Chroniques noires et partisanes

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TOUTE L’INFORTUNE DU MONDE de Thomas Bronnec / Série Noire / Gallimard

Depuis plusieurs mois, des drones sèment la terreur à Paris. La capitale se vide de ses habitants au fur et à mesure de ces attaques quotidiennes, perpétrées par des Américains et des Russes. Devant l’apparente passivité des autocrates de ces deux grandes puissances, la présidente de la République, Émilie Cornelly, tente d’organiser la résistance européenne. Mais même ses soutiens les plus solides donnent l’impression de céder…Alors, quand tout semble perdu, la meilleure défense ne serait-elle pas l’attaque ?

Depuis des années Thomas Bronnec nous conte avec talent les arcanes du pouvoir : les grandes administrations, les politiques, les candidats à la présidentielle… des dystopies toujours justes et très proches de ce que nous vivons. Dans Toute l’infortune du monde, il ouvre sa focale pour s’intéresser toujours à la France mais à un moment où Paris est « envahie » de drones par les deux grandes puissances les USA et la Russie. A l’origine, certainement, la volonté française de créer une force militaire tripartite avec l’Allemagne et la Pologne. C’est cette décision que combattent Russes et Américains en créant le chaos dans la capitale et il faudra un évènement effarant pour que la présidente décide de ne plus courber l’échine et d’attaquer.

Même si les noms des dirigeants ont été changés, on voit bien qui se cache derrière les deux présidents nuisibles : on retrouve l’arrogance, l’hypocrisie et la perfidie qu’on constate jour après jour.

« C’est vous qui êtes dangereuse Mrs President, répond-il. Vous et votre Europe de merde, vos délires réglementaristes et anti-business, votre soupe écologique que vous prétendez faire bouffer à toute la planète, votre prétention à péter plus haut que votre cul et à vous croire l’égale des grandes puissances. Vous auriez pu rester bien sage, à votre place. On vous aurait protégés. »

Aux tristes manœuvres politiciennes Thomas Bronnec ajoute la tragédie de deux hommes impliqués dans le drame, rendant encore plus tragique et étourdissant un roman addictif parce que tellement plausible.

Etonnant, détonant.

Clete.

PS : Le roman vient d’être récompensé le prix Landerneau polar 2026.

Egalement de Thomas Bronnec chez Nyctalopes: Coliseum, La meute, En pays conquis.

ALBATROS de Thomas Rio / Série Noire / Gallimard.

Le 26 janvier 1930, le général Koutiepov est enlevé à Paris. « Russe blanc », chef des armées tsaristes en exil, il nourrit encore un espoir de reconquête et la République lui a promis sa protection.

Les premiers suspects sont évidemment les bolcheviks. Mais l’enquête va vite devenir « un merdier sans nom ». Quelles pistes suivre ? Celle de Mussolini qui chercherait à envahir Belgrade ? Celle de la pègre parisienne alléchée par une forte rançon ? Celle de Nice où Trotski vient d’arriver? Que faire de ces agents doubles ou triples, de ce « brouillard de désinformation » ?

C’est dans ce chaos que se débat le commissaire de la Sûreté générale: Faux-Pas Bidet. « Un pseudonyme à chier » ? ou un simple nom du 19ème siècle qui « fleure bon les blagues de fin de banquet… » ?

Pour moi, c’est le portrait magistral de ce commissaire qui donne toute sa densité au roman : «  Le cinéma, et son obscurité rassurante, était le lit où sa bassesse s’épanouissait sans garde-fous, pire, osant même le rhabiller de vertu en le qualifiant de cinéphile. »

S’il surveille les studios Albatros, qu’il soupçonne d’abriter un nid d’espions rouges responsables de l’enlèvement de Koutiepov, c’est pour « loucher » sur les faits et gestes de l’actrice La Gontcheva dont il est secrètement amoureux. « À chacun de ses films, Faux-Pas Bidet croyait être le seul à comprendre cette grande âme en exil, le seul à pouvoir sécher ses larmes.»

Il va alors exploiter les talents d’ingénieur du son de Shloïmè Tauber, afin d’espionner les studios Albatros, lesquels, pour encaisser le choc du cinéma parlant, se tournent vers la pornographie.

La personnalité de Shloïmè est elle aussi captivante. Jeune garçon arrivé d’Ukraine, juif et apatride, il apprend de sa mère, dans une salle obscure, l’identité de son père : l’acteur, le prince Mosjoukine… Dès lors, il se verra toute sa vie en « héros capable de pétrir la glaise du malheur et d’y modeler des merveilles ».

Thomas Rio est scénariste, réalisateur et auteur. Il signe ici son premier roman. Dans une interview, il explique que cette « histoire d’espionnage, d’enquête, d’amour et d’aventure » lui a demandé plusieurs années de travail. Son écriture est en effet d’une grande précision, tant dans les références historiques que dans la documentation cinématographique.

Elle est aussi en mouvement, comme les films qu’elle évoque : exubérante et poétique, parfois surannée, parfois libérant une crudité réjouissante qui nous fait sursauter !

Les rebondissements sont incessants. On referme ce livre, comme on quitte son fauteuil de cinéma devant le mot FIN : un peu étourdi, cédant quelques instants au rêve, tentant « d’oblitérer la misère en refusant d’y croire ».

Soaz.

CONTINUONS LE DÉBUT de Marc Villard / Série Noire / Gallimard.

Ils sont treize sur la ligne de départ mais seront bien moins nombreux à l’arrivée. Sûr qu’il ne faut pas beaucoup de pages à Marc Villard pour transformer l’élan des starting-blocks en une course éperdue et perdue d’avance vers un destin funeste ou misérable, au mieux sans gloire et tordu. Ҫa ne s’engage effectivement pas bien pour Henri du côté de la Porte de Clignancourt (Le Normandie). Le stock de came de Fofana est planqué chez lui mais s’évapore, comme neige au soleil dirons-nous pour rester dans la poudre blanche. De fait, le train-train miteux d’Henri s’ennuage sévèrement et les douces notes jazzy de son saxophone ne pourront pas couvrir le métal sec des fusils à pompes lorsque ceux-ci viendront prendre la scène d’assaut. Exit Henri. Place à d’autres Gisèle ou Catherine qui ne tiendront guère plus longtemps sur le ring. L’une, guitare en bandoulière, finira dans une benne à ordures, tel un détritus recraché par les aléas de la vie citadine. L’autre, victime d’un contrat sur sa tête bientôt tranchée, n’aura guère le temps de se demander si prendre un Thalis pour Ostende était une bonne idée.
Ils étaient donc treize au départ, essayant de survivre aux treize nouvelles que compte ce nouveau recueil de Marc Villard. Certains arriveront à ne pas trépasser, profiteront d’un genre d’armistice ou d’une porte de sortie en loucedé, certes sans tambour ni trompette pour filer la note bleue chère à l’auteur. Le saxophone de Charlie Parker s’immisce d’ailleurs entre une averse de neige et le souffle mélancolique du vent (L’Oiseau de nuit) pour nous le rappeler. Encore un saxophone, encore de la neige : comme un refrain en blues majeur au cœur d’une partition cohérente. Et question cohérence, Continuons le début n’en manque pas. Tout le monde est là pour morfler, tout le monde au même niveau, plutôt proche du trottoir le niveau, voire du caniveau. Niveau, caniveau, la rime fonctionne et s’intègre au refrain précité.
Balayé d’un uppercut ou renvoyé dans les cordes sans sommation, aucun acteur présent n’échappe aux séquelles et stigmates d’une écriture sobre et aiguisée, sans véhémence ni superfétation. Seule peut-être, la Clem du Paris-Venise ne s’encombre pas de principes pour faire les poches d’un petit voleur de pommes rital. Son job au commissariat de Trappes lui donne sans doute ce droit de s’en tirer sans une égratignure. Iris l’Arlésienne n’a pas cette chance. Son quotidien à elle, c’est serrer les dents. Pas d’sa faute si sa vie vire au rouge : celui du sang des mecs qui lui manquent de respect, celui des taureaux sacrifiés dans l’arène, celui surtout de l’ultime pigment qu’elle recherche pour ses toiles. Rouge est ma couleur nous a dit Marc Villard un jour lointain. Et c’est toujours avec le même plaisir que nous retrouvons aujourd’hui (après d’autres récents Raser les murs en 2022 ou Ciel de réglisse en 2023) l’aisance d’un style unique, charpenté depuis des décennies par une esthétique et poétique économie des mots, par une concision et une musicalité digne des meilleurs sprints binaires du rock’n’roll. À ce propos et en logique addenda, on croise ici l’icône punk Sid Vicious et sa maman, leurs ombres plutôt, soit un fils en cendres et une mère en ruine, pour une version revisitée du No Future, traduite pour le coup en un ironique Continuons le début, puisque le futur n’est pas envisageable…

JLM

Egalement de Marc Villard sur Nyctalopes:

BARBÈS TRILOGIE, TERRE PROMISE, LA MERE NOIRE.

L’ANGE DÉCHU de Marty Holland / Série Noire / Gallimard

Fallen Angel

Traduction: France-Marie Watkins révisée par Manon Malais

Cette année la Série Noire fête ses 80 bougies et la vénérable vieille dame a décidé de sortir certains vieux volumes de ses malles pour célébrer la féminité dans la collection légendaire, cathédrale du noir et du polar.

« Eric Stanton, jeune homme en quête de fortune et voyageur sans billet, se voit contraint de descendre d’un car à Walton, petite ville de la côte californienne.

À peine débarqué, il se réfugie au diner Chez Papa, où il tombe sous le charme envoûtant de Stella, la serveuse… avant de rencontrer la jeune et riche héritière Emmie Barkley. »

Alors oui, ce genre de roman, vous l’avez sûrement déjà lu, pas d’une grande originalité et vous pouvez très bien imaginer la suite. Stanton rencontre deux femmes : Stella, la barmaid éprise de liberté et Emmy, une jeune héritière. Son projet ? Séduire la jeune héritière énamourée pour la voler, puis s’enfuir avec Stella à son cou. On imagine encore la suite et le plan qui ne déroule pas du tout comme prévu dans la caboche cabossée de Stanton, idiot toxique.

Bien sûr, le classicisme de cette intrigue ne mériterait pas qu’on s’y attarde si Marty Holland avait été à court de munitions, n’y avait ajouté une certaine malice. Or l’auteure, obscure sténo dans des studios de ciné à Hollywood où elle passait ses journées à taper des scénars minables, en avait gardé méchamment sous le coude. D’abord, l’arrivée d’un personnage particulièrement inquiétant va dynamiser l’intrigue, montrant la veulerie d’un Stanton lâche, prêt à tout pour s’en sortir. Ensuite, la fin, particulièrement navrante et imprévisible, vaut le déplacement, un vrai document… Je n’imagine pas un seul éditeur de Noir valider aujourd’hui un tel final. Peut-être faut-il resituer le roman dans son époque pour comprendre le naufrage ? Paru en 1944, le roman se voulait-il l’apôtre des idées de solidarité d’une Amérique en guerre ? Etonnant, vous verrez.

Jolie friandise vintage, L’ange déchu s’avale allègrement en un one shot réconfortant. Servie par une introduction sympa signée Etienne Tadié (coauteur avec Natacha Levet de l’ouvrage Les femmes de la Série Noire à paraître le 13 novembre), sa lecture est agréable comme une soirée devant La dernière séance autrefois à la télé.

Paysages désolés, déserts ruraux, diners tristes, flics inquiétants, une Californie des pauvres, sans fard ni paillettes… en vieux noir et blanc délicieux.

Clete.

PS: Otto Preminger adapta le roman en 1945 sous le titre Fallen Angel avec Alicia Faye, Dana Andrews et Charles Bickford à l’affiche.

ULTIMA d’Ingrid Astier / Série Noire Gallimard

«Et il se concentra.
200 mètres. Ce qui exigeait le tir parfait.
Il n’avait pas droit à l’erreur.
Il n’eut plus aucune pensée.
Que la concentration absolue sur la cible.
La course lente du doigt sur la détente.
La balle de l’Ultima qui part, qui tournoie.
Cette balle qui amorce sa trajectoire et fend l’air.
Cette balle faite pour défendre et protéger.»

Paris. Et en alternance :

– Athéna, Arès, Hadès…des surnoms choisis par de vieux ados …de 30 ans… qui fuient le monde qu’ils refusent. Ils ont même construit une cabane dans la forêt pour y repenser ce monde, lutter contre « les nouvelles formes d’hégémonie de la Big Tech » et…s’entraîner au tir…

-Rémi :

«Jusqu’aux longues heures derrière sa lunette à l’antigang, pour contrer des terroristes ou des forcenés, Rémi avait la protection dans le sang.
C’était un chien d’avalanche. L’humain en détresse, il s’épuiserait à le sauver
Rémi qui parle à son arme comme à un bébé, est rappelé, un soir de Noël enneigé, par TopazeN°1: son chef, despote et vicelard « au regard torve et à l’esprit tordu » pour assurer la protection de :

-Richard Schönberg. Un requin cynique qui compte, avec son fils Tristan, futur héritier de son empire, révolutionner le Vieux monde en investissant à tout-va dans l’IA. Il vient de recevoir des menaces de mort mais organise un réveillon d’enfer au musée des arts forains…

Les lecteurs fins limiers croient avoir déjà résolu l’énigme : un des vieux ados va vouloir tuer le milliardaire des médias que Rémi va (ou non) protéger ! Et ils ont tout faux !
Un député va être abattu par un sniper, et Rémi accusé du meurtre…l’histoire commence vraiment et la fin nous laissera pantois !

C’est le 4ème roman policier d’Ingrid Astier paru chez Gallimard (Série noire) après Quai des enfers (2010. Rémi travaillait alors à la Brigade Fluviale), Angle mort (2013), Haute voltige (2017). La vague, Roman noir, paru en 2019 (Equinox/Les Arènes).

Ultima est, comme les précédents livres, le résultat d’un important travail stylistique et documentaire. Le souci du détail est impressionnant mais, pour moi, à double tranchant : on peut vite saturer en lisant tous ces sigles des différents services de police, cette prolifération de mets sophistiqués, les longs descriptifs de fusils de précision haut de gamme et les performances des voitures de luxe…

D’une part, donc, ces groupes « d’hacktivistes » qui s’emploient à déstabiliser administrations et grandes entreprises, en saturant des sites internet, en divulguant des données, en prouvant « l’inanité de l’information instantanée. » D’autre part, ceux qui contrôlent les marchés numériques, se laissent fasciner (et donc asservir) par le bluff de « l’intelligence » artificielle et s’approprient les leviers politiques…

L’opposition est habilement argumentée et convaincante.

Et, comme un trait d’union entre ces deux mondes, le brigadier Yoann Guilloux expert en informatique qui tricote lui-même ses pulls en laine ! (« au graphisme contemporain », bien sûr!)

Un polar énergique dans lequel le lecteur oscille entre le bien, le mal, le réel, l’imaginaire, la haine, l’amour … avec toujours, en point de mire, son héros : Rémi, farouche et fidèle, humble et inébranlable.

Soaz.

L’INCIDENT D’HELSINKI de Anna Pitoniak / Série Noire / Gallimard

The Helsinki Affair

Traduction: Jean Esch

Rome. Konstantin Nikolaievich Semonov a très chaud devant la guérite de l’ambassade américaine. Il veut absolument transmettre une information essentielle : Le sénateur de l’Etat de New York, Bob Vogel, actuellement en voyage en Egypte va être assassiné. Semonov travaille à Moscou, à la Direction Générale du Renseignement…enfin…il y fabrique passeports et visas.

C’est Amanda Cole, adjointe du chef de poste de la CIA qui va devoir traiter l’affaire, puisque son chef s’y refuse…et que le sénateur va effectivement mourir au Caire !

La suite pourrait être un classique roman d’espionnage, KGB contre CIA. Guerre foide, trahisonsAgents doubles ou triples en relation avec « les mauvais génies de la tech », viralité, business et géopolitique, « oligarques piliers de vastes entreprises de corruption soutenues par le Kremlin », des taupes que l’on retourne…

Sauf que la mort du sénateur va révéler un mystérieux dossier : une sorte de combine, voire de complot qui met en lumière un nom : Charlie Cole. C’est un ancien agent clandestin, actuellement au placard à la CIA. Il a été impliqué, il y a une trentaine d’années, dans L’Incident d’Helsinki…C’est aussi le père d’Amanda !

Elle ignore tout du passé de son père et devra donc éclaircir cet Incident d’Helsinki pour comprendre la mort du sénateur. 

«Le choix était le suivant : compromettre son père ou se compromettre elle-même. Ne voyait-il donc pas que cette position était intenable ? Ou bien il en était conscient et il n’en avait rien à foutre ? Ou bien il en était conscient et il misait sur l’obéissance filiale ?»

Et c’est ce choix qui va donner de l’épaisseur à ce roman. Lui permettre de démarrer vraiment et de nous lancer dans des montages assez complexes auxquels sont habitués les amateurs de romans d’espionnage. Il y a du suspens et la fin est riche en rebondissements.

L’écriture ne m’a pas séduite, même si « le petit auvent vert » peut nous émouvoir, les « orchidées sémillantes » me semblent un brin artificielles, comme d’autres descriptions un peu guimauve…Peut-être est-ce pour adoucir, voire féminiser, ce milieu habituellement riche en brutes sans états d’âme. Il faut d’ailleurs remarquer que les femmes ont un rôle assez fort dans cette intrigue, ce qui n’est pas si fréquent.

C’est le quatrième roman d’Anna Pitoniak, mais le premier roman d’espionnage et le premier relevé par Nyctalopes. Elle vient du monde de l’édition.

La presse anglo-saxonne a désigné son roman comme le meilleur thriller de l’année. Et ces encouragements (même si on ne les partage pas totalement) vont, on pourrait le parier, induire d’autres pérégrinations d’Amanda Cole puisqu’elle « se passionne pour le chaos du monde. »

Soaz.

UNE FAMILLE MODÈLE de Jennifer Trevelyan / Série Noire / Gallimard.

A Beautiful Family

Traduction : Karine Lalechère

Je m’appelle Alix, j’ai bientôt onze ans et je vais vous raconter mes vacances au bord de l’océan. Je sais, c’est ce que demande tous les instituteurs du monde lors de chaque rentrée scolaire. Mais cette fois j’ai beaucoup à dire sur ce séjour en compagnie de mes parents et de ma grande sœur Vanessa. Un séjour estival comme on dit chez vous en Europe. Mais chez nous, aux antipodes, les chaleurs de l’été et les bains de mer arrivent en même temps que le sapin et les cadeaux de Noël. Imaginez-vous un instant la tête à l’envers. Bref, il faudra plus de 300 pages à Jennifer Trevelyan pour relater tout ça. Ah, au fait, si vous ne connaissez pas Jennifer, c’est normal. Elle vit à Wellington comme moi, notre capitale située à la pointe sud de l’Île du Nord, vous me suivez, de la Nouvelle Zélande. Elle a longtemps travaillé dans l’édition et Une famille modèle qui retranscrit mon histoire est son premier roman. On me dit souvent que mon élocution est parfaite « pour mon âge », mais Jennifer y a apporté tout son talent pour arriver à conjuguer le sourire pétillant de mes mots d’enfant et la noirceur du monde des adultes. JD Salinger et pas mal d’autres ont réussi l’amalgame avant elle. Mais la narratrice que je suis patauge pour le coup dans de néfastes courants d’eau trouble inédits, rendus opaques par les dérapages de mon imagination et les mensonges toxiques des prétendus majeurs. J’admets volontiers ne pas tout décrypter de ce que je vois et entends. Mais c’est normal, ma perception des faits et des gens reste celle d’une petite fille. Je pense que Jennifer en profite pour manipuler ses lecteurs et les perdre dans le dédale de mes interprétations. C’est malin et parfaitement orchestré. Le jeu est certes dangereux : il va forcément y avoir des vaincus et des victimes.
Heureusement il y a Kahu, un Maori de douze ans rencontré sur la plage dès mon arrivée, presque un grand-frère, en mieux, en héros qui me remue le ventre rien qu’à le regarder, même si je ne comprends pas pourquoi : mon seul vrai pote, si je fais abstraction de mon walkman rouge vif et de mon unique cassette de Split Enz (Là c’est juste pour vous rappeler vos soirées eighties et situer l’époque, celle du livre et de vos déhanchements sous les boules à facettes). C’est une chance d’avoir croisé Kahu et d’avoir pu ainsi transformer le ronron littoral en une aventure. La nôtre d’aventure s’appelle Charlotte : une fille pas plus haute que moi et disparue quelques années plus tôt dans les mêmes dunes. C’est sûr, Kahu et moi retrouverons sa piste, ou tout du moins les indices qui mèneront à une éventuelle piste. J’en suis sûre. Et pourquoi puis-je l’affirmer ? Parce que Kahu et moi marchons toujours dans le même sens, sans jamais nous disputer. OK, je me chamaille parfois avec Vanessa, pour des bêtises la plupart du temps. Rien à voir avec les disputes de Papa et Maman, surtout depuis que le père de Lucy est revenu dans les parages. Je le trouve pourtant élégant et charmant le Papa de Lucy, bien plus avenant que cet étrange voisin dont la présence s’avèrera néanmoins cruciale au moment opportun. J’aurai au moins appris cette année-là qu’on ne juge pas les gens à leur faciès. Quoi que… Des zones d’ombre cacheront à jamais les réponses à mes questions. Qui est ma mère ? Qui est mon père ? Qu’est devenue Charlotte ? Qu’est-il arrivé à la Maman de Lucy ? Les jours défilent, la fin des vacances approche, l’ambiance se dégrade et des mots compliqués tels que meurtre, suicide ou suspect s’invitent. Je m’appelle Alix, j’aurai bientôt douze ans…

JLM

LES MAÎTRES DU DOMAINE de Jo Nesbo / Série Noire Gallimard.

Kongen av os

Traduction:  Céline Romand-Monnier

Sept meurtres à leur actif, commis ensemble ou séparément. Et sont prêts à continuer si nécessaire.
Car ils ont des problèmes à régler.
Neutraliser un projet de tunnel, d’abord. Faute de quoi le tracé de la route nationale sera modifié et Os, leur bourg, restera à l’écart. Or ils ont de grands desseins pour leur domaine… Ensuite, museler le lensmann, qui rêve de faire profiter les deux épaves de voitures, en contrebas du virage des Chèvres, des progrès de la police scientifique. L’une abrite le corps de son père, qui l’a précédé dans ses fonctions. L’autre ceux des parents Opgard.
Et surtout, la solidité de leur lien fraternel est menacée par une nouvelle rivalité.
Y a-t-il de la place pour deux maîtres au royaume d’Os ?”

Les maîtres du domaine est la suite de Leur domaine paru à la SN en 2021, un très, très bon polar, sorte de huis clos au fin fond des montagnes de Norvège. Parfois, il n’est pas nécessaire d’avoir lu le premier volet pour comprendre la suite, mais là, il est impératif d’avoir toujours bien en tête le premier avant d’entamer celui-ci. Même si Jo Nesbo vous raconte avec précision les principales péripéties effroyables de Leur domaine, ce résumé ne dégage pas l’émotion, la peur, la tension, l’horreur ressenties à la lecture du premier roman aussi passionnant que troublant. Ici le démarrage est très lent parce que Nesbo, ne voulant perdre personne en route, détaille le passé des deux frères sans se soucier des lecteurs qui connaissent parfaitement la première intrigue. En fait, à force de retours lassants, l’histoire se traîne un peu avant de prendre son envol… à la moitié du roman.

On avait quitté Roy et Carl avec beaucoup de sang sur les mains. On les retrouve en pleine forme huit ans plus tard. Les affaires vont bien. Après avoir trucidé leurs parents, puis l’épouse de l’un qui était aussi la maîtresse de l’autre dans Leur domaine, on se demande à qui ces deux salopards vont bien pouvoir s’attaquer? Et logiquement, après avoir éliminé tous leurs proches, les loups vont se bouffer entre eux. Tandis que Roy se lance dans une petite application locale du capitalisme : ses méthodes, ses magouilles et exactions mais aussi ses risques, son frère Carl commence à déraper dangereusement et la situation va vite s’avérer invivable.

On retrouve ici le Nesbo talentueux qui relance si bien son intrigue, n’hésite pas à rudoyer, surprendre et même choquer le lecteur. Mais las, une histoire d’amour, centrale pour l’intrigue et à laquelle je n’ai pas cru un seul instant, va bien gâcher la fin et on a du mal à comprendre qu’un auteur brillant comme Nesbo, si grand observateur des comportements et agissements de ses contemporains puisse se fourvoyer de la sorte, tentant de créer vainement de l’émotion, de l’empathie pour une véritable ordure, victime d’une peine de coeur… Beaucoup de mal à comprendre ce romantisme à deux balles avec fugue amoureuse à Paris, pitié !

Plus bavard et moins surprenant que Leur domaine, Les maîtres du domaine est une petite déception malgré l’immense talent de son auteur et deviendrait même une punition si Jo Nesbo décidait un jour d’emprunter la porte ouverte à une suite suggérée à la fin de l’histoire.

Clete.

Du même auteur chez Nyctalopes: ECLIPSE TOTALE, DE LA JALOUSIE, LE COUTEAU, LEUR DOMAINE, MACBETH, LA SOIF, SOLEIL DE NUIT

BALANEGRA de Marto Pariente / Série Noire / Gallimard.

Hierro Viejo

Traduction: Sébastien Rutès

N’entrons pas dans un verbiage inutile. Vous avez aimé le premier roman de Marto Pariente paru à la Série Noire, La sagesse de l’idiot ? Vous allez adorer sa version 2.0, Balanegra, explosif polar se déroulant en moins de 24 heures et surtout durant une nuit de toutes les horreurs. Conservant ce qui faisait l’excellence de La sagesse de l’idiot, l’auteur a su gommer ses faiblesses haut la main, hauts les cœurs, et écrire un pur moment de bonheur pour les amateurs de polars qui vous pètent à la gueule, vous horrifient autant qu’ils vous enchantent.

« À la mort de son frère, Coveiro est venu s’installer à Balanegra pour s’occuper de Marco, son neveu autiste et désormais orphelin. Mais lorsque Marco – qui passe son temps à arpenter le cimetière – est enlevé quelques heures à peine après l’inhumation d’un politicien accusé de pédophilie et décédé étrangement lors d’une reconstitution judiciaire, Coveiro n’a d’autre choix que de ressortir les armes et de réveiller le tueur qui sommeillait en lui. »

Comme dans le premier, nous sommes dans le trou du cul de l’Espagne et dans ce coin ignoré des dieux, le personnage principal est un humble, un faible, un modeste qui va se révéler quand on s’attaque à sa famille, à sa sœur dans la précédente histoire, à son neveu autiste dans celui-ci. La transformation d’un flic qui a peur du sang en tueur redoutable et tortionnaire efficace était certainement la faiblesse de La sagesse de l’idiot. Dans Balenegra, l’obscur vieux fossoyeur du village est en fait un redoutable tueur à gages retraité et s’avère bien plus crédible en vengeur déterminé. Pas besoin d’un gros armement, un vieux fusil à canon scié, un rouleau de scotch, un marteau, quelques clous dans la besace et ça roule… bienvenue dans le pandemonium espagnol !

On pourrait bien sûr parler des thèmes survolés dans le roman comme les liens du sang, la résilience et la rédemption… Ils ne sont en fait que des éléments d’un décor de polar où la violence, la mort, la douleur seront présentes à toutes les pages, accompagnées, enrobées d’un humour ravageur, de très mauvais goût souvent mais impeccable dans cette histoire horriblement épatante.

Balanegra, le petit polar parfait ? Pas loin !

Clete.

HENUA de Marin Ledun / Série noire / Gallimard.

« Nuku Hiva, Marquises nord, 12 octobre 2023

Le colosse évolue à flanc de montagne, un fusil et un sac en bandoulière. Son torse massif est trempé de sueur. Il porte un tee-shirt Shell rouge vif qui lui colle à la peau, un treillis militaire et des baskets usées jusqu’à la corde. D’épais tatouages aux motifs complexes  courent sur ses mains et ses avant-bras, réapparaissent dans le cou et lui mangent le visage en de larges plaques noires rectangulaires qui disparaissent sous une casquette Hinano délavée, n’épargnant que le blanc de ses yeux et la grimace de sa bouche, tordue par l’effort.»

C’est lui, Teïki, qui découvre le corps sans vie d’une jeune femme, Paiotoka O’Connor.
On est dans l’archipel des Îles Marquises.
L’enquête policière est confiée à Tepano Morel (Un Demi dont la mère était Marquisienne et le père, français). Elle se dédouble vite et oscille entre la volonté de résoudre le crime odieux et le désir (la crainte ?) d’apprendre l’histoire de sa mère, Simone Hauata, près d’un demi-siècle plus tôt.

Le cadre de l’énigme est grandiose (sans jamais donner dans la carte postale). Les fougères arborescentes se dressent entre les pics basaltiques, c’est une explosion de bananiers, de manguiers de palétuviers…Les cascades. L’océan.

Et, comme en contraste, les indices sont infimes : graines, colliers, tatouages…Et le silence de la population. La méfiance…

«Tout ce qui est simple ailleurs se complique, sur une petite île comme Nuku Hiva. Les frontières bien délimitées entre le bien et le mal deviennent poreuses… parce qu’une île, c’est aussi une sorte de petite cage où les règles ne sont pas tout à fait les mêmes que sur le continent
D’autant que la lutte contre drogue, prostitution, pauvreté, braconnage semble en marge des préoccupations de l’ancienne puissance colonisatrice….

Ce n’est pas la première fois que Marin Ledun est apprécié par Nyctalopes. Aucune bête , 2019, La Vie en Rose, 2019, Leur âme au diable, 2020.

Son écriture est concise. J’ai envie d’ajouter nette, cadrée, toute en capture de mouvements, de couleurs, comme si on décrivait là, un album de photos ou un tableau de peinture (Gauguin, par exemple ?)

Les couleurs ?

Turquoise, bleu profond, vert-gris, ocre et rouge, et… NOIR !

Soaz

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