Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Étiquette : série noire (page 1 of 7)

SEULES LES PROIES FUIENT de Neely Tucker / Série Noire / Gallimard.

Only The Hunted Run

Traduction: Sébastien Raizer (ah ouais!)  » Kon’nichiwa, tomodachi ! »

“La voie des morts” paru fin 2015 inaugurait le cycle Sullivan Carter, ex reporter de guerre devenu journaliste à Washington, de manière très honnête malgré quelques clichés sur un homme usé, revenu de tout et buvant sa vie… un mélange de thriller et de roman d’investigation sur fond de chronique sociale dans la capitale américaine. En 2017, “A l’ombre du pouvoir” nous ramenait un Sully, beaucoup plus vivant, beaucoup plus crédible et dégageant une belle humanité, une ténacité et un désabusement salutairement moins visible. En cette fin d’année, le retour de Sully donne vraiment l’impression de retrouvailles avec un vieux pote toujours accompagné de ses casseroles et de ses fantômes, bien sûr, mais on pardonne beaucoup à ses amis. Dans tous ses romans, Neely Tucker, journaliste comme son héros, utilise des événements réels pour les transposer, les utiliser dans un développement fictionnel. Ainsi, il prend ici comme origine l’attaque du Capitole par un certain Russell Weston en 1998 qui avait forcé l’entrée et flingué deux gardes avant d’être maîtrisé et enfermé dans un hôpital psychiatrique.

“Washington D.C. suffoque sous le soleil d’août et la capitale fédérale semble désertée par ses habitants. Sullivan Carter se rend au Capitole pour couvrir les débats législatifs. Alors qu’il traverse la crypte, une fusillade éclate. L’ancien reporter de guerre retrouve ses vieux instincts et se rapproche au plus près du danger. Dans un bureau, il découvre le corps d’un représentant de l’Oklahoma, des pics à glace enfoncés dans les orbites. Quand l’équipe d’intervention de la police arrive sur les lieux, le tireur a déjà disparu. Mais lorsque paraît l’article de Sullivan, le meurtrier – Terry Running Waters, Amérindien au casier judiciaire bien rempli – prend contact avec lui… Sullivan décide alors de suivre sa propre piste, en marge de l’enquête officielle, qu’il estime bâclée.”

Neely Tucker, en pleine forme, façon de parler, ouvre dès les premières lignes la boîte de Pandore et l’horreur vous chope pendant une trentaine de pages furieuses.

” Les hurlements l’empêchaient de compter les coups de feu. Bon Dieu, ce vacarme. Amplifié par les escaliers en marbre, le sol en pierre, les colonnes, renvoyé en écho dans les longs couloirs. Des femmes. C’étaient surtout des femmes qui criaient, mais quelques hommes aussi… La femme en face de lui, dans la crypte du Capitole, saignait abondamment. Elle avait pris une balle dans la poitrine et s’était mise à hurler. Elle n’ émettait plus désormais qu’un gémissement.”

Attention! Attention! Attention à ne pas confondre avec “Jake” de Bryan Reardon le monument pontifiant, niaiseux et larmoyant très apprécié par la blogosphère à l’époque de sa sortie. Tucker raconte un massacre au départ et la lecture est salement éprouvante: certains, encore marqués par les tueries des barbares du 13 novembre 2015, éviteront d’ouvrir ce roman. Mais, si le début est réellement mortifère, il laisse rapidement la place à un pur roman d’investigation, de bien belle tenue et très, très intelligent dans ses révélations comme dans son déroulement au rythme sans temps morts. Dans certaines pages de “La danse de l’ours”, le chef d’oeuvre de James Crumley, on sent la peur, l’effroi chez Milo Milodragovitch, son héros. Toutes proportions gardées, on ressent la même chose dans certaines péripéties de Sully en Oklahoma où il va chercher la vérité dans son berceau infernal. Neely Tucker ne fait pas dans l’épate, se sert de son roman pour raconter des  anciennes pratiques légales américaines en matière de psychiatrie. C’est horrible, révoltant mais utile et sans aucune putasserie ni violence uniquement gratuite.

“Seules les proies fuient” fait penser à une Série Noire vintage avec un Sully impeccable et une intrigue superbe. Bon le final, apocalyptique, est peut-être un poil trop hollywoodien mais le message lancé par l’auteur reste bien ancré une fois la dernière page tournée. En fait, si vous êtes en général à peu près raccord avec nos choix, vous pouvez foncer.

Solide Série Noire.

Wollanup.

PS: Dites, à la Série Noire, on en voudrait bien un peu plus des comme ça !



BARBÈS TRILOGIE de Marc Villard / Série Noire / Gallimard.

Paris est une défaite et Barbès ses fourches caudines. Certes. Haut lieu du commerce parallèle et des trafics en tout genre, ce n’est rien de dire que ce nord fiévreux de Paris se traîne une réputation à fuir, souvent boursouflée, parfois justifiée. Sans en rajouter ni dans l’angélisme béat ni dans le misérabilisme nocif, l’endroit est un monde à part, avec ses arrangements et ses codes flous. Un terrain de jeu en or, comme la Goutte du même nom, pour un exégète de talent, pour charpenter d’habiles trames noires à la sauce Paname plus aigre que douce. Et le plus fort sur ce terrain chaotique est sans le moindre doute Marc Villard.

On ne compte plus le nombre de romans et nouvelles dont il a puisé la sève entre Rochechouart et la porte de Clignancourt (en poussant jusqu’aux Puces de Saint-Ouen, comme l’an passé avec Les Biffins, publié chez Joëlle Losfeld). Mais, loin des miroirs déformants pour touristes en mal de sensations fortes ou bonimenteurs d’extrême droite, Marc Villard dresse d’autres constats, sombres bien sûr, mais surtout poétiques et visuels. L’homme est une plume d’exception, mais c’est aussi un œil, tout aussi acéré. Aussi proche de David Goodis que de Robert Doisneau, il dépave à la barre à mine des ruelles lugubres pour y cultiver sa poésie du trottoir et ses tranches de vie alternatives. Comme des galeries de portraits à vif, ses livres cumulent les plans serrés sur des seconds rôles en déshérence et sur des personnages principaux guère mieux lotis. Parmi ceux-ci, Jacques Tramson, éducateur de rue de son (piteux) état, endossa le treillis du héros en charpie à trois reprises, pour les romans Rebelles de la nuit (Le Mascaret, 1987), La Porte de derrière (Série Noire, 1993) et Quand la ville mord (La Branche/Suite noire, 2006, porté à l’écran en 2009 par Dominique Cabrera pour Arte). C’est la réédition de ces trois ouvrages en un seul volume qui cristallise cette Barbès Trilogie parfaitement homogène et cohérente. Entre destins qui dérapent et systèmes D qui chavirent, le soleil a bien du mal à percer, mais l’écriture de Marc Villard illumine mieux qu’un réverbère de la rue Myrha ces pages où la drogue est sanglante et le sang rarement lavé de toute trace suspecte.

On s’inquiète pour Fred, Sophie, Melissa, Lomshi, Farida, Sara et tous les autres, ces gosses dont Tramson, tel un joueur de curling, aimerait balayer le chemin et adoucir le parcours. Rien n’y fait. Tout le monde finit dans le mur et les mots élancés de l’auteur ne peuvent pas grand-chose pour eux. Marc Villard n’est d’ailleurs pas un donneur de leçons ou un redresseur de tort. C’est un conteur, spectateur d’un monde dont les rouages coincent, et capable comme personne de se porter au chevet des victimes collatérales pour faire d’elles les étoiles filantes d’une autre Comédie humaine

JLM


PAZ de Caryl Ferey / Série Noire / Gallimard.

Cette fois Caryl Férey nous entraîne en Amérique du sud et plus particulièrement en Colombie. Alors, bien sur, nous viennent des images, on se réfère à une histoire récente constellée de poncifs « poudriers »…Or, l’auteur nous embarque dans un roman qui convie une famille et des protagonistes englués dans des existences pour lesquelles la plénitude, la satisfaction ne sont pas au rendez-vous. En s’attachant à poser le prisme sur ces personnages, il convoque aussi les problématiques familiales lestées d’un passé granuleux. Car, il faut bien le reconnaître, elle, la famille, n’est pas toujours comme on le souhaite, il coexiste souvent un idéal avec un renégat. Au travers cette illustration nucléaire gravite une journaliste pugnace qui tente de trouver son équilibre par son travail car, elle aussi, n’a pas trouvé tous les ingrédients d’une vie épanouie. Caryl Férey nous transporte, de nouveau, dans son univers avec sa verve, avec sa plume et en filigrane sa bienveillance pour ses personnages. 

«Un vieux requin de la politique. 

Un ancien officier des forces spéciales désormais chef de la police de Bogotá. 

Un combattant des FARC qui a déposé les armes. 

Un père, deux fils, une tragédie familiale sur fond de guérilla colombienne. »

Derrière cette lapidaire quatrième de couverture se cache un ouvrage dense, avec un profond enracinement dans cette nation bouleversée par des années de plomb. Les reliquats restent bien présents dans la construction politique de cet état qui, bien souvent, navigue en eaux troubles. C’est, aussi, sur ce point que le romancier déploie son identité de littérateur. Car emporté par la plume, on est de même éclairé par un roman documentaire qui nous plonge dans les entrailles d’une société exsangue de corruption, de copinage et de déterminisme. Ceci n’est pas une carte postale propre à la Colombie, c’est bien plus universel. C’est aussi en ce sens que Caryl Férey est doué, dans cette faculté de transposition de scories universelles à un contexte particulier. 

L’envergure du récit repose sur quatre personnages cardinaux qui ont, donc, ce point commun du non-accomplissement d’une vie rongée par le remords, obscurcie par les non-dits, éreintée par l’individualisme. Il croque ses personnages avec force persuasion. Il documente sa trame avec pléthore de détails tout en évitant l’écueil aisé de la centrer sur la figure tutélaire du natif de Rio Negro. Il a donc choisi le parti de s’intéresser au volet révolutionnaire des FARC et, encore, de manière plutôt indirecte. C’est tout le charme de l’auteur, de ne pas tomber dans le panneau de la facilité et de construire un roman qui harponne, qui bastonne, qui tatoue! Mais si je devais comparer sa villégiature sud-américaine avec celles du long nuage blanc ou le sol de Mandela , je dirais qu’il n’y a pas cette odeur putride, cet écoulement d’un abcès mis à plat. J’ai trouvé l’écrit plus équilibré, noir certes, mais plus immersif dans un peuple meurtri qui tente la reconstruction au forceps. 

Fabuleux roman noir qui brouille les images d’Epinal de ce pays, finalement, méconnu. Un nouvelle fois, on apprend d’un pays par l’entremise d’un récit sombre mais empreint de sensibilité. 

  Du grand Férey! (allez j’ose c’est extra.)

Chouchou…


LE COUTEAU de Jo Nesbo / Série Noire.

KNIV

Traduction: Céline Romand-Monnier.

« Harry Hole a réintégré la police criminelle d’Oslo, mais il doit se contenter des cold cases alors qu’il rêve de remettre sous les verrous Svein Finne, ce violeur en série qu’il avait arrêté il y a une dizaine d’années et qui vient d’être libéré. 
Outrepassant les ordres de sa supérieure hiérarchique, Harry traque cet homme qui l’obsède. Mais un matin, après une soirée bien trop arrosée, Harry se réveille sans le moindre souvenir de la veille, les mains couvertes du sang d’un autre. « 

Panique dans les “allroms” de Norvège et les chaumières françaises. Harry Hole est de retour pour souffler un vent méchamment glacial en plein cœur de l’été. Je ne suis pas le plus grand fan du toxico Hole qui visiblement à l’approche de la cinquantaine n’apprend toujours pas de ses erreurs. Le petit génie de l’investigation ivre, le marathonien forcené de l’enquête bourré reprend du service. Après un coma éthylique qui lui laisse un immense trou noir concernant les douze dernières heures de sa vie où il s’est comporté comme le pire des abrutis, un cassos puissance dix, l’homme est capable de se taper 45 minutes de footing pour vérifier l’alibi d’un joggeur. Ah, cela commence très mal! Ou Nesbo n’a jamais connu la gueule de bois ou il nous prend pour des truffes. Bref, on se croirait dans un épisode de la série Sherlock, sympa mais pas réellement crédible.

Nesbo est un grand pro du polar, du thriller, ses intrigues sont superbement étalonnées, pas une page ennuyeuse, du plaisir brut, immédiat pas forcément dans la durée. Il sait jouer avec et sur les récepteurs des lecteurs. Comme dans “la soif”, nous avons affaire à un serial killer qui s’attaque aux femmes, une figure du mal parfaitement effrayante si on entre dans le jeu de l’auteur. Super Hole, saoul comme un Polonais, cavalier blanc blindé comme un destroyer, va s’occuper de l’affaire en loucedé. Harry Hole et sa prédisposition manifeste pour l’auto justice, ses addictions, ses frasques, sa dépression de malade alcoolique qui ne veut pas se soigner, son auto apitoiement, peuvent lasser, ont fini par me saouler. Harry Hole m’est particulièrement antipathique.

Les premières dizaines de pages, je l’ai déjà évoqué, nous prennent un peu pour des neuneus mais nous promettent néanmoins une ambiance bien inconfortable qui passionne tant de lecteurs de par le monde. La couverture (criarde un peu non?) m’a immédiatement fait penser à Dario Argento, maître du film d’horreur ou du grand guignol gore, au choix selon affinités, et le roman s’en approche un peu par moments avec cette symbolique du couteau ainsi que sa terrible réalité.

Les fans vont adorer. La quatrième de couverture reste très évasive et pour cause…

Les aficionados vont se prendre un méchant sale coup dans la tronche autour de la page 60. Perso, vous avez dû le comprendre, je m’en fous un peu de Hole, de son foie, de son suicide en bouteilles mais j’imagine très bien l’état d’hébétement qui serait le mien s’il arrivait pareille expérience à Dave Robicheaux de Burke. Un vrai coup bas qu’il vous envoie Jo Nesbo, combien il vous sera difficile de vous relever et je pèse mes mots. Prévoyez ensuite une longue traversée solitaire aux côtés d’un Harry Hole en mode guerre.

Un roman maîtrisé, bien huilé, qui ravira les inconditionnels et qui, sûrement, ne laissera indifférent aucun amateur de thrillers.

Wollanup.


LE DERNIER MURMURE de Tom Piccirilli / Série Noire.

Traduction: Laurent Boscq.

Dans la famille Rand, tous les enfants sont prénommés du nom d’une race de chiens tandis que les canidés sont affublés du nom de présidents. On avait découvert l’univers marginal de cette famille de voleurs l’an dernier dans “les derniers mots” paru aussi à la SN quand l’un des fils, Terrier, revenait d’un exil de cinq ans pour assister à l’exécution d’un de ses frères condamné pour un carnage qu’il avait commis. Chez les Rand, on est voleurs mais pas assassins, on chaparde de moins en moins d’ailleurs, la fratrie périclite ou disparaît, le grand père souffre d’ Alzheimer et le père semble suivre le même chemin de façon assez prématurée. Le premier opus, sans être réellement une pointure, était néanmoins un polar solide de la part d’un auteur beaucoup plus connu pour ses écrits dans le fantastique et l’horreur. “Le dernier murmure” est donc le deuxième volet et aussi, hélas, le dernier puisque Tom Piccirilli est mort en 2015 à l’âge de cinquante ans. Pas de suite à espérer donc et c’est bien dommage de devoir abandonner tous ces personnages bourrus et hauts en couleur.

“Depuis la mort de Mal et l’exécution de Collie, la famille Rand est en lambeaux. Alors que son père sombre dans Alzheimer et que sa jeune sœur, Dale, multiplie les fréquentations douteuses, Terrier Rand doit faire face à ses démons tout en préservant un semblant d’unité.

Quand la famille de sa mère reprend contact après plus de trente ans de silence, Terrier découvre les Crowe. Perry, son grand-père, lui fait une demande aussi impérative qu’étrange : il doit cambrioler ses studios de tournage pour y récupérer des copies de films…

Au même moment, Chub, l’ami d’enfance de Terrier, disparaît dans des circonstances troubles à la suite d’un braquage raté. Sa compagne, Kimmy, l’amour de jeunesse de Terrier, lui demande de l’aider à retrouver son mari.”

Je rappelle que c’est une suite et qu’il sera plus facile de comprendre l’histoire si vous avez lu le premier tome. Ceci dit, l’auteur donne suffisamment de pistes pour que l’on comprenne dans les grandes lignes les sentiments, les regrets de Terrier, personnage principal d’une histoire qui met un peu de temps à devenir un vrai polar. Le début ressemble plus à la chronique d’une famille bien cabossée qui, tout d’un coup, va s’agrandir d’une branche maternelle qu’on ignorait jusque là, la famille Crowe qui avait déshérité sa fille quand elle avait décidé d’épouser un outlaw comme Pinscher Rand.

Alors le ton est assez léger, souvent humoristique, pas exempt comme dans le premier roman de certains poncifs, mais c’est bien écrit, ça fuse et Terry parfois un peu naïf mais loin d’être abruti est un héros très sympathique et au fond de soi, on sait qu’il ne lui arrivera pas grand chose de pire que quelques passages à tabac auxquels il sait par ailleurs répondre très poliment. Dans le dernier tiers du roman, néanmoins, cela commence à bien craindre pour lui mais aussi pour des êtres qui lui sont chers et que vous prendrez aussi sûrement plaisir à découvrir. Puis le sang coule et parle et les réponses à de nombreuses interrogations sont apportées, des secrets familiaux sont dévoilés pour finalement nous laisser tout cons, noyés dans une émotion bien réelle et point niaise avec en plus la tristesse de quitter à jamais la famille Rand.

Ce n’est sûrement pas le roman de l’année mais cela pourrait bien être le bon polar de l’été pour vous.

Wollanup.


LA VIE EN ROSE de Marin Ledun / Série Noire / Gallimard.

Malgré toutes les attentions du chien Dagobert, qui ici s’appelle Kill-Bill, le Club des Cinq frangins et frangines de Rose n’est pas une sinécure. À elle la garde des trois plus jeunes depuis que les parents, Charles et Adélaïde, ont décidé de s’octroyer une pause polynésienne aussi méritée qu’insoucieuse. Qu’à cela ne tienne, Rose est solide. Certes. Mais la flopée de nuages qui se donne rendez-vous sur ses jeunes épaules ne tarde pas à la faire chanceler. Entre le cambriolage du salon de coiffure de sa copine Vanessa, des meurtres opaques dans l’entourage de sa sœur Camille et un test de grossesse sournoisement positif, elle tangue. Mises à part quelques bulles d’air entre les bras bienveillants de Richard Personne, lieutenant de police aux yeux verts et futur papa perplexe, la vie de Rose n’a plus rien de rose et le tempo s’accélère dangereusement. Pourtant, dans la tourmente, elle garde cet indéfectible sens de la répartie réjouissante qui déjà éclairait les interlignes du précédent opus Salut à toi ô mon frère.

On l’aura compris, Marin Ledun revient sur ses terres de Tournon-sur-Rhône pour un nouveau tour de piste de la famille Mabille-Pons, ses Malaussène à lui, en plus carabinés serions-nous tentés de préciser pour enfoncer le clou. Vous l’avez déjà lu mille fois (même l’argumentaire de l’éditeur le mentionne) mais un parallèle avec les personnages de Daniel Pennac est inévitable. Nous y ajouterons volontiers un zeste d’Enid Blyton, l’impertinence en plus, le puritanisme en moins, pour souligner les franches aptitudes de l’auteur pour le roman d’aventure allègre et turbulent. Si ses thèmes sociaux de prédilection, habituellement plus noirs et appuyés (Les visages écrasés, Ils ont voulu nous civiliser…), restent la charpente d’une histoire de belle tenue, chaque situation (L’idée de ces strip-pokers en EHPAD, non mais sans dec’, Marin ! Ces chapitres 15 au commissariat ou 16 au collège…), chaque personnage, même furtivement de passage, donne lieu à de petites digressions scintillantes au gré des humeurs de Rose, souvent chafouines mais toujours sous-tendues d’un humour pétillant. Oui, on sourit beaucoup, à chaque page, d’un mot malin, d’une tournure pimpante. Bonne raison d’ailleurs pour ne rien divulguer, pour ne rien galvauder d’une citation hors contexte. « Sabotaaaage ! » hurlerait Rose en poussant le son des Beastie Boys.

Mais Camille disparaît et les commissures se figent. Le ciel se plombe aussi sûrement qu’un de ces albums de Heavy-Metal chers à Rose, voire se calamine comme un roman d’Harry Crews, plusieurs fois cité par notre narratrice et serial lectrice ardéchoise. L’humour se la met en veilleuse. Les phrases raccourcissent et le rythme court contre la montre. Et même si la brève mise en cellule de Rose a la cocasserie résistante, l’heure est grave. Alors, toutes les forces en présence, les Mabille-Pons en abscisse et la police en (forcément) ordonnée, se lancent dans la résolution d’une équation à pas mal d’inconnus.

En diluant le noir dans les couleurs de l’arc-en-ciel, en ouvrant sa palette aux pastels, Marin Ledun s’impose encore un peu plus parmi les valeurs sûres du polar français. Nous n’en sommes nullement surpris, juste une nouvelle fois conquis.

JLM


AU NOM DU PERE d’Eric Maravélias / Série Noire / Gallimard.

Imaginez un Paris apocalyptique, contrôlé par la milice et par des gangs ultra violents. Le périphérique est un no man’s land qui sert de frontière entre les quartiers sous le joug de plusieurs bandes, et le centre de Paris, réservé  à une frange de la population ultra riche, et protégée par une milice armée.

L’histoire est celle de Dante Duzha, riche Macédonien qui a été obligé de fuir son pays et se retrouve dans ce Paris dévasté. Mais il est du bon côté de la frontière, il n’est pas parti les mains vides dans son exil, et il est aujourd’hui un des plus grands caïds de la capitale. L’âge avançant, il se retrouve au soir de sa vie, son règne est mis en péril par la concurrence, et par son plus vieil ami Falcone. Ce dernier est un Albanais, qui a été trahi par le passé et rêve de vengeance et de pouvoir. Et quoi de mieux pour se venger que de se servir du fils Alkan, ou encore de la très jeune femme aimée par Dante, Cristale.

On croise une multitude de personnages dans ce roman, les gros bras, les petites mains, les femmes qui tournent la tête pour ne pas voir, ou qui sombrent dans la déchéance, mais tous essaient de survivre dans ce monde effroyable. Et pour y parvenir, une seule solution et elle passe obligatoirement par la violence.  Nous passons de l’un à l’autre en naviguant dans les ténèbres, dans une guerre qui ne pourra avoir qu’un seul vainqueur.

Il s’agit d’un roman qui va à cent à l’heure, qui vous plonge au fil des pages dans une ambiance de plus en plus noire, de plus en plus glauque, où les plus innocents se voient contraints de plonger à leur tour.

La force de ce livre tient dans cette ambiance extrêmement lourde, dans la force de l’univers dépeint qui donne tout l’enjeu de cette quête du pouvoir et de revanche. Malgré tout, mon avis reste partagé, ayant eu du mal à ressentir de l’empathie pour ces personnages taillés dans de la pierre. Aucun ne m’a vraiment émue, ce qui m’a laissé un sentiment de longueur parfois. Les femmes ont des places de laissées pour compte, ou de faire valoir pour ces hommes qui luttent pour être les rois.

Marie-Laure.

SON AUTRE MORT d’Elsa Marpeau / Série Noire / Gallimard.

Avec “Son Autre Mort” Elsa Marpeau est publiée pour la 6e fois à la Série noire. Ses deux précédents romans « Et ils oublieront la colère” et « Les corps brisés » donnaient leur pleine mesure dans la cause des femmes et celui-ci retourne lui aussi dans l’univers de femmes martyrisées. Elsa Marpeau, comme l’indique le bandeau est aussi la créatrice de la série à succès “Capitaine Marleau “ qui doit beaucoup, aussi, au charisme de son interprète Corinne Masiero.

“Alex mène une vie normale jusqu’à l’arrivée de l’écrivain Charles Berrier dans le gîte rural qu’elle tient avec son mari. Une nuit, l’homme essaie de la violer. En cherchant à se défendre, elle le tue. Paniquée, craignant que les conséquences de son acte ne détruisent sa famille, Alex dissimule le corps. Avant que la disparition de Berrier ne soit connue, et pour éloigner d’elle les soupçons, Alex décide de s’infiltrer dans son entourage pour trouver qui, parmi les proches de l’écrivain, aurait pu l’assassiner…”

Et, sur les réseaux sociaux comme dans son environnement professionnel, Alex prend la place de l’écrivain Charles Berrier qui, lui, repose sous un tas de fumier dans la campagne nantaise. Profitant d’une intrigue parisienne dans les milieux littéraires, l’auteur montre, brocarde ce petit monde de la littérature: du puissant éditeur jusqu’au blogueur inconnu. Elsa Marpeau évolue dans ce milieu, en fait partie intégrante et donc ses descriptions font mouche, citant tel écrivain connu pour ses frasques verbales, en évoquant sans le nommer un autre très connu pour avoir montré son côté sombre ou lamentable, chacun verra et beaucoup comprendront… Pour ce que j’en connais depuis ma campagne, tout cela sonne très vrai tout comme les observations sur le vrai faux monde des réseaux sociaux et son hypocrisie. Avant de cannibaliser Berrier, Alex sera phagocytée par celui-ci, devenant à son insu un personnage romanesque et là encore Elsa Marpeau manifeste beaucoup d’allant, une réflexion fine sur le statut de l’ écrivain.

Mais hélas, l’aspect policier n’est pas tout à fait au diapason de ces portraits sociologiques et psychologiques. Une histoire de “doigt”, dès le départ, plombe un peu le suspense pourtant bien réel. On a du mal aussi à donner du crédit à une victime qui tente d’accuser une personne innocente. Et c’est bien dommage pour ce roman qui possède de bien beaux atouts mais aussi une trame policière qui ne répond pas à toutes les interrogations du lecteur et une fin qui laisse un peu… sur sa faim.

Wollanup.


CHAQUE HOMME, UNE MENACE de Patrick Hoffman / Série Noire/ Gallimard

Traduction: Antoine Chainas (quand même).

“San Francisco. Cinquante tonnes de MDMA sont sur le point d’être réceptionnées. Raymond Gaspar, discret délinquant tout juste sorti de prison, est chargé par son nouveau patron de contrôler l’acheminement de la cargaison. Il doit surveiller le responsable de la distribution, ainsi que l’intermédiaire nécessaire au bon déroulement de l’opération : une femme qui a ses propres projets concernant la drogue.
Miami. Un gérant de discothèque, par ailleurs garant du transport maritime de la marchandise, s’apprête à commettre une grossière erreur pour les beaux yeux d’une femme qu’il vient de rencontrer.
Bangkok. En amont de la chaîne d’approvisionnement, un homme, Moisey Segal, se prépare à passer le coup de fil qui mettra toute la filière en danger.”

Premier roman de Patrick Hoffman, un enquêteur privé basé à Brooklyn. Un nom à retenir.

Voilà comment les choses se mirent en place. Lorsque les Birmans avaient une cargaison, ils envoyaient un mail à Hong, en indiquant sous forme codée le poids et le lieu de livraison. Hong allait trouver Semion dans l’une de ses boîtes de nuit, où le bruit rendait les enregistrements impossibles, et Semion relayait l’information à Orlov. Celui-ci se connectait au wi-fi d’un Starbucks, faisait parvenir un message crypté à Moisey via un intermédiaire en Israël, lui-même posté dans un cybercafé. Semion utilisait la même technique pour correspondre avec Eban sur la côte ouest. Leurs mots planaient dans les airs, de téléphones en satellites. Ils ne signifiaient rien pour personne, à l’exception des intéressés.”

Chaque homme, une menace” raconte l’histoire du transfert de plusieurs tonnes de MDMA par une filière. Du récoltant de la plante dans la forêt birmane, en passant par le Vietnam, le Cambodge, les Philippines, la Thaïlande pour filer vers Israël, se connecter à la Russie pour ensuite aborder Miami avant de rejoindre la côte ouest à San Francisco. C’est l’histoire du roman mais ce trafic est abordé  sous un oeil neuf, particulièrement original puisqu’il se désintéresse en partie des contingences techniques pour se focaliser sur les hommes et femmes qui sont liés dans l’affaire de la source à toutes ses ramifications en aval. Ce roman est intelligent, survolant très partiellement la géopolitique pour se focaliser sur les agissements de toutes ces crapules et salopes avides de sexe et d’argent et que la cupidité rend très friables.

Si l’un d’entre eux merde, c’est la cata pour tous, et on va pas pleurer non plus. Et pourtant, bizarrement, belle réussite de l’auteur, il y a, dès le départ de l’empathie qui se dégage pour ce cher Raymond qui s’embarque dans une affaire bien trop tordue pour lui et qui va très vite le dépasser. Un petit côté Dortmunder le Raymond, quand il sent que ça va trop vite, que ça va déraper. Et puis, alors qu’on est bien ferré par l’intrigue à laquelle on ne comprend pourtant pas grand chose à ce moment-là, Raymond se fait flinguer de manière très prématurée sans savoir ni comprendre vraiment pourquoi ni par qui…

Et le lecteur est dans le même état de surprise, d’hébétement, et s’attaque à la deuxième partie d’un puzzle temporel et spatial de cinq parties où à la remontée du temps se joignent tous les acteurs du trafic avec leurs parcours, leurs vies, leurs volontés, leurs tares, leurs faiblesses… Ainsi, on verra après de nombreux et efficaces passages urgents, l’origine bien naze, fruit de la cupidité, de cet « effet papillon » meurtrier.

Pratiquant avec expertise l’ellipse narrative qui booste l’histoire, Hoffman offre au lecteur une bien belle “Cour des miracles” du XXIème siècle avec son lot de criminels, de barges, de froids hommes d’affaires, de femmes fatales, mais aussi de candides dans un scénario particulièrement bien pensé et exécuté.

Elmore leonard aurait adoré.

Très bon polar, de la très bonne came.

Wollanup.

La PEAU DU PAPILLON de Sergey Kuznetsov / Série Noire.

Traduction: Raphaelle Pache

«Dans ma cave bétonnée, sur le petit lopin de terre qui entoure ma maison, parfois dans une forêt des environs de Moscou ou dans un ascenseur, j’essaie de parler de moi aux gens. Si j’avais été écrivain, les mots seraient venus à mon secours. Finalement, mes auxiliaires, ce sont un couteau, un scalpel ,et une lampe à souder.» 
À Moscou, les agissements d’un tueur en série particuIièrement sadique attirent l’intérêt de Xénia, l’ambitieuse rédactrice en chef d’un site Web d’actualités – elle-même adepte de pratiques sexuelles extrêmes – qui voit dans cette affaire la chance inespérée de gagner en notoriété. 
Intérêt bientôt partagé, quand une relation virtuelle via une messagerie instantanée se noue entre le tueur et la jeune femme. 
Mais à la frontière entre fantasme et passage à l’acte, entre fascination et répulsion, Xénia devra se confronter à ses propres désirs.

Sûrement un roman que le plus grand nombre appréciera bien mieux que moi. D’ailleurs, les premières critiques sont laudatrices.

Pour faire corps avec des personnages pendant quelques chapitres, un roman, il est nécessaire que naisse une certaine empathie ou tout au moins un intérêt pour leur parcours, leur destin. Et ici rien! Les deux petites demoiselles Xénia et Olga et leurs problèmes existentiels, leur vie sexuelle, rien à foutre, pas mon monde, pas passionnant tout cela, limite soporifique pendant un interminable premier tiers du livre. “la peau du papillon” privilégie la psychologie des personnages mais ceux-ci m’ont paru vraiment trop étrangers, insipides, peu dignes d’intérêt.

Ensuite, enfin, arrive ce fameux tueur de Moscou apôtre du sadisme, et à partir de là les pages où il se raconte, parfois avec une très belle et troublante poésie sont fascinantes et peuvent emporter le lecteur lui laissant une méchante impression de préférence pour le salaud que pour les deux petites nanas, ce fut mon cas, je sais, c’est regrettable . Xénia est actrice d’un vilain jeu du chat et de la souris et j’ai vraiment désiré que le vilain matou fasse un carnage. Car, vous vous en doutez très rapidement, la jeune femme adepte du masochisme et le grand malade sadique ne peuvent que se rencontrer et plus si affinités…  J’avais connu pareille mésaventure avec une héroïne tête à claques d’un roman mineur du grand William Bayer dont je tairai le titre. Que le lecteur préfère le bourreau aux éventuelles victimes, ce n’est sûrement pas un effet voulu.

Attention, c’est la SN, ce roman est loin d’être une série Z, la photographie de la société moscovite est intéressante, les rêves très, très modestes de réussite d’une certaine jeunesse “dorée” russe apportent un éclairage sur la Russie urbaine. Tiens, ils n’ont pas de gilets jaunes là-bas… Sergey Kuznetsov sait aussi se montrer passionnant dans des passages sur des tueurs en série ricains et sur des Russes beaucoup moins connus, l’internationale de l’horreur…Ces histoires, ces révélations, ces descriptions, ces analyses relèvent un roman qui est par ailleurs trop souvent plombé par certains choix narratifs sans grand intérêt pour l’intrigue ou le suspense et qui obligent le lecteur à des recherches frénétiques d’inférences salvatrices

Enfin, aussi, tout dépend de votre parcours de lecteur. Si vous avez morflé avec le cauchemar “Lykaia” de DOA, également chez Gallimard, vous trouverez “La peau du papillon” bien pâle.

Pas touché.

Wollanup.


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