Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 23 of 165)

MYTHOLOGIE DU. 12 de de Célestin De Meeûs / Editions du sous-sol.

C’est l’histoire d’un jour de solstice d’été au milieu de nulle part.

C’est l’histoire de deux jeunes types qui zonent sur le parking d’un supermarché dans une vieille Clio, à se chambrer et à enchaîner les bières et les joints.

C’est l’histoire d’un médecin, dont la vie rangée et la famille modèle, construites dans une obsession de réussite, volent en éclats, un homme éméché qui ressasse, impuissant, ses échecs et s’enferme peu à peu dans un monologue paranoïaque et délirant.

C’est l’histoire d’une soirée qui n’en finit pas, d’un snack sur le bord de la route, d’un trip dans la nature et d’une petite cabane au bord de l’eau, de Max et de Théo, de Rombouts et du tenancier de Chez Moustache, d’un médecin à la dérive, de traînards, de la haine et de l’ennui, de ce qu’on ne regrette que parce que cela nous échappe, du besoin de possession et du constat amer que rien ne se contrôle, de l’ivresse et de la violence.

C’est la rentrée littéraire des poètes au premier roman. Il y a le sublime Amiante de Sébastien Dulude, mais il y a aussi Mythologie du .12 du belge Célestin de Meeûs. C’est publié par les éditions du Sous-Sol avec, en couverture, L’Ange du foyer, peinture du surréaliste Max Ernst, alors même que l’on célèbre le centenaire du Manifeste fondateur du surréalisme.

Ce n’est pas l’histoire que l’on retiendra ici. Tout est parfaitement prévisible. Pas franchement original. Des trajectoires assez quelconques qui finissent pour se rencontrer en un climax. On peut, potentiellement, facilement s’en désintéresser. Et j’ose imaginer qu’il y a de quoi en décevoir certain(e)s. On notera, peut-être, quand même, les curieuses références à la mythologie grecque par le prisme du personnage de Théo. Néanmoins, cela ne fait pas une histoire. Oui, je sais, dit ainsi, ce n’est pas très vendeur. Mais c’est la faiblesse du livre. Une faiblesse qui pourrait d’ailleurs être une conséquence de sa meilleure qualité. Ou pas. Là, c’est une simple supposition. Tout ça pour dire que, peut-être, aurait-il fallu élaborer l’intrigue à l’image de la forme.

La qualité du livre, ou plus exactement ce qui fait sa force, mais qui peut là aussi en rebuter certain(e)s, c’est le style d’écriture de Célestin de Meeûs. Ce sont de longues phrases, parfois de plusieurs pages, qui composent ce livre. Alors pas des longues phrases lourdes et ampoulées. Mais des phrases avec du souffle, ponctuées de nombreuses virgules, qui n’épuisent pas. Cela fait l’effet d’un flot de mots qui nous aspire. Déjà court, le roman ne se parcourt ainsi écrit que plus vite. Pour le lecteur, ça passe ou ça casse. Mais, à mon sens, il n’est ici pas difficile de se laisser porter par la plume. 

Mythologie du .12 est un exercice de style plutôt réussi mais qui manque un peu de substance pour pleinement convaincre. Un premier roman engageant, au net potentiel, qui semble passer un peu à côté de ce qu’il aurait vraiment pu être. Pour autant, rien que pour l’écriture, tentez-le, vous pourriez être surpris.

Brother Jo.

L’HOMME DE LA PLAINE de T. T. Flynn / L’Ouest, le vrai / Actes Sud

The Man from Laramie

Traduction : Yannis Urano

Voilà donc le 24e titre publié dans une de nos collections préférées qui continue d’avancer malgré la disparation de son grand manitou, Bertrand Tavernier. Si la lecture du 23e et précédent western m’avait fait craindre des difficultés à dénicher ou revisiter de bons textes, ce sentiment est balayé à cette étape. T. T. Flynn n’avait jamais été traduit jusque-là en français et ce prolifique auteur pourrait bien offrir à l’avenir d’autres duels de ce calibre.

Will Lockhart est en quête de vengeance après la mort de son frère, tué par des Apaches armés de fusils fournis illégalement par des marchands d’armes blancs. Lorsque Lockhart arrive à Coronado, le puissant rancher Alec Waggoman et ses fils, Dave et Vic, règnent sur la région avec une poigne de fer. Son enquête dérange vite un pouvoir assis sur la corruption et la violence…

Pour beaucoup, L’homme de la plaine est donc un western d’Anthony Mann (son plus beau disent certains) avec James Stewart en vedette. Et sans doute que l’adaptation cinématographique et son épure scénaristique ont donné une aura nouvelle à une histoire plus ramifiée sur le papier. Mais Theodore Thomas Flynn (1902-1979) est un écrivain de pulps, de romans d’aventures, de westerns, un pro, méticuleux dans son approche documentaire, rôdé aux canons de l’écriture de genre.

Pour décrire les montagnes du Nouveau-Mexique, il a lui-même parcouru le terrain. Lumières, reliefs, variété minérale ou végétale… éclatent d’authenticité. Les chevaux et leur maniement sont particulièrement mis en valeur. Cela révèle la passion de l’auteur qui, plus tard dans sa vie, abandonnera la plume pour tout leur consacrer. Mais il y a une enquête au cœur de ce western, qui l’apparente à un bon petit polar d’époque : qui a détourné et vendu les armes de l’US Cavalry aux Apaches qui ont tué le frère de Will Lockart ? En congé officieux de ses propres fonctions militaires, Will apparaît dans une communauté du Sud-Ouest aux fragiles équilibres. Un baron local, déclinant, y tient le haut du pavé, position obtenue par une brutalité ouverte. Mais elle est peut-être à l’image d’un rude pays. Ce système craque parce que Will l’ébranle par sa perspicacité, son opiniâtreté et sa volonté d’en découdre. La communauté se divise, les vilaines figures se dévoilent, les armes sortent des holsters et les secrets sortent du placard. Avec un suspens spécifique aux suites feuilletonesques, T. T. Flyn nous fait vivre les rebondissements de l’enquête de Lockart, sur le fil du rasoir.

C’est aussi un western sur le pouvoir et son tribut, sur la richesse économique, acceptable même si elle s’affirme par le rapport de force, dévoyée quand les escrocs et profiteurs la détournent sans scrupules.

Un style parfois un brin désuet (pour reflet, les ourlets de James Stewart au-dessus des bottes sur cette belle couverture) pour un texte valeureux, généreux en action. A découvrir donc.

Paotrsaout




ICEBERG de Cynan Jones / Editions Joëlle Losfeld.

Stillicide

Traduction: Mona de Pracontal

Stillicide, titre original de ce texte de Cynan Jones, désigne une eau qui s’écoule goutte à goutte. On est ici propulsé dans un monde dystopique où un convoi protégé par un commando de militaires achemine l’eau jusqu’à la ville : l’eau est une ressource rare, tellement qu’il faut des tickets de rationnement pour en obtenir et que les icebergs, avec leur provision d’eau douce, sont commercialisés et charriés à travers le monde. Ainsi se dévoile lentement une intrication d’êtres qui, en douze chapitres, dépeint une société terriblement plausible, happée par le problème de l’eau et de sa redistribution. 

Iceberg est mon premier roman de l’écrivain gallois Cynan Jones, dont on m’a à nouveau dit le plus grand bien, mais il n’est peut être pas le livre le plus évident pour entrer dans son œuvre. Néanmoins, il était assez singulier pour qu’il soit légitime d’en parler. 

Les amatrices et amateurs de dystopies ont probablement déjà eu plus que leur lot de lectures ayant pour thème le réchauffement climatique. Celle-ci, en revanche, se démarque peut-être plus par sa forme, que sur le fond. Estampillé roman, Iceberg n’en est pas vraiment un. C’est avant tout un recueil de courtes de nouvelles, que l’on perçoit ici comme des fragments, et dont certaines histoires s’entrecroisent. Ces textes furent initialement pensés pour être lus à la radio, sur la BBC, sous forme d’épisodes de 15 minutes. On  apprend ça dans les notes de l’auteur, en fin de livre, mais il eut été pertinent de faire figurer cette information en début de livre, cela afin que le lecteur ne se trouve pas trop dérouté par la forme dès les premières pages. 

Ces textes courts, très épurés, pour ne pas dire parfois minimalistes, sont écrits avec une certaine urgence dans la plume. Tout va très vite. Les textes sont parfaitement cadencés et confectionnés avec précision. Néanmoins, ce rythme rapide, cette immédiateté, demande une attention de tous les instants au risque de vite être perdu. Il est facile de trouver l’ensemble confus, que tout est délié, tant le rythme est particulier. Si c’est ce qui peut faire sa faiblesse, c’est aussi ce qui fait sa force, l’expérience étant ainsi relativement unique.

Iceberg est un livre à part dans la bibliographie de Cynan Jones, et un livre à part tout court. Il ne plaira pas à tous, c’est certain, mais la singularité de la forme et la pertinence du fond ont de quoi séduire les plus curieux. Aussi bref que percutant.

Brother Jo.

Du même auteur: A COUPS DE PELLE, VERS LA BAIE.

HUITIEME SECTION de Marc Trévidic / Série Noire / Gallimard.

On avait découvert Marc Trévidic lors d’entretiens qu’il accordait aux médias en sa qualité de  juge d’instruction au pôle antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris il y a une dizaine d’années. La France était alors frappée de plein fouet par des barbares qui flinguaient sa jeunesse et la voix de Marc Trévidic tentait de nous faire comprendre l’inexplicable. 

L’actuel président de chambre à la cour d’appel de Versailles, a déjà une belle œuvre littéraire à son actif: essais, BD, romans mais une arrivée à la Série Noire attire néanmoins méchamment l’attention chez nous. Même si l’intrigue est bien basée sur un épisode marquant de sa carrière de juriste, l’auteur ne traitera pas ici la lutte contre le terrorisme, une autre fois peut-être ?

« Jusqu’à sa suppression en 1999, la huitième section du parquet de Paris, composée de six magistrats, dirigeait les enquêtes des crimes et délits flagrants. Toute la misère parisienne passait entre ses mains : les toxicos, les sans-papiers, les casseurs dans les manifs, les délinquants professionnels mais également les serial killers…

Faire revivre la Huit, un jour, dans un livre, est une envie qui n’a jamais quitté Marc Trévidic.

Au côté de Lucien Autret, substitut du procureur, le lecteur découvre au petit matin, à l’heure du ramassage des ordures, un corps dans une grosse poubelle de la Ville de Paris. L’homicide volontaire ne fait aucun doute, mais la brigade criminelle n’arrive pas à identifier la victime. »

On suit donc Lucien au taf avec ses doutes, ses procédures, ses retards, ses inconnues, ses dossiers qui s’empilent, des flics et des magistrats au bord de la rupture physique et/ou psychologique, des obsessions qui vous bouffent et puis l’horreur toujours l’horreur, jour après jour… retourner à la tâche, à la chasse aux indices pour trouver l’identité d’une victime, la volonté honorable de donner une identité à un mort qui n’en avait plus aucune de son vivant.  Carré, documenté sans excès, pointu, le début de Huitième Section s’avère un outil performant de compréhension de l’articulation Police/Justice sur le terrain, de voir les hommes et les femmes en première ligne. On se plaint parfois d’aller au boulot, ces gens-là partent à la guerre tous les matins.

Puis, au bout de quelques dizaines de pages apparaît une autre voix, une gamine au caractère bien trempé, dernière fille du commissaire de police à Fez au Maroc, heureuse dans sa famille et éblouie par la beauté de son pays. A part un infime détail qui vous échappera peut-être, impossible de voir le lien avec l’histoire même si on se doute que les deux intrigues se croiseront pour se retrouver à la fin, au bout d’un drame qui mettra en évidence le très dur statut de la femme marocaine.

En alliant une description pointue de l’administration de la justice depuis le premier front de la misère et de la criminalité à une tragédie familiale poignante et prenante, Marc Trévidic offre un roman tout à fait convaincant et effectue une entrée séduisante dans le polar.

Clete.

UNE TOMBE POUR DEUX de Ron Rash / La Noire / Gallimard.

The Caretaker

Traduction: Isabelle Reinharez

Ron Rash est très certainement une des plus belles plumes américaines de l’époque. Depuis dix ans, il nous raconte des drames, des histoires de gens de sa région la Caroline. Situant souvent ses intrigues dans le passé, il laisse à son collègue David Joy tout loisir de raconter avec aussi beaucoup de talent des histoires plus récentes, plus noires, animées par le désastre de la came dans ces régions montagneuses un peu perdues que les deux auteurs chérissent et peignent de si belle manière.

Ron Rash raconte le destin de gens de chez lui, ordinaires, et qui vivent des tragédies qui les dépassent. Certains romans sont très noirs, d’autres beaucoup moins ou encore quasiment pas comme Une tombe pour deux. Le seul épisode violent se situe au tout début avec un corps à corps dantesque, à l’arme blanche, de deux soldats sur un lac gelé en Corée en 1955. Auparavant, une épigraphe de Giono montre l’esprit du roman. « Tout ce que vous entassez hors de votre cœur est perdu. »

« Les Hampton, propriétaires de vastes terres, de la scierie et du magasin général de Blowing Rock, petite ville de Caroline du Nord, désapprouvent l’amitié que leur fils Jacob porte à Blackburn, croque-mort défiguré et boiteux à la suite d’une polio. Et plus fortement encore son mariage avec la très jeune Naomi, fille d’un paysan sans le sou. Profitant de l’éloignement de Jacob, parti combattre en Corée après avoir confié Naomi à son ami, ils élaborent un plan inqualifiable justifié à leurs yeux par une certaine idée de l’amour parental. En fait, il s’agit surtout de protéger leurs intérêts et l’honneur de la famille. »

Il serait criminel d’en dévoiler plus sur cette cruelle supercherie. La grande question posée ici par Rash est tout simplement : jusqu’où sommes-nous capables d’aller par amour ? Dans le bien mais également dans le mal… comme l’auteur n’aura de cesse de nous le démontrer tout au long de ce roman bouleversant. On peut légèrement regretter le titre français qui donne une petite impression de western spaghetti qu’il n’est nullement et qui met en pleine lumière le couple Jacob et Naomi, particulièrement touchant. Mais le titre original The Caretaker éclairait beaucoup plus Blackburn, gardien de cimetière, pauvre môme malade, défiguré par la polio, à l’âme noble qui va prendre soin de Naomi puis de Jacob, ses seuls amis.

Roman admirable, habité par une grâce à laquelle Ron Rash nous a souvent habitués, Une tombe pour deux ravira tous les amateurs de sa plume et laissera peut-être sur leur faim les lecteurs plus avides de noirceur.

Clete

Du même auteur dans nos colonnes: LE CHANT DE LA TAMASSEE , PAR LE VENT PLEURÉ, UN SILENCE BRUTAL, PLUS BAS DANS LA VALLÉE.

DOGRUN d’Arthur Nersessian / La Croisée

Dogrun

Traduction: Charles Bonnot

Quand Mary revient un soir dans son appartement de l’East Village, elle n’est pas surprise de trouver Primo, son nouveau petit ami, avachi devant la télé. Mais lorsqu’elle comprend qu’il est mort, une tout autre histoire débute. Avec le chien de Primo sur les bras, elle va tenter de retrouver les proches du défunt, et alors qu’elle parcourt les rues de New York, ses rencontres étonnantes lèvent le voile sur celui qu’elle connaissait bien mal. Mary, avec sa meilleure amie Zoe, ses petits boulots, son groupe de punk très amateur et une galerie de copains peu recommandables, va aussi en apprendre beaucoup sur elle-même.

C’est l’année dernière, en 2023, que fut publié pour la première fois en France Fuck Up, premier roman de l’écrivain américain Arthur Nersesian, initialement sorti en 1997 aux Etats-Unis. Un livre qui m’a clairement fait de l’œil mais que je n’ai, une fois de plus, pas encore trouvé le temps de lire. Mais vu qu’il a déjà quelques bouquins à son actif et qu’ils commencent à arriver chez nous, je prends le train en marche avec Dogrun, son troisième roman mais le deuxième à sortir en France, 24 ans après sa sortie outre-Atlantique. 

Ce que j’avais lu jusqu’à présent sur Arthur Nersesian, c’est qu’il écrit sur New-York comme peu d’autres et que, ce qu’il fait, peut être assez noir. Pour ce qui est de New-York, il est clair qu’il connaît son territoire. Quand on lit Dogrun, on respire New-York, on vit New-York. Plus spécifiquement, Dogrun est une véritable déambulation dans l’East Village. Aux côtés de Mary Belladona, principale protagoniste, on est promené dans quantité de coins et recoins. Une plongé immersive dans La grosse pomme, entre clubs, bars, restaurants et parcs à chiens, qui ravira les amateurs de la ville. En ce qui concerne l’aspect « noir », c’est ce que laissait présager le début du livre, mais il s’avère qu’au final, la réalité est autre. Une bonne dose de cynisme, oui, mais du cynisme drôle. 

Comme je l’ai écrit, Dogrun, n’a rien de franchement noir. D’ailleurs, à mon grand étonnement, j’ai même plus eu l’impression de lire de la chick lit… mais écrite par un homme. Oui, vous m’avez bien lu. J’ose imaginer que rien qu’avec cela, il y a de quoi lancer un petit débat. Mais je vous laisse débattre de cela entre vous. Pour ma part, j’entends juste par là que Dogrun est très féminin. Très girly. Un peu pop même. Enfin, pop grunge. L’expression n’est pas très sexy, mais c’est ce qui me vient à l’esprit. 

Au fil de l’histoire, qui piétine un peu au gré des rencontres, c’est surtout une vaste galerie de personnages, souvent hauts en couleurs, qui s’offre à nous. Des rencontres parfois épiques, parfois bien foireuses. Les situations sont généralement assez incongrues et rythment le livre. A l’aube de ses trente ans, Mary Belladona est en pleine quête de soi, et tout ce qui lui arrive suite à la disparition de son petit ami, soulève quelques joyeuses emmerdes et des questionnements en pagaille. 

Dogrun est un roman profondément new-yorkais, à l’écriture vive, et à l’humour contagieux. Pas forcément inoubliable, pas franchement original, mais tout à fait divertissant. Curieux de lire la suite de l’œuvre d’Arthur Nersesian. 

Brother Jo.

SAINT SAUVEUR de Jean-Noël Levavasseur / Editions MaeloH.

Sûr que côté nouvelles, Jean-Noël Levavasseur en connait un rayon ! On le sait d’ailleurs journaliste à Ouest-France pour les news à chaud et l’info au quotidien. On le sait également rédacteur de nombreux polars, publiés pour certains dans les collections noires du même groupe de presse (dont un récent Dernière manche pour la collection Empreintes de l’incontournable maison d’édition bretonne). On le sait aussi auteur d’une multitude de textes courts et directeur d’autant de recueils collectifs du même tonneau, électrocutés souvent, rock’n’roll toujours. Parmi les plus notoires soulignons ces London Calling, 19 histoires rock et noires (Buchet Chastel, 2009), Welcome to the club, 20 nouvelles électriques inspirées par Les Thugs (Kicking, 2019) ou bien sûr La Souris Déglinguée, 30 nouvelles lysergiques (Camion Blanc, 2011) dont est extraite la nouvelle qui donne son titre à la présente compilation. Saint Sauveur donc, pour donner le ton et imposer le tempo. Porté par le souvenir de Taï-Luc Nguyen, chanteur-guitariste et maître d’œuvre du combo proto-punk alternatif La Souris Déglinguée, parti bien trop tôt (le 3 décembre 2023) enseigner la synchronie taï-kadaï jusqu’aux cieux, ce premier texte calibre la fibre des treize suivants. D’un Faster Pussycat dédié aux Cramps, d’un Bad America dont s’inspire le venin du Gun Club de Jeffrey Lee Pierce, voire d’un Djebel à cran et nourri des incontournables Clash ou Bérurier Noir, jusqu’à d’autres Austral K.-O. ou Fort Chabrol passés sous nos radars, la cohérence de l’ensemble en fait une somme particulièrement recommandable, voire conseillée pour appréhender l’univers d’un auteur porté à jamais sur la marge et les rythmes binaires.
À noter que le présent recueil parait aux éditions Maeloh, jeune et louable maison d’un Ouest à la fois normand et charentais.

JLM

COLISEUM de Thomas Bronnec / Série Noire.

Depuis une dizaine d’années, Thomas Bronnec le Brestois scrute avec intelligence la vie politique et parlementaire française. Il poursuit avec un certain bonheur une série entamée en 2015 avec Les initiés suivis par En pays conquis, La meute et Collapsus. Journaliste et donc observateur privilégié de la vie politique Thomas Bronnec offre des romans d’anticipation en réelle phase avec la réalité du pays et l’évolution de ses modes de pensée et d’action.

« Dans un pays frappé par une crise démocratique aiguë, le camp de la majorité a choisi de désigner son candidat à l’élection présidentielle lors d’une émission de téléréalité. Nathan Calendreau, ex-ministre des Finances, veut en profiter pour tenter un come-back, alors que le pays est touché par une vague d’assassinats : à chaque féminicide, un groupuscule tue un homme au hasard en représailles.

À l’heure d’entrer dans la fosse aux lions télévisuelle, Calendreau reçoit une lettre de menaces : s’il ne veut pas qu’un drame survienne, il doit renoncer à sa participation. Il décide d’ignorer cet avertissement et plonge dans un loft rempli de zones d’ombre et de manigances. »

Un parti politique qui entre sans sourciller dans la désignation de son candidat par la télé poubelle et un groupuscule féministe qui plonge dans la violence et dans une loi du talion aussi ridicule que meurtrière, deux intrigues parallèles qui vont se rencontrer très rapidement.

Si on peut parfois regretter, comme ici, que l’explosion finale ne soit pas toujours au rendez-vous dans les romans de Thomas Bronnec, on se réjouira par contre du caractère glaçant de ses intrigues dû à une crédibilité que l’on ressent à chaque fois. Bronnec observe la situation et en rajoute juste un tout petit peu, montrant les dérives qui pourraient voir le jour très prochainement. Un parti politique qui se concentre uniquement sur l’image donnée par ses candidats, un groupe féministe gagné par la folie et basculant dans une violence aveugle, le grand n’importe quoi… Dans combien de temps vivrons-nous cette actualité ?

Thomas Bronnec ne montre pas l’horreur et l’abomination, les suggérant uniquement, les rendant finalement plus terribles. Cette réserve, cette pudeur l’honorent dans une période marquée par l’indigence d’une classe politique misérable, prête à tout pour un peu de pouvoir.

Clete

PS : bon, ne vous arrêtez surtout pas à cette très pauvre couverture.

LA METHODE SICILIENNE d’Andrea Camilleri / Fleuve Noir.

Il Methodo Catalanotti

Traduction: Serge Quadruppani.

« Pour le fidèle bras droit du commissaire Montalbano, l’infatigable coureur de jupons Mimí Augello, c’est une nuit comme les autres lorsqu’il doit se sauver par la fenêtre de la chambre de sa maîtresse pour échapper au mari cocu. Ce qui l’est moins en revanche, c’est de tomber à l’étage du dessous sur le voisin allongé sur son lit, élégamment vêtu… et mort.

Le lendemain matin, un appel au commissariat signale qu’un homme a été retrouvé dans les mêmes circonstances, à une adresse différente. Comment est-ce possible ? Qu’en est-il du premier corps ? Ces tableaux macabres ont un bien étrange goût de mise en scène théâtrale…

Montalbano parviendra-t-il à résoudre cette affaire, dans laquelle drame et réalité se confondent et où les cadavres disparaissent comme dans une pantomime ? »

La Sicile, ses odeurs, ses senteurs, ses saveurs, ses ombres et ses lumières, ses chants et ses silences, un petit coin perdu tout au sud de l’île où le pittoresque et le charmant côtoient hélas aussi le sordide. Et pour résoudre des crimes depuis 1994 à Vigata, nom donné dans la série à la ville natale d’Andrea Camilleri de Porto Empedocle, on fait appel à une équipe de bras cassés aux moyens financiers, mécaniques et humains trop limités pour lutter réellement contre la criminalité insulaire mais qui compensent leurs manques par une malice, une volonté sans faille et un peu de chance. L’inénarrable Catarella, le dragueur fou Mimi Aurello et le taiseux Fazio forment la garde rapprochée de Salvo Montalbano, chef de la police. Sorte de Bacri rital, compensant son irritation devant les excentricités de ses subordonnés par des abandons coupables dans les mets les plus riches de la cuisine locale, Salvo Montalbano joue parfois les gros durs, rampe devant son éternelle fiancée génoise gênante et qu’il aime beaucoup plus quand elle est sur le continent, loin de lui. A ce propos, pour les habitués, la relation entre Livia et Montalbano va connaître un rebondissement aussi imprévu que surprenant.

Alors, reconnaissons qu’au départ, l’enquête est mise de côté, le ton est assez léger et on se régale des pitreries de cette belle bande d’éclopés où Mimi et… Montalbano ne pensent qu’à baisouiller. On sent que Camilleri a eu envie de rester dans cette ambiance, célébrer encore les belles choses, les amis, le bon vin et les assiettes fumantes.  Mais si l’humour est si souvent présent au début des romans de Camilleri, c’est pour mieux vous saisir quand la chasse est lancée. Chaque enquête de Montalbano révèle des aspects bien sombres de la Sicile où le malheur n’est pas toujours imputable à l’insaisissable Mafia. Cet épisode se déroule dans le milieu théâtral, on aime beaucoup y jouer la comédie et créer l’illusion.

Andrea Camilleri, décédé en 2019, était un immense conteur qui avait aussi un grand respect pour ses lecteurs qu’il a voulu satisfaire jusqu’à la toute fin. Malade et devenu aveugle, il a dû se résoudre à dicter ses derniers écrits et notamment La méthode sicilienne.

Clete

LES ENCHANTEURS de James Ellroy / Rivages Noir.

The Enchanters

Traduction: Sophie Aslanides et Séverine Weiss.

« Los Angeles, 4 août 1962. La ville est en proie à la canicule, Marilyn Monroe vient de succomber à une overdose dans sa villa, et Gwen Perloff, une actrice de série B, est kidnappée dans d’étranges circonstances. Cela suffit à plonger le LAPD dans l’effervescence. Le Chef Bill Parker fait appel à une éminence grise d’Hollywood, l’électron libre Freddy Otash, qui va mener une enquête aux multiples ramifications et rebondissements. »

Tout d’abord, on ne vous fera pas l’affront de vous présenter James Ellroy. On ne vous cachera pas non plus que ses derniers romans nous ont particulièrement gonflés. On a eu beau s’y mettre à plusieurs pour le couvrir, rien n’est sorti sur le blog. Alors Ellroy serait-il devenu pénible à lire ? Evidemment non, mais certainement que les thèmes retenus avaient une portée plus limitée. Peut-être aussi que l’écriture, le style semblaient donner l’impression un peu de se moquer du lecteur perdu dans des énumérations sans fin de personnages ? L’auteur semblait se fiche éperdument de la compréhension du lecteur courageux certes mais pas non plus masochiste et encore moins pigeon. Mais, mais La tempête qui vient annoncée et qu’on avait ratée dans son précédent roman est bien arrivée avec les enchanteurs, brûlot haineux et hypnotique sur Hollywood.

En écrivant une histoire commençant à la mort de Marylin, Ellroy sait déjà au départ qu’il va accrocher le passant sous toutes les latitudes. En insérant un index, certes lapidaire, des personnages, nombreux, à la fin du roman, Ellroy donne également de belles et précieuses clés vers la compréhension de cette intrigue folle. Après le style, la patte Ellroy, c’est à vous de voir. Ellroy n’inspire jamais des sentiments tièdes, il n’aimerait pas non plus. On peut adorer comme on peut logiquement détester pour les mêmes raisons mais jamais l’indifférence ne l’emporte. Ça passe ou ça casse mais quand Ellroy est en forme, difficile de ne pas être emporté par une écriture qui dans son expression, son rythme, sa musique, colle parfaitement à l’intrigue, aux états d’âme des personnages, seuls les grands y parviennent.

Dans Les enchanteurs, Ellroy empoigne une kalash pour flinguer autant qu’il peut Hollywood. Vérités mais aussi rumeurs et faits totalement inventés sont balancés, assénés pour souiller stars, producteurs, réalisateurs, flics, politiques. Il cogne… dégueulasse tout, crée une intrigue de premier plan de tueur en série mais s’épanouit réellement dans le flingage systématique des plus grands mythes américains. Si vous avez ou tenez à garder une image un temps soit peu glamour de Marylin Monroe, malheureux, n’ouvrez jamais ce roman.

Etrange microcosme que ce Hollywood du début des années 60 où chacun tente de tenir son voisin, son adversaire par les couilles avec des dossiers « secrets ». Dans ce monde où on aime tant fouiner dans les poubelles du voisin ou de l’Histoire, Ellroy nous offre en guide le pire des fouille-merdes de la Cité des Anges, Freddy Otash. Une pourriture, une vraie saloperie et un simple passage sur sa fiche Wikipedia pourtant déjà éloquente ne permet pas de cerner dans sa réelle envergure l’éventail de ses activités criminelles. Ellroy aime beaucoup Otash déjà mis en lumière plusieurs fois par le passé. Le rythme du roman, un brin ralenti par une multitude de rapports de police, est génialement soutenu, l’intrigue pue l’urgence, on sent la folie de Olash, on perçoit la fièvre de Ellroy, ou le contraire.

Le Dog mord encore et c’est Marylin Monroe qui morfle. Du grand Ellroy!

Clete.

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