Chroniques noires et partisanes

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EN VOTRE ÂME ET CONSCIENCE de S.J. Fleet / Série Noire / Gallimard.

The Cut Thoat Trial

Traduction: Julie Sibony.

“À Ableford, petite ville imaginaire d’Angleterre, trois adolescents vont être jugés pour le meurtre, la nuit de la Saint-Sylvestre, d’un prof septuagénaire. Plus de soixante coups de couteau et d’innombrables coups de pied, les trois garçons couverts de sang pris quasiment sur le fait : aucun doute, ils sont tous coupables !” 

Les caméras de surveillance ont enregistré comment les trois ados ont entraîné le vieil homme dans une impasse où ils l’ont poignardé, c’est certain mais, mais, la caméra ne pouvait filmer ce qui s’est réellement passé dans l’impasse. Les légistes ont conclu que la victime avait subi des coups de couteau portés par plusieurs agresseurs, c’est certain aussi mais deux ou trois porteurs de coups? Impossible de le savoir, impossible de le déterminer. Et, tels les rats quittant les premiers le navire, chacun des trois prévenus va tenter de s’innocenter en poignardant ses potes… une habitude acquise rapidement en fait. 

S.J. Fleet est le pseudonyme d’un avocat anglais qui a déjà écrit des ouvrages à succès dénonçant les carences d’un système judiciaire britannique qu’il vit au quotidien. Il fait aujourd’hui ses débuts dans la fiction avec  “En votre âme et conscience”. La tragédie de l’affaire Lyhanna en juin a  outré la France mettant en évidence le manque de moyens, l’incompétence, les fautes commises dans l’instruction… Ce roman propose de montrer le modèle anglais et de dévoiler les dessous pas très affriolants non plus de la justice anglaise. 

Chef d’orchestre d’un roman parfaitement orchestré S.J. Fleet raconte le procès en se plongeant dans la personnalité des acteurs importants. Il nous montre l’envers du décor, s’infiltrant dans les pensées les plus secrètes, les plus folles, les plus dérangeantes des différents acteurs de la tragédie en robes soyeuses et perruques poudrées. Interviennent tout au long de l’histoire le vieux juge, la procureuse, une avocate de la défense et deux des prévenus. Variant les angles de vision tout en restant à l’écart, sans affect tel un habitué de cette comédie de justice, S.J. Fleet rend son propos prenant dès le départ. Par sa distanciation, sa volonté de ne rien omettre mais aussi de ne pas perdre son lecteur dont il fait un juré parfaitement informé, S.J. Fleet ne cache rien de la sale réalité. Il sonde avec talent les personnalités, relance constamment son récit avec des coups de théâtre particulièrement percutants voire plombants. On est très loin des procès hollywoodiens, plus proche du caniveau anglais que du soleil californien. C’est sale ! 

“Froids et morts à l’intérieur, tous autant qu’ils sont. Débris d’une société qui a cessé depuis longtemps du sort des défavorisés, se contentant de les laisser se débrouiller tout seuls, à moins que leur comportement ne devienne impossible à ignorer. J’ai lu les conclusions et les requêtes de la défense dans cette affaire, et les trajectoires personnelles qu’elles révèlent ne sont hélas que trop prévisibles. La véritable tragédie est que ceux qui ont engendré ces créatures ne soient pas dans le box avec elles. Ils restent libres de continuer à peupler les cités de semblables progénitures meurtrières.” Ce n’est qu’au bout d’une éprouvante guerre des prétoires (“ le moindre doute doit bénéficier à l’accusé.”) qu’arrivera un verdict apte à enflammer tous les débats.  

Méchamment puissant, empruntant une vision globale mais intelligemment distanciée sur un procès multicéphale hors norme, En votre âme et conscience, superbe document à ranger à côté de la série anglaise Adolescence, montre l’administration de la justice des hommes en Albion, interroge, surprend, inquiète, file parfois un vilain blues et, surtout, se dévore comme un grand page-turner. 

Clete. 

LAKOTA de Caryl Ferey / Série Noire / Gallimard.

Caryl Férey, guérisseur à catharsis par la lecture de Lakota a soulevé pour moi un vortex d’émotions notables. J’ai ouvert le livre par la fin, lu les cinq derniers mots : les esprits sont avec nous. Comme lui, une sensibilité particulièrement aiguë pour une des sept grandes divisions Lakota Sicangu, et leur confinement dans la réserve de Rosebud, Dakota Sud.

Ainsi, rien de ce que j’entrevois à la lecture de Lakota ne sera objectif : car ce qui compte est plus important que ce qui ne compte pas. Nous aurons ici la joie d’un homme bavard, qui nous abreuve d’une histoire sensible, car les pierres pleurent aussi. Il distillera au gré du vent des faits qui concernent le traité de 1868, Paha Sapa, les Black Hills, Georges Armstrong Custer et sa 7ème cavalerie, le massacre de 1890 à Wounded Knee, les Wicasa Wakan, visions, Hanbleceyapi et autre arbre de vie, tout ceci nous est délivré comme une ligne d’énergie mouvante à saisir.

Celui-là, le Caryl Férey, arrive à te vriller le cœur en tous sens puis sournoisement à te le broyer comme une scène d’abattage de poulets à la Tristan Égolf, et en même temps y mélanger des personnages WTF, type you are rock but you don’t roll, autant que l’inverse. Du plus petit au plus grand des personnages, le cœur de l’histoire dans l’humanité, ça le connaît.
Cependant que le bandit masqué n’y sera pas, et qu’on le regrette.
L’œuvre de Caryl Férey partage avec celle de Stieg Larsson, à travers le personnage de Lisbeth Salander dans Millénium, une même exploration : la vengeance n’est plus perçue comme une transgression, mais comme une réponse naturalisée à l’injustice. Et il n’en dissimule pas les peines, ni les outrances, pas plus que les impossibilités, et encore moins la charge du génocide et ses prolongements, toujours encore, et entre autres, par l’anéantissement dans le corps des femmes.

Sans qu’il s’agisse d’une filiation littéraire directe, les personnages de Duane et Winona Crow-dog évoquent, je crois, en bien des aspects, le subtil Dalva de Jim Harrison, un autre de mes grands amours. Tous les personnages Lakota incarnent une profondeur psychologique, un attachement charnel à la terre, et une lucidité aiguë de l’héritage qu’ils portent.
Ils habitent la mémoire douloureuse de la culture Lakota ou plutôt de la catastrophe intime, cette mémoire d’un génocide en soi.
Le Mississippi recrache le cadavre de Jake Crow Dog, un père aussi absent qu’effacé par la boisson.
Qui veut croire à une noyade ?
Personne.
Caryl Férey utilise différents axes et souffles de l’histoire pour construire son récit avec un travail incarné, pas seulement par la documentation mais son âme y est engagée :
« Le 5 août 1881, Crow Dog tue Spotted Tail ». Les motifs seraient multiples. La violence coloniale se déverse alors aussi sur les liens entre Lakota.
« En 1875, Spotted Tail était parmi les chefs Lakota qui se rendaient à Washington D.C pour négocier la vente des Black Hills. Pendant les années 1870, il fut accusé par Red Cloud d’avoir empoché le montant d’une guerre tribale ».

Ainsi retrouvons-nous ces lignées antagonistes présentes dans le personnage de Winona Crow-dog, « éducatrice de rue dans les quartiers déshérités de Minneapolis » et sœur de Duane, une lignée qui représente les luttes politiques, la résistance des Lakota face à la colonisation, la survie et la préservation des connaissances de la médecine traditionnelle, leurs rites, leurs combats.

Leur survie, malgré les politiques d’assimilation.

Lakota toujours.

Caryl ne nous épargnera que dalle, même pas l’horreur et la torture du Hiawatha Asylum for Insane Indians (1903-1933), situé à Canton, dans le Dakota du Sud, où plus de 350 autochtones furent enfermés et torturés.
Cette mémoire explosera littéralement au travers de Shane White Eagle, hotamitano, soldat-chien troublant de La Nation Cheyenne, réceptacle notoire de cette infâme infamie.

En sus, Caryl Férey vous abattra avec les femmes autochtones disparues et assassinées, kidnappées, violées, ainsi qu’avec des thématiques disposées au travers d’une histoire unique car :
« Rien n’a tellement bougé depuis la fin des guerres indiennes ».

Il exsude la grande Histoire à l’intérieur de celle de familles, peut-être pas si ordinaires. Ses réminiscences. Ses effets.

Non, je ne vous en dirai pas plus.

Mais. Peut-être que si Caryl Férey rappelle que les esprits sont avec nous, les folles vibrations reviennent par la puissance d’un polar noir, social et historique très réussi. Cependant, pour une fois, on aurait envie qu’il accepte de faire une série, ce ne serait pas dans l’idée de faire recette sonnante mais de déployer plus avant une énergie nouvelle, fraîche, ainsi souhaiterions-nous entrevoir la réalité sacrée et mystérieuse de la cosmologie Lakota au travers de ses billes d’acier trempé dans le monde invisible.

Ici, point de critique : je n’en ferai aucune. Même si. Une architecture qui révèle les ressorts de ses autres polars, une enquête habitée par des personnages anguleux, des indices et des fausses pistes, et pour finir, une mécanique de résolution sans concession, où tout explosera de façon brutale, avec, entre autres, un piège déployé sur plusieurs jours.

Ce livre est une invitation fortuite, je le suppose, à lire et relire, au-delà de Lakota, toute littérature amérindienne, polardeuse ou pas.

Chiara Zinc

LE SURPRENANT PASSE-TEMPS D’ETIENNE ETGAZIER de Sarah Le Constant / Gallimard

« Au jeu des apparences, les règles ne sont jamais celles que l’on croit…
Lucas, vingt-huit ans, est un jeune homme charmant, à qui l’avenir semble sourire. Quand sa compagne le quitte et qu’une promotion attendue lui échappe, son équilibre vacille. À en croire Étienne Etgazier, son sympathique voisin de palier, un sexagénaire souvent en robe de chambre, cela ne fait aucun doute : Lucas est victime d’une injustice.
L’affaire est trouble.
Mais Étienne a peut-être une solution. »

Lucas est malheureux dans sa vie professionnelle comme en amour alors qu’il avait tout pour réussir, donnant tout le temps le meilleur de lui-même. Mais son curieux et extravagant voisin sexagénaire, employé de la RATP, va l’aider à comprendre quelle injustice au boulot lui a fait perdre une promotion qu’il méritait. Etienne Etgazier veut donc fouiller au sein de l’entreprise pour comprendre cette machination et aider un Lucas qui perd pied. Et Etienne Etgazier a des ressources.

Etonnant petit roman de la primo romancière Sarah Le Constant qui en peu de pages trousse une histoire qu’on lit d’une traite, avide de percer certains mystères. On suit Lucas, on s’interroge sur cet étrange voisin montrant beaucoup de sollicitude. On regrettera que l’auteure ait proposée beaucoup de thèmes contemporains sans jamais vraiment les approfondir. L’exploitation sauvage des ressources minières, le malaise de la vie en entreprise, des pans cruels de l’histoire du pays comme le drame des orphelins de la Creuse, la filiation, l’espionnage numérique… beaucoup de sujets déjà traités par la littérature noire et qui donnent du coup l’impression d’un simple survol des thèmes. C’est dommage, c’est peut-être le réflexe d’un premier roman où on veut s’exprimer sur beaucoup des sujets qui nous hantent, mais parfois à courir plusieurs lièvres, on s’épuise.

Un joli petit moment, une approche des frontières du roman noir qui ne laisse jamais indifférent.

Clete.

LE PORTIER de Chris Pavone / Série noire / Gallimard.

The Doorman

Traduction: Jean Esch

« Le SUV s’arrête.
Ils tiennent tous une arme. »

Chicky est un gentil costaud. Depuis vingt-huit ans il est portier au Bohémia dans le très chic Central Park West, avec la Cinquième Avenue encore plus chic de l’autre côté. Uniforme immaculé et nuque bien dégagée sous la casquette, « il est tissé dans la trame du Bohemia ».

Depuis plusieurs années, il sent sa vie se rétrécir, mais assurer la sécurité justifie encore son existence. Et ce soir, il va devoir redoubler de vigilance : une manifestation a éclaté sur les lieux du meurtre d’un Noir par des policiers, et la tension menace d’embraser ce quartier de New York.

Alors qu’il est en poste sur le trottoir – son trottoir –, Chicky voit surgir un imposant SUV. Quatre hommes tout de noir vêtus en descendent, lunettes aux verres réfléchissants, masques sur le visage…

Il faudra attendre plus de trois cents pages pour que ces hommes fassent irruption dans le Bohémia. Leur arrivée déclenchera une cascade d’événements inattendus, époustouflants et explosifs.
En attendant, l’écriture de Chris Pavone, très cinématographique, semble mettre le Bohémia en « pause », en contraste avec la violence qui gronde à l’extérieur.

« Ici, tout est en marbre, en cuivre et en verre, immaculé et scintillant. »
« La lumière elle-même paraît plus riche »

Des vases Ming sur les paliers, des fleurs fraîches, des Hopper, des Rothko (vrais ou faux ?).
Tous les habitants sont fringués haute couture et font avec ostentation des dons fiscalement déductibles de leurs impôts…
Avec élégance et une ironie discrète, Chris Pavone prend le temps d’installer ses personnages dans cette forteresse pour milliardaires :

Emily Longworth, ses moments d’introspection, ses conflits intérieurs – sauf lorsqu’il s’agit d’argent –, et ses hésitations entre diamants et émeraudes ;

Julian Sonnenberg, qui a peur de tout : de son opération à cœur ouvert, de ses finances, de son mariage, de ses enfants éloignés, de son chien mourant, de la manifestation du soir, de l’état de la politique intérieure et étrangère, et même de la crise climatique ;

Chicky, qui connaît tout de ces gens : leurs secrets honteux, les détails sordides de leurs problèmes les plus intimes, leur hypocrisie, leur égoïsme et leurs histoires d’amour.

Malgré quelques longueurs et des réflexions sociales parfois appuyées, Chris Pavone séduit par une écriture visuelle, précise et immersive. Le portier est un thriller ambitieux et redoutablement efficace, où la critique sociale nourrit une intrigue aussi spectaculaire que maîtrisée.

Soaz.

Également de Chris Pavone chez Nyctalopes : Deux nuits à Lisbonne.

LES MAISONS PARACHUTÉES de Didier Daeninckx/ Gallimard.

« Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter. »
— Jean-Paul Sartre, La Nausée

Didier Daeninckx est Raconteur d’histoires.

Ici, il s’agit de celle de l’inspecteur Philippe Orbec, personnage bien construit, ancré dans le passé familial de l’auteur.

Pour démarrer sa Peugeot 203, il faut tirer le starter et actionner le démarreur ; pour remonter les vitres, tourner la manivelle. Philippe Orbec aime les œufs mayonnaise, la blanquette de veau et la brioche aux griaudes. Il se lave de la tête aux pieds à l’évier. Au cinéma Majestic, Les Mains sales de Sartre provoque l’indignation de la bonne société nivernaise…

Nous sommes à Nevers (Seine-Inférieure), en 1952. Nevers et ses quartiers bombardés huit ans plus tôt par des Lancaster anglais. A quelques kilomètres de là, au lieu-dit les Essarts, une pelleteuse vient de déterrer trois cadavres…

« Enfin ce qu’il en reste… »

Les Essarts : c’est également là que Charles Orbec, père de Philippe et commissaire de police, a trouvé la mort — ou plutôt a été exécuté — en juin 1944.

Entre les vols de bas étage, de la grivèlerie, des conflits de voisinage, l’organisation des festivités du 14 juillet, le passage de la caravane publicitaire du Tour de France (avec Yvette Horner), celui du peloton (emmené par Fausto Coppi…), l’inspecteur doit résoudre cette triple énigme criminelle.

Les morts commencent à parler. Mains liées dans le dos, balle dans le front, plaque d’identification au poignet droit. Un matricule y figure : KLM-39457.
M comme Mauthausen…

Dommage que la quatrième de couverture dévoile une grande partie des ressorts de l’intrigue !

Philippe Orbec parviendra-t-il à rendre justice à ces disparus dont l’institution ne s’est guère souciée ? Cette enquête lui permettra-t-elle de comprendre ce qui le hante : qui a exécuté son père dans le maquis des Essarts ? Des résistants ? Des collaborateurs ? Les Allemands ? Et que sont donc ces maisons parachutées dont le nom paraît intimement lié à cette affaire ?

La documentation est minutieuse, rigoureuse. Didier Daeninckx fait ressurgir des pans mal connus de l’Histoire. Son sens du détail laisse pantois — pour employer un terme un peu désuet, à l’image de ceux qui teintent ce récit de nuances sépia.

Aucune sophistication dans le style : l’écriture est simple, directe, réaliste. Le rythme pourra paraître parfois un peu lent, mais Philippe Orbec a fort à faire, et cette progression méthodique sert parfaitement l’atmosphère du roman.
Avec Les Maisons parachutées, Didier Daeninckx revient à ce qui fait sa force : le croisement du roman policier, de la recherche historique et du devoir de mémoire.

Et, comme toujours chez lui, et comme en embuscade, derrière la reconstitution d’une époque et la révélation de vérités enfouies se dessinent les permanences du pouvoir, les manipulations, les arrangements occultes et les règlements de comptes. Autant de mécanismes qui continuent de traverser notre présent.

Soaz.

CHIENS de Sébastien Gendron / La Noire / Gallimard

« Daniel Pabst, quadragénaire vieux garçon fraîchement viré de chez sa mère, est embauché comme détective stagiaire. Dès son premier jour dans la vieillissante agence Borotra, il assiste à un très étrange échange de mallettes dans le bureau même du directeur. Dès lors, Daniel Pabst se jure de faire toute la lumière sur cette affaire. Quitte à affronter les pires dangers, notamment cette bizarre ribambelle de chiens qui guette. »

Avec Chiens, Sébastien Gendron clôt le cycle du Grand livre des animaux, débuté en 2024 avec Chevreuil et poursuivi l’an dernier par Python. Dans Chevreuil, on découvrait une commune rurale française gangrénée par une très grande majorité d’affiliés à la bande de clodos de Zemmour. Dans Python, on restait sur le même village mais en périphérie, dans un lotissement « Californie » de nouveaux riches. Si dans ce nouvel opus, Sébastien Gendron adresse quelques clins d’œil aux lieux qu’il a déjà irrémédiablement sinistrés, il se situe surtout dans une grande ville de la façade atlantique dont les noms des quartiers, des rues et avenues provoquent les premiers éclats de rire (rue Rachida Dati…) et indiquent d’emblée un ton qui sera comme on l’espère féroce et sans pitié.

« Et que crois-tu qu’il arriva, connard ? »

Et on ne sera pas déçu, Sébastien Gendron, pour ce dernier opus, a voulu offrir un feu d’artifice à ses fidèles et en fait c’est le grand incendie de Rome qu’il provoque. Le résultat est totalement hilarant. Il y va à la serpette, à la sulfateuse, à la batte, au fusil d’assaut ou au lance-flammes comme cette inconnue qu’on croise en début de roman. Sans filtre, Gendron ose tout et surtout le pire pour le plus grand plaisir du lecteur. C’est parfois d’un humour un peu douteux, mais on en redemande. Bon, reconnaissons que parfois l’intrigue se trouve en très, très, arrière-plan mais c’est pas grave. On sait qu’il saura retomber sur ses pieds après avoir dézingué tout ce qu’il lui semble bon de railler. Pris certainement d’une nostalgie de son enfance, il nous brosse avec talent des personnages douteux, retors ou tout simplement crétins qu’il compare à des vedettes de la tv ou du cinéma des années 70 un peu oubliés comme Catherine le Poulain, Michel Constantin. Et puis ces putains de chiens partout qui matent.

C’est pas un cabot Sébastien Gendron, mais il mord fort et devrait être remboursé par la sécu.

Clete.

Du même auteur sur Nyctalopes.

CHEZ PARADIS, FIN DE SIÈCLE, REVOLUTION.

TOUTE L’INFORTUNE DU MONDE de Thomas Bronnec / Série Noire / Gallimard

Depuis plusieurs mois, des drones sèment la terreur à Paris. La capitale se vide de ses habitants au fur et à mesure de ces attaques quotidiennes, perpétrées par des Américains et des Russes. Devant l’apparente passivité des autocrates de ces deux grandes puissances, la présidente de la République, Émilie Cornelly, tente d’organiser la résistance européenne. Mais même ses soutiens les plus solides donnent l’impression de céder…Alors, quand tout semble perdu, la meilleure défense ne serait-elle pas l’attaque ?

Depuis des années Thomas Bronnec nous conte avec talent les arcanes du pouvoir : les grandes administrations, les politiques, les candidats à la présidentielle… des dystopies toujours justes et très proches de ce que nous vivons. Dans Toute l’infortune du monde, il ouvre sa focale pour s’intéresser toujours à la France mais à un moment où Paris est « envahie » de drones par les deux grandes puissances les USA et la Russie. A l’origine, certainement, la volonté française de créer une force militaire tripartite avec l’Allemagne et la Pologne. C’est cette décision que combattent Russes et Américains en créant le chaos dans la capitale et il faudra un évènement effarant pour que la présidente décide de ne plus courber l’échine et d’attaquer.

Même si les noms des dirigeants ont été changés, on voit bien qui se cache derrière les deux présidents nuisibles : on retrouve l’arrogance, l’hypocrisie et la perfidie qu’on constate jour après jour.

« C’est vous qui êtes dangereuse Mrs President, répond-il. Vous et votre Europe de merde, vos délires réglementaristes et anti-business, votre soupe écologique que vous prétendez faire bouffer à toute la planète, votre prétention à péter plus haut que votre cul et à vous croire l’égale des grandes puissances. Vous auriez pu rester bien sage, à votre place. On vous aurait protégés. »

Aux tristes manœuvres politiciennes Thomas Bronnec ajoute la tragédie de deux hommes impliqués dans le drame, rendant encore plus tragique et étourdissant un roman addictif parce que tellement plausible.

Etonnant, détonant.

Clete.

PS : Le roman vient d’être récompensé le prix Landerneau polar 2026.

Egalement de Thomas Bronnec chez Nyctalopes: Coliseum, La meute, En pays conquis.

ALBATROS de Thomas Rio / Série Noire / Gallimard.

Le 26 janvier 1930, le général Koutiepov est enlevé à Paris. « Russe blanc », chef des armées tsaristes en exil, il nourrit encore un espoir de reconquête et la République lui a promis sa protection.

Les premiers suspects sont évidemment les bolcheviks. Mais l’enquête va vite devenir « un merdier sans nom ». Quelles pistes suivre ? Celle de Mussolini qui chercherait à envahir Belgrade ? Celle de la pègre parisienne alléchée par une forte rançon ? Celle de Nice où Trotski vient d’arriver? Que faire de ces agents doubles ou triples, de ce « brouillard de désinformation » ?

C’est dans ce chaos que se débat le commissaire de la Sûreté générale: Faux-Pas Bidet. « Un pseudonyme à chier » ? ou un simple nom du 19ème siècle qui « fleure bon les blagues de fin de banquet… » ?

Pour moi, c’est le portrait magistral de ce commissaire qui donne toute sa densité au roman : «  Le cinéma, et son obscurité rassurante, était le lit où sa bassesse s’épanouissait sans garde-fous, pire, osant même le rhabiller de vertu en le qualifiant de cinéphile. »

S’il surveille les studios Albatros, qu’il soupçonne d’abriter un nid d’espions rouges responsables de l’enlèvement de Koutiepov, c’est pour « loucher » sur les faits et gestes de l’actrice La Gontcheva dont il est secrètement amoureux. « À chacun de ses films, Faux-Pas Bidet croyait être le seul à comprendre cette grande âme en exil, le seul à pouvoir sécher ses larmes.»

Il va alors exploiter les talents d’ingénieur du son de Shloïmè Tauber, afin d’espionner les studios Albatros, lesquels, pour encaisser le choc du cinéma parlant, se tournent vers la pornographie.

La personnalité de Shloïmè est elle aussi captivante. Jeune garçon arrivé d’Ukraine, juif et apatride, il apprend de sa mère, dans une salle obscure, l’identité de son père : l’acteur, le prince Mosjoukine… Dès lors, il se verra toute sa vie en « héros capable de pétrir la glaise du malheur et d’y modeler des merveilles ».

Thomas Rio est scénariste, réalisateur et auteur. Il signe ici son premier roman. Dans une interview, il explique que cette « histoire d’espionnage, d’enquête, d’amour et d’aventure » lui a demandé plusieurs années de travail. Son écriture est en effet d’une grande précision, tant dans les références historiques que dans la documentation cinématographique.

Elle est aussi en mouvement, comme les films qu’elle évoque : exubérante et poétique, parfois surannée, parfois libérant une crudité réjouissante qui nous fait sursauter !

Les rebondissements sont incessants. On referme ce livre, comme on quitte son fauteuil de cinéma devant le mot FIN : un peu étourdi, cédant quelques instants au rêve, tentant « d’oblitérer la misère en refusant d’y croire ».

Soaz.

LES FILS DE L’AIGLE d’Antonin Varenne / Gallimard.

Antonin Varenne a toujours raconté avec bonheur l’aventure, la passion, le don de soi, l’héroïsme, la quête ultime… Et ce qui a toujours fait la beauté de ses romans se retrouve ici dans Les fils de l’aigle, belle rencontre entre Arthur Bowman de Trois mille chevaux vapeur et Simon de La piste du vieil homme.

Antonin Varenne a vécu quelque temps aux USA et forcément, ça déteint toujours un peu. En conséquence, il emprunte parfois le thème anglo-saxon par excellence : la recherche de rédemption par la résilience. Les fils de l’aigle, ce sont deux mômes américains lambdas, en 1970, embauchés sur un cargo convoyant un chargement de bombes au napalm pour l’armée américaine engluée au Vietnam. Ne voulant pas être complices du massacre, les deux jeunes se mutinent contre un équipage de 40 hommes et décident que leur cargaison n’ira jamais répandre encore plus le sang des innocents.

« Ce roman s’inspire de l’histoire d’Alvin Glatskowski et Clyde McKay. De ce qui a été dit et écrit de faux à leur sujet, comme de ce qui est vrai. » exprime Antonin Varenne en préambule. On ne sait pas ce qui a pu marquer à ce point l’auteur dans cette histoire tombée dans l’oubli en France, mais cela a dû être un gros choc. Il a fouillé les archives américaines, s’est servi du seul ouvrage américain racontant l’affaire pour écrire « un roman pour réconcilier le vrai et le faux ». Les fils de l’aigle est certainement son roman le plus grave et en même temps le plus lumineux en montrant que l’espoir subsistera tant qu’existeront des doux dingues comme Glatkowski et McKay.

Dans Il faut sauver le soldat Ryan Spielberg avait su montrer sans fard les horreurs de la guerre et Varenne, pareillement, nous retourne, nous fout en l’air dès le départ avec deux histoires à vous fendre le cœur sur des victimes directes et indirectes de la guerre. L’auteur se défend de délivrer un quelconque message dans ses écrits… Néanmoins, la puissance et la dureté du début du roman vous figent, vous introduisent à une idée du pacifisme qui ne saurait être uniquement que des mots. En fait, en citant Mark Twain, « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »

Antonin Varenne vous proposera, vous imposera une réflexion, vous obligera à fouiller votre conscience. Qu’auriez-vous fait à la place de Glatkowski et McKay ? Les auriez-vous aidés dans leur projet fou ? Les auriez-vous ramenés à la raison ? Auriez-vous eu cette part d’humanité précieuse et rare, cette noblesse d’âme ?

Alors chacun appréciera l’histoire à sa manière, sera envouté, surpris ou trouvera que le projet était stupide car voué à l’échec dès le départ, mais nul ne restera insensible à sa lecture. « On sait jamais jusqu’où une histoire va voyager ». Embarquez avec Antonin Varenne, écoutez le vous conter cette histoire du fond d’un bar, dans les vertiges de l’alcool. Le voyage est terrible, cruel mais d’une grande beauté. Un roman important qui vous hantera ou plutôt qui vous accompagnera, qui vous guidera peut-être même…

Clete.

Du même auteur: ÉQUATEUR, LA TOILE DU MONDE, Quand ANTONIN VARENNE parle de DOA., L’ Artiste, DERNIER TOUR LANCÉ.

CONTINUONS LE DÉBUT de Marc Villard / Série Noire / Gallimard.

Ils sont treize sur la ligne de départ mais seront bien moins nombreux à l’arrivée. Sûr qu’il ne faut pas beaucoup de pages à Marc Villard pour transformer l’élan des starting-blocks en une course éperdue et perdue d’avance vers un destin funeste ou misérable, au mieux sans gloire et tordu. Ҫa ne s’engage effectivement pas bien pour Henri du côté de la Porte de Clignancourt (Le Normandie). Le stock de came de Fofana est planqué chez lui mais s’évapore, comme neige au soleil dirons-nous pour rester dans la poudre blanche. De fait, le train-train miteux d’Henri s’ennuage sévèrement et les douces notes jazzy de son saxophone ne pourront pas couvrir le métal sec des fusils à pompes lorsque ceux-ci viendront prendre la scène d’assaut. Exit Henri. Place à d’autres Gisèle ou Catherine qui ne tiendront guère plus longtemps sur le ring. L’une, guitare en bandoulière, finira dans une benne à ordures, tel un détritus recraché par les aléas de la vie citadine. L’autre, victime d’un contrat sur sa tête bientôt tranchée, n’aura guère le temps de se demander si prendre un Thalis pour Ostende était une bonne idée.
Ils étaient donc treize au départ, essayant de survivre aux treize nouvelles que compte ce nouveau recueil de Marc Villard. Certains arriveront à ne pas trépasser, profiteront d’un genre d’armistice ou d’une porte de sortie en loucedé, certes sans tambour ni trompette pour filer la note bleue chère à l’auteur. Le saxophone de Charlie Parker s’immisce d’ailleurs entre une averse de neige et le souffle mélancolique du vent (L’Oiseau de nuit) pour nous le rappeler. Encore un saxophone, encore de la neige : comme un refrain en blues majeur au cœur d’une partition cohérente. Et question cohérence, Continuons le début n’en manque pas. Tout le monde est là pour morfler, tout le monde au même niveau, plutôt proche du trottoir le niveau, voire du caniveau. Niveau, caniveau, la rime fonctionne et s’intègre au refrain précité.
Balayé d’un uppercut ou renvoyé dans les cordes sans sommation, aucun acteur présent n’échappe aux séquelles et stigmates d’une écriture sobre et aiguisée, sans véhémence ni superfétation. Seule peut-être, la Clem du Paris-Venise ne s’encombre pas de principes pour faire les poches d’un petit voleur de pommes rital. Son job au commissariat de Trappes lui donne sans doute ce droit de s’en tirer sans une égratignure. Iris l’Arlésienne n’a pas cette chance. Son quotidien à elle, c’est serrer les dents. Pas d’sa faute si sa vie vire au rouge : celui du sang des mecs qui lui manquent de respect, celui des taureaux sacrifiés dans l’arène, celui surtout de l’ultime pigment qu’elle recherche pour ses toiles. Rouge est ma couleur nous a dit Marc Villard un jour lointain. Et c’est toujours avec le même plaisir que nous retrouvons aujourd’hui (après d’autres récents Raser les murs en 2022 ou Ciel de réglisse en 2023) l’aisance d’un style unique, charpenté depuis des décennies par une esthétique et poétique économie des mots, par une concision et une musicalité digne des meilleurs sprints binaires du rock’n’roll. À ce propos et en logique addenda, on croise ici l’icône punk Sid Vicious et sa maman, leurs ombres plutôt, soit un fils en cendres et une mère en ruine, pour une version revisitée du No Future, traduite pour le coup en un ironique Continuons le début, puisque le futur n’est pas envisageable…

JLM

Egalement de Marc Villard sur Nyctalopes:

BARBÈS TRILOGIE, TERRE PROMISE, LA MERE NOIRE.

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