Nobody’s Angel
Traduction : Samuel Sfez

Eddie Miles est taxi de nuit à Chicago. C’est un homme solitaire, qui connaît chaque recoin de la ville, depuis les quartiers les plus huppés jusqu’à ceux où il est devenu dangereux de s’aventurer. Du crépuscule à l’aube, chacune de ses courses est une nouvelle aventure, parfois heureuse, parfois périlleuse. Alors qu’un mystérieux tueur s’en prend aux chauffeurs de taxis, Eddie essaie tant bien que mal de ne pas se laisser gagner par la violence qui gangrène la ville. Jusqu’au jour où celle-ci l’atteint personnellement : il sauve de justesse une jeune prostituée passée à tabac, et un de ses meilleurs amis est victime du tueur. Eddie décide alors de prendre les choses en main…
On lit, on lit, et on attend toujours de tomber sur une pépite, une vraie, qui pourrait peut-être bien devenir notre coup de cœur de l’année. Un de ces bouquins que l’on oublie pas. Et si Taxi de nuit, roman vendu 5 dollars de la main à main durant plusieurs années, par son auteur Jack Clark et ce dans son propre taxi, était cette fameuse pépite ? Et si Jack Clark, illustre inconnu qui écrit dans son coin depuis plusieurs décennies, était de la trempe des grands écrivains ? Et si cette citation de Quentin Tarantino apposée sur la couverture, « Mon roman préféré de l’année », signifiait vraiment quelque chose ? Ça vient de sortir chez Sonatine, et j’annonce d’emblée la couleur, on a là du très lourd.
C’est assez évident que le boulot de chauffeur de taxi, c’est du pain bénit pour un écrivain. Ces mecs là voient et vivent tellement de choses. Alors quand, comme l’Américain Jack Clark, vous avez passé plus de 30 ans à conduire un taxi, on peut dire que vous avez une conséquente expérience de terrain dans le domaine. De quoi gratter quelques pages et c’est bien là ce qu’il a fait.
Très rapidement, en lisant Taxi de nuit, je me suis remémoré plusieurs références auxquelles me faisaient penser ces pages. La première, c’est Cabdriver, livre dans lequel le regretté Dege Legg relatait sa propre expérience en tant que chauffeur de taxi de nuit. Une autre évidence, c’est Taxi Driver de Martin Scorsese, dans l’atmosphère notamment, ou même Drive de Nicolas Winding Refn. Mais j’ai aussi un peu pensé au superbe Night on Earth de Jim Jarmusch. En allant plus avant dans le roman, l’histoire écrite par Jack Clark m’évoquait également Black Flies de Shannon Burke, pour la connaissance de terrain de l’auteur, en tant qu’ambulancier pour le coup, ainsi que l’incontournable Baltimore de David Simon, pour le ton désabusé des flics qui ont roulé leur bosse, à l’image de ces chauffeurs de taxi qui enchainent les nuits, et même des quelques flics auxquels Eddie Miles est confronté. Vous mélangez un peu tout ça, et vous avez là de quoi vous faire une première idée de ce que dégage Taxi de nuit.
Notre héros, Eddie Miles, s’est laissé aspirer par son boulot de chauffeur de taxi de nuit qu’il imaginait temporaire, le temps se refaire et de remettre sa vie en ordre. Mais les nuits se répètent et les années se suivent. A ce stade de sa vie, il n’est plus qu’une âme en peine bouffée par une mélancolie rampante, parcourant les rues de Chicago en tentant de survivre comme il peut, ville hantée par ses propres fantômes où l’on navigue entre ruines d’un autre temps et gentrification. En toile de fond, une série de crimes perpétrés par différents cinglés. Non seulement plusieurs de ses collègues se font dézinguer, mais des prostituées sont également la proie d’un taré. Plus on avance dans l’histoire, plus ces crimes génèrent un suspense galvanisant et font planer un mystère. Mais cette intrigue n’est pas le cœur du livre, comme on pourrait l’imaginer, c’est bien la vie nocturne de ces chauffeurs de taxi et cette contemplation des rues, faisant de ce livre un miroir de la société, qui en sont le véritable fil conducteur.
Taxi de nuit est un authentique roman d’atmosphère, noir comme les nuits qu’il traverse. Un récit très brut et d’un réalisme saisissant, particulièrement minutieux, donc autant dire écrit d’une main de maître. Impossible de décrocher une fois que l’on s’est plongé dedans. Un court mais grand livre qui a tout d’un classique.
Brother Jo.
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