The Devil All the Time
Traduction: Christophe Mercier

« De l’Ohio à la Virginie-Occidentale, de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux années 1960, il est question de pauvres diables dont les trajectoires s’entrechoquent : un rescapé de l’enfer du Pacifique, traumatisé et prêt à tout pour sauver sa femme, quitte à délaisser son fils ; un couple sordide qui piège les auto-stoppeurs ; un prédicateur et un musicien en fauteuil roulant qui errent de ville en ville, fuyant la loi ; un shérif corrompu et un pasteur au comportement déviant… »
L’écrivain américain Donald Ray Pollock avait frappé très fort avec Knockemstiff, Ohio, son premier livre initialement publié en 2010 et réédité en 2026 chez Albin Michel. Assez fort pour savoir d’ores et déjà que l’on avait affaire à un grand écrivain et que l’on ne pouvait qu’espérer le meilleur pour la suite. On pouvait aussi légitimement se dire qu’en frappant d’emblée aussi fort, il ne serait pas aisé de faire aussi bien pour la suite, voire mieux. C’est en 2012 que paraît pour la première fois chez nous Le Diable, tout le temps, son premier roman, lui aussi réédité en 2026 avec une préface inédite de Marie Vingtras. Nul n’était prêt pour une claque de cette ampleur…
Si vous avez lu Knockemstiff, Ohio – et il faut lire Knockemstiff, Ohio – vous ne serez pas en terre inconnue en vous plongeant dans Le Diable, tout le temps. La situation géographique et le décor sont les mêmes, et vous retrouvez des personnages du même acabit. C’est aussi la même noirceur et la même violence auxquelles nous sommes confrontés. C’est une évidence, Pollock n’a pas vocation à écrire des « feel good books » et si c’est ce que vous désirez lire, passez votre chemin, vous ne vous en remettriez pas. Dans son roman, les rêves se meurent et toute trace d’espoir est généralement annihilée par la dure réalité. Il ne faut pas craindre de plonger son regard dans l’abysse quand on fait le choix de parcourir ces pages. Ici, si la religion est bien présente, elle ne sauve absolument personne. Le portrait du côté (très) obscur de l’Amérique.
« Quand du whisky ne lui coulait pas dans les veines, Willard se rendait à la clairière matin et soir pour parler à Dieu. Arvin ne savait pas ce qui était le pire, la boisson ou la prière. Aussi loin qu’il pût se souvenir, son père lui semblait avoir passé sa vie à combattre le Diable, tout le temps. »
Déjà dans son recueil de nouvelles, Donald Ray Pollock donnait corps à des personnages récurrents dans les différents textes, faisant presque passer son recueil pour un roman tant les nouvelles semblaient liées entre elles. Avec Le Diable, tout le temps, il fait le choix du roman choral, composant ainsi toute une galerie de personnages dont les trajectoires finissent par se croiser. Des vies misérables qui se rencontrent dans la mort et la violence, qui basculent dans la laideur, qui semblent condamnées à sombrer dans le sordide et le tragique, et qui parfois deviennent des monstres à visage humain.
« Il y a des gens qui naissent juste pour être enterrés ; sa mère était comme ça, et il avait toujours pensé que c’est pour ça que son vieux s’était tiré, même si lui-même ne valait pas grand-chose. »
Pollock a une maîtrise totale de son texte. Il a un sens imparable de la narration. Ses phrases sont simples mais parfaitement ciselées. L’équilibre est parfait. On perçoit bien sa volonté de peaufiner son livre ligne par ligne, il n’y en a pas une de trop. Du travail d’orfèvre qu’on ne voit pas souvent. Grâce à cette plume si solide, il pousse magistralement la noirceur à son paroxysme. Bien que brutal et cruel, rien ne donne jamais l’impression d’être gratuit.
« Il semblait que toute sa vie, tout ce qu’il avait vu, ou dit, ou fait, menait à cet instant : seul, enfin, avec les fantômes de son enfance. »
Le Diable, tout le temps, c’est la confirmation du talent de Donald Ray Pollock. Un très grand roman de la littérature américaine. Un chef d’oeuvre de « southern gothic ». Aussi dérangeant que fascinant, ce livre vous hante à jamais. Même après plusieurs lectures, il ne perd absolument rien de sa puissance. Un choc sans égal qu’il faut avoir lu au moins une fois dans sa vie. Si vous l’aviez loupé à sa sortie, ne faites pas deux fois la même erreur maintenant qu’il est réédité.
Brother Jo.
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