Wayfaring Stranger

Traduction: Christophe Mercier

James Lee Burke est de loin, et depuis plus de trois décennies, le meilleur auteur de noir américain. Au fil des ans, on vous en a parlé huit fois, l’auteur le plus chroniqué chez Nyctalopes. On va juste donc tenter de vous tenter, vous donner envie de lire ce roman qui est peut-être dans ce qu’il a écrit de plus beau.

James Lee Burke a divisé son œuvre en deux grosses parties. D’un côté la saga de Dave Robicheaux, flic à New Iberia en Louisiane et de l’autre la famille Holland racontée à travers l’histoire du Texas. C’est sans conteste le cycle consacré à Robicheaux (25 volumes dont un inédit en français) qui est le plus populaire. Hélas, les dernières livraisons (Clete ou New Iberia Blues) n’étaient plus tout à fait à la hauteur des grandes histoires racontées autrefois. Le vieux Jim aura 90 ans en décembre et s’il écrit toujours des pages merveilleuses, il est aussi devenu parfois un peu confus. Ses meilleures dernières réalisations se situaient sans aucun doute du côté de la famille Holland au Texas (Les jaloux) et c’est Weldon, un de ses membres, que nous allons découvrir dans Etranger à la dérive et la rencontre réjouira certainement tous les fidèles de Burke.

Les fans seront par contre déçus par ce léger manque de respect de Rivages pour ce grand écrivain qui à l’image de Ellroy ou Westlake a donné ses lettres de noblesse à une collection brillante qui fête ses quarante ans cette année. En effet, Etranger à la dérive, est le premier volume d’un série dont nous avons lu les trois volumes suivants ( La Maison du soleil levant, Les jaloux et Un autre Eden). Curieux sens de la chronologie chez Rivages mais qui ne gêne pas réellement puisque Weldon Holland, le personnage principal, n’est plus au centre de l’intrigue dans les romans suivants. Signalons également que le roman est sorti en 2014 aux USA, une époque où sûrement James Lee Burke souffrait moins des ravages de l’âge et ça se voit, ça se lit…

« Au début des années trente, le jeune Weldon Avery Holland est confronté aux célèbres hors-la-loi Bonnie et Clyde, alors qu’ils viennent de commettre un braquage. Weldon leur tire dessus, sans avoir la certitude d’avoir atteint sa cible.
Lorsqu’on le retrouve dix ans plus tard, il vient d’échapper à la mort dans la bataille des Ardennes en sauvant la vie à son sergent et à une jeune prisonnière de guerre nommée Rosita Lowenstein. Weldon, le sergent Pine et la mystérieuse Rosita reviennent au Texas où l’industrie pétrolière est en plein développement. Entre son amour pour Rosita et le monde de rapaces qui l’entoure telle une gangrène, Weldon Holland va jouer son destin sur un coup de tête. »

Etranger à la dérive, arrivé anonymement en juin, est, pour moi, un des plus beaux, peut-être le plus beau roman de James Lee Burke si on laisse de côté certaines merveilles de Robicheaux. Situé au Texas juste après la guerre, le roman montre l’ascension sociale de quatre adultes, découvrant l’horreur de la vie dans un Texas en pleine folie pétrolière. On retrouve bien sûr beaucoup de thèmes familiers : le combat du faible contre le puissant, la guerre, l’argent roi, l’amitié plus forte que tout, l’amour fou, la dénonciation du pillage de la planète et aussi une bonne d’humanité bien réconfortante. Même si on n’est pas dans du polar, on prend une belle dose de noirceur, distillée intelligemment par un James Lee Burke Burke qui émeut, crispe, glace avec le talent inimitable qui est le sien.

En comparant, les premiers Burke et les derniers Robicheaux, on constatait parfois que la plume de Burke était moins évocatrice, moins charmeuse qu’autrefois. Et là, miracle, tout est à nouveau là. Des personnages très attachants chacun à sa manière, mystérieux, enveloppés dans leur pudeur et créant une incertitude constante sur la force et la valeur de leurs sentiments. Mais aussi des pages lumineuses et un road trip magnifique qui emporte pendant une cinquantaine de pages et qu’on dévore ébloui, le sourire aux lèvres. Enfin, Il est rare de trouver des personnages aussi puissants et émouvants que Rosita Lowenstein… Certains, peut-être, regretteront la fin mais beaucoup comprendront le choix de l’écrivain.

« J’ai toujours été persuadé que l’Ouest américain, comme Hollywood, est un endroit magique, et le plus grand décor de théâtre de la terre. Et je suis aussi convaincu qu’il est hanté par les esprits des Indiens, des hors-la-loi, des missionnaires jésuites, des bouviers, des tueurs à gages, des conquistadors, des vagabonds, des ouvriers chinois ou irlandais, des trafiquants de whisky, des membres de ligues de tempérance, des chercheurs d’or, des chasseurs de bisons, des trappeurs, des prostituées, et cinglés de toutes sortes, tous vivants simultanément autour de nous. Il est inutile de lire des livres pour découvrir les épopées d’Homère; elles commencent juste à l’ouest de Fort Worth, et s’étendent jusqu’à Santa Monica. »

Perle noire !

Clete.