Chroniques noires et partisanes

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MON JAPON À MOI par Sébastien Raizer.

On suit Sébastien Raizer dans son parcours à la Série Noire depuis longtemps. On échange fréquemment et c’est ainsi qu’est née l’idée d’adapter notre questionnaire « Mon Amérique à moi » à son expérience de vie au Japon. Sébastien a répondu bien au delà de nos attentes et nous fait partager sa passion pour l’empire du soleil levant. Qu’il en soit mille fois remercié.

***

S. RAIZER by UMA KINOSHITA

Cher Clete,

Je te remercie pour ton invitation.

« Mon Japon à moi » est assez proche de ce que le jésuite portugais Luís Fróis décrivait en l’an 1585 dans Européens et Japonais – Traité sur les contradictions & différences de mœurs : « Nombre de leurs coutumes sont si étrangères & lointaines des nôtres qu’il semble presque incroyable qu’il puisse y avoir tant d’oppositions chez des gens d’une aussi grande police, vivacité d’esprit & sagesse naturelle comme ils ont. »

D’abord, les réponses à tes questions, en rafale :

● Première prise de conscience d’une attirance pour le Japon :

Pas d’attirance, une évidence.

● Une image :

Les côtes japonaises depuis l’avion Séoul-Ōsaka

● Un événement marquant : 

Le tremblement de terre du premier jour passé au Japon

● Un roman :

Le Grondement de la montagne, de Kawabata Yasunari

● Un auteur : 

Tanizaki Jun’ichirō

● Un film :

Mishima, de Paul Schrader

● Un réalisateur : 

Ozu Yasujirō

Une série : 

La série originale des films Gojira

● Un disque : 

L’album imaginaire des Rallizes Dénudés

● Un musicien ou un groupe : 

Nisennenmondai

● Un personnage de fiction :

Le Roi-singe de La Pérégrination vers l’Ouest 

● Un personnage historique : 

Saigō Takamori, « le dernier samouraï »

● Une ville, une région : 

Kyōto pour la ville, Kagoshima pour la région 

● Un souvenir, une anecdote : 

Le trombone, le point sur le i et l’existence improbable du réel

● Le meilleur du Japon : 

L’ombre

● Le pire du Japon : 

L’effet « Solaris »

● Un mot : 

無. Mu est impossible à définir à l’aide de mots. Habituellement, on le traduit par « néant », mais un néant total, parfait, absolu, qui est aussi le tout — et inversement. Plus insaisissable que 空 (), qui est le vide (par rapport au plein).

Toutes ces réponses sont en fait liées par une intuition qui serait l’essence de « Mon Japon à moi », et qui tient en un mot : le zen. Le zen serait le point aveugle du tour d’horizon que tu proposes — en ajoutant un peintre, un philosophe, et plusieurs photographes, en modifiant l’ordre des questions et, pourquoi pas, les réponses…

● Un disque

« La musique du Japon est la plus horrible que l’on puisse entendre. » Luís Fróis

Le disque fantôme des dix titres d’un groupe mythique de Kyōto : Les Rallizes Dénudés (du japonais hadaka no rarīzu, adaptation improbable et incertaine des « valises nues », voire des « valises sans poignée »).

Ce groupe à la carrière ultra-sporadique surpasse en radicalisme tout ce que l’underground et l’avant-garde ont produit en un demi-siècle — sauf peut-être Throbbing Gristle.

Les Rallizes Dénudés sont formés en 1967 à l’université Dōshisha de Kyōto par Mizutani Takashi (chant, guitare) et Wakabayashi Moriyaki (basse). Ce dernier a vécu (vit ?) en Corée du Nord après avoir détourné un Boeing 737 de la Japan Airlines au départ de Tōkyō, le 30 mars 1970, avec un commando de l’Armée rouge japonaise. Ils ont été accueillis en héros à Pyongyang.

Viscéralement anti-américain, le groupe double son radicalisme politique d’un extrémisme musical.

Refus d’enregistrer en studio, morceaux de plus de dix minutes qualifiés de doom psych ou noise rock, murs de guitares comme des typhons métalliques, hallucinés et dissonants, et pourtant mystérieusement magnétiques. Le son est à la fois totalement pourri et sublime. On pense à des œuvres d’art brut : une rythmique ultra-schématique et des déluges de guitares saturées qui improvisent une théorie du chaos, noire et lysergique.

À quelques exceptions près, il n’existe que des enregistrements de concerts, et quelques archéologues sont parvenus à reconstruire ce qu’ont pu être leurs prestations, notamment Heavier Than A Death In The Family.

Mizutani, qui décrivait les Rallizes Dénudés comme un « groupe de musique tzigane radicale » et prônait des « performances guérilla », aurait donné un dernier concert — toujours avec les dix mêmes morceaux sans cesse distordus — en… 1996.

Bref, le parangon du groupe culte. Si on ne connaît pas, mieux vaut commencer par Night Of The Assassins :

Par ailleurs, un excellent livre vient de sortir sur la noise japonaise : Micro Japon de Michel Henritzi.

● Un musicien ou un groupe

Nisennenmondai. La musique de ce trio de Japonaises, c’est les vibrations de Tōkyō. Je fais court, mais elles sont dans quasiment tous mes livres, notamment dans la trilogie des Équinoxes, où elles font partie intégrante du psychisme de plusieurs personnages.

Basse, batterie, guitare et boucles : de l’hypnose métronomique. Leur Boiler Room est un joyau inusable :

Ajoutons un genre musical : l’enka, les chansons populaires de l’ère Shōwa — qui n’est pas seulement le titre d’un très bon roman de Murakami Ryū, traduit par Sylvain Cardonnel aux éditions Picquier.

La chanson Shōwa karesusuki (« Les herbes flétries de l’ère Shōwa ») émeut tout l’Archipel depuis 1975 et la sortie du film éponyme :

● Une série

« Les Japonais croient que sous la mer, il y a un royaume de lézards doués de raison. » Luís Fróis

Gojira. Cette série de films est fascinante, avec au départ une idée foutraque et géniale : un monstre gorille-baleine qui se nourrit de radioactivité (gorira+kujira=gojira). Une déclinaison de pop-culture cartoon avec un fond tragique, une liberté narrative assumée et une inventivité réjouissante (papillon divin, monstre à trois têtes, cyborg avec une scie circulaire sur le ventre…).

Dans le genre des kaijū eiga, les films de monstres, il y a aussi Ebirah, le crustacé géant de Duel dans les mers du sud (Fukuda Jun, 1966, compris dans la série Gojira), ou Frankenstein vs. Baragon, le dinosaure mutant (Honda Ishirō, 1965).

Le tout premier Gojira (Honda Ishirō, 1954) a été allègrement caviardé par les Américains pour sa sortie hors Japon : il était exclu que ce soient leurs bombes nucléaires qui aient réveillé la créature infernale — mais c’est pourtant ce qu’il s’est passé : les bombardements atomiques sur les populations de Hiroshima et Nagasaki ont créé un monstre mutant dans la psyché japonaise.

Il existe bien d’autres séries de kaijū eiga, et dans l’une d’elles, Gamera, ce sont des bombes nucléaires russes qui s’écrasent au pôle Nord et réveillent un monstre aux allures de tortue…

Il a fallu attendre 1997 pour la sortie en France de la version originale du tout premier Gojira, grâce au travail de Christophe Gans et HK Vidéo. De tous les films de la série, Mothra vs. Godzilla est un sommet, y compris pour sa bande-annonce :

Dans un autre genre, la série des films consacrés à Miyamoto Musashi, notamment ceux de Mizoguchi Kenji, Inagaki Hiroshi (trois films) et Uchida Tomu (six films). 

Détail révélateur : le tout premier film de la série, en 1943, s’appelait À deux sabres (Nitōryū kaigen), soit une référence directe à la spécificité de l’école fondée par Musashi, qui se battait avec un katana, sabre long, et un wakizashi, sabre de longueur intermédiaire. Le dernier film consacré à Musashi est sorti en 2020 et s’appelle Crazy Samurai Musashi — il est surtout une performance : un plan-séquence de 77 minutes où Musashi affronte 400 adversaires au cours de l’une de ses batailles les plus célèbres (l’autre étant son duel face à Sasaki Kojirō), qui a eu lieu à Kyōto en 1604 (dans ce film, il n’a qu’un seul sabre, et en réalité, il n’a vaincu « que » 50 ou 80 élèves de l’école de sabre Yoshioka, près du sanctuaire Ichijō-ji de Kyōto).

Voici le lien vers le film de Mizoguchi (1944, sous-titré en anglais) :

● Un réalisateur

Ozu Yasujirō.

Chaque plan de chaque film est une œuvre d’art.

Un film d’Ozu, c’est l’essence du regard et de la perception qui se déploient dans la culture et l’imaginaire japonais, tels qu’on peut les ressentir dans des manifestations aussi variées que les haïkus de Bashō, les peintures de l’ukiyo-e, le silence des contemplations (paysages, saisons, gens) et la simplicité de leur objet. On perçoit aussi la part lugubre de la psyché, des contradictions insolubles, des rites, des croyances, et bien sûr, la part lugubre… des paysages, des saisons, des gens.

Pour en revenir aux films d’Ozu : tout y est à la fois parfait et invisible. C’est simple et somptueux. Sur le fond comme sur la forme, du scénario à la mise en scène, il atteint l’essence de ses personnages sans les toucher. Les ombres, les silences, les objets : Ozu en produit une esthétique unique.

Par le biais des genres abordés, son œuvre est un continent, comme celle de Tanizaki en littérature. On peut passer sa vie à traverser, sillonner, découvrir ce continent. Ce qui est vertigineux, c’est qu’on a l’impression qu’il est rempli de sommets, et que l’on ne cesse de passer de l’un à l’autre. Un continent de monts Fuji — des centaines de montagnes sont appelées « Fuji » au Japon, en hommage à Fuji-san (le mont Iwate est Nanbu Fuji, le mont Yōtei est Ezo Fuji, le mont Iwaki est Tsugaru Fuji, etc.)

Et Ozu est loin d’être le seul continent. Que ce soit le cinéma, la littérature, la photo, la peinture, chaque art japonais est une galaxie impossible à cartographier, un monde flottant en soi dans lequel on ne peut pas vraiment se déplacer avec la géographie, le plan et la boussole occidentales. Chacun y invente son propre voyage, mystique et amnésique.

● Un film

Cette histoire de monde flottant, impossible à cartographier, me permet de citer plusieurs films.

Ceux de Sono Sion, dont Guilty Of Romance et Himizu (mais là aussi, le continent est vaste). Poésie explosive, à la limite du delirium macabre, et à chaque fois, le tour de force est de rester (à peu près) sur les rails…

Et dans l’immense tempête cométaire de films totalement cinglés, Electric Dragon 80 000 Volts de Ishii Sōgo. Dragon Eye Morrison et Thunderbolt Buddha qui se shootent à coup de mégavolts pour se battre en duel, c’est unique — et la bande-son est exceptionnelle :

J’avais spontanément cité Mishima de Paul Schrader. Son sous-titre est « une vie en quatre chapitres ». Ce film vaut tout spécialement parce que la biographie de Mishima y est décapée par son œuvre même — dont le seppuku fait partie. Il suffit de relire n’importe lequel de ses textes des années 60 pour s’en rendre compte. Ou même ses premiers écrits. Et parmi ses derniers essais, Défense de la culture est sans équivoque à ce sujet — mais le lire sans bien connaître Mishima peut se révéler périlleux. Tout comme s’acharner vouloir faire rentrer dans des concepts occidentaux l’homme et l’œuvre, qui ne font qu’un. Mais on s’éloigne de la question du film…

Il y a quantité d’autres Fuji-san dans le continent cinématographique japonais, que ce soit Naruse Mikio (Le Grondement de la montagne, Nuages flottants), Kurosawa Akira (Les hommes qui marchèrent sur la queue du tigre, Rashōmon, Le Château de l’araignée, Ran — pour n’en citer que quatre).

Plus récemment, Le Samouraï du crépuscule de Yamada Yōji renouait avec le genre historique et intime (même s’il y a de très bons films sur la Restauration de Meiji), en racontant l’histoire d’un samouraï pauvre et frappé par le destin, qui fait face à son sort dans l’incompréhension générale.

● Un roman

« Notre encre est liquide ; la leur est en bâtonnets et on la broie pour écrire. » Luís Fróis

Je ne sais plus si le premier roman japonais que j’ai lu était Confession d’un masque ou Le Pavillon d’Or.

En tout cas, le premier livre, c’était juste avant et c’était un essai autobiographique : Le Soleil et l’Acier. J’étais adolescent et sans comprendre tout ce que je lisais, j’étais fasciné. Je l’ai lu et relu pendant des années. Le texte s’essouffle vers la fin, où Mishima aborde des sujets qu’il a mieux traités ailleurs, dans d’autres textes des années 60 et notamment dans Le Japon moderne et l’éthique samouraï. Mais le début de ce testament littéraire est sans équivalent. Toute la lucidité terrifiante de Mishima s’y exprime, ainsi que son don de styliste hors pair. La plume maniée comme un sabre : ce sont des pages inoubliables.

Un autre livre occupe une place à part : c’est Kyōto de Kawabata Yasunari, lorsque je l’ai relu à… Kyōto. L’effet de réel que l’on ne peut pas avoir en le lisant en France est sidérant. Je me délectais d’une lecture très lente et en me promenant, j’entendais le roman résonner dans les rues et les ruelles de Sanjō, je voyais les deux jumelles Naeko et Chieko se rencontrer à Gion, l’atelier, la maison traditionnelle, le père, le jeune homme occupé à la broderie de la ceinture, les cryptomères sur les flancs des montagnes qui entourent la ville, et surtout la galerie couverte de Sanjō-Teramachi et le ryokan (hôtel traditionnel, auberge) où Kawabata a écrit ce livre. Je suis même allé chercher les deux violettes qui poussent au creux du tronc d’arbre, évoquées en ouverture du roman, et qui symbolisent certes les deux jumelles, mais aussi le Japon traditionnel et le Japon de l’après-guerre. C’est ce qui amène certains critiques à faire une lecture politique de l’œuvre, ce qu’on ne peut réfuter, mais selon moi, aucune lecture transversale n’est valide. Il n’y a pas de prisme, seulement des kaléidoscopes. C’est un tout, sensuel, émotionnel, social, humain, tragique et élégiaque, tout en restant une épure, une symphonie du silence.

Du coup, j’ai relu tout Kawabata, et tout Mishima, tout Tanizaki, et tout Natsume Sōseki.

Ça m’a pris environ deux ans et dans cette double immersion, c’est un autre roman de Kawabata qui a eu une résonance incroyable : Le Grondement de la montagne. Les œufs de serpent, la nuque de la belle-fille, les torrents d’émotions troubles et les vertiges de meurtrissures, de mort et de souillures… enveloppés d’un silence et d’un calme souverains. Ce roman fragmenté et sublime est devenu un film de Naruse… 

Et puis, il y a Soleil couchant de Dazai Osamu, dans la traduction de Didier Chiche parue aux Belles Lettres, et toute l’œuvre de Dazai Osamu d’ailleurs, ainsi que Nuages flottants de Hayashi Fumiko, traduit par Corinne Atlan chez Picquier — un puissant roman d’amour tourmenté dans le Japon en ruines de l’après-guerre, également filmé par Naruse. Portraits saisissants d’hommes et de femmes, d’ambiances, de rêves et de désespoirs, entremêlés dans une histoire déliée comme un fleuve. Les images du Tōkyō populaire qui se reconstruit sur ses propres cendres sont inoubliables, tout comme la profondeur et la subtilité des personnages peints par Hayashi Fumiko — une écrivaine majeure malheureusement très peu traduite en français.

Et puis, il y a un genre particulier à l’ère Meiji, qui a vu la naissance de la littérature japonaise contemporaine, notamment avec Natsume Sōseki, habitée par une obsession pour la question de l’identité japonaise. Confronté à l’Occident après sept siècles de fermeture (avant le bakufu, ou shogunat, qui dura du xiie au xixe siècle, le pays n’avait eu des échanges qu’avec la Chine et la Corée), le Japon de l’ère Meiji se redéfinit lui-même, notamment par le biais de la littérature : Le Livre du thé de Okakura Kakuzō (1906), Bushidō, l’âme du Japon, de Nitobe Inazō (1900), ou le très célèbre Je suis un chat de Natsume Sōseki (1906), même s’ils ont le souci de présenter la culture japonaise à l’Occident, sont fondamentalement des redéfinitions du Japon par lui-même. (L’arrivée du bonze dans le récit du chat de Natsume marque un profond tournant dans la lecture, qui commence par une suite d’aventures rocambolesques à l’humour acerbe.) Le même phénomène se reproduira après-guerre avec Le Chrysanthème et le Sabre de l’anthropologue Ruth Benedict, à laquelle les autorités militaires américaines ont commandé une étude pour leur expliquer la mentalité nippone : les Japonais y ont lu avec curiosité et avidité la façon dont les Occidentaux les percevaient, alors qu’ils venaient justement d’être successivement privés de leurs fondations culturelles : le sabre et le chrysanthème (l’empereur).

● Un auteur

« Nous étudions divers arts et sciences dans nos livres ; eux passent toute leur vie à connaître le cœur des caractères. » Luís Fróis

Mishima Yukio. J’aurais pu choisir Tanizaki ou Kawabata ou Natsume — tout comme pour la question du livre, j’aurais pu choisir La Pérégrination vers l’Ouest, une merveille parmi les quatre classiques de la littérature chinoise.

Mais restons avec Mishima.

J’aurais pu répondre à quasiment toutes les questions avec lui.

Un disque : la bande originale composée par Philip Glass pour le film de Paul Schrader.

Un film : Mishima de Paul Schrader.

Un réalisateur : Mishima, pour Rites d’amour et de mort.

Une ville : Mishima, au pied du mont Fuji.

Un évènement marquant : la visite de la maison de Mishima à Tōkyō, peu après mon arrivée au Japon.

Un souvenir, une anecdote : la visite du bureau du général Mashita, dans le quartier général des Forces d’autodéfense à Tōkyō, là où Mishima s’est donné la mort, le 25 novembre 1970. Je l’ai visité le 25 novembre 2020, soit cinquante ans exactement après son seppuku — et à l’heure près j’imagine, puisque c’était également en fin de matinée. D’abord, la visite du hall officiel, où une employée explique où se tenait l’empereur et comment les sculptures du plafond rendaient hommage à l’endroit où il s’asseyait ; le détail des rayures sur le parquet lorsque l’armée américaine a transformé l’endroit en tribunal de guerre ; l’exposition des tenues des soldats japonais au travers de l’histoire ; un film sur le bâtiment, sa construction, ses transformations, sa rénovation, etc. Mais pas un mot sur Mishima. Seule allusion : « Après la guerre, des incidents ont eu lieu entre ces murs ». J’ai reçu une attestation qui stipulait que j’avais effectué la visite, une carte postale avec une photo des bâtiments, deux ou trois bricoles en souvenir…

Tout au début, l’employée a précisé que le bâtiment original avait été déplacé, pierre par pierre, lors de la rénovation de l’ensemble du complexe, à la fin des années 90. En fait, seuls la façade et le premier étage ont été conservés — soit une petite partie d’un bâtiment en forme de carré avec une croix au milieu. Je me suis dit qu’ils avaient également amputé l’histoire, mais que ce n’était pas possible vu le retentissement de l’événement… Et nous sommes montés au premier étage, où il y a trois bureaux. Dont celui, au centre, du général Mashita. Et une fois là, le déluge. Les traces de coups de sabre sur les montants en bois de la porte, le déroulé de la prise d’otage, l’assaut repoussé, la fenêtre utilisée par Mishima pour passer sur le balcon et faire sa harangue aux soldats (celle de gauche, qui s’ouvrait en coulissant à l’époque)… Et puis, le silence. Rien au sujet du discours qu’il a hurlé sous le vacarme des hélicoptères et les huées des soldats, ni au sujet des deux suicides (Mishima et Morita). L’employée avait fini de raconter son histoire et ne devait plus dire un mot sur le sujet. Le terme seppuku n’a pas été prononcé. J’ai regardé le tapis, qui était d’un rouge cramoisi. Il avait été changé.

Même réponse pour la question du Personnage de fiction : Mishima Yukio. Enfant malingre et sensible de la grande bourgeoisie de Tōkyō, il s’est réinventé pour incarner les mythes dont l’a nourri sa grand-mère, qui l’a élevé de sa naissance à ses douze ans : l’esprit samouraï — elle était issue d’une famille liée au clan Fujiwara — et le théâtre japonais, principalement. Il a fait de son corps un corps de guerrier et de son œuvre, un prodigieux théâtre de « la nuit, de la mort et du sang », dont son suicide est le point d’orgue. Et dans ce théâtre, il n’a cessé de porter un masque « plus vrai que ses propres chairs », selon son expression.

Mais personnage de fiction, Mishima l’est également devenu dans la culture occidentale. Personne au Japon ne l’a jamais perçu comme une icône homosexuelle et nationaliste. En France, il est enfermé, à coup de clichés devenus caricatures, dans la prison communautariste gay, à côté de la cellule de Jean Genet. Mais ce n’est que le reflet de la culture française dans le miroir du Japon. On ne peut pas se tromper ou se leurrer davantage à son sujet : c’est prendre le théâtre d’ombres de Mishima pour la réalité, ses fantasmagories et ses fictions pour son être profond. Ici, il est un autre : un écrivain extrêmement brillant qui a sorti ses tripes à l’extrême. Un chauffeur de taxi japonais m’a confié que le principal reproche que l’on pouvait faire à Mishima, c’était d’être allé trop loin : il en a trop révélé sur le Japon.

Mishima est un personnage de fiction bien plus vaste que ce que l’on imagine et se représente : il est le Japon. Il a voulu être et incarner le Japon. Et il y est parvenu. Un passage de son essai Défense de la culture (1968) est édifiant à ce sujet. Pour en résumer les idées principales : 

– La culture japonaise est forme, et cette forme recèle son âme, ses œuvres d’art, ses gestes et ses modes d’action. (« La littérature est un élément essentiel qui modèle la culture en tant que forme. »)

– La culture japonaise est une forme spirituelle et non matérielle, composée « d’œuvres purement formelles qui naissent, durent et s’effacent en un court instant », et se répètent à l’infini. Il n’y a pas de distinction entre l’original et la copie. « Cette culture qui est avant tout forme se mue en un mode d’agir dont l’essence est l’effacement. »

– La culture japonaise raconte une histoire unique : celle du Japon. « La culture japonaise suppose un sujet créateur libre dont la main est animée par la transmission des formes. » Ce sujet créateur « n’existe pas seulement dans les œuvres d’art mais aussi dans les couches profondes de la culture qui comprennent les actes et la vie ».

C’est tout cela, l’auteur Mishima Yukio.

● Un personnage de fiction

Un jour de printemps, il y a quatre ans, une jeune fille attendait à un carrefour. Sur le bas de son tee-shirt, qui tombait pile au niveau de ses fesses, il était écrit : « All you and me are fiction ».

Prenons un personnage de fiction qui ne laisse aucun doute quant à sa nature : le singe de La Pérégrination vers l’Ouest. Il est né d’un rocher frappé par la foudre, a pénétré les arcades du Tao, a foutu un bordel sans nom dans le royaume de Bouddha, qui l’a enfermé sous cinq montagnes pendant cinq cents ans, durant lesquels il a été nourri de bronze fondu et de pilules de fer. Ensuite, Kannon l’a chargé d’accompagner le moine chinois taoïste Xuán Zàng (Tripitaka de l’Empire des Tang, dans la version française) vers les terres de l’Ouest (l’Inde) à la recherche des rouleaux sacrés du bouddhisme.

Ce personnage est génial. Immortel, pétri d’avanies, colérique et sage, bagarreur et plein d’humanité. Il est doté de pouvoirs dantesques, peut terrasser des armées entières et des monstres prodigieux — on en revient aux kaijū eiga… Le moine chinois est quant à lui un gentil falot auquel le singe fait la leçon :

Comme les étoiles, les mouches ou les flammes,

Comme une illusion, une goutte de rosée ou une bulle,

Comme un rêve, un éclair ou un nuage :

Ainsi devrait-on voir tous les phénomènes.

Il s’appelle Songokū en japonais, Sun Wukong en chinois (« l’enfant qui a atteint la compréhension du néant »), et Singet en français (ou le Roi-singe, le Duc du Tonnerre, Pupilles d’Or, le disciple). Il faut souligner le travail de traduction d’André Lévy pour l’édition de la Pléiade : remarquable. (Certes, c’est LE roman de la civilisation chinoise, élaboré du vie au xvie siècle, mais cette dernière a énormément influencé la construction de la culture japonaise.)

● Un photographe

« Leurs images sont horribles et terrifiantes avec des figures de diables fulminant dans les flammes. » Luís Fróis

Eikō Hosoe ! Mais je me limite aux artistes de Kyōto, sans quoi je parlerais du travail singulier de Uma Kinoshita, notamment sa série en cours depuis presque dix ans sur Okuma-machi, la ville abandonnée — et interdite — où se trouve la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi. C’est un travail très profond sur le langage de la nature — assez violent en l’occurrence. Dès le premier regard, le spectateur est dépouillé et projeté dans ces paysages et dans la tempête d’émotions figées qui les hantent. C’est une expérience peu commune.

À découvrir ici (Mementos of Happiness et les autres séries) : 

https://www.umakinoshita.com/

À Kyōto, la première grande découverte, c’est Yoshida Akihito, lors de l’édition 2017 du festival Kyotographie. Le livre et l’exposition The Absence of Two (Une double absence, Xavier Barral, 2019) ont fait beaucoup parler d’eux en France et en Europe. J’en choisi donc trois autres, qui représentent chacun une direction cardinale du continent photographique de Kyōto.

Yuna Yagi a suivi une formation d’architecte à New York et à Berlin avant de revenir à Kyōto pour se consacrer à la photo. Elle parle souvent du regard et parvient à faire vibrer ce qu’elle nous donne à voir (Collapsing World, Blanc/Black). Elle parle de zen, également, et de ma — , un concept d’espace-temps, de mouvement immobile et d’impermanence. Mais dans ses photos mutiques, c’est une esthétique japonaise totalement rafraîchie qui happe le spectateur. Son épure est une hypnose. Dans un fracas de silence, tout devient minéral, sur le point de se dissoudre ou de s’évaporer, et une vibration essentielle sourd des visions qu’elle capte (Landscape of Kishira).

À découvrir ici :

https://yunayagi.com

Eriko Koga a étudié la littérature française avant de s’engager dans la photo. Chacun de ses projets est nourri d’images qui s’entrechoquent, résonnent, s’assemblent pour former une histoire sans début ni fin, comme l’ensō (le cercle) du zen — Eriko vit d’ailleurs dans un temple, et a beaucoup photographié le mont Kōya (Issan). Dans TRYADHVAN, un mot sanskrit qui désigne les « trois mondes » du bouddhisme (l’indissociabilité du passé, du présent et du futur), elle a saisi les états entremêlés de vie et de mort dans la nature et, à travers son regard, les lie à l’être intime du spectateur. Dernièrement, BELL plongeait allègrement dans la narration en adaptant la légende d’Anchin et Kiyohime…

À découvrir ici :

https://kogaeriko.com

Enfin, Kai Fusayoshi, légende de Kyōto, qu’il arpente et photographie sans relâche (« comme un chien qui pisse », dit l’un de ses amis) depuis plus de quarante ans. Avec un cœur de poète et un œil de faucon, il saisit comme personne la magie invisible du quotidien. Il a commencé par des expositions sauvages au bord de la rivière, et l’an dernier le festival Kyotographie lui a rendu hommage en installant trois immenses panneaux contenant des centaines de ses clichés, à l’endroit même de ses premiers faits d’armes. 

À découvrir ici (Kai est très actif sur Facebook également, et dans son bar de Kiyamachi, Hachimonjiya) : 

http://kaifusayoshi.website

● Première prise de conscience d’une attirance pour le Japon 

« Chez nous, l’invité rend grâce à son hôte ; au Japon, c’est le contraire. » Luís Fróis

Pas une attirance, une fulgurance.

La première phrase de Japon, empire de l’harmonie de Corinne Atlan est, de mémoire :

« Lorsque je suis arrivée au Japon, je me suis sentie complètement chez moi et en même temps, de l’autre côté de la lune. »

J’ai l’impression que dans ma mémoire, il y a toujours eu des rumeurs quant à l’existence de cet autre côté de la lune, à commencer par les anime. Je serais curieux de savoir combien de personnes ont le souvenir du 3 juillet 1978, par exemple. On se faisait chier au-delà du soutenable avec Lolek et Bolek et les Japonais nous balancent Goldorak… qui n’était pourtant qu’un succédané de Mazinger Z et n’a guère eu de succès au Japon :

https://youtu.be/opt3S11yaQg

Il y avait le karaté, les mythes des samouraïs, du seppuku (que l’on appelait alors hara-kiri, incorrectement), des ninjas et des geishas. La série Shogun… Le zen, les performances technologiques et économiques sidérantes, le bullet-train, les robots, le perfectionnisme, une forme d’outrance dans l’imaginaire, etc. 

Mais cela ne formait pas ce que j’appellerais une attirance. Plutôt la conscience de l’existence d’un univers à la fois unique et hors de portée, lointain et étrangement réel. Un univers tellement éloigné que l’attirance était impensable…

Et cet univers restait parfaitement idéal, tel qu’on peut l’appréhender à 10 000 kilomètres de distance. Parfaitement idéal, parce que c’était l’ailleurs parfait. Et c’était très bien comme ça. Je n’ai jamais eu l’idée ni le désir d’apprendre la langue japonaise en France, par exemple. Seule entorse : le karaté, que j’excusais en me disant que je n’avais pas un sensei japonais mais un instructeur lorrain. La condition pour que le Japon reste parfait en tant qu’ailleurs, c’était qu’il demeure lointain, idéal, intouché. C’était je crois son seul rôle : symboliser l’ailleurs.

Paradoxalement, ce sont les romans qui me donnaient une impression de proximité. J’y lisais une poésie de sang et de raffinement sublime, d’amour et de mort, ressentais un souffle d’absolu, entendais un écho intime, clair et profond.

Je me souviens avoir découvert Mishima dans une revue de karaté, justement. Le cliché de l’écrivain-samouraï est sans doute le moins faux de ceux qui encombrent sa « biographie ». Des années plus tard, j’ai appris que le bunburyo-dō (la double voie de l’art et de la guerre, de la plume et du sabre) était une tradition développée durant l’ère d’Edo et la Pax Tokugawa… (À propos de biographies : celle d’Henry Scott-Stokes, Mort et vie de Mishima, est une référence, et la plus complète est Persona de Inose Naoki, le seul à avoir eu accès à l’intégralité des archives de l’écrivain — disponible en anglais. Celle de John Nathan est une supercherie.)

En bref, comme pour énormément de monde, le Japon était un monde et une culture complètement à part et incompréhensibles.

Mais il devait bien exister une forme d’attraction magnétique, l’équivalent physique de la représentation mentale de cet ailleurs total. Comme l’un des fils de notre méta-histoire, que l’on pressent sans la comprendre.

Pendant une quinzaine d’années, j’ai voyagé d’ouest en est — et je ne m’en suis rendu compte que plus tard. Amérique du Nord et du Sud, Maghreb, Moyen-Orient, Asie du Sud-Est, Corée… Je ne pensais pas au Japon alors, mais à Montréal, New York, Caracas, l’Amazonie, le Sahara, la mer Rouge, puis la mer Jaune…

Et des années plus tard, le 30 juillet 2014, en arrivant à Kyōto… Ça faisait déjà un moment que j’étais en Asie, donc je n’étais pas anesthésié par le décalage horaire. La sensation unique de ce moment est toujours aussi vive. La chaleur de l’air dans le soir d’été, du poids du sol devant la gare, les mouvements du monde flottant environnant… Et, posé au sommet de la Kyoto Tower, ce vaisseau spatial bleu et vert qui illuminait la nuit : ce n’était pas l’autre côté de la lune, c’était une autre planète.

Le lendemain, une heure après un tremblement de terre et un alignement des équinoxes, je rencontrai Sachiyo devant le Pavillon d’argent. Une évidence qui s’ajoutait à une autre : mon centre de gravité avait toujours été ici, de l’autre côté de la lune.

C’était il y a sept ans. C’était hier.

Et hier comme il y a sept ans, j’ai toujours la pleine sensation de ce basho, comme le dit le philosophe Nishida Kitarō : la place existentielle, l’endroit véritable, l’espace d’épanouissement — l’eau, l’air et le feu de l’armée de dragons.

Évidemment, cette sensation ne suffit pas. Elle peut être évidence, fulgurance, mais elle n’est que condition initiale. 

C’est là qu’intervient la notion de (voie, chemin, comme dans bushidō, voie du guerrier, chadō, voie du thé, kadō, voie de l’arrangement floral, kōdō, voie de l’encens, shodō, voie de la calligraphie, etc.) Très tôt, il y a d’abord eu le zen, puis le iaidō (voie du sabre).

C’est par le zen que je suis arrivé au plus près du Japon, et que je suis entré pleinement dans « le monde flottant », avec une boussole à trois aiguilles : zazen, sabre, écriture.

Il y a quelque temps, j’ai ressenti que je faisais partie du Japon corps et âme — je resterai à jamais un étranger, même en obtenant la nationalité japonaise. Plus précisément, j’ai eu l’intuition que les frontières entre moi et le Japon s’étaient nettement amenuisées. Avec les années, les molécules qui composent mon corps ont été produites au Japon. Le même processus est à l’œuvre avec la conscience et l’imaginaire. C’est insensible, invisible, et soudain, j’ai réalisé que je faisais partie de ce corps social et culturel, que le chez moi que j’ai ressenti dès le premier jour, le basho, était devenu, sans que je m’en aperçoive, un processus plein et entier, un mouvement perpétuel et harmonieux — l’harmonie n’existant pas sans contradictions.

Pour reprendre une formule célèbre, tout le zen n’est que zazen, la méditation assise. Et je crois que le zen est l’essence de toutes les voies — cela se confirme au niveau historique : il y a un avant et un après Sen no Rikyū, celui qui a transformé la cérémonie du thé en voie, en art de la vie. Après lui, soit à partir de la fin du xvie siècle, tous les se sont formalisés : le tir à l’arc, le sabre, la calligraphie, etc., sont devenus des voies. C’est Rikyū qui introduit ce qu’on appellera les notions subtiles de wabi et de sabi. C’est en un sens son approche de la voie du thé qui a cristallisé ce que l’on nommera bien plus tard l’esthétique japonaise. (Le Secret du maître de thé de Yamamoto Kenichi, paru au Mercure de France, est une très bonne biographie romancée de Sen no Rikyū.)

Et l’inspiration subatomique de ces est le zen, qui les imprègne en profondeur.

Récemment, Mochizuki-san, le bonze responsable du temple Kōshō-ji, où je pratique zazen chaque matin à l’aube, m’a demandé ce qu’était selon moi le zen (il me retournait la question que je me proposais de lui poser dans le cadre d’une courte vidéo). Mon niveau de japonais m’a heureusement empêché de lui faire une réponse métaphysique : si chacun des (y compris la vie) est un fruit, le zen en est le noyau. (Il a accepté de faire la vidéo.)

En décomposant le kanji signifiant zen (禅), on lit shimesu et hitoe : « manifester ou exprimer l’unité ».

La pratique du zen est le zazen : la méditation assise (座禅).

Le zen est une branche spécifique du bouddhisme japonais, et on ne peut comprendre l’un et l’autre (le zen et le Japon) qu’en les pratiquant.

Zazen est un outil : ni une religion, ni un dogme, ni une idéologie, ni une formule magique. Zazen, c’est s’asseoir et respirer, et c’est tout le zen. 

Quand j’ai commencé à pratiquer zazen chaque matin à l’aube, j’ai eu besoin d’écrire ce qu’il se passait, comme pour mieux m’imprégner de l’expérience et mieux la comprendre.

C’est le récit La Caverne aux chauves-souris sous la montagne noire : qu’est-ce qu’il se passe quand on fait zazen tous les matins ? Qu’est-ce que cela produit comme effets sur notre corps, notre esprit, notre rapport à nous-mêmes, aux autres, sur notre relation à nos énergies profondes et aux dynamiques à l’œuvre dans le monde ? Qu’est-ce que cette expérience fait émerger ?

On connaît la réponse : une voie de l’esprit, l’esprit de la vie, la vie même. Mais on ne la comprend pas tant qu’on n’en a pas fait soi-même l’expérience. C’est exactement la même chose pour le Japon.

Chris Marker disait que la meilleure façon de connaître le Japon, c’était de l’inventer. Dans l’absolu, il n’a pas tort et sa remarque est aussi valable pour connaître la Laponie ou percer les arcanes du tarot, mais il y a une chose essentielle qu’il ne dit qu’au travers de ses films, et que l’on pourrait formuler ainsi : la seule façon d’apercevoir le Japon, c’est d’enlever ses lunettes d’Occidental, sans quoi on ne voit strictement rien — que l’on soit à Paris ou à Tōkyō.

Ce n’est pas évident — on peut passer sa vie en croyant être au Japon alors qu’en réalité, on n’est nulle part, ou dans des limbes soliptiques entre l’Occident et « un ailleurs que l’on nomme “Japon” ». En plein dans l’effet « Solaris ».

C’est là un phénomène bien réel (plus on est déstabilisé par le fait d’être ailleurs, plus on se raccroche à d’où l’on vient), et il suffit de lire le discours et le vocabulaire de la presse anglaise, américaine, française, pour s’apercevoir qu’ils sont en porte à faux avec la réalité des articulations politiques, sociales, culturelles, comme avec l’histoire — le livre Moderne sans être occidental de Pierre-François Souyri éclaire très bien cette question.

Mes lunettes occidentales, c’était de voir le Japon au travers du prisme Mishima. Ma chance, c’était que cet « ailleurs » a immédiatement été mon « chez moi », mais aussi de pouvoir aborder toute la complexité du « cas » Mishima.

Les Japonais avec qui je discute régulièrement ou au hasard de rencontres sont très curieux de savoir quel est mon Japon, et ce sont souvent les trois mêmes questions qui reviennent : pourquoi est-ce que je vis au Japon, est-ce que je suis marié à une Japonaise et qu’est-ce que je fais au Japon. Mais ce qu’ils veulent vraiment savoir, c’est le regard qu’un étranger porte sur leur pays. Je leur dis que ma femme est Japonaise, que je suis écrivain, que je pratique le iaidō et le zazen. Ça leur suffit pour savoir qui je suis. Alors, ils me parlent de leur virée à Ōsaka ou des paris qu’ils ont fait sur les courses de bateaux à Ōtsu.

● Une image

« Toutes leurs images sont dorées de haut en bas. » Luís Fróis

Les côtes japonaises depuis l’avion Séoul-Ōsaka. Des côtes bleu noir découpées sur la mer du Japon, très claire.

● Un événement marquant

« Nous coupons le melon dans sa longueur ; les Japonais le font en travers. » Luís Fróis

Ils le sont tous. Et jamais là où on pourrait les attendre.

J’ai couru le marathon de Kyōto en 2015, ça devait être mon douzième ou treizième, je m’attendais à ce que ce soit un évènement marquant : raté. C’est un parcours pour touristes, avec passage obligé devant toute une série de temples, qui ne prend pas en compte la difficulté de courir 42 kilomètres et 195 mètres. 

J’étais 1ère dan lorsque j’ai participé à ma première compétition de iaidō à Kyōto, et je m’attendais à me faire sortir dès le premier tour. J’ai gagné la finale. Quand j’étais 2e dan, je suis également arrivé en finale et je me suis fait atomiser par une jeune femme. C’est encore plus marquant — et un bon souvenir, évidemment.

Un soir de février 2015, je parlais (encore) de Saigō Takamori et Sachiyo me dit tranquillement que c’était son arrière-arrière-grand-père.

● Un personnage historique

Saigō Takamori, le dernier samouraï. L’avant-dernier chapitre du superbe livre d’Ivan Morris, La noblesse de l’échec, lui est consacré. 

● Une ville, une région

Kyōto pour la ville, Kagoshima pour la région (celle de Saigō Takamori, au sud de l’île de Kyūshū), Yakushima pour l’île.

● Un souvenir, une anecdote

« Nous gardons comme un trésor les pierreries et les bijoux d’or et d’argent ; les Japonais conservent de vieux chaudrons, des porcelaines anciennes et cassées, des récipients de terre cuite, etc. » Luís Fróis

L’anecdote date de ce matin. Je vais à la banque, je remplis un formulaire pour expliquer la raison de ma venue, je vérifie trois fois que tout est nickel. Deux minutes plus tard, l’employée revient avec ledit formulaire sur lequel elle a collé deux papiers de couleur. Devant mon nom écrit en katakana, le syllabaire utilisé notamment pour les noms et mots étrangers, elle a marqué OK. Mais il y a un problème avec mon nom écrit en roman. J’ai mis un point sur le I de RAIZER et au Japon, un I majuscule surmonté d’un point, ça pose problème. Elle me tend un stylo pour que je relie le point et la barre verticale. Elle vérifie scrupuleusement le résultat et le verdict tombe : Kirei ni narimashita ! (« C’est propre ! », « Tout est en ordre ! »). J’ai pu me rendre à la borne interactive pour traiter l’affaire qui m’amenait…

Il y a quelques années, l’employé d’une agence de voyage m’a rendu un trombone que j’avais laissé lors de ma première venue, trois semaines auparavant.

Il y a trois ans, dans le Shinkansen, j’ai demandé à un passager de changer de place avec lui pour être à côté de Sachiyo. L’homme a refusé catégoriquement : son numéro de ticket (il le montrait pour prouver ses dires) correspondait à son numéro de siège et il ne pouvait pas en être autrement. Le plus marquant, c’était l’angoisse dans ses yeux à l’idée de foutre un chaos monstre dans l’horlogerie impeccable de l’univers.

Je me suis demandé si ce genre de choses n’arrivaient qu’aux étrangers, comme une démonstration de l’implacable perfectionnisme nippon. Mes amis japonais me disent que non. Hormis la panique du passager du Shinkansen (en cas de catastrophe ferroviaire, il serait mort à la place d’un gaijin ? Et je prendrais sa place dans le monde (in)visible ?), ce genre de cocasserie, sous des dehors on ne peut plus sérieux, est fondamentalement une politesse, une forme de lien et un référent commun, mais surtout un jeu et un échange de codes, comme une bonne partie des interactions sociales.

Cela me rappelle l’une des premières intuitions tectoniques que j’ai eues lorsque je ne parlais pas du tout le japonais : le réel est l’objet de soins et d’attentions d’autant plus maniaques qu’on ne croit pas en son existence.

● Le meilleur du Japon

« Les Européens se délectent de poules, de perdrix, de pâtés et de viande blanche ; les Japonais, de chacals, de grues, de singes, de chats et de goémon cru. » Luís Fróis

La nourriture japonaise (和食, washoku). La nourriture dit énormément de choses d’une culture. Et plus spécifiquement, mais c’est un goût personnel, le shōjin ryōri. C’est de l’art, et bien davantage.

J’ai cité l’ombre, au début. Il suffit de dire que c’est également un art.

● Le pire du Japon

C’est ce que j’appellerais l’effet « Solaris ». Comme la planète dans le livre et le film du même nom, le Japon joue un rôle de miroir psychique. Il renvoie à la perfection tous les fantasmes qu’on y projette. La meilleure façon de s’en prémunir depuis la France : la revue Zoom Japon, en ligne et gratuite : 

https://zoomjapon.info/

● Un mot

Un mot de Lao-Tseu, tiré du Tao-tö king. Il parle de « l’espace entre le ciel et la terre », mais cela s’applique aussi au Japon :

Plus on en parle, plus vite on aboutit à l’impasse.

Mieux vaut s’insérer en son intérieur.

Mu, c’est celui qui m’est venu à l’esprit au tout début. Plus qu’un mot, c’est une conception qui dépasse ce que les Japonais appellent le « logical mind » occidental, nom qu’ils donnent à l’impérieuse et indépassable rationalité. Pour autant, cette conception n’est pas totalement absente de la culture occidentale. Par exemple dans les Augures d’innocence de William Blake : « un monde dans un grain de sable, un ciel dans une fleur sauvage, l’infini dans la paume de la main, et l’éternité dans une heure ». Ou dans « l’univers dans une coquille de noix » de Shakespeare. Et bien d’autres. Il y a dans cette notion intuitive quelque chose d’universel auquel la culture japonaise a fait subir un double traitement : l’épure et l’extrême.

Par exemple, l’épure et l’extrême des mots de William Blake seraient ceux du philosophe Nishida Kitarō : « L’absolu se réalise exactement là où il se nie absolument ».

Et Nishida amène à Matière et mémoire de Bergson, dont la pensée est, comme celle du philosophe fondateur de l’école de Kyōto, imprégnée de zen.

Concluons avec le mot indispensable : arigatō gozaimasu. C’est le premier que j’ai appris : merci.

Merci pour cet exercice, qui n’est pas aussi simple qu’il paraît — définir des choses fixes dans un monde qui ne l’est pas — discerner une série de vagues immobiles dans un monde flottant.

Terminons avec un peintre : Maruyama Ōkyo, un maître d’ukiyo-e (« images du monde flottant »). Il y a quelques années, j’ai cru aller voir une grande rétrospective de ses œuvres, à Kyōto. En réalité, je suis entré dans l’univers de ses peintures. 

S. RAIZER by UMA KINOSHITA

Entretien réalisé par mail en mai 2021.

Clete.

FRAKAS de Thomas Cantaloube / Série Noire / Gallimard.

“Paris, 1962. Luc Blanchard enquête sur un groupuscule soupçonné d’être un faux nez des services secrets, impliqué dans l’assassinat à Genève, deux ans plus tôt, d’un leader de l’Union des populations du Cameroun. Une piste conduit le jeune journaliste à Yaoundé, mais il met son nez où il ne devrait pas et devient la cible du gouvernement local et de ses conseillers de l’ombre français.

Avec l’aide de son ami Antoine et d’un ancien barbouze, il va tenter de s’extraire de ce bourbier pour faire éclater la vérité.” 

“Frakas” commence là où s’est arrêté “Requiem pour une république”, le premier roman du journaliste de Médiapart Thomas Canteloube, plusieurs fois primé et notamment auréolé du très sérieux “prix mystère de la critique” en 2020.

Suite directe de “Requiem”, “Frakas” nous fait retrouver Luc Blanchard, qui n’est plus flic mais désormais journaliste, ainsi qu’un autre personnage du premier roman dont je préfère taire le nom. Le cadre romanesque est parfois assez similaire au premier roman. Blanchard, qui conserve son rôle de Candide, cherche à connaître la vérité sur l’assassinat d’un opposant camerounais. L’Algérie n’est plus le décor et le Cameroun, l’hôte, offre une belle part d’exotisme en ce début d’indépendance en 62 pour la faune d’intrigants officiels et officieux s’employant à piller le pays de ses ressources en magouillant avec les dirigeants qu’ils ont mis au pouvoir. On assiste ici au début de la fameuse Françafrique, relation méchamment néocolonialiste entre la France et ses anciennes colonies.

Comme dans le premier opus, les politiques et leurs conseillers de l’ombre sont mis à l’index. Apparaissent dans la lumière, Pasqua, Deferre, Debré, Mitterrand et dans l’ombre de De Gaulle le monsieur Afrique Jacques Foccart, le SAC, le SDECE, la Main Rouge, les barbouzes, les mercenaires, les mafieux, beaucoup de Corses, la grande muette… L’enquête mènera Blanchard à Douala, Yaoundé et dans les endroits les plus paumés d’un continent abandonné. Mais, on le sait, toute vérité n’est pas bonne à dire, et très vite le journaliste va devenir une cible à abattre.

Si Luc Blanchard n’a pas encore le charisme du commissaire Daquin de Dominique Manotti évoluant avec bonheur dans des romans contant aussi les dessous de la cinquième République, il ne devrait néanmoins pas tarder à faire sa place. Si l’aspect policier s’avère correct, ce sont les dimensions politiques et historiques dénonçant les fautes et crimes de l’État français, les ingérences, les pillages, les magouilles qui donnent son importance et sa force au roman.

Clete.

LEUR ÂME AU DIABLE de Marin Ledun / Série Noire / Gallimard.

Y’a du dossier et ça rigole pas ! Alors je respire un grand coup, j’écrase ma cigarette et je suis à vous…

Nouvel opus mastoc à la Série Noire donc pour Marin Ledun. Et changement de trajectoire aussi. Après les deux agréables épisodes à tendance socialo-foutraque de son Club des Cinq rhodanien, perché et bordé de sourires jaunes et noirs (Salut à toi ô mon frère et La Vie en Rose), le voici de retour dans le dur et le sérieux. Ce garçon sachant tout (bien) faire, capable de nous régaler d’un sprint (sa novella Aucune bête aux éditions In8) ou, comme ici, de nous faire haleter tout au long d’un marathon de 600 pages, Leur âme au Diable est une autre réussite, en équilibre entre enquête fouillée et galerie de personnages solidement charpentés.

Différence notoire : après nous avoir habitués à des unités de temps et de lieu quasi théâtrales, l’auteur monte pour le Diable un ring sur-mesure à 360 degrés, du Havre à Bagnolet, de Grenoble à Carquefou, de Podgorica à Brindisi, sur lequel les petits morflent et les gros prospèrent. Le sujet : l’industrie du tabac, ses coups tordus et ses connivences politiques, ses coups bas et sa communication tapageuse, ses trafics en tout genre, trafics de matières premières et d’influences concomitantes. Vingt ans (1986 à 2007) de bases nicotinées défilent en volutes plus ou moins troubles pour échafauder un habile roman noir au parfum de thriller façon american blend. Et on n’y meurt pas que du cancer lorsque les énarques sans scrupules et leurs hommes de main vous ont dans le collimateur. Pour un peu que vous mettiez en danger la courbe ascendante de leurs profits, voire leur propension à festoyer à l’unisson, il serait illusoire de donner cher de votre épiderme. Policiers, syndicalistes, s’y risquent. Pas bon ça ! Comme si les pouvoirs statutaires et établis pouvaient s’attaquer à ceux de l’argent sale et aisément gagné. Et puis quoi encore ? Manquerait plus que les larbins aient voix au chapitre. Qu’il s’agisse d’éplucher des comptes de sociétés ou de rendre une gamine à des parents éplorés, qu’ils soient OPJ ou petit lieutenant provincial, les flics de service enchaînent les impasses et les pistes muettes. Pour rester dans le thème : tous leurs efforts partent en fumée.

De corruptions encore plus nocives que les addictions, Marin Ledun tire un réquisitoire goudronné, sans éclaircie ni vague espoir de rédemption. Goliath reste Goliath et David reste un mythe. Un peu de brouillard azoté et bleuâtre se dissipe vers la fin, bien sûr. Quelques malfrats rejoignent les cieux, quelques comparses pataugent dans les embrouilles. Mais pas de quoi se refaire une virginité pulmonaire. Les métastases du système ont encore de beaux jours devant elles. La loi Evin n’y fera rien, ou si peu…

JLM

LA MÈRE NOIRE de Jean-Bernard Pouy et Marc Villard / Série Noire / Gallimard.

Même si l’histoire commence au Musée d’Orsay, devant Le Déjeuner sur l’herbe de Manet, ce n’est pas par petites touches impressionnistes que Jean-Bernard Pouy et Marc Villard déroulent cette fois leur nouvelle collaboration à quatre mains. Pour le coup, chacun entonne sa partition en solo, en deux parties liées mais distinctes. On se souvient de leurs précédents et fraternels Ping-pong ou Tohu Bohu chez Rivages, suites de une-deux vifs et rapides, comme on en parle dans le monde du football (sport détesté par JB et adoré par Marc). Ici, et pour rester sur le même terrain, ce serait plutôt une longue passe transversale que s’accordent les deux compères. Pas de buts, mais du beau jeu…


C’est Jean-Bernard Pouy qui ouvre le bal, avec la danse de ses formules toujours justes et acidulées, drôles et innervées, avec cette fois les mots croisés d’un père célibataire et de sa fille de douze ans. Jean-Pierre, on l’apprendra très tard, et Clotilde qu’ils s’appellent. Entre eux, ça roule bien. Papa-peintre assure gîte, couvert et sérénité brinquebalante à une gamine piquante, singulière et carrée dans sa tête. Le précaire équilibre tourne hélas à l’orage lors de congés scolaires en Bretagne. Embarquée dans un barnum syndical insurrectionnel, Clotilde essuie un tir de flash-ball : la tronche morfle, le moral du père aussi, puis Marc Villard intervient.

Lui, raconte l’histoire de Véro, la mère, partie se dorer les chakras du côté de Katmandou, Goa, Krishna, des trucs dans l’genre, ou presque. En rêve surtout. En vrai, son évasion des routines familiales tourne en naufrage glauque et cloisonné au bord d’une Camargue sans issue. Braquage foireux, clinique psychiatrique, ennui endémique, rencontres hasardeuses : avant l’évidence d’un retour à ce cocon « pas si mal », synonyme surtout d’un fataliste « c’était mieux avant ».

De ces deux écritures uniques, différentes mais néanmoins mitoyennes, éclot une nouvelle parenthèse noire toute en subtilités. Entre la rugosité goguenarde de Pouy et la poésie aigre-douce de Villard (nous gratifiant en off de quelques vers libres et sublimes), le court opus s’équilibre autour des lavis de « lard moderne » et des chaos du chemin. Des gars, des gares pour l’un, des gars, d’égards pour l’autre. D’un temps un peu suspendu, ils font le fantasque dérapage d’existences ordinaires, juste humaines, propres donc à prendre les uppercuts et à nous les restituer pleine face.

JLM

LES JARDINS D’EDEN de Pierre Pelot / Série noire

Ainsi va la vie des collections… Au moment où Caryl Ferey migre vers les Arènes avec LED, Pierre Pelot arrive à la SN. Pelot, même si vous ne l’avez jamais lu, est un nom qui doit vous être néanmoins familier. L’auteur débarque dans ce qu’il appelle lui -même un panthéon, avec une œuvre littéraire courant sur plus d’un demi-siècle et forte de plus de 200 romans et BD allant de la littérature pour enfants et ados à la littérature générale, au polar, à la SF… “On lui doit aussi des pièces de théâtre, des contes, des pastiches et des parodies de western ou d’heroic-fantasy, des chroniques, des nouvelles, des feuilletons et des adaptations pour la radio ou la télévision. Le champ de l’écriture s’est encore étendu au scénario de film, de bande dessinée, de téléfilm et à la novélisation.” (source wikipédia). Je n’ai pas lu beaucoup de romans de Pierre Pelot durant mon parcours de lecteur mais nul doute que la Série Noire a ici ferré un gros poisson etcela se voit dès cette première sortie.

“Jip Sand est revenu de tout et surtout d’un sale cancer. Il est aussi revenu à Paradis, dans la ville et la maison de son enfance, pour se requinquer et retrouver sa fille, Annie dite Na, qui semble avoir disparu depuis plusieurs mois.

Paradis, sa clinique privée, ses eaux thermales et ses Jardins d’Éden. Mais aussi Charapak, l’envers du décor, la casse des Manouches, et le corps à moitié dévoré de Manuella, l’amie de Na, retrouvé dans les bois quelques années plus tôt.

Ce que Jip n’a pas cherché à élucider à l’époque, il veut le comprendre aujourd’hui. Pour Na. Pour savoir ce qui lui est arrivé.”

Pelot, un auteur? Un écrivain? Bien sûr, mais avant tout et ce n’est pas péjoratif et même plutôt rare et précieux, Pierre Pelot est un conteur, un raconteur d’histoires de nos campagnes peuplées de héros ordinaires souvent fracassés comme Jip qui va nous intéresser dans cette histoire située dans un coin des Vosges natales de l’auteur. Et, dans cette première moitié du roman, qui commence assez nonchalamment, tout le temps nous est donné pour apprécier cette plume enchanteresse dans les descriptions, les portraits, les retours dans un passé proche ou aux confins de l’enfance.

Dans la seconde moitié de l’histoire le rythme va terriblement s’accélérer, poussé par un héros alcoolique en roue libre. J’ai pu lire que Jip était un personnage attachant. Une vraie tête à baffes, oui, et vous approuverez bien sûr si vous avez déjà côtoyé un alcoolique entre crises d’auto apitoiement et délires surréalistes. Jip pète les plombs et le tableau s’embrase, plus rien ni personne ne peut le retenir. Du coup, on entre dans un exemple réussi de de que l’on appelle sans réellement beaucoup de référents autres que la mode actuelle, de rural noir de la pire espèce. Immortalisée par Jules Ferry, la ligne bleue des Vosges, ce n’est plus ce que c’était.

Costaud.

Clete.

LES NUITS ROUGES de Sébastien Raizer / Série Noire.

Les amateurs de polars ont découvert le Sébastien Raizer romancier en 2015 avec “L’alignement des équinoxes” qui débutait la colossale “Trilogie des équinoxes” close en 2017. On le retrouvait en 2018 avec “3 minutes, 7 secondes” terrible novella mais nous laissant un peu sur notre faim. En fait, il s’agissait de son premier écrit parlant de l’Asie qu’il vivait au quotidien depuis son départ au Japon en 2014. Suivit “Confession japonaise” où il fit sienne la philosophie japonaise des mondes flottants et des mondes invisibles mais on n’était plus dans le noir où il avait brillé durant une trilogie aussi passionnante qu’ éprouvante où les maux de l’esprit s’affichaient en pleine lumière. Ce retour à la Série Noire en 2020 devait dans la logique nous emmener du côté de Kyoto où il réside depuis plusieurs années maintenant… Mais Sébastien Raizer est un mec franchement imprévisible au parcours passionnant mais très inattendu.

“Dans le bassin post industriel du nord-est de la France, les travaux d’arasement du crassier mettent au jour un corps momifié depuis 1979. Il s’agit du cadavre d’un syndicaliste, père de jumeaux qui ont donc grandi avec un mensonge dans une région économiquement et socialement dévastée. Brouillés depuis des années, Alexis est employé dans un réseau bancaire du Luxembourg et Dimitri végète et trempe dans la came.

Pour comprendre et venger son père, celui-ci replonge dans les combats et les trahisons de cette année 79 – au plus fort de la révolte des ouvriers de la sidérurgie – qui, loin d’avoir cessé, ont pris un tour nettement plus cynique. À coups de pistolet-arbalète, il va relancer les nuits rouges de la colère, déchaîner des monstres toujours aux aguets, assoiffés de pouvoir et de violence.”

Sébastien débarque donc là où on ne l’attendait pas forcément et quel retour magistral ! Si la trilogie des équinoxes était brillante pour qui s’accrochait, pour qui trouvait son chemin dans ce labyrinthe des esprits tortueux, ce gouffre des psychés maltraitées, dérangées, certains, (pas le moment, pas bon pour le moral…) avaient peut-être abandonné cette traversée des enfers des travers de la nature humaine. Ici, l’auteur a ôté de son propos tout ce qui allait très (trop?) loin dans les dérives, les délires, pour offrir un polar pur jus, le genre de roman que vous avez envie d’offrir à vos potes parce que vous savez qu’ils adhèreront de suite à la qualité de l’intrigue, aux personnages complexes, au discours très politique, à la dénonciation du massacre d’une région, à la rage à peine contenue de l’auteur.

“Ils ont tué le tissu social, la conscience de classe, la solidarité, la culture ouvrière, la notion de révolte. Ils nous ont hypnotisés par la peur jusqu’à nous faire oublier notre propre pouvoir. Il n’y a plus rien.”

“Les nuits rouges”, comme les lumières nocturnes des aciéries lorraines avant leur extinction, rouges comme les moments de guerre contre l’état et ses bras armés, gendarmes et CRS en dragonnade comme sous la monarchie ; rouges comme les étendards des centrales syndicales complices de l’infâme, rouges comme les cauchemars sous Mandrax de Dimitri, rouges comme “ Tchac ! Tchac !” le sang qui gicle de la morsure du carreau d’un pistolet-arbalète.

Partant conjointement de la découverte macabre d’un mort restée mystérieuse pendant quarante ans et d’une affaire contemporaine de came, Sébastien Raizer bâtit une histoire incroyablement complète, passionnante, mariant vraiment pour le meilleur la mémoire de combats ouvriers oubliés et le délabrement moral et économique des “survivants” et de leurs familles quatre décennies plus tard. C’est un roman engagé, cognant avec la même colère sur la droite et sur la gauche, mettant dans la même poubelle les syndicats. Et en même temps, on lit un polar très actuel avec les ravages du fentanyl, saloperie cent fois plus puissante que la morphine et faisant de vous un zombie dès la même prise. 

Les flics de Thionville menés par un Keller débarquant dans la région sinistrée et peu au fait du passé récent, mènent les deux enquêtes et, très vite, on s’engouffre dans un côté sombre que l’on ne quittera plus vraiment. C’est fort, très fort, on sent bien la colère si peu contenue quand Raizer parle de la tragédie de 1979 et on le suit, très mal à l’aise, dans le chaos mental de certains personnages particulièrement frappants.

En fait, il serait très illusoire de penser vous convaincre mais on peut envisager “les nuits rouges “ comme un préquel de “Lorraine Connection” de Dominique Manotti avec qui on peut aisément l’apparenter. De même, si vous avez aimé le génial “Empire des chimères” d’Antoine Chainas, vous retrouverez certains passages “bien” barrés et le portrait blafard de mondes désenchantés. De manière plus générale et parce qu’ils ne sont pas légion, ne ratez pas le polar français de l’année.

Polar pur jus !

Clete.

PS:entretien avec Sébastien Raizer à venir.

ENTRETIEN EXPRESS avec Jacques Moulins pour « Le réveil de la bête » / Série Noire.

Après avoir lu et chroniqué « Le réveil de la bête » qui m’a vraiment emballé, j’ai eu le privilège de m’entretenir avec l’auteur Jacques MOULINS. Le contact s’est fait en toute simplicité par téléphone, questions-réponses en direct, spontanéité et bon moment en prime.

Parlez-moi de vous :

Je suis journaliste…pour le reste je suis discret et tiens à le rester. 

Ok, très bien et l’écriture, pourquoi, depuis quand ?

C’est une réelle passion, j’écris depuis l’âge de 13 ans, j’ai commencé par des poèmes.

Puis j’ai pensé à écrire un roman historique mais cela me laissait moins de place à l’imaginaire et à la fiction. Je me suis donc tourné vers le roman policier.

Pourquoi ce thème ?

Je m’appuie sur une réalité d’Europol en rajoutant une part de fiction, ainsi que les relations entre ses fonctionnaires et les responsables politiques. J’ai voulu traiter ce sujet car il est d’actualité, relater la relation France-Allemagne, les difficultés de l’Europe en terme de politique et la montée de l’extrême droite… C’est une forme d’avertissement !

Le roman est très précis, très documenté, comment avez-vous procédé ?

Je me suis inspiré de l’actualité, de mon imaginaire, de rencontres et de mon parcours personnel mais une chose est sûre, je ne connais aucun Milosz ! (rires…)

Comment avez-vous écrit et construit votre roman ?

Je l’ai écrit sur plusieurs mois à la main contrairement à ce que je fais en tant que journaliste ou je rédige mes articles sur ordinateur, je tiens à faire un vrai distingo entre les 2. Je l’ai construit en pensant déjà à la suite, tout est déjà en place.

Super nouvelle, il y a donc une suite ! Peut-on en parler sans spoiler quoi que ce soit ?

Bien sûr, vous l’avez-vous-même souligné dans votre chronique, il y aura une suite, le 2ème est déjà bien avancé, on y retrouvera un certain nombre de personnages marquants avec bien entendu des évolutions et un autre contexte.

Et bien j’ai hâte ! Quel est votre état d’esprit à la sortie de votre premier roman, quels sont les retours ?

Pour le moment c’est positif, j’attends encore d’autres retours par GALLIMARD. Le contexte est un peu particulier en raison du COVID, beaucoup d’évènements sont annulés et je reste dans l’attente.

Par curiosité, avez-lu ma chronique sur le site Nyctalopes ?

Bien entendu, j’avais déjà entendu parler du site et vous avez été les premiers à me chroniquer, j’en suis ravi, merci.

Merci à vous, merci pour cet échange et j’espère vous lire très prochainement.

Nikoma

Entretien téléphonique réalisé vendredi 25 septembre.

LE REVEIL DE LA BETE de Jacques Moulins/ Série Noire

C’est un premier roman ? Eh bien, chapeau bas M. Jacques Moulins. Je n’ai malheureusement rien trouvé sur le net pour vous présenter l’auteur et ne connaît donc rien de son univers mais il fait une entrée et/ou une rentrée fracassante.

Pour ce qui est du roman, on suit une enquête palpitante à dimension européenne. Tout débute par le meurtre de Maryam Binébine, une jeune femme retrouvée égorgée dans son appartement parisien. Il s’avère qu’elle avait infiltré via le net un groupe d’ultra nationalistes des pays de l’Est très actif et dangereux. Son activité l’avait conduite à devenir une informatrice de la section antiterroriste d’Europol. Deniz Salvère, en contact avec elle, à la direction du service, se saisit de l’enquête. On découvre alors le fonctionnement plutôt méconnu d’Europol, des enjeux politiques et de l’essor de l’extrême droite en Europe. L’enquête nous fait voyager en passant des Pays-Bas à la France, la Slovaquie ou encore en Allemagne et démontre la fragilité des relations entre l’Europe de l’Ouest et celle de l’Est.

Au fil de l’histoire, on fait la connaissance de beaucoup de personnages, avec chacun leur personnalité et leur histoire et l’auteur réussit avec talent à les rendre marquants. Milosz en fait partie, lui le jeune homme dont la vie cassée et violente l’a poussé à rencontrer Pet, Mattheus, Bor, Gert…sa nouvelle famille. Il bosse pour cette bande d’ultra en devenant naïvement un brillant pirate informatique. Il réussit même avec Lencka, sa petite amie à rêver d’un avenir meilleur et partir loin de cette vie de merde. La violence et l’alcool pour lui, les coups et les viols pour elle.

La cybercriminalité est au cœur du roman et fait froid dans le dos. Elle n’est pas palpable et pourtant, elle permet de se ramifier partout, dans tous les domaines, de propager des idées, de faire gagner des élections et de tuer quand c’est nécessaire. Deniz Salvère et son équipe luttent sur le net comme sur le terrain, cherchant les liens entre les deux, c’est ce qui donne à l’enquête toute sa complexité et sa densité. L’histoire nous plonge dans l’action sans jamais faire de pause, c’est précis, documenté et du coup ça devient flippant de réalisme. Les chapitres sont courts, fixés sur un personnage en général et à chaque chapitre un point de vue, le tout parfaitement lié.

Et cette fin qui nous achève, heureuse pour certains, douloureuse pour d’autres.

On peut rêver à une suite avec les mêmes personnages, ou tout simplement à un deuxième roman rapidement, ce qui est sûr, c’est que c’est excellent du début à la fin.

Nikoma.

LA PROIE de Deon Meyer / Série Noire/ Gallimard.

PROOI

Traduction: Georges Lory.

Sixième opus de la Série Benny Griessel, “La proie” signe aussi l’arrivée de Deon Meyer à la Série Noire. La collection qui édite déjà Jo Nesbo s’enrichit donc d’une nouvelle locomotive dont les ventes permettront certainement à l’éditeur de parier sur de jeunes auteurs.

“Au Cap, Benny Griessel et Vaughn Cupido, de la brigade des Hawks, sont confrontés à un crime déconcertant : le corps d’un ancien membre de leurs services, devenu consultant en protection personnelle, a été balancé par une fenêtre du Rovos, le train le plus luxueux du monde. Le dossier est pourri, rien ne colle et pourtant, en haut lieu, on fait pression sur eux pour qu’ils lâchent l’enquête.

À Bordeaux, Daniel Darret, ancien combattant de la branche militaire de l’ANC, mène une vie modeste et clandestine, hanté par la crainte que son passé ne le rattrape. Vœu pieux : par une belle journée d’août, un ancien camarade vient lui demander de reprendre du service. La situation déplorable du pays justifie un attentat. Darret, qui cède à contre cœur, est aussitôt embarqué, via Paris et Amsterdam, dans la mission la plus dangereuse qu’on lui ait jamais confiée. Traqué par les Russes comme par les services secrets sud-africains, il ne lâchera pas sa proie

pour autant…”

Bon alors Deon Meyer n’est plus à présenter, connu et apprécié mondialement, l’homme conte depuis de nombreuses années l’Afrique du Sud au sein de polars très bien troussés et si vous ne connaissez pas le duo Griessel Cupido, pas d’inquiétude, on suit facilement… Parce que Meyer, c’est un pro, il se renouvelle à chaque nouvelle histoire tout en restant quand même très proche de son grand thème du chaos de la société sud-africaine gangrenée par des maux non éteints, une corruption généralisée, un racisme prégnant, une violence de tous les instants, une classe politique rapace. 

L’auteur connaît tous les petits trucs pour faire monter la sauce, pour rendre urgentes des histoires. Il n’y a peut-être que les moments de calme avant la tempête, les moments de pause qu’il ne maîtrise pas du tout. Il y a ici, à chaque accalmie, les atermoiements du héros qui ne sait pas comment annoncer sa flamme à son aimée et franchement, c’est d’un niais…Mais ce n’est qu’un détail par rapport aux deux belles intrigues offertes dont une se déroule à Bordeaux… On visite la ville, Meyer citant même une célèbre librairie bordelaise, belle pub!

Lors des dernières pages, les deux intrigues se rejoignent pour foncer vers un final thriller explosif et Deon Meyer fait ça très bien. On passe un bon moment même si le retour aux armes d’un soldat de l’ombre, le sacrifice pour la cause, pour les générations à venir, blablabla, scénario usé, c’est peut-être très romantique mais je ne marche plus. 

Carré!

Clete.

L’AFFAIRE N’GUSTRO de Jean-Patrick Manchette / Série Noire.

Jean-Patrick Manchette est mort il y a vingt-cinq ans le 3 juin et la Série Noire célèbre sa mémoire cette année en ressortant son premier roman édité dans la collection “L’affaire n’Gustro”. L’auteur a été, dans les années 70 et 80, le symbole d’un mouvement néo polar en France animé d’une forte coloration politique rouge.

Issu des mouvements d’extrême gauche, Manchette a beaucoup écrit sur la politique, sur ses remous, sur les zones d’ombre de la cinquième république dans des polars bien troussés, violents et assez minimalistes comme motivés par une certaine urgence.

Dans un petit texte en début du roman Nicolas le Flahec explique sa fascination pour ce roman, son périple pour arriver dans la collection de Marcel Duhamel. C’est un épisode de l’histoire post coloniale qui a inspiré Manchette, l’enlèvement et l’assassinat de Ben Barka, un dissident marocain gênant pour le pouvoir.

« Qui est Henri Butron, petit malfrat et grand salaud, sympathisant d’extrême droite par défaut, en mal d’argent et de gloire? Comment cet homme, aujourd’hui traîné dans la boue et conspué par ceux qui ont eu le malheur de croiser sa route, s’est retrouvé en affaire avec le dissident N’Gustro, leader tiers-mondiste enlevé puis exécuté à Paris? À se frotter de trop près aux complots des autres, on se met en danger. Butron l’aura payé de sa vie. Il a cependant le bon goût de laisser derrière lui un enregistrement racontant son parcours, ses méfaits et de quelle manière il se retrouva lié à «l’affaire N’Gustro». »

L’intrigue est vue dans le prisme de Henri Butron, petit branleur et grand facho à une époque où ce genre d’engeance n’avait pas vraiment pignon sur rue et lucarne à la tv. On est dans la France de De Gaulle devenu un héros récemment pour toute la classe politique française, à court d’idées. Lu, il y a de nombreuses années, “L’affaire n’Gustro” semble, à sa relecture comme une photographie d’une France si proche et finalement si éloignée. Il est certain que les lecteurs les plus jeunes n’entreront pas sans effort dans ce monde de barbouzes et de l’OAS.

Parallèlement les éditions de la Table ronde éditent “Manchette Lettres du mauvais temps, correspondance 1977-1980 regroupant les courriers adressés par Manchette à des auteurs connus et à d’autres déjà oubliés. Signalons Ellroy, Bilal, Paco Ignacio Taibo II, Robin Cook, Westlake, Ross Thomas. C’est intéressant et en même temps cela s’adresse à des spécialistes de l’auteur comme à de lecteurs chevronnés de polars déjà très datés. Ceci dit, c’est un passage obligé pour tout amateur de Manchette comme de Noir.

Enfin, signalons, toujours à La Table Ronde”, “Play it again Dupont” qui regroupe les chroniques de Manchette portant sur les jeux sortis entre 77 et 80 pour le mensuel Métal Hurlant. Là, seuls les fans absolus de l’auteur trouveront leur compte dans ce petit ouvrage sympa mais sacrément obsolète.

Dans tous les cas, lire Manchette est et restera un passage obligatoire pour qui s’intéresse au polar en général et au polar français en particulier.

Clete.

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