Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Brother Jo (Page 7 of 13)

UNE CRÉATURE DE DOULEUR d’Ella Baxter / Le Gospel.

New Animal

Traduction: Adrien Durand

« Amelia Aurelia est une jeune maquilleuse funéraire accro aux applications de rencontres et aux rencontres d’un soir. Quand sa mère décède soudainement, la cellule familiale explose en même temps que l’entreprise de pompes funèbres qu’elle dirige et qui emploie sa fille. Incapable d’affronter son deuil, Amelia quitte la paradisiaque côte australienne pour retrouver son père, artiste raté parti s’installer dans la Tasmanie rurale, région sauvage et isolée. Sur place, déçue par ses retrouvailles avec son géniteur, Amelia se reconnecte sur une appli de rencontre et découvre par hasard une façon étonnante d’affronter son deuil : le milieu BDSM local. « 

C’est six années qu’il aura fallu à l’australienne Ella Baxter pour écrire Une créature de douleur, son premier roman, qui connaît un succès exponentiel depuis sa publication initiale. Un livre qui n’a probablement pas encore terminé de faire parler de lui. En France, c’est chez Le Gospel que celui-ci sort, l’une des maisons d’édition les plus enthousiasmantes du moment. 

Comment vivre un deuil ? Est-ce qu’il y a de bonnes ou de mauvaises façons de vivre un deuil ? Un deuil est-il une expérience solitaire ou collective ? Quel est le temps du deuil ? Toutes ces questions sont inhérentes à ce à quoi nous confronte Ella Baxter, c’est à dire la perte soudaine d’un être cher.  Une créature de douleur n’est pas une réponse à ces questions mais une exploration très contemporaine de son sujet. 

Notre héroïne, Amelia Aurelia, a un boulot assez singulier pour une jeune femme de 26 ans. Pour l’entreprise funéraire familiale, elle maquille les morts pour leur apporter un dernier souffle de vie. Un travail qu’elle exécute avec une certaine passion et beaucoup de minutie. Mais Amelia ne sait pas vraiment comment se connecter aux vivants. Pourtant pas bien loin du nid familial, elle vit dans un bungalow à côté de la maison de ses parents, elle n’en reste pas moins une personnalité en marge. Elle enchaine les relations sexuelles d’un soir. Elle consomme les corps pour se sentir exister. Mais point d’attachement. Juste le moment. Du sexe façon « love me Tinder ». Il y a aussi ce suicide assez récent qui l’atteint plus qu’elle ne veut bien le dire. Et puis la mort complètement imprévue de sa mère, une simple chute, va la faire basculer dans une intense période de doute et  de douleur. Direction la Tasmanie avec sa nature exotique, pour y retrouver son père, le génétique cette fois, plutôt que d’affronter l’enterrement de sa mère. Là-bas, une rencontre la mènera dans un milieu qu’elle ne connaît pas et qui la poussera dans certains de ses retranchements les plus obscurs.

Si la teneur du sujet annonce le couleur – noire – le roman d’Ella Baxter n’est pas sans lumière. Néanmoins, il a de quoi diviser. Entre les comportements très « génération millénial » de notre protagoniste, que certain(e)s jugeront peut-être un poil immatures, ou une vision du milieu BDSM qui, si j’en crois ce que j’ai lu, n’est pas du goût de toutes et tous, on a là un roman qui n’est peut-être pas pour tout le monde. Mais n’est-ce pas justement le crédo de notre maison d’édition ? Quoi qu’il en soit, ce que l’on pourrait reprocher à son livre n’est, en fait, que très humain. 

La comparaison avec Six Feet Under, la célèbre et tant aimée série d’Alan Ball, est une évidence. La famille, le milieu, l’atmosphère, il y a bien des connexions à faire. Je pense que cette référence peut déjà suffire à vous donner envie de lire le livre. Je me suis d’ailleurs dit qu’il ferait une excellente série et apparemment le projet est en cours. A cela s’ajoute un ton cynique, un humour noir qui fait mouche. Très facile à lire, il reste à voir si certaines images qu’il gravera dans votre esprit, ne vous rebuteront pas. 

Une créature de douleur est un premier roman prometteur. Un traitement un peu atypique d’un sujet universel. Quand bien même la mort est de toutes les pages, la vie est au bout du tunnel. Ella Baxter vient de se faire un nom dans la littérature anglo-saxonne et son deuxième livre est d’ores et déjà dans les tuyaux. Lisez celui-ci d’abord car vous le verrez bientôt sur les écrans.

Brother Jo.

LES FANTÔMES DU LAC – Mémoires d’un village meurtri de Manon Gauthier-Faure / Marchialy

Deux jeunes sœurs sont mortes noyées dans un village de la Marne en 1978. On raconte les avoir retrouvées dans un étang, main dans la main, en tenues de communiantes. Intriguée par cette rumeur, Manon Gauthier-Faure se rend sur place, où le mystère s’épaissit : les coupures de presse sont maigres et les habitants semblent avoir oublié le contexte du drame. Plus étrange encore, il semblerait que les deux sœurs réapparaissent dans l’EHPAD du village… en fantômes.

J’ai une curiosité sans cesse renouvelée pour les enquêtes publiées chez Marchialy. Elles sont généralement assez singulières et jamais décevantes. Toujours un véritable plaisir à lire. Mais j’ai probablement déjà été assez équivoque à ce sujet. Les fantômes du lac : mémoires d’un village meurtri, deuxième livre de Manon Gauthier-Faure, ne fait pas exception. 

Avant d’aller plus avant dans le texte, on se demande bien quel intérêt il pourrait y avoir à se rendre dans un village perdu de la Marne, pour enquêter sur un funeste fait divers de 1978 qui semble aujourd’hui déjà bien lointain et oublié. De ce fait divers, nous ne savons qu’assez peu de choses. Deux gamines sont mortes. Pourquoi ? Comment ? Rien n’est vraiment clair. Il semblerait que cela soit arrivé un jour, subitement, et que la vie a continué à suivre son cours. Deux gamines qui, de prime abord, semblent ne jamais avoir été personne et n’auront pas vécu assez longtemps pour devenir quelqu’un. 

A son arrivée dans le village, l’enquête de Manon Gauthier-Faure prend assez rapidement une tournure paranormale. Dans l’EHPAD du village, le personnel, ainsi que les patients semblent être témoins de phénomènes inexpliqués. Et par phénomènes, comprenez les classiques quand on dit d’un lieu qu’il est supposément hanté : apparitions, bruits étranges, portes qui se ferment et sensations bizarres. Si les personnes concernées n’étaient pas aussi nombreuses, avec des témoignages concordants, on pourrait facilement se dire que l’on a là un petit groupe de personnes influençables ou illuminées. Qu’en penser ? On ne sait pas trop. Mais oui, il faut reconnaître que c’est un peu étrange, surtout que les témoignages font souvent référence à deux petites filles.

Un EHPAD hanté. Bon, soit. Pour autant, notre fait divers, pas grand monde en a quelque chose à en dire de concret dans le village. Notre journaliste va de défaite en défaite. Les souvenirs sont maigres. Les témoignages vagues. De ce que l’on comprend, ces deux gamines faisaient partie d’une famille de marginaux et leur courte vie fut assez malheureuse. Enfin, c’est ce qui se dit. Des bruits qui courent. Des rumeurs. Mais Manon Gauthier-Faure ne baisse pas les bras. Petit à petit, elle finit par rétablir un minimum de vérité, mais pas tant sur le fait divers en lui-même. Elle leur redonne une vie, une existence, jusqu’à contredire le portrait assez misérable qu’on lui en a fait, même si la réalité reste ce qu’elle est. 

Au fil de son récit, avec une certaine sobriété dans le propos mais une évidente poésie dans le regard, Manon Gauthier-Faure laisse le paranormal côtoyer la réalité. Elle rend compte et laisse s’imbriquer les différents éléments. Elle nous peint un tableau sensible et mélancolique. Au fil des pages, c’est une histoire simplement humaine qui nous est révélée, avec ses zones d’ombres et ses instants de lumière. Une chasse aux souvenirs évanescents dans un petit village brumeux où les temps changent et les gens avec. Une nouvelle existence offerte à deux jeunes filles à la triste destinée, qui n’ont peut-être jamais réalisé qu’elles ne sont plus de notre monde.

Brother Jo.

A LA LISIERE DU MONDE de Ronald Lavallée / Presses de la Cité.

Tous des Loups

Dans un village isolé et inhospitalier du Nord canadien, la rumeur court. Un homme en fuite, accusé d’avoir assassiné froidement sa femme et son enfant, se terrerait dans la forêt boréale.

Matthew Callwood vient de prendre son poste dans la région. Jeune policier idéaliste et téméraire, il se heurte rapidement à l’inertie de ses collègues, qui boivent et fricotent avec les trafiquants du coin. Malgré tout déterminé à retrouver la trace du meurtrier en cavale, Callwood entreprend une traque sans relâche.

Mais au fil des mois, dans un dédale de lacs et de marais aux confins indéfinissables, le policier comprend qu’il a affaire à plus fort que lui. Et le chasseur devient le chassé. Sur un territoire démesuré au climat féroce, la nature sauvage reprend toujours ses droits…

Ronald Lavallée, un auteur dont je n’avais même jamais entendu parler. Il faut dire qu’il est aisé de passer à côté car Monsieur est assez peu productif. A la lisière du monde, son nouveau roman publié aux Presses de la Cité, n’est que son quatrième en 38 ans. Cela m’a d’emblée rappelé un cas similaire avec Terrence Malick qui, en 38 ans lui aussi, n’aura réalisé que cinq films, avant d’accélérer le rythme à compter de The Tree of life (2011). Mais ce n’est pas leur seul point commun. Les deux partagent un goût certain pour la nature et ses grands espaces. Si vous cherchez du dépaysement, c’est ce livre qu’il vous faut.

Nombreux sont celles et ceux qui rêvent du Canada. Cependant, on oublie parfois que le Canada, ça peut aussi être l’enfer. C’est ce que va découvrir, en 1914, Matthew Callwood, un jeune fils de bourgeois alors en proie à une déception amoureuse et gonflé d’un héroïsme naïf, en s’engageant dans la police pour un poste dans le fin fond du Saskatchewan. Là-bas, il n’y a strictement à faire et la justice des blancs ne connaît pas exactement un franc succès face aux Cris, ni face aux trafiquant d’alcool du coin. Le temps s’annonce long, très long, alors même que la guerre éclate en Europe. Néanmoins, il se raconte qu’un certain Moïse Corneau, un homme accusé du meurtre de sa famille alors en cavale, se cacherait quelque part dans ces immenses forêts. Il voit là l’occasion rêvée pour s’investir d’une mission qui devrait lui assurer respect et reconnaissance, et même lui donner l’opportunité de quitter cet endroit avec les honneurs. 

En s’engageant à la poursuite de Moïse Corneau, Matthew Callwood va se prendre de plein fouet les réalités du territoire qu’il doit affronter. Ici la nature est immense, rude, sauvage et sans pitié. Tout dans cet environnement est question de survie. Aussi, les locaux vivent selon leurs propres règles et n’ont que peu d’intérêt pour ses principes et ses lois. La tâche dans laquelle il s’est investi  paraît rapidement vouée à l’échec et tous les éléments se liguent contre lui.

Ronald Lavallée est extrêmement doué et convaincant lorsqu’il s’agit de décrire ces forêts boréales. L’immersion est totale pour le lecteur. Le voyage est aussi violent que fascinant. Si vous avez le goût de l’aventure, vous n’aurez qu’une envie après lecture, aller explorer ce Grand Nord canadien. Mais si vous avez un minimum de bon sens, vous n’y mettrez certainement jamais les pieds. Du « nature writing » comment on aimerait en lire plus souvent.

Avec A la lisière du monde, Ronald Lavallée signe ce qui sera peut-être le grand récit d’aventure de cette année 2024. On pense forcément à Jack London et on ne peut qu’apprécier retrouver un tel souffle romanesque qui nous tient en haleine de bout en bout. Maitrisé sur toute la ligne et le plus frustrant est de tourner la dernière page. Contrairement aux personnages qui peuplent ce livre, nul besoin, pour les lecteurs, de lutter pour en voir la fin.

Brother Jo.

ALIÈNE de Phoebe Hadjimarkos Clarke / Editions du sous-sol.

Fauvel a perdu un œil suite à un tir de LBD. Elle accepte de garder la chienne du père d’une de ses amies dans une maison isolée à la campagne. Hannah n’est pas un chien comme les autres, c’est le clone d’une première Hannah, qui trône empaillée au milieu du salon. Elle suscite les peurs et les reproches muets du village, à mesure qu’on découvre au matin des animaux massacrés, et qu’elle-même rentre parfois ensanglantée.

Que vous soyez d’emblée prévenus, Aliène, deuxième roman de Phoebe Hadjimarkos Clarke publié aux Editions du sous-sol, est tout sauf ce que vous pourriez en attendre. C’est un peu un cauchemar de bibliothécaire car totalement inclassable. L’expérience peut s’avérer déstabilisante pour les moins ouverts d’esprit et franchement ensorcelante pour les plus acquis. Mettez-vous dans les conditions adéquates et laissez-vous aspirer par cette première véritable curiosité littéraire de l’année. 

Rendue borgne par un titre de LDB dans une manifestation, c’est avec un lourd bagage psychologique que Fauvel saisit l’opportunité de se retirer durant un temps en pleine campagne, pour se ressourcer, dans la maison des parents de Mado, sa meilleure amie, ceux-ci étant partis en vacances. Elle est là pour garder le fort, s’occuper de la chienne et se poser sans véritable autre but. Très rapidement, Fauvel est dérangée par la chienne Hannah à qui elle trouve des comportements douteux. Il y a également ces bêtes attaquées et mutilées dans les environs. On ne sait pas quoi ou qui est responsable de cela. Serait-ce Hannah ? 

Aussi, dans les bois environnants, des coups de feu se font entendre car la saison de la chasse bat son plein. Cela devient rapidement oppressant et, sa première confrontation avec Julien, l’un de ces chasseurs, est assez perturbante. Un peu plus tard, Fauvel rencontre Mitch, un thésard revenu en terre natale, qui lui révèle enquêter sur des récits d’enlèvement et de rencontre avec des extraterrestres qui seraient apparemment nombreux dans les environs. Il s’avère, d’ailleurs, que le premier chasseur qu’elle a rencontré, ainsi que ses amis, font partie de ces personnes se disant visités par des extraterrestres. Le récit que fait Julien de ces visites est particulièrement bizarre et, lui-même, est tout aussi étrange qu’inquiétant. 

Petit à petit, un climat d’insécurité s’installe. La peur rôde. Les attaques se multiplient, les épisodes de chasse s’intensifient, l’imagination des uns et des autres s’emballe, Fauvel se rapproche de plus en plus de Hannah, les enquêtes s’embrouillent, la fumette embrume les esprits, un brouillard mystique habille le décor et les traces d’une substance pas clairement identifiée, et peut-être bien séminale, commence à faire son apparition ici et là.

C’est avec une langue vive, souple et poétique, que Phoebe Hadjimarkos Clarke nous embarque dans un conte organique et animal, avec la violence et ses séquelles en toile de fond, ainsi que le pouvoir et les rapports de domination qu’il impose. Le tableau halluciné qui nous est peint, entre réalisme magique, horreur, fantastique, science-fiction, post-apocalyptique et j’en passe, est détonnant, fascinant et parfaitement maîtrisé. Une imagination, à l’évidence fertile, mise au service d’un récit éminemment contemporain et politique.

Aliène, de Phoebe Hadjimarkos Clarke, c’est un peu la rencontre de X-Files, David Lynch et David Cronenberg, sous hallucinogènes, nourri d’un souffle poétique et d’un propos engagé, pour un résultat tout à fait atypique. Certainement difficile à vendre tant ce roman est particulier mais, pour ma part, je n’en pense que du bien et vous invite à vous laisser surprendre.

Brother Jo.

DÉLIVREZ-NOUS DU BIEN de Joan Samson / Toussaint Louverture

The Auctioneer

Traduction:  Laurent Vannini

A Harlowe, paisible communauté rurale du New Hampshire située à quelques heures de Boston, la vie suit son cours : les gens travaillent la terre, coupent du bois et achètent ce qu’ils ne peuvent produire. John Moore et les siens vivent un peu à l’écart, et, à leur façon simple et rude, ils sont heureux. Jusqu’au jour où un homme sorti de nulle part – mais qui a bourlingué partout -, un commissaire-priseur au charme diabolique, s’allie au shérif pour organiser des enchères publiques afin de renflouer les caisses de la police locale et pouvoir mieux protéger la commune de la violence rampante des grandes villes.

Les habitants sont habilement amenés à donner ce dont ils ne veulent plus, à se séparer de ce qui les encombre, à vider – encore et encore – leur grenier pour la bonne cause. Mais jusqu’à quand ? 

Une qualité qu’il faut reconnaître à la maison d’édition Monsieur Toussaint L’Ouverture c’est qu’elle soigne ses publications, en tant qu’objet livre j’entends, et le rendu visuel est si soigné qu’ils nous feraient lire n’importe quoi. Sauf qu’elle ne soigne pas que la forme et que ce qu’elle nous donne à lire n’est de loin pas n’importe quoi. Ce Délivrez-nous du bien ne fait pas exception. Initialement publié en janvier 1976 aux Etats-Unis, ce premier roman de l’autrice Joan Samson fut aussi son dernier, car tragiquement fauchée par un cancer en février de la même année, à 38 ans seulement. Presque un demi siècle plus tard, le voici enfin publié en France.

Alors que la vie suivait son cours comme elle l’a toujours suivie dans la petite ville de Harlowe, un certain Perly Dunsmore fait son apparition. Priseur charismatique, qui présente bien, parle bien et n’ayant aucun mal à convaincre les gens quand il s’adresse à eux, va progressivement manipuler et duper les habitants. Il se fait, en quelque sorte, prêcheur investi d’une mission quasiment messianique. Il annonce un futur radieux pour Harlowe mais pour ce faire, pour entreprendre tous les changements nécessaires, il pousse les gens à se délester des quelques biens qui trainent chez eux pour ensuite les vendre dans des enchères de plus en plus nombreuses. Dans un premier temps, les sommes récoltées servent à développer de façon disproportionnée la police locale. Des adjoints sont nommés les uns après les autres et envoyés chez les particuliers pour les délester de leurs biens, au point de les déposséder entièrement. Etrangement, alors que la police se développe, là où tout était plutôt calme, les incidents se multiplient. La famille Moore, impactée comme beaucoup, perd la grande majorité de ses biens. Mais que se passera-t-il quand Mim et John Moore n’auront plus rien d’autre que leur terre et leur petite fille ? Pourquoi tout le monde se laisse ainsi faire ? Vont-ils perdre leur terre, voire leur petite fille ? Qui est le plus coupable ?

Dans un style d’écriture de facture assez classique mais parfaitement maîtrisé, Joan Samson installe, très lentement mais méticuleusement, toute une atmosphère, un décor, dans lequel la peur se répand telle un poison. Cette peur est le produit, entre autres, d’un capitalisme à outrance et d’un fascisme latent. Une tension rampante mais constante. Bien que cité comme influence par Stephen King pour son livre Bazaar, Délivrez-nous du bien n’est pas un livre horrifique à proprement parler. Il n’y a rien de frontal ici. Le mal s’installe subtilement. On est plus entre le thriller psychologique et le grand roman américain. Si le dénouement tarde à arriver, il est néanmoins fort,  mais tout ici réside dans la lente progression des faits.

A l’évidence, Délivrez-nous du bien de Joan Samson est un roman plus que recommandable et dont il y a largement matière à discuter. Nul doute qu’il en fascinera certain(e)s autant qu’il en frustrera. Il y a tout à parier que, si Joan Samson avait eu l’opportunité d’écrire d’autres livres, elle serait aujourd’hui certainement citée parmi les noms incontournables de la littérature américaine.

Brother Jo

ROSE MUSEAU de Jean-Pierre Ancèle / Editions Fugue.

Au temps où la banlieue était à la campagne, on rencontrait parfois sur les marchés des dresseurs de rats. C’est le métier d’Urbain, qui habite un petit pavillon avec sa fille Paulette, surnommée Belette. Sa rencontre avec Modard, acrobate de cirque, et leur complicité scellée autour de quelques bouteilles de sauvignon vont infléchir leur destin : sauront-ils ensemble déjouer les affreuses manœuvres qu’un voisin ourdit au fond de son hangar ? Élucider la mystérieuse attaque perpétrée par le plus agile des rats, au museau d’un rose si tendre qu’il réconcilierait presque les hommes avec sa race ? Apprendre pour de bon les secrets de la conjugaison à Belette ? Savoir, enfin, où disparut un jour la maternelle Félie ?

Longtemps professeur de littérature anglaise en classes préparatoires, Jean-Pierre Ancèle se consacre désormais à l’écriture. Après Au rendez-vous des Pas-pareils, un premier roman publié chez Phébus en 2022, il récidive avec Rose museau, un deuxième roman cette fois-ci publié aux éditions Fugue.

Un peu à l’instar du Lapin maudit de Chung Bora que j’avais chroniqué ici, la couverture de Rose museau passe difficilement inaperçue avec son rat vêtu de lunettes de soleil noires et d’un blouson en cuir noir. Non seulement elle ne passe pas inaperçue, mais elle fait partie de ces couvertures dont on se souvient même si l’on devait oublier le contenu du livre. A l’éditeur, j’ai envie de dire, bien joué !

A couverture insolite, livre inattendu. Enfin, pas certain que ce soit toujours le cas, mais c’est la logique que j’ai en tête. Ici, tout du moins, ça se vérifie. Drôle et décalé. C’est un peu là les traits principaux qui caractérisent Rose museau. Ce qui est décalé n’étant pas du goût de toutes et tous, il est évident qu’il ne fera pas le bonheur de tout le monde. Si vous n’êtes pas réfractaire à cela, vous passerez, à minima je pense, un agréable moment à lire ces quelques 229 pages.

Ce n’est certainement pas l’action, ni même franchement l’intrigue, qui fait la force de ce roman. Car, autant le dire, il ne s’y passe pas grand-chose. On a un acrobate qui vient à la rencontre d’un éleveur et dresseur de rats, bien embêté depuis que son rat le plus fameux a fait des siennes sur le marché où il se produit. L’acrobate se rend chez l’éleveur en question, où il fera la connaissance de sa fille, de son voisin/propriétaire louche et d’un commerçant du coin. Et tout ce petit monde va converser dans un cadre bien rural et pas tout rose, voire plutôt noir. Et pour causer, ça cause beaucoup. Beaucoup de dialogues. Même notre rat s’y met. Faut donc aimer cela sinon, fatalement, il y a moyen de passer facilement à côté du livre. Mais ces dialogues sont aussi sa force. L’écriture, très orale, est, dans son genre, tout à fait maîtrisée. C’est du parler populaire de bout en bout. Il y a un petit – et je dis bien un petit – quelque chose de Céline, avec une touche d’Audiard et un poil de Jeunet. Ça devrait vous donner une idée de l’univers de ce Rose museau. Au fil de ces dialogues, on se demande si on va vraiment aller quelque part, où on ne va, finalement, jamais vraiment. Le plaisir de la lecture réside ici, surtout, dans la langue et nos quelques personnages assez hauts en couleurs qui nous font parfois sourire. 

Rose museau de Jean-Pierre Ancèle est une étonnante surprise. Avides de lectures qui ne s’inscrivent pas pleinement dans des codes, que l’on ne peut pas tout à fait catégoriser, vous aurez là de quoi passer un bon et amusant moment. Et pour les autres, que dire ? Osez donc !

Brother Jo.

EN AVEUGLE de Eugene Marten / Quidam

In the Blind

Traduction : Stéphane Vanderhaeghe

Un homme sorti de prison revient sur les lieux de son passé douloureux, une ville qu’il n’est plus sûr d’avoir connue et où grouille une misère anonyme. En quête d’une deuxième chance, il trouve une chambre dans un quartier mal famé. Le désœuvrement le conduit chez un serrurier d’origine syrienne, qui le prend sous son aile et lui apprend les ficelles du métier. De quoi lui fournir un salaire – et un peu de contact humain. Mais à quel prix retrouver une forme de liberté ? 

Découvert, en France, l’année dernière avec la parution du fascinant Ordure chez Quidam, Eugene Marten roule sa bosse comme écrivain plus de 20 ans outre-atlantique. En aveugle, le deuxième livre que Quidam publie de lui en ce début d’année 2024, est en fait son tout premier roman. Un auteur aussi remarquable que décontenançant et dont l’originalité, à mon sens, fait de lui une voix incontournable de la littérature américaine contemporaine. 

Si vous aviez aimé Ordure, vous apprécierez retrouver la froide et clinique plume de notre auteur. A nouveau, ou déjà (celui-ci ayant été écrit avant Ordure), Eugene Marten est dans l’économie de mots. Des phrases courtes et beaucoup de détails laissés de coté. En tant que lecteur, cela demande un minimum d’imagination pour arriver à se projeter hors champ et tenter de saisir ce qui, contrairement à ce dont on a l’habitude, ne nous est pas dit ici. 

Notre narrateur, qui demeura sans nom, fait son retour dans une ville, elle aussi sans nom, après ce que l’on apprend par bribes au fil des pages, un accident de voiture sous l’emprise de l’alcool qui lui vaudra quelques années de prison. Cet accident, aux conséquences dramatiques, le condamne à porter un bien lourd passé. Ainsi, il arrive là, sans vraiment être là. Un peu éteint et sans véritable but, il entame – et le lecteur avec – une sorte d’errance urbaine. Nous ne savons pas véritablement d’où il vient, n’y où nous sommes, et encore moins où nous allons. Il n’y a pas d’intrigue en tant que tel. Rien à quoi vraiment se raccrocher n’y s’attacher émotionnellement. On suppose, que peut-être, quelque chose finira par se passer. Une sorte de vide qui nous happe.

Ce qui devient notre fil conducteur c’est le boulot que va se trouver notre narrateur. Serrurier. Un univers qu’il découvre complètement et nous avec. Plus il en apprend sur le sujet, plus nous apprenons. Plusieurs passages du livre, particulièrement maitrisés et documentés, sont consacrés à des mécanismes de serrures et de clés. La précision et la méticulosité dont Eugene Marten fait preuve élève véritablement la serrurerie au rang d’art. Bluffant et impressionnant. Ainsi, au fil d’interventions sur le terrain, le narrateur développe ses compétences et reprend, en quelque sorte, la main sur sa vie. Mais derrière chaque serrure, chaque clé, il y a un ou une cliente et l’on apprend vite que toutes les portes ne sont pas bonnes à ouvrir. On espère, et peut-être que notre narrateur aussi, qu’une de ces clés permettra un jour de s’extraire de la misère et la médiocrité dans lequel le monde semble couler. Sauf que la réalité est ce qu’elle est.

« Il faut vivre avec soi-même si on veut vivre par soi-même.

J’avais une baignoire mais pas de douche. Un homme à l’autre bout du couloir a fait une overdose. J’ai mangé la croute d’un bout de pain avant de faire une boule avec la mie. J’ai songé à me raser en me brossant les dents, me suis rasé en songeant à la suite. Sa porte était ouverte quand je suis passé. Il était à genoux sur le sol, en sous-vêtements, visage contre le lit comme s’il s’était endormir en récitant ses prières. Tube en caoutchouc autour du bras. Un flic gribouillait dans un carnet. Plus tard j’ai entendu quelqu’un frapper à sa porte.

J’ai regardé par la fenêtre à l’heure de pointe et j’ai vu deux personnes s’embrasser sur le trottoir. Les gens sinon passaient tous les uns à travers les autres.« 

En aveugle est un roman d’un noir sans emphase, mais véritable et profond. De prime abord impénétrable mais définitivement pénétrant. Un livre passionnant d’un auteur qui mérite toute votre attention. 

Brother Jo.

BILAN BROTHER JO 2023

Littérairement parlant, 2023 m’aura réservé son lot de surprises. Moi qui aime bien l’inclassable, j’ai particulièrement apprécié Ce qui vit la nuit de Grace Krilanovich. Je me suis également pris d’affection pour Jerry Stahl avec son NEIN, NEIN, NEIN ! La dépression, les tourments de l’âme et la Shoah en autocar (ce titre est parfait !) et la réédition de Permanent midnight. Et puis cette claque bien brutale que je me suis prise avec Black flies de Shannon Burke. Je pourrais tout aussi bien m’étaler à nouveau sur la beauté de Trop loin de Dieu de Kim Zupan. Quelques grands livres donc et d’autres très bons. On oubliera l’oubliable.

CE QUI VIT LA NUIT de Grace Krilanovich / Editions Le Gospel

Mettez Louis-Ferdinand Céline, Williams S. Burroughs, Charles Baudelaire, GG Allin et Charles Burns dans une pièce, filez leur un bon stock de buvards de LSD et psilocybes, demandez leur d’imaginer une histoire de vampires dans les décors de Twin Peaks (le Nord-Ouest Pacifique), et le résultat devrait se rapprocher de ce qu’a réalisé Grace Krilanovich avec Ce qui vit la nuit. Un roman fou, sale et obsédant. On a là un souffle de liberté salvateur qui explose les codes et délie l’imagination. Incontournable !

NEIN, NEIN, NEIN ! La dépression, les tourments de l’âme et la Shoah en autocar de Jerry Stahl / Rivages

Amateurs d’humour non filtré (ce qui tend à manquer par les temps qui courent), ou simples curieux d’approcher l’Histoire sous un angle (clairement) différent, ce Nein, Nein, Nein ! La dépression, les tourments de l’âme et la Shoah en autocar ne devrait pas vous laisser insensible. Une parenthèse (toujours ces parenthèses!) bienvenue de franche rigolade, de traits d’esprits douteux et un bain d’Histoire – au regard du monde tel qu’il est aujourd’hui – nécessaire pour rafraîchir un peu les mémoires. Aussi jouissif qu’impertinent ! Une lecture de premier Shoah.

PERMANENT MIDNIGHT de Jerry Stahl / Rivages

Dans son genre, Permanent Midnight est un chef-d’œuvre. Un classique voué à faire éternellement référence dans une certaine littérature de la drogue mais dont la portée va bien au-delà. Une lecture aussi tragique que comique qui reste gravée en mémoire. 

BLACK FLIES de Shannon Burke / Sonatine

Black Flies est un roman d’une noirceur abyssale au style implacable. Une intense plongée dans les bas-fonds de la vie. Une lecture terrassante dont on ressort méchamment sonné. N’ayons pas peur des mots, nous avons là une fulgurance littéraire. Un coup de maître !

TROP LOIN DE DIEU de Kim Zupan / Gallmeister

Trop loin de Dieu est un brillant mais douloureux roman noir sur les petites gens d’une Amérique profonde en proie à ses démons. Kim Zupan déploie toute une galerie de personnages usés, enchaînés à leur quotidien et qui semblent oubliés de tous, sur lesquels il porte néanmoins un regard plein d’humanité, dans un livre d’une grande beauté et saisissant de justesse.

LE PLUS GROS JEU d’Al Alvarez / Métailié

Al Alvarez nous offre une plongée réaliste et immersive dans l’univers du poker au coeur même de Las Vegas. Le plus gros jeu est un livre fascinant et passionnant. Ecrit d’une main de maître, il a tous les atouts pour satisfaire bien plus que les amateurs de poker.

CABDRIVER de Dege Legg / Editions du Sonneur

Ecrit simplement et avec sincérité, Cabdriver est un instantané, aussi crépusculaire que lumineux, des bas-fonds de la vie. Avec Dege Legg pour chauffeur, on plonge en taxi dans les vicissitudes de la vie et on parcourt les fêlures, les travers et les plaies du tout un chacun. Une courte lecture qui en dit long sur l’humanité. 

MOUREZ JEUNESSES de Christian Casoni / Le mot et le reste

Christian Casoni signe un polar assurément bien ficelé au héros attachant. C’est excellemment bien écrit, riche en matière et répliques ciselées qui surinent. Foncièrement drôle sans oublier d’être noir. Les amateurs seront ravis, les autres aussi. 

CLIENT MYSTÈRE de Mathieu Lauverjat / Scribes / Gallimard

Client mystère est un premier roman qui a tous les atouts pour faire parler de lui, comprenez par là un sujet totalement dans l’air du temps et une écriture qui s’imprime avec force dans le cerveau du lecteur. Un livre autant taillé pour le pur plaisir de la lecture que pour éveiller les consciences.

PLAN AMERICAIN de Seth Greenland / Editions Liana Levi

Plan américain est un roman d’initiation perspicace et intimement new-yorkais dont on ne peut qu’apprécier la lecture.

Si, musicalement, l’année 2023 fut une fois de plus riche en découvertes, nombreux furent les grand(e)s artistes qui nous ont quittés. Parmi eux, je peux citer Sinéad O’Connor, Sixto Rodriguez, ou encore l’irremplaçable Shane MacGowan. Un autre géant qui s’en est allé, c’est l’incroyable Ryuichi Sakamoto. Pour la peine, je ne peux que vous inviter à l’écouter, ainsi qu’à visionner cette sublime vidéo live du titre Merry Christmas Mr. Lawrence, filmée peu de temps avant sa disparition, alors même qu’il se savait déjà condamné. C’est purement et simplement sublime.

Brother Jo.

ENTRETIEN AVEC DEGE LEGG à propos de CABDRIVER.

Dege Legg, plus connu par chez nous sous Brother Dege, est notamment musicien. Son titre, Too old to die young, s’est un jour retrouvé dans la bande-son du film Django Unchained de Quentin Tarantino et fut nommé aux Grammy Awards pour cela. Pour autant, il demeure un artiste de l’ombre, terré dans son bayou. Mais il n’est pas que musicien. Grace aux Editions du Sonneur, nous pouvons enfin découvrir en France une autre de ses facettes, celle d’écrivain. Avant d’en arriver là où il en est aujourd’hui, Dege Legg a eu bien des métiers, donc celui de chauffeur de taxi. De cette expérience, il en a tiré un livre assez fort intitulé Cabdriver

Est-ce que le projet d’écrire un livre sur ton expérience en tant que chauffeur de taxi était quelque chose que tu avais en tête dès le début de ton boulot ?

En fait, j’avais juste besoin d’un putain de travail. J’étais fauché, triste et un peu perdu, mais après quelques jours passés à observer les personnages dans et autour du boulot de chauffeur de taxi – à voir les gens faire des choses bizarres et drôles – j’ai définitivement été inspiré pour documenter cette expérience. J’essaie de tout transformer en art quand la vie craint. Les citrons en limonade. C’est la seule façon de tolérer la quantité massive de conneries auxquelles l’humain moyen est confronté.

Ecrivais-tu tous les jours tel un journal ou t’es tu mis à écrire ce livre après coup, en te basant sur tes souvenirs ?

Je prenais des notes de ce qui se passait dans le taxi, puis je transcrivais et étoffais les notes le lendemain de mon service, avant d’aller travailler le jour suivant. C’était donc un processus constant d’écriture quotidienne. Au moment où j’ai quitté mon emploi, j’avais un fichier Word de 800 pages. Et puis je l’ai finalement révisé, révisé et révisé jusqu’à obtenir une taille raisonnable.

Si tu as écris ce livre au moment où tu étais chauffeur de taxi, pourquoi a-t-il mis autant de temps à être publié ?

Après avoir quitté mon emploi, j’avais besoin d’une longue pause. Je ne voulais plus penser aux gens et aux expériences. C’était comme si j’avais besoin de me désintoxiquer. Mais ensuite, je suis revenu au texte et j’ai commencé à le réviser encore et encore. Et puis j’en avais à nouveau marre. Et puis je reprenais là où je m’étais arrêté. C’est pourquoi cela a pris si longtemps.

Certaines parties de Cabdriver, dans lesquelles tu livres certaines de tes pensées, sont écrites comme des poèmes. Pour ma part, ces textes m’ont rappelé Charles Bukowski. Est-ce l’une de tes influences ? Avais-tu des influences spécifiques pour ce livre ?

J’adore Bukowski et il a définitivement été une influence, tout comme Kerouac, Henry Miller et même Gabriel Garcia Marquez. Les chapitres en prose du livre semblaient mieux fonctionner pour les sections méditatives où je réfléchis à l’expérience au lieu de simplement raconter une autre histoire.

Les textes qui composent ce livre sont souvent courts et bruts. On peut imaginer que, si tu l’avais voulu, tu aurais pu mettre un peu plus de détails. Mais tu ne l’as pas fait. Qu’est-ce qui a motivé ce choix d’être aussi factuel ?

Car je prenais des notes dans les marges de mon journal de bord (où j’écrivais l’adresse et les destinations), le manque d’espace m’a obligé à écrire des phrases et des notes plus courtes. Lorsque je transcrivais les notes, j’aimais l’apparence des phrases courtes et du verbiage sur la page. Cela a influencé la sensation « d’écriture rapide » de la prose du livre et son formatage, car je n’avais pas beaucoup de temps pour prendre des notes tout en faisant le travail, donc le rythme rapide du travail a influencé la vitesse à laquelle le texte s’écoule.

Il y avait cet écrivain français appelé Joseph Ponthus, qui n’a publié qu’un seul livre en 2019, intitulé A la ligne, avant de décéder en 2021 à l’age de 42 ans. Un très beau livre où il écrit sur son expérience de travailleur à la chaine en usine. Mais compte tenu du rythme, de la fatigue et du peu de temps qu’il avait pour écrire, tous ses textes sont écrits de la façon dont il devait travailler. Des textes courts, sans ponctuation, épurés et puissants. Est-ce que tu te retrouves dans cette démarche ?

Oh, complètement. Comme mentionné ci-dessus, le rythme accéléré du travail a influencé la nature de l’écriture. Parfois, les répartiteurs me criaient « Dépêchez-vous ! » Ce genre de stress ne laisse pas beaucoup de temps pour de longs passages fleuris. De plus, les quarts de travail de 12 heures et l’intensité des expériences étaient vraiment fatiguants, donc en quelque sorte ça élimine toutes les conneries de l’écriture de quelqu’un. Pas le temps pour faire joli. 

Peut-être ai-je tort, mais j’imagine que tu n’as pas mis tout ce que tu aurais pu mettre dans ce livre, en tant que souvenirs j’entends. Est-ce qu’il y a des choses que tu as hésité à mettre mais n’as finalement pas mis ? Si oui, pourquoi ?

En bref, oui. Il y avait beaucoup de redondance : différentes personnes ivres faisaient toujours la même chose. Ou différents toxicomanes ou personnes dysfonctionnelles, faisant des choses similaires. Cela devient ennuyeux. Quand les mêmes choses se produisent si fréquemment, cela m’ennuie d’écrire à leur sujet. De plus, il y avait des histoires que je n’arrivais pas à comprendre, alors je les ai laissées de côté. Des trucs qui n’avaient aucune résolution ni signification. Il y en a déjà une partie dans le livre, ainsi que certaines expériences que je n’ai pas pu rendre saisissantes. Il y a eu aussi quelques incidents classés X, mais ils n’étaient en réalité pas très intéressants.

Quand j’ai lu ton livre, j’ai eu l’impression de voir une photo de l’humanité, à un endroit et à un instant donné, qui nous donne un bon aperçu sans filtre de la réalité et de la société dans laquelle on vit. Je suppose que depuis, tu es repassé dans certaines des rues que tu as parcourues en taxi. Est-ce que ce que tu vois aujourd’hui est différent ? Constates-tu une quelconque évolution ?

Cela n’a fait qu’empirer, je pense. Il y a une horrible et triste beauté aux ghettos américains. Je ne sais pas comment y remédier. Ce n’est pas mon travail. Mon travail consistait à le parcourir, à écrire sur les choses que je pouvais comprendre et à continuer d’avancer.

On comprend que tu-as beaucoup été amené à parler avec tes clients. Quelle est la pire ou la plus belle chose que tu aies entendu à ce moment là ?

Oh, c’est difficile. De toutes les personnes, je pense que ce sont les femmes qui disent les choses les plus lourdes. Entendre une femme au cœur brisé dire à propos de son mari : « Il ne veut plus de moi. » Elle pleurait hystériquement.

Tu dis clairement que, pour un chauffeur de taxi, conduire de jour ou de nuit sont des choses très différentes. Que c’est même presque deux mondes différents. Comment expliques-tu cela ?

Les monstres sortent la nuit. Le jour est réservé aux personnes responsables. La nuit, c’est quand ils se transforment tous en vampires, toxicomanes et alcooliques. C’est sauvage. C’est la façon la plus simple que je puisse le dire.

Ton livre m’a beaucoup rappelé Night on Earth, le film de Jim Jarmusch. As-tu déjà vu ce film ?

Je l’ai vu il y a longtemps, mais je ne m’en souviens pas beaucoup. Mais j’aime ses films. Down By Law et Stranger Than Paradise.

Tu as composé une bande-son pour ce livre. Peux-tu m’en dire plus à ce propos ? Comment as-tu procédé ?

Oui, c’est maintenant un album de 36 chansons intitulé Only the Dust. Lorsque j’ai enregistré le livre audio, j’en ai eu marre d’entendre simplement le son de ma propre voix. C’était tout simplement trop sec et plat. Étant musicien et habitué à entendre plusieurs pistes audio sur les compositions de chansons, j’ai commencé à mettre des morceaux de musique d’ambiance originale en arrière-plan pour transmettre davantage de sens et de ton. Et ça a marché. Ça a élevé chaque chapitre du sol jusque dans les airs. Je suis un grand fan de musique d’ambiance, mais ma musique d’ambiance est moins « élévatrice » et méditative, et plus sombre et pensive, ce qui, je pense, fonctionne bien avec le livre.

Est-ce qu’il y a une chanson en particulier qui te rappelle cette période de ta vie en tant que chauffeur de taxi ?

Stone Dead Forever by Motorhead ou In The Wee Small Hours Of The Morning by Frank Sinatra.

Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui voudrait devenir chauffeur de taxi ?

Même conseil que les chauffeurs de taxi chevronnés m’ont donné : « Faites confiance à votre instinct ».

As-tu recroisé le manchot (un client récurrent et haut en couleur)?

Non. Cependant, j’ai entendu des gens dire qu’il était devenu sobre et qu’il menait désormais une belle vie.

Est-ce qu’aujourd’hui tu vis de ta musique ou est-ce que tu continues d’enchainer les boulots ?

Heureusement, je suis maintenant musicien, écrivain et artiste à plein temps.

As-tu d’autres expériences sur lesquelles tu as ainsi écrit et qui, peut-être, pourraient un jour faire l’objet d’un livre ?

Oui, je travaille déjà sur mon prochain livre, qui s’appellera Roadlog. C’est une collection de toutes mes histoires de tournée au cours de mes 20 années passées dans différents groupes. Ça devrait être bon. Écrit dans le même style et format que Cabdriver. J’ai beaucoup de bonnes histoires sur toutes les choses folles que font les musiciens, semblables aux gens du taxi à bien des égards.

As-tu des projets musicaux à venir ?

Nouvel album à venir en mars 2024.

As-tu lu un ou des livres dernièrement que tu recommanderais ?

J’aime les livres de non-fiction sur la survie.

Endurance : L’incroyable voyage de Shackleton d’Alfred Lansing

Skeletons on the Zahara de Dean King

Aussi loin que mes pas me portent de Josef M. Bauer

Depuis que ta chanson Too old to die young a figuré dans la bande son de Django Unchained de Tarantino, à chaque fois que l’on te présente, on te lie à ce film et à Tarantino. As-tu encore des nouvelles de lui ?

Tarantino est le meilleur. Il a des couilles, de l’intellect et une vision. On ne peut pas en demander beaucoup plus.

Brother Jo.

Entretien réalisé en novembre 2023 par mail.

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Is the project of writing a book on your experience as a cabdriver something that you had in mind since the beginning of your job?

Actually, I just needed a damn job. I was broke, sad, and kind of lost, but after a few days of observing the characters in and around the cab job – seeing people do weird and funny stuff – I definitely became inspired to document the experience. I try to turn everything into art when life sucks. Lemons to lemonade. It’s the only way to tolerate the massive amount of bullshit that the average human is confronted with.

Did you really write it every day as a diary or did you start later on based on your memories?

I took notes of things were happening in the cab and then I would transcribe and flesh out the notes the day after my shift, before I went to work the following day. So it was a constant process of writing daily. By the time I quit the job, I had a 800-page Word file. And then I eventually revised and revised and revised it down to a manageable size.

If you wrote that book at the time when you were a cabdriver (2003-2008), why did it take so many years to be published?

After I quit the job, I needed a long break. I didn’t want to think about the people and the experiences anymore. It was like I needed to detox. But then, I came back to the text and began the process of revising it over and over. And then I would get sick of it again. And then I would pick up where I left off. That’s why it took so long.

Some parts of Cabdriver, in which you open up about some of your thoughts, are written as poems. Those texts reminded me of Charles Bukowski. Is he one of your influences? Did you have any specific influences for that book?

I love Bukowski and he was definitely an influence as well as Kerouac, Henry Miller, and even Gabriel Garcia Marquez. The prose chapters in the book seemed to work better for the meditative sections where I’m reflecting on the experience instead of just telling another story.

Your texts in that book are often short and raw. We can imagine that, if you wanted to, you could have put some more details. But you didn’t do it. What has motivated that choice to be that factual?

Because I took notes in the margins of my log book (where I’d write address and destinations), the space limitations made me write shorter sentences and notes. When I would transcribe the notes, I liked the way the shorter phrases and verbiage looked on the page. That influenced the “speed writing” prose feel of the book and formatting, because I didn’t have a lot of time to take notes while actually doing the job, so the quick pace of the work influenced the speed at which the text flows.

There was this French writer named Joseph Ponthus who published only one book in 2019 called A la ligne before passing in 2021 at the age of 42. A beautiful book on his experience as a worker on production lines. But because of the pace, the tiredness and the little time he had to write, all of his texts are written the way he had to work. They are short, raw, with no punctuation but very powerful and true. Do you recognize yourself in that approach?

Oh, completely. As mentioned above, the accelerated pace of the job influenced the nature of the writing. Sometimes I was getting yelled at by the dispatchers to “Hurry up!” That kind of stress doesn’t give one a lot of time for long, flowery passages. Also, the 12-hour shifts and the intensity of the experiences were really tiring, so that kind of squeezes all the bullshit out of one’s writing. There’s less energy for putting lipstick on a pig.

Maybe I am wrong, but I imagine that you didn’t put everything you could have put in that book, in terms of memories I mean. Are there things that you have hesitated to put in that book but finally didn’t? If yes, why? 

In short, yes. There was a lot of redundancy: different drunk people doing the same thing over and over. Or different drug addicts or dysfunctional people, doing similar things. That gets boring. When the same things happen with such great frequency, I become bored writing about them. Also, there were stories that I couldn’t make sense of, so I left them out. Stuff that didn’t have any resolution or meaning. There’s some of that already in the book, but some experiences I couldn’t make jump off the page. There were also a couple X-rated incidents, but they were actually not that interesting.

When I read your book, I had that feeling of seeing a picture of humanity taken at a given place and time, which gives us a good insight without a filter of the reality and the society in which we live. I suppose that since you have come back in some of the streets where you have wandered in with your cab. Do you see any difference today? Do you observe any evolution, good or bad?

It’s only gotten worse, I think. There’s a horribly, sad beauty to American ghettos. I don’t know how to fix it. That’s not my job. My job was to drive through it, write about the stuff I could make sense of, and keep moving.

We understand that you are often required to speak with your clients. What is the worst or the most beautiful thing you’ve heard at that time?

Oh, that’s hard. Out of all the people, I think women say the heaviest things. Hearing a heartbroken woman say about her husband, “He doesn’t want me anymore.” She was crying, hysterically.

You clearly say that for a cabdriver, driving during the day or the night are very different things. That it is almost two different worlds. How do you explain that?

The freaks come out at night. Daytime is for the responsible people. Nighttime is when they all turn into vampires and drug addicts and alcoholics. It’s wild. That’s the simplest way I can put it.

Your book reminded me a lot of Night on Earth, that Jim Jarmusch movie. Have you seen it?

I saw it a long time ago, but I don’t remember much about it. I like his movies, though. Down By Law and Stranger Than Paradise.

You have composed a soundtrack for that book. Can you tell me more about it? How did you proceed? 

Yes, it’s now a 36-song album called Only the Dust. When I recorded the audiobook, I became bored with just hearing the sound of my own voice. It was just too dry and flat. Being a musician, and used to hearing multiple tracks of audio on song compositions, I started putting bits and pieces of original, ambient music in the background to further convey meaning and tone. And it worked. It lifted each chapter off of the ground into the air. I’m a big fan of ambient music, but my ambient music came out sounding less “uplifting” and meditative, and more dark and pensive, which I think works well with the book.

Is there a song in particular which reminds you of your time as a cabdriver?

Stone Dead Forever by Motorhead or In The Wee Small Hours Of The Morning by Frank Sinatra.

What advice would you give to someone who would like to become a cabdriver?

Same advice the veteran cabdrivers gave me, “Trust your gut.”

Have you met again the one-armed client?

I have not. However, I have heard reports through people that he got sober and is living a good life now.

Today do you live of your music or do you still have to do all kinds of jobs?

Thankfully, I am a full-time musician, writer, and artist now.

Do you have other experiences on which you have written and might maybe one day become a book?

Yes, I am already working on my next book, which is going to be called Roadlog. It’s a collection of all my tour stories over the course of 20-years of being in different bands. Should be good. Written in the same style and formatting as Cablog. I’ve got a lot of good stories about all the crazy things musicians do, similar to the cab people in a lot of ways.

Do you have new music projects to come?

New album coming in March 2024. 

Have you read one or some books recently that you would recommend?

I like nonfiction books about survival.

Endurance: Shackleton’s Incredible Voyage by Alfred Lansing

Skeletons on the Zahara by Dean King

As Far as My Feet Will Carry Me by Josef M. Bauer

Since your song Too old to die young ended up in the soundtrack of Django Unchained, every time you are introduced somewhere you are bound to that movie and to Quentin Tarantino. Do you still have news from the man? 

Tarantino is the best. He’s got balls, intellect, and vision. Can’t ask for much more.

Brother Jo / Nyctalopes.com

RENTRE CHEZ TOI, RICKY! de Gene Kwak / Le Gospel

GO HOME, RICKY!

Traduction : Alice Butterlin

Élevé par une mère hippie célibataire et légèrement toquée, Ricky a trouvé depuis l’enfance des figures paternelles de substitution dans les superstars du catch. Devenu lutteur à son tour, il partage son temps entre la ligue amateur et un travail de concierge dans un lycée.

Un soir de match, il se brise le cou et devient la risée du milieu suite à la diffusion virale d’une vidéo antipatriotique. Cloué au lit, sans le sou, il apprend que sa petite amie de longue date a avorté sans lui en parler. Fatigué de se gaver de malbouffe et de séries télé, il entreprend alors avec sa mère un road trip à la recherche de son père biologique, un Natif américain disparu peu après sa naissance.

C’est chez Le Gospel, la encore toute jeune maison d’édition que j’avais déjà évoquée cette année avec la sortie de l’immanquable Ce qui vit la nuit de Grace Krilanovich, que vient de sortir Rentre chez toi, Ricky !, le tout premier roman de l’américain d’origine coréenne Gene Kwak. Une nouvelle publication qui confirme que l’on a là une maison d’édition originale et définitivement à suivre.

La loose. On aime la loose, non ? Je veux dire, dans nos histoires, nos films et j’en passe. Ces éternels perdant(e)s, auxquels on s’attache ou pas, qui nous font rire ou pleurer. Si comme moi vous avez une affection particulière pour la loose, Rentre chez toi, Ricky ! devrait être l’un de ces romans qui ne vous laissera pas indifférent, que ce soit un véritable coup de cœur ou pas, vous devriez y trouver votre compte.

Ah, Ricky. Notre personnage principal. Quelle tête à claques. Ce que l’on appellerait peut être un éternel ado. Un adulescent ? Tout du moins un jeune adulte qui a du mal à se mettre du plomb dans la tête alors même qu’il a du plomb dans l’aile. Toujours immature et parfois exaspérant. Attachant pour les uns et certainement insupportable pour les autres. Mais sous la plume de Gene Kwak, qui a une tendresse évidente pour lui et ses différents personnages, j’ai personnellement partagé cette tendresse. 

En parlant des autres personnages, il y a notamment la mère de Ricky, très libre et éveillée, particulièrement proche de son fils. Cette relation, Gene Kwak la construit très bien. On l’éprouve et on l’apprécie. Tout particulièrement quand les deux s’engagent dans un road trip en quête du père de Ricky, enfin, du probable père de Ricky… S’en suit une belle série de moments et de rencontres qui illustrent bien cette relation singulière.

Enfin, il y a Frankie, sa copine dont il va se séparer, bien maladroitement, mais pour laquelle il gardera des sentiments à toute épreuve, ou presque. C’est un peu niais comme relation. Et lui est un peu bête. Mais c’est touchant, disons les choses comme elles sont.

J’ai aussi beaucoup apprécié le jeune conseil tribal de l’école dans laquelle il travaille. Des natifs américains dont il se sent assez proche mais dont il n’est peut être pas si proche. Bon, je ne vais pas tous les citer non plus. Vous m’avez compris. Une belle galerie de personnages.

Ce récit initiatique et ce road trip à travers l’Amérique ont une saveur un peu particulière pour moi et plus spécifiquement ma génération, les trentenaires. Nombreuses sont les références « pop » très contemporaines, entre autres par le biais du catch, mais pas seulement. Ayant grandi avec toutes ces références, cela m’a donné l’impression de traverser l’Amérique que je connais et non pas celle fantasmée. C’est presque exotique tellement je n’ai pas l’habitude. On peut dire que Gene Kwak a plutôt bien cerné son époque. Plus encore pas les thématiques qu’il explore avec, par exemple, la quête d’identité, le racisme ou une certaine masculinité toxique. C’est assez bien pensé de sa part.

Vous l’aurez compris, ce premier roman de Gene Kwak est tout à fait appréciable. Il m’a un peu rappelé, toutes proportions gardées, le John Irving du Monde selon Garp. Il a aussi ses défauts. Peut être un peu expéditif par moments. Certaines choses auraient pu être plus développées. Et la fin est trop abrupte à mon goût. Mais cette lecture n’en est pas pour autant gâchée, de loin pas, vous pouvez me prendre au mot.

Rentre chez toi, Ricky ! est l’un de ces premiers romans que l’on est bien content d’avoir vu arriver jusqu’à nous car il annonce un auteur déjà affirmé mais encore capable de nous surprendre. Un plaisir de découvrir ce Gene Kwak. Une lecture franchement drôle et parfaitement agréable, donc recommandée. 

Brother Jo.

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