Chroniques noires et partisanes

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VIEUX KAPITEN de Danü Danquigny / Série noire / Gallimard

Qu’on se le dise, Peter Punk est de retour. Comme esquissé dans une chronique précédente début 2022, Danü Danquigny propose aujourd’hui la suite des aventures de son héros cabossé Desmund Sasse, dont le pedigree annoncerait, sans honte du paradoxe, qu’il aurait une grande expérience comme redresseur de torts dans des situations tordues (d’avance).

En Albanie, un vieil officier de la sécurité intérieure spécialisé dans les écoutes téléphoniques se lance dans une croisade personnelle contre un de ses anciens amis, aujourd’hui à la tête d’une organisation criminelle.

En France, Desmund Sasse enquête sans discrétion sur le meurtre d’un jeune type, et va bientôt devoir fuir pour sauver sa peau. Pendant ce temps-là, son amie Élise Archambault, détective privée, est embauchée par un avocat véreux pour retrouver son fils.

Des trottoirs bitumés de Morclose aux montagnes vertes de l’Épire, trois enquêtes que rien ne semble relier explorent la haine et la vengeance. Elles vont finir par entrer en collision au pied du cimetière des martyrs de Korcë, en Albanie.

Sans surprise, nous retrouvons les atavismes de Danü Danquigny. D’abord, l’ancrage dans la capitale bretonne, habillée des miteux et charbonneux treillis d’un alias, Morclose. L’auteur est sans pitié pour la décrire, en appui sur de ses clichés, et pour la peupler d’une nouvelle génération de losers et de bad guys. Un fameux quotidien régional s’interrogeait encore il y a quelques jours : « Rennes Morclose est-elle toujours la capitale des punks à chiens ? » Danü Danquigny a son mot gouailleur et documenté pour répondre. Et la mise à jour cash nettoie le cache. Le système-monde de la came et de l’argent sale ne pouvait pas continuer à épargner les agglomérations provinciales, fussent-elles réputées pour un bon vivre, pour leurs « joyeuses » soirées estudiantines, pour leur club de foot volontaire mais inconstant (« qu’est qui est rouge et noir, qui monte et qui descend ? Le Stade Rennais »). Dans ta galette-saucisse, la forme oblongue, ce n’est plus du tout certain que ce soit du chaudin bourré de cochon haché.

Alors les voilà, les petites mains, leurs contremaîtres, les soldats et les boss de la nouvelle grande distribution bretonne. Ils redessinent les dynamiques urbaines, les sociabilités, l’ambiance. Les notables véreux à la recherche d’inspiration (nasale ou patrimoniale), les entrepreneurs-gagneuses du plus vieux métier du monde qui ne cesse de se renouveler, les pantins politiques les ont bien sûr accueillis, épaulés même. C’est de la bonne merde tout ça, elle sent aussi suave partout où elle est pondue. Même dans un bon vieux nid d’aigle balkanique à deux têtes. Du coup, de l’aéroport de Morclose-Saint-Jacques, en biplan très discret, non inscrit sur les tablettes, on dessert aussi des vallées farouches, à Shqipër-ait. Et vices-vers-ça. Vous l’aurez compris, le lien franc de Danü Danquigny avec l’Albanie (déjà exprimé dans de précédentes fictions) n’est pas non plus dissimulé dans ce roman. C’est là-bas d’ailleurs que va se dénouer lé pochon d’nou (ce serait de l’albanais – incertain – de l’entour rural de Morclose).

Pour le reste, belle galerie de personnages dégondés, amochés, en course pour se retaper, se retrouver, se venger, rebondir. Un air de Chacun cherche son chas (dans sa chienne de vie). Cela cochait toutes les cases pour monter à la Série noire. D’ailleurs, c’est à la Série noire.

Parfois, un poil forcé peut-être côté héros suppliciable mais incassable. Mais c’est une question de goût personnel.

Paotrsaout

L’AFFAIRE SYLLA de Solange Siyandje / Série Noire / Gallimard.

Entamé pendant la période du confinement où beaucoup ont pris la plume pour tenter  d’égayer cette période d’isolement, L’affaire Sylla est le premier roman de Solange Siyandje, avocate au barreau de Paris. Contrairement à la majorité de pieux projets littéraires avortés, ce roman a vu le jour chez un éditeur et pas des moindres quand on parle polar, la Série Noire. Jolie destinée pour un premier roman en compétition pour le prix “Polar en séries” 2024 de “Quai du polar”.

“En quelques jours, cinq personnes meurent empoisonnées. La police se saisit de l’enquête et découvre qu’elles ont pour seul point commun d’avoir été en rémission de cancer après avoir consulté un guérisseur, Moussa Sylla. Immédiatement dans le viseur de la justice, Sylla fait appel à Béatrice Cooper pour le défendre. L’avocate remarque que l’une des victimes était en lien avec Merculix, l’entreprise pharmaceutique pour laquelle travaille son mari, mais elle est loin d’imaginer dans quel engrenage elle a mis le doigt…”

Parti de de l’affrontement judiciaire d’un guérisseur africain avec un élément du “Big pharma” ricain, L’affaire Sylla déroule une intrigue très originale permettant de découvrir un peu la communauté africaine de Paris. Addictif, le roman s’avère souvent passionnant malgré quelques faiblesses dans la description des personnages masculins. Prenant appui sur son expérience professionnelle, Solange Siyandje décrit avec talent les univers judiciaire et pénitentiaire, offre des personnages féminins très forts, crédibles comme l’héroïne Béatrice, certainement, à bien des égards, le clone littéraire de l’auteure.

Le roman se lit vite et avec plaisir, rebondissant entre les deux enquêtes menées par un flic d’un côté et par l’équipe de l’avocate de l’autre. Dominique Manotti, dans Racket en 2018 aux éditions les Arènes, clamait que “Les Etats-Unis n’ont jamais perdu un marché” et Elisabeth, dans un combat judiciaire qui se décalera dangereusement dans la sphère personnelle en fera la sinistre expérience.

Premier roman tout à fait recommandable par son intrigue addictive et les apports de l’expérience professionnelle de Solange Siyandje, L’affaire Sylla réjouira les amateurs de polars français explorant des pans sociétaux souvent ignorés ou mal connus.

Clete

LA SAGESSE DE L’IDIOT de Marto Pariente / Série Noire / Gallimard

La Cordura del idiota

Traduction: Sébastien Rutès

“Toni Trinidad, unique policier municipal du village d’Ascuas, est un homme solitaire et un peu simplet qui ne porte jamais d’arme, s’évanouit à la vue du sang et ne souhaite qu’une chose : préserver sa tranquillité.

Or sa vie n’est pas simple : son poste est menacé, son ami Triste a été découvert pendu, et sa sœur Vega, qui gère seule la casse du village depuis la disparition de son mari, a de solides ennuis avec un cruel trafiquant de drogue local. Aussi Toni se trouve-t-il malgré lui dans l’obligation d’agir.”

Une citation de Victor Del Arbol et la nationalité de l’auteur pourraient induire en erreur les éventuels lecteurs de ce premier roman édité en France. En effet, on est très loin des univers tourmentés, hantés par le passé des magnifiques romans de Del Arbor. On plonge au contraire dans une comédie très barrée, ce qui est finalement assez rare dans l’horizon espagnol.

La  grande richesse de ce roman, tout à fait recommandable, tient dans son personnage principal, Toni Trinitad, un flic de campagne très atypique, pas vraiment à sa place dès que le sang est versé, un handicap très gênant au vu de sa fonction. Au début, on pense même à un anti-héros du genre de Kalmann, du très réussi roman éponyme de la Noire sorti l’année dernière. Il n’en est rien finalement parce que Toni devient une bête sauvage dès qu’on touche à sa sœur adorée avec qui il a partagé l’enfer de l’orphelinat pendant de nombreuses années. La mue est un peu exagérée, on a un tantinet l’impression d’avoir affaire à deux personnages totalement différents. Mais on comprendra un peu mieux la métamorphose plus tard.

Les souvenirs de l’orphelinat de Toni et sa soeur, longuement évoqués alors qu’on a déjà compris ce qui a pu se passer, sont un peu pesants et dramatisent peut-être exagérément le roman tout en ralentissant son bel envol. Il n’en reste pas moins qu’on suit avec beaucoup de plaisir la manière d’administrer la justice de Toni Trinitad. D’étonnantes surprises au rendez-vous, quelques scènes très hilarantes malgré leur cruauté, une histoire qu’on avale le sourire aux lèvres, que demander de plus ?

Un bon petit polar, tout simplement. Ibère drôle.

Clete

CHEVREUIL de Sébastien Gendron / La Noire / Gallimard.

Une fois encore, c’est le grand n’importe quoi, et nous ne pouvons que nous en réjouir. La parution d’un nouvel opus de Sébastien Gendron c’est métronomiquement la garantie d’une vraie récré, d’une bonne tranche de rigolade acidulée et démâtée. Et le présent Chevreuil ne déroge pas à la règle, si tant est que le mot « règle » soit inscrit au registre du gonze en question. Lois, règles, ordres, usages, codes : pas sûr que l’un de ces mots amidonnés puisse s’accorder à ses partitions en vrilles majeures. Peut-être pourrions nous lui reconnaître quelques connivences avec les lois de la nature s’il ne prenait pas un malin plaisir à en détourner du droit chemin tous les gentils clichés bienveillants et printaniers. Loin des souriants 30 millions d’amis potentiels, ses bestiaires sans queue (de pie) ni tête (de veau) tournent régulièrement au désastre sanguinolent, voire au carnage aussi peu végan que pacifiste. On se souviendra des requins hypertrophiés de Fin de siècle (Série Noire 2020) avant d’appréhender prudemment son nouvel Arche de Noé foutraque. Chevreuil commence d’ailleurs par une parenthèse sans grand rapport avec le tangage des chapitres suivants, mais avec un lien certain entre squales et félins, unis dans leur volonté dans découdre avec cet abruti d’homo sapiens, celui qui chasse, vote, drague, roule, avec les mêmes égoïsme, machisme, suffisance, vanité, brutalité, stupidité…
Chevreuil donc. Soit, après Chez Paradis (Série noire 2022), un autre tour de piste au cœur de la France rurale de Dupont Lajoie et des racismes ordinaires. En route pour Saint-Piéjac alors. Là où ailleurs, le constat sera le même, la constante sera la même peur de l’étranger. Sauf qu’à Saint-Pièjac, le seul migrant est anglais. Qu’à cela ne tienne : tous les maux et soupçons retombent sur le paletot de métèque en puissance du dénommé Connor Digby. Les ennuis condensent au-dessus de sa tête comme autant de cumulonimbus au bord de la rupture. Qu’ils aient les traits amènes de l’improbable Marceline ou ceux beaucoup plus menaçants d’un joli panel de crétins, les orages s’annoncent puis se succèdent avec la même densité d’inepties navrantes. Toute la populace a quelque chose à reprendre au Briton : une bagnole, une nana, un honneur mal placé, chacun avec cette notion étriquée et bien française de la propriété. Tous finiront mal sans nous arracher une larme. C’est plutôt avec de larges sourires que nous assistons à l’hécatombe orchestrée par un Sébastien Gendron en bonne forme. De ce mec nous supportons à la fois les dérapages incontrôlés et les cinquante nuances de gris, du plus lumineux au plus sombre, du plus aimable au plus hostile. Pire, nous les validons et les faisons nôtres avec une complicité goguenarde. Et pire, voire encore pire, nous recommandons sans vergogne à d’autres organismes blindés ce mille feuilles (330 pour le coup) parfaitement dosé entre une forme quasi hystérique et un fond beaucoup plus pertinent.

JLM

ECLIPSE TOTALE de Jo Nesbo / Série Noire.

BLODMANE

Traduction: Céline Romand-Monnier

“À Oslo, deux jeunes femmes sont retrouvées, l’une sans cerveau, l’autre décapitée. Soupçonné, l’exécrable Markus Røed, magnat de l’immobilier, charge son avocat d’engager un détective, le meilleur, pour le disculper. Hole, exclu de la police, serait l’homme de la situation s’il n’était en train de se soûler méthodiquement dans un bar de Los Angeles en compagnie de Lucille, actrice vieillissante qui doit 960 000 dollars à des recouvreurs de dette mexicains. Pour sauver son amie, Harry accepte l’offre de Røed. À ce tarif. Il a dix jours devant lui pour rentrer affronter ses démons, trouver le coupable et envoyer l’argent.”

Je ne vous ferai pas l’affront de vous présenter l’auteur norvégien qui squatte les librairies depuis plus de vingt ans avec ses romans policiers et sa série mettant en scène Harry Hole traqueur de tueurs en série autour du monde, au sein de la police norvégienne par le passé et en franc-tireur depuis quelques années.

De par ses origines, Nesbo est souvent considéré comme appartenant à une confrérie très fumeuse du polar dit nordique, mais ses romans sont bâtis pour l’international et fleurent beaucoup plus la littérature noire anglo-saxonne. C’est parfaitement calibré, le suspense est présent, entretenu et intelligemment relancé. Ceux qui comme moi ne supportent pas l’enclume Harry Hole, alcoolo et toxico de classe mondiale seront bien obligés de constater que le bonhomme a changé. La lecture de ses aventures morbides évolue vers une version beaucoup plus humaine et ses fantômes, bien que toujours très présents, sont beaucoup moins pesants que par le passé.

On se demandait légitimement dans quel état on allait retrouver Hole et ses multiples casseroles après le meurtre de sa femme mais, belle surprise, on n’entre pas dans la quincaillerie redoutée. C’est classique bien sûr, mais Nesbo sait vraiment se renouveler et la figure du mal que nous découvrons avec Eclipse totale est méchamment mauvaise. Elle agit surtout d’une manière particulièrement effroyable avec des armes très inédites que vous découvrirez avec effroi et qui provoqueront la même épouvante sur chacun d’entre vous. Juste pour vous hérisser d’emblée les cheveux, l’intrigue tourne autour de la microbiologie et c’est effarant comme passionnant pour les candides comme moi. Dernier avertissement, Nesbo est capable des pires infamies sur ses personnages…

Bref, du grand et méchant noir, un “must read” pour tous les amateurs de polar.

Clete.

TERRES NOIRES de Sébastien Raizer / Série Noire / Gallimard

“Sur le point de quitter l’Europe, Dimitri Gallois et Luna Yamada sont victimes d’un règlement de compte sanglant. Mafia serbe, armée privée américaine, groupe bancaire basé au Luxembourg : la véritable cible de cette collusion toxique est Santo Serra, à la tête d’une branche stratégique de la ‘Ndrangheta, et c’est avec lui que Dimitri et Luna vont tenter de briser l’engrenage mortel qui les happe.

Lorsque l’horizon semble s’éclaircir, Luna disparaît au cours d’une embuscade. Pour la retrouver, Dimitri va fouler les terres les plus noires de la sauvagerie et de la folie contemporaines.”

Terres Noires est le troisième volet de la trilogie Dimitri Gallois, son final. Dans sa postface Sébastien Raizer préfère le terme de triptyque:

“Les nuits rouges” traite de crise, “Mécanique mort” de crime, “Terres noires” de guerre. C’est davantage un triptyque qu’une trilogie: trois portraits selon trois thèmes. Ces thèmes sont indissociables et forment le cœur noir de l’Occident”.  

Si ce volume est salement empreint de la violence et de l’aveuglement de la guerre, avec en arrière-plan l’Ukraine, il est néanmoins totalement dépendant des deux premiers. Il serait vain et regrettable de rentrer dans l’histoire sans avoir lu les deux premiers et cela malgré les apports didactiques éclairés de l’auteur. Commencez par Les nuits rouges parce qu’il est sûrement le plus touchant, le plus personnel de Sébastien Raizer, originaire de cette région des trois frontières de la Moselle et enchaînez par Mécanique mort parce qu’on y découvre l’internationale nébuleuse du crime mafias, banques et officines paramilitaires qui engendrent le cauchemar que nous allons vivre.

Les trois romans semblent obéir à un crescendo dans la violence comme dans la dénonciation du libéralisme et cet épisode est certainement le plus dur, le plus létal. On ne meurt pas d’une simple balle dans le buffet chez Sébastien, il sait y faire pour jouer avec nos nerfs… et là, son théâtre de l’horreur est particulièrement réussi dans sa démence et outrageusement vicieux dans sa répétition.

Si Sébastien Raizer cite souvent Joy Division dans ses propos, ici on n’est plus dans la furie de Rammstein (cité également). L’écrit est scandé, hurlé, semé de citations assassines souvent pertinentes mais aussi parfois nettement moins efficientes car sorties de leur contexte ou totalement déplacées (une leçon de démocratie donnée par le représentant permanent de la Chine aux Nations Unies à propos de la guerre en Ukraine… pffff). Mais même si pour une fois on n’est pas du tout en phase avec le discours politique qui accompagne l’histoire, on ne peut que reconnaître qu’il enrichit le récit, le rend plus sauvage, plus furieux, une sorte de mantra logique dans la progression d’un roman contre le symbole du libéralisme : les USA tout en offrant un argumentaire recevable, développé à un époque par Le Monde Diplomatique en France.

Le roman, redoutable, n’est pas à mettre entre toutes les mains d’une part par l’explosion meurtrière particulièrement vicelarde qu’il mûrit et d’autre part par la complexité des forces, des fractions qui l’animent. Mais Sébastien Raizer reste droit dans ses bottes, se moque du consensuel, se concentre sur sa diatribe, montre une autre vision du monde et offre une histoire éprouvante et très prenante, un cauchemar halluciné et hallucinant.

Clete.

DEUX NUITS A LISBONNE de Chris Pavone / Série Noire

Two Nights in Lisbon

Traduction: Karine Lalechère

Chris Pavone, auteur et éditeur américain, fait son entrée à la Série noire avec ce roman. On l’avait découvert en France avec “Les expats” sorti au début des années 2010. On entre dans la saison des gros romans des beaux jours ou de plage, ceci dit sans connotation négative ou élitiste, et la SN n’est pas en reste. Vous n’ignorez pas non plus que les thrillers ne sont pas le principal carburant de Nyctalopes et vous serez pertinents en prenant encore plus que d’habitude mon modeste avis avec des pincettes.

“Ariel et John, récemment mariés, sont à Lisbonne pour le week-end. Dès le premier matin, John disparaît. Ariel le cherche sans relâche, à l’hôtel, à l’hôpital, elle se rend au commissariat et à l’ambassade des États-Unis. Partout, on l’accueille avec réticence et suspicion. Il faut dire qu’Ariel n’a rien d’une fille fiable ; son récit est fluctuant et lacunaire. Et elle ne semble pas connaître si bien que ça ce mari beaucoup plus jeune qu’elle.Or John a été kidnappé et, à la veille de la fête nationale américaine, les ravisseurs réclament une rançon de trois millions de dollars dont Ariel n’a pas le premier cent. À moins de solliciter celui qui…”

Alors que dire ? Il est situé à Lisbonne mais vous pouvez aussi imaginer à la place Berlin, Prague ou n’importe quelle capitale d’ Europe occidentale avec les barrières de la langue, de culture et de lois pour les Américains et son antenne de la CIA. Bien que ce ne soit pas le sujet, il est très difficile de se rendre compte qu’on est dans la capitale portugaise et vous n’apprendrez pas grand chose sur la cité et les Lisboètes à part qu’on peut s’y camer en toute légalité et qu’on y mange une sorte de ragoût…

Par ailleurs, “Deux nuits” semble indiquer un temps assez court, synonyme de roman speedé et ce n’est vraiment pas le cas avec tous les flashbacks new-yorkais sur la vie d’Ariel. Si le début est très réussi, ensuite, ça se traîne et parfois, on a l’impression que c’est plutôt “deux ans à Lisbonne”, enfin… soyons juste, uniquement dans la première partie du roman. La seconde moitié s’avère beaucoup plus passionnante aussi il est bon de persévérer, d’ailleurs l’ennui ne nous accompagne jamais.

La multitude de personnages, certains accentués alors qu’ils sont très accessoires, permet de multiplier les sources de danger mais ralentit un peu l’intrigue et tous ces retours sur la vie d’avant de l’héroïne finissent par lasser. Sinon, Chris Pavone maîtrise très bien les codes du thriller et la fin s’avère très surprenante même si certains twists seront peut-être des flops pour les plus habitués du genre. Ariel a eu beaucoup de malheurs  avec la gente masculine dans sa vie et a appris à se défendre, cela ne garantit pas forcément une empathie débordante de la part du lecteur, à voir…Néanmoins, avec des thèmes comme les « fake news », un virage très prononcé vers le politique, les violences faites aux femmes, Deux nuits à Lisbonne est un bon témoin d’une certaine Amérique d’aujourd’hui. 

Bref, un très honnête thriller mais qui aura peut-être un tout petit peu de mal à pleinement convaincre les plus exigeants.

Clete.

HOLLYWOOD S’EN VA EN GUERRE d’ Olivier Barde Cabuçon / Série Noire

“Septembre 1941. Aux États-Unis, le mouvement isolationniste et antisémite America First gagne du terrain et le président Roosevelt n’arrive pas à faire basculer son pays dans la guerre. À Hollywood, on prépare la contre-attaque avec un film engagé en faveur de l’intervention, mais sa vedette, la star Lala, est victime d’un chantage qui pourrait tout compromettre.

Vicky Mallone, détective privée, légèrement portée sur les cocktails et les femmes, va voler à son secours avec l’aide d’un vieux fédéral bougon et, lorsqu’il est sobre, d’Errol Flynn en personne. Le tournage du film va bientôt concentrer toutes les menaces et tous les enjeux de l’époque. Mais qui manipule qui à l’ombre des plateaux ?”

Depuis plus de quinze ans, Olivier Barde Cabuçon, d’abord chez Actes sud et maintenant à la SN de Gallimard écrit des polars dont les intrigues se situent dans le passé. Féru d’Histoire, il a voulu ici tordre le cou à une rumeur déclarant que pendant que les pauvres G.I. se faisaient tuer en Europe, à Hollywood, la fête battait son plein. Son intrigue, basée à l’époque du débat sur l’entrée en guerre des USA, montre que la communauté du cinéma s’est engagée et a œuvré pour l’entrée en guerre. Certes, tourner un film de propagande, s’impliquer publiquement ne peut s’apparenter à la course désespérée d’un soldat sur une plage de Normandie et certainement que les rations de guerre n’offraient pas le même plaisir gustatif que les buffets des soirées dans le L.A. qui compte et qui festoie mais certains acteurs, réalisateurs, producteurs se sont “battus” et Olivier Barde Cabuçon nous le montre.

Dès l’entame du roman, on sent que l’auteur connaît parfaitement son sujet, est dans son élément. Sa passion pour Hollywood et son amour du cinéma en noir et blanc des années 40, se voit dans sa faculté à apporter des informations nécessaires, des connaissances fines et des anecdotes sympathiques tout en restant parfaitement dans une intrigue qui sonne “hard boiled” avec ses flics, ses privés, ses informateurs, ses méchants camouflés, belle adaptation des polars ricains de l’époque.

Mais ces connaissances historiques comme cinéphiles adroitement réinvesties auraient été bien vaines sans une belle intrigue, et des personnages bien incarnés. Le suspense va crescendo et le roman s’avère prenant grâce à cette variante magique du Sam Spade de Hammett qu’est l’héroïne Vicky Mallone, détective privée et sacrée nana qui tombe aussi vite et régulièrement les filles que les cocktails.

La plume est adroite, souvent moqueuse, gentiment railleuse… très élégante.

Bienvenue à Lala Land !

Clete

UN SIMPLE ENQUÊTEUR de Dror Mishani / Série Noire / Gallimard

Traduction: Laurence Sendrowicz

Quand Une deux trois de Dror Mishani était paru à la Série Noire, on avait apprécié de le trouver au catalogue de la SN. Il nous semblait alors qu’il avait trouvé sa juste place, même si on regrettait la disparition de son enquêteur Avraham Avraham qui nous avait tant plu dans ses trois enquêtes parues au Seuil. Surprise et joie, il est de retour et je vous envie vraiment si vous vous apprêtez à faire la connaissance de ce mec bien.

“Bientôt quarante-quatre ans, récemment marié et promu commissaire à Holon, Avraham est las d’enquêter sur des crimes domestiques dont la résolution ne rend service à personne. Il rêve de missions plus importantes. Aussi le jour où deux affaires se présentent simultanément délègue-t-il la plus banale — un nouveau-né découvert dans un sac plastique à proximité de l’hôpital — à une collaboratrice. C’est la disparition d’un touriste signalée par le directeur d’un hôtel du front de mer qui retient son attention…”

En attendant une éventuelle mutation plus proche des affaires concernant la sécurité d’Israël, Avraham doit retourner à l’ordinaire. Battre le pavé, frapper aux portes, un ordinaire qui ne lui plait plus vraiment mais Avraham est un type humain qui va s’acquitter de sa tâche du mieux qu’il pourra. L’homme, grand admirateur du commissaire Maigret, agit d’ailleurs comme son modèle fictif, en développant une réelle empathie pour les victimes, et par voie de conséquence, la moindre affaire le touche toujours profondément, le mine. 

Avraham prend son temps, fouille, furète, interroge et comme à chaque fois, ses affaires qui paraissent tristement banales s’avèrent en définitive tragiques, cruelles. Petit à petit, on descend vers des abîmes. L’histoire de la disparition de ce touriste qui n’en est pas un va lui poser un sacré cas de conscience et lui permettre d’entrevoir les hautes sphères de la sécurité du pays qu’il convoite. La deuxième affaire du bébé abandonné verra Mishani et Avraham revenir vers des drames familiaux souvent traités et mettra en évidence des plaies non cicatrisées et cachées du peuple israélien. 

Le hasard des deux investigations le mènera à Paris, seul point commun aux deux histoires. Une pointe d’exotisme pour son lectorat local mais qui nous prive un peu de son regard acerbe sur la société israélienne. Outre Maigret dont il apparaît comme un beau successeur, on peut aussi comparer Avraham à Erlendur d’Indridasson, même rythme, même empathie pour les victimes, même bonheur de noir.

Dror Mishani, certainement une des plus belles trouvailles de la SN de ces dernières années.

Clete.

DOA / RÉTIAIRE(S) / ENTRETIEN

Quand DOA parle, c’est toujours clair, sans filtre et documenté. Et cette sixième rencontre chez Nyctalopes le confirme amplement:

Rétiaire(s), le trafic de came en France, les flics, les nouveaux dangers de l’écriture, le trafic d’armes, Samuel Paty, les privations de liberté en temps de pandémie, le COVID, le jackpot des labos pharmaceutiques et la suite de Rétiaire(s). Aucun sujet n’est évité, c’est très fort une fois de plus.

© Francesca Mantovani / Gallimard

C’est toujours un plaisir de vous rencontrer, c’est en l’occurrence la sixième fois que vous nous faites l’honneur d’écrire chez nous. Cet entretien n’aura pour but que de tenter de convaincre les indécis. Celles et ceux qui ont acheté « Rétiaire(s) » auront lu votre postface particulièrement intéressante où vous expliquez votre démarche, les origines du projet. Pour vos lecteurs, il y aura certainement peut-être parfois une impression de redite que je tenterai de limiter au maximum.

1 – La première interrogation qui est évidente pour tous ceux qui vous suivent : dites donc, ce n’est pas le roman que l’on attendait. Il y a beaucoup de sinistres personnages  dans votre roman mais il n’y a pas l’ombre d’un nazi ? 

Alors, tout d’abord, merci de m’accueillir une nouvelle fois dans vos colonnes, c’est toujours  un plaisir. Par ailleurs, la fidélité, c’est précieux. 

Il y a dans « Rétiaire(s) » un clin d’œil, et même plusieurs, à ce qui doit advenir mais a, pour  le moment, été contrarié par la crise traversée en 2020 et 2021. Ou plutôt par la panique  provoquée par cette crise et par les mesures délirantes que cette peur – jamais une bonne  conseillère la peur, parlez-en à des psys – a justifiées. Fermeture des archives, fermetures des  frontières, passeports vaccinaux, aller fouiller dans les fonds historiques s’est révélé, pendant  un temps, assez difficile, voire impossible, et m’a fait prendre du retard. D’où ma décision de  changer de projet temporairement et de m’attaquer à un texte plus « simple » dont la phase de  documentation serait moins empêchée. Ainsi, bizarrement, hanter les couloirs du centre  pénitentiaire de Paris-La Santé ou trouver, au-delà du périphérique, des pros du gros bizness s’est révélé moins ardu que se rendre au siège de la Bundesarchiv à Berlin. 

2 – Quand vous avez été obligé de changer votre fusil d’épaule, si j’ose dire, n’avez-vous  pas été tenté de franchir la porte que vous aviez laissée entrouverte à la fin de  « Pukhtu » ? 

Non. Avant de franchir cette porte particulière, il aurait fallu me livrer à une profonde  méditation. Et ça ne cadrait pas avec les circonstances de ma décision. Quand je l’ai prise, j’ai  hésité entre deux propositions : la non-fiction littéraire, avec une enquête sur l’affaire de  pédocriminalité qui a secoué le groupe scolaire Paul Dubois, à Paris, début 2019  (https://bit.ly/3IEQGP9), scandaleusement ignorée par presque tout le monde à l’exception de  Mediapart, et la fiction, avec ce qui est devenu aujourd’hui « Rétiaire(s) « . 

3 – Le projet « Rétiaire(s) » date de 2006, vous l’avez actualisé pour nous amener à la  situation en 2021. Avez-vous constaté des évolutions notables dans l’histoire du trafic de  drogue en France ? 

Tout dépend ce que l’on entend par notables. Le trafic irrigue tout à présent et tend à supplanter  les autres grandes entreprises criminelles, parce qu’il est bien plus rentable et reste, toutes  proportions gardées, moins risqué. Il s’est structuré, professionnalisé et est dominé par des  groupes français d’origine étrangère, binationaux ou non, ou des groupes étrangers,  principalement originaires du Maghreb et, dans une moindre mesure, de l’Afrique  subsaharienne et des Balkans, qui ont remplacé les Corses et les voyous d’origine italienne d’antan. Il grossit d’année en année et je pense ne pas fantasmer en déclarant qu’il corrompt de  plus en plus tous les secteurs d’activité dont il a besoin pour exister (le transport maritime et routier, par exemple, c’est-à-dire la logistique, mais aussi la comptabilité, le droit, certains  types de commerce de détail et de services), et quelques administrations / institutions, au moins  à l’échelon local ou régional, mais sans doute aussi plus haut. Le Canard Enchaîné a, par  exemple, sorti il y a quelques temps une affaire impliquant deux hauts fonctionnaires et un  trafiquant, pacsé avec l’un et amant de l’autre. Précisons que l’un des deux fonctionnaires en  question émargeait au ministère de l’Intérieur à l’époque, en qualité de secrétaire général de la  DGSI, après un passage par la Défense et la DGSE.  

Nous avons affaire à l’accélération d’un double phénomène de société : ultra-valorisation du  Dieu-fric d’un côté, et affaiblissement de la morale individuelle et républicaine de l’autre.  Arrive forcément un moment où ces évolutions se rencontrent et se combinent. Pour le  romancier que je suis, c’est pain bénit.

4 – Quelles sont les difficultés rencontrées par le passage d’un scénario à un roman ? 

Il n’y en a pas vraiment eu, sauf une peut-être, qui a été de devoir travailler sans Michaël  Souhaité, mon coauteur sur le projet de 2006/7. Au départ, nous envisagions une collaboration  calquée sur celle, très fructueuse et intéressante, que j’avais eue avec Dominique Manotti pour  écrire « L’honorable société ». Ça n’a pas pu se faire pour des questions d’emploi du temps et  de calendrier. 

Fondamentalement, le cœur du problème est identique dans les deux cas : trouver une bonne  histoire à raconter, par le biais de personnages forts. Difficile quel que soit le support de  destination. Ensuite, il faut construire, et on le fait en fonction du medium, on ne raconte pas  les choses de la même façon en mots ou en images. Ici, j’avais une matière de base, mais  ancienne et parfois bancale, quelques figures. Il fallait en éliminer une partie, en garder une  autre, et apporter en plus des éléments nouveaux cohérents avec ce qui allait rester. Cet  arbitrage sur un travail qui était en partie le mien, le vital inventaire destiné à purger tout ce qui n’allait pas (et dieu sait que c’était nécessaire), fut l’étape la plus compliquée, ne serait-ce que  pour respecter l’héritage de Michaël. Et puis on prend ses propres limites en pleine poire, le  doux souvenir d’une création que l’on fantasmait encore exceptionnelle se dissipe d’un coup.  Le projet initial n’a pas vu le jour pour de nombreuses raisons, parmi lesquelles figurent sans  doute quelques-uns ses défauts. Donc le véritable écueil à franchir était de piger ceux-ci, puis  de les admettre, puis de les corriger si possible. Pas de changer de support. 

5 – Je suppose que vous aimez tous vos personnages. Dans tous les cas, vous les avez  brossés soigneusement avec leur part d’ombre, mais lesquels vous ont le plus entraîné ?  Quels sont ceux qui pourraient aller plus loin, qui sont pour vous les moteurs du roman ? 

Difficile à dire, mais s’il faut choisir, je dirais Amélie Vasseur, qui est une des anciennes – en  ce sens qu’elle était déjà présente dans notre projet de série, mais plus en retrait – parce qu’elle  constitue une sorte de fanal, un point de repère, elle figure la ligne bien / mal, et Lola Cerda,  absente dans la proposition de départ, parce qu’elle est l’avenir, une enfant du monde qui vient. 

6 – J’ai trouvé que « Rétiaire(s) » était un bel hommage aux forces de police et de  gendarmerie qui œuvrent dans l’ombre pour endiguer le trafic de la drogue jusqu’à ce que je lise dans la postface “ les flics et les voyous de maintenant sont moins grands et moins  beaux”. Qu’est-ce qui a changé pour vous chez les flics ? 

Je ne suis pas certain que « Rétiaire(s) » sera ainsi perçu par les membres des forces de l’ordre qui éventuellement le liront. Ce qu’il donne à voir, et qui est encore très en-dessous de la réalité,  des rapports entre fonctionnaires et militaires, d’une part, et de ceux-ci avec leur hiérarchie,  d’autre part, et enfin de la praxis de l’investigation, ne peut être qualifié d’hommage. Ou alors  avec beaucoup d’ironie. Il est vrai cependant que les enquêteurs de base triment comme des  bêtes, même dans ce qui pourrait être considéré comme le fer de lance de la lutte antidrogue  nationale, corsetés par des procédures lourdes et complexes, une absence assez effarante de  formation initiale ou de formation continue ou de moyens humains, techniques, logistiques.  Face à un adversaire riche, réactif et de plus en plus malin, obsédé par une seule chose, se faire  toujours plus de thunes, de toutes les façons possibles. Si l’on regarde les dégâts que cause le  trafic de stupéfiants en termes de criminalité, de fragilisation du tissu social, de violence  quotidienne, d’évasion fiscale et de gangrène financière ou, pour le dire autrement, d’instabilité républicaine, de menace à la cohésion nationale, c’est un problème beaucoup plus aigu que le  terrorisme. Pour autant, l’arsenal déployé pour lutter contre les mafias de la came est dérisoire comparé avec celui de l’antiterrorisme, par exemple. 

7 – Dans vos remerciements, vous citez plusieurs flics que vous avez rencontrés. Quel est  leur état d’esprit, qu’est-ce qui les fait encore avancer dans cette guerre de la drogue  qu’ils savent perdue depuis longtemps ? 

Je ne remercie pas que des policiers et des gendarmes, d’autres hommes de l’art m’ont aidé, il  ne faut pas les oublier. Et pour répondre à votre question je dirais : à l’heure actuelle, plus  grand-chose ; mon impression personnelle est qu’on ne se bouscule pas aux portes de l’OFAST, on cherche plutôt à le quitter. 

8 – Une scène effarante à la Courneuve, il y a plusieurs épisodes glaçants dans  « Rétiaire(s) » qui contribuent à donner un tableau assez sombre de la France. Sans être  du niveau de l’arrestation du fils d’El Chapo il y a quelques jours au Mexique : 10  militaires et 19 sicarios tués, des scènes de guerre, y a-t-il aussi une escalade de la violence,  un déni de la république en France ? 

L’escalade de la violence est principalement permise par la disponibilité des moyens de cette  violence. À ce titre, la France est encore protégée par la relative difficulté de se procurer des  armes, notamment des armes de guerre. Cela pourrait changer, en raison notamment du conflit  en cours aux portes de l’Europe – comme cela fut le cas durant et après la crise des Balkans – puisque de nombreux moyens offensifs plus ou moins légers sont envoyés en Ukraine et qu’il  semblerait que, pour une large part, ils ne parviennent pas jusqu’au front. Il y a eu, à ce sujet, un premier reportage de CBS, en avril dernier, faisant état de seulement 30 à 40 % d’armes  arrivant à destination (voir l’article connexe ici : https://cbsn.ws/3W2bpPP). Le reportage a été  censuré, parce que soi-disant pas assez sourcé ou à jour ; ce qui est comique quand on voit à  quel point cette problématique de la solidité des sources est à géométrie variable dans la presse.  Peu de temps après, Le Monde a fait état des inquiétudes des services secrets français à ce sujet.  En août 2022, les Américains ont été obligés de dépêcher sur place un général dont l’unique  tâche est de contrôler l’acheminement à bon port des fournitures militaires occidentales. Et  enfin, dès octobre dernier, New Voice of Ukraine, un site que l’on ne peut guère soupçonner d’amitiés pro-Poutine, mentionnait l’apparition, dans les milieux criminels tant finlandais que  suédois, d’armes à l’origine destinées au conflit contre la Russie (https://bit.ly/3ivWf7T). Le  sujet est hypersensible, donc on évite de trop en parler afin de se prémunir des questions qui  fâchent, mais il y a fort à parier qu’une partie non négligeable de ces fusils d’assauts, grenades,  lance-roquettes et autres instruments de mort finira un jour ici entre de mauvaises mains. Si  l’on combine cette évolution probable avec l’escalade bien réelle du sentiment d’impunité et le  recul général des surmois, on a tous les ingrédients nécessaires à l’avènement d’une situation à la mexicaine, dans les dix, quinze ans à venir. God bless America. Vers une nouvelle pandémie, de Plombémie cette fois ? Disposerons-nous alors de vaccins  ARNm pare-balles ? Il paraît que c’est une technologie miraculeuse (sourire).

9 – Salman Rushdie, Charlie et même Samuel Paty sont des exemples assez clairs qu’on  ne peut plus vraiment écrire aussi librement qu’il y a quelques années. L’auteur DOA a t-il un instant d’appréhension quand il écrit sur les milieux islamistes ou apparentés ou  quand il conte avec beaucoup d’humour, le destin de petite frappe d’Adama de la Banane  dans le 20ème ? 

Je ne percevais pas de danger autre qu’idéologique et intellectuel quand j’ai écrit « Citoyens  clandestins », du fait des courants qui traversaient alors le milieu du noir / polar en France.  Pour une fois, on allait parler des barbouzes, sujet ô combien sensible dans ce milieu, sans les  ridiculiser, odieux crime politique. Ma réflexion avait déjà évolué au moment de « Pukhtu ».  Aujourd’hui, je crois que plus personne n’est à l’abri de rien, quel que soit le sujet, et ce pour  deux raisons : d’une part, les motifs de rage ne se limitent plus au seul islam ou islamisme, ou  à l’islamophobie, des tas de thématiques enflamment nos concitoyens, et d’autre part tout le  monde s’exprime plus ou moins dans l’espace public, via les réseaux sociaux, y compris et  surtout les jeunes générations, beaucoup moins inhibées. Tout le monde peut donc se retrouver,  du jour au lendemain, pour un propos mal compris ou détourné ou même volontairement  agressif, subversif, mais qui n’est qu’un propos – dans l’essentiel des cas ne tombant pas sous  le coup de la loi – victime d’une attaque en règle, d’un harcèlement, d’un dénigrement, bref  d’une violence virtuelle et / ou médiatique aux proportions démesurées contre laquelle il est  quasi-impossible de se défendre et avec des conséquences très concrètes, professionnelles par  exemple, qui vont potentiellement au-delà du seul individu visé et accable tout son cercle  proche. 

Ou victime d’une agression physique, peut-être mortelle, après un doxing en règle. 

Est-ce que cela va m’empêcher d’écrire ce que je veux, comme je le veux ? J’ose croire que  non. J’espère, si le cas se présente, avoir l’audace de continuer sur ma lancée, sans faire de  concession autres que celles nécessaires à l’intrigue du roman en cours. Il y a cependant  différents facteurs à considérer désormais. Le premier d’entre eux est que si la création sans  compromis est une chose, la publication de cette création en est une autre, de même que sa  diffusion. D’énormes pressions viennent de plus en plus souvent s’exercer sur les éditeurs et je  ne suis pas certain que les générations montantes à l’intérieur des différentes maisons aient ne  serait-ce que l’envie d’y résister. Un second facteur est la fin de mon anonymat. Mon  pseudonyme a dissimulé mon identité réelle pendant quinze ans, mais les forces combinées de  Wikipédia et de Libération ont mis un terme à cette protection ; sans mon accord, il va de soi.  Il faut croire que brandir mon nom à tout bout de champ était de nature à infléchir la marche  du monde. En ce qui me concerne, je ne l’ai pas encore constaté (sourire). Plus prosaïquement, si désormais, pour une raison ou pour une autre, je finis en tant qu’artiste par braquer quelqu’un,  je pourrais en faire les frais dans ma vie de tous les jours beaucoup plus facilement. 

Mes proches aussi et ça, c’est très ennuyeux. 

J’avais anticipé tout cela lorsque j’ai décidé d’écrire sous pseudo. Dès le début, cela m’a valu  des procès en paranoïa ou en complotisme ou en secrète malhonnêteté, délétère forcément (« le  mystérieux DOA, barbouze, hou hou ! »). Et puis, comme l’avez rappelé, il y a eu Charlie et  ensuite Samuel Paty. Un anonyme, un simple prof, qui faisait son boulot, a priori très bien,  dans une école républicaine et laïque. Pour avoir montré une ou des caricatures, de simples  dessins donc, on l’a DÉ-CA-PI-TÉ. Il faut prendre conscience de la réalité que recouvre ce  mot, décapité : Samuel Paty a, pour des croquis tout à fait légaux, précisons-le, eu la tête  tranchée, en pleine rue, en plein jour, en France, au XXIème siècle. Avec un couteau. Pas facile  de faire ça au couteau. J’imagine que cela a pris deux, peut-être trois minutes. D’interminables  minutes, au cours desquelles M. Paty a eu le temps de souffrir le martyre, de hurler, de se  désespérer de l’absence de secours, de renforts, d’un salut extérieur, en d’autres termes de se  savoir plus abandonné encore qu’il ne l’avait déjà été par l’État – retenez-le pour la suite de  cette interview –, par sa hiérarchie au préalable et ensuite par les forces de l’ordre sensées le  protéger au nom du pacte social et républicain. Il a eu le temps, aussi, de percevoir toute la rage  de son assassin dans la brutalité de ses gestes, sans doute de ses grognements, d’effort, de  colère, le temps de sentir la lame qui fouillait dans son cou, attaquait ses vertèbres cervicales,  la chaleur de son propre sang, bref, le temps de se voir mourir. J’espère pour Samuel Paty que  le choc de cette agression mortelle lui a rapidement fait perdre la conscience de ce qui se  passait. 

Il est loin d’être le seul à avoir été atteint dans sa chair. Grands ou petits, la cohorte des agressés  pour très peu – dans le grand ordre des choses – commence à être fort peuplée, même si dans  la plupart des cas, on n’en fait pas publicité. Dès lors, plus aucune des accusations ci-dessus ne  tient, je cesse d’être un artiste un poil hurluberlu, limite zinzin. Et la question de ma liberté de  création se pose de façon plus nette encore aujourd’hui, comme vous le faites si bien. 

Moi, ce que je me demande, c’est si les gens de Wikipédia, qui furent les premiers à lâcher  dans la nature le lien entre mon pseudonyme et mon vrai nom, bien cachés derrière des pseudos,  et donc à me refuser un droit à l’anonymat qu’ils préservent pour eux-mêmes – au nom de quoi  d’ailleurs, que pensent-ils défendre par cette révélation contre ma volonté ? – et, derrière eux, les journalistes qui leur ont emboîté le pas, ont conscience de la responsabilité qui est, à la  seconde où ils l’ont fait, devenue la leur.

10 – Un point de détail du roman qui à force d’être présent n’en est peut-être plus un. Par  des petites phrases parlant de la gêne occasionnée par les masques FFP2, de la COVID la  nouvelle peste noire, de l’impossibilité de boire l’apéro le soir en France, les acteurs de  « Rétiaire(s) » montrent particulièrement leur mécontentement, un écho de votre propre  colère face aux directives gouvernementales dans la gestion de la crise ? 

Avant de répondre à cette question, dire tout d’abord que « Rétiaire(s) » n’est pas un livre sur  la COVID et que celle-ci y apparaît seulement parce que l’action se déroule durant la pandémie.  Alors certes, il y a agacement de ma part, et il se ressent, visiblement, mais cela reste  particulièrement léger et coulé dans l’intrigue et ses personnages en ce qu’elle les contraint,  comme elle nous a tous contraints, mais n’est pas le sujet.

Ensuite, peut-être faut-il expliquer d’où je parle. Pour cela, je vous invite à lire ou relire,  écouter, regarder, l’une ou l’autre, ou toutes, les références suivantes : 

– La journaliste et essayiste Naomi Klein et son livre « La stratégie du choc »  (https://bit.ly/3H6BnNX). 

– La philosophe et universitaire Barbara Stiegler, auteure de « De la démocratie en  pandémie : santé, recherche, éducation » (https://bit.ly/3GI4ndp) et de nombreuses  conférences, interventions et entretiens, comme celui-ci : https://bit.ly/3XvOvkX

– Et enfin le Dr Alice Desbiolles, médecin (ainsi se présente-t-elle sur Twitter, au  masculin) en santé publique et épidémiologiste, qui a été entendue par le Sénat à ce sujet en février 2022 : https://bit.ly/3kkdhX5.  

Quand la situation sanitaire chinoise est devenue ou, plus précisément, a commencé à nous être  présentée comme un problème mondial, une pandémie, je travaillais sur mon nazi et terminais la lecture d’une magnifique biographie d’Hitler en deux tomes (https://bit.ly/3W9zWT7) qui  évoque notamment sa prise de pouvoir et le contexte de celle-ci : instabilité politique, détresse  économique, sentiment de déclassement, insécurité, (re-)montée des nationalismes et angoisse  générale de la population. Sur ce terreau fertile on a d’abord transformé l’angoisse en peur,  ensuite on a nommé le responsable de cette peur, le juif, le communiste, le banquier  cosmopolite, qu’on a déshumanisé, sous-humanisé, diabolisé, puis on a attisé la haine pour  mobiliser, entraîner, galvaniser, et enfin, par l’imposition d’un dogme, avec des croyances et  des règles qui ne souffraient aucune discussion, on a justifié l’arbitraire et la violence. 

Un exemple de déshumanisation : « Bonne année à tous, sauf aux antivax, qui sont vraiment  soit des cons, soit des monstres. » (NDLR, c’est moi qui souligne, un monstre est tout sauf un  être humain, original ici : https://bit.ly/3QITf4s). 

Un exemple de violence justifiée : « On peut demander à ceux qui ont les noms des non  vaccinés de donner ces fichiers à des brigades, à des agents, à des équipes, qui vont aller frapper  à leur porte. » (original ici : https://bit.ly/3kgnOm3). 

Et ils vont faire quoi ensuite, ces agents ? Vacciner les gens de force en les attrapant et en les  immobilisant à plusieurs, comme en Inde ? Les mettre dans des camps, comme en Australie ?  Parce que les exemples ci-dessus ne sont malheureusement pas des cas isolés. Et moi, quand  je commence à voir, dans les journaux, sur les chaînes nationales ou d’information continue, à  des heures de grande écoute, ou sur les réseaux sociaux, la mise en place d’une véritable  religion de LA Science, incontestable sous peine d’excommunication, et la stigmatisation non stop d’une partie de la population devenue bouc-émissaire, moins que citoyenne, puis la  tentative de rendre acceptable la mise en place de listes de dénonciation – délation ? –, de  brigades spéciales, la privation de droits fondamentaux, je me dis qu’on a un sérieux problème,  qui n’est plus du tout d’ordre sanitaire. 

Comparaison n’est pas raison, je le sais, toutes les circonstances ne sont pas identiques, mais  les convergences restent nombreuses, qui ont justifié de constants changements de pied de la  part de l’État – plus prompt à nous emmerder, nous enfermer, nous contraindre, qu’à nous  protéger réellement, voir plus haut – et des commentateurs qui s’en sont fait les relais, sans le  moindre recul : pas de masque, masque, même quand on est seul sur une plage ou dans la forêt,  auto-autorisation de sortie (ausweis ?), pas de fermeture des frontières mais confinement individuel, c’est-à-dire repli à l’intérieur de ses frontières personnelles ou familiales, puis finalement si, fermeture des frontières, distanciation sociale, gestes barrières ridicules, pas de  couvre-feu, couvre-feu, café assis, pas debout, les virus volant à hauteur d’homme, pas de  passe, passe, debout, assis, couchés, debout, assis, couchés, le tout pour appuyer des solutions  dont on peut quand même dire sans risque de se tromper beaucoup que leur efficacité a laissé  à désirer. Sauf pour dissimuler cette autre grande faillite administrative qu’est l’hôpital public,  dont l’incapacité à faire face risquait de nous sauter à la gueule, révélant par voie de  conséquence la faiblesse et l’impuissance dudit État. Inacceptable. 

On ne peut que s’étonner – c’est ironique – de l’absence de volonté politique et médiatique de  dresser un bilan chiffré de toutes les mesures qui nous été imposées, le bon et le moins bon,  d’un point de vue sanitaire (pas seulement sur la COVID, sur les autres pathologies aussi),  démographique, psychosocial, éducatif, économique, alors que nous avons été noyés pendant  deux ans sous des chiffres, souvent contradictoires, toujours arrangés, pour valider, dans la  précipitation et l’urgence, un terrible n’importe quoi. Ce qu’on ne regarde pas, on ne le voit  pas, donc ça n’existe pas, passons vite à la crise suivante. 

Au risque de vous lasser, pour conclure, je vais vous en donner quelques-uns, des chiffres, mais  solides et qui montrent qu’un truc au moins aura été super efficace, pendant cette pandémie : 

– L’Union européenne (UE) a passé contrat pour la fourniture de 4,6 milliards de doses  de vaccins anti-COVID jusqu’en 2023 inclus, soit environ 10 doses par habitant de  l’UE, pour un montant de 71 milliards d’euros (source : Cour des comptes européenne,  rapport spécial n°19 de 2022 : https://bit.ly/3GGYSeX). Pour quel résultat effectif ? À quel montant s’élèvera le gaspillage pour les vaccins qui ne sont plus recommandés et  les boosters non employés ? Qui payera tout cela en fin de compte ? Et, puisque c’est à  la mode, quel est le bilan carbone de toutes ces opérations de construction d’usines  (surtout en Asie), de fabrication, de transport (maritime, très gourmand en énergies  fossiles et polluant), de réfrigération / conservation ? Sur ces 71 milliards d’euros, la  moitié est allée à Pfizer, dans le cadre d’un accord négocié en direct par la présidente  de l’UE, qui a court-circuité les instances ad hoc (contrairement à ce qui s’est passé  pour les autres labos, qui ont suivi la procédure normale. Cf. points 48 à 50 du rapport  n°19 ci-dessus). La susmentionnée présidente, déjà poursuivie en justice dans le cadre  d’une affaire de conflit d’intérêts en Allemagne, vient d’être convoquée devant le  Parlement européen pour s’expliquer à propos justement des zones d’ombres de sa  négociation hors des clous avec Pfizer. Par ailleurs, le Procureur de l’UE a lui-même  initié une procédure au sujet de cette négociation (https://politi.co/3k81n2k). – En 2021, la société Pfizer a vu son chiffre d’affaires augmenter de 95% – donc presque  doubler – et atteindre 81,3 milliards de dollars. Son bénéfice a lui aussi été multiplié  par deux et s’élevait à 22 milliards de dollars (https://bit.ly/3XeYsDE). En 2022, Pfizer  anticipait un chiffre d’affaires de 100 milliards de dollars, dont environ 34 milliards  seraient le fruit des ventes de son vaccin anti-COVID et 22 milliards celui des ventes  de sa pilule anti-COVID, le Paxlovid (https://bit.ly/3iKoDTF). Y a bon COVID !

11 – Je sais très bien que vous n’en direz rien mais je pose néanmoins la question. Pour  moi simple lecteur, il me semble que l’histoire est loin d’être close et que notamment un personnage fort a passé son temps à morfler pendant plus de 400 pages et qu’on aimerait  bien voir son retour. Y aura-t-il une suite à « Rétiaire(s) » ? 

L’histoire pourrait s’arrêter là. Elle pourrait aussi continuer. Je crois cependant que, puisque  mon nazi s’impatiente, il faut d’abord s’occuper de lui. 

12 – Une B.O pour Rétiaire(s) ? 

Au lieu d’un morceau de rap contemporain, par exemple « TP » de Soso Maness  (https://bit.ly/3XdBk8y) ou « Mannschaft » de SCH (https://bit.ly/3GEhHiV), évoqué dans le  roman, je préfère revenir en arrière et suggérer « Cocaine » de JJ Cale  (https://bit.ly/3QGWbyK).

Merci à DOA.

Clete.

Entretien réalisé par échange de mails mi-janvier 2023.

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