Chroniques noires et partisanes

Étiquette : série noire (Page 2 of 12)

HUITIEME SECTION de Marc Trévidic / Série Noire / Gallimard.

On avait découvert Marc Trévidic lors d’entretiens qu’il accordait aux médias en sa qualité de  juge d’instruction au pôle antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris il y a une dizaine d’années. La France était alors frappée de plein fouet par des barbares qui flinguaient sa jeunesse et la voix de Marc Trévidic tentait de nous faire comprendre l’inexplicable. 

L’actuel président de chambre à la cour d’appel de Versailles, a déjà une belle œuvre littéraire à son actif: essais, BD, romans mais une arrivée à la Série Noire attire néanmoins méchamment l’attention chez nous. Même si l’intrigue est bien basée sur un épisode marquant de sa carrière de juriste, l’auteur ne traitera pas ici la lutte contre le terrorisme, une autre fois peut-être ?

« Jusqu’à sa suppression en 1999, la huitième section du parquet de Paris, composée de six magistrats, dirigeait les enquêtes des crimes et délits flagrants. Toute la misère parisienne passait entre ses mains : les toxicos, les sans-papiers, les casseurs dans les manifs, les délinquants professionnels mais également les serial killers…

Faire revivre la Huit, un jour, dans un livre, est une envie qui n’a jamais quitté Marc Trévidic.

Au côté de Lucien Autret, substitut du procureur, le lecteur découvre au petit matin, à l’heure du ramassage des ordures, un corps dans une grosse poubelle de la Ville de Paris. L’homicide volontaire ne fait aucun doute, mais la brigade criminelle n’arrive pas à identifier la victime. »

On suit donc Lucien au taf avec ses doutes, ses procédures, ses retards, ses inconnues, ses dossiers qui s’empilent, des flics et des magistrats au bord de la rupture physique et/ou psychologique, des obsessions qui vous bouffent et puis l’horreur toujours l’horreur, jour après jour… retourner à la tâche, à la chasse aux indices pour trouver l’identité d’une victime, la volonté honorable de donner une identité à un mort qui n’en avait plus aucune de son vivant.  Carré, documenté sans excès, pointu, le début de Huitième Section s’avère un outil performant de compréhension de l’articulation Police/Justice sur le terrain, de voir les hommes et les femmes en première ligne. On se plaint parfois d’aller au boulot, ces gens-là partent à la guerre tous les matins.

Puis, au bout de quelques dizaines de pages apparaît une autre voix, une gamine au caractère bien trempé, dernière fille du commissaire de police à Fez au Maroc, heureuse dans sa famille et éblouie par la beauté de son pays. A part un infime détail qui vous échappera peut-être, impossible de voir le lien avec l’histoire même si on se doute que les deux intrigues se croiseront pour se retrouver à la fin, au bout d’un drame qui mettra en évidence le très dur statut de la femme marocaine.

En alliant une description pointue de l’administration de la justice depuis le premier front de la misère et de la criminalité à une tragédie familiale poignante et prenante, Marc Trévidic offre un roman tout à fait convaincant et effectue une entrée séduisante dans le polar.

Clete.

COLISEUM de Thomas Bronnec / Série Noire.

Depuis une dizaine d’années, Thomas Bronnec le Brestois scrute avec intelligence la vie politique et parlementaire française. Il poursuit avec un certain bonheur une série entamée en 2015 avec Les initiés suivis par En pays conquis, La meute et Collapsus. Journaliste et donc observateur privilégié de la vie politique Thomas Bronnec offre des romans d’anticipation en réelle phase avec la réalité du pays et l’évolution de ses modes de pensée et d’action.

« Dans un pays frappé par une crise démocratique aiguë, le camp de la majorité a choisi de désigner son candidat à l’élection présidentielle lors d’une émission de téléréalité. Nathan Calendreau, ex-ministre des Finances, veut en profiter pour tenter un come-back, alors que le pays est touché par une vague d’assassinats : à chaque féminicide, un groupuscule tue un homme au hasard en représailles.

À l’heure d’entrer dans la fosse aux lions télévisuelle, Calendreau reçoit une lettre de menaces : s’il ne veut pas qu’un drame survienne, il doit renoncer à sa participation. Il décide d’ignorer cet avertissement et plonge dans un loft rempli de zones d’ombre et de manigances. »

Un parti politique qui entre sans sourciller dans la désignation de son candidat par la télé poubelle et un groupuscule féministe qui plonge dans la violence et dans une loi du talion aussi ridicule que meurtrière, deux intrigues parallèles qui vont se rencontrer très rapidement.

Si on peut parfois regretter, comme ici, que l’explosion finale ne soit pas toujours au rendez-vous dans les romans de Thomas Bronnec, on se réjouira par contre du caractère glaçant de ses intrigues dû à une crédibilité que l’on ressent à chaque fois. Bronnec observe la situation et en rajoute juste un tout petit peu, montrant les dérives qui pourraient voir le jour très prochainement. Un parti politique qui se concentre uniquement sur l’image donnée par ses candidats, un groupe féministe gagné par la folie et basculant dans une violence aveugle, le grand n’importe quoi… Dans combien de temps vivrons-nous cette actualité ?

Thomas Bronnec ne montre pas l’horreur et l’abomination, les suggérant uniquement, les rendant finalement plus terribles. Cette réserve, cette pudeur l’honorent dans une période marquée par l’indigence d’une classe politique misérable, prête à tout pour un peu de pouvoir.

Clete

PS : bon, ne vous arrêtez surtout pas à cette très pauvre couverture.

VIEUX KAPITEN de Danü Danquigny / Série noire / Gallimard

Qu’on se le dise, Peter Punk est de retour. Comme esquissé dans une chronique précédente début 2022, Danü Danquigny propose aujourd’hui la suite des aventures de son héros cabossé Desmund Sasse, dont le pedigree annoncerait, sans honte du paradoxe, qu’il aurait une grande expérience comme redresseur de torts dans des situations tordues (d’avance).

En Albanie, un vieil officier de la sécurité intérieure spécialisé dans les écoutes téléphoniques se lance dans une croisade personnelle contre un de ses anciens amis, aujourd’hui à la tête d’une organisation criminelle.

En France, Desmund Sasse enquête sans discrétion sur le meurtre d’un jeune type, et va bientôt devoir fuir pour sauver sa peau. Pendant ce temps-là, son amie Élise Archambault, détective privée, est embauchée par un avocat véreux pour retrouver son fils.

Des trottoirs bitumés de Morclose aux montagnes vertes de l’Épire, trois enquêtes que rien ne semble relier explorent la haine et la vengeance. Elles vont finir par entrer en collision au pied du cimetière des martyrs de Korcë, en Albanie.

Sans surprise, nous retrouvons les atavismes de Danü Danquigny. D’abord, l’ancrage dans la capitale bretonne, habillée des miteux et charbonneux treillis d’un alias, Morclose. L’auteur est sans pitié pour la décrire, en appui sur de ses clichés, et pour la peupler d’une nouvelle génération de losers et de bad guys. Un fameux quotidien régional s’interrogeait encore il y a quelques jours : « Rennes Morclose est-elle toujours la capitale des punks à chiens ? » Danü Danquigny a son mot gouailleur et documenté pour répondre. Et la mise à jour cash nettoie le cache. Le système-monde de la came et de l’argent sale ne pouvait pas continuer à épargner les agglomérations provinciales, fussent-elles réputées pour un bon vivre, pour leurs « joyeuses » soirées estudiantines, pour leur club de foot volontaire mais inconstant (« qu’est qui est rouge et noir, qui monte et qui descend ? Le Stade Rennais »). Dans ta galette-saucisse, la forme oblongue, ce n’est plus du tout certain que ce soit du chaudin bourré de cochon haché.

Alors les voilà, les petites mains, leurs contremaîtres, les soldats et les boss de la nouvelle grande distribution bretonne. Ils redessinent les dynamiques urbaines, les sociabilités, l’ambiance. Les notables véreux à la recherche d’inspiration (nasale ou patrimoniale), les entrepreneurs-gagneuses du plus vieux métier du monde qui ne cesse de se renouveler, les pantins politiques les ont bien sûr accueillis, épaulés même. C’est de la bonne merde tout ça, elle sent aussi suave partout où elle est pondue. Même dans un bon vieux nid d’aigle balkanique à deux têtes. Du coup, de l’aéroport de Morclose-Saint-Jacques, en biplan très discret, non inscrit sur les tablettes, on dessert aussi des vallées farouches, à Shqipër-ait. Et vices-vers-ça. Vous l’aurez compris, le lien franc de Danü Danquigny avec l’Albanie (déjà exprimé dans de précédentes fictions) n’est pas non plus dissimulé dans ce roman. C’est là-bas d’ailleurs que va se dénouer lé pochon d’nou (ce serait de l’albanais – incertain – de l’entour rural de Morclose).

Pour le reste, belle galerie de personnages dégondés, amochés, en course pour se retaper, se retrouver, se venger, rebondir. Un air de Chacun cherche son chas (dans sa chienne de vie). Cela cochait toutes les cases pour monter à la Série noire. D’ailleurs, c’est à la Série noire.

Parfois, un poil forcé peut-être côté héros suppliciable mais incassable. Mais c’est une question de goût personnel.

Paotrsaout

L’AFFAIRE SYLLA de Solange Siyandje / Série Noire / Gallimard.

Entamé pendant la période du confinement où beaucoup ont pris la plume pour tenter  d’égayer cette période d’isolement, L’affaire Sylla est le premier roman de Solange Siyandje, avocate au barreau de Paris. Contrairement à la majorité de pieux projets littéraires avortés, ce roman a vu le jour chez un éditeur et pas des moindres quand on parle polar, la Série Noire. Jolie destinée pour un premier roman en compétition pour le prix “Polar en séries” 2024 de “Quai du polar”.

“En quelques jours, cinq personnes meurent empoisonnées. La police se saisit de l’enquête et découvre qu’elles ont pour seul point commun d’avoir été en rémission de cancer après avoir consulté un guérisseur, Moussa Sylla. Immédiatement dans le viseur de la justice, Sylla fait appel à Béatrice Cooper pour le défendre. L’avocate remarque que l’une des victimes était en lien avec Merculix, l’entreprise pharmaceutique pour laquelle travaille son mari, mais elle est loin d’imaginer dans quel engrenage elle a mis le doigt…”

Parti de de l’affrontement judiciaire d’un guérisseur africain avec un élément du “Big pharma” ricain, L’affaire Sylla déroule une intrigue très originale permettant de découvrir un peu la communauté africaine de Paris. Addictif, le roman s’avère souvent passionnant malgré quelques faiblesses dans la description des personnages masculins. Prenant appui sur son expérience professionnelle, Solange Siyandje décrit avec talent les univers judiciaire et pénitentiaire, offre des personnages féminins très forts, crédibles comme l’héroïne Béatrice, certainement, à bien des égards, le clone littéraire de l’auteure.

Le roman se lit vite et avec plaisir, rebondissant entre les deux enquêtes menées par un flic d’un côté et par l’équipe de l’avocate de l’autre. Dominique Manotti, dans Racket en 2018 aux éditions les Arènes, clamait que “Les Etats-Unis n’ont jamais perdu un marché” et Elisabeth, dans un combat judiciaire qui se décalera dangereusement dans la sphère personnelle en fera la sinistre expérience.

Premier roman tout à fait recommandable par son intrigue addictive et les apports de l’expérience professionnelle de Solange Siyandje, L’affaire Sylla réjouira les amateurs de polars français explorant des pans sociétaux souvent ignorés ou mal connus.

Clete

LA SAGESSE DE L’IDIOT de Marto Pariente / Série Noire / Gallimard

La Cordura del idiota

Traduction: Sébastien Rutès

“Toni Trinidad, unique policier municipal du village d’Ascuas, est un homme solitaire et un peu simplet qui ne porte jamais d’arme, s’évanouit à la vue du sang et ne souhaite qu’une chose : préserver sa tranquillité.

Or sa vie n’est pas simple : son poste est menacé, son ami Triste a été découvert pendu, et sa sœur Vega, qui gère seule la casse du village depuis la disparition de son mari, a de solides ennuis avec un cruel trafiquant de drogue local. Aussi Toni se trouve-t-il malgré lui dans l’obligation d’agir.”

Une citation de Victor Del Arbol et la nationalité de l’auteur pourraient induire en erreur les éventuels lecteurs de ce premier roman édité en France. En effet, on est très loin des univers tourmentés, hantés par le passé des magnifiques romans de Del Arbor. On plonge au contraire dans une comédie très barrée, ce qui est finalement assez rare dans l’horizon espagnol.

La  grande richesse de ce roman, tout à fait recommandable, tient dans son personnage principal, Toni Trinitad, un flic de campagne très atypique, pas vraiment à sa place dès que le sang est versé, un handicap très gênant au vu de sa fonction. Au début, on pense même à un anti-héros du genre de Kalmann, du très réussi roman éponyme de la Noire sorti l’année dernière. Il n’en est rien finalement parce que Toni devient une bête sauvage dès qu’on touche à sa sœur adorée avec qui il a partagé l’enfer de l’orphelinat pendant de nombreuses années. La mue est un peu exagérée, on a un tantinet l’impression d’avoir affaire à deux personnages totalement différents. Mais on comprendra un peu mieux la métamorphose plus tard.

Les souvenirs de l’orphelinat de Toni et sa soeur, longuement évoqués alors qu’on a déjà compris ce qui a pu se passer, sont un peu pesants et dramatisent peut-être exagérément le roman tout en ralentissant son bel envol. Il n’en reste pas moins qu’on suit avec beaucoup de plaisir la manière d’administrer la justice de Toni Trinitad. D’étonnantes surprises au rendez-vous, quelques scènes très hilarantes malgré leur cruauté, une histoire qu’on avale le sourire aux lèvres, que demander de plus ?

Un bon petit polar, tout simplement. Ibère drôle.

Clete

CHEVREUIL de Sébastien Gendron / La Noire / Gallimard.

Une fois encore, c’est le grand n’importe quoi, et nous ne pouvons que nous en réjouir. La parution d’un nouvel opus de Sébastien Gendron c’est métronomiquement la garantie d’une vraie récré, d’une bonne tranche de rigolade acidulée et démâtée. Et le présent Chevreuil ne déroge pas à la règle, si tant est que le mot « règle » soit inscrit au registre du gonze en question. Lois, règles, ordres, usages, codes : pas sûr que l’un de ces mots amidonnés puisse s’accorder à ses partitions en vrilles majeures. Peut-être pourrions nous lui reconnaître quelques connivences avec les lois de la nature s’il ne prenait pas un malin plaisir à en détourner du droit chemin tous les gentils clichés bienveillants et printaniers. Loin des souriants 30 millions d’amis potentiels, ses bestiaires sans queue (de pie) ni tête (de veau) tournent régulièrement au désastre sanguinolent, voire au carnage aussi peu végan que pacifiste. On se souviendra des requins hypertrophiés de Fin de siècle (Série Noire 2020) avant d’appréhender prudemment son nouvel Arche de Noé foutraque. Chevreuil commence d’ailleurs par une parenthèse sans grand rapport avec le tangage des chapitres suivants, mais avec un lien certain entre squales et félins, unis dans leur volonté dans découdre avec cet abruti d’homo sapiens, celui qui chasse, vote, drague, roule, avec les mêmes égoïsme, machisme, suffisance, vanité, brutalité, stupidité…
Chevreuil donc. Soit, après Chez Paradis (Série noire 2022), un autre tour de piste au cœur de la France rurale de Dupont Lajoie et des racismes ordinaires. En route pour Saint-Piéjac alors. Là où ailleurs, le constat sera le même, la constante sera la même peur de l’étranger. Sauf qu’à Saint-Pièjac, le seul migrant est anglais. Qu’à cela ne tienne : tous les maux et soupçons retombent sur le paletot de métèque en puissance du dénommé Connor Digby. Les ennuis condensent au-dessus de sa tête comme autant de cumulonimbus au bord de la rupture. Qu’ils aient les traits amènes de l’improbable Marceline ou ceux beaucoup plus menaçants d’un joli panel de crétins, les orages s’annoncent puis se succèdent avec la même densité d’inepties navrantes. Toute la populace a quelque chose à reprendre au Briton : une bagnole, une nana, un honneur mal placé, chacun avec cette notion étriquée et bien française de la propriété. Tous finiront mal sans nous arracher une larme. C’est plutôt avec de larges sourires que nous assistons à l’hécatombe orchestrée par un Sébastien Gendron en bonne forme. De ce mec nous supportons à la fois les dérapages incontrôlés et les cinquante nuances de gris, du plus lumineux au plus sombre, du plus aimable au plus hostile. Pire, nous les validons et les faisons nôtres avec une complicité goguenarde. Et pire, voire encore pire, nous recommandons sans vergogne à d’autres organismes blindés ce mille feuilles (330 pour le coup) parfaitement dosé entre une forme quasi hystérique et un fond beaucoup plus pertinent.

JLM

ECLIPSE TOTALE de Jo Nesbo / Série Noire.

BLODMANE

Traduction: Céline Romand-Monnier

“À Oslo, deux jeunes femmes sont retrouvées, l’une sans cerveau, l’autre décapitée. Soupçonné, l’exécrable Markus Røed, magnat de l’immobilier, charge son avocat d’engager un détective, le meilleur, pour le disculper. Hole, exclu de la police, serait l’homme de la situation s’il n’était en train de se soûler méthodiquement dans un bar de Los Angeles en compagnie de Lucille, actrice vieillissante qui doit 960 000 dollars à des recouvreurs de dette mexicains. Pour sauver son amie, Harry accepte l’offre de Røed. À ce tarif. Il a dix jours devant lui pour rentrer affronter ses démons, trouver le coupable et envoyer l’argent.”

Je ne vous ferai pas l’affront de vous présenter l’auteur norvégien qui squatte les librairies depuis plus de vingt ans avec ses romans policiers et sa série mettant en scène Harry Hole traqueur de tueurs en série autour du monde, au sein de la police norvégienne par le passé et en franc-tireur depuis quelques années.

De par ses origines, Nesbo est souvent considéré comme appartenant à une confrérie très fumeuse du polar dit nordique, mais ses romans sont bâtis pour l’international et fleurent beaucoup plus la littérature noire anglo-saxonne. C’est parfaitement calibré, le suspense est présent, entretenu et intelligemment relancé. Ceux qui comme moi ne supportent pas l’enclume Harry Hole, alcoolo et toxico de classe mondiale seront bien obligés de constater que le bonhomme a changé. La lecture de ses aventures morbides évolue vers une version beaucoup plus humaine et ses fantômes, bien que toujours très présents, sont beaucoup moins pesants que par le passé.

On se demandait légitimement dans quel état on allait retrouver Hole et ses multiples casseroles après le meurtre de sa femme mais, belle surprise, on n’entre pas dans la quincaillerie redoutée. C’est classique bien sûr, mais Nesbo sait vraiment se renouveler et la figure du mal que nous découvrons avec Eclipse totale est méchamment mauvaise. Elle agit surtout d’une manière particulièrement effroyable avec des armes très inédites que vous découvrirez avec effroi et qui provoqueront la même épouvante sur chacun d’entre vous. Juste pour vous hérisser d’emblée les cheveux, l’intrigue tourne autour de la microbiologie et c’est effarant comme passionnant pour les candides comme moi. Dernier avertissement, Nesbo est capable des pires infamies sur ses personnages…

Bref, du grand et méchant noir, un “must read” pour tous les amateurs de polar.

Clete.

TERRES NOIRES de Sébastien Raizer / Série Noire / Gallimard

“Sur le point de quitter l’Europe, Dimitri Gallois et Luna Yamada sont victimes d’un règlement de compte sanglant. Mafia serbe, armée privée américaine, groupe bancaire basé au Luxembourg : la véritable cible de cette collusion toxique est Santo Serra, à la tête d’une branche stratégique de la ‘Ndrangheta, et c’est avec lui que Dimitri et Luna vont tenter de briser l’engrenage mortel qui les happe.

Lorsque l’horizon semble s’éclaircir, Luna disparaît au cours d’une embuscade. Pour la retrouver, Dimitri va fouler les terres les plus noires de la sauvagerie et de la folie contemporaines.”

Terres Noires est le troisième volet de la trilogie Dimitri Gallois, son final. Dans sa postface Sébastien Raizer préfère le terme de triptyque:

“Les nuits rouges” traite de crise, “Mécanique mort” de crime, “Terres noires” de guerre. C’est davantage un triptyque qu’une trilogie: trois portraits selon trois thèmes. Ces thèmes sont indissociables et forment le cœur noir de l’Occident”.  

Si ce volume est salement empreint de la violence et de l’aveuglement de la guerre, avec en arrière-plan l’Ukraine, il est néanmoins totalement dépendant des deux premiers. Il serait vain et regrettable de rentrer dans l’histoire sans avoir lu les deux premiers et cela malgré les apports didactiques éclairés de l’auteur. Commencez par Les nuits rouges parce qu’il est sûrement le plus touchant, le plus personnel de Sébastien Raizer, originaire de cette région des trois frontières de la Moselle et enchaînez par Mécanique mort parce qu’on y découvre l’internationale nébuleuse du crime mafias, banques et officines paramilitaires qui engendrent le cauchemar que nous allons vivre.

Les trois romans semblent obéir à un crescendo dans la violence comme dans la dénonciation du libéralisme et cet épisode est certainement le plus dur, le plus létal. On ne meurt pas d’une simple balle dans le buffet chez Sébastien, il sait y faire pour jouer avec nos nerfs… et là, son théâtre de l’horreur est particulièrement réussi dans sa démence et outrageusement vicieux dans sa répétition.

Si Sébastien Raizer cite souvent Joy Division dans ses propos, ici on n’est plus dans la furie de Rammstein (cité également). L’écrit est scandé, hurlé, semé de citations assassines souvent pertinentes mais aussi parfois nettement moins efficientes car sorties de leur contexte ou totalement déplacées (une leçon de démocratie donnée par le représentant permanent de la Chine aux Nations Unies à propos de la guerre en Ukraine… pffff). Mais même si pour une fois on n’est pas du tout en phase avec le discours politique qui accompagne l’histoire, on ne peut que reconnaître qu’il enrichit le récit, le rend plus sauvage, plus furieux, une sorte de mantra logique dans la progression d’un roman contre le symbole du libéralisme : les USA tout en offrant un argumentaire recevable, développé à un époque par Le Monde Diplomatique en France.

Le roman, redoutable, n’est pas à mettre entre toutes les mains d’une part par l’explosion meurtrière particulièrement vicelarde qu’il mûrit et d’autre part par la complexité des forces, des fractions qui l’animent. Mais Sébastien Raizer reste droit dans ses bottes, se moque du consensuel, se concentre sur sa diatribe, montre une autre vision du monde et offre une histoire éprouvante et très prenante, un cauchemar halluciné et hallucinant.

Clete.

DEUX NUITS A LISBONNE de Chris Pavone / Série Noire

Two Nights in Lisbon

Traduction: Karine Lalechère

Chris Pavone, auteur et éditeur américain, fait son entrée à la Série noire avec ce roman. On l’avait découvert en France avec “Les expats” sorti au début des années 2010. On entre dans la saison des gros romans des beaux jours ou de plage, ceci dit sans connotation négative ou élitiste, et la SN n’est pas en reste. Vous n’ignorez pas non plus que les thrillers ne sont pas le principal carburant de Nyctalopes et vous serez pertinents en prenant encore plus que d’habitude mon modeste avis avec des pincettes.

“Ariel et John, récemment mariés, sont à Lisbonne pour le week-end. Dès le premier matin, John disparaît. Ariel le cherche sans relâche, à l’hôtel, à l’hôpital, elle se rend au commissariat et à l’ambassade des États-Unis. Partout, on l’accueille avec réticence et suspicion. Il faut dire qu’Ariel n’a rien d’une fille fiable ; son récit est fluctuant et lacunaire. Et elle ne semble pas connaître si bien que ça ce mari beaucoup plus jeune qu’elle.Or John a été kidnappé et, à la veille de la fête nationale américaine, les ravisseurs réclament une rançon de trois millions de dollars dont Ariel n’a pas le premier cent. À moins de solliciter celui qui…”

Alors que dire ? Il est situé à Lisbonne mais vous pouvez aussi imaginer à la place Berlin, Prague ou n’importe quelle capitale d’ Europe occidentale avec les barrières de la langue, de culture et de lois pour les Américains et son antenne de la CIA. Bien que ce ne soit pas le sujet, il est très difficile de se rendre compte qu’on est dans la capitale portugaise et vous n’apprendrez pas grand chose sur la cité et les Lisboètes à part qu’on peut s’y camer en toute légalité et qu’on y mange une sorte de ragoût…

Par ailleurs, “Deux nuits” semble indiquer un temps assez court, synonyme de roman speedé et ce n’est vraiment pas le cas avec tous les flashbacks new-yorkais sur la vie d’Ariel. Si le début est très réussi, ensuite, ça se traîne et parfois, on a l’impression que c’est plutôt “deux ans à Lisbonne”, enfin… soyons juste, uniquement dans la première partie du roman. La seconde moitié s’avère beaucoup plus passionnante aussi il est bon de persévérer, d’ailleurs l’ennui ne nous accompagne jamais.

La multitude de personnages, certains accentués alors qu’ils sont très accessoires, permet de multiplier les sources de danger mais ralentit un peu l’intrigue et tous ces retours sur la vie d’avant de l’héroïne finissent par lasser. Sinon, Chris Pavone maîtrise très bien les codes du thriller et la fin s’avère très surprenante même si certains twists seront peut-être des flops pour les plus habitués du genre. Ariel a eu beaucoup de malheurs  avec la gente masculine dans sa vie et a appris à se défendre, cela ne garantit pas forcément une empathie débordante de la part du lecteur, à voir…Néanmoins, avec des thèmes comme les « fake news », un virage très prononcé vers le politique, les violences faites aux femmes, Deux nuits à Lisbonne est un bon témoin d’une certaine Amérique d’aujourd’hui. 

Bref, un très honnête thriller mais qui aura peut-être un tout petit peu de mal à pleinement convaincre les plus exigeants.

Clete.

HOLLYWOOD S’EN VA EN GUERRE d’ Olivier Barde Cabuçon / Série Noire

“Septembre 1941. Aux États-Unis, le mouvement isolationniste et antisémite America First gagne du terrain et le président Roosevelt n’arrive pas à faire basculer son pays dans la guerre. À Hollywood, on prépare la contre-attaque avec un film engagé en faveur de l’intervention, mais sa vedette, la star Lala, est victime d’un chantage qui pourrait tout compromettre.

Vicky Mallone, détective privée, légèrement portée sur les cocktails et les femmes, va voler à son secours avec l’aide d’un vieux fédéral bougon et, lorsqu’il est sobre, d’Errol Flynn en personne. Le tournage du film va bientôt concentrer toutes les menaces et tous les enjeux de l’époque. Mais qui manipule qui à l’ombre des plateaux ?”

Depuis plus de quinze ans, Olivier Barde Cabuçon, d’abord chez Actes sud et maintenant à la SN de Gallimard écrit des polars dont les intrigues se situent dans le passé. Féru d’Histoire, il a voulu ici tordre le cou à une rumeur déclarant que pendant que les pauvres G.I. se faisaient tuer en Europe, à Hollywood, la fête battait son plein. Son intrigue, basée à l’époque du débat sur l’entrée en guerre des USA, montre que la communauté du cinéma s’est engagée et a œuvré pour l’entrée en guerre. Certes, tourner un film de propagande, s’impliquer publiquement ne peut s’apparenter à la course désespérée d’un soldat sur une plage de Normandie et certainement que les rations de guerre n’offraient pas le même plaisir gustatif que les buffets des soirées dans le L.A. qui compte et qui festoie mais certains acteurs, réalisateurs, producteurs se sont “battus” et Olivier Barde Cabuçon nous le montre.

Dès l’entame du roman, on sent que l’auteur connaît parfaitement son sujet, est dans son élément. Sa passion pour Hollywood et son amour du cinéma en noir et blanc des années 40, se voit dans sa faculté à apporter des informations nécessaires, des connaissances fines et des anecdotes sympathiques tout en restant parfaitement dans une intrigue qui sonne “hard boiled” avec ses flics, ses privés, ses informateurs, ses méchants camouflés, belle adaptation des polars ricains de l’époque.

Mais ces connaissances historiques comme cinéphiles adroitement réinvesties auraient été bien vaines sans une belle intrigue, et des personnages bien incarnés. Le suspense va crescendo et le roman s’avère prenant grâce à cette variante magique du Sam Spade de Hammett qu’est l’héroïne Vicky Mallone, détective privée et sacrée nana qui tombe aussi vite et régulièrement les filles que les cocktails.

La plume est adroite, souvent moqueuse, gentiment railleuse… très élégante.

Bienvenue à Lala Land !

Clete

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