Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 9 of 161)

UNE FAMILLE MODÈLE de Jennifer Trevelyan / Série Noire / Gallimard.

A Beautiful Family

Traduction : Karine Lalechère

Je m’appelle Alix, j’ai bientôt onze ans et je vais vous raconter mes vacances au bord de l’océan. Je sais, c’est ce que demande tous les instituteurs du monde lors de chaque rentrée scolaire. Mais cette fois j’ai beaucoup à dire sur ce séjour en compagnie de mes parents et de ma grande sœur Vanessa. Un séjour estival comme on dit chez vous en Europe. Mais chez nous, aux antipodes, les chaleurs de l’été et les bains de mer arrivent en même temps que le sapin et les cadeaux de Noël. Imaginez-vous un instant la tête à l’envers. Bref, il faudra plus de 300 pages à Jennifer Trevelyan pour relater tout ça. Ah, au fait, si vous ne connaissez pas Jennifer, c’est normal. Elle vit à Wellington comme moi, notre capitale située à la pointe sud de l’Île du Nord, vous me suivez, de la Nouvelle Zélande. Elle a longtemps travaillé dans l’édition et Une famille modèle qui retranscrit mon histoire est son premier roman. On me dit souvent que mon élocution est parfaite « pour mon âge », mais Jennifer y a apporté tout son talent pour arriver à conjuguer le sourire pétillant de mes mots d’enfant et la noirceur du monde des adultes. JD Salinger et pas mal d’autres ont réussi l’amalgame avant elle. Mais la narratrice que je suis patauge pour le coup dans de néfastes courants d’eau trouble inédits, rendus opaques par les dérapages de mon imagination et les mensonges toxiques des prétendus majeurs. J’admets volontiers ne pas tout décrypter de ce que je vois et entends. Mais c’est normal, ma perception des faits et des gens reste celle d’une petite fille. Je pense que Jennifer en profite pour manipuler ses lecteurs et les perdre dans le dédale de mes interprétations. C’est malin et parfaitement orchestré. Le jeu est certes dangereux : il va forcément y avoir des vaincus et des victimes.
Heureusement il y a Kahu, un Maori de douze ans rencontré sur la plage dès mon arrivée, presque un grand-frère, en mieux, en héros qui me remue le ventre rien qu’à le regarder, même si je ne comprends pas pourquoi : mon seul vrai pote, si je fais abstraction de mon walkman rouge vif et de mon unique cassette de Split Enz (Là c’est juste pour vous rappeler vos soirées eighties et situer l’époque, celle du livre et de vos déhanchements sous les boules à facettes). C’est une chance d’avoir croisé Kahu et d’avoir pu ainsi transformer le ronron littoral en une aventure. La nôtre d’aventure s’appelle Charlotte : une fille pas plus haute que moi et disparue quelques années plus tôt dans les mêmes dunes. C’est sûr, Kahu et moi retrouverons sa piste, ou tout du moins les indices qui mèneront à une éventuelle piste. J’en suis sûre. Et pourquoi puis-je l’affirmer ? Parce que Kahu et moi marchons toujours dans le même sens, sans jamais nous disputer. OK, je me chamaille parfois avec Vanessa, pour des bêtises la plupart du temps. Rien à voir avec les disputes de Papa et Maman, surtout depuis que le père de Lucy est revenu dans les parages. Je le trouve pourtant élégant et charmant le Papa de Lucy, bien plus avenant que cet étrange voisin dont la présence s’avèrera néanmoins cruciale au moment opportun. J’aurai au moins appris cette année-là qu’on ne juge pas les gens à leur faciès. Quoi que… Des zones d’ombre cacheront à jamais les réponses à mes questions. Qui est ma mère ? Qui est mon père ? Qu’est devenue Charlotte ? Qu’est-il arrivé à la Maman de Lucy ? Les jours défilent, la fin des vacances approche, l’ambiance se dégrade et des mots compliqués tels que meurtre, suicide ou suspect s’invitent. Je m’appelle Alix, j’aurai bientôt douze ans…

JLM

EN FINIR AVEC LES JOURS NOIRS d’Effie Black / Le Gospel

In Defence of the Act

Traduction: Adrien Durand

Quel est le point commun entre le rat-taupe, le bourdon et l’araignée money spider ? Ces espèces sont capables de se suicider pour protéger les leurs et garantir la transmission des gènes. Jessica Miller, une jeune Londonienne, chercheuse en psychobiologie, se passionne pour le sujet et décide d’étudier les possibles correspondances avec le monde humain. Quand se mêlent son intellect de scientifique, des réminiscences de traumatismes familiaux et un chaos imposé par sa cadette adorée, Jessica s’interroge sur sa capacité au bonheur et à échapper aux schémas destructeurs de ses ascendants.

Intitulé In defence of the Act dans sa langue originale, le premier roman de l’Anglaise Effie Black porte titre un peu plus ouvert à l’interprétation et donc éventuellement plus lumineux, En finir avec les jours sombres, mais le sujet n’en reste pas moins clivant et prête à débat. Cela sort chez Le Gospel et pour l’occasion, Adrien Durand, le taulier de la maison d’édition, prend également la casquette de traducteur.

Jessica Miller, protagoniste principale de ce livre, va connaître quelques drames dans sa vie qui l’amèneront à élaborer une théorie intéressante mais pas exactement répandue dans notre société. Jeune, elle vivra la tentative de suicide ratée de son propre père, personnage violent qui impactera durablement la cellule familiale. Plus tard, ce sera une autre tentative de suicide, réussie cette fois, qui va la marquer. Celle d’une personne qu’elle tenait en estime, dont elle se sentait proche, mais dont le suicide révèlera à Jessica que cette personne n’était pas celle qu’elle pensait connaître et que son geste a certainement permis d’éviter le pire et donc de préserver les premier(e)s concerné(e)s. Sa théorie est donc que le suicide, sujet encore relativement tabou et mal perçu en général, peut s’avérer être un geste altruiste et bénéfique pour la société. C’est dans sa vie professionnelle, au travers de recherches scientifiques sur certaines espèces animales, qu’elle tente de confirmer ou d’étayer cette théorie. Pour autant, plus tard dans sa vie, un autre drame viendra brutalement remettre en question ce qu’elle pensait jusqu’alors. Mais En finir avec les jours noirs est également l’histoire d’une jeune femme queer qui tente de se construire une vie, affective et sentimentale notamment, en essayant tant bien que mal de conjurer son passé plutôt que de le laisser complètement dicter son présent et son futur.

A mon sens, la théorie développée par Jessica Miller est particulièrement intéressante. Bien évidemment, c’est un sujet difficile, mais elle permet de voir les choses sous une autre perspective et d’ouvrir la discussion. Comme je l’ai écrit précédemment, cette théorie se trouve remise en question dans la dernière partie du livre, il n’y a donc pas ici une prise de position tranchée de la part de l’autrice. Mais aussi dur soit le sujet, le ton d’Effie Black qui ne manque pas de traits d’humour façon british et demeure toujours très rationnel, ne le rend pas pesant et évite que le livre sombre dans un pathos trop intense et potentiellement indigeste. Écrit à la première personne, En finir avec les jours noirs donne l’impression de lire un récit autobiographique, presque un essai ou des mémoires, ce qui laisse dire, une fois encore, que la fiction est parfois le meilleur moyen de raconter la vérité. La fin, un poil trop conventionnelle, est sans doute la seule chose qui vient un peu noircir le tableau. Au final, le livre d’Effie Black est peut-être plus une ode à la vie qu’il n’y paraît.

En finir avec les jours noirs est un premier roman honnête et touchant. Une approche singulière mais intelligente d’un sujet particulièrement sensible. Grâce à Effie Black, peut-être allez vous découvrir que vous êtes plutôt un grain de café, une carotte, un œuf ou encore un sachet de thé. Comprendra qui lira.

Brother Jo.

ENTRETIEN AVEC DONALD RAY POLLOCK (Le diable, tout le temps).

En seulement un recueil de nouvelles (Knockemstiff) et deux romans (Le Diable, tout le temps et Une mort qui en vaut la peine) en 15 ans, Donald Ray Pollock est devenu un auteur incontournable, un maître de littérature américaine bien noire et violente.
Pour ma part, Le Diable, tout le temps fut une telle claque et que je n’ai de cesse de citer Donald Ray Pollock comme l’un de mes auteurs favoris. Rares sont les premiers romans d’une telle puissance. Son dernier roman, Une mort qui en vaut la peine, datant déjà de 2016, j’attendais impatiemment de voir un nouveau livre de Pollock paraître pour sauter sur l’occasion et en profiter pour l’interviewer. Celui-ci n’arrivant pas, j’ai fini par me dire que l’occasion n’arriverait peut-être jamais. Mais, c’est lors d’un échange avec l’écrivain David Joy consécutif à une interview réalisée pour Nyctalopes, à qui j’ai mentionné que je nourrissais l’espoir de voir sortir un jour un nouveau livre de Donald Ray Pollock pour enfin pouvoir l’interviewer, que celui-ci me convainquit qu’il ne fallait surtout pas que j’attende si c’était l’interviewer était vraiment important pour moi. Je l’ai pris au mot. Grâce à Francis Geffard, notamment directeur de la collection Terres d’Amérique chez Albin Michel dans laquelle est publié Donald Ray Pollock, j’ai enfin pu m’entretenir avec Pollock. Dès mon premier mail à Pollock, je lui ai confié la même chose qu’à David Joy, à savoir que j’attendais initialement son prochain livre pour l’interviewer mais que j’avais décidé de ne plus attendre, ainsi que ce que me répondit Joy. C’est non sans humour qu’il me répondit et donna ainsi le ton de nos échanges à venir : « Joy avait raison ; je serai peut-être mort avant que ce livre soit terminé ! »
Aujourd’hui âgé de 70 ans, après une vie à travailler dans une usine de pâte à papier et une carrière d’écrivain débutée assez tardivement mais avec succès, Donald Ray Pollock garde la tête sur les épaules et semble vivre une vie tranquille désormais assez éloignée de celles qu’il réserve à ses personnages. Bienheureux hasard de calendrier, si pas encore de nouveau roman à l’horizon, cet entretien arrive néanmoins avec l’annonce d’une actualité à venir. Knockemstiff ressortira en février 2026 (sous le titre Knockemstif, Ohio), dans une traduction entièrement révisée par Philippe Garnier et, qui plus est, avec une nouvelle inédite. Au même moment sera également republié Le Diable, tout le temps, avec une préface signée Marie Vingtras. Tout ça, bien évidemment, chez Albin Michel.

Donald Ray Pollock. Photo Jean-Luc Bertini.

Vous avez travaillé 32 ans dans une usine de pâte à papier avant de décider de devenir écrivain. C’est une longue expérience de vie. Est-ce que cela a nourri d’une façon ou d’une autre votre écriture ?

Bien sûr, quand on fait quelque chose pendant aussi longtemps, cela laisse forcément des traces. Et j’ai mené une vie très chaotique pendant les 14 premières années que j’ai passées là-bas : alcoolisme, drogue, deux divorces, faillite, dépression. En d’autres termes, une bonne matière première pour un futur écrivain. Mais l’une des choses les plus importantes que j’ai apprises de mes collègues pendant toutes ces années, c’est comment faire des dialogues, comment rendre mes personnages « naturels ». J’ai beaucoup écouté.

Vous vous êtes officiellement mis à l’écriture à 45 ans, mais est-ce que le processus d’écriture était déjà présent dans votre vie avant ?

J’ai toujours beaucoup lu. Et j’ai obtenu un diplôme d’anglais alors que je travaillais dans une usine à papier à l’âge de trente ans, donc oui, je suppose que le processus qui m’a conduit à devenir écrivain avait déjà commencé. Je ne le savais simplement pas à l’époque.

Vous êtes passé par la case université pour vous lancer dans l’écriture. Pourquoi ce choix et qu’est-ce que cela vous a concrètement apporté ?

Une professeure de l’université d’État de l’Ohio m’a suggéré que si j’étais vraiment sérieux dans mon désir d’écrire, je devrais quitter l’usine à papier et m’inscrire à leur programme de maîtrise en création littéraire. J’étais réticent au début, mais après environ un an, j’ai décidé de suivre son conseil. Bien sûr, quitter l’usine à papier était une décision énorme pour moi ; j’avais cinquante ans et j’y travaillais depuis l’âge de dix-huit ans. Qu’ai-je retiré de cette expérience ? Principalement deux choses : la chance de côtoyer d’autres personnes intéressées par l’écriture et la possibilité de quitter l’usine à papier avec une sorte de filet de sécurité (l’université m’a versé une allocation pour enseigner un cours par trimestre, ce qui m’a également permis de découvrir que j’étais un piètre enseignant).

Est-ce que la littérature a toujours fait partie de votre vie ?

Comme je l’ai dit précédemment, j’ai toujours aimé lire, surtout des romans, parfois des livres d’histoire. Et les seules biographies qui m’ont jamais intéressé sont celles d’écrivains. Cela dit, je ne fais pas partie de ces gens qui ressentent le besoin d’écrire. Je préfère de loin lire les livres des autres plutôt que de travailler sur les miens.

Certains diraient qu’il faut être un peu fou pour lâcher son boulot, quand on a une situation stable comme vous l’aviez, pour décider de devenir écrivain. Êtes-vous aujourd’hui en capacité de vivre de votre écriture ?

J’ai réussi à le faire, mais surtout parce que j’ai eu de la chance et que ma femme travaillait quand j’ai commencé. Et maintenant, je touche une pension du gouvernement et une retraite de l’usine à papier, ce qui signifie que je n’ai pas à trop me soucier de l’argent tant que je fais attention, et c’est probablement aussi la principale raison pour laquelle je n’ai pas publié de nouveau livre depuis si longtemps. J’ai lu quelque part que Sherwood Anderson, l’auteur de Winesburg-en-Ohio, avait demandé à son éditeur de cesser de lui verser une allocation mensuelle, car il ne pouvait pas travailler avec la sécurité qui le regardait droit dans les yeux.

Vous avez commencé votre carrière d’écrivain par un recueil de nouvelles. Chez nous, en France, la nouvelle est souvent perçue comme pas très vendeur, cela intéresserait moins les lecteurs. Pourquoi avoir commencé par la nouvelle et pensez-vous y revenir un jour ? Est-ce qu’il y a des nouvellistes qui vous ont marqué ?

Je ne pensais pas avoir ce qu’il fallait – l’énergie, la discipline, la vision – pour écrire autre chose que des nouvelles, alors j’ai commencé par là, pensant que ce serait plus facile et peut-être à ma portée. Maintenant que j’ai écrit deux romans, je ne pense plus que ce soit le cas. Je pense que les nouvelles sont en fait plus difficiles à écrire. Quant à savoir si j’en écrirai d’autres, je ne sais pas trop. Et les auteurs de nouvelles qui m’ont marqué ? La liste est longue : Andre Dubus, Flannery O’Connor, Barry Hannah, John Cheever, Hemingway, Jim Shepard, Lee K. Abbott, Tchekhov, Maupassant…

Vous avez grandi à Knockemstiff, Ohio. Combien de temps y avez-vous vécu ? Knockemstiff, qui est le nom de votre premier recueil de nouvelles, serait en partie inspiré de votre vie là-bas, en grossissant néanmoins le trait. Qu’était Knockemstiff quand vous y avez vécu et qu’en est-il aujourd’hui ? Il y a beaucoup de misère sociale, de pauvreté, de violence et de crasse dans votre recueil. A quel point est-ce proche de la réalité ?

J’ai vécu à Knockemstiff pendant mes dix-huit premières années, plus ou moins (1954-1972). Comme je l’ai déjà dit à plusieurs reprises, quand j’étais enfant, il y avait trois magasins généraux, une église et un snack-bar qui est devenu plus tard un bar. Il y avait peut-être 400 à 500 personnes qui y vivaient et j’étais probablement apparenté d’une manière ou d’une autre à un tiers d’entre elles. Il y avait beaucoup de pauvreté et d’alcoolisme, mais il y avait aussi quelques familles qui menaient une vie normale de classe moyenne. Donc, d’une certaine manière, il y avait deux réalités qui coexistaient là-bas, et je me suis concentré sur la plus dure.

N’avez-vous jamais souhaité partir de là-bas ? L’écriture fut-elle pour vous un moyen de vous extraire de cet endroit ?

Quand j’étais jeune, j’ai toujours rêvé de partir, principalement parce que mon père et moi ne nous entendions pas. La lecture était une échappatoire, mais j’étais déjà loin de là quand j’ai commencé à écrire.

Dans Knockemstiff vous avez lié les histoires entre elles. D’où vous est venu cette idée ?

Probablement après avoir lu Winesburg-en-Ohio de Sherwood Anderson.

La religion est très présente dans Le Diable, tout le temps. J’ai lu que vous allez à l’église épiscopalienne. Est-ce que la religion a un sens pour vous ?

Personnellement, je ne suis pas très croyant, même si je pense que le monde serait bien meilleur si tout le monde respectait les Dix Commandements. Je vais principalement à l’église le dimanche matin parce que ma femme y va. Je suis cependant un peu fasciné par la façon dont la religion façonne la vie des autres, en particulier celle des fondamentalistes, ceux qui croient littéralement à tout ce qui est écrit, par exemple, dans la Bible. Le monde a 4 000 ans, nous avons côtoyé les dinosaures, ce genre de choses.

Votre roman, Le Diable, tout le temps a été adapté en film pour Netflix par Antonio Compos et produit par Jake Gyllenhaal. Qu’avez-vous pensé de cette adaptation ?

J’ai trouvé qu’Antonio avait fait un travail fantastique. Cela m’a aussi fait réaliser à quel point il est difficile de faire un film.

Vous faites la voix off du film. Vous semblez être quelqu’un de plutôt discret et réservé. Comment avez-vous vécu cette expérience, de faire ainsi entendre votre voix ? Il paraît que vous avez fait ça à distance, en enregistrant votre texte par téléphone. Pourquoi avoir procédé de la sorte?

Eh bien, je n’aime pas le son de ma voix, donc j’ai mis un certain temps à me sentir à l’aise avec le doublage. Au début, j’ai essayé quelques passages sur mon téléphone, mais ensuite Antonio a fait venir un ingénieur du son à la maison et nous avons fait la majeure partie du travail là-bas en quelques jours.

Savez-vous s’il y a d’autres projets d’adaptation de vos livres en films ou en séries de prévues ?

Antonio détient désormais les droits sur les deux autres livres, Knockemstiff et Une mort qui en vaut la peine, et nous espérons, croisons les doigts, adapter Une mort qui en vaut la peine en série télévisée.

J’ai interviewé David Joy à l’occasion de la sortie de son dernier roman Les deux visages du monde. La violence étant présente dans tous ses livres, comme dans les vôtres, je lui ai demandé s’il pouvait imaginer, un jour, écrire un livre sans violence. Il m’a notamment répondu cela : « Je pense qu’une histoire qui se déroule en Amérique et qui est dépourvue de violence n’est pas sincère. Ce qui revient à dire que c’est un pays qui est intrinsèquement violent. » Partagez-vous ce constat ? Et pensez-vous pouvoir un jour écrire un livre sans violence ?

Eh bien, quand il y a un demi-million d’armes à feu en circulation dans le pays, dont la majorité appartient à des gens stupides, haineux ou paranoïaques, il est presque certain que le taux de meurtres sera élevé. Le commentateur de droite Charlie Kirk a été assassiné il y a peu ! Quant à l’idée qu’une histoire se déroulant en Amérique sans violence serait hypocrite ou malhonnête, je comprends le point de vue de David, mais il existe encore d’excellents romans significatifs qui ne sont pas du tout violents. Gilead, de Marilynne Robinson, en est un bon exemple. Bien sûr, quand elle l’a écrit, Trump, l’ICE et toute cette folie fasciste n’existaient pas encore. Donc, en ce qui concerne l’avenir, ce que dit David s’avérera probablement vrai. Quant à moi, j’aimerais beaucoup écrire une histoire sans violence, mais j’ai essayé une fois et ça n’a pas marché.

Comment avez-vous réussi, dans votre propre vie, à échapper aux destins parfois terribles que vous réservez aux personnages sur lesquels vous écrivez ?

J’ai arrêté de boire et de me droguer à l’âge de trente-deux ans. À cette époque, j’étais sur le point de perdre mon emploi, j’avais été marié et divorcé deux fois, je ne possédais rien d’autre qu’une vieille Chevrolet 76′ cabossée, quelques vêtements et une télévision en noir et blanc que ma sœur m’avait donnée. Si je n’avais pas arrêté, je suis convaincu que je serais mort aujourd’hui.

Vous l’avez déjà dit, vous êtes fasciné par les gens qui se retrouvent piégés dans une vie dont ils n’arrivent pas à s’échapper. D’où vous vient cette fascination ? Est-ce relatif à votre vie passée ?

Oui, c’est probablement le cas, dans une certaine mesure en tout cas. Vivre dans une petite ville et travailler à l’usine n’était pas ce que j’avais imaginé pour ma vie quand j’étais enfant, et je pense donc que je me suis senti piégé quand je me suis retrouvé coincé dans cette situation. Mais à cela s’ajoute le fait que je me suis toujours senti mal dans ma peau, et c’est encore le cas aujourd’hui, même après avoir quitté cette vie et connu un certain succès dans l’écriture.

Pendant que je préparais cette interview, je me suis entretenu avec l’écrivain et musicien John Darnielle pour son roman La maison du Diable. Il m’a dit deux choses qui feront probablement sens pour vous : « lorsque nous racontons des histoires sur des personnes, nous devons nous rappeler que nous parlons de personnes qui ont une vie, qui travaillent et souffrent comme nous. Les gens ne sont pas des « personnages », ce sont des personnes. » et « Je pense qu’une bonne histoire a besoin d’un lieu où elle se déroule – d’une certaine manière, je pense que les détails du lieu sont à l’origine des personnages et des événements. […] Les gens résident quelque part, ils partent et reviennent ou partent et ne reviennent pas, ils gravitent autour des lieux, ils s’en approchent ou les évitent. En tout cas, pour moi, une fois que j’ai vu « la pièce où cela s’est passé », pour reprendre l’expression d’Hamilton, l’histoire émerge de là. » Qu’en pensez-vous ?

Oui, le lieu est très important, en tout cas pour moi. Comme l’a dit un jour Eudora Welty, je crois : « Rien ne se passe nulle part. »

Tous vos écrits sont situés dans l’Ohio, où vous avez toujours habité. Vous semblez nous en montrer tous les contrastes sociaux, culturels et humains. Avec Donald Trump et sa politique, ces contrastes risquent de s’aggraver aujourd’hui. Est-ce que l’on peut imaginer un jour un roman de Donald Ray Pollock qui se passerait dans le présent, et donc dans ce contexte, contrairement à vos précédents livres ? Vos personnages peuvent paraître assez dingues ou coupables de choses assez horribles. Mais ne trouvez-vous pas que la réalité, tout spécialement dans le contexte politique actuel aux Etats-Unis, les ferait presque aujourd’hui passer pour des gentils ?

Je doute pouvoir écrire un roman décent qui se déroulerait au cours de ce siècle, principalement parce que je déteste tellement de choses à son sujet : les réseaux sociaux, l’addiction aux téléphones portables, la menace de l’intelligence artificielle, le culte des célébrités, les milliardaires, et ainsi de suite. Bien sûr, ce sont tous d’excellents sujets à explorer, que les écrivains devraient aborder, mais ils ne m’intéressent tout simplement pas assez pour que j’écrive à leur sujet. En d’autres termes, je suis un vieux schnock.

Durant la campagne électorale de 2008, vous écriviez des dépêches sur le sujet pour le New York Times. Donald Trump vient de redevenir Président des Etats-Unis. Comment percevez-vous la situation actuelle ?

C’est dangereux parce que beaucoup de gens aux États-Unis semblent être soit complètement stupides, soit complètement fous, voire les deux dans de nombreux cas. Il suffit de regarder notre Président. Un écrivain de fiction ne pourrait pas inventer un personnage plus répugnant, plus cupide, plus haineux, plus malhonnête et plus narcissique que Donald Trump, et pourtant, des millions de personnes le considèrent comme une sorte de sauveur envoyé par les cieux. Ces personnes ne connaissent manifestement pas grand-chose à l’histoire.

Vous avez déclaré que ce qui compte pour vous c’est d’écrire sur ces gens et ces endroits que vous connaissez. Que leur rendre hommage compte beaucoup pour vous. Est-ce qu’écrire est pour vous une façon de faire perdurer la mémoire de ces petites villes ou villages qui disparaissent, ainsi que celle des gens l’on oublie ou préfère ignorer ?

Eh bien, oui, peut-être un peu, parce que je déteste voir disparaître ce genre d’endroits, mais aussi parce que, personnellement, j’utilise ces personnes et ces lieux parce que ce sont à peu près les seuls que je connaisse suffisamment pour pouvoir écrire à leur sujet. J’ai voyagé un peu, mais je n’ai jamais vécu ailleurs que dans le comté de Ross, dans l’Ohio.

L’Ohio a le septième taux de mortalité par overdose le plus élevé du pays. Les drogues et l’alcool étant bien présentes dans vos livres, et avec votre passif aujourd’hui assez lointain, j’imagine que vous n’êtes pas insensible au sujet. Quel regard portez-vous sur la crise actuelle des opioïdes, et notamment l’épidémie de Fentanyl qui fait des ravages ? Observez-vous des changements, positifs ou négatifs, là où vous vivez ?

J’ai personnellement connu au moins une douzaine de personnes qui sont mortes d’une overdose, dont plusieurs cousins. J’ai arrêté de consommer en 1986, et à l’époque, le pire problème dans la région était le crack, ce qui était déjà suffisamment grave. Mais je ne pense pas qu’il y ait autant de décès par overdose aujourd’hui qu’il y a seulement 5 ou 6 ans. Bien sûr, le Narcan aide beaucoup, et il y a des centres de désintoxication qui poussent comme des champignons, certains légitimes, d’autres juste là pour faire de l’argent. Mais même ceux qui ne sont là que pour l’argent permettent aux gens de sortir de la rue et de se retrouver dans un environnement plus sûr pendant un certain temps.

Vous semblez poser un regard observateur et réfléchi sur la société qui vous entoure. Avez-vous déjà pensé à écrire autre chose que de la fiction?

Non. Je ne suis vraiment pas si intelligent que ça. La plupart de mes opinions proviennent de mes lectures ou des émissions d’actualité. Mais si je devais écrire un ouvrage non romanesque, je m’intéresserais probablement aux biographies d’écrivains qui n’en ont pas encore, comme Earl Thompson, Andre Dubus ou Charles Portis.

Le poids de nos actes est un sujet récurent de vos livres. Est-ce que vous aussi, comme beaucoup de vos personnages, vous devez vivre avec cela ?

Tout le monde fait des erreurs, des choses qu’il aimerait pouvoir effacer ou changer. C’est la vie. Si vous avez de la chance, vous tirez les leçons de ces erreurs, même si j’ai constaté que ce n’est pas le cas de la plupart des gens. Mon principal regret est de ne pas avoir été un meilleur père pendant l’enfance de ma fille.

Vos personnages sont ce que l’on peut appeler des marginaux. Pensez-vous être l’un des leurs ? Est-ce qu’il y a un de vos personnages en particulier dont vous vous sentez plus proche qu’un autre ?

Je suppose que je ressentais cela dans une certaine mesure, mais la plupart des sentiments négatifs que j’éprouvais étaient auto-infligés, liés à une conscience excessive de moi-même, ce genre de choses. Heureusement, j’ai surmonté la plupart de ces sentiments, et comparé à mes personnages ou même à la plupart des gens avec qui j’ai grandi, je vis comme un roi. Quant à m’identifier à l’un de mes personnages, peut-être Cane dans Une mort qui en vaut la peine, le frère beau, attentionné et érudit. Ha !

Vous avez créé beaucoup de personnages et je crois que vous leur avez presque tous donné des noms. Pour le peu que j’ai écrit moi-même, j’ai toujours trouvé ça difficile d’imaginer des noms qui rendent les personnages crédibles. Comment trouvez-vous les noms pour tous ces personnages ?

De divers endroits. Des gens avec qui j’ai grandi, des collègues de travail. Je promène mon chien dans un cimetière et je trouve des noms sur les pierres tombales. J’ai également trouvé de bons noms dans les nécrologies publiées dans les journaux. Il faut simplement qu’ils me « semblent » appropriés.

Avec vos livres vous avez influencé d’autres artistes. La dernière que j’ai en tête étant la musicienne Ethel Cain pour son dernier album, Perverts, dont l’inspiration initiale fut votre livre Knockemstiff. Avez-vous conscience de la portée de votre œuvre ?

Je ne suis vraiment pas au courant de tout ça, mais je vais écouter l’album d’Ethel.

Dans une interview pour la sortie d’Une mort qui en vaut la peine donnée dans le journal Ouest France en 2016, vous avez déclaré « ne plus vouloir attendre aussi longtemps pour sortir un nouveau livre » et que le prochain aurait pour personnage principal une femme et qu’il se déroulerait en 1959. En 2022, vous déclariez dans une interview pour Tallahassee Democrat être en train d’écrire un livre sur un écrivain schizophrène. Il vous est même déjà arrivé d’évoquer le titre de votre prochain livre : Rainsboro. Un nouveau roman est-il toujours d’actualité ? Avez-vous écrit depuis la publication d’Une mort qui en vaut la peine ou avez-vous aussi occupé votre temps à d’autres choses ?

Je travaille actuellement sur un nouveau roman, mais je dois avouer que j’ai un peu de mal cette fois-ci. Les trois premiers livres ont plutôt bien marché, et je pense que je suis un peu paranoïaque à l’idée de gâcher cette réussite (je pense davantage aux lecteurs et pas seulement à l’écriture du livre pour moi-même). De plus, j’ai cette sécurité qui me regarde dans les yeux, dont j’ai parlé plus tôt, et qui me rend paresseux. Le roman sur lequel je travaille parle toujours d’un écrivain et j’en ai terminé environ les deux tiers.

Est-ce qu’il y a un écrivain qui vous aurait inspiré plus qu’un autre ? Et est-ce qu’il y a un livre qui a été déterminant pour vous ?

Un jardin de sable, d’Earl Thompson. J’avais peut-être 15 ou 16 ans quand je l’ai lu, un livre de poche jaune que l’un de mes cousins avait volé dans une pharmacie de la ville, et c’était le premier livre que je lisais qui parlait du même genre de personnes que celles qui vivaient autour de moi à Knockemstiff, peu éduquées, gagnant à peine leur vie, avec beaucoup d’alcool et de sexe.

Est-ce qu’il y a des écrivains français qui vous ont marqué ? Si oui, pourquoi ?

Céline, bien sûr. Simenon, un peu. Balzac et Maupassant, au début. Et récemment, je me suis pris de passion pour Michel Houellebecq. Je viens de terminer Sérotonine, le quatrième roman de cet auteur que j’ai lu ces derniers mois. Pourquoi ? Je ne sais jamais comment répondre à cette question. Je les aime, c’est tout.

Malgré la noirceur de vos écrits, on y trouve néanmoins beaucoup d’humour. De l’humour noir. C’est peut-être un peu plus flagrant pour certains avec le dernier, Une mort qui en vaut la peine, qui est un peu moins noir que les précédents. Est-ce que vous utilisez l’humour pour alléger un peu toute cette noirceur ou est-ce pour vous quelque chose qui fait simplement partie d’un tout ? Je suis curieux, quelle est la meilleure blague selon Donald Ray Pollock ?

Je pense les deux. Et, en tout cas pour moi, l’humour est la chose la plus difficile à écrire. Je pense qu’une blague que, selon Martin Amis, son père, Kingsley, racontait à ses fils est l’une des meilleures que j’ai jamais entendues : un fermier et sa femme avaient un fils qui allait bientôt avoir quinze ans. La femme dit au vieil homme qu’il devait expliquer les oiseaux et les abeilles au garçon. Il tergiversa, prétextant que c’était embarrassant, mais elle insista et il finit par accepter. Il emmena donc le garçon dans les bois et lui dit : « Mon fils, tu te souviens de ce que nous avons fait à ces filles dans le fossé le week-end dernier ? » « Oui, papa, je m’en souviens », répondit le garçon. « Eh bien, les oiseaux et les abeilles font la même chose », dit le vieil homme.

Etant donné que vous n’êtes clairement pas étranger à l’humour, quel est le ou les livres les plus drôles que vous ayez lu ? Pour ma part, je cite toujours La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole. Mais je crois que le dernier qui m’a vraiment fait rire c’est Nein, Nein, Nein ! La dépression, les tourments de l’âme et la Shoah en autocar de Jerry Stahl.

Un chien dans le moteur de Charles Portis.

Niveau musique, toujours à écouter du stoner rock ? Est-ce que la musique influence votre écriture ?

Parfois, mais ces derniers temps, je m’intéresse davantage à de nouveaux groupes qui ont tendance à sonner un peu plus comme le rock des années 70 : The Stone Horses, The Dead Daisies, Rival Sons, The Dust Coda, Ayron Jones. J’adore le dernier album de Royal Thunder, Rebuilding the Mountain, qui est, je suppose, un peu plus proche du stoner rock. Cette femme a une voix incroyable. En ce qui concerne l’influence sur mon écriture, j’avais l’habitude d’écouter de la musique à très faible volume lorsque j’écrivais, surtout la nuit, donc je suis sûr que cela a eu une influence sur le rythme et l’ambiance (Ghost serait un bon groupe pour cela), mais j’ai arrêté de le faire après avoir commencé à travailler le matin.

Le temps passant, peut-être avez-vous aujourd’hui plus de recul sur votre travail. Êtes-vous en mesure d’analyser ce que vous écrivez et d’expliquer aux gens le sens profond de vos livres ? Vous avez plusieurs fois déclaré ne pas essayer d’interpréter ce que vous écriviez. Est-ce que cela a changé aujourd’hui ?

Non. Je pense rarement à mes livres ou à leur signification. En fait, je n’y pense probablement que lorsqu’on m’interroge à leur sujet.

Si un livre s’inspirant vraiment de la vie de Donald Ray Pollock devait être écrit, quelle pourrait en être la première phrase ?

« Le soir du 22 décembre 1954, alors qu’elle faisait la vaisselle après le dîner et écoutait son mari se plaindre de sa cuisine, Violet Pollock, enceinte, ressentit les premières contractions. »

Pour quelqu’un qui se lancerait dans l’écriture dans la perspective de devenir écrivain, que lui conseillerez-vous de ne pas faire ?

De ne pas faire ? Cela peut sembler sévère, mais je dirais : ne vous mariez pas, n’ayez pas d’enfants, n’achetez pas de maison, ne vous endettez pas. En gros, évitez de faire tout ce que j’ai fait.

***

Découvrez ci-dessous les couvertures de la ressortie de Knockemstiff (sous le titre Knockemstiff, Ohio) et de la nouvelle publication de son roman Le Diable, tout le temps à paraître en février 2026.

Entretien réalisé par mail, entre mai et septembre 2025. Merci à Francis Geffard pour avoir permis à cet entretien d’avoir lieu et à David Joy pour avoir été le déclencheur.

Brother Jo.

UNE SAISON DE COLERE de Sébastien Vidal / le mot et le reste.

Avec Une saison de colère Sébastien Vidal met un terme à son « cycle des saisons » aux éditions Le Mot et le Reste entamé par Ça restera comme une lumière poursuivi avec Où reposent nos ombres et De neige et de vent (prix Landerneau Polar 2024).

« De nos jours, à Lamonédat en Corrèze, cinq mille habitants. Le printemps s’annonce sur les bords de la Vézère. Deux événements bouleversent la quiétude de la bourgade. À l’usine VentureMétal, la grève générale a été votée pour lutter contre une délocalisation en Roumanie. En outre, un projet porté par le maire a fuité et fait scandale. Il vise à dynamiser le territoire mais il implique de raser la forêt municipale. Surnommée la Coulée verte, celle-ci est très appréciée des habitants qui, pour la défendre, se mobilisent et créent une ZAD. Dès lors, le climat se dégrade à Lamonédat et les clans se forment, opposant les pro aux anti. C’est dans ce contexte, que les chemins de Julius, un ancien gendarme démissionnaire, de Grégor, le porte-parole des ouvriers, d’Alba, une jeune ouvrière, de Jolène, une tueuse à gage en perdition et de Jarod, un zadiste surnommé l’Écureuil, vont se croiser. Tous sont alors en prise avec des sentiments contradictoires – peur, indignation, dépit, espoir – qui les mèneront pourtant ensemble à la révolte. »

Une saison de colère, c’est avant tout un roman noir social dans la France périphérique, poumon de la nation peu médiatisé, un roman de lutte pour le respect d’hommes et femmes bafoués, humiliés. Une délocalisation en Roumanie, la mondialisation dans toute son horreur… 400 emplois sur le carreau, 400 familles flinguées, une ville poignardée, les services de l’état vont se barrer, les classes vont fermer, des commerces vont baisser le rideau, le chômage… et ce sentiment d’injustice qu’il faut flatter pour ne pas sombrer dans la noirceur d’une vie qui semble s’arrêter, d’une existence qui mène toujours à l’échec. La colère gronde et elle sera libératrice.

« Ils étaient chez eux, ils vivaient ici, ils y avaient leurs souvenirs, beaucoup y avaient des racines, et toutes et tous éprouvaient au fond d’eux _ et c’était un sentiment émouvant_ que c’était ce territoire qui allait leur enseigner ce que cela faisait de se battre pour une juste cause. »

Une saison de colère, c’est aussi un polar. Parallèlement au conflit se glisse une magouille de certains édiles avides du fric de l’industrie du tourisme qui vendent leur âme au diable et tout cela finira dans le sang et dans une investigation policière.

Mais Une saison de colère, c’est aussi une grande tranche réjouissante d’Americana, Sébastien Vidal déplaçant la Corrèze dans l’Amérique rurale de James Lee Burke ou Larry Brown qui l’inspirent depuis toujours, au son d’une Amérique ouvrière chantée par Bruce Springsteen.

Et enfin, Une saison de colère est une belle leçon d’humanité. Julius, son personnage (son clone littéraire ?) et d’autres tentent d’apaiser les brûlures, d’aider. Sébastien Vidal, souvent, tente de désamorcer toute cette noirceur. Par une utopie de convergences des luttes, par une description forestière ou un moment plus contemplatif, il tente d’enrayer les spirales de la violence et de la douleur et comme sa plume est belle, le lecteur suit ces petits enchantements, ces instants de solidarité. Des petits moments qui font toute la beauté du roman, qui l’éclairent.

« La solidarité, ce mot épuisé par tant d’usages, allait être mis en pratique. »

C’est un beau roman, c’est une triste histoire.

Clete.

LES ETOILES ERRANTES de Tommy Orange. Terres d’Amérique / Albin Michel.

Wandering Stars

Traduction: Stéphane Rocques

«De l’intérieur du tipi, j’ai d’abord cru que c’était le tonnerre, ou un bison, puis j’ai vu la lueur violet et orangé de l’aube là où les balles avaient troué les parois de la tente. Dehors, tout le monde s’enfuyait ou tombait, fauché en pleine course. » Jude Star

Jude Star est l’ancêtre des Etoiles errantes. Survivant du massacre de Sand Creek. (1864).

Comme dans Ici n’est plus ici retenu en 2019, Tommy Orange propose un prologue efficace nous préparant à la lecture de ce magnifique roman. Son écriture dense et poétique (souvent humble aussi) va nous aider à surmonter le désespoir des personnages. Tommy Orange, on le rappelle, appartient à la tribu des Cheyennes du Sud de l’Oklahoma.

Jude Star (Bird, à l’origine) a douze ans et raconte sa fuite avec un autre adolescent, Bear Shield. C’est la première errance. Désolation, douleur.

«Tant de faim et de souffrance, mais à partir de ce moment-là est apparu quelque chose de nouveau. On frappait le tambour, on chantait, et il en sortait une espèce de beauté brutale.»

Les deux adolescents connaîtront tout de l’emprisonnement, de l’entraînement à « devenir des soldats, habillés comme ceux-là mêmes que nous avions vus décimer notre peuple », de l’humiliation à être offerts en spectacle, de la honte, de la violence.

Et Jude Star va avoir un fils : Charles Star : Nouvelle errance, famine, réclusion, déracinement, alcool, Laudanum, braquages… Et Charles va avoir une fille : Opal Viola Bear Shield…L’épopée se terminant en 2018 !

Là, on se dit qu’on est déjà perdu dans la généalogie et que d’ailleurs, on a déjà beaucoup lu autour de cette thématique dans de nombreux très beaux romans (Louise Erdrich, pour ne citer qu’elle)…

Mais ce qui fait, selon moi, la richesse du livre, c’est la manière dont Tommy Orange va tresser ces sept générations. Il nous propose une autre forme de pensée que la pensée stratigraphique ancrée dans nos sensibilités qui superpose les générations et les sédimente.

C’est Tim Ingold (Le Passé à venir. Repenser l’idée de génération, trad. Cyril Le Roy, Seuil, 2025) qui imagine, plutôt qu’un empilement, une corde que l’on fabriquerait en enroulant les générations, en les entortillant comme des brins d’herbe.

« La solidité de la corde vient de l’opposition entre les deux torsions, celle des torons devant être inverse à celle de leur enroulement. Le couple de torsion des torons, qui, laissés seuls, auraient tendance à se détendre, renforce la tension de leur enroulement qui, en retour, resserre les torons eux-mêmes. Ce sont ces forces opposées, associées à la friction sur leur longueur des brins d’herbe constituant les torons, qui permettent à la corde de ne pas s’effilocher et lui donnent sa capacité de résistance à la traction. » Et « en introduisant de nouveaux brins d’herbe dans l’enroulement, la corde elle-même peut se poursuivre indéfiniment »

Les vies humaines des Etoiles errantes sont ces brins d’herbe qui s’enroulent selon un rythme « qui naît du cycle des générations humaines.» Et Tommy Orange, en tressant cette histoire, aide peut-être à assurer une continuité, (ou « perdurance ») plus que jamais menacée…

« Mais survivre ne suffit pas. Traverser les épreuves ne faisait que renforcer nos capacités d’endurance. Le simple fait de durer, c’est bon pour une muraille, une forteresse, mais pas pour un être humain.» dira Opal Viola Victoria Bear Shield.

Soaz


ENFERMÉ. Mathurin Réto, pupille à Belle-Île de Julien Hillion (scénario) & Renan Coquin (dessin) / éditions Dargaud

Julien Hillion, résidant dans la région de Saint-Malo, est docteur en histoire contemporaine. Ses travaux de recherches portent sur la colonie pénitentiaire de Belle-Île-en-Mer, dont il est aujourd’hui le spécialiste. Son ouvrage Le bataillon des « nuisibles » » (2022) est une référence sur la question. Il est également auteur et réalisateur du documentaire historique Théret n°487 (2024) et de plusieurs courts-métrages de fiction. Renan Coquin est lui l’un des fondateurs de la revue rennaise de bande dessinée La Vilaine. Dessinateur et aquarelliste autodidacte, il a publié en 2024 ses deux premiers albums en tant dessinateur : Le Sourire d’Auschwitz avec la journaliste Stéphanie Trouillard et Pillages avec Maxime De Lisle. L’histoire sinistre du bagne pour enfants de Belle-Île, quelque peu enfouie, s’est retrouvée récemment sous les projecteurs de l’actualité avec la publication (et le succès) du roman L’enragé de Sorj Chalandon. Enfermé revient sur un épisode antérieur de vingt ans à la révolte générale évoquée dans le roman.

À la mort de sa mère, Mathurin Réto embarque clandestinement à 13 ans sur un navire en partance pour Terre-Neuve. Il y connaît les brimades qui accompagnent la vie de mousse, mais se fait également un ami, Ernest. Les deux gamins vont faire les quatre cents coups… jusqu’à sombrer dans la petite délinquance, ce qui va les mener à la colonie pénitentiaire de Belle-Île-en-Mer. Nous sommes en 1907, Mathurin a 14 ans, il doit être détenu jusqu’à ses 21 ans. Une autre vie commence, faite de coups et de discipline militaire. Mais Mathurin est une forte tête et refuse d’être brisé. Il tente de s’évader à plusieurs reprises… ce qui le conduit au cachot plus souvent qu’à son tour.

En ce début de XXe siècle, la vie est rude pour les travailleurs de la mer (elle ne l’est pas beaucoup moins aujourd’hui même si elle a évolué). Pour les mousses en particulier, elle est particulièrement accompagnée de bizutages, brimades, brutalités. Il faut être un peu fouine et un peu filou pour échapper aux dangers du métier, aux aléas météorologiques d’une campagne de pêche ou aux poings et lames des membres adultes de l’équipage. Parfois cela forge une amitié, comme celle qui rapproche Mathurin et Ernest.

Las. A cette terre, cette amitié sera funeste pour les deux jeunes marins. L’un entraîne l’autre, la vengeance de l’un devient l’affaire de l’autre. Elle se règle à coups de barre de fer. Et puis pourquoi ne pas améliorer l’ordinaire par le chapardage ? Un jour, voilà les deux adolescents devant la justice. Celle-ci est à l’époque radicale. Ce sera le bagne pour mineurs. Ernest et Mathurin doivent y passer toutes les années qui les séparent de leur majorité. Ils vont vite découvrir les conditions inhumaines et insalubres de leur détention, sous la houlette d’un directeur pénitentiaire adepte de la fermeté. Mathurin, fort caractère, ne veut pas se soumettre, rêve d’une évasion qu’il cherchera plusieurs fois à réussir. Il sera donc brisé. Si son sort fait à l’époque un petit scandale, déclenche les premières protestations nationales, le bagne de Belle-Île continuera à accueillir de nombreuses années encore des détenus mineurs. L’histoire (authentique) de Mathurin Rého, présentée sans jugement moral mais dans sa banalité triste, inéluctable, résonne aussi à notre époque où on débat d’une hypothétique faiblesse de la réponse judiciaire et sociale à la délinquance des jeunes gens, dans l’amnésie sans doute de ce qu’elle a pu être dans le passé : parfaitement horrible.

L’album respire de très belles atmosphères atlantiques, marines. Sur un bateau, dans un port ou sur une île, les flots et les cieux ne sont jamais bien loin et Renan Coquin ne le fait jamais oublier. Une teinte sépia diffuse amarre de surcroît l’ensemble aux années du tout jeune XXe siècle. On apprécie également le trait « griffé », « entaillé » des personnages comme pour signifier un peu plus que la vie ne les a pas préservés.

Un cruel récit historique sur une révolte juvénile écrasée, qui fait serrer les poings d’indignation.

Little Bic Man

L’ÉTENDARD SANGLANT EST LEVÉ de Benjamin Dierstein / Flammarion.

L’étendard sanglant est levé est le deuxième tome d’une trilogie racontant la cinquième république de 1978 à 1984. Du noir d’orfèvre, le plus pur depuis longtemps que l’on retrouvera une dernière fois en janvier prochain avec 14 juillet pour un épilogue que l’on imagine explosif. Dans l’entretien qu’il nous a accordé lundi, Benjamin Dierstein déclare avoir fait le maximum pour qu’on puisse aborder cet opus sans avoir lu la première partie, mais il considère aussi qu’il vaut mieux avoir lu Bleus, Blancs, Rouges avant d’entamer cette suite… Franchement comment pourrait-on se priver d’une histoire de très haut vol et particulièrement essentielle à la compréhension des faits et des gestes des quatre personnages principaux ?

Janvier 1980. Alors que la France s’enfonce dans la crise économique, les services de police sont déterminés à mettre un visage sur ceux qui importent le terrorisme révolutionnaire dans le pays.

Infiltré auprès d’Action directe, le brigadier Jean-Louis Gourvennec approche un marchand d’armes formé par les services libyens qui affole Beauvau et répond au surnom de Geronimo. Jacquie Lienard, son officier traitant aux RG, tout comme Marco Paolini, un jeune flic tourmenté de la BRI, sont prêts à tout pour localiser et identifier le trafiquant. Les deux inspecteurs concurrents vont rapidement faire face à Robert Vauthier, un mercenaire reconverti en proxénète qui enflamme les nuits de la jet-set parisienne et s’apprête à prendre le chemin du Tchad pour traquer Geronimo. La campagne présidentielle et le retour de Carlos sur le devant de la scène vont plonger ces quatre personnages dans un déchaînement de coups bas, de corruption et de violence dont personne ne sortira indemne.

Le deuxième tome d’une saga historique entre satire politique, roman noir et tragédie mondaine, dont les personnages secondaires ont pour nom Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Charles Pasqua, Tany Zampa, François de Grossouvre, Carlos ou Gaston Defferre.

Certains s’interrogeaient pour savoir si l’auteur aurait assez de souffle pour tenir les trois tomes, mais c’est le lecteur qui a rapidement le souffle coupé. Et il fallait s’y attendre vu que Benjamin Dierstein a tout écrit d’une traite avant d’en faire ensuite trois volumes au moment de l’édition. Aucune chute de tension. On s’en doutait, l’auteur a déjà à son actif une trilogie des années Sarkozy terminée par La cour des mirages et ça redémarre pied au plancher, après néanmoins un déstabilisant premier chapitre (un peu à la manière des Anglo-Saxons) qui nous expédie… au Congo en 1965. Après quelques pages pour atterrir, on retourne dans la France de 1980. Une autre France, paysage politique, traditions, styles de vie, mentalités, dangers intérieurs et extérieurs… tout est pointé, sans excès, mais avec une grande minutie pour une plus grande fidélité à l’histoire, se révélant parfois de l’ordre de l’intime pour certaines générations qui ont rêvé très fort un certain dimanche de mai 1981.

Et c’est un immense plaisir de retrouver les quatre personnages principaux qu’on a laissés avec quelques casseroles et qui vont s’empresser de replonger dans les eaux sales de la république. Tous veulent gagner mais ont beaucoup à perdre, plus proches du ravin que des cieux. Sur la lame du rasoir : Jacquie Lienard qui trempe à gauche, Paolini qui mouille à droite, Vauthier l’ex mercenaire aujourd’hui roi des nuits parisiennes qui s’impose dans le sang, et Gourv, « Il faut sauver le soldat Gourvennec ! », infiltré dans les réseaux d’extrême gauche. Ces quatre personnages vous attendent pour 900 pages de folie, traversant toutes les sales histoires intérieures et extérieures de la république, y laissant des plaies, payant de leur personne leur cupidité, leurs croyances, leur idéal, leur intérêt, leur folie, leurs erreurs… Des êtres de chair et de sang, parfois inhumains et si simplement humains finalement.

Comme dans Bleus, Blancs, Rouges, le rythme est halluciné, ne laissant aucun répit. Benjamin Dierstein, avec maestria, intègre la destinée de ses personnages dans le grand cercle des sales histoires de l’histoire de la fin du vingtième siècle. On corrompt, on tue, on élimine, on exfiltre, on possède, on prend, on vole, on se venge, on trahit, on renie.

« BLAM ! BLAM ! »

En empruntant au style de James Ellroy par cette utilisation de documents confidentiels comme les écoutes téléphoniques, les comptes rendus d’interrogatoires… Dierstein installe une proximité à l’histoire, complément intéressant à l’addiction créée par les destins des personnages. Tout en semblant jouer le témoin neutre, se « contentant » de raconter l’époque, il joue avec le lecteur en essayant de lui faire venir parfois une émotion qui déclenchera peut-être une larmichette. Il l’avait déjà tenté par le passé. Enfin, il finit de séduire avec un humour agréablement parsemé tout au long du roman aussi noir qu’inattendu comme ce duo de clowns grandiose ( Barril / Prouteau du GIGN ).

Aussi létal que Bleus, Blancs, Rouges,  L’étendard sanglant est levé est encore plus furieux et explose dans de multiples directions que l’on n’attendait pas forcément, mais toujours avec un souci de présenter l’essentiel au lecteur parfois déboussolé dans ce marigot alimenté par les affaires françaises mais aussi par les irruptions étrangères, Paris étant devenu le terrain de jeu préféré des poseurs de bombes.

Remarquable !

Clete.

PS: entretien avec Benjamin Dierstein pour Bleus, Blancs, Rouges.

Entretien express avec Benjamin Dierstein pour L’ÉTENDARD SANGLANT EST LEVÉ.

On vous avait déjà proposé un entretien avec Benjamin Dierstein au moment de la sortie en janvier de Bleus, Blancs, Rouges le premier volume de la trilogie de l’auteur. Voici donc un petit complément à deux jours de la parution de la suite, « L’étendard sanglant est levé ». Juste un petit teasing pour vous remettre les idées en place avant d’entamer 900 pages furieuses racontant la France de 1980 à 1982.

Nous remercions Benjamin pour sa disponibilité, sa générosité et son souci de toujours rendre son œuvre accessible à tous. A Nyctalopes, on adore Benjamin Dierstein pour sa plume, son intelligence et pour sa personnalité passionnante.

Photo: Jean-Philippe Baltel / Flammarion

Benjamin, on t’avait rencontré en janvier au moment de la sortie de Bleus, blancs, rouges , comment se sont passés ces quelques mois de promotion, de rencontres avec les lecteurs ? Comment a été reçue cette première partie de la trilogie ? Comment vis-tu cette médiatisation ? Fait-elle juste partie du taf ou y trouves-tu des éléments de satisfaction ?

Oui, c’est toujours un plaisir d’aller à la rencontre de ses lecteurs, ça permet d’avoir des retours différents de ce qu’on peut avoir dans la presse. Les lecteurs peuvent être beaucoup plus critiques que les journalistes, parfois ils ne prennent pas de pincettes et peuvent vous dire qu’ils n’ont pas du tout aimé tel ou tel truc. C’est important de s’y confronter, ça permet de sortir de sa bulle de verre et de comprendre la réception réelle d’un roman sur le public.

Pour entrer dans le vif du sujet, penses-tu qu’un lecteur puisse attaquer directement « L’étendard sanglant est levé » sans avoir lu le premier tome ?

Je ne peux que conseiller de lire Bleus, Blancs, Rouges avant, puisque la trilogie n’était à la base qu’un seul et même roman. Les fils narratifs de L’étendard sanglant est levé sont donc directement dans la continuité de ceux de Bleus, Blancs, Rouges. Mais malgré ça, j’ai fait le maximum pour permettre une lecture autonome de L’étendard sanglant est levé, avec un prologue qui expose une intrigue résolue en fin de tome, et un maximum d’informations apportées en début de roman pour pallier à une éventuelle non connaissance de Bleus, Blancs, Rouges. L’étendard sanglant est levé peut donc se lire indépendamment.

Dans un petit mot que tu nous as glissé, tu écris que ce deuxième tome est « plus noir, plus politique aussi ». A quoi doit-on ce crescendo, le destin de tes personnages ? les événements de l’époque ou ta volonté de poursuivre un rythme infernal ?

Oui, c’est lié aux trajectoires des personnages, qui prennent une forme que j’ai l’habitude d’utiliser et qui est celle d’une descente aux enfers. Bleus, Blancs, Rouges était plus léger parce qu’il exposait les personnages et qu’il prenait le temps de permettre au lecteur de les découvrir avec toutes leurs qualités et leurs défauts. L’étendard sanglant est levé est plus sombre parce qu’ils arrivent à un moment du récit où ils commencent à en prendre plein la gueule. Le troisième tome sera plus noir encore parce que j’aime quand ça termine en feu d’artifice. Mais avec quand même, bien sûr, énormément de second degré et de dialogues potaches comme dans Bleus, Blancs, Rouges. Ca permet de faire passer la pilule plus facilement !

Dans « L’étendard sanglant est levé », tu écris un très beau chapitre quasi contemplatif sur le Finistère, la Bretagne. Les racines ont-elles une importance particulière pour toi ? Te sens-tu breton ?

Oui, je suis né à Lannion et j’adore ma région. L’époque que je décris dans la trilogie est notamment celle des événements de Plogoff, ça me paraissait donc nécessaire de placer une scène là-bas. J’en ai profité pour écrire une autre scène dans le Kreiz Breizh, quelque part au sud de Guingamp, où le personnage en question, après être passé à Plogoff, retourne voir ses parents et évoque avec eux la fin de l’agriculture paysanne et l’exode de la jeunesse qui transforme les campagnes bretonnes en déserts. Ces sujets liés aux territoires me tiennent particulièrement à cœur, parce que quand on y regarde de plus près, on voit que la République, à une époque, a tout fait pour étouffer les cultures locales et perpétuer les logiques de colonisation au sein même de l’Hexagone. Je parle aussi de tous ces sujets via le FLNC et les nombreuses scènes en Corse, qui deviennent le coeur du récit à la fin du roman.

Plogoff 1980 / Archives Ouest France.

J’ai entendu dire que les droits de « Bleus, Blancs, rouges » avaient été vendus, un projet télévisuel est-il lancé ?

Oui, on va rentrer dans la phase d’écriture là. Il va y avoir pas mal de boulot sur l’adaptation, dans l’idée d’en faire une série de 6 ou 8 épisodes. Il y a une très belle équipe dans la boucle, notamment côté mise en scène, mais je vais garder ces noms secrets pour l’instant !

Le troisième volume de ta trilogie sortira début 2026, as-tu déjà la date de parution, un titre à nous révéler ? Jusqu’où comptes-tu nous immerger dans cette France des années 80 ?

Le troisième tome s’appellera 14 Juillet et couvrira la période qui va de juillet 1982 à juillet 1984. On assistera entre autres à l’attentat de la rue des Rosiers, à la création de la cellule antiterroriste de l’Elysée, au débarquement du commissaire Broussard en Corse, aux événements du Liban, à l’arrivée du sida et aux batailles internes des socialistes à propos de la crise économique, qui aboutiront au choix d’inscrire pleinement la France dans la mondialisation, ce qui mènera de facto à l’abandon des classes populaires et au score historique du Front National en juin 1984. Le roman est prévu pour début janvier.

Entretien réalisé en septembre 2025 par échange de mails.

Allez EAG !

Clete.

LE FARDEAU DU PASSÉ de Michael Hjorth et Hans Rosenfeldt / Actes Noirs / Actes Sud

Skulden man bär

Traduction: Rémi Cassaigne

« Hjorth & Rosenfeldt frappent à nouveau avec ce dernier opus de leur série phénomène consacrée au profileur Sébastian Bergman. » (Actes Sud)

Michael Hjorth et Hans Rosenfeldt sont deux scénaristes et producteurs suédois qui connaissent quelques succès dans les « polars nordiques » !
Il s’agit en effet du 8ème tome de la série Dark secrets, qui, au début, (2011), devait être une trilogie…

Je les ai tous lus …mais Nyctalopes n’en a retenu aucun…d’où une certaine inquiétude de ma part, FORCÉMENT ! et l’impression de me faire l’avocate du diable…

Le diable étant … Sébastian Bergman lui-même !

Sébastien Bergman est un psychologue et profileur expérimenté et ancien policier. Dès que la police, et plus précisément, la police criminelle suédoise, s’embourbe, elle fait appel à lui.
Il est brillant et imbattable dans son domaine…
MAIS : antipathique, égocentrique, cavaleur, arrogant, cynique. Il se fait détester de tout le monde sauf…de certains lecteurs assidus qui sont les seuls à connaître ses failles.
Il est devenu au fil du temps un grand-père que la petite Amanda adore. (l’espoir d’amélioration est donc permis !)

Au cours des enquêtes on s’est attaché à Torkel, Vanja, Carlos, Billy…

Et Billy, parlons-en : le collègue, le policier exemplaire, l’ami… vient d’être arrêté : c’est un tueur en série : « Il a tué huit personnes. Parce qu’il le voulait. Parce qu’il y prenait du plaisir. »
Et cette découverte sidérante met l’avenir de la section de la police criminelle (avec, en plus, ses intrigues et ses luttes de pouvoir proches du pouvoir politique) dans une mauvaise posture pour affronter la nouvelle enquête : celle d’un meurtrier qui semble vouloir se venger de Sébastien Bergman, et lui lancer un défi .Mais se venger de quoi ?

«La femme dans le coffre de la voiture était la première. Combien en faudrait-il d’autres, cela dépendrait de son adversaire : était-il aussi malin qu’il le prétendait ?
Ce salaud arrogant. Sébastian Bergman.»

Contrairement à certains auteurs habitués aux longues séries, Hjorth et Rosenfeldt  n’entravent pas l’intrigue avec de nombreux ressassements. Les allusions aux histoires précédentes sont concises et s’inscrivent juste dans la compréhension ponctuelle des éléments de l’enquête.

Bien sûr, comme d’habitude, la vie personnelle de Bergman s’imbrique dans sa vie professionnelle :
Le lecteur est dans le secret depuis longtemps : Sébastien a perdu sa femme et sa petite fille de trois ans dans un Tsunami , en 2004, en Thaïlande.  Mais « que s’est-il réellement passé ce Noël-là, il y a presque vingt ans ? »

Vingt ans de deuil pendant lesquels Bergman s’est peut-être fabriqué de toutes pièces ce rôle de dinosaure autodestructeur et insupportable?…
Ce rôle qu’il a joué si longtemps lui permettra-t-il d’en endosser un nouveau si un évènement bouleversant surgit ? En est-il capable ?

L’écriture est nette, précise, sans fioritures, elle va direct à l’essentiel …

Dans Le fardeau du passé  il y a un savoir-faire indéniable qui maintient le suspens constant… Pas beaucoup de nuances, ni de sensibilité, ni peut-être de subtilité mais seulement du travail bien fait, bien agencé. Peut-être avons-nous là, le reflet d’un système implacable, technique et froid, celui de la police suédoise ou…d’ailleurs.

Soaz.


SUR LE FIL DE LA VIOLENCE de Mark O’Connell / Stock

A Thread of Violence

Traduction: Charles Bonnot

En 1982, dans une Irlande secouée par les attentats, le chômage et les grèves de la faim, Malcolm Macarthur se retrouve, à l’âge de 37 ans, dans une impasse financière. Ce dandy intellectuel qui ne se sort jamais sans son noeud de papillon est pris de panique à l’idée de devoir travailler pour gagner sa vie. Il échafaude alors un plan improbable : braquer une banque. Pour ce faire, il a besoin d’une voiture et d’une arme. Pour se les procurer, il assassine sauvagement une infirmière et un jeune fermier.
Mark O’Connell a longtemps été hanté par l’histoire de ce double meurtre. Alors que Macarthur a purgé ses trente ans d’emprisonnement, le voilà libéré et de retour à Dublin. Afin de percer les mystères qui entourent encore ces crimes brutaux et inexplicables, Mark O’Connell décide de le rencontrer. L’auteur se retrouve ainsi confronté à son propre récit : que signifie écrire sur un meurtrier ?

La recommandation d’Emmanuel Carrère, « Dans le panthéon des écrivains fascinés par des criminels, Mark O’Connell se révèle un des plus brillants. », alliée à cette photo de Malcolm Macarthur en couverture de ce livre, avec un nœud papillon et un regard perçant, intriguent d’emblée. Nul doute que l’on va avoir à affaire à du true crime, tout en s’attendant néanmoins à quelque chose d’un peu différent de ce qui se fait habituellement dans le genre true crime. C’est avec cette intuition que je me suis plongé dans Sur le fil de la violence de l’écrivain irlandais Mark O’Connell, mais s’est elle avérée fondée ou est-ce là un énième livre sensationnaliste sur un tueur ?

Vous vous en rendrez vite compte en lisant Sur le fil de la violence, il y a deux histoires dans ce livre, et non pas une. Il y a bien évidemment celle du tueur Malcolm Macarthur, personnage atypique pour un tueur, puisque issu d’un milieu très favorisé qui lui aura longtemps permis de se soustraire à toute vie professionnelle en étant financièrement assez confortable pour consacrer son temps à se cultiver et à profiter d’une vie mondaine propres aux personnes de son rang. Mais le jour où Malcolm Macarthur réalise que l’état de ses finances n’est plus viable et qu’il lui faudrait travailler pour subvenir à ses besoins et ceux de sa famille, ce qui dans son esprit signifie perdre sa liberté de pouvoir jouir de son temps comme il le souhaite, il commet l’irréparable en tuant deux personnes dans la perspective de préparer un braquage de banque. Ses crimes défrayeront la chronique en Irlande de part leur brutalité, mais également suite au retentissement politique lié au fait que Malcolm Macarthur fut arrêté dans l’appartement de son ami Patrick Connolly alors procureur général de la république d’Irlande, au point de faire de lui aujourd’hui encore le tueur le plus célèbre du pays.
Pour ce qui est de la deuxième histoire, c’est bien celle de l’auteur Mark O’Connell dont il est question, qui écrit sur sa vie, son parcours et sa démarche, essayant ainsi d’expliquer et de légitimer le fait qu’il en vienne à écrire un livre sur ce tueur qui l’obsède depuis longtemps, et qui s’apprête à prendre une importance encore plus conséquente dans sa vie avec l’écriture de ce livre qui est rythmée par des rencontres et entretiens avec son sujet principal, Malcolm Macarthur.

Ce qui dénote dans Sur le fil de la violence, en comparaison de ce qui se fait habituellement dans le true crime, c’est la volonté de l’auteur de découvrir les motivations de Malcolm Macarthur derrière ses crimes, tout en questionnant perpétuellement sa propre démarche en écrivant ce livre et en espérant rester au plus proche de la vérité, tout en étant conscient d’être contraint par le fait qu’il construit quelque chose essentiellement sur la base des paroles du principal intéressé. Mark O’Connell ne se contente pas de relater des faits, il réfléchit à ce qu’il est en train de vivre et d’écrire et nous fait part de ses réflexions. Il tente d’éviter ainsi les écueils propres au true crime en étant plus dans l’analyse que le sensationnalisme. Bien que je ne pense pas que l’on puisse dire que Mark O’Connell arrive à éviter tous les écueils, d’ailleurs il n’arrive pas non plus à véritablement éclaircir les réels motivations de Malcolm Macarthur derrière ses crimes, il parvient tout de même à nous faire réfléchir sur un genre littéraire qui a toujours autant de succès et à nous tenir en haleine avec une écriture particulièrement efficace.

Mark O’Connell signe avec Sur le fil de la violence un ouvrage plutôt en marge des canons du true crime. Ici la démarche de l’auteur est autant le sujet que l’histoire de Malcolm Macarthur et les crimes qu’il a commis. Un livre qui n’apporte pas toutes les réponses désirées mais qui soulève son lot de questions pertinentes et pas assez souvent posées.

Brother Jo.

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