Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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COMME IL PLEUT SUR LA VILLE de Karl Ove Knausgaard / Denoël.

Traduction: Marie-Pierre Fiquet

Exercice délicat que celui de chroniquer le 5e tome de l’entreprise littéraire et autofictionnelle du norvégien Karl Ove Knausgaard (le 4e ayant été salué dans les pages du blog Nyctalopes en août 2017 par un autre contributeur).


Entreprise, c’est le terme qui convient pour décrire le travail de Knausgaard, né en 1968 : raconter sa vie, en faire le matériau de cette saga contemporaine et nordique, divisé en six tomes publiés entre 2009 et 2011, un énorme succès de librairie en Norvège, intitulé Min Kamp / « Mon combat ».

Le présent récit court sur la période 1988- 2002. Karl Ove a vingt à peine quand il s’installe à Bergen, ville universitaire sur la côte de la Norvège, pour entamer un cursus à l’Académie d’écriture. Il arrive débordant d’enthousiasme et d’ambition littéraire. Mais rapidement ses illusions volent en éclats. Il désire tant, sait si peu et ne réalise rien. Ses efforts de socialisation se soldent par des échecs cuisants. Maladroit avec les femmes et très timide en société, il noie son humiliation dans l’alcool et le rock tandis qu’il se dit que peut-être il est plus doué pour la critique que l’écriture. Sans raison apparente de se sentir optimiste, Karl Ove continue d’explorer avec amour les livres et la lecture. Petit à petit son rapport au monde change et le monde autour de lui change aussi. Il tombe amoureux, renonce à l’écriture pour se consacrer à la critique littéraire, plus immédiatement gratifiante, et les premières pierres de sa vie d’adulte sont posées. Le roman devient celui d’amitiés fortes et d’une relation amoureuse sérieuse. Quand son père meurt, tout se désintègre pour celui qui vient de publier son premier roman. Il fuit en Suède pour éviter sa famille et ses amis.

Pour qui n’est pas familier de la société norvégienne, de sa culture et de la géographie du pays des fjords, le texte de Knausgaard, avec son réalisme exhaustif, apporte de multiples détails. Ce talent pour l’inventaire peut ramener quiconque a connu une jeunesse universitaire vers les années d’enthousiasme, d’orgueil et de déception noyés (un temps seulement) dans les passions littéraires, musicales, sexuelles ou sentimentales. Mais c’est le revers de ce choix stylistique énumératif également : la capacité à lasser, surtout si le narrateur paraît peu sympathique, grincheux, et sa vie somme toute assez flat. Qu’y a-t-il d’étonnant ou de scandaleux dans le fait de ne pas savoir écrire un grand roman à 20 ans, de se prendre des râteaux avec les filles, de se torcher à s’en rendre crétin et de caler assez régulièrement sur la platine un disque de New Wave ?

C’est en cela que la présente chronique s’avère délicate : un même auteur qui poursuit une saga autofictionnelle reconnue et appréciée, un autre regard qui ne se laisse pourtant pas impressionner. Mais que cela n’échaude point. J’avoue simplement ne pas pouvoir être l’ambassadeur de ce texte.

Les amateurs de romans au long cours, fourmillant de mille petits détails, sur les obsessions de la jeunesse dans des villes littorales norvégiennes soumises à la pluie y trouveront, eux, leur compte.

Paotrsaout


LE GARDIEN DE LA JOCONDE de Jorge Fernández Díaz / Actes Noirs Actes Sud.

Traduction: Amandine Py.

« La mission de Rémil, vétéran de la guerre des Malouines, semble un rien frustrante : assurer la protection d’une jeune avocate espagnole envoyée à Buenos Aires pour exporter des vins vers l’Europe. Mais si l’agence officieuse des renseignements argentins a fait appel à l’un de ses plus brillants éléments, c’est que les malbecs tanniques et colorés, auxquels la belle s’intéresse, sont agrémentés d’une précieuse poudre blanche qui sait se faire très discrète. »

Un auteur inconnu, une lecture non prévue, des première pages séduisantes et en définitif un polar particulièrement costaud racontant un trafic de coke, entre autres, entre l’Argentine et l’Europe. Pourtant l’Argentine en littérature, j’ai quelques réticences après avoir lu à de trop multiples reprises la tragédie de la dictature militaire et ses tristes conséquences…

Jorge Fernandez Diaz auteur de plusieurs ouvrages dans son pays est journaliste d’investigation à l’origine et il a mis ici la somme de ses connaissances des affaires argentines au service d’un  roman inspiré de faits réels qui a dû bien décoiffer dans son pays à sa sortie en 2014 mais qui sera aussi pour les lecteurs français un témoignage assez édifiant de l’universalité des agissements des puissants et des nantis pour se faire de la thune au mépris des lois et d’une certaine conscience avec la poudre blanche.

Quand on pense cocaïne en Amérique latine, on voit de suite la Colombie mais cette affaire racontée de façon très détaillée et précise (parfois peut-être un peu trop pour une ou deux scènes secondaires) montre que d’autres pays sud-américains lui ont emboîté le pas avec ou sans l’aval du suzerain colombien. Alors, évidemment rien de bien nouveau, les mêmes magouilles entre politiciens, flics, avocats, journalistes, courtiers, narcotrafiquants et officines hyper secrètes, bras armé du pouvoir mais également porte-flingues incontrôlables et indécelables… le narcotrafic mondialisé, la narcopolitique des seigneurs… Tous pourris !

Rien d’original au départ mais l’écriture de Diaz parvient d’emblée à accrocher le lecteur pour le posséder tout au long d’un récit au long cours où est expliqué et narré le montage d’un transport de montagnes de coke de l’Argentine vers l’Espagne.Tout sauf indigeste même si, parfois, certains passages au début pourront paraître un peu fastidieux. Mais on s’apercevra à posteriori que ces détails ont leur importance dans la résolution de l’intrigue criminelle hyper violente qui va s’immiscer à partir de la moitié du livre.

Le roman explore minutieusement la vie, le parcours, les intérêts, l’environnement familial et économique des personnages importants investis dans l’affaire et Jorge Fernandez Diaz élabore des portraits assez édifiants de ces puissants engagés dans la même quête et dont les invariants psychologiques sont la cupidité, l’arrogance née d’un sentiment d’impunité et une suffisance engendrée par l’argent facile et en grande quantité.

Mais c’est Rémil qui détient la palme, qui anime le roman, le fait exploser, au moment de sa colère. Rémil, vétéran de la guerre des Malouines de sinistre mémoire pour son pays, est un dur, un inflexible, un “soldat” qui officie pour l’annexe des services secrets argentins, agence autonome dans ses opérations et son financement. Rémil ne connaît pas la peur, la compassion, la pitié, la confiance, sait évoluer au milieu de la faune dominante comme au milieu de la lie de Buenos Aires… Rémil est un roc, un pro qui va succomber aux charmes vénéneux de Nuria “la Joconde” qu’il est chargé de protéger, tomber dans les filets de  “la dame blanche” jusqu’ à la catastrophe prévisible.

Rémil est-il amoureux? Nuria est-elle éprise ? Peu importe ce sera le début de la fin pour l’entreprise et pour cette passion avec cette Méssaline moderne mais absolument pas façon bluette ou mainstream. Le roman s’avère particulièrement éprouvant et violent dans sa seconde partie quand les personnages enlèvent leur masque de bienveillance civilisée et nul doute qu’ Emil ne vous quittera pas une fois la dernière page tournée.

Violemment édifiant et superbement prenant.

Wollanup.

Wollanup/Clete Purcell/ 2018.

Tout avis est par essence subjectif et donc une sélection annuelle représente un sommet dans la partialité tout en entrant certainement un peu dans l’intimité de l’émetteur. Peu importe, ces dix bouquins ne sont peut-être pas les meilleurs de l’année mais ils ont franchi la première étape de mes choix de lecteur par hasard ou par conviction tout comme certainement par envie dans l’instant en adéquation avec l’état d’esprit du moment. Tous par contre sont des romans qui m’ont offert de grands moments d’évasion, d’intérêt, de plaisir éveillant des sentiments pas toujours forcément charmants et restant très longtemps dans la mémoire, continuant à alimenter réflexions bien après leur lecture. C’est tout simplement ce que j’ai lu de mieux cette année et à l’heure de Noël et des cadeaux, ils sont tout ce que j’aimerais vraiment partager avec ceux qui comptent pour moi. Du plaisir, de l’intelligence, de la noirceur, du talent, de l’immense talent…

DÉBÂCLE de Lize Spit / Actes sud.

Un premier roman belge et une énorme force dévastatrice pour raconter l’enfance mal aimée et l’adolescence flinguée. La colère, la douleur, Le Noir social au plus haut niveau, terrible !

CECI EST MON CORPS de Patrick Michael Finn / EquinoX / Les Arènes.

L’adolescence déglinguée vue cette fois-ci des USA. Sale, dégueulasse, dérangeant, sans pitié et sans merci. Urgent et en même temps dérisoire par son nihilisme, aussi con et vulgaire que du “Green Day” mais aussi, surtout, indispensable.

AVANT LA CHUTE de Noah Hawley / Série Noire.

Le roman noir ricain intelligent, sociétal, sombre mais terriblement profond. Beaucoup ont pleurniché avec le pitoyable “Jake” chez le même éditeur. Noah Hawley, c’est la série « Fargo »… Saisissez ici l’effet papillon, la vie et son incertitude, dans un roman particulièrement abouti. Beau!

BRASIER NOIR de Greg Iles / Actes Sud.

La grosse surprise de l’année. Populaire aux USA, quasiment inconnu en France, Greg Iles sort le premier volume fulgurant d’une trilogie sur la ville de Natchez dans le Mississipi dans les années 60 et de nos jours. Le Sud, le Mississipi, le KKK, des disparitions inexpliquées, des salopards qui s’en sortent, une lecture particulièrement addictive. La suite “l’arbre aux morts” en librairie le 2 janvier. Du bonheur !

LA MAISON DU SOLEIL LEVANT de James Lee Burke / Rivages

Qui raconte mieux ou ne serait-ce au moins aussi bien le Sud que le vieux cowboy James Lee Burke. Deux pages et vous êtes ferré, le talent, une plume magnifique, de l’action et de la réflexion, des descriptions à couper le souflle qui vous font aimer des régions que vous n’avez jamais foulées. Un intérêt profond pour l’humain et la nature. Burke est Dieu.

UNE DOUCE LUEUR DE MALVEILLANCE de Dan Chaon / Albin Michel.

Un roman noir qui va fouiller très loin dans le cerveau des personnages mais aussi dans le vôtre. Ecrit avec un style finalement très ordinaire, parfois peu en adéquation avec l’intelligence du propos, un roman vertigineux, dérangeant jusqu’au malaise, hantant de façon très durable, la grande classe.

LYKAIA de DOA / Gallimard.

En délaissant le créneau “Pukhtu”, DOA aborde d’autres mondes douloureux une fois de plus avec talent. Loin des réseaux sociaux, fidèle à des choix d’écrire d’abord pour lui, nous offrant, malgré lui peut-être, ses traumas, ses luttes, ses incertitudes, ses interrogations, ses indignations, DOA frappe encore très fort, fait très mal au lecteur. Un grand, un mec bien.

CORRUPTION de DON WINSLOW / Harper Collins Noir.

North Manhattan, un personnage de tragédie, un crescendo infernal, le retour du grand Winslow. Si vous ne connaissez pas l’auteur, Corruption fera une très bonne entrée dans son monde de polars où le fric est roi et la corruption sa belle pute amante.

LA LEGENDE DE SANTIAGO de Boris Quercia / Asphalte.

Troisième volet des enquêtes de Santiago Quiñones, flic chilien. Tout simplement impeccable, rien à jeter, urgent, imparable.

EMPIRE DES CHIMÈRES d’Antoine Chainas / Série Noire.

Il aura fallu attendre de longues années mais l’attente valait la peine. Toujours aussi violent, sombre dans les mondes racontés mais avec une plume de plus en plus virtuose. Capable de vous immerger dans ces univers fictionnels, Antoine Chainas multiplie puis entremêle les intrigues mais sans jamais noyer le lecteur. Le grand vertige, la déstabilisation érigée en art, le très grand trip 2018. Chainas est grand.

Wollanup/Clete Purcell, décembre 2018.

BEST OF 2018 MARIE LAURE.

Après une première année complète de chroniques pour Nyctalopes, je me livre à l’exercice du Best of de mes lectures pour cette fin d’année. Tout d’abord, un grand merci à Nyctalopes de me permettre de découvrir des auteurs sur lesquels je ne me serai pas toujours laissé tenter en flânant dans les rayons d’une librairie. Et grand bien m’en a fait, j’ai découvert des univers noirs, d’autres poétiques, de grandes surprises et du plaisir. Alors voilà, petite compilation de mes découvertes sans ordre précis.

Si Vulnérable de Simo Hiltunen (Fleuve Noir traducteur Anne Colin du Terrail) : où comment notre éducation, la violence à laquelle nous pouvons être confronté enfant, conditionne notre vie d’adulte. Une étude sociologique et psychologique du mal.

Population 48 d’Adam Steinbergh (Super 8 traducteur Charles Bonnot) : genre de  western en huit clos, angoissant, violent, mais très drôle : une vraie bouffée de poussière sous un soleil de plomb.

Torrents de Christian Carayon (Fleuve noir) : roman rural, d’une lenteur calculée, qui nous tient en haleine jusqu’au dénouement final. Ou comment les secrets peuvent étouffer une vie tranquille de famille provinciale.

Le fruit de mes entrailles de Cédric Cham (Jigal Polar) : course effrénée  d’une dureté implacable, qui se lit comme on regarde un bon film : bien accroché au fond de son fauteuil.

Sirènes de Joseph Knox (le Masque traduction de Jean Esch) : une descente aux enfers pour un jeune flic de Manchester. Noir, glauque, sans espoir, mais un premier roman au combien captivant.

Sur le ciel effondré de Colin Niel (Le Rouergue) : une plongée dans la Guyane française, entre traditions ancestrales et géopolitique : sombre, étouffant comme ce territoire, hostile, mais d’une poésie envoûtante.  

The beat Goes on de Ian Rankin (Le masque traduction de Freddy Michalski) : recueil de nouvelles permettant d’approfondir notre connaissance de Rebus, flic alcoolique, bourru, cynique mais très attachant, et de sa très chère ville d’Edimbourg.

Marie-Laure.

TOP 2018/CHOUCHOU.

Présentation des livres qui auront compté en cette année. L’intransigeance et nos avis pour le site sont ceux de lecteurs et non de critiques et je n’ai, nous n’avons, pas de diktats éditoriaux. Le filigrane laissé par cette sélection en est un témoin. Les ouvrages qui suivront n’obéissent pas un classement mais à un ordre chronologique.

Simple Mortelle de Lilian Bathelot/ La Manufacture de Livres

Le roman a eu retentissement particulier à sa lecture de part sa sensibilité et la plume maîtrisée par l’auteur. Une histoire parsemée de pleins et de déliés laissant libre cours à la justesse des sentiments dans un déni de justice.

Jaune Soufre de Jacques Bablon/ Jigal Polar

Le littérateur dégrade ses écrits dans sa série chromatique et le moins qu’on puisse concéder est qu’il a eu le nez fin en cette année 2018! Il tricote, de nouveau, un récit puissant qui fait mouche.

Power de Michaël Mention/ Stéphane Marsan

Comme précisé dans ma chronique à la sortie du livre, Michaël Mention sait et tente perpétuellement de se renouveler. Là, il enfile un gant de cuir noir pour nous conter les histoires de symboles de cette (r)évolution. Percutant!

Salut à toi ô mon frère de Marin Ledun/ Série Noire

L’auteur de critique sociale a eu besoin de souffler et de se fixer un objectif nouveau. Il y est parvenu haut la main en s’inscrivant dans la lignée de ses pairs issus de la collection. Vivifiant!

Le Salon de Beauté de Melba Escobar/ Denoël

L’écrivain colombienne a tissé une fresque sociale et sociétale de son pays. L’écriture soignée nous conte le désespoir et les rêves déçus.

Mamie Luger de Benoit Philippon/ EquiNox


Sous couvert d’une satire l’auteur nous a aussi présenté un biais relationnel. Dans ce face à face les positions et les rôles s’érodent pour laisser place à une profonde empathie pour les protagonistes.

Tout Cela je te le Donnerai de Dolorès Redondo/ Fleuve

L’auteur basque espagnole possède le don de captation. Son roman, à l’instar de son triptyque, fait mouche avec ce style fluide bien à elle.

Deux Femmes de Denis Soula/ Joëlle Losfeld

Pourquoi faire long quand on a cette capacité à exprimer de beaux sentiments qui vous transportent? Denis Soula nous le prouve dans ce condensé de vérités et de désespérance. Bijou!

Darktown de Thomas Mullen/ Rivages Noir

On est à l’aune d’une série qui promet par la force de son liminaire. Documenté et agencé d’intelligente manière, on attend le prochain!

Chouchou


SUR LE CIEL EFFONDRÉ de Colin Niel/ Rouergue Noir.

Colin Niel continue sa série policière en Guyane. Il s’agit d’une série mais chaque volume est indépendant, vous pouvez donc sans aucune difficulté vous plonger dans ce livre même si vous ne connaissez pas les précédents.

On suit Angélique Blakaman, jeune noir marron, qui après un grave accident en métropole a obtenu un poste dans la brigade du Capitaine Anato, dans le Haut-Maroni.

Tipoy, jeune amérindien et fils de Tapwili Maloko, haute figure de la lutte contre l’oppression et la préservation des traditions, disparaît lors d’une fête de village. Angélique qui est assez proche de Tapwili, s’empare de l’enquête.

Parallèlement, le capitaine Anato est en charge de chercher une équipe de braqueur qui s’en prend à des familles aisées de Maripasoula.

Ce livre, sous couvert d’une identité policière est une ode à la Guyane et à ses cultures. Et pour faire ressortir sa beauté menacée, Colin Niel nous montre sa nature hostile, celle des orpailleurs clandestins et des compagnies minières, qui rêvent d’étendre leurs territoires au détriment des peuples autochtones, celle des braconniers et des clandestins, des évangélistes et des prêcheurs.

Les déplacements dans ses contrées reculées se font en pirogue, lentement, sous une chaleur humide. La vie est très dure, différentes identités se côtoient mais, ayant du mal à se comprendre, elles  se mélangent peu. Les amérindiens, peuple natif de ce territoire, sont mal compris, laissés pour compte :

« Abandonnés, c’est le sentiment que beaucoup d’Amérindiens partageaient sur le Haut Maroni »

Ils luttent entre leurs traditions ancestrales, entre croyances et vaudou, et la volonté de contribuer au développement de ce territoire, de se sortir de cette image d’arriéré accentuée par les évangélistes qui surfent sur le mal-être de ces nouvelles générations laissées pour compte.

Colin Niel nous offre une histoire policière qui tient en haleine, qui nous fait découvrir un département français plus connu pour son historique bagne ou pour ses lancements de fusées dirigées par des blancs. 500 pages d’une poésie époustouflante, entre géopolitique et ethnologie, qui donne envie de se plonger dans l’histoire de ce département, afin de mieux le comprendre.

Immense, comme ce territoire, ce livre vous offre un grand moment de dépaysement et d’émotions.

Marie-Laure.

11 degrés cap Noir-Noir-Ouest / Best of 2018 de Paotrsaout

Salut les déboussolés. Moi-même perdu dans ce monde de fous, piqué aussi par les recommandations des grands maîtres, j’ai quand même réussi à trouver mes plaisirs de lecture sur des ronds-points, des autoroutes ou alors au fond d’impasses et de coffres.. Les livres nous libèrent, nous font partir. Mes meilleurs voyages cette année entre les blocs de glace, sachant que j’ai évité les icebergs imposés :

Romans

Des jours sans fin / Sebastian Barry = une voix d’homo, populaire et irlandaise dans l’Amérique des années 1860 et 1870.  Ça raconte quelque chose de la vie. Exceptionnel.


Prodiges et Miracles / Joe Meno = Pépé, petit-fiston et en plus un canasson, peut-être sur le chemin de la rédemption.  Beau comme une crèche, poignant comme l’enterrement d’un aimé.


Taqawan / Eric Plamondon = Le saumon n’est pas un animal si con. Un romanesque court qui va droit au but et transperce. Le Québec. Ses indigènes de toutes origines. Le cœur des humains qui veulent lire et aimer des histoires.


Dans la vallée décharnée / Tom Bounan = roman régional américain, riche et dangereux. Qu’on nous raconte bien de bonnes histoires, c’est ce qu’on demande. Et quand c’est le cas…


Braconniers / Tom Franklin = réédition. Encore du régional américain. Recueil de nouvelles. Une belle carte postale dégueulasse du Sweet Home Alabama.

Pour services rendus / Iain Levison.  Toujours dans la place, l’Ecossais américain. Décapant comme d’habitude. Un certain système médiatique, donc politique, n’y échappe pas, cette fois.

L’herbe de fer / William Kennedy.  Réédition. Prix Pulitzer 1984, quand même. Mais ça s’oublie fastoche. Le scalpel social, humain de Jim Thompson. Plus la fantaisie morbide des Celtes irlandais. Très bien.


Little Heaven / Nick Cutter (aka Craig Davidson). Chuck Norris, John Rambo, Quentin Tarantino et Stephen King sont sur un scénario. Qui tombe sous le charme ? Toi !


Récits/Non-fiction

492. Confidences d’un tueur à gages / Klester Cavalcanti. Les aveux, l’itinéraire d’un mercenaire smicard brésilien. Un peu moins de victimes que la peste mais joli score quand même sous de très tristes Tropiques.


Gangster / Alvin Karpis. Les années 30, les années folles des gangsters à flingots et en tacot aux Etats-Unis. Racontées par un acteur de premier plan, pas vraiment dans l’humilité. Ça flingue.


La note américaine / David Grann.  Presque 100 ans avant la Grande Révolte des Peuples Premiers contre l’exploitation des ressources naturelles dans leur sous-sol, une escroquerie mortelle sur une réserve indienne. Edifiant.

En 2019, tenez la barre, gardez le cap.

Paotrsaout




LITTLE HEAVEN de Nick Cutter Sueurs froides/Denoël

Traduction: Eric Fontaine.

Deux ans après Troupe 52, chroniqué par les Nyctalopes, Nick Cutter revient nous livrer un autre roman pour – ce serait voulu – foutre les jetons. Nick Cutter est un pseudonyme. Malgré une tentative de laisser planer le mystère en 4e de couv’, il est facile, à partir de la bibliographie en entrée, de comprendre que Nick Cutter est Craig Davidson, auteur notamment de De rouille et d’os et de Cataract City. C’est en lecteur peu enclin à savourer l’appellation « Epouvante » que je me suis emparé de ce roman.


« Le passé est un molosse qui vous poursuit à travers champs et collines, tenaillé par une faim dévorante, vous pistant jusqu’à ce que ce que, une nuit, vous l’entendiez, gratter à la porte. Le mal ne meurt jamais ; il sommeille. »«

1980, Nouveau-Mexique. Micah, Minerva, Ebenezer, trois vieilles connaissances, trois chasseurs de primes ou mercenaires plus ou moins rangés des camions, se retrouvent quand la fille de Micah disparaît, enlevée. Ils le comprennent, ils doivent retourner à Little Heaven…

1966, Nouveau-Mexique. Micah, Minerva et Ebenezer font équipe, presque malgré eux. Ils ont pour mission de retrouver un enfant enlevé par une secte obscure, retranché dans un coin reculé : Little Heaven. Sous la direction du révérend Amos Flesher, les fidèles mènent une vie morne et réglée, soumis à la parole illuminée de leur leader. Mais depuis quelque temps, une présence maléfique protéiforme encercle petit à petit la communauté. Micah, Minerva et Ebenezer vont comprendre qu’il n’est pas aussi simple de s’échapper de Little Heaven, intact sur un plan physique et moral au sens le plus profond du terme…

La jubilation et la perversité avec lesquelles Nick Cutter a écrit ce texte nous contaminent dès les premières pages. Quelque chose ici vous agrippe et ne vous lâche plus. Le speed, la violence, la tension, les personnages, badass comme nos trois mercenaires ou tordus dégueulasses comme d’autres, sont projetés dans ces pages avec brio. C’est un régal suffocant que de recevoir les gnons, les projectiles et les mutilations létales distribués en mode semi-automatique.

Nick Cutter nous sert également des punchlines qui font mouche, capables de faire naître le sourire au milieu des moments les plus chauds, nous refourgue des créatures en écrasé pop de tous les films d’horreur, d’épouvante ou gore de ces quarante dernières années, des personnages kidnappés de faits-divers réels, retentissants de sordide, de cette même période. Ce serait malheureusement spolier le lecteur amateur de genres des seventies et eighties que de les énumérer.

Il faut reconnaître un talent, celui d’amener une certaine moiteur aux tempes et au bout des doigts, car il y a bien une attente (même si la plupart du temps éteinte par l’intensité du récit) : qu’est-ce que cette entité maléfique que les trois personnages d’un western déjanté doivent affronter ? Elle ne sera récompensée qu’assez tard dans le récit mais avec un sens certain de la prospection morale et psychologique et un luxe de détails douloureux.

« Amos Flesher pressentait que cette chose lui réservait un sort bien pire que celui d’être mangé. Des souffrances qui se situaient au-delà des confins rationnels de la douleur ou de la folie humaine l’attendaient. Cette créature allait se repaître avec une lenteur délirante et méthodique qui éclipserait toute taxonomie de la douleur connue de la chair et de l’esprit. Il avait seulement la certitude que sa souffrance serait immense et sa solitude sans fin. : prisonnier de cette obscurité désespérante, il n’aurait aucun moyen de marquer les années ni les décennies au cours desquelles cette chose le dépècerait sans relâche, un morceau à la fois.

Pitié, pensa-t-il frénétiquement. Ne me faites pas de mal je ferai tout ce que vous voulez vous pourrez faire de moi ce que vous voulez mais ne me faites pas mal pitié mon Dieu ne me faites pas maaaal…

Je ne te ferai aucun mal lui répondit la voix en roucoulant. Je vais t’aimer. Je vais t’aimer plus que tu ne l’aurais jamais cru possible.

L’amour. Jamais dans toute l’existence d’Amos ce mot n’avait eu une connotation aussi sinistre.

La chose se contorsionnait autour de ses hanches à présent et s’approchait de la large fente dans son dos. Le révérend se débattait furieusement : ses jambes inertes claquaient l’une contre l’autre en produisant des bruits comiques. Les cordes le maintenaient en place. La chaleur et l’émerveillement qu’elles lui avaient procurés s’étaient envolés. Elles n’étaient plus que de loyaux appareils de contention.

Le bébé entreprit de se glisser dans l’ouverture béante de la chair d’Amos. Comme pour prolonger le plaisir, il y pénétrait un millimètre à la fois, savourant ce dépucelage. La douleur était monolithique ; le cerveau d’Amos hurlait, ses synapses vibraient. Il couina, le souffle coupé ; le son s’envola dans l’obscurité pour y mourir. »

Un trip très physique dans la souffrance intense et claustrophobique. Extatiquement happant.

Paotrsaout


MORT EN EAUX GRISES de Pierre Pouchairet / Jigal.

Au vu de notre actualité de la semaine, ce roman a, je dois l’avouer, une résonance particulière.

Nous retrouvons dans cette histoire, Johana Galji, chef de groupe de la police judiciaire de Versailles. Elle revient après avoir été grièvement blessée. Et elle n’est pas épargnée pour son retour : elle doit faire face à une enquête qui la mène sur les traces de terroristes qui fomentent un nouvel attentat en région parisienne.

Elle et son équipe retrouvent un homme assassiné dans la Seine. Après un travail minutieux, l’équipe se retrouve donc à suivre une cellule de quatre hommes, membres actifs du terrorisme islamiste.

Pierre Pouchairet nous offre ainsi une enquête policière très ancrée dans le réel, face à une menace que connaît particulièrement notre pays. Nous suivons parallèlement l’enquête des policiers mais aussi le groupe de terroristes. Nous découvrons l’histoire de ces hommes, prêts à mourir pour leur cause, ce qui les a conduits sur ce chemin, comment ils se cachent parmi la population, comment ils élaborent leur plan, trouvent leurs cibles, et passent à l’action. Pierre Pouchairet nous propose une description et une vision de la constitution de cette cellule, de leurs parcours, à chacun, de ce qui les a conduits à vouloir passer à l’acte.

C’est une course contre la montre pour Johana et ses hommes, comprendre, retrouver et arrêter ces hommes avant qu’ils ne commettent l’irréparable, tout en préservant le calme dans la population. Elle doit réfréner ses peurs, ses angoisses, et faire passer ses états d’âmes au second plan.

Tout sonne vrai, le roman nous plonge dans une réalité effrayante qui pourrait arriver demain. Nous vivons désormais dans un monde où la menace d’attentat est constante. Ce roman nous en rappelle l’affreuse réalité : elle peut survenir n’importe quand, sous plusieurs formes.

Le roman est très court et c’est le seul reproche que l’on puisse faire, on arrive rapidement à la conclusion, accentuant l’impression d’urgence dans l’enquête. Cette fiction, car ce livre en est bien une, ouf, est teintée d’un tel réalisme qu’elle en devient effrayante.

Marie-Laure.


LA FILLE OUBLIÉE de David Bell / Actes Noirs Actes Sud.

Traduction: Manuel Tricoteaux.


C’est en auteur installé que David Bell revient sur le devant de la scène avec ce quatrième roman publié chez Actes Sud : après Fleur de cimetière (2013), Un lieu secret (2015), Ne reviens jamais (2017), La Fille oubliée sortait le mois dernier en France.Jason. Danvers avec sa compagne Nora est revenu s’installer dans la petite ville de son enfance, Ednaville dans l’Ohio. Ils s’efforcent de retrouver un second souffle en couple. Jason essaie de mener sa barque tranquillement dans sa ville natale qu’il a quitté brusquement à la fin du lycée. Après une ultime et brutale dispute avec son meilleur ami d’alors, Logan, dont personne n’a su ce qu’il était devenu. Enfui ? Mais c’est en la personne de sa soeur cadette Hayden, qu’il n’a pas vue depuis des années, qui prétend avoir arrêté la drogue et l’alcool qui l’avaient marginalisée et éloignée de sa famille que le passé frappe à l’improviste un soir à la porte de Jason. Alors même qu’elle n’a cessé de trahir leur confiance, elle lui demande une faveur : veiller sur Sierra, sa fille adolescente, pendant quarante-huit heures, le temps de régler une affaire qui doit l’aider à tirer définitivement un trait sur son ancienne vie. Mais Hayden ne revient pas. Pire, cette disparition réveille l’autre affaire non résolue : la disparition de Logan, Jason avait été entendu par la police, puis l’affaire avait été classée sans suite. Mais quelques jours après la disparition de Hayden, on retrouve un cadavre dans les bois voisins… Jason se lance à la recherche d’Hayden, avec le vague pressentiment que son aventure est liée au passé de la petite ville.

David Bell manifeste à nouveau, nous dit-on, son intérêt pour les liens familiaux, les les traumas et fantômes du passé. C’est l’intérêt principal de ce roman dans lequel les rapports entre les personnages, leur psychologie, sont patiemment dévoilés et amenés. David Bell déploie un suspense maîtrisé et sans précipitation, qu’apprécieront les amateurs.

Toutefois, des lecteurs plus exigeants pourraient regretter que le roman ne s’appuyât justement que sur ces aspects dont David Bell sait pourtant très bien jouer. Ils voudraient que les personnages, les décors…etc fussent perçus moins au travers de calques grisâtres et qu’ils fussent plus affirmés ou caractérisés, plus typés. Nous sommes à Ednaville, Ohio, chez les Danvers, et ce pourrait être partout ailleurs et concernerait une autre famille Smith, originaire d’une petite ville des Etats-Unis. Mais peut-être que ces lecteurs plus exigeants ne sont pas si nombreux, peut-être qu’il ne s’agit que de moi, qui attendrait plus de détails vifs et d’audaces littéraires.

Tous les morts ne veulent pas se laisser enterrer comme ça. Mais tous les vivants ne veulent pas se laisser enfouir comme ci.

Paotrsaout

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