Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 8 of 161)

LAPIAZ de Maryse Vuillermet / Le Rouergue Noir

Maryse Vuillermet a toujours été « hantée par la quasi-absence de représentation des « gens de peu » dans la littérature», nous précise l’éditeur (Les Editions du Rouergue). Dans son œuvre romanesque (une douzaine de romans, récits, biographies) elle donne la parole aux ouvriers transfrontaliers, aux migrants, aux paysans. Elle travaille dans la profondeur des êtres et des lieux.

Dans le roman Lapiaz, c’est un grand père, le père Satin, un paysan de soixante-dix ans en passe de céder sa ferme à son fils Bernard, qui raconte l’histoire.
Une histoire qui s’inspire d’une époque (1977) durant laquelle l’arrivée des « « ratraits » (terme local qui désigne une pièce rapportée, quelqu’un venu d’ailleurs)  a inquiété, troublé et bouleversé la vie » des habitants du Haut Jura.

Les « ratraits » sont ici Isabelle et Tony, « les hippies » qui s’installent avec enthousiasme dans une ferme d’estive, sur les Lapiaz… Le père Satin connaît tout du lieu : les cluses creusées dans la roche dans lesquelles tombent les veaux et d’où jaillissent les vipères, les crêts, les combes…

Il observe tout sous sa casquette, avec humour et bienveillance, et va vite sentir qu’Isabelle qui s’effarouche d’un rien, que Tony qui butine d’une occupation à une autre sans s’y tenir, vont subir l’érosion due au froid, à la neige, au manque d’argent, à l’indifférence, à la méfiance… 

« Ça va mal finir » pense-t-il sans cesse.

Il va aussi percevoir les changements chez Bernard, l’insatisfaction chez Arlette, la belle-fille, celle qui ramasse les vipères à plein seaux, la douleur de savoir Daniel (un autre fils) en prison qui ronge la femme.
La femme, la sienne, celle qu’il ne nomme jamais « s’étiole, se ratatine ».
… La femme… elle pourrait s’appeler Filumena, tant on est proche de l’univers du poète jurassien lui aussi : Joël Bastard. Une lumière commune, peut-être, dans leur écriture dense qui réinjecte la vie dans ce qui semble s’être figé.

« Cet été, il y a quelque chose qui tourne pas rond » dit-elle…

Le lecteur, aux aguets, ressent aussi cette menace qui plane sur la combe, mais ne va pas soupçonner sa provenance. Des hippies eux-mêmes ? De leur simple présence qui peut provoquer la résurgence de pulsions secrètes chez les habitants des lieux ?

«C’est comme l’eau. Ici, on est un pays d’eau et de calcaire. L’eau se faufile, cherche un chemin, creuse la roche, et ressort à des kilomètres. Longtemps après, elle revient à la surface.»

Ce n’est pas un roman de terroir, de ceux qui veulent nous faire découvrir une région et ses traditions. Il n’y a pas de nostalgie. Pas de « couleur locale ». On ne nous parle ni de racine ni d’authenticité…


C’est simplement le temps qui passe dans « cette faille du temps » avec les choses simples de la vie. Et la mort.


LE LOUP DE LA FAMILLE de Souhaib Ayoub / Actes Sud.

Dhi’b al-‘â’ila

Traduction: Stéphanie Dujols

Dans un immeuble délabré d’un quartier populaire de Tripoli, plusieurs histoires s’entrecroisent : celle de Hassan, d’abord, adolescent fantasque, insomniaque et mutique, loup solitaire maltraité par ses congénères et qui prétend entrer en communication avec les morts ; puis celles de son père Ziad, tombé follement amoureux dans sa jeunesse d’une prostituée transgenre ; de sa mère Saadiyé, le seul être qu’il aime au monde ; de sa grand-mère surtout, Chamsé, issue d’une tribu bédouine, dont le cadavre mutilé sera découvert dans le fleuve qui traverse la ville. D’autres personnages insolites, mais aussi des esprits et des monstres, surgissent dans ce sombre tableau qui oscille constamment entre passé et présent, rêve et réalité.

Il ne me fallait pas plus qu’un « n’est pas sans rappeler les dirty novels d’un Charles Bukowski » apposé par l’éditeur sur le livre, en l’occurrence Actes Sud, et de savoir qui plus est que l’on a affaire à un écrivain libanais, pour attiser ma curiosité et me donner envie de lire ce roman, Le Loup de la famille, du très prometteur Souhaib Ayoub.

« J’étais un cœur meurtri, qui détestait mes frères, mon père, ma grand-mère, la famille de ma mère et l’univers tout entier. J’étais ce fauve dans la blanche forêt. Un fauve errant derrière les brumes et les secrets des autres. J’étais le cœur de ma mère, qui dormait dedans, sur son canapé, au milieu des débris de nous tous, sur ce tissu défraîchi aux motifs de fleurs de jardin. »

Si vous voulez du noir, autant vous dire que vous ne ne serez pas déçu. Souhaib Ayoub nous embarque dans les quartiers pauvres de Tripoli et ses bas-fonds peuplés de marginaux en tous genres. Il y tisse un récit politique et social fragmenté où les histoires de personnages principaux et secondaires s’entrecroisent sur une temporalité allant de 1965 à 2013. Toutes ces scènes de vie, ces histoires, sont des strates qui nous donnent une perception de la ville du point de vue des oubliés. En abordant différents thèmes tels que la misère, la violence, l’amour, la mort, la sexualité, la guerre ou la perte, Souhaib Ayoub dépeint des réalités tragiques où les vies finissent souvent brutalement. Les femmes y sont particulièrement mises en avant, des femmes qui disparaissent quand elles ne sont pas assassinées. Une enquête, menée par un enquêteur à l’image des marginaux qui l’entoure, traverse d’ailleurs ces pages qui prennent alors des allures de polar qui n’en est pas un, ou qui ne peut véritablement en être un dans un système si chaotique où la justice peine à exister.

« Il n’y avait qu’elle dans cette ruelle où lui parvenait la rumeur des combattants qui se glissaient dans les rues drapées de noir. Quittant leurs lignes de front, ils s’enfonçaient dans ces petits quartiers repliés sur eux-mêmes comme des grottes, oubliés depuis le temps des mamelouks, qui les avaient conçus selon un plan militaire. Les collègues de Dolce Vita n’étaient pas venues travailler. Certaines avaient été tuées par balle – on avait aligné leurs corps dans les oliveraies de la colline Abou Samra. D’autres avaient été égorgées au couteau et jetées dans la vallée de Qadicha. Chez Salwa, on n’ouvrait plus la porte qu’aux clients de confiance depuis ce jour où des miliciens inconnus y avaient fait irruption. Ils avaient menacé les filles et enlevé les Alaouites – on ignorait ce qu’elles étaient devenues. »

Sous la plume brute empreinte de réalisme sale et poétique de Souhaib Ayoub, on sent et on goûte cette ville délabrée et hantée par des personnages sur la brèche. Il a l’art et la manière pour mettre en lumière cette ville souterraine où règne quelque chose de sombre mais tristement humain. On est instantanément gagné par cette atmosphère étouffante et bouillonnante dans laquelle s’instille la peur. Sa connaissance du terrain s’allie à merveille avec son travail d’écriture pour un résultat indéniablement singulier.

« En grandissant, je compris que nous héritons de la peur de nos parents, comme nous héritons de leur couleur de peau, de leurs yeux, de leurs traits de caractère, et aussi de leur haine. Pinçant le fil de cette haine entre nos doigts, nous l’étirons de génération en génération, jusqu’à ce qu’il finisse par s’enrouler autour de notre cou. Alors nous mourrons. La mort devient cet autre fil qui nous relie les uns aux autres dans notre nouveau voyage. »

Quelle fascinante plongée dans Tripoli qu’est Le Loup de la famille ! Un roman court et sinueux, particulièrement dense, qui imprime dans votre cerveau des images parfois dures mais puissantes. Souhaib Ayoub signe ce qui sera certainement l’une des lectures les plus frappantes de 2025.

Brother Jo.

LA MORT BRUTALE ET ADMIRABLE de BABS DIONNE de Ron Currie / Flammarion

The Savage, Noble Death of Babs Dionne

Traduction: Charles Recoursé

« Waterville, dans le Maine, nord-est des États-Unis. Une ville face à ses fantômes. Désindustrialisation. Effritement de la culture franco-canadienne. Traumatismes des guerres d’Irak et d’Afghanistan. Opiacés. Un cloaque, en somme, dont l’ange gardien s’appelle Babs.

Babs, c’est la boss. Grand-mère adorée et matriarche d’une famille criminelle, elle dirige la petite ville d’une main de fer avec l’aide de ses filles.

Mais lorsqu’un baron de la drogue canadien découvre que ses affaires sont en baisse dans la région, il envoie son médiateur en chef pour régler le problème, dans le sang si nécessaire. Au même moment, la plus jeune fille de Babs disparaît. Elle sera retrouvée vingt-quatre heures plus tard, morte. »

Babs, qui a quitté le Canada à l’adolescence, est partie aux USA dans le Maine pour fuir la justice canadienne après un tragique épisode dont elle parle sans réel état d’âme quand elle est amenée à l’évoquer.

« Les Francos les plus péteux font changer leur nom. Ils tournent le dos aux autres Francos. Sacha, il volait dans le magasin de mon oncle. Je lui ai demandé d’arrêter, alors il m’a violée. Puis je l’ai tué. Fin de l’histoire ».

Forte de cette histoire et de cette première confrontation avec la violence et l’injustice, Babs a créé une petite communauté francophone à Waterville, ville du nord-est des States où Américains pauvres et Canadiens affamés se ruaient depuis le début du vingtième siècle pour trouver un emploi dans un usine à papier et bois, grand employeur régional et gros pourvoyeur de cancers précoces et divers. Little Canada, petite enclave francophone et catho qui s’oppose au monde des WASPs (white anglo-saxon protestant) est une mini société basée sur un matriarcat dirigée par Babs et ses copines sexagénaires qui administrent les affaires et rendent leur propre justice. Les hommes sont inutiles dans le meilleur des cas, dans le pire des cas source inépuisable de malheurs.

Mais depuis les années 80 beaucoup de choses ont changé. Alors qu’à l’époque on ne parlait que français dans Little Canada, il est devenu aujourd’hui très difficile d’y entendre encore vivre la langue de Voltaire. Babs, la soixantaine bien avancée, usée par quatre décennies de combats, sent que son crépuscule est proche. Les nuisibles sont à sa porte, venus pour détruire son petit empire. Babs entend mener la fin du bal et venger la mort d’une de ses deux filles. Elle est l’héritière de ces « Filles du roi », de pauvres Françaises sans avenir, envoyées au Canada pour aider à la colonisation de la Nouvelle France. Elle est le fruit de trois siècles de soumission. Enragée, elle mourra les armes à la main. Et ça va péter…

La mort brutale et admirable de Babs Dionne est un sacré bon roman, bien meilleur que le laisse supposer une couverture particulièrement hideuse et peu porteuse de son réel contenu. On peut et on doit bien sûr l’envisager comme un roman noir puissant, roboratif, un bon « page-turner » mais c’est aussi bien plus. C’est aussi un témoignage sur ces « Francos » qui ont quitté le Québec pour survivre et qui doivent affronter un monde où ils seront toujours considérés comme de la simple main d’œuvre qu’on peut exploiter. Ron Currie envisage cette communauté de Canadiens français comme une minorité opprimée en Amérique pour qui la langue, la culture, les traditions et même la religion seront toujours des étendards à brandir, des boucliers à lever.

Ron Currie a déclaré que le personnage de Babs, hyper dominante et protectrice, était un hommage à sa grand-mère maternelle (francophone), maîtresse femme, adepte elle aussi d’un matriarcat pur et dur, mais qui, elle, ne vendait pas de came, tient-il à préciser… Ce roman et on ne peut que s’en réjouir, est le premier tome d’une trilogie qui reviendra sur l’histoire de Waterville dont est originaire l’auteur.

Mariant avec bonheur l’histoire d’une communauté francophone aux USA et des péripéties où action et réflexion se rejoignent, souvent agrémentée de dialogues et d’un humour particulièrement bien léchés, La mort brutale et admirable de Babs Dionne, assurément La belle surprise de l’automne.

Clete.

L’HOMME ASSIS AU CARREFOUR DE CHABOTTES de Frédéric Andrei / La Manufacture de livres

« Lundi 9 mai 2022, 14 h 32, service de soins intensifs de chirurgie, CHU de Grenoble Nord. Interrogatoire de M. Payan Loïc, 36 ans, électricien, technicien en remontées mécaniques, domicilié au lieu-dit Les Borels à La Bâtie-Neuve, Hautes-Alpes. »

« Dès la veille, Gutman avait deviné que le commandant était un con qu’elle allait devoir supporter sans broncher. Elle alluma le néon blanchâtre qui, dans un cliquetis, illumina la chambre vintage. »

Le livre est en entier construit sur un interrogatoire. Celui de Loïc Payan, appelé le Miraculé par le service hospitalier…C’est la jeune Chloé Gutman, gendarme adjointe volontaire, au « regard comme l’esprit, vif et effronté » stagiaire impertinente qui va donner le ton aux dialogues et va tenir tête aux différents gradés qui vont se succéder au cours de l’enquête…

Mais quelle enquête ? Tout a commencé en août 2018, lorsqu’à Megève, tout près du chantier sur lequel travaillait Loïc Payan « le corps d’une femme, une touriste, avait été retrouvé sous l’Aiguille Croche, dans une combe en contrebas d’un chemin de randonnée. Elle avait été assassinée la veille de plusieurs coups de couteau. »

Et Payan, retrouvant soudain tout son enthousiasme d’alors, déclare : « Le vendredi soir, en redescendant à la maison j’étais surexcité ! J’avais un crime sous la main, chez moi. Un crime à moi! »
« c’était mon macchabée à moi. Mon affaire à moi. »

Loïc Payan créera alors, en rentrant chez lui, un forum sur « Le crime de l’Aiguille Croche » et dès la fin du weekend il aura déjà trente-cinq sleuthers abonnés.

« Le sleuther est un cyberenquêteur. Un amateur qui mène une enquête criminelle sur Internet. Un solitaire. Le sleuther se choisit une affaire et fait une fixette dessus. Le sleuther a du temps, beaucoup de temps. le sleuther passe sa vie à visionner les vidéos, à s’abîmer les yeux sur des milliers de photos » 

Il veut être celui qui identifiera et trouvera le criminel avant ses adversaires!

Il va donc établir une théorie. SA théorie.

Le 7 septembre 2021, c’est au carrefour de Chabottes que Payan, intimidé par un rocher, bien ancré dans le réel, celui-là, et qui « ressemble à un mec assis  « le fixant dans les yeux », va faire le choix lui permettant enfin d’appliquer sa théorie…

La tension monte tout au long de l’interrogatoire. L’écriture est précise, incisive, rapide mais toujours émaillée de l’humour de la GAV (gendarme adjointe volontaire !). On atteindra les sommets lors d’une fin époustouflante.

Frédéric Andrei nous livre là un polar original, pétillant et brillant. Il est aussi acteur, réalisateur. Trois romans sont parus chez Albin Michel (Riches à en mourir  en 2014, Bad Land en 2016, L’histoire de la reine des putes, en 2020)

Au-delà de l’histoire, on explore un monde d’individus « ordinaires » qui vont développer au fil des pages, au fil du jeu qu’ils créent, un ego monumental .
A la fois dépendants des autres membres de leur communauté, perdant tout sens critique, gobant tout ce qui traîne sur le net, à la merci de chatbots, (Chabottes ?), dépossédés de leur conscience, accaparés par cette volonté de gagner, ils en viennent à mépriser leur propre existence, celle des autres, les précipitant dans la barbarie puisque ces détectives du net, loin d’être de simples joueurs, sont souvent considérablement armés…

Soaz

LE ROI DES CENDRES de S.A. Cosby / Sonatine.

King of Ashes

Traduction : Pierre Szczeciner

Roman est à la tête d’une entreprise de gestion de patrimoine florissante à Atlanta. Quand il apprend que son père a été victime d’un accident de la route, il n’a d’autres choix que de revenir à Jefferson Run, la petite ville de Virginie où il a grandi. Là-bas, ce sont des fantômes qui l’attendent : la mystérieuse disparition de sa mère, dont il ne s’est jamais remis ; l’entreprise de pompes funèbres de son père, ses odeurs de mort et de cendres, qu’il n’a jamais supporté. Il y retrouve aussi sa sœur et son frère, qu’il culpabilise toujours d’avoir abandonnés le jour où il a fui Jefferson Run. Cet ancien fleuron industriel de l’État est aujourd’hui devenu une ville en perdition, gangrénée par la pauvreté, la violence et la drogue. Lorsque son frère Dante se retrouve impliqué dans une affaire criminelle, Roman va tout faire pour l’aider à en s’en sortir. Il va alors subir de plein fouet la réalité désastreuse de l’Amérique d’aujourd’hui, où une nouvelle génération, sans aucun scrupule et prête à tout, tient maintenant les rues. Il n’est pas au bout de ses surprises : comme dans toute famille qui se respecte, tout le monde cache des choses. Son père a-t-il vraiment été victime d’un accident de la route ? Et la disparition de sa mère est-elle vraiment aussi mystérieuse que tout le monde le croit ?

Il fallait bien un jour que je me mette à lire S. A. Cosby tant il semble avoir pris de l’importance ces dernières années. On en dit du bien et on le rapproche parfois d’auteurs que j’apprécie. Le Roi des cendres, son quatrième roman publié chez Sonatine, fera donc pour moi office de porte d’entrée dans son œuvre qui s’étoffe rapidement.

Bien intégré au sein de la nouvelle vagues des auteurs américains de roman noir, pour certains confirmés comme David Joy, ou en devenir, tels que Eli Cranor ou plus récemment Henry Wise, S. A. Cosby, qui a le vent en poupe, semble s’inscrire dans une veine assez brutale du roman noir. C’est tout du moins ce que j’ai cru comprendre en voyant passer ce qui s’écrit sur lui. C’est donc ce à quoi je m’attendais en me plongeant dans Le Roi des cendres. Sans surprise, son nouveau roman est bien en adéquation avec l’image que je me faisais de ses livres.

L’intrigue qui, il faut le dire, ne brille pas vraiment par sa subtilité, nous plonge dans un univers fait de gangs, de flingues et de drogues, au sein duquel nos principaux protagonistes tentent de se construire une vie qui demeure fortement influencée par un drame familial qui a laissé des traces. Une fratrie abîmée mais tant que possible solidaire face à l’adversité, qui se retrouve à nouveau réunie lorsqu’un nouveau drame familial vient réveiller les fantômes du passé et mettre en exergue les torts et vices des uns et des autres. Une tragédie assez shakespearienne où les rebondissements ne manquent pas, voire se répètent un peu, dans laquelle les personnages doivent autant composer avec leur part de violence, qu’avec leur part de vulnérabilité.

S. A. Cosby a la plume très simple qui ne fait pas dans les grandes formules littéraires. Si pas très riche, elle fuse néanmoins et donne une certaine cadence à l’histoire dont le rythme garde une bonne constance, ce sans jamais vraiment faiblir. Ainsi, cela en fait une lecture relativement aisée et rapide. Ce qui sera peut-être moins évident, pour les plus sensibles j’entends, c’est la violence assez frontale de certaines scènes. C’est parfois brutal et Cosby ne prend clairement pas de pincettes. N’allons pas faire les prudes non plus, il y a bien pire en la matière, mais on peut ne pas être tout à fait confortable avec cela.

Le Roi des cendres est un roman noir musclé et direct qui ne manque pas d’action. Si les ficelles sont un peu grosses, cela reste plutôt efficace. S. A. Cosby n’aura probablement pas de mal à trouver son lectorat et il ne serait pas étonnant que son livre finisse un jour par devenir un film ou une série.

Brother Jo.

LE SANG DES COLLINES de Scott Preston / Albin Michel.

The Borrowed Hills

Traduction: Paul Matthieu

Scott Preston, rédacteur publicitaire, originaire de Cumbrie, où il situe son premier roman débarque chez nous dans la collection « Les grandes traductions » de Francis Geffard qui accueille des grands noms notamment l’Irlandais Paul Lynch.

« Sur les abruptes collines de Cumbrie, dans le nord-ouest de l’Angleterre, on est berger de père en fils. Steve Eliman, un temps chauffeur routier, est de retour dans la modeste ferme familiale pour épauler son père vieillissant lorsqu’une épidémie de fièvre aphteuse frappe la région, vidant les vallées de leurs moutons, inondant le ciel d’une fumée noire.

Frappé de plein fouet par cette tragédie, Steve n’a d’autre choix que de se mettre au service de William Herne, un éleveur voisin, qui l’entraîne dans une périlleuse entreprise au nom de leur survie commune. » 

« Un putain de bouquin » pourrait sûrement le mieux exprimer mon ressenti une fois la dernière page achevée. Conscient que cet avis prématurément et excessivement élogieux puisse sonner comme démesuré voire vulgaire, tentons d’expliquer pour quelles raisons il ne faut pas rater ce roman.

Premièrement, et visible dès les premières pages, Le sang des collines est un roman noir de la meilleure engeance. L’éditeur voit juste quand il parle de l’univers de Cormac McCarthy. On est vraiment dans le dur, le sale, le sordide, le mal inexpliqué, d’ailleurs souvent inexplicable. Le Guardian évoque Tarantino et pourtant on est très loin des images léchées hollywoodiennes. On est beaucoup plus proche de l’univers de Sam Pekinpah, génialement à mi-chemin entre La horde sauvage et Les chiens de paille. Si le début des magouilles est couronné de succès, l’alliance de Steve et William avec des types non recommandables, aussi fauchés qu’eux, signera le début de leurs tourments et les entraînera vers l’innommable. Steve passera plus souvent qu’à son tour sous les fourches caudines. Longtemps, on aura du mal à comprendre l’entêtement de certains personnages à rester dans une contrée si hostile alors qu’ils pourraient s’en aller. Le comportement souvent étrange de Steve prendra toute signification dans la deuxième partie du roman. Deux raisons essentielles : une femme parce qu’il y a toujours une femme… et un attachement incompréhensible à la région.

Très vite, alors qu’émergent la violence et les peurs, un crescendo redoutable vers la bestialité créant une atmosphère souvent irrespirable, apparait aussi une autre histoire, beaucoup plus humaine, philosophique. Une colline, le cours d’un ruisseau, un rocher, une bergerie, un vent hurlant venu d’Irlande faisant courber l’échine, un abri, un bois… Qu’est-ce qui fait que certains hommes et femmes, malgré l’hostilité de la vie, les difficultés, le malheur, la douleur, s’accrochent à un lieu, à des contrées inhospitalières où l’homme n’est plus qu’une bête parmi les autres, à la merci des éléments comme tout le règne animal, se battant pour sa survie. Et c’est ce combat de tous les jours contre la pluie, le froid, la neige, qui est aussi conté de très jolie manière, cet attachement viscéral à ce qu’on considère un jour, à tort ou à raison, comme nos racines, notre abri, notre havre…

« Je n’ai ressenti aucune peine quand mon père est mort, mais ces rochers me donnent une putain d’envie de chialer. »

Et puis aussi des moutons, des moutons, des moutons… dans toutes leurs dimensions y compris dans une version biblique sacrificielle.

Un putain de roman  noir.

Clete

PS : Petit bonus: 30 songs about sheep, une playlist folk sur Spotify, élaborée par Scott Preston himself.

LA STATION de Jakub Szamalek / Métailié Noir.

Stacja

Traduction: Kamil Barbarski

«Ceci n’est pas un roman de science-fiction. » avertissait Jakub Szamalek au début de chacun de ses livres de la Trilogie du dark net (Tu sais qui, 2022, Datas sanglantes, 2023, Saturation totale, 2024)…Lorsque, sur la quatrième de couverture de La Station, on lit : « Après des décennies d’une trêve fragile, le conflit latent entre les États-Unis et la Russie a repris de plus belle, sans qu’une issue soit en vue… » on se dit qu’on va se retrouver à Kiev ou à Donetsk…et que ce ne sera pas non plus un roman de science-fiction …
En effet même s’il ne s’agit plus d’une navigation dans les abysses du net mais d’une propulsion sur la Station Spatiale Internationale à 400km d’altitude …on est très proche du réel.

La commandante Lucy Poplaski, spationaute américaine est « en charge des deux équipages, du russe (2 hommes) comme de l’américain (2 hommes et une «  touriste » milliardaire qui a payé son voyage),et de la mission de la station qui est ,officiellement , celle d’œuvrer pour le bien de l’humanité …mais qui se révèlera très vite comme une course vers le pouvoir et le profit menée par des êtres cyniques, cupides, arrogants et corrompus…(de Moscou ou de Washington !)

Et le départ justement, celui du cosmodrome de Baïkonour, comme celui du démarrage de l’intrigue sont un peu longs…Et on a le temps de se demander comment l’auteur va réussir à nous embarquer par ce thème qui semble tellement galvaudé…combien de films, de séries, de jeux vidéo ont pour sujet une station spatiale ?…( Jakub Szamalek est lui-même, entre autres, scénariste de jeux vidéo)

Mais après une éruption solaire, la concentration d’ammoniac va augmenter dangereusement dans le module…Pourquoi ?

« 8h47. Très bien, tout est à sa place.
9 h 34. Sur le mur en face du tapis roulant, un petit renfoncement apparaît. Et non loin de là, dans l’air, flotte un tournevis. » Pourquoi ?

Méfiance, suspicion, rivalité, désir de vengeance, sabotage, violence, espionnage, manipulation, trahison …l’atmosphère à bord de la station devient complètement toxique, au sens propre comme au figuré…Les enjeux politiques devenant primordiaux.

La maîtrise de cette intrigue vertigineuse est remarquable. Celle de la narration aussi. En lisant ceci, lorsque Lucy fera une sortie époustouflante dans l’espace :

« Lucy détacha l’un des mousquetons qui l’ancrait et accrocha la corde qui l’assurait à la boucle métallique suivante, de manière experte, clac, puis tira deux fois dessus, fort, pour vérifier que le loquet était bien fermé. Maintenant, et seulement maintenant, et pas un instant plus tôt, elle pouvait faire passer le deuxième mousqueton, en veillant bien à ce que les verrous soient tournés dans des directions opposées et que les cordes ne puissent pas s’accrocher à un rebord et ne s’emmêlent pas.« 

Cela semblait simple, mais dans la précipitation on pouvait l’oublier.» J’ai pensé que c’était (peut-être !) exactement la méthode d’écriture de Jakub Szamalek: ancrer, accrocher, tirer, vérifier, verrouiller, directions opposées…

Le récit est très bien documenté, avec un grand souci du détail sans être pesant …
En fin d’ouvrage il y a « un mot de l’auteur » :

« Malgré ma bonne volonté, mes efforts et l’aide de tiers, le texte peut contenir d’autres erreurs ou inexactitudes pour lesquelles je vous présente mes excuses. »

Vous êtes tout excusé Monsieur Szamalek !

 ROCK$TAR de Stéphane Vanderhaeghe / Quidam.

Traducteur émérite dont vous avez certainement déjà pu apprécier le travail, auteur de plusieurs livres publiés chez Quidam, Stéphane Vanderhaeghe est également un amateur de musique et ce n’est donc pas pour rien que son nouveau roman s’intitule Rockstar. Ça sort une fois encore chez Quidam.

Point de résumé sur la quatrième de couverture pour vous donner un avant-goût de son contenu, à la place figure une liste de titres, ou tracklist comme on dit souvent, à l’image d’un disque. Si vous visualisez encore ce que c’est un disque. Mais cette tracklist annonce néanmoins la couleur, car cette lecture est bien accompagnée d’une bande-son composée par l’auteur et à écouter sur Bandcamp. Stéphane Vanderhaeghe a définitivement plusieurs cordes à sa guitare, si je puis me permettre cette bien mauvaise boutade.

A la lecture du titre et à sa typographie, avec son S façon dollar, on peut s’imaginer tous les clichés possibles que l’on risque de trouver derrière. Et ce… à juste titre. Allez, deuxième boutade. C’est offert par la maison. Il est ici question d’un musicien, un certain Justin Ash, dont les disques comptent de nombreux auditeurs et dont l’aura lui vaut une quantité non négligeable de fans. On est dans le pur stéréotype. Comme dans les films, pour ainsi dire. Belle gueule, belle chevelure et paroles richissimes. Mais ça a déjà été la recette du succès, on le sait bien. Néanmoins, il n’est pas question de l’ascension de ce Justin Ash. Le sommet est déjà atteint et sa notoriété affirmée. Il est ici question de sa disparition et de ses conséquences. Mort ou simplement volatilisé ? Rien n’est certain. Quoi qu’il en soit, c’est là le point de départ de l’histoire. Que deviennent les fans et autres satellites quand leur étoile du rock cesse de briller ? Du photographe du groupe à la thésarde, du directeur de thèse aux culs-bénits, des rockeurs en herbe aux fans excessifs, c’est toute une série de réactions en chaîne qui se déclenchent maintenant que Justin Ash n’est plus là. Et jusqu’où tout cela peut aller ?

De l’histoire, de l’écriture ou de la bande-son, c’est peut-être plutôt la bande-son qui se démarque ou plus exactement qui apporte une certaine plus value à l’ensemble. Bien que inégale, la musique donne de la couleur et de l’épaisseur au récit. Elle n’est pas, à mon sens, la musique que l’on s’imagine de Justin Ash. Elle accompagne véritablement l’histoire au fil des pages et ce de façon cohérente. A écouter pour s’immerger au mieux dans le roman.

Non sans un certain degré d’humour, Stéphane Vanderhaeghe s’amuse avec les clichés relatifs à l’image de la rockstar adulée faite mythe et les comportements exagérés des dévots. Il se fait à l’évidence plaisir en alliant composition musicale et écriture. Même si on a déjà l’impression de connaître la musique, on se laisse facilement porter par le rythme de Rockstar et son écriture fluide.

Brother Jo.

UN MONDE NOUVEAU de Jess Row / Terres d’Amérique / Albin Michel

The New Earth

Traduction: Stéphane Rocques

Jess Row est un Américain partageant sa vie entre New York où il travaille et le Vermont deux des multiples décors de ce roman. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages où nouvelles et romans se côtoient à parts égales. Curieusement, Jess Row, auteur reconnu sur ses terres n’avait jamais été traduit en français. Cet oubli est maintenant réparé et Un monde nouveau rejoint la très belle famille de la collection Terres d’Amérique de Francis Geffard.

 » Issue de la bourgeoisie juive new-yorkaise, la famille Wilcox n’a plus guère en partage que son nom. Membre d’un cabinet d’avocats huppé, Sandy, qui ne s’est jamais remis de son divorce, est la proie de pensées suicidaires. Son ex-femme, Naomi, géophysicienne de renom, vit recluse dans un laboratoire avec sa compagne. Patrick, le fils aîné, s’est installé au Népal où il est devenu moine bouddhiste. Sa soeur, Winter, avocate qui défend les sans-papiers, en veut à leur mère de leur avoir longtemps caché l’identité de son père biologique. Tous sont hantés par la disparition tragique de Bering, la cadette, militante pacifiste morte à vingt et un ans en Cisjordanie sous les balles d’un soldat israélien.
Comment les Wilcox ont-ils bien pu en arriver là ? Cette fracture entre eux tous est-elle irrémédiable ? »

Un monde nouveau est un grand roman qui affiche une parenté certaine avec d’autres oeuvres majeures américaines. Volumineux, comme beaucoup d’œuvres majeures ou considérées comme telles, on pense d’emblée à Les corrections de Jonathan Frantzen. On y retrouve certaines névroses familiales déjà décrites chez Frantzen mais Row les dévoile, les dissèque à l’aune d’un monde qui tourne de moins en moins bien. Remontant à la source, la rencontre de Sandy le père et de Naomi la mère dans les années 80, Jess Row raconte leur couple puis la famille qu’ils ont fondée jusqu’à 2018, au début du premier mandat de Trump. Le caractère juif de la famille nous approche aussi des mondes de Philip Roth de La tache particulièrement, Pastorale américaine, étant d’ailleurs cité au détour d’une page.

Un monde nouveau se mérite, s’aventure parfois dans des mondes parfois très éloignés de notre propre histoire mais en proposant toujours une vision radicale, sans langue de bois, avec des propos acerbes, durs vis à vis du monde mais aussi surtout vis à vis d’une famille composée de personnes aux parcours professionnels impressionnants. Un membre de la famille s’interroge d’ailleurs. Comment une famille formée de gens « intelligents » peut elle-en être arrivée là ?

Variant les histoires et les époques, revisitant les traumatismes vécus et en nous imposant d’autres restés enfouis, Row nous embarque brillamment dans un tourbillon de sentiments très contradictoires, montre parfois l’indicible, crée une certaine gêne mais montre aussi la vacuité d’une famille très aisée, bardée de gourous, de psys, si new-yorkaise, si américaine et terriblement égoïste dans le moindre de ses agissements. Derrière le masque des apparences de parcours professionnels accomplis, beaucoup de noirceur. Du lourd qu’il faudra parfois appréhender avec patience mais le voyage vaut vraiment le détour.

Clete

L’INCIDENT D’HELSINKI de Anna Pitoniak / Série Noire / Gallimard

The Helsinki Affair

Traduction: Jean Esch

Rome. Konstantin Nikolaievich Semonov a très chaud devant la guérite de l’ambassade américaine. Il veut absolument transmettre une information essentielle : Le sénateur de l’Etat de New York, Bob Vogel, actuellement en voyage en Egypte va être assassiné. Semonov travaille à Moscou, à la Direction Générale du Renseignement…enfin…il y fabrique passeports et visas.

C’est Amanda Cole, adjointe du chef de poste de la CIA qui va devoir traiter l’affaire, puisque son chef s’y refuse…et que le sénateur va effectivement mourir au Caire !

La suite pourrait être un classique roman d’espionnage, KGB contre CIA. Guerre foide, trahisonsAgents doubles ou triples en relation avec « les mauvais génies de la tech », viralité, business et géopolitique, « oligarques piliers de vastes entreprises de corruption soutenues par le Kremlin », des taupes que l’on retourne…

Sauf que la mort du sénateur va révéler un mystérieux dossier : une sorte de combine, voire de complot qui met en lumière un nom : Charlie Cole. C’est un ancien agent clandestin, actuellement au placard à la CIA. Il a été impliqué, il y a une trentaine d’années, dans L’Incident d’Helsinki…C’est aussi le père d’Amanda !

Elle ignore tout du passé de son père et devra donc éclaircir cet Incident d’Helsinki pour comprendre la mort du sénateur. 

«Le choix était le suivant : compromettre son père ou se compromettre elle-même. Ne voyait-il donc pas que cette position était intenable ? Ou bien il en était conscient et il n’en avait rien à foutre ? Ou bien il en était conscient et il misait sur l’obéissance filiale ?»

Et c’est ce choix qui va donner de l’épaisseur à ce roman. Lui permettre de démarrer vraiment et de nous lancer dans des montages assez complexes auxquels sont habitués les amateurs de romans d’espionnage. Il y a du suspens et la fin est riche en rebondissements.

L’écriture ne m’a pas séduite, même si « le petit auvent vert » peut nous émouvoir, les « orchidées sémillantes » me semblent un brin artificielles, comme d’autres descriptions un peu guimauve…Peut-être est-ce pour adoucir, voire féminiser, ce milieu habituellement riche en brutes sans états d’âme. Il faut d’ailleurs remarquer que les femmes ont un rôle assez fort dans cette intrigue, ce qui n’est pas si fréquent.

C’est le quatrième roman d’Anna Pitoniak, mais le premier roman d’espionnage et le premier relevé par Nyctalopes. Elle vient du monde de l’édition.

La presse anglo-saxonne a désigné son roman comme le meilleur thriller de l’année. Et ces encouragements (même si on ne les partage pas totalement) vont, on pourrait le parier, induire d’autres pérégrinations d’Amanda Cole puisqu’elle « se passionne pour le chaos du monde. »

Soaz.

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