Chroniques noires et partisanes

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LES RANGERS DU CIEL de Horace McCoy / Série Noire

Traduction: France-Marie Watkins, révisée, complétée et préfacée par Benoît Tadié 

On connait bien sûr Horace McCoy pour son premier roman paru en 1935 et traduit ici en 1946,  On achève bien les chevaux .
Comme beaucoup d’auteurs américains de cette époque pionnière du roman noir et du polar, il a également publié un certain nombre de fictions courtes, notamment dans la revue  Black Mask . Dont celles qui nous intéressent dans ce beau volume.
Ce que l’on sait moins, c’est que McCoy a été dans l’aviation de chasse durant la Première Guerre mondiale. Cette période de sa vie est une partie du matériau de départ de ces pages.

Quelqu’un a un jour écrit qu’une enquête criminelle bien faite est composée d’un tiers de chance, d’un tiers de travail ardu et d’un tiers d’intuition. Les plus grands détectives mettent à égalité l’intuition et la chance, considérant l’une aussi importante que l’autre.

 Jerry Frost n’était pas un savant, ni un criminologue, et, au sens technique du terme, il n’était pas du tout un détective. Mais jusque-là il avait eu pas mal de chance, il était tout à fait disposé à travailler dur et il savait que son intuition l’avait tiré de plus d’un mauvais pas.

 Et il allait pouvoir s’en servir cette fois. Il s’en redit compte une heure après avoir quitté le chef de la police de Jamestown.

 Il vit quelque chose qui fit tilt dans son esprit ― sans doute possible. C’était le côté incroyable de l’idée qui l’avait convaincu.

Le premier texte, paru en 1929, est l’occasion de rencontrer Jerry Frost, capitaine des Air Rangers texans, ex-aviateur dans le ciel français de la première guerre au sein de l’escadrille La Fayette, puis présent sur d’autres ciels de guerre. Il se retrouve sur un aérodrome à enquêter au sujet de deux affaires de braquages spectaculaires. À cette enquête se mêlent ses souvenirs : une brusque possibilité de vengeance point au même moment. D’intuitions en rebondissements, de cascades en rafales de mitrailleuse, les criminels se retrouvent menottes au poignet, dans le meilleur des cas, le tout en une quarantaine de pages.
Dès la deuxième, s’ajoutent Les Fils de l’Enfer, quatre pilotes (américains, anglais et allemand) vétérans eux aussi, cascadeurs pour Hollywood. Ils s’engagent dans la Patrouille du Sud des Air Rangers de Jerry Frost afin de surveiller la frontière avec le Mexique et pour combattre le puissant et tentaculaire gang des avions noirs qui sévit de chaque côté du Rio Grande.


Dans ces histoires, pas de poursuites en bagnoles en plein Chicago ou de duels de cowboys dans une ville désertée, mais plutôt des loopings, des descentes en piqués, de véritables chasses dans le grand ciel texan. McCoy sait y faire pour rendre vivants, concrets, ces combats aériens, jusqu’à nous donner le vertige ou nous effrayer quand la toile des ailes se déchire, quand les mitrailleuses crépitent de tous côtés. Quelques incontournables de l’Ouest américain ne manquent pas à l’appel : attaque de train, braquage de poste, trafic de bétail, etc.

Plus on avance, plus l’ambiance générale s’assombrit, comme dans cette quatrième histoire,  Le petit carnet noir , dans laquelle Frost et sa troupe font le coup de poing et de flingue avec la pègre de Jamestown et des flics locaux bien corrompus. Histoire qui démarre par une bagarre dans un boîte de nuit pour se terminer par un atterrissage forcé en hydravion.

 La cinquième histoire,  Frost chevauche seul , marque un pas dans l’évolution du livre. D’une part Frost est mis à mal et se retrouve dans une posture fâcheuse, et d’autre part apparaissent les premières femmes des « Rangers du ciel ». Dont une certaine Helen Stevens, journaliste, qui disparaît alors qu’elle se trouve avec Frost dans un bistrot mexicain. Cette aventure fait basculer dans le polar ces histoires qui pour le moment relataient surtout les exploits des Fils de l’Enfer et de Jerry Frost. Les héros au grand cœur descendent subitement de leur piédestal et le récit prend une épaisseur jusqu’alors inédite, au plus grand bonheur de ma lecture.

 ― Ce soir, Eddie, on va faire une descente chez Singleton, dit Jerry. L’heure de la fermeture a sonné pour eux. Je leur ai dit, et ils n’ont même pas dit peut-être. Ils ont carrément dit non. Donc on va le faire pour eux.

 Ce soir-là, à dix heures et demie, les cinq hommes bouclèrent leur ceinture de pistolet, cinq hommes dont le maître était la loi ― au-dessus de la terre et sur terre.

 ― On n’y va pas pour rigoler, dit Frost. Si ça tourne mal, visez entre les deux yeux. Et restez ensemble. Andale !

 Le style d’écriture de Horace McCoy est offensif, comme ses confrères de l’époque il laisse la psychologie des personnages au vestiaire. De l’action à fond en permanence, rythmée par des dialogues dynamiques, dans un décor planté en deux phrases et pourtant d’une précision horlogère, voilà ce qu’on lit dans cette suite de quatorze histoires d’une cinquantaine de pages, pas vraiment des nouvelles ni un roman, plutôt des feuilletons relativement longs qui s’inscrivent dans la tradition de la littérature populaire américaine publiée dans les pulps magazines.


Contrairement à ses contemporains, je pense à  W.R. Burnett par exemple, H. McCoy conçoit ses personnages de façon très manichéenne. Jerry Frost et ses Fils de l’Enfer sont des héros sympathiques, très positifs, presque exemplaires, du genre qui s’arrêtent au passage clouté ou montent aux arbres pour redescendre le petit chat de mamie ; alors qu’il n’y a vraiment rien à récupérer des membres du gang des avions noirs.

 On peut aussi trouver quelques incongruités à ces personnages et grincer un peu des dents. La quasi absence des femmes bien que les clichés soient bien présents, l’inexistence des Afro-américains et le mépris avec lequel sont traités les Mexicains sont typiques de l’époque. Il faut bien garder en tête que ces textes ont été publiés il y a 90 ans et qu’on y trouve toute la matière nécessaire pour construire de bonnes aventures :  crime organisé et fausse monnaie,  contrebande et corruption, et bien sûr assassinats, avec enquêtes, indices, arrestations et condamnations.

 Les Rangers du ciel  n’est pas un chef-d’oeuvre, et telle n’était probablement pas l’ambition de l’auteur, par contre ce volumineux recueil se révèle être une lecture bien plus que plaisante, les histoires sont solides et on s’attache rapidement à certains personnages. C’est déjà beaucoup, et comme le dit la devise The Rangers always get their man !

NicoTag

MÉCANIQUE MORT de Sébastien Raizer / Série Noire

Nyctalopes suit Sébastien Raizer depuis longtemps à travers des chroniques et des entretiens et chaque nouvelle parution du plus japonais des auteurs de la Série Noire est un petit plaisir dont on apprécie la récurrence. 

“Après trois ans passés en Asie, Dimitri Gallois revient à Thionville, afin de se recueillir sur les tombes de son père et de son frère pour apaiser son âme tourmentée. Mais ce retour réveille de vieilles haines et provoque un regain de violence entre des clans ennemis qui avaient conclu une paix toute relative. Vengeance, trafic de drogue, opium de synthèse, banquier corrompu, mafia albanaise et ‘Ndrangheta, Dimitri va-t-il réussir à échapper à cette terrifiante mécanique de mort ?« 

Mécanique mort est la suite de Les nuits rouges paru en 2020 et c’est une première surprise tant le premier roman ne laissait pas poindre ce deuxième opus qui s’avère finalement très pertinent. Dans Les nuits rouges, Raizer, par le biais d’un cold case, s’intéressait surtout au démembrement industriel de la Lorraine à l’orée des années 80, de la panade qui s’ensuivit pour les populations sinistrées et oubliées par les institutions et par la quasi-totalité de la classe politique. S’y greffait aussi un peu du monde de la dope dans une ville de Thionville un peu zombie. 

Pour Mécanique mort, Raizer a juste modifié la focale, passant du local de Thionville à un territoire plus vaste : la Lorraine ainsi que la Sarre et le Haut Palatinat voisins, abandonnant sa vindicte sur les politiques pour mieux se concentrer sur la finance et sur une banque en particulier. Vous la reconnaîtrez aisément en apprenant ses comportements encore plus voyous que ses concurrents et ses accointances prouvées avec les mafias pour le blanchiment et autres opérations crapuleuses liées à l’apparition du fléau fentanyl sur la région. 

Dimitri Gallois débarque en fantôme à Thionville mais rapidement les liens anciens, les comptes à régler et le danger de son retour sur un équilibre local animent un récit percutant, dur, où la violence (et il vaut mieux en être averti) ouvre sur le cauchemar, la barbarie la plus sale. Parallèlement à l’intrigue, Raizer assène des propos forts sur la marche du monde, sur les banques, sur la face cachée du libéralisme. 

On est donc dans un roman aussi abouti que Les Nuits rouges, balançant entre résilience et colère, mais avec l’ajout non négligeable de passages humoristiques et de personnalités très solaires. Reste à savoir si ces éclaircies dans un tableau salement moche et sombre porteront, mais force est de constater qu’elles montrent une certaine tendresse totalement nouvelle chez le romancier. Ajoutez-y quelques passages dignes d’un tour operator et vous comprendrez l’amour de la Lorraine de Sébastien Raizer. Il est originaire de ce coin de France et parfois l’histoire de Dimitri Gallois, sa tendresse masquée, semblent ressembler à la catharsis de Sébastien Raizer. 

Il aura donc fallu qu’il s’installe à l’autre bout de la planète pour qu’il écrive avec insistance sur ses origines, son terroir. Alors, manier le sabre, vivre une pratique bouddhiste accomplie, couper le gazon au ciseau dans des temples, vivre au sushiland, c’est bien, mais rien ne vaut une petite mirabelle Sébastien, non ?

Pur et dur, tout ce qu’on espère toujours en ouvrant une Série Noire.

Clete.

PS: 2022 de feu à la SN, Raizer maintenant et à venir DOA et Chainas !!!

INFILTRÉE de Mike Nicol / Série Noire

Traduction: Jean Esch

« Le Cap. C’est ainsi que ça commence.

 Un samedi, aux aurores. Des cirrus teintés de rose flottent au-dessus de la péninsule. La douceur venue des montagnes contredit l’arrivée de l’hiver.

 Ça commence avec Fish Pescado. Qui se réveille en sentant l’odeur de Vicki.

 Ça commence avec la souffrance de Vicki Kahn.

 Ça commence avec Bill’n’Ben qui mangent des muffins aux myrtilles au petit déjeuner, dans leur voiture. Des gobelets de café posés sur le tableau de bord. Garés dans une rue paisible du port.

 Ça commence avec Mart Velaze dans le hall d’un hôtel, qui regarde Mace Bishop marcher vers lui : il a le regard mort d’un tueur.

  Ça commence avec Mira Yavari qui regarde la construction de pierre de l’autre côté du jardin en soufflant une fumée grise dans l’air sec.

 Ça commence avec ces paroles de Muhammad Ahmadi : Voilà ce qui va se passer, je te dis. Ils ne faut pas qu’ils puissent témoigner.« 


Cent chapitres en cinq parties, sur cinq cents soixante pages, « Infiltrée » est un roman bien charpenté qui démarre paisiblement, pas pour longtemps. Dès la troisième page un flic se suicide, c’est d’une brutalité effrayante, un direct au foie. Il hantera le roman jusqu’au bout.

Il y a beaucoup de personnages dans ce roman de Mike Nicol. 
Vicki Kahn d’abord, une avocate qui a quitté les services secrets quelques mois auparavant, elle a tout de la super héroïne, une sorte d’Emma Peel moderne. Contrairement à son mec, Fish Pescado, un détective privé genre Magnum, surfer un peu dealer qui a les dons d’être là où il ne devrait pas et d’énerver un peu tout le monde. Ces deux-là sont les moteurs du roman. On les suit ensemble ou séparément durant tout le livre, toujours au cœur de l’action, souvent violente l’action.
Caytlin Suarez est une femme puissante, américaine a priori, accusée du meurtre de son amant, un ministre sud-africain, elle vit et travaille dans les très hautes sphères. Quant à Robert Wainwright c’est un scientifique spécialisé dans le nucléaire, le pauvre ne comprend pas bien où il est tombé en acceptant un poste dans un cabinet ministériel. Eux deux servent de détonateurs à « Infiltrée ». Ils sont des enjeux, chacun pour des raisons et des personnes différentes. Là encore, la violence est de mise.
Et une dizaine d’autres encore, plus ou moins secondaires, dont un vieux barbouze amateur d’ « Alice au pays des merveilles » et une mystérieuse Voix sans visage. Sans oublier Mira Yavari, il n’y a pas que son nom qui rappelle une fort célèbre espionne du début du XXème siècle. 

 Très peu sont sympathiques.

Bien que l’écriture soit extrêmement dynamique, il faut être patient durant la lecture et accepter de ne pas forcément comprendre ce qu’on lit. Mike Nicol avance lentement, met en place son histoire calmement mais fermement. Il sait nous tenir en haleine, et nous mener dans son livre par un chemin que lui seul connaît, le problème en faisant ça est qu’il nous maintient à une certaine distance, comme s’il tendait son bras pour nous écarter, au point qu’il est parfois difficile de s’impliquer franchement dans la lecture pendant la première partie, une centaine de pages, car après…
Après c’est un tapis rouge bien tendu qui se déroule devant nous, un pur bonheur de lecture, les pages tournent en mode automatique à grande vitesse. On rentre de plain pied dans un roman qui joue à la fois dans le polar et dans l’espionnage de haut vol avec des Russes et des Iraniens, des Américains et l’État islamique, auxquels on peut ajouter les meilleurs codes du feuilleton classique. Une fois passée cette première partie, une course poursuite démarre et ne s’arrête qu’aux toutes dernières pages, c’est rempli de bagarres, de coups bien bas et bien tordus en tous genres, de personnages aussi intelligents que brutaux et sans merci. C’est très rythmé, les chapitres sont des séquences avec des plans ultra-rapides, comme dans certaines séries américaines. Mike Nicol est également doué d’un sens profond de l’intrigue, du secret, et d’une grande culture politique qui m’ont fait penser plusieurs fois au regretté Henning Mankell.
La dernière partie doit absolument être lue d’une traite, c’est un jeu de chaises musicales presque aussi hilarant que violent et explosif !

Bonne lecture, et comme dit la Voix : « Que les ancêtres vous accompagnent« .

NicoTag

J’ai bien apprécié Fish Pescado, alors pour lui faire plaisir, et parce qu’il l’a bien mérité, un petit weekend bien paisible avec un album qui fête ses cinquante ans.

CHEZ PARADIS  de Sébastien Gendron / Série Noire / Gallimard

Ça aurait pu s’intituler Les Hébétés meurtriers ou L’Eté en pente raide. Ça aurait pu s’intituler Vol au-dessus d’un nid de crétins aussi. Pas un personnage pour rattraper l’autre : tous bourrins, tous pourris. Tous sordides et de biais.

Au centre de l’affaire, des cicatrices et un contentieux inextinguible entre Thomas Bonyard et Max Dodman. Le premier a vu sa vie et sa tronche froissées par le second, qui tient aujourd’hui un garage-motel miteux où converge un essaim de tarés, au fin fond de nulle part. Ne cherchez pas trop à localiser Roquincourt-sur-Dizenne ni son causse désertique autant que déserté par les esprits sains. Sachez juste que si d’aventure vous pensez avoir franchi les frontières des trois dimensions usuelles et du monde civilisé, c’est que vous pourriez bien être arrivés à destination.
Tout part donc d’une sombre histoire de vengeance mitonnée à froid, avec une gueule ravagée et d’injustes lustres de mitard sur l’ardoise à apurer. En une sorte de huis-clos déjanté, Sébastien Gendron nous tire une nouvelle fois vers les bas-fonds de l’humanité, là où s’affrontent le moche et le encore plus moche. Avec son pessimisme souriant (« Il faut moins s’inquiéter du monde qu’on laisse à nos gosses que des gosses qu’on laisse à notre monde. ») et après son déjà sévèrement branque Fin de siècle, entre détraquement climatique et dérèglement des cervelles à l’unisson, il persiste à retourner la lie du monde en un dérapage provincial et incontrôlé.
Thomas retrouve donc Max, après des années de quête, mais une kyrielle de seconds couteaux grippe les soupapes de ses représailles. La mécanique s’enraie. Dans un garage, avouons que c’est con. Mais porté par des tournures aussi drôles qu’acides, tout finira par rentrer dans le désordre. Sans trop s’éloigner du sujet, on pense à un western de Sergio Leone tourné dans une clinique psychiatrique à l’abandon. De la poussière, une végétation rabougrie, des chevaux moteur, des vilains bas du front et Thomas dans le rôle d’un Clint Eastwood esquissé de travers, voire d’un Charles Bronson sans biceps pour certaines scènes rappelant Il était une fois dans l’Ouest, rebaptisé pour la circonstance Il était toutefois à l’Ouest. Il est d’ailleurs aussi question de cinéma ici, mais pas vraiment celui du tapis rouge cannois ou des salles d’art et essai, plutôt celui des julots casse-croûte et de l’exploitation de gamines de l’Est.

Véritable bestiaire du bipède tordu, ce Chez Paradis noir, goguenard et joliment rythmé, fait d’une station-service l’improbable cour des miracles où se fracasse un bon nombre de pathologies contre toutes leurs antinomies induites. Ça ne peut pas se conclure en douce, pas autrement qu’en un bouquet final tout feu tout plomb.

JLM

PETER PUNK AU PAYS DES MERVEILLES de Danü Danquigny / Série Noire / Gallimard

“À peine sorti de prison, Desmund Sasse est arrêté et placé en garde à vue pour complicité de meurtre. Le jeune suspect, qui semble le connaître, lui a laissé de longs messages. Mais rien ne tient dans l’accusation et Sasse est vite libéré.

Il sent pourtant que quelque chose de louche le relie à cette affaire et, bien que résolu à se tenir en dehors des ennuis, il va foncer dedans tête baissée.”

On a tous un pote comme Desmund Sasse, ce genre de type qui a un réel talent pour se mettre dans la mouise et vous en faire généreusement profiter avant de disparaitre momentanément de votre univers. Desmond revient dans une ville bretonne imaginaire où il a longtemps “sévi”, “la douce cité de Morclose”. Mais, la rue de la soif, le métro, le stade rennais, autant d’éléments qui montrent que nous sommes à Rennes où l’auteur, il me semble, a des attaches. 

La roue a tourné. Le temps a passé et ses anciens amis, ses compagnons de bamboche, ses pairs de ribotte ont avancé pendant que lui stagnait. L’un est flic, l’autre avocat, quant à son ex… Sortant de taule, Desmund a pris de bonnes résolutions, mais le passé se rappelle rapidement à lui tandis que le naturel, foncer tête baissée, revient au triple galop. Tout part rapidement en distribil… Desmund, alias Peter Punk, perdant magnifique et sympathique n’a pas grandi.

Deuxième polar de Danü Danquigny, Peter Punk au pays des merveilles”, montre dès le titre bien déjanté que nous ne sommes plus du tout dans le même registre que “Les aigles endormis”, son premier roman, qui contait l’histoire contemporaine douloureuse de l’Albanie. Le ton est bien plus léger, les situations frôlent souvent le burlesque, les dialogues cognent. Néanmoins ce roman poursuit parfaitement la logique d’une œuvre qui emprunte des chemins bien connus de l’auteur, son histoire personnelle. Danquigny a des origines albanaises et vit ou a vécu longtemps à Rennes. Certaines remarques, d’ailleurs, plairont en Ille et Vilaine et plus globalement en Bretagne sauf peut-être à Monfort sur Meu où on appréciera moins les évocations de l’animation nocturne du village. 

Roman gentiment addictif, “Peter Punk” vaut par son héros cabossé, très sympathique en chevalier blanc marginal et malchanceux. Les autres personnages performent aussi parfaitement que ce soit un flic comme une détective privée, métiers exercés par le passé par l’auteur.

Et puis, c’est important quand vous appréciez un cadre, une histoire ou tout simplement des personnages, “Peter Punk” est sûrement le premier d’une série. D’une part parce que beaucoup reste encore à éclaircir sous le ciel rennais et d’autre part parce qu’on ne termine pas une histoire par un insipide et frustrant “Le café est prêt” . Ça ne se fait pas môssieur, même à Monfort sur Meu, je pense !

Très sympa.

Clete

LA MEDIUM DE J.P. Smith / Série Noire/ Gallimard.

The Summoning

Traduction: Karine Lalechère

 Elle était en train de se rendormir, quand ça recommença : une note de piano.

 Avait-elle rêvé ? Elle s’assit, écouta. Une troisième note retentit.

 C’était ce qu’elle redoutait. Les monstres dans son esprit s’étaient échappés et maintenant ils pouvaient se promener, la narguer et la ridiculiser. Ce qui était à l’intérieur était à l’extérieur. Comme la voix de la femme en pleurs. La voix qui la mettait en garde.

 ― Qui est là ? 

Kit vit entourée de fantômes, certains plus réels que d’autres.
Son mari Peter est mort le 11 septembre 2001, dans la tour nord. Zoey, sa fille de 17 ans, née orpheline de père au printemps 2002, se trouve dans un semi-coma depuis trois ans après une crise de convulsions face à un accident dans le métro.
Kit voit Peter parfois, ils se parlent.
C’est une actrice sans trop de succès, qui court après les castings et les cachets. Pour boucler les fins de mois, rembouser son prêt et régler les notes d’hôpital de Zoey, elle parcourt les annonces nécrologiques puis contacte les survivants. Elle dit communiquer avec les morts, contre une éventuelle rétribution.
Elle se situe entre la personne de bonne volonté qui apporte un peu de réconfort et l’escroc de bas étages. Tout se joue dans cette ambiguïté.

On nage dans un surnaturel du quotidien, qui n’a jamais entrevu un proche disparu dans une foule ? Elle pousse le curseur plus loin, c’est tout.

 Il semblait que la membrane entre la vie et la mort était devenue légère, diaphane, avec des trous et des déchirures partout. Et que Kit passait maintenant librement d’un monde à l’autre.


La mort rôde en permanence, des morts qui parlent, des malades donnés pour morts qui ne meurent pas, des vivants qui simulent un dialogue avec des morts, des morts sans corps, etc.
C’est la rencontre entre l’art de persuader et l’envie de croire. On navigue entre l’arnaque et l’étrange, sans trop savoir où pencher. Le doute est extrêmement bien entretenu par l’auteur.

C’est aussi une chasse aux charlatans par les flics new yorkais de la répression des fraudes. Une véritable pantomime se met en place quand l’inspecteur David Brier en vient à rencontrer Kit. Là se met en place un formidable jeu de dupes qui tiendra jusqu’à la toute fin du livre.

 ― David ?

 Elle répéta son nom plusieurs fois, avant de se rendre compte qu’il avait raccroché. Elle avait l’impression d’être coincée dans le cauchemar de quelqu’un d’autre, une histoire pleine d’ambiguïtés et d’impasses. D’être enfermée dans une pièce dont elle n’avait pas la clé.

L’écriture est très classique, et le récit plutôt linéaire, rien de révolutionnaire dans tout ça, mais ça se lit presque magnétiquement tant il est difficile de refermer « La médium » pour reprendre le lendemain. On sent bien la patte du scénariste qu’est aussi J.P. Smith.

La toile de fond, qui se déploie dès le début, est réussie. Que reste-t-il de nos morts ? Encore plus, quand comme pour beaucoup de victimes des attentats du 11 septembre 2001, il n’y a pas de corps à inhumer. Ce qui peut arriver dans la vie courante aussi, malheureusement.

Je ne suis pas amateur de surnaturel, l’écueil de la fumisterie est ici facilement écarté en maintenant une tension permanente, toujours sur le fil entre réalité et folie. On ne sait jamais dans quelle dimension on se trouve, comme si plusieurs versions du roman se superposaient, s’imbriquaient.

Il y a bien une enquête policière, mais elle passe presque au second plan. L’histoire, ou plutôt les histoires, ne cessent d’aller et venir, de s’entremêler sans jamais nous perdre. L’auteur renfloue même un personnage de son roman précédent, comme un caméo, une auto-citation. Brouiller les pistes à un tel niveau, sans jamais embrouiller la lecture est une prouesse.

NicoTag

Mogwai ou l’art de perfectionner des ambiances troubles, le groupe joue avec nos émotions et crée le malaise.

NIGHTMARE ALLEY de William Lindsay Gresham / Série Noire

Nightmare Alley

Traduction: Denise Nast

Traduction révisée par Marie-Caroline Aubert

Effet COVID? Beaucoup de rééditions cette année et pas uniquement à la SN. Viennent juste de sortir deux romans des années 70 signés Raf Vallet qui succèdent à ce roman de Gresham, lui, paru au printemps et sorti initialement en France en 1948 et nommé alors “le charlatan” et qui sera plusieurs fois réédité par différents éditeurs au cours de la deuxième moitié du XXème siècle. Filmé à Hollywood en 1947 par Edmund Goulding avec en vedette Tyron Power, il bénéficie d’une nouvelle adaptation en cette fin d’année par le talentueux Guillermo Del Toro. Les premières images du film semblent bien reprendre l’atmosphère lourde et méchamment gothique du roman. 

“Stan Carlisle, employé dans une tournée foraine, médite en assistant au numéro d’un geek, affreux poivrot qui décapite les poulets d’un coup de dents. Jamais il ne descendra aussi bas, jamais ! Jeune et séduisant, Stan nourrit de grandes ambitions et n’a aucun scrupule. Sa rencontre avec Lilith, psy blonde, implacable et glaciale, marque le tournant de sa carrière. L’heure est venue de berner les riches en convoquant leurs chers disparus dans des demeures cossues. Mais le Dr Lilith a percé à jour les nombreuses failles de Stan le Magnifique…”

Alors l’histoire est un grand classique: l’ascension puis la chute d’un homme qui ne reculera à rien dans l’escroquerie, un homme que l’on voit se transformer de jeune ambitieux à grosse ordure sur une quinzaine d’années. On est dans l’univers d’un Jim Thompson et sans aucun doute,  ce roman a dû séduire un Harry Crews avec sa bande de monstres de foire, rois de entourloupe, diseurs de bonne aventure et prédicateurs. L’atmosphère est très sombre avec d’effarants faux-semblants, des moments de délire horrible dans le monde des tarots et tables de spiritisme. La plume est violente et rageuse à l’ image de Stan.

« le monde est un véritable enfer. Au sommet, certains possèdent toute la richesse. Pour avoir ce qui vous est dû, il faut essayer de leur faire lâcher prise. Alors, ils se retournent et vous font sauter les dents pour avoir osé faire ce qu’ eux ne cessent de faire. »

A une époque, le grand Nick Toshes s’était fendu d’une présentation reproduite dans cette édition. Il considère que Stan est Gresham, personnage très trouble,  qui s’est donné la mort à 53 ans, malade, alcoolique et dans la misère. Il est vrai qu’on y perçoit beaucoup de sa passion pour le monde des forains, de son obsession pour la bouteille et beaucoup de ses réflexions sur l’hindouisme et le communisme notamment.

Malgré cette folie qui noie les pages, le final pourra s’avérer un peu trop prévisible. Finalement la morale est sauve, les méchants sont punis, les gentils découvrent le bonheur. 

Si l’histoire souffre de quelques temps plus lents dus à de nombreuses explications sur les tarots et l’illusion, le roman se dévore, un peu hagard devant tant de détresse, devant ce drame de l’alcoolisme. Certaines pages du roman, particulièrement frappantes, semblent être d’ailleurs écrites sous l’emprise de alcool. Un voyage terrible dans la psyché dérangée d’un homme.

Clete

LEUR DOMAINE de Jo Nesbo / Série Noire Gallimard

Traduction: Céline Romand-Monnier

“Carl et Roy ont seize et dix-sept ans lorsque la voiture de leurs parents tombe au fond d’un ravin. Roy s’installe comme mécanicien dans une station-service du bourg voisin pour subvenir à leurs besoins. Carl, aussitôt sa scolarité finie, file au Canada poursuivre ses études et tenter sa chance.

Des années plus tard, Carl revient au pays avec une trop ravissante épouse, mû par un ambitieux projet pour le modeste domaine familial : construire un hôtel spa de luxe qui fera leur fortune et celle de leur communauté, sur laquelle il compte pour financer les travaux. Mais le retour de l’enfant prodigue réveille de vieilles rancœurs et les secrets de famille remontent à la surface.”

A nouveau, on s’interroge sur l’accident des parents des deux garçons ainsi que sur la disparition du flic qui menait une enquête sur la tragédie. Le retour en golden boy de Carl ravive aussi les vieilles amours adolescentes et les regrettables histoires de cul. Mais il revient avec un projet ambitieux qui nécessite la participation financière de tout le village, et fait entrer Os, ce bled de montagne norvégien, dans le XXIème siècle du consumérisme, du tourisme de masse et du libéralisme délirant.

Carl est le moteur de cette histoire mais c’est Roy son frère aîné, simple gérant d’une station-service, qui raconte le passé et la situation actuelle. Ce duo, uni depuis toujours, est complété par Shannon architecte du projet et épouse de Carl. Ils vont entamer un étrange et inquiétant halling, danse traditionnelle norvégienne nécessitant force, douceur et exaltation, qualités qu’ils devront absolument maîtriser dans ce triangle infernal déjà si souvent conté mais que Nesbo parvient encore à renouveler.

 Alors, autant prévenir, “Leur domaine” n’a pas grand-chose à voir avec les aventures de Harry Hole, flic cramé du bulbe, qui a rendu célèbre Jo Nesbo. Pas de délires alcoolisés, ni de parcours hallucinés dans les bas-fonds de la Norvège, pas de flingues ni de réelles bastons, pas d’incarnation du mal…Juste un village de montagne et son histoire et ses histoires, ses gens importants, ses notables, la vie tranquille d’une zone rude et isolée. On se glisse dans une ambiance d’apparence tranquille, immaculée comme la neige toujours présente, mais qui cache beaucoup de zones d’ombre.

Je ne suis pas le plus grand fan des romans de Nesbo tout en reconnaissant son art de l’intrigue, sa maîtrise du suspense, son don à créer une ambiance sulfureuse, étouffante jusqu’à la fin d’un roman et ici jusqu’à une dernière page qui en fera hurler plus d’un. Alors le rythme n’est pas enlevé sans être lassant une seule seconde, mais c’est aussi l’occasion pour Nesbo de s’épancher un peu, de parler de la filiation, de s’interroger sur la nature humaine, sur la notion de désir… Les indices, faux ou réels, parsèment le roman avant certaines révélations qui finissent par dévoiler les horreurs du passé vers la moitié du livre pour mieux se consacrer à la terrible tragédie en cours dans ce village si paisible.  On pourra  peut-être reprocher à Nesbo son réalisme glaçant, son empathie proche du néant et puis, certainement, on comprendra…

“Leur domaine” plaira aux fans de l’auteur sûrement ravis de le découvrir dans un autre genre et sera aussi certainement la meilleure façon d’entrer dans l’univers littéraire du Norvégien pour les autres. Loin des exactions et redondances de la série Harry Hole, Jo Nesbo montre ici l’immensité de son talent dans un roman noir douloureux, méchamment amoral, mais impeccable.

« Dans des circonstances répliquées, un tueur choisira de nouveau de tuer. C’est une danse sempiternelle, comme l’orbite prévisible des planètes, le changement des saisons. »

Clete.

RETOUR A BERLIN de Jacques Moulins / Série Noire

“À Berlin, Deniz Salvère dirige une unité européenne antiterroriste qui a récemment mis hors d’état de nuire un groupe de pirates informatiques liés à l’extrême droite slovaque. Quelques mois plus tard, trois individus impliqués dans cette affaire trouvent la mort. Un cahier découvert chez l’une des victimes lance son équipe aux quatre coins de l’Europe pour déterrer d’autres indices et remonter jusqu’aux commanditaires, car les identifier, c’est aussi mettre au jour les méthodes utilisées par l’ultra-droite pour déployer ses tentacules sur le Vieux Continent…”

“Retour à Berlin” est la suite de “ Le réveil de la bête” paru également à la SN en septembre 2020 et qui vient de sortir en folio. On peut très bien ignorer le premier volume et se lancer dans cette nouvelle enquête de cette équipe d’ Europol dirigée par Deniz Salvère vu que de nombreuses pages au début rappellent le passé des personnages mais il me semble qu’il serait plus judicieux de démarrer au début pour être bien accoutumé aux méthodes et à la vie de ces flics de l’ombre qui progressent difficilement, freinés voire bloqués par les législations européennes et les réserves des gouvernements et des polices des états européens incriminés.

“Retour à Berlin » n’est pas une lecture confortable, n’offre pas de péripéties sanglantes ou spectaculaires mais propose une enquête minutieuse où le suspense est toujours présent de manière très pointue. Dans un entretien qu’il nous avait accordé l’an dernier, Jacques Moulins, l’auteur, journaliste, spécialiste des affaires européennes, avait déclaré: “Je m’appuie sur une réalité d’Europol en rajoutant une part de fiction, ainsi que les relations entre ses fonctionnaires et les responsables politiques. J’ai voulu traiter ce sujet car il est d’actualité, relater la relation France-Allemagne, les difficultés de l’Europe en termes de politique et la montée de l’extrême droite… C’est une forme d’avertissement !

Jacques Moulins en remet donc une couche. Il y a un an, peut-être que certains n’avaient pas vu l’actualité, le caractère pertinent d’un tel roman pour la politique de notre pays. Le racket, le chantage, les extorsions, les menaces, les intimidations, la cybercriminalité et les assassinats présents dans cet ouvrage devraient avoir plus d’écho ce coup-ci à quelques mois d’une élection présidentielle en France où l’exemple slovaque des agissements de la Bête dans le roman semblent transposables à la situation française dans un scénario catastrophe.

Nul doute que les résultats du scrutin français nous entuberont une fois de plus mais, au moins, grâce à ce roman, vous saurez, à un moment où les fachos, par deux voix différentes mais par une union dans la doctrine, caracolent dans les sondages comment travaillent les nuisibles et quelles sont leurs stratégies, leurs alliés pour prendre le pouvoir par des voies dites démocratiques.

Urgent et important.

Clete.

LE SNIPER, SON WOK ET SON FUSIL de Chang Kuo-Li / Série Noire

Traduction: Alexis Brossollet.

“À Taïwan, le superintendant Wu doute du suicide d’un officier du Bureau des commandes et acquisitions de l’armée. Un deuxième cadavre d’officier, rejeté par la mer sur la plage des Perles de sable, renforce son intuition.

À Rome, le tireur d’élite Ai Li, dit Alex, s’apprête à dégommer un conseiller en stratégie du président taïwanais sur ordre des services secrets. Mais au dernier moment, tout capote et, menacé, il s’enfuit à travers l’Europe.

De retour à Taipei, Alex croise le chemin de Wu, qui, aidé par son fils hacker en herbe, persiste à enquêter malgré les ordres venus d’en haut. Apparemment, tous deux ont la même personne pour cible…

Sous le signe du riz sauté, la spécialité d’Alex quand il n’est pas en mission, un thriller à cent à l’heure, plein d’humour et gourmand.”

Depuis quelque temps, les éditeurs en quête de nouvelles voix, de nouveaux territoires et horizons partent à l’est: l’Europe bien sûr, la Russie mais aussi l’Asie avec en particulier le Japon et la Corée. La SN a déjà emprunté le même chemin avec des auteurs russes et innove en nous proposant un polar venu de Taïwan.

Alors, évidemment, l’exotisme est là même si le roman débute en Italie et se promène parfois en Europe notamment à Prague. Même si l’attrait d’une nouvelle culture, de nouveaux comportements est intéressant, le lecteur demande néanmoins une intrigue qui fonctionne et ce roman en propose une d’emblée avec un premier chapitre assez virtuose, suivant Alex un tueur dans ses opérations d’infiltration et de camouflage. Parallèlement, une investigation se développe avec Wu sur l’île tant convoitée par la Chine ces derniers temps.

Peu de temps morts dans cette intrigue où l’humour est aussi très présent, des personnages intéressants pour une intrigue qui paraît parfois d’un joli vintage, rappelant un peu les romans de Robert Ludlum. Mais si on part très loin en Orient, on revient aussi chez nous en fait avec ce qui est une version imaginée par l’auteur de la fameuse affaire de la vente des frégates à Taïwan par la France au début des années 90.

Pas le polar de l’année certes mais très sympa.

Clete.

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