Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 7 of 164)

LES FANTOMES DE SHEARWATER de Charlotte McConaghy / Gaïa / Actes sud.

Wild Dark Shore

Traduction: Marie Chabin

« Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Abritant la plus grande banque de graines au monde, le site accueillait jusqu’à il y a peu de nombreux chercheurs que la montée des eaux a contraints à partir. C’est aux Salt, désormais seuls sous la menace inexorable des éléments, qu’il revient de choisir les semences qui seront sauvées et dont l’avenir de l’humanité pourrait bien dépendre.Un soir de tempête, une femme s’échoue sur le rivage, miraculeusement en vie. D’où vient-elle ? Et que cherche-t-elle ? »

A plus de 1000 km de la première côte, l’île Shearwater va être le théâtre d’un huis clos entre la famille de Dominic et cette « intruse ». On apprend très vite que cette femme, Rowan, ne s’est pas échouée là par hasard. Dès les premières pages, on se rend compte du malaise, de la gêne de Dominic à l’arrivée de cette femme dans ce petit monde insulaire balayé par les tempêtes alors qu’ils vont devoir bientôt partir. Si Rowan comme Dominic ont beaucoup de choses à dissimuler, il en est de même pour les trois enfants troublants et passionnants, chacun à sa manière.

Actes sud présente Les fantômes de Shearwater comme un thriller polyphonique et il l’est de belle manière dans son final, mais c’est avant tout le récit de la fin d’un monde, envahi et bientôt submergé par l’océan. « Que faut-il garder d’un monde qui s’effondre ? » semble être une des questions du roman qui cultive de manière plaisante et parfois surprenante une réflexion écologique et de beaux instantanés sur la beauté et la fragilité du monde.

La réussite du roman tient à la qualité des personnages, à leur originalité, à leur part d’ombre que Charlotte McConaghy ne dévoile qu’au compte-gouttes, plus intéressée à montrer et à célébrer l’intelligence et l’obstination à vivre dans un théâtre originel généralement martyrisé par l’Homme. Néanmoins, malgré une certaine indolence dans la narration, tempérée par de petits détails offerts au lecteur se languissant, la dernière partie du roman prendra les couleurs d’un thriller à un moment où chacun a beaucoup à perdre.

Un peu éloigné des romans que l’on vous propose d’habitude, Les fantômes de Shearwater s’avère fort recommandable par sa construction superbement maîtrisée, son intensité dans le final et pour l’extrême humanité qui se dégage de ces pages.

Clete

LES BELLES PROMESSES de Pierre Lemaitre / Calmann Levy.

«Comment avait-il pu supporter cette femme pendant tant d’années ? C’est elle qu’il aurait dû tuer. Dès le début !»

Les Belles Promesses est le dernier livre de la tétralogie Les Années Glorieuses de Pierre Lemaitre ( Le premier, Le Grand Monde en 2022 puis Le Silence et la Colère en 2023 et Un avenir radieux en 2025.)

Des promesses, Pierre Lemaitre nous en avait fait dans l’épilogue d’Un avenir radieux :« Les années à venir allaient demander des comptes à ceux qui avaient vécu sans compter et sans crainte du lendemain. C’est ce que craignait Jean, et il n’avait pas tort. »

Jean, dit Bouboule, est le frère aîné chez les Pelletier. « Bouboule, c’est une éponge… » disait de lui son père et, pour sa mère, il est resté le « petit garçon timide, effacé, anxieux, poreux à toutes les émotions ». Nous savons qu’il a déjà tué au moins trois jeunes femmes : c’est ce que pressent François, le frère cadet, balançant entre « la honte et la suspicion », ne parvenant pas à se défaire de ce doute affreux qui le ronge.

Pour se prouver d’abord à lui-même qu’il se trompe, François, ancien journaliste, va donc mener une enquête minutieuse…Et s’il découvre que son frère est coupable, sera-t-il capable de l’envoyer à l’échafaud ? De détruire ainsi toute la famille ?

Bien sûr, la vie des Pelletier continue pendant le long travail d’investigation de François. C’est le temps des travaux titanesques (on est dans les années 1960) qui, au nom du progrès, exproprient les gens humbles que ce soit pour la construction du périphérique parisien ou pour mener à bien le remembrement dans les campagnes…Jean trouvera même le moyen de devenir un héros !

A partir du moment où l’auteur nous avait lui-même promis que « rien ne resterait impuni », je me suis davantage passionnée pour la recherche de la vérité menée par François. Et j’avoue que les découvertes amoureuses du jeune Philippe, ou les péripéties du montage d’une coopérative agricole m’ont paru plus artificielles que ce que l’on a pu lire dans les livres précédents. Pas grave !

Et toujours beaucoup d’humanité, de lucidité et une écriture fluide et efficace dans ce roman.
« Le romancier de polar est un mécanicien pour qui chaque pièce doit être exactement à sa place. » (Pierre Lemaitre.  Dictionnaire amoureux du polar paru chez Plon en 2020).

Voilà, exactement : une belle mécanique, vive, précise, bien rôdée, et un moteur qui ronronne ! (clin d’œil à Joseph, le chat qui « a vieilli de façon raisonnable… »)

Soaz.

Du même auteur chez Nyctalopes: Couleurs de l’incendieTrois jours et une vie, Dictionnaire amoureux du polar, Un avenir radieux .

TOUT LE MONDE SAIT de Jordan Harper / Actes Sud.

Everybody Knows

Traduction: Laure Manceau

Tout le monde sait est le troisième roman de Jordan Harper, auteur que nous suivons depuis ses débuts avec L’amour et autres blessures un recueil de nouvelles effroyable et remarquable publié il y a bientôt dix ans.

« Dans un Los Angeles crépusculaire s’étend un royaume de secrets ensevelis. Mae Pruett, publiciste spécialisée en gestion de crise, sait mieux que quiconque comment enterrer les scandales, salir les adversaires et manipuler l’opinion pour protéger les tout- puissants. Mais lorsque son patron est abattu devant le Beverly Hills Hotel, Mae voit sa vie basculer. Résolue à élucider le mystère, elle s’engouffre dans un labyrinthe de rumeurs et de silences, découvrant peu à peu l’étendue de cette “bête” tentaculaire qui régit la ville. » Elle sera aidée dans sa quête par Chris, ex-flic et également son ex-amant.

Quittant les grandes étendues désertiques d’une Californie sous meth de son dernier roman (Le dernier roi de Californie), Jordan Harper ancre cette fois son intrigue en ville, dans le strass hollywoodien. Changement de cadre radical pour un Jordan Harper qui avait certainement été chagriné par ses difficultés à faire éditer Le dernier roi de Californie dans son propre pays. Le lectorat américain est visiblement lassé des histoires de came rurales, un thème qui fonctionne encore bien en France où des éditeurs hébergent des romanciers ricains qui ne sont plus édités chez eux.

Alors, il semblerait que Jordan Harper a beaucoup mieux géré son affaire cette fois-ci puisque Actes Sud annonce que ce roman est en cours d’adaptation audiovisuelle par Warner Bros. Le jackpot certainement pour Jordan Harper, déjà scénariste pour des séries comme Mentalist (14 épisodes) et Gotham (4 épisodes). En conséquence, nous découvrons un autre Jordan Harper, , expert pour nous promener dans L.A. où il réside, et nous créant une intrigue à laquelle on adhère rapidement. Jordan Harper connaît bien le milieu du cinéma et des affaires et ses prédateurs au-dessus des lois. Il nous en montre quelques exemple effrayants, adaptés des affaires Ed Buck et Dan Schneider sans parler bien sûr de l’ombre menaçante des clones de Harvey Weinstein, Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell.

Rien de bien neuf, mais néanmoins on peut faire confiance au talent de Harper pour rendre unique un sujet si souvent lu, en théorie… En pratique, j’ai eu du mal à reconnaître le Jordan Harper que j’aime tant. On retrouve son thème favori, l’enfance en danger, qu’il a si bien traité dans ses deux romans, créant des drames shakespeariens sous le cagnard californien, mais ici difficile de reconnaître la plume, la faconde de l’auteur. Tout est survolé, rien n’est terminé. On se retrouve avec une fin méchamment bâclée après avoir été invités au moins deux fois à envisager un second tome…

Point de procès à un Jordan Harper qui est en droit de vouloir bien vivre de son art et de son travail en produisant maintenant des intrigues rapides, très rythmées, addictives et dans l’air du temps avec une écriture sans aucun, absolument aucun effet de style. Outre la profusion de personnages juste griffonnés qui rendent parfois l’intrigue un peu difficile à suivre, Jordan Harper a, trois fois hélas, abandonné sa belle plume racée, très évocatrice et capable de transcender une histoire. Ici, que dalle, j’écris comme je parle, j’accumule les répétitions pour faire genre. On aborde plusieurs thèmes passionnants sans rien approfondir puis on passe à autre chose pour terminer hâtivement, en laissant beaucoup de choses en plan, afin de rester dans un format correct pour le lecteur lambda.

Alors, je ne dirai pas que Jordan Harper a vendu son âme, on prend quand même quelque plaisir à lire ce roman, mais on regrette qu’il ait abandonné tout ce qui faisait sa différence, son originalité, sa classe : une écriture puissante, un style, des moments d’introspection, de réflexion, d’émotion. Il semble avoir préféré s’adapter aux canons de l’énorme cohorte des thrillers ricains de grande consommation dont on nous étouffe tous les ans. Des héros sans aspérités, du « mainstream »… aucun jugement de valeur ça plaît, c’est juste pas pour nous.

Le plus triste, c’est que l’éventuelle suite est certainement conditionnée au succès de l’adaptation télévisuelle de ce roman…

Déception.

Clete.

Egalement de Jordan Harper: LA PLACE DU MORT

LE MEILLEUR CAFÉ D’AMÉRIQUE de François Moreau-Martinez / Le Gospel.

“Tout commence avec un coucher de soleil sur Venice Beach, quelques heures avant la fin du deuxième mandat de Barack Obama. Un goût amer dans la bouche, François Moreau-Martinez se demande si sa génération n’aurait pas fait son temps. Sa génération, c’est celle qui rêvait encore récemment des contre-cultures historiques, des dernières utopies hippies, du danger du rock’n roll et des brûlots littéraires. Celle qui s’est extirpée de sa triste banlieue française pour prendre la route vers l’Amérique, terre de promesses de grandeur et d’oubli, où l’on peut encore suivre les traces d’icônes brûlantes ayant défini ce que vivre pleinement peut bien vouloir dire.”

François Moreau-Martinez fait partie de cette espèce en voie de disparation des journalistes musicaux. Officiant aux Inrockuptibles, peut-être connaissez vous déjà sa plume. N’ayant plus ouvert un magazine musical depuis des années, ce n’est en l’occurrence pas mon cas. Mais ce n’est pas la première fois que la maison d’édition Le Gospel va chercher un auteur issu du monde de la musique. C’est même un peu dans son ADN. De François Moreau-Martinez, Le Gospel publie Le meilleur café d’Amérique, livre qui fait suite à un premier roman, l’Alpine, publié en 2016 aux éditions Denise Labouche.

« L’Amérique, l’Amérique, si c’est un rêve, je le saurai » chantait Joe Dassin en 1970. Des paroles qui auraient pu servir de préambule à ce livre. A la place, François Moreau-Martinez a préféré mettre en avant d’autres citations, l’une de Chris Marker, une autre de Bob Dylan, et enfin une dernière d’un groupe qui me parle tout particulièrement, Psychic TV : « Sometimes, just drifting ».
Avec Le meilleur café d’Amérique il nous plonge dans sa propre vision de l’Amérique, selon ses expériences vécues sur place, mais avec un regard que d’autres peuvent partager puisqu’il fait le constat d’une Amérique qui n’est plus ce qu’elle a pu être mais qui fascine toujours. Ses expériences ce sont surtout des souvenirs de voyages et des rencontres qui, mis bout à bout, donnent un tableau contrasté, en partie désabusé, mais toujours captivant d’une Amérique si longtemps fantasmée. C’est aussi un portrait personnel puisque François Moreau-Martinez n’écrit pas simplement sur l’Amérique, il est au cœur de son récit, il en est l’auteur et l’acteur.

Construit tel qu’il l’est, avec ces épisodes de vie qui s’enchaînent mais s’imbriquent, ce livre se lit comme un roman. On ne peut pas ne pas penser à Hunter S. Thompson en lisant ces pages, déjà de par le ton que François Moreau-Martinez donne à son livre, mais aussi du fait des personnages ou situations sur lesquelles il écrit. On peut même parfois se demander si tout est vrai, tant les concours de circonstance, les hasards, semblent si propices à l’écriture de ce livre. Mais je n’écris pas cela pour questionner l’authenticité de ce livre, plus pour souligner que l’auteur a l’art et la manière de faire pour donner sa dimension littéraire à son travail de journaliste. On pense évidemment un peu à Kerouac, notamment quand François Moreau-Martinez écrit sur son ami Diego, personnage récurrent et toujours imprévisible du livre, qui semble tout droit sorti d’un roman de la beat generation bien qu’il ait également de quoi exaspérer. Ce serait gâcher que de vous parler plus en détail de toutes les personnes dont il est ici question, car si 140 pages c’est relativement court, celles-ci sont particulièrement nourries et riches en surprises.

Le meilleur café d’Amérique a la douce saveur de la nostalgie mais l’amertume des désillusions. François Moreau-Martinez nous offre un voyage intime au cœur d’une Amérique au crépuscule d’une ère. D’une plume relativement vive, avec ce qu’il faut de mordant et de mélancolie, il nous fait rencontrer quelques âmes qui peuplent encore ce qui reste d’un certain imaginaire de l’Amérique, percuté par la réalité que l’on connaît et qui ne fait pas franchement rêver.

Brother Jo.

JE SUIS LA MER de Elin Anna Labba / Rivages.

Far Inte Till Havet

Traduction: Françoise Sule

« Je me suis répandu sur les oiseaux, les arbres, les chaussures d’enfant entre mes pierres. Je me suis répandu sur les bateaux devenus trop petits. Ils m’ont pris. Siivujávri, Siivujávri, reste, chantent encore les gens, mais je ne
connaissais pas ces chants. Je les ai noyés. »

Dans la «Vies de Samis – Les déplacements forcés des éleveurs de rennes», publié aux éditions du CNRS en 2022, Elin Anna Labba donnait la parole aux Samis bannis de la toundra et des côtes de Norvège, ces « déplacés », qui selon la « solution »politique étaient déportés, et leur peuple disloqué…
Petite fille de déportés elle-même, Elin Anna Labba raconte ici, une autre forme de déplacement tout aussi tragique: celui de femmes Sami, parquées l’hiver près d’une centrale électrique dans des baraquements insalubres , et qui ne
rêvent, l’hiver durant, que de la transhumance vers l’ouest, au bord d’un lac de barrage, où elles ont construit leur campement d’été.

Lorsque Ravdna arrive sur les lieux, avec sa fille Inga et sa sœur Anne, « le lac avait atteint le meneau de la fenêtre de leur hutte en tourbe, il léchait les écailles de peinture blanche. » Le village a été englouti par la montée des eaux du
lac : le barrage a été rehaussé en leur absence, sans qu’elles n’en sachent rien, et la retenue d’eau a fait disparaître les berges, les chemins, les bouleaux, les plantes médicinales, les villages et les tombes…leur mémoire et leurs croyances.

Elles vont tenter de sauver ce qui peut l’être de ces territoires noyés, puis reconstruire …inlassablement, deux, trois, quatre fois : chaque fois que le barrage s’élève et que l’eau monte inexorablement… Elles vivent de la pêche et ne peuvent pas quitter ce lac qui, devenant une véritable mer, continue à leur parler pourtant, mais les sacrifie lentement au nom de l’électricité qui fait briller les fenêtres de l’autre rive …

Ravdna, Inga et Anne réagiront différemment face à la catastrophe. Mais elles susciteront des émotions d’une égale intensité et feront preuve d’un courage et d’une endurance admirables. La langue est belle, ponctuée, piquetée, de mots et d’expressions en Same du Nord, langue originale (un important
lexique est proposé en fin d’ouvrage). Pas de grandiloquence pour dire la révolte, l’indignation, l’obstination, la désobéissance… Une écriture poétique exprime la résistance d’un peuple méprisé (peuple surnommé « lapon », c’est-
à-dire guenilleux) qui reste digne devant des représentants de l’Etat bornés.

Le rythme est assez lent vers la fin du livre, mais il est peut-être celui d’« Un chant lancinant, joyeux, ou triste, le joik que chacun peut entonner pour se libérer, la substance même d’une langue qui résiste à l’oppression et à l’oubli,
capable de renaître après la mort pour ressusciter le temps aboli. »
(JMG Le Clézio)

« Au bord du lac, une fillette immobile regarde l’eau, et sans doute rêve à une autre vie… Labba a écrit ce livre magnifique pour Iŋgá, pour Ánne, pour Rávdná, pour le lac. Et pour toutes les jeunes filles et les femmes à qui on n’avait rien demandé ». Préface de Jean-Marie Gustave Le Clézio Octobre 2025.

Soaz

14 JUILLET de Benjamin Dierstein / Flammarion.

Succédant à Bleus, Blancs, Rouges sorti il y a un an et à L’étendard sanglant est levé sorti en septembre, 14 juillet est le troisième et ultime volume d’une trilogie noire et politique se déroulant dans la France de la fin du giscardisme en 1977 à la mi-juillet 1984 sous Mitterrand.

Juillet 1982. Les attentats à répétition opérés par Carlos et les services syriens sur le sol français poussent François Mitterrand à s’entourer d’une cellule anti-terroriste composée des plus fins limiers du GIGN, de la PJ et des RG.

« L’inspectrice Jacquie Lienard va profiter de cette opportunité pour grimper dans la hiérarchie auprès de l’Élysée et s’assurer une place de choix au sein de la lutte contre les groupuscules pro-palestiniens, Action directe et le FLNC. Tout comme Marco Paolini depuis la DST et Robert Vauthier depuis la DGSE, elle traque une ancienne moudjahida du FLN qui répond au nom de Khadidja Ben Bouazza et qui n’est autre que la supérieure directe de l’ex-policier Jean-Louis Gourvennec, devenu convoyeur d’explosifs pour l’extrême gauche révolutionnaire.

Au gré des scandales qui secouent la Mitterrandie, des crises successives au sein de Beauvau et de la montée fulgurante de l’extrême droite, tous se dirigent vers un seul point de mire qui leur permettra enfin de découvrir la vérité sur Geronimo et Khadidja Ben Bouazza : Beyrouth. »

Alors, on ne va pas vous faire une fois de plus l’article. L’an dernier, en plus des avis donnés, nous nous sommes entretenus avec Benjamin Dierstein en février puis en septembre. Et puis nul besoin de vous convaincre, si vous y revenez une troisième fois, c’est parce que vous avez bien saisi que Dierstein est un magnifique conteur d’histoires, sans états d’âme pour le ressenti du lecteur : il fonce, il cogne, il relance, il crée l’addiction, ne laisse pas le temps de souffler, si jamais cette stupide idée vous venait à l’esprit.

Benjamin Dierstein sait raconter des histoires sans jamais perdre son lecteur dans des intrigues à plusieurs volets, au moins autant que les quatre principaux personnages du cycle. Vauthier, Lienard, Paolini et Gourvennec ont déjà tous bien morflé, tous leurs idéaux sont tombés au champ du déshonneur mais Dierstein a décidé de les accabler encore plus, les souillant tous définitivement dans les égouts de la République où ils se débattent depuis déjà trop longtemps. Certains vont prendre très cher.

14 juillet, un titre qui semble annoncer un feu d’artifice, un bouquet final mais on est très loin des féeries pyrotechniques des Champs un soir de fête nationale, beaucoup plus proches de la mocheté de tirs de mortiers nocturnes dans des quartiers bétonnés abandonnés. Paris, Marseille, la Corse, Beyrouth, le Chouf et … Locminé (pour happy few bretons) !!! La mort présente dans tous les théâtres, du sang versé sous toutes les latitudes.

« Au silence assourdissant de la détonation se substitua rapidement un concert de hurlements asymétriques, qui résonna dans la gare comme le chant final d’une civilisation mourante. »

Les intrigues sont nombreuses et complexes. Cela nécessite parfois une certaine concentration, mais encore une fois, Benjamin fait de son lecteur un hôte privilégié et ne le perd jamais. La bibliographie, les cartes et les deux index de fin de volume mais aussi les revues de presse, articles de journaux, tribunes ou tracts particulièrement porteurs de sens sur la vérité du pays sont de belles aides à une compréhension plus universelle. On ajoutera que, comme par le passé, les différents biais narratifs, écoutes téléphoniques, rapports de police apportent beaucoup à la compréhension de la situation et  offrent une belle diversité dans le discours. Par ailleurs, la superbe narration de la garden-party de l’Elysée du 14 juillet 1982, en début de volume, sera l’occasion de remettre en ordre tous les éléments du puzzle, de dépoussiérer nos souvenirs avant que Dierstein nous expédie en enfer aux côtés de ses quatre « damnés ».

840 pages de haine, de trahisons, de violences, de meurtres, de coups tordus, de guerres, de douleur et de chagrin. « Des larmes et du sang » avait-il promis…On a beaucoup comparé Dierstein à des auteurs ricains qui lui ont montré la voie. Au moment où, l’histoire terminée, on se sent un peu orphelin, il serait plus juste de dire qu’il fait tout simplement, avec passion et acharnement, du Dierstein. Furieux, avec un petit côté rock n’roll en plus qui le rend unique. Lisez la dernière phrase du roman, une ultime provoc, ce garçon n’a honte de rien.

Bravo et merci.

Clete.

Du même auteur chez Nyctalopes:

La cour des mirages, Un dernier ballon pour la route.

LÂCHER LES CHIENS d’Antonin Feurté / Editions Paulsen.

Depuis près de dix ans, Valère fait le sale boulot. Dans le chenil d’une usine spécialisée dans la nutrition animale, il nettoie la merde des chiens sous la pression d’un patron intraitable. Désormais, il se sait menacé : la nuit, dans le petit village où il vit avec sa femme et son fils, des hommes armés patrouillent autour de sa maison. Pour protéger les siens, il s’équipe et s’entraîne. Jusqu’au jour où l’irréparable se produit.
Valère prend la fuite avec, pour seule boussole, la carte de son père, un berger qui a quitté la montagne à regret. Au gré des sentes pastorales, un itinéraire mène droit à la terre promise. Là-bas, espère-t-il, une autre vie est possible.

C’est du côté des éditions Paulsen que je suis allé chercher Lâcher les chiens, premier roman d’Antonin Feurté, jeune auteur passé par un master d’écriture créative à Toulouse. Comme souvent aux Editions Paulsen, et je crois l’avoir déjà écrit, le livre jouit d’un visuel de belle qualité qui appelle le lecteur et éveille une certaine curiosité. Mais la couverture ne faisant pas le livre, on prend toujours le risque de se faire piéger si l’on s’y fie. Pour autant, nul piège ici.

Personnage principal de ce roman, Valère a quantité d’angoisses et problèmes qui le bouleversent, le conduisant progressivement vers un point de rupture qui ne sera pas sans conséquences. Entre sa vie de famille qu’il estime menacée, un boulot ingrat où sa personne est méprisée et le deuil d’un père qu’il n’arrive pas à faire, notre protagoniste se sent acculé et étouffé. Gagné par une peur légitime ou une dangereuse paranoïa, on ne sait pas tout à fait, il s’engage alors dans une équipée violente et tragique. Rodé au maniement des armes, il décide un jour de se rendre sur son lieu de travail équipé d’un gilet pare-balles et d’une arme dissimulés sous sa tenue de travail. S’en suit une cavale dans les montagnes des Pyrénées où Valère va marcher dans les traces de son père, un homme qui connaissait parfaitement ce territoire et cette nature, une passion et un savoir qu’il a tenté de transmettre à son fils. Confronté à la difficulté du terrain où il a l’urgence de fuir et de se cacher des autorités, il va progressivement nous faire remonter le fil de sa vie à mesure qu’il gravit les hauteurs. S’engage alors une course contre la montre et les éléments, l’ascension d’un massif sur lequel on pressent la chute inéluctable de cet homme perdu.

D’une plume relativement sobre, Antonin Feurté écrit un récit porté avant tout par son rythme prenant et maîtrisé. Les chapitres sont courts et nous amènent à découvrir et approfondir, par alternance, la réalité de la vie de famille de son personnage principal, sa relation avec son père et cette nature omniprésente, un environnement de travail dur et dégradant qui est le quotidien de plus d’un dans notre société, et enfin le déroulement de cette journée jusqu’à son climax qui le mènera dans cette rude cavale. Si dans cette histoire on peut assez facilement voir venir ce qui s’y passe, la cadence fonctionne très bien et on s’immerge sans mal dans le paysage qui nous est décrit.

Antonin Feurté signe avec Lâcher les chiens un premier roman plutôt efficace. Du noir rural et social, teinté de nature writing, qui peut rappeler David Joy et d’autres auteurs du genre. Une nouvelle plume à suivre et qui s’étoffera peut-être par la suite.

Brother Jo.

KILLING ME SOFTLY de Jacky Schwartzmann /La Manuf

« En un peu moins de deux minutes, Thomas meurt, étouffé. Prestation moins longue que son dernier solo de guitare, sur scène, tout à l’heure, mais beaucoup plus originale. D’une certaine façon, je viens de rendre service au rock’n’roll. »

C’est l’œuvre d’un tueur à gages au «nom absurde Madjid Müller ». Quand il avait 6 ans ses parents « se sont fait descendre par la police, lors du braquage d’une agence du Crédit Lyonnais qui a mal tourné, à Montargis.» Des chances, donc, pour qu’il tourne mal lui aussi : la preuve, il possède un immeuble entier rue Saint-Honoré à Paris et gagne bien sa vie… en ôtant celle des autres.

Sa nouvelle mission que lui confie son patron : Supprimer un salaud de pédophile.

«  Le client est une de ses victimes. Il paie cher car il demande un, comment dire… supplément. Il veut être présent. »

Quel est le supplément en question ? Surprise…

Le pédophile : Robert Cueno. Un richissime retraité dans un« mouroir de luxe », un EHPAD, en Franche-Comté. À Besançon. 

Le client : Damien Battant.« C’est un universitaire, je ne peux miser sur son aplomb, sur sa jugeote, je dois partir du principe qu’il sera un boulet. »

Sans trop d’acrobaties, nous allons plonger dans presque une dizaine de revirements spectaculaires dans les quelques 180 pages du livre…Une bonne moyenne donc, sauf qu’on rencontre un problème : au fil des pages, nous devenons copains comme cochons avec Robert-l’octogénaire- pédophile. Il est « alerte, pétillant et enthousiaste » solaire, affectueux, courtois …« c‘est marrant de traîner avec lui ». On s’attache !

Dans cette farce, Jacky Schwartzmann, tape, comme d’habitude et pour notre plaisir ,(voir chez Nyctalopes :BASTIONKASSOPENSION COMPLÈTEDEMAIN C’ EST LOIN .) sur beaucoup de monde. Là, ce sont surtout sur les chaînes d’info en continu « dont l’unique fonction est de remplir les cases entre les publicités «  et dont les journalistes  sont des « laquais » qui passent à la moulinette…

Il y a de l’humour, de la tendresse, du cynisme, de l’énergie mais, pour moi, moins de bonnes vannes (et leur part de vérité) que dans des livres précédents.

« Entre l’os à moelle et l’andouillette triple A. Que dire ? » Il suffira en effet d’un rien du tout pour que le lecteur referme le livre en étant hilare, voire un peu attendri ou fasse la gueule !

Soaz.

LES VOIES SOUTERRAINES de Sylvain Kermici / Plon.

Le rythme d’abord : au présent et mitraillée en de courtes phrases sans sommation, l’écriture de Sylvain Kermici nous hypnotise et nous entraîne vers ces Voies souterraines qu’il tapisse volontiers de formules en velours. Velvet Underground en somme. Le sujet ensuite : lui n’a rien de douillet ni de confortable. Liz et Joshua endossent la panoplie rugueuse de cette jeunesse en friche, jetée à la marge au moindre aveu de faiblesse, au moindre refus de marcher au pas. Les mots de l’auteur (déjà croisé en Série Noire ou aux Arènes) sont choisis, méticuleux et tranchants, succincts et doux à la fois, tout l’inverse de l’avenir bouché et échevelé qu’il assigne à ses personnages.
De paumés à délinquants, il n’y a qu’un toboggan, plus ou moins savonné, selon le degré de cruauté d’un destin accidenté. Et celui de Liz et Joshua ne connaît pas la clémence. Elle est d’emblée sous le joug d’une schizophrénie galopante, il a la rébellion chevillée au corps. Leur couple de guingois ne peut que foncer dans le mur. D’hôtels borgnes en expédients miteux, ils détalent à l’aveugle et ventre à terre, le monde à leurs trousses, l’adversité collée à leurs basques. Ils ne demandent rien mais ont néanmoins besoin de la nécessaire ration de survie. Alors, la débrouille pousse à la faute : le plongeon subséquent s’annonce vertigineux.
En route, on apprend un peu du passé de chacun. Origines simples pour elle, une famille, Papa, Maman, inquiets bien sûr, mais une folie très vite diagnostiquée, d’abord soignée, puis garrotée derrière les barreaux. Désastre familial pour lui et inéluctable fuite vers un horizon sans illusions. Elle est entravée par des monstres imaginaires et lui par des monstruosités bien réelles. Leurs déséquilibres s’incrémentent et leur amour désespéré enfle au gré des dangers en étau. Ils ne font bientôt plus qu’un. La rapine prend ses aises, dans le métro ou ailleurs, pour rapidement devenir vol qualifié puis extorsions plus carabinées. Ils s’inquiètent pour l’autre, ils inquiètent l’autre. Pourtant, jamais Liz ne verse dans l’hybristophilie. Elle peut certes se méfier de Joshua, ne pas adhérer à tous ses plans tordus, mais leur dichotomie se fait symbiose foudroyante. Jusqu’aux meurtres en série qui, forcément, vous alignent dans la mire des chasseurs ou vous attribuent le rôle du lapin dans les phares. Et, dès lors qu’on devient gibier, ce sont les pièges et collets qui vous signalent le bout du chemin.
Le sujet des amants à la dérive et de la cavale sanglante est classique, exploité depuis Bonnie Parker et Clyde Barrow, voire depuis Adam et Eve, mais Sylvain Kermici réussit pourtant une ode inédite à ces enfants qui ne sont rien et le resteront, condamnés à divaguer au bord du précipice. Liz et Joshua en sont la version ultime et dérisoire, punk par défaut. Selon ces mêmes codes balisés, la fugue finira mal. Mais le traitement habile du thème fait des Voies souterraines un roman attachant et accompli.

JLM

BILAN 2025 / Clete.

2025 aura été une année littéraire tronquée dès le départ. En effet, ce fut l’année Benjamin Dierstein qui va tout défoncer en deux romans. Nulle histoire n’a et n’aurait pu atteindre la perfection abordée dès février avec Bleus, blancs, rouges, la fin des années Giscard, BLAM ! suivi d’une seconde explosion aussi létale en septembre avec la suite L’étendard sanglant est levé, le début des années Mitterrand, BLAM ! BLAM !  On attend la fin de la trilogie pour janvier.

Alors forcément, et même s’il ne faut pas comparer les œuvres, le travail fourni, l’ambition d’une histoire… les romans suivants m’ont paru plus ternes. Aussi, plutôt qu’une hotte remplie de « bons livres », cette année, présentons juste l’excellence que nous avons eu la chance de croiser. Pour conserver les précieux bonheurs de lecture et ne garder que l’exceptionnel… à mes yeux.

BLEUS, BLANCS, ROUGES de Benjamin Dierstein / Flammarion.

« L’intrigue est exceptionnelle, irrespirable et passionnante. La violence d’une époque est montrée sans fard mais aussi sans voyeurisme dans un tempo totalement halluciné où certaines structures de phrases, des paragraphes animés comme des mantras, ne manquent pas d’évoquer certaines folies d’Ellroy. » 

L’ÉTENDARD SANGLANT EST LEVÉ de Benjamin Dierstein / Flammarion

« Aussi létal que Bleus, Blancs, Rouges,  L’étendard sanglant est levé est encore plus furieux et explose dans de multiples directions que l’on n’attendait pas forcément, mais toujours avec un souci de présenter l’essentiel au lecteur parfois déboussolé dans ce marigot alimenté par les affaires françaises mais aussi par les irruptions étrangères, Paris étant devenu le terrain de jeu préféré des poseurs de bombes. Remarquable ! »

LE CHANT DU PROPHETE de Paul Lynch / Albin Michel

« Nationalisme exacerbé, état d’urgence, perte des libertés, complotisme, fascisme, arrestations, emprisonnements, stigmatisations et enfin guerre civile… un abominable crescendo vers l’horreur raconté à hauteur d’innocents. La mécanique du désastre d’Eilish épouse brisée et mère de quatre enfants qui appréhenderont chacun à leur manière l’injustice, la barbarie, la guerre, la mort… Un roman aussi précieux qu’effroyable éclairé par le talent et l’humanité de Paul Lynch. »

LE JEU DE LA RUMEUR de Thomas Mullen / Rivages Noir

« Un grand roman historique et politique doublé d’un bon polar, premier volume d’une trilogie, Thomas Mullen la grande classe ! »

LE MONDE EST FATIGUÉ de Joseph Incardona / Finitude

« Le monde est fatigué est donc une nouvelle variante de « la lutte des classes » avec l’histoire d’une femme flinguée par la vie, la connerie, le fric roi. Mais ici, pas d’apitoiement, on a presque brisé Êve mais surtout on a fait de la jeune femme une guerrière que personne ne pourra arrêter dans sa quête. Redoutez le chant des sirènes… »

A LA TABLE DES LOUPS d’Adam Rapp / Seuil

« Animé d’une réelle force narrative, suggérant l’indicible sans jamais le montrer, offrant parfois quelques clés très troublantes au détour d’une page A la table des loups est un roman redoutable, triste à fendre le cœur parfois, développant les mécanismes d’une omerta familiale, laissant un trace indélébile et interrogeant sur les désordres de la psyché, sur les maladies mentales. » 

LE SANG DES COLLINES de Scott Preston / Albin Michel

« Très vite, alors qu’émergent la violence et les peurs, un crescendo redoutable vers la bestialité créant une atmosphère souvent irrespirable, apparait aussi une autre histoire, beaucoup plus humaine, philosophique. Une colline, le cours d’un ruisseau, un rocher, une bergerie, un vent hurlant venu d’Irlande faisant courber l’échine, un abri, un bois… Qu’est-ce qui fait que certains hommes et femmes, malgré l’hostilité de la vie, les difficultés, le malheur, la douleur, s’accrochent à un lieu, à des contrées inhospitalières où l’homme n’est plus qu’une bête parmi les autres… »

That’s all folks !

Et puis mon plus grand bonheur de 2025 selon une plate-forme suédoise de streaming musical.

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