PARACHUTÉES de Didier Daeninckx/ Gallimard.

« Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter. »
— Jean-Paul Sartre, La Nausée

Didier Daeninckx est Raconteur d’histoires.

Ici, il s’agit de celle de l’inspecteur Philippe Orbec, personnage bien construit, ancré dans le passé familial de l’auteur.

Pour démarrer sa Peugeot 203, il faut tirer le starter et actionner le démarreur ; pour remonter les vitres, tourner la manivelle. Philippe Orbec aime les œufs mayonnaise, la blanquette de veau et la brioche aux griaudes. Il se lave de la tête aux pieds à l’évier. Au cinéma Majestic, Les Mains sales de Sartre provoque l’indignation de la bonne société nivernaise…

Nous sommes à Nevers (Seine-Inférieure), en 1952. Nevers et ses quartiers bombardés huit ans plus tôt par des Lancaster anglais. A quelques kilomètres de là, au lieu-dit les Essarts, une pelleteuse vient de déterrer trois cadavres…

« Enfin ce qu’il en reste… »

Les Essarts : c’est également là que Charles Orbec, père de Philippe et commissaire de police, a trouvé la mort — ou plutôt a été exécuté — en juin 1944.

Entre les vols de bas étage, de la grivèlerie, des conflits de voisinage, l’organisation des festivités du 14 juillet, le passage de la caravane publicitaire du Tour de France (avec Yvette Horner), celui du peloton (emmené par Fausto Coppi…), l’inspecteur doit résoudre cette triple énigme criminelle.

Les morts commencent à parler. Mains liées dans le dos, balle dans le front, plaque d’identification au poignet droit. Un matricule y figure : KLM-39457.
M comme Mauthausen…

Dommage que la quatrième de couverture dévoile une grande partie des ressorts de l’intrigue !

Philippe Orbec parviendra-t-il à rendre justice à ces disparus dont l’institution ne s’est guère souciée ? Cette enquête lui permettra-t-elle de comprendre ce qui le hante : qui a exécuté son père dans le maquis des Essarts ? Des résistants ? Des collaborateurs ? Les Allemands ? Et que sont donc ces maisons parachutées dont le nom paraît intimement lié à cette affaire ?

La documentation est minutieuse, rigoureuse. Didier Daeninckx fait ressurgir des pans mal connus de l’Histoire. Son sens du détail laisse pantois — pour employer un terme un peu désuet, à l’image de ceux qui teintent ce récit de nuances sépia.

Aucune sophistication dans le style : l’écriture est simple, directe, réaliste. Le rythme pourra paraître parfois un peu lent, mais Philippe Orbec a fort à faire, et cette progression méthodique sert parfaitement l’atmosphère du roman.
Avec Les Maisons parachutées, Didier Daeninckx revient à ce qui fait sa force : le croisement du roman policier, de la recherche historique et du devoir de mémoire.

Et, comme toujours chez lui, et comme en embuscade, derrière la reconstitution d’une époque et la révélation de vérités enfouies se dessinent les permanences du pouvoir, les manipulations, les arrangements occultes et les règlements de comptes. Autant de mécanismes qui continuent de traverser notre présent.

Soaz.

CHIENS de Sébastien Gendron / La Noire / Gallimard

« Daniel Pabst, quadragénaire vieux garçon fraîchement viré de chez sa mère, est embauché comme détective stagiaire. Dès son premier jour dans la vieillissante agence Borotra, il assiste à un très étrange échange de mallettes dans le bureau même du directeur. Dès lors, Daniel Pabst se jure de faire toute la lumière sur cette affaire. Quitte à affronter les pires dangers, notamment cette bizarre ribambelle de chiens qui guette. »

Avec Chiens, Sébastien Gendron clôt le cycle du Grand livre des animaux, débuté en 2024 avec Chevreuil et poursuivi l’an dernier par Python. Dans Chevreuil, on découvrait une commune rurale française gangrénée par une très grande majorité d’affiliés à la bande de clodos de Zemmour. Dans Python, on restait sur le même village mais en périphérie, dans un lotissement « Californie » de nouveaux riches. Si dans ce nouvel opus, Sébastien Gendron adresse quelques clins d’œil aux lieux qu’il a déjà irrémédiablement sinistrés, il se situe surtout dans une grande ville de la façade atlantique dont les noms des quartiers, des rues et avenues provoquent les premiers éclats de rire (rue Rachida Dati…) et indiquent d’emblée un ton qui sera comme on l’espère féroce et sans pitié.

« Et que crois-tu qu’il arriva, connard ? »

Et on ne sera pas déçu, Sébastien Gendron, pour ce dernier opus, a voulu offrir un feu d’artifice à ses fidèles et en fait c’est le grand incendie de Rome qu’il provoque. Le résultat est totalement hilarant. Il y va à la serpette, à la sulfateuse, à la batte, au fusil d’assaut ou au lance-flammes comme cette inconnue qu’on croise en début de roman. Sans filtre, Gendron ose tout et surtout le pire pour le plus grand plaisir du lecteur. C’est parfois d’un humour un peu douteux, mais on en redemande. Bon, reconnaissons que parfois l’intrigue se trouve en très, très, arrière-plan mais c’est pas grave. On sait qu’il saura retomber sur ses pieds après avoir dézingué tout ce qu’il lui semble bon de railler. Pris certainement d’une nostalgie de son enfance, il nous brosse avec talent des personnages douteux, retors ou tout simplement crétins qu’il compare à des vedettes de la tv ou du cinéma des années 70 un peu oubliés comme Catherine le Poulain, Michel Constantin. Et puis ces putains de chiens partout qui matent.

C’est pas un cabot Sébastien Gendron, mais il mord fort et devrait être remboursé par la sécu.

Clete.

Du même auteur sur Nyctalopes.

CHEZ PARADIS, FIN DE SIÈCLE, REVOLUTION.

TOUTE L’INFORTUNE DU MONDE de Thomas Bronnec / Série Noire / Gallimard

Depuis plusieurs mois, des drones sèment la terreur à Paris. La capitale se vide de ses habitants au fur et à mesure de ces attaques quotidiennes, perpétrées par des Américains et des Russes. Devant l’apparente passivité des autocrates de ces deux grandes puissances, la présidente de la République, Émilie Cornelly, tente d’organiser la résistance européenne. Mais même ses soutiens les plus solides donnent l’impression de céder…Alors, quand tout semble perdu, la meilleure défense ne serait-elle pas l’attaque ?

Depuis des années Thomas Bronnec nous conte avec talent les arcanes du pouvoir : les grandes administrations, les politiques, les candidats à la présidentielle… des dystopies toujours justes et très proches de ce que nous vivons. Dans Toute l’infortune du monde, il ouvre sa focale pour s’intéresser toujours à la France mais à un moment où Paris est « envahie » de drones par les deux grandes puissances les USA et la Russie. A l’origine, certainement, la volonté française de créer une force militaire tripartite avec l’Allemagne et la Pologne. C’est cette décision que combattent Russes et Américains en créant le chaos dans la capitale et il faudra un évènement effarant pour que la présidente décide de ne plus courber l’échine et d’attaquer.

Même si les noms des dirigeants ont été changés, on voit bien qui se cache derrière les deux présidents nuisibles : on retrouve l’arrogance, l’hypocrisie et la perfidie qu’on constate jour après jour.

« C’est vous qui êtes dangereuse Mrs President, répond-il. Vous et votre Europe de merde, vos délires réglementaristes et anti-business, votre soupe écologique que vous prétendez faire bouffer à toute la planète, votre prétention à péter plus haut que votre cul et à vous croire l’égale des grandes puissances. Vous auriez pu rester bien sage, à votre place. On vous aurait protégés. »

Aux tristes manœuvres politiciennes Thomas Bronnec ajoute la tragédie de deux hommes impliqués dans le drame, rendant encore plus tragique et étourdissant un roman addictif parce que tellement plausible.

Etonnant, détonant.

Clete.

PS : Le roman vient d’être récompensé le prix Landerneau polar 2026.

Egalement de Thomas Bronnec chez Nyctalopes: Coliseum, La meute, En pays conquis.

ALBATROS de Thomas Rio / Série Noire / Gallimard.

Le 26 janvier 1930, le général Koutiepov est enlevé à Paris. « Russe blanc », chef des armées tsaristes en exil, il nourrit encore un espoir de reconquête et la République lui a promis sa protection.

Les premiers suspects sont évidemment les bolcheviks. Mais l’enquête va vite devenir « un merdier sans nom ». Quelles pistes suivre ? Celle de Mussolini qui chercherait à envahir Belgrade ? Celle de la pègre parisienne alléchée par une forte rançon ? Celle de Nice où Trotski vient d’arriver? Que faire de ces agents doubles ou triples, de ce « brouillard de désinformation » ?

C’est dans ce chaos que se débat le commissaire de la Sûreté générale: Faux-Pas Bidet. « Un pseudonyme à chier » ? ou un simple nom du 19ème siècle qui « fleure bon les blagues de fin de banquet… » ?

Pour moi, c’est le portrait magistral de ce commissaire qui donne toute sa densité au roman : «  Le cinéma, et son obscurité rassurante, était le lit où sa bassesse s’épanouissait sans garde-fous, pire, osant même le rhabiller de vertu en le qualifiant de cinéphile. »

S’il surveille les studios Albatros, qu’il soupçonne d’abriter un nid d’espions rouges responsables de l’enlèvement de Koutiepov, c’est pour « loucher » sur les faits et gestes de l’actrice La Gontcheva dont il est secrètement amoureux. « À chacun de ses films, Faux-Pas Bidet croyait être le seul à comprendre cette grande âme en exil, le seul à pouvoir sécher ses larmes.»

Il va alors exploiter les talents d’ingénieur du son de Shloïmè Tauber, afin d’espionner les studios Albatros, lesquels, pour encaisser le choc du cinéma parlant, se tournent vers la pornographie.

La personnalité de Shloïmè est elle aussi captivante. Jeune garçon arrivé d’Ukraine, juif et apatride, il apprend de sa mère, dans une salle obscure, l’identité de son père : l’acteur, le prince Mosjoukine… Dès lors, il se verra toute sa vie en « héros capable de pétrir la glaise du malheur et d’y modeler des merveilles ».

Thomas Rio est scénariste, réalisateur et auteur. Il signe ici son premier roman. Dans une interview, il explique que cette « histoire d’espionnage, d’enquête, d’amour et d’aventure » lui a demandé plusieurs années de travail. Son écriture est en effet d’une grande précision, tant dans les références historiques que dans la documentation cinématographique.

Elle est aussi en mouvement, comme les films qu’elle évoque : exubérante et poétique, parfois surannée, parfois libérant une crudité réjouissante qui nous fait sursauter !

Les rebondissements sont incessants. On referme ce livre, comme on quitte son fauteuil de cinéma devant le mot FIN : un peu étourdi, cédant quelques instants au rêve, tentant « d’oblitérer la misère en refusant d’y croire ».

Soaz.

LES FILS DE L’AIGLE d’Antonin Varenne / Gallimard.

Antonin Varenne a toujours raconté avec bonheur l’aventure, la passion, le don de soi, l’héroïsme, la quête ultime… Et ce qui a toujours fait la beauté de ses romans se retrouve ici dans Les fils de l’aigle, belle rencontre entre Arthur Bowman de Trois mille chevaux vapeur et Simon de La piste du vieil homme.

Antonin Varenne a vécu quelque temps aux USA et forcément, ça déteint toujours un peu. En conséquence, il emprunte parfois le thème anglo-saxon par excellence : la recherche de rédemption par la résilience. Les fils de l’aigle, ce sont deux mômes américains lambdas, en 1970, embauchés sur un cargo convoyant un chargement de bombes au napalm pour l’armée américaine engluée au Vietnam. Ne voulant pas être complices du massacre, les deux jeunes se mutinent contre un équipage de 40 hommes et décident que leur cargaison n’ira jamais répandre encore plus le sang des innocents.

« Ce roman s’inspire de l’histoire d’Alvin Glatskowski et Clyde McKay. De ce qui a été dit et écrit de faux à leur sujet, comme de ce qui est vrai. » exprime Antonin Varenne en préambule. On ne sait pas ce qui a pu marquer à ce point l’auteur dans cette histoire tombée dans l’oubli en France, mais cela a dû être un gros choc. Il a fouillé les archives américaines, s’est servi du seul ouvrage américain racontant l’affaire pour écrire « un roman pour réconcilier le vrai et le faux ». Les fils de l’aigle est certainement son roman le plus grave et en même temps le plus lumineux en montrant que l’espoir subsistera tant qu’existeront des doux dingues comme Glatkowski et McKay.

Dans Il faut sauver le soldat Ryan Spielberg avait su montrer sans fard les horreurs de la guerre et Varenne, pareillement, nous retourne, nous fout en l’air dès le départ avec deux histoires à vous fendre le cœur sur des victimes directes et indirectes de la guerre. L’auteur se défend de délivrer un quelconque message dans ses écrits… Néanmoins, la puissance et la dureté du début du roman vous figent, vous introduisent à une idée du pacifisme qui ne saurait être uniquement que des mots. En fait, en citant Mark Twain, « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »

Antonin Varenne vous proposera, vous imposera une réflexion, vous obligera à fouiller votre conscience. Qu’auriez-vous fait à la place de Glatkowski et McKay ? Les auriez-vous aidés dans leur projet fou ? Les auriez-vous ramenés à la raison ? Auriez-vous eu cette part d’humanité précieuse et rare, cette noblesse d’âme ?

Alors chacun appréciera l’histoire à sa manière, sera envouté, surpris ou trouvera que le projet était stupide car voué à l’échec dès le départ, mais nul ne restera insensible à sa lecture. « On sait jamais jusqu’où une histoire va voyager ». Embarquez avec Antonin Varenne, écoutez le vous conter cette histoire du fond d’un bar, dans les vertiges de l’alcool. Le voyage est terrible, cruel mais d’une grande beauté. Un roman important qui vous hantera ou plutôt qui vous accompagnera, qui vous guidera peut-être même…

Clete.

Du même auteur: ÉQUATEUR, LA TOILE DU MONDE, Quand ANTONIN VARENNE parle de DOA., L’ Artiste, DERNIER TOUR LANCÉ.

CONTINUONS LE DÉBUT de Marc Villard / Série Noire / Gallimard.

Ils sont treize sur la ligne de départ mais seront bien moins nombreux à l’arrivée. Sûr qu’il ne faut pas beaucoup de pages à Marc Villard pour transformer l’élan des starting-blocks en une course éperdue et perdue d’avance vers un destin funeste ou misérable, au mieux sans gloire et tordu. Ҫa ne s’engage effectivement pas bien pour Henri du côté de la Porte de Clignancourt (Le Normandie). Le stock de came de Fofana est planqué chez lui mais s’évapore, comme neige au soleil dirons-nous pour rester dans la poudre blanche. De fait, le train-train miteux d’Henri s’ennuage sévèrement et les douces notes jazzy de son saxophone ne pourront pas couvrir le métal sec des fusils à pompes lorsque ceux-ci viendront prendre la scène d’assaut. Exit Henri. Place à d’autres Gisèle ou Catherine qui ne tiendront guère plus longtemps sur le ring. L’une, guitare en bandoulière, finira dans une benne à ordures, tel un détritus recraché par les aléas de la vie citadine. L’autre, victime d’un contrat sur sa tête bientôt tranchée, n’aura guère le temps de se demander si prendre un Thalis pour Ostende était une bonne idée.
Ils étaient donc treize au départ, essayant de survivre aux treize nouvelles que compte ce nouveau recueil de Marc Villard. Certains arriveront à ne pas trépasser, profiteront d’un genre d’armistice ou d’une porte de sortie en loucedé, certes sans tambour ni trompette pour filer la note bleue chère à l’auteur. Le saxophone de Charlie Parker s’immisce d’ailleurs entre une averse de neige et le souffle mélancolique du vent (L’Oiseau de nuit) pour nous le rappeler. Encore un saxophone, encore de la neige : comme un refrain en blues majeur au cœur d’une partition cohérente. Et question cohérence, Continuons le début n’en manque pas. Tout le monde est là pour morfler, tout le monde au même niveau, plutôt proche du trottoir le niveau, voire du caniveau. Niveau, caniveau, la rime fonctionne et s’intègre au refrain précité.
Balayé d’un uppercut ou renvoyé dans les cordes sans sommation, aucun acteur présent n’échappe aux séquelles et stigmates d’une écriture sobre et aiguisée, sans véhémence ni superfétation. Seule peut-être, la Clem du Paris-Venise ne s’encombre pas de principes pour faire les poches d’un petit voleur de pommes rital. Son job au commissariat de Trappes lui donne sans doute ce droit de s’en tirer sans une égratignure. Iris l’Arlésienne n’a pas cette chance. Son quotidien à elle, c’est serrer les dents. Pas d’sa faute si sa vie vire au rouge : celui du sang des mecs qui lui manquent de respect, celui des taureaux sacrifiés dans l’arène, celui surtout de l’ultime pigment qu’elle recherche pour ses toiles. Rouge est ma couleur nous a dit Marc Villard un jour lointain. Et c’est toujours avec le même plaisir que nous retrouvons aujourd’hui (après d’autres récents Raser les murs en 2022 ou Ciel de réglisse en 2023) l’aisance d’un style unique, charpenté depuis des décennies par une esthétique et poétique économie des mots, par une concision et une musicalité digne des meilleurs sprints binaires du rock’n’roll. À ce propos et en logique addenda, on croise ici l’icône punk Sid Vicious et sa maman, leurs ombres plutôt, soit un fils en cendres et une mère en ruine, pour une version revisitée du No Future, traduite pour le coup en un ironique Continuons le début, puisque le futur n’est pas envisageable…

JLM

Egalement de Marc Villard sur Nyctalopes:

BARBÈS TRILOGIE, TERRE PROMISE, LA MERE NOIRE.

QUITTER LA VALLÉE de Renaud de Chaumaray / Gallimard.

« Et le temps a pris forme autour de ton squelette : des dentelures se sont sédimentées sous tes clavicules et tes côtes, la calcite a soudé tes vertèbres au sol et l’épine qui traversait ta poitrine a grandi. Elle monte maintenant vers le plafond comme une fleur patiente. Un jour, elle atteindra sa concrétion jumelle qui en descend. » (Prologue)

Tout au long de ce récit, nous allons progresser sur trois axes différents, dans l’espace mais aussi dans le temps.
Le pays de la Vézère, des grottes de Lascaux, de Font-de-Gaume et de Rouffignac… Un pays dans lequel le minéral et le vivant dialoguent avec la préhistoire et les traces des humains.

Trois êtres attachants vont entrecroiser leurs destinées :

Clémence qui fuit un mari violent en entraînant Tom, son fils de six ans. Elle a trouvé une petite maison « encastrée telle une marche dans le relief. » d’ « une falaise concave ressemblant à une vague pétrifiée. Tom va disparaître dès le deuxième jour de leur arrivée… déclenchant une investigation policière.

Fabien, la cinquantaine, féru de paléolithique, spéléologue amateur et qui rêve de découvrir une grotte non répertoriée…et justement « un arbre pluri centenaire a été déraciné par les intempéries, ouvrant une brèche vers l’inconnu souterrain» dans laquelle sa fille adulte Johanna, va le suivre.

Guilhèm, jeune paysan, qui s’échine à cultiver du tabac, sous l’emprise d’une mère à demi folle, défiguré par une tâche lie de vin …qui va tomber fou amoureux de Marion, une jeune vacancière, incarnation d’ «une destinée fantasmée. »

Clémence entraîne Tom. Fabien entraîne Johanna, Guilhem entraîne

Marion…mais vers quelles échappées possibles ?  

Quitter la vallée, édité chez Gallimard est le troisième livre de Renaud de Chaumaray ( Que reste-t-il, recueil de poèmes paru en 2019 chez Ex-Aequo, et Mille hivers, premier roman, sorti en 2023 chez Le mot et le reste). Dans tous ses livres la nature est omniprésente. Ici, elle est à la fois accueillante : verte, sauvage et limpide : on tente de s’y reconstruire, on y respire…et oppressante : les blocs calcaires, les galeries obscures, les aiguilles de calcite peuvent à tout moment nous faire disparaître.

Le récit est bien structuré, il est assez court mais dense. Les références préhistoriques bien documentées… Les descriptions de la faune et de la flore m’ont paru parfois un peu artificielles, comme un peu forcées, mais l’écriture est indéniablement poétique.

Nous suivons beaucoup de « traces » dans ce livre : Des ecchymoses sur le corps de Clémence à toutes les traces de sa vie qu’elle efface soigneusement, aux traces pariétales, aux « deux grandes traces de pieds sous la fenêtre», à une silhouette gribouillée dans le carnet oublié d’un petit garçon… Traces contemporaines ou millénaires que l’on va suivre au rythme palpitant imposé par l’auteur jusqu’au dénouement totalement imprévisible…

Un bon moment à passer dans ce Périgord Noir !

Soaz

L’ANGE DÉCHU de Marty Holland / Série Noire / Gallimard

Fallen Angel

Traduction: France-Marie Watkins révisée par Manon Malais

Cette année la Série Noire fête ses 80 bougies et la vénérable vieille dame a décidé de sortir certains vieux volumes de ses malles pour célébrer la féminité dans la collection légendaire, cathédrale du noir et du polar.

« Eric Stanton, jeune homme en quête de fortune et voyageur sans billet, se voit contraint de descendre d’un car à Walton, petite ville de la côte californienne.

À peine débarqué, il se réfugie au diner Chez Papa, où il tombe sous le charme envoûtant de Stella, la serveuse… avant de rencontrer la jeune et riche héritière Emmie Barkley. »

Alors oui, ce genre de roman, vous l’avez sûrement déjà lu, pas d’une grande originalité et vous pouvez très bien imaginer la suite. Stanton rencontre deux femmes : Stella, la barmaid éprise de liberté et Emmy, une jeune héritière. Son projet ? Séduire la jeune héritière énamourée pour la voler, puis s’enfuir avec Stella à son cou. On imagine encore la suite et le plan qui ne déroule pas du tout comme prévu dans la caboche cabossée de Stanton, idiot toxique.

Bien sûr, le classicisme de cette intrigue ne mériterait pas qu’on s’y attarde si Marty Holland avait été à court de munitions, n’y avait ajouté une certaine malice. Or l’auteure, obscure sténo dans des studios de ciné à Hollywood où elle passait ses journées à taper des scénars minables, en avait gardé méchamment sous le coude. D’abord, l’arrivée d’un personnage particulièrement inquiétant va dynamiser l’intrigue, montrant la veulerie d’un Stanton lâche, prêt à tout pour s’en sortir. Ensuite, la fin, particulièrement navrante et imprévisible, vaut le déplacement, un vrai document… Je n’imagine pas un seul éditeur de Noir valider aujourd’hui un tel final. Peut-être faut-il resituer le roman dans son époque pour comprendre le naufrage ? Paru en 1944, le roman se voulait-il l’apôtre des idées de solidarité d’une Amérique en guerre ? Etonnant, vous verrez.

Jolie friandise vintage, L’ange déchu s’avale allègrement en un one shot réconfortant. Servie par une introduction sympa signée Etienne Tadié (coauteur avec Natacha Levet de l’ouvrage Les femmes de la Série Noire à paraître le 13 novembre), sa lecture est agréable comme une soirée devant La dernière séance autrefois à la télé.

Paysages désolés, déserts ruraux, diners tristes, flics inquiétants, une Californie des pauvres, sans fard ni paillettes… en vieux noir et blanc délicieux.

Clete.

PS: Otto Preminger adapta le roman en 1945 sous le titre Fallen Angel avec Alicia Faye, Dana Andrews et Charles Bickford à l’affiche.

ULTIMA d’Ingrid Astier / Série Noire Gallimard

«Et il se concentra.
200 mètres. Ce qui exigeait le tir parfait.
Il n’avait pas droit à l’erreur.
Il n’eut plus aucune pensée.
Que la concentration absolue sur la cible.
La course lente du doigt sur la détente.
La balle de l’Ultima qui part, qui tournoie.
Cette balle qui amorce sa trajectoire et fend l’air.
Cette balle faite pour défendre et protéger.»

Paris. Et en alternance :

– Athéna, Arès, Hadès…des surnoms choisis par de vieux ados …de 30 ans… qui fuient le monde qu’ils refusent. Ils ont même construit une cabane dans la forêt pour y repenser ce monde, lutter contre « les nouvelles formes d’hégémonie de la Big Tech » et…s’entraîner au tir…

-Rémi :

«Jusqu’aux longues heures derrière sa lunette à l’antigang, pour contrer des terroristes ou des forcenés, Rémi avait la protection dans le sang.
C’était un chien d’avalanche. L’humain en détresse, il s’épuiserait à le sauver
Rémi qui parle à son arme comme à un bébé, est rappelé, un soir de Noël enneigé, par TopazeN°1: son chef, despote et vicelard « au regard torve et à l’esprit tordu » pour assurer la protection de :

-Richard Schönberg. Un requin cynique qui compte, avec son fils Tristan, futur héritier de son empire, révolutionner le Vieux monde en investissant à tout-va dans l’IA. Il vient de recevoir des menaces de mort mais organise un réveillon d’enfer au musée des arts forains…

Les lecteurs fins limiers croient avoir déjà résolu l’énigme : un des vieux ados va vouloir tuer le milliardaire des médias que Rémi va (ou non) protéger ! Et ils ont tout faux !
Un député va être abattu par un sniper, et Rémi accusé du meurtre…l’histoire commence vraiment et la fin nous laissera pantois !

C’est le 4ème roman policier d’Ingrid Astier paru chez Gallimard (Série noire) après Quai des enfers (2010. Rémi travaillait alors à la Brigade Fluviale), Angle mort (2013), Haute voltige (2017). La vague, Roman noir, paru en 2019 (Equinox/Les Arènes).

Ultima est, comme les précédents livres, le résultat d’un important travail stylistique et documentaire. Le souci du détail est impressionnant mais, pour moi, à double tranchant : on peut vite saturer en lisant tous ces sigles des différents services de police, cette prolifération de mets sophistiqués, les longs descriptifs de fusils de précision haut de gamme et les performances des voitures de luxe…

D’une part, donc, ces groupes « d’hacktivistes » qui s’emploient à déstabiliser administrations et grandes entreprises, en saturant des sites internet, en divulguant des données, en prouvant « l’inanité de l’information instantanée. » D’autre part, ceux qui contrôlent les marchés numériques, se laissent fasciner (et donc asservir) par le bluff de « l’intelligence » artificielle et s’approprient les leviers politiques…

L’opposition est habilement argumentée et convaincante.

Et, comme un trait d’union entre ces deux mondes, le brigadier Yoann Guilloux expert en informatique qui tricote lui-même ses pulls en laine ! (« au graphisme contemporain », bien sûr!)

Un polar énergique dans lequel le lecteur oscille entre le bien, le mal, le réel, l’imaginaire, la haine, l’amour … avec toujours, en point de mire, son héros : Rémi, farouche et fidèle, humble et inébranlable.

Soaz.

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