Chroniques noires et partisanes

Étiquette : gallimard (Page 1 of 6)

LA MEDIUM DE J.P. Smith / Série Noire/ Gallimard.

The Summoning

Traduction: Karine Lalechère

 Elle était en train de se rendormir, quand ça recommença : une note de piano.

 Avait-elle rêvé ? Elle s’assit, écouta. Une troisième note retentit.

 C’était ce qu’elle redoutait. Les monstres dans son esprit s’étaient échappés et maintenant ils pouvaient se promener, la narguer et la ridiculiser. Ce qui était à l’intérieur était à l’extérieur. Comme la voix de la femme en pleurs. La voix qui la mettait en garde.

 ― Qui est là ? 

Kit vit entourée de fantômes, certains plus réels que d’autres.
Son mari Peter est mort le 11 septembre 2001, dans la tour nord. Zoey, sa fille de 17 ans, née orpheline de père au printemps 2002, se trouve dans un semi-coma depuis trois ans après une crise de convulsions face à un accident dans le métro.
Kit voit Peter parfois, ils se parlent.
C’est une actrice sans trop de succès, qui court après les castings et les cachets. Pour boucler les fins de mois, rembouser son prêt et régler les notes d’hôpital de Zoey, elle parcourt les annonces nécrologiques puis contacte les survivants. Elle dit communiquer avec les morts, contre une éventuelle rétribution.
Elle se situe entre la personne de bonne volonté qui apporte un peu de réconfort et l’escroc de bas étages. Tout se joue dans cette ambiguïté.

On nage dans un surnaturel du quotidien, qui n’a jamais entrevu un proche disparu dans une foule ? Elle pousse le curseur plus loin, c’est tout.

 Il semblait que la membrane entre la vie et la mort était devenue légère, diaphane, avec des trous et des déchirures partout. Et que Kit passait maintenant librement d’un monde à l’autre.


La mort rôde en permanence, des morts qui parlent, des malades donnés pour morts qui ne meurent pas, des vivants qui simulent un dialogue avec des morts, des morts sans corps, etc.
C’est la rencontre entre l’art de persuader et l’envie de croire. On navigue entre l’arnaque et l’étrange, sans trop savoir où pencher. Le doute est extrêmement bien entretenu par l’auteur.

C’est aussi une chasse aux charlatans par les flics new yorkais de la répression des fraudes. Une véritable pantomime se met en place quand l’inspecteur David Brier en vient à rencontrer Kit. Là se met en place un formidable jeu de dupes qui tiendra jusqu’à la toute fin du livre.

 ― David ?

 Elle répéta son nom plusieurs fois, avant de se rendre compte qu’il avait raccroché. Elle avait l’impression d’être coincée dans le cauchemar de quelqu’un d’autre, une histoire pleine d’ambiguïtés et d’impasses. D’être enfermée dans une pièce dont elle n’avait pas la clé.

L’écriture est très classique, et le récit plutôt linéaire, rien de révolutionnaire dans tout ça, mais ça se lit presque magnétiquement tant il est difficile de refermer « La médium » pour reprendre le lendemain. On sent bien la patte du scénariste qu’est aussi J.P. Smith.

La toile de fond, qui se déploie dès le début, est réussie. Que reste-t-il de nos morts ? Encore plus, quand comme pour beaucoup de victimes des attentats du 11 septembre 2001, il n’y a pas de corps à inhumer. Ce qui peut arriver dans la vie courante aussi, malheureusement.

Je ne suis pas amateur de surnaturel, l’écueil de la fumisterie est ici facilement écarté en maintenant une tension permanente, toujours sur le fil entre réalité et folie. On ne sait jamais dans quelle dimension on se trouve, comme si plusieurs versions du roman se superposaient, s’imbriquaient.

Il y a bien une enquête policière, mais elle passe presque au second plan. L’histoire, ou plutôt les histoires, ne cessent d’aller et venir, de s’entremêler sans jamais nous perdre. L’auteur renfloue même un personnage de son roman précédent, comme un caméo, une auto-citation. Brouiller les pistes à un tel niveau, sans jamais embrouiller la lecture est une prouesse.

NicoTag

Mogwai ou l’art de perfectionner des ambiances troubles, le groupe joue avec nos émotions et crée le malaise.

LEUR DOMAINE de Jo Nesbo / Série Noire Gallimard

Traduction: Céline Romand-Monnier

“Carl et Roy ont seize et dix-sept ans lorsque la voiture de leurs parents tombe au fond d’un ravin. Roy s’installe comme mécanicien dans une station-service du bourg voisin pour subvenir à leurs besoins. Carl, aussitôt sa scolarité finie, file au Canada poursuivre ses études et tenter sa chance.

Des années plus tard, Carl revient au pays avec une trop ravissante épouse, mû par un ambitieux projet pour le modeste domaine familial : construire un hôtel spa de luxe qui fera leur fortune et celle de leur communauté, sur laquelle il compte pour financer les travaux. Mais le retour de l’enfant prodigue réveille de vieilles rancœurs et les secrets de famille remontent à la surface.”

A nouveau, on s’interroge sur l’accident des parents des deux garçons ainsi que sur la disparition du flic qui menait une enquête sur la tragédie. Le retour en golden boy de Carl ravive aussi les vieilles amours adolescentes et les regrettables histoires de cul. Mais il revient avec un projet ambitieux qui nécessite la participation financière de tout le village, et fait entrer Os, ce bled de montagne norvégien, dans le XXIème siècle du consumérisme, du tourisme de masse et du libéralisme délirant.

Carl est le moteur de cette histoire mais c’est Roy son frère aîné, simple gérant d’une station-service, qui raconte le passé et la situation actuelle. Ce duo, uni depuis toujours, est complété par Shannon architecte du projet et épouse de Carl. Ils vont entamer un étrange et inquiétant halling, danse traditionnelle norvégienne nécessitant force, douceur et exaltation, qualités qu’ils devront absolument maîtriser dans ce triangle infernal déjà si souvent conté mais que Nesbo parvient encore à renouveler.

 Alors, autant prévenir, “Leur domaine” n’a pas grand-chose à voir avec les aventures de Harry Hole, flic cramé du bulbe, qui a rendu célèbre Jo Nesbo. Pas de délires alcoolisés, ni de parcours hallucinés dans les bas-fonds de la Norvège, pas de flingues ni de réelles bastons, pas d’incarnation du mal…Juste un village de montagne et son histoire et ses histoires, ses gens importants, ses notables, la vie tranquille d’une zone rude et isolée. On se glisse dans une ambiance d’apparence tranquille, immaculée comme la neige toujours présente, mais qui cache beaucoup de zones d’ombre.

Je ne suis pas le plus grand fan des romans de Nesbo tout en reconnaissant son art de l’intrigue, sa maîtrise du suspense, son don à créer une ambiance sulfureuse, étouffante jusqu’à la fin d’un roman et ici jusqu’à une dernière page qui en fera hurler plus d’un. Alors le rythme n’est pas enlevé sans être lassant une seule seconde, mais c’est aussi l’occasion pour Nesbo de s’épancher un peu, de parler de la filiation, de s’interroger sur la nature humaine, sur la notion de désir… Les indices, faux ou réels, parsèment le roman avant certaines révélations qui finissent par dévoiler les horreurs du passé vers la moitié du livre pour mieux se consacrer à la terrible tragédie en cours dans ce village si paisible.  On pourra  peut-être reprocher à Nesbo son réalisme glaçant, son empathie proche du néant et puis, certainement, on comprendra…

“Leur domaine” plaira aux fans de l’auteur sûrement ravis de le découvrir dans un autre genre et sera aussi certainement la meilleure façon d’entrer dans l’univers littéraire du Norvégien pour les autres. Loin des exactions et redondances de la série Harry Hole, Jo Nesbo montre ici l’immensité de son talent dans un roman noir douloureux, méchamment amoral, mais impeccable.

« Dans des circonstances répliquées, un tueur choisira de nouveau de tuer. C’est une danse sempiternelle, comme l’orbite prévisible des planètes, le changement des saisons. »

Clete.

RETOUR A BERLIN de Jacques Moulins / Série Noire

“À Berlin, Deniz Salvère dirige une unité européenne antiterroriste qui a récemment mis hors d’état de nuire un groupe de pirates informatiques liés à l’extrême droite slovaque. Quelques mois plus tard, trois individus impliqués dans cette affaire trouvent la mort. Un cahier découvert chez l’une des victimes lance son équipe aux quatre coins de l’Europe pour déterrer d’autres indices et remonter jusqu’aux commanditaires, car les identifier, c’est aussi mettre au jour les méthodes utilisées par l’ultra-droite pour déployer ses tentacules sur le Vieux Continent…”

“Retour à Berlin” est la suite de “ Le réveil de la bête” paru également à la SN en septembre 2020 et qui vient de sortir en folio. On peut très bien ignorer le premier volume et se lancer dans cette nouvelle enquête de cette équipe d’ Europol dirigée par Deniz Salvère vu que de nombreuses pages au début rappellent le passé des personnages mais il me semble qu’il serait plus judicieux de démarrer au début pour être bien accoutumé aux méthodes et à la vie de ces flics de l’ombre qui progressent difficilement, freinés voire bloqués par les législations européennes et les réserves des gouvernements et des polices des états européens incriminés.

“Retour à Berlin » n’est pas une lecture confortable, n’offre pas de péripéties sanglantes ou spectaculaires mais propose une enquête minutieuse où le suspense est toujours présent de manière très pointue. Dans un entretien qu’il nous avait accordé l’an dernier, Jacques Moulins, l’auteur, journaliste, spécialiste des affaires européennes, avait déclaré: “Je m’appuie sur une réalité d’Europol en rajoutant une part de fiction, ainsi que les relations entre ses fonctionnaires et les responsables politiques. J’ai voulu traiter ce sujet car il est d’actualité, relater la relation France-Allemagne, les difficultés de l’Europe en termes de politique et la montée de l’extrême droite… C’est une forme d’avertissement !

Jacques Moulins en remet donc une couche. Il y a un an, peut-être que certains n’avaient pas vu l’actualité, le caractère pertinent d’un tel roman pour la politique de notre pays. Le racket, le chantage, les extorsions, les menaces, les intimidations, la cybercriminalité et les assassinats présents dans cet ouvrage devraient avoir plus d’écho ce coup-ci à quelques mois d’une élection présidentielle en France où l’exemple slovaque des agissements de la Bête dans le roman semblent transposables à la situation française dans un scénario catastrophe.

Nul doute que les résultats du scrutin français nous entuberont une fois de plus mais, au moins, grâce à ce roman, vous saurez, à un moment où les fachos, par deux voix différentes mais par une union dans la doctrine, caracolent dans les sondages comment travaillent les nuisibles et quelles sont leurs stratégies, leurs alliés pour prendre le pouvoir par des voies dites démocratiques.

Urgent et important.

Clete.

LE SNIPER, SON WOK ET SON FUSIL de Chang Kuo-Li / Série Noire

Traduction: Alexis Brossollet.

“À Taïwan, le superintendant Wu doute du suicide d’un officier du Bureau des commandes et acquisitions de l’armée. Un deuxième cadavre d’officier, rejeté par la mer sur la plage des Perles de sable, renforce son intuition.

À Rome, le tireur d’élite Ai Li, dit Alex, s’apprête à dégommer un conseiller en stratégie du président taïwanais sur ordre des services secrets. Mais au dernier moment, tout capote et, menacé, il s’enfuit à travers l’Europe.

De retour à Taipei, Alex croise le chemin de Wu, qui, aidé par son fils hacker en herbe, persiste à enquêter malgré les ordres venus d’en haut. Apparemment, tous deux ont la même personne pour cible…

Sous le signe du riz sauté, la spécialité d’Alex quand il n’est pas en mission, un thriller à cent à l’heure, plein d’humour et gourmand.”

Depuis quelque temps, les éditeurs en quête de nouvelles voix, de nouveaux territoires et horizons partent à l’est: l’Europe bien sûr, la Russie mais aussi l’Asie avec en particulier le Japon et la Corée. La SN a déjà emprunté le même chemin avec des auteurs russes et innove en nous proposant un polar venu de Taïwan.

Alors, évidemment, l’exotisme est là même si le roman débute en Italie et se promène parfois en Europe notamment à Prague. Même si l’attrait d’une nouvelle culture, de nouveaux comportements est intéressant, le lecteur demande néanmoins une intrigue qui fonctionne et ce roman en propose une d’emblée avec un premier chapitre assez virtuose, suivant Alex un tueur dans ses opérations d’infiltration et de camouflage. Parallèlement, une investigation se développe avec Wu sur l’île tant convoitée par la Chine ces derniers temps.

Peu de temps morts dans cette intrigue où l’humour est aussi très présent, des personnages intéressants pour une intrigue qui paraît parfois d’un joli vintage, rappelant un peu les romans de Robert Ludlum. Mais si on part très loin en Orient, on revient aussi chez nous en fait avec ce qui est une version imaginée par l’auteur de la fameuse affaire de la vente des frégates à Taïwan par la France au début des années 90.

Pas le polar de l’année certes mais très sympa.

Clete.

L’ÉTÉ SANS RETOUR de Guiseppe Santoliquido / Gallimard

« La vie se gagne et se regagne sans cesse, à condition de se convaincre qu’un salut est toujours possible, et de se dire que rien n’advient qui ne prend racine en nous-mêmes. »

Italie, la Basilicate, été 2005. Alors que le village de Ravina est en fête, Chiara, quinze ans, se volatilise. Les villageois se lancent à sa recherche ; les jours passent, l’enquête piétine : l’adolescente est introuvable. Une horde de journalistes s’installe dans une ferme voisine, filmant le calvaire de l’entourage. Le drame de ces petites gens devient le feuilleton national.”

Guiseppe Santoliquido est un auteur belge d’origine italienne qui fait son apparition chez Gallimard avec “L’été sans retour” où, par le biais de l’histoire d’une affaire de disparition d’enfant, il montre son amour pour la Basilicate, ses origines.

Si le sujet est on ne peut plus éculé, sa manière de le raconter fait toute la différence. Si l’affaire criminelle est le point central du roman, elle devient ici prétexte à une description sociologique de la vie rurale : une communauté solidaire, ses codes mais aussi ses travers que le drame révèlera.

L’auteur met particulièrement l’accent sur la cruauté  de l’info en continu, la recherche du scoop, la fausse compassion, la manipulation de l’individu comme du groupe, tout pour tenir l’antenne quelques minutes de plus que la concurrence.

L’écriture, très belle, frappe d’entrée et emporte le lecteur dans un suspense qui tient en haleine jusqu’aux dernières pages même si les amateurs de polars ne se laisseront pas berner très longtemps. Mais l’intérêt du livre n’est pas là, il se situe plutôt dans l’émotion engendrée par le récit très touchant de Sandro, observateur privilégié d’un drame familial et d’une tragédie villageoise. Un très bon roman au final bouleversant.

Clete.

FRAKAS de Thomas Cantaloube / Série Noire / Gallimard.

“Paris, 1962. Luc Blanchard enquête sur un groupuscule soupçonné d’être un faux nez des services secrets, impliqué dans l’assassinat à Genève, deux ans plus tôt, d’un leader de l’Union des populations du Cameroun. Une piste conduit le jeune journaliste à Yaoundé, mais il met son nez où il ne devrait pas et devient la cible du gouvernement local et de ses conseillers de l’ombre français.

Avec l’aide de son ami Antoine et d’un ancien barbouze, il va tenter de s’extraire de ce bourbier pour faire éclater la vérité.” 

“Frakas” commence là où s’est arrêté “Requiem pour une république”, le premier roman du journaliste de Médiapart Thomas Canteloube, plusieurs fois primé et notamment auréolé du très sérieux “prix mystère de la critique” en 2020.

Suite directe de “Requiem”, “Frakas” nous fait retrouver Luc Blanchard, qui n’est plus flic mais désormais journaliste, ainsi qu’un autre personnage du premier roman dont je préfère taire le nom. Le cadre romanesque est parfois assez similaire au premier roman. Blanchard, qui conserve son rôle de Candide, cherche à connaître la vérité sur l’assassinat d’un opposant camerounais. L’Algérie n’est plus le décor et le Cameroun, l’hôte, offre une belle part d’exotisme en ce début d’indépendance en 62 pour la faune d’intrigants officiels et officieux s’employant à piller le pays de ses ressources en magouillant avec les dirigeants qu’ils ont mis au pouvoir. On assiste ici au début de la fameuse Françafrique, relation méchamment néocolonialiste entre la France et ses anciennes colonies.

Comme dans le premier opus, les politiques et leurs conseillers de l’ombre sont mis à l’index. Apparaissent dans la lumière, Pasqua, Deferre, Debré, Mitterrand et dans l’ombre de De Gaulle le monsieur Afrique Jacques Foccart, le SAC, le SDECE, la Main Rouge, les barbouzes, les mercenaires, les mafieux, beaucoup de Corses, la grande muette… L’enquête mènera Blanchard à Douala, Yaoundé et dans les endroits les plus paumés d’un continent abandonné. Mais, on le sait, toute vérité n’est pas bonne à dire, et très vite le journaliste va devenir une cible à abattre.

Si Luc Blanchard n’a pas encore le charisme du commissaire Daquin de Dominique Manotti évoluant avec bonheur dans des romans contant aussi les dessous de la cinquième République, il ne devrait néanmoins pas tarder à faire sa place. Si l’aspect policier s’avère correct, ce sont les dimensions politiques et historiques dénonçant les fautes et crimes de l’État français, les ingérences, les pillages, les magouilles qui donnent son importance et sa force au roman.

Clete.

LEUR ÂME AU DIABLE de Marin Ledun / Série Noire / Gallimard.

Y’a du dossier et ça rigole pas ! Alors je respire un grand coup, j’écrase ma cigarette et je suis à vous…

Nouvel opus mastoc à la Série Noire donc pour Marin Ledun. Et changement de trajectoire aussi. Après les deux agréables épisodes à tendance socialo-foutraque de son Club des Cinq rhodanien, perché et bordé de sourires jaunes et noirs (Salut à toi ô mon frère et La Vie en Rose), le voici de retour dans le dur et le sérieux. Ce garçon sachant tout (bien) faire, capable de nous régaler d’un sprint (sa novella Aucune bête aux éditions In8) ou, comme ici, de nous faire haleter tout au long d’un marathon de 600 pages, Leur âme au Diable est une autre réussite, en équilibre entre enquête fouillée et galerie de personnages solidement charpentés.

Différence notoire : après nous avoir habitués à des unités de temps et de lieu quasi théâtrales, l’auteur monte pour le Diable un ring sur-mesure à 360 degrés, du Havre à Bagnolet, de Grenoble à Carquefou, de Podgorica à Brindisi, sur lequel les petits morflent et les gros prospèrent. Le sujet : l’industrie du tabac, ses coups tordus et ses connivences politiques, ses coups bas et sa communication tapageuse, ses trafics en tout genre, trafics de matières premières et d’influences concomitantes. Vingt ans (1986 à 2007) de bases nicotinées défilent en volutes plus ou moins troubles pour échafauder un habile roman noir au parfum de thriller façon american blend. Et on n’y meurt pas que du cancer lorsque les énarques sans scrupules et leurs hommes de main vous ont dans le collimateur. Pour un peu que vous mettiez en danger la courbe ascendante de leurs profits, voire leur propension à festoyer à l’unisson, il serait illusoire de donner cher de votre épiderme. Policiers, syndicalistes, s’y risquent. Pas bon ça ! Comme si les pouvoirs statutaires et établis pouvaient s’attaquer à ceux de l’argent sale et aisément gagné. Et puis quoi encore ? Manquerait plus que les larbins aient voix au chapitre. Qu’il s’agisse d’éplucher des comptes de sociétés ou de rendre une gamine à des parents éplorés, qu’ils soient OPJ ou petit lieutenant provincial, les flics de service enchaînent les impasses et les pistes muettes. Pour rester dans le thème : tous leurs efforts partent en fumée.

De corruptions encore plus nocives que les addictions, Marin Ledun tire un réquisitoire goudronné, sans éclaircie ni vague espoir de rédemption. Goliath reste Goliath et David reste un mythe. Un peu de brouillard azoté et bleuâtre se dissipe vers la fin, bien sûr. Quelques malfrats rejoignent les cieux, quelques comparses pataugent dans les embrouilles. Mais pas de quoi se refaire une virginité pulmonaire. Les métastases du système ont encore de beaux jours devant elles. La loi Evin n’y fera rien, ou si peu…

JLM

LA MÈRE NOIRE de Jean-Bernard Pouy et Marc Villard / Série Noire / Gallimard.

Même si l’histoire commence au Musée d’Orsay, devant Le Déjeuner sur l’herbe de Manet, ce n’est pas par petites touches impressionnistes que Jean-Bernard Pouy et Marc Villard déroulent cette fois leur nouvelle collaboration à quatre mains. Pour le coup, chacun entonne sa partition en solo, en deux parties liées mais distinctes. On se souvient de leurs précédents et fraternels Ping-pong ou Tohu Bohu chez Rivages, suites de une-deux vifs et rapides, comme on en parle dans le monde du football (sport détesté par JB et adoré par Marc). Ici, et pour rester sur le même terrain, ce serait plutôt une longue passe transversale que s’accordent les deux compères. Pas de buts, mais du beau jeu…


C’est Jean-Bernard Pouy qui ouvre le bal, avec la danse de ses formules toujours justes et acidulées, drôles et innervées, avec cette fois les mots croisés d’un père célibataire et de sa fille de douze ans. Jean-Pierre, on l’apprendra très tard, et Clotilde qu’ils s’appellent. Entre eux, ça roule bien. Papa-peintre assure gîte, couvert et sérénité brinquebalante à une gamine piquante, singulière et carrée dans sa tête. Le précaire équilibre tourne hélas à l’orage lors de congés scolaires en Bretagne. Embarquée dans un barnum syndical insurrectionnel, Clotilde essuie un tir de flash-ball : la tronche morfle, le moral du père aussi, puis Marc Villard intervient.

Lui, raconte l’histoire de Véro, la mère, partie se dorer les chakras du côté de Katmandou, Goa, Krishna, des trucs dans l’genre, ou presque. En rêve surtout. En vrai, son évasion des routines familiales tourne en naufrage glauque et cloisonné au bord d’une Camargue sans issue. Braquage foireux, clinique psychiatrique, ennui endémique, rencontres hasardeuses : avant l’évidence d’un retour à ce cocon « pas si mal », synonyme surtout d’un fataliste « c’était mieux avant ».

De ces deux écritures uniques, différentes mais néanmoins mitoyennes, éclot une nouvelle parenthèse noire toute en subtilités. Entre la rugosité goguenarde de Pouy et la poésie aigre-douce de Villard (nous gratifiant en off de quelques vers libres et sublimes), le court opus s’équilibre autour des lavis de « lard moderne » et des chaos du chemin. Des gars, des gares pour l’un, des gars, d’égards pour l’autre. D’un temps un peu suspendu, ils font le fantasque dérapage d’existences ordinaires, juste humaines, propres donc à prendre les uppercuts et à nous les restituer pleine face.

JLM

MON AMERIQUE A MOI / Caroline de Mulder.

Photo: Julie Grégoire.

On aime bien les romans de Caroline de Mulder qui avait déjà entamé une belle carrière avant de nous conter comment accommoder les faons dans « Manger Bambi ». Pour BYE BYE ELVIS, en 2014 chez Actes Sud, elle s’emparait de bien belle manière d’un des plus grands mythes américains. Du coup, on lui a proposé notre vieux questionnaire déjà bien usé sur son rapport avec L’Amérique. Caroline s’y est prêté avec sérieux et célérité et on l’en remercie.

  • Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Vers l’âge de treize-quatorze ans, je lisais beaucoup de westerns, je les empruntais pour ainsi dire au kilo à la bibliothèque communale. Ceux de Louis L’amour, notamment ; parmi d’autres, j’ai retenu ce nom. Pendant cette période, j’attachais même systématiquement un foulard triangulaire par-dessus ma chemise en jeans.   

  • Une image

La première couverture (non commercialisée) de Bye bye Elvis. Un portrait qui représente Elvis jeune, mais qui, légèrement retouché par la graphiste, évoque un masque figé, cireux, presque mortuaire. Il transpire l’angoisse et exprime la fixité, l’ombre, la mort. Elvis a été rapidement prisonnier de son image, réduit à elle et dévorée par elle. Il a vécu dans son ombre et sans doute n’est-ce pas un hasard si l’une des premières choses qu’il s’est mis à détruire, était sa beauté et son apparence –  son image.  

  • Un événement marquant
Photo:Robert Capa

Le débarquement, qui a laissé derrière lui le vaste cimetière américain de Colleville-sur-mer, très impressionnant et émouvant. Beaucoup de ces soldats n’avaient pas vingt ans. À ce sujet, la formidable série Band of Brothers de Steven Spielberg et Tom Hanks, qui permet au spectateur d’être au plus proche de ce qu’a pu être cet événement vécu de l’intérieur par ces très jeunes hommes. 

  • Un roman

La Route de Cormac MacCarthy. Puissant, lyrique, étrangement lumineux.

  • Un auteur

Hubert Selby Jr. Le style, c’est l’homme. 

  • Un film

The Night Of The Hunter de Charles Laughton.

  • Un réalisateur

David Fincher, notamment pour sa série Mindhunter.   

  • Une série

GODLESS de Scott Frank. Image et cadrages magnifiques, un scénario solide. L’Amérique dans toute sa beauté et toute sa noirceur. 

  • Un disque

Don’t be cruel/ Hound dog  

  • Un musicien ou un groupe

Kurt Weill

  • Un personnage de fiction

Skyler Rampike dans My Sister My Love de Joyce Carol Oates. 

  • Un personnage historique

Calamity Jane

  • Une ville, une région

Les Keys, rouler pendant des heures dans le ciel, regarder des ponts désaffectés envahis par les oiseaux.  

  • Un souvenir, une anecdote

Ma nuit toute seule dans un abri de fortune le long de l’Appalachian trail en plein milieu d’une forêt de conifères sombres. Sous l’abri entièrement ouvert sur un côté (et qu’en étudiant la carte topographique j’avais imaginé être un gîte d’étape), un genre de mezzanine censée vous mettre hors de portée des ours. Il y avait une pancarte « Beware the bears. They ‘re out and they ‘re hungry ». Pas d’eau, pas d’électricité, personne. La nuit tombait, elle fut longue.  

  • Le meilleur de l’Amérique

L’auto-stop. Les Etats-Unis sont le paradis des autostoppeurs qui n’ont pas froid aux yeux. Les rares fois où, levant le pouce, le premier automobiliste ne s’arrête pas, c’est forcément le deuxième, qui vous embarque dans un élan d’humanité et de panique, « I can’t believe you are hitch-hiking ». À vingt ans, j’étais émerveillée de la facilité avec laquelle je taillais la route sur le pouce. C’est la seule fois qu’un chauffeur (qui avait une fille de mon âge) a fait pour moi un détour de près d’une centaine de kilomètres, pour m’éviter de faire du stop dans une région peuplée de ce qu’il appelait des « wood people » – l’expression m’est restée.   

  • le pire de l’Amérique

L’auto-stop, quand on n’a pas de chance. 

  • Un mot.

Nuts ! (General McAuliff)

****

Entretien réalisé par mail, il y a fort longtemps…

Et puis pour terminer, The Doors interprétant Kurt Weill.

Clete.

UNE SUITE D’ÉVÉNEMENTS de Mikhaïl Chevelev / Gallimard.

Traduction: Christine Zeytounian-Beloüs

Les romans russes contemporains se retrouvent rarement sur les étals des librairies françaises et donc ce premier roman de Mikhail Chevelev, journaliste de presse écrite est une véritable aubaine pour qui s’intéresse un peu à l’empire de Poutine et à ses manières en matière de relations internationales où la diplomatie, visiblement, n’a pas beaucoup cours et encore moins dans la gestion d’affaires dites de terrorisme. 

“C’est avec une grande surprise que Pavel Volodine, journaliste moscovite, apprend un soir qu’il est attendu sur les lieux d’une prise d’otages, où on le réclame comme médiateur. Un homme retient plus d’une centaine de fidèles dans une église, et ne veut négocier qu’avec lui.”

L’histoire récente russe nous apprend que Poutine ne cède jamais aux volontés des terroristes et on peut d’emblée voir l’inquiétude, la panique qui s’empare du narrateur une fois la stupéfaction digérée. Rapidement, il va reconnaître à l’écran celui qui demande son aide et comprendre pourquoi il a été choisi. Vadim, chef des insurgés a une histoire longue, commune avec le journaliste et commencée lors de la première guerre en Tchétchénie. A l’époque, le journaliste avait réussi à libérer Vadim, prisonnier des autorités tchétchènes à l’issue du premier conflit.

Ainsi à l’urgence du moment, parallèlement, va se recréer l’histoire d’un homme qui, dans son parcours de vie, n’aura pas eu beaucoup de chance, se retrouvant à chaque fois, au milieu du théâtre des opérations martiales du président russe : les deux conflits tchétchènes et la Crimée. Roman mené de main de maître par Chevelev, “une suite d’événements” dresse un tableau frappant et assez morose d’un pays qui n’aime pas trop révéler ses tares : alcoolisme des élites au pouvoir, corruption, incompétence.

Animée par un certain fatalisme et un  désabusement certain, l’histoire se partage entre compte à rebours dramatique et parcours malchanceux sur un ton assez ironique, la dérision, peut-être, comme arme ultime des vaincus, des opprimés ? Mais ne nous y trompons pas, on file vers le drame, la tragédie, tout en s’interrogeant sur la valeur de la notion de terrorisme. Le mot bonheur existe-t-il en russe ?

Clete.

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