Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 38 of 162)

LE TERRITOIRE SAUVAGE DE L’ÂME de Jean-François Létourneau / L’Aube

Un jeune professeur québécois prend l’avion pour prendre son nouveau poste, dans un coin nord du Québec, le Nunavik. Ces quelques heures de vol lui font se rendre compte de sa totale ignorance des gens parmi lesquels il va vivre et qui pourtant arpentent ces terres depuis des siècles, bien avant ses ancêtres à lui.
Kuujjuak se trouve sur les berges de la Koksoak, proche de la baie d’Ungava et de l’océan Arctique.
C’est un pays de froid, de vent, de glace, sans arbres ou presque.

De là, la vue sur la rivière est magnifique. Tu aurais aimé t’arrêter, prendre le temps de contempler l’endroit où tu venais d’atterrir, où tu allais passer la prochaine année scolaire. Le ciel était immense ; un sentiment de claustrophobie t’a envahi et tu n’as rien demandé. De toute façon, tu n’étais plus certain que tes jambes allaient supporter ton corps si vous sortiez de la camionnette. Toute cette année, dans ce village d’où on ne peut sortir qu’en avion. Toute une année, dans ce village où tu ne connais personne. Toute une année, dans ce village… dans ce village.

L’enfer du nord n’est pas forcément le froid glacial. Ça peut être ce que vit Guillaume en débarquant. Un sentiment de décalage total. Que ce soit avec ce qu’il imaginait, ou rêvait, de la vie dans ces régions, une sorte de vision romantique et surannée ; ou avec les personnes, les Inuit, dont il ne sait rien de la culture ni de l’Histoire, et qui ne sont en rien figés dans un passé idéalisé ou dans un zoo. Ce qu’il découvre est loin de ses certitudes, de tout ce qu’il croit savoir, de ce qu’il n’a jamais appris. Son vertige est aussi inattendu qu’incommensurable.
Jusqu’au déclic qui prend la forme d’une crosse de hockey ; un monde s’ouvre, enfin. Le sport se greffe dans le récit, les pages de matchs et d’après matchs sont ferventes, dures, animales.

Dans un récit parallèle on retrouve Guillaume quelques années plus tard, marié et père, vivant à proximité de la ville mais entouré, pour quelque temps encore, de bois et de forêts. Il se penche sur son passé et regarde sévèrement son présent, ce qu’il laisse derrière lui, et ce qu’il peut transmettre. Guillaume, qui est probablement d’après les pages lues deci-delà un double de l’auteur, a bien la tête dans son époque, mais son cœur est dans une autre, plus rude, plus proche de la nature.
Durant tout Le territoire sauvage de l’âme, Jean-François Létourneau nous raconte, nous donne à voir et à sentir les oiseaux, les animaux, les paysages qu’ils soient de glace ou de bois, tente de lire les ciels selon les moments et les lieux, essaie plutôt bien que mal d’apprivoiser les gens autour de lui avec toujours un sens acéré du détail touchant ; on le sent adossé au nature writing du Rick Bass de Winter ou du Journal des cinq saisons.


Alors certes ce court roman n’a rien de révolutionnaire, ni dans le propos ni dans l’écriture, il manque peut-être de ceci ou de cela, mais J-F Létourneau nous parle, et le roman prend appui sur cette parole limpide, dense. La lecture du Territoire sauvage de l’âme est un vrai moment de plaisir, et je n’ai pas besoin de plus pour l’apprécier et bien démarrer cette nouvelle saison de lectures.

NicoTag

BOIS-AUX-RENARDS d’Antoine Chainas / La Noire Gallimard

“Un accident de voiture au beau milieu de nulle part laisse une fillette orpheline et estropiée, Chloé, sauvée in extremis par trois hommes et une guérisseuse.

Trente-cinq ans plus tard, Yves et Bernadette, un couple de tueurs en série, sillonnent les routes dans un camping-car Transporter T3 Joker Westfalia en quête d’auto-stoppeuses.Anna, une gamine témoin de leur premier meurtre de l’été, réussit à leur échapper et se réfugie au cœur d’un bois où une étrange femme boiteuse, entourée de renards, prend soin d’elle.

Dans ce bois vit une communauté coupée du monde moderne, au plus près de la nature et des mythologies du lieu tout en veillant à préserver quoi qu’il en coûte sa tranquillité et sa pérennité.

Quatre trajectoires, quatre histoires singulières…”

Au premier abord, un roman noir classique : Un couple de salauds qui tue, massacre pour être plus précis, prostituées, fugueuses et auto stoppeuses qui croisent leur route à bord de leur combi et cela depuis dix ans, depuis la mort de leur fils unique. Madame ne goûte réellement la vie qu’en donnant la mort. Mais monsieur, après un dernier meurtre apocalyptique, catastrophique et monstrueux pense qu’ils deviennent peut-être un peu vieux pour ce genre de loisirs qui s’avère parfois très sportif, vous verrez…

Une gamine perdue dans les bois, livrée à elle-même, recueillie par une femme étrange, sorte d’ermite dont on ne sait que penser et enfin cette communauté itinérante sur tout le vaste territoire de “Bois aux renards” dont on ne sait trop que penser non plus mais qui, par quelques indices, des bouts de phrases, des attitudes, des silences, inquiète aussi. Ceci dit, que ces deux ordures déguisées en bons babas dans leur combi Volkswagen puissent tomber sur plus mauvais qu’eux ne vous ébranlera pas outre mesure. On est certain que cela va mal se terminer, mais on ignore qui va en sortir gagnant ou s’en sortir tout simplement. C’est la partie classique du roman, on suit aisément, on est juste parfois horrifiés par le déchaînement d’une violence souvent imprévisible et parfois difficile à supporter. Mais si vous connaissez Antoine Chainas, ce n’est pas une surprise, il affectionne de bousculer son lecteur, de montrer sans fard ni filtre une réalité dure qu’on n’a pas nécessairement envie de contempler.

Et puis il y a une deuxième lecture du roman, celle évoquée en sous-titre entre parenthèses (contes, légendes et mythes), la plus ardue, la plus belle, la plus stupéfiante aussi. Dans Empire des chimères, pendant une trentaine de pages, Chainas nous avait fait pénétrer dans les mondes ludiques et virtuels d’ados. Quelques pages qui avaient le pouvoir de bien désarçonner le lecteur, lui faire perdre légèrement pied dans une intrigue aux multiples ramifications. Ce n’était qu’un galop d’essai finalement puisque dans Bois-aux-Renards il entreprend de nous abreuver, de nous submerger plus exactement, d’histoires, de contes, de mythes, de légendes et de rumeurs sur ce “Bois aux renards”. Certaines histoires sont belles, d’autres cruelles voire méchamment mauvaises, semblant parfois issues ou adaptées du répertoire commun de l’humanité ou sorties du cerveau des chefs de la communauté. Beaucoup de symboles : un puits, une tour qui la protège, un gardienne des lieux, une femme renard, des renards, des renardeaux martyrs. Ceci dit aussi surprenantes que les histoires peuvent paraître parfois, elles ne dépareillent pas dans le catalogue des grands mythes de l’humanité, pas plus tordues qu’un dieu qui enfante dans sa cuisse, qu’un serpent qui deale une pomme ou qu’un voyage en bateau avec tout le zoo à bord…

“An 01

Au commencement étaient les hommes. Puis vinrent les armes et la chasse. Ensuite, il y a eu l’accumulation, et l’on bâtit des routes et des abris.

La femme apparut alors que le prix des choses était déjà fixé. L’accumulation devint multiplication, il fallut restaurer l’équilibre ancien.

Ainsi fut créé l’animal. On l’appela vie, mais son œuvre était mort.”

Alors, pour apprécier pleinement cette œuvre démoniaque, hautement toxique, il faut accepter de perdre ses repères habituels et de se laisser porter ou emporter par ces récits souvent très sombres. Il faut se résigner aussi à avoir qu’une compréhension parcellaire, une vision floue pour un temps. Ces histoires, contées parfois le soir à la veillée, créent une sorte de voile de mystère qui couvre tout le roman, ajoutant des angoisses “surnaturelles” à un intrigue réelle déjà bien méchante. Leur répétition fait son travail chez le lecteur qui progressivement les intègre et par moments n’arrive plus à complètement discerner le vrai du faux, le réel de l’inventé. Petit à petit, on voit ou on croit voir des correspondances entre la situation vécue et les légendes. Pervers et brillant !

Si Bois-aux-Renards semble, intellectuellement, une suite logique mais encore plus barrée d’Empire des chimères, il montre aussi un auteur grand maître de son art et commençant à pratiquer une certaine dérision et un humour très noir… si on a le cœur bien accroché. Il serait criminel aussi de ne pas citer cette plume remarquable déjà visible dans Empire des chimères. Certaines scènes sont horribles mais divinement écrites. On retrouve aussi ses descriptions physiques glaçantes des personnages, en pointant les stigmates de l’existence, les cicatrices, les imperfections, les rides. Très proche de Harry Crews, Chainas est aussi capable de créer l’effroi et le malaise dans la forêt à la manière éminemment gothique d’un William Gay dans La mort au crépuscule, créant une zone appalachienne vraisemblablement dans l’arrière-pays niçois.

J’avais usé de beaucoup de superlatifs pour Empire des chimères, je les renouvelle en vous enviant vraiment d’avoir encore à lire ce chef d’œuvre. Ne le ratez pas ; il n’y en aura peut-être pas d’autres de ce niveau cette année.

Bois-aux-Renards, les démons et merveilles d’Antoine Chainas.

Clete.

Bilan 2022 / Brother Jo

Une fois encore, ça n’est pas le choix qui manque et la qualité non plus. Des claques, des révélations, des livres un peu perturbants, d’autres franchement passionnants, des rattrapages essentiels, des révélations… Ma sélection eut été plus courte s’il s’agissait de ne mettre en avant que les chefs-d’oeuvres ou les livres inoubliables, c’est certain, mais j’ai préféré une sélection diversifiée et que j’estime qualitative. C’est mon premier bilan pour Nyctalopes et c’est un plaisir de pouvoir contribuer à faire connaitre tant de bons – voire d’excellents – livres. 

Sans ordre particulier :

LA VILLE NOUS APPARTIENT de Justin Fenton / Sonatine

Une claque dantesque qui laisse pantois.

ORDURE de Eugene Marten / Quidam Editeur

Un feel-sick book de premier ordre. Une claque mise avec une main pleine de merde. Que du bonheur ! 

LES VAGABONDS DE LA FAIM de Tom Kromer / Christian Bourgois Editeur

On y lit dans ce roman des choses difficilement oubliables, de celles qui vous écrasent, qui vous broient.

L’APPARENCE DU VIVANT de Charlotte Bourlard / Editions Inculte

« L’apparence du vivant » est singulier et maîtrisé. Ça se lit aisément et son univers laisse des traces. Mais une question demeure à la lecture de ces pages : ce livre est-il l’œuvre d’un esprit franchement dérangé ou d’une personne tout à fait saine d’esprit ?

LE FAUSSAIRE DE SALT LAKE CITY de Simon Worrall / Marchialy

Le livre de Simon Worrall est aussi riche en rebondissements qu’en enseignements. Haletant et captivant, l’un des incontournables de cette année 2022.

LIEUTENANT VERSIGA de Raphaël Malkin / Marchialy

Avec le lieutenant Versiga, Raphaël Malkin a trouvé le candidat idéal à qui consacrer un livre. 

L’AUTRE FEMME de Mercedes Rosende / Quidam

« L’Autre Femme » est un roman simple mais adroit, noir et mordant, aussi pertinent qu’impertinent.

LE CHEWING-GUM DE NINA SIMONE de Warren Ellis / La table ronde

L’expérience est unique, et le livre écrit avec passion et sincérité, est aussi drôle que poétique. L’œuvre d’un doux rêveur qui n’a toujours pas fini de rêver. 

FARIBOLES de Dimitri Rouchon-Borie / Le tripode

Il écrit avec justesse et bon sens. On rit mais on se questionne. On avale les pages trop rapidement mais on se dit que l’on s’y replongerait bien plusieurs fois. Il sait faire et tout le bien que j’ai entendu de l’auteur se vérifie ici. 

AU MOINS NOUS AURONS VU LA NUIT d’Alexandre Valassidis / Scribes / Gallimard

Un beau roman à l’atmosphère crépusculaire et poétique qui saura séduire les plus curieux. 

***

Dans les tristes nouvelles de 2022, il y a eu le décès de Mark Lanegan, le 22 février dernier. Un dernier adieu s’impose à cet artiste majeur, tout particulièrement important pour moi. Une voix que l’on n’oubliera pas. Voici donc une reprise peu connue mais sublime, du Blues run the game de Jackson C. Frank, par Mark Lanegan et les Soulsavers.

Brother Jo.

Jean-Marie Massou / Collectif / Knock Outsider, La Belle Brute et Art et marges musée.

Depuis 1973, Jean-Marie Massou vit isolé en pleine forêt dans le Lot. Un territoire qu’il arpente et redessine à sa façon, creusant d’innombrables galeries souterraines, déterrant des pierres gigantesques qu’il déplace, qu’il érige, qu’il aligne, qu’il amoncelle ou qu’il grave. Quand il ne remue pas ciel et terre, il dessine et enregistre sur des centaines de cassettes ses complaintes, ses histoires, ses rêves, ses discours sur la fin du monde, la catastrophe écologique ou la venue des extraterrestres. Jean-Marie Massou est mort le 28 mai 2020, à l’âge de 70 ans. Il nous laisse aujourd’hui une création brute et totale, des sons, des mots, des questionnements, des traces, que ce livre tente de réunir et d’interroger même si son univers reste et restera insaisissable. 

J’ai décidé, pour une fois, avec l’aval du taulier, de m’écarter des sentiers habituellement battus par Nyctalopes. Il me tenait à cœur de dire quelques mots sur un livre, dans l’espoir de vous faire découvrir un personnage véritablement hors normes, un artiste puissant, un fou éclairé, j’ai nommé Jean-Marie Massou. Un ouvrage collectif édité par Knock Outsider, La Belle Brute et Art et marges musée, à l’occasion d’une exposition consacrée à Jean-Marie Massou et débutée le 23 novembre 2022 au Art et marges musée de Bruxelles. 

C’est en 2016 que j’ai découvert Jean-Marie Massou, grâce à La Belle Brute, qui éditait alors Sodorome, le premier enregistrement de Jean-Marie Massou pressé sur vinyle. Une incroyable découverte, aussi fascinante que déconcertante. J’ai ensuite approfondi avec Le plein pays, le documentaire d’Antoine Boutet (en interview dans le livre), à côté duquel j’étais passé lors de sa sortie en 2009. Depuis lors, je n’ai cessé de prêcher pour la paroisse de Massou et de vanter ses talents. Un artiste entièrement dévoué à son œuvre, celle d’une vie, et à son message : « sauver notre planète surpeuplée et polluée » en cessant toute procréation. On adopte ensuite les orphelins et on prend soin des derniers nés. Une fois que l’on sera moins nombreux, devenus « qu’une petite tribu de scientifiques ne procréant pas », peut-être alors les extraterrestres nous apporteront-ils l’éternité et feront de notre monde, un monde meilleur. Mais, pour en arriver là, il faudra d’abord se débarrasser des maternités et des cimetières, « ces sinistres lieux de boucherie ». C’est seulement après cela que nous pourrons vivre entourés  de « papillons géants aux couleurs éclatantes, de beaux oiseaux, de fleurs géantes et parfumées », créés en laboratoire. Je résume. Mais vous avez déjà là matière à penser.

La vastitude et la singularité de l’œuvre de Massou, le particularisme de son message et sa personnalité hors normes, sont autant d’éléments qui rendent peu évidente l’approche et la connaissance de son univers. Avec l’ouvrage Jean-Marie Massou, nous n’avons pas là un livre exhaustif sur la vie et l’œuvre de Massou, mais une excellente porte d’entrée. Entre témoignages, archives, photos et illustrations diverses, il y a déjà là beaucoup de clés pour appréhender ce qu’a été et ce qu’a réalisé Jean-Marie Massou. Qui plus est, tout est parfaitement mis en page, ce qui ne gâche rien au plaisir. 

A l’occasion de la sortie du livre, une cassette inédite de Jean-Marie Massou et limitée à 100 exemplaires est publiée, avec la possibilité de la commander en physique avec le livre, ou seule en numérique. Dans l’oeuvre de Massou figurent notamment des centaines et centaines d’heures d’enregistrement sur cassette, ayant pris pour habitude de s’enregistrer, parlant ou chantant, sur des fonds sonores de musiques ou de films existants. Cette cassette est une autobiographie, Massou racontant sa propre histoire avec une musique qui tourne en fond sonore. Comme toujours avec Massou, il peut falloir plusieurs écoutes pour arriver à se faire à sa façon bien particulière de parler, et ainsi pleinement saisir ce qu’il dit. Une autre constante avec Massou, c’est que, derrière son flow de paroles assez hypnotique, il sait être aussi touchant et drôle, que étrangement poétique.

Livre protéiformes pour découvrir ou naviguer dans la dense production d’un artiste aux multiples langages et modes d’expression, à l’esprit illuminé et à la personnalité surprenante, ce Jean-Marie Massou est avant tout un bel hommage à Massou lui-même, réalisé par des passionnés avec prévenance et respect. A lire et à partager. Je répète : à lire et à partager. Et comme Massou quand il parle, je répète plutôt deux fois qu’une : à lire et à partager.

Brother Jo.

https://labellebrute.bandcamp.com/track/b-08-ne-temmerde-pas

LE SACRIFICE DES AFFREUX de Jean-Noël Levavasseur / Editions AFITT.

Sur l’étal de la boucherie Chilard, le pâté de tête fait grise mine. Surtout que la tête en question, parée comme celle d’un veau, s’avère être celle de Louis Leblanc, capitaine d’industrie, notable du cru, résistant respectable jadis, puis plus ou moins barbouze à ses heures subséquentes. Voilà comment les Affreux du Katanga s’invitent en filigrane à Granville, gracieuse cité corsaire du Cotentin, et rappelle à la grande histoire que notre belle France a aussi eu ses Commandos Wagner bien avant ceux de Vladimir. Bref… Elisa, journaliste cantonnée aux marronniers locaux, saute à pieds joints dans le prévisible marigot et y laisse toutes ses plumes. La rédaction de sa frileuse feuille de choux régionale la vire, préférant jouer l’autruche fasse aux éventuels ressacs. Que ne ferait-on pas pour préserver son budget pub et ses invitations aux pince-fesses municipaux ? Qu’à cela ne tienne, avec l’aide de son ami Luc Mandoline, Elisa continue de tamiser la boue pour essayer dans tirer la vérité.
Luc Mandoline donc ? L’Embaumeur : cette série créée au début des années 2010, un peu dans le sillage du Poulpe de Jean-Bernard Pouy, par Stanislas Petrosky et les éditions de l’Atelier Mosésu. Adopté depuis par plusieurs maisons (Voir le Deadline à Ouessant de Stéphane Pajot réédité en 2022 sous le titre Meurtres sur l’Île chez Le Geste Noir), l’enquêteur, thanatopracteur de profession, nous revient aujourd’hui chez un nouvel éditeur et sous la plume alerte de Jean-Noël Levavasseur.
Si Jean-Noël, journaliste et chroniqueur noir à Ouest-France, romancier et coordinateur de recueils collectifs, est favorablement connu de nos services, l’éditeur de ce nouvel opus est plus surprenant. En y regardant de plus près, AFITT Editions, sous-titrées La Mort est notre métier, se consacraient jusqu’à lors à des manuels de thanatopraxie. Les voici donc en route pour la fiction, sous l’égide de… Stanislas Petrosky, lui-même thanatopracteur, cet Anubis des temps modernes, capable de rendre leur sourire aux cadavres. Autant dire que les (têtes de) veaux seront bien gardés.
Quant à nos Affreux, ainsi qu’étaient réellement nommés les mercenaires en terres africaines du tristement célèbre Bob Denard, leurs cauchemars, attisés sans cesse par le souvenir des féroces guerriers Balubas, tournent en une hécatombe bien réelle. Au chuintement des machettes répond désormais le tonnerre du plomb et le cliquetis de diamants volés jadis. La vengeance déferle, faisant payer à chacun ses idéaux coloniaux et la perdurance de mauvaises manières envers tout bipède à l’épiderme un peu trop sombre, homme ou femme.
Epaulé par des illustrations ad-hoc d’Ugo Panico et une préface forcément historique et carrée de Frédéric Paulin, Jean-Noël Levavasseur gagne la Manche haut la main, voire « aux poêles » comme on dirait du côté de Villedieu, à un jet de pavé de Granville…

JLM

CUPIDITÉ de Deon Meyer / Série Noire

Donkerdrif

Traduction: Georges Lory

“Benny Griessel et Vaughn Cupido, ravalés au rang d’enquêteurs de base pour avoir enfreint les ordres de leur hiérarchie, soupçonnent leur punition d’être liée au meurtre en plein jour d’un de leurs collègues et aux lettres anonymes qu’ils ont reçues récemment. Mais ils n’ont pas le loisir d’approfondir la question car on les charge d’élucider la disparition de Callie, brillant étudiant en informatique.

Dans le même temps, Jasper Boonstra, milliardaire et escroc notoire, confie à une agente immobilière accablée de dettes la vente de son prestigieux domaine viticole. Conscient que la commission de trois millions de rands réglerait tous les problèmes de la jeune femme, l’homme d’affaires exerce sur elle un chantage qui la met au pied du mur.

A priori, il n’y a aucun lien entre les deux affaires, sauf le lieu, Stellenbosch, au coeur des vignobles du Cap. Mais lorsqu’elles convergent, la cupidité se révèle être leur moteur commun.”

Je ne suis pas le plus grand fan de l’auteur sud-africain, je tiens à le souligner avant d’être taxé de subjectivité devant les éloges que je pourrais faire sur ce Cupidité qui est de très loin ce que j’ai lu de meilleur chez Deon Meyer. Ce peu d’appétence vient surtout de ces histoires lassantes d’anciens combattants de l’ANC de Mandela et aussi peut-être parce que j’avais deviné beaucoup trop rapidement le coupable dans un de ses premiers romans. C’était un très mauvais signe, étant souvent très crédule dans mes lectures.

Cupidité, par contre, est un excellent thriller combinant deux intrigues dans deux domaines du polar très différents. La première avance assez tranquillement après un départ digne d’un épisode de Fast and furious, technique d’écriture classique du thriller où on en met plein les yeux au lecteur, on le secoue d’emblée pour ensuite dérouler plus tranquillement en commençant par les problèmes professionnels et domestiques de Griessel et Cupido. Si vous êtes des fans de sa doublette de flics, vous pouvez être émus par leur destitution en flics lambda. Même si ces deux gars-là sont sympathiques, ils sont quand même loin affectivement, pour moi, d’un duo Robicheaux/Purcel. Leurs problèmes domestiques un peu plaqués pour montrer leur humanité permettent de reprendre un peu sa respiration: dans le précédent une attente d’accord de prêt pour un achat de bague pour la fiancée d’un des deux (je les confonds un peu), dans celui-ci le régime amaigrissant de l’autre et ne nuisent cependant pas à la qualité d’une superbe intrigue sur une disparition. L’investigation fouillée, minutieuse, patiente mais passionnante se révèle un vrai régal pour les amateurs.

La seconde intrigue s’inscrit dans un méchant jeu du chat et de la souris entre un homme d’affaires puissant, riche et ordure notoire et Sandra, une jeune agente immobilière surendettée et tout au bord du gouffre. On est là dans le polar psychologique mais de haut vol. On sent le piège, Sandra aussi, mais la belle se croit plus forte…

Meyer passe d’une intrigue à l’autre, au départ de manière très tranquille, puis le rythme s’affole vers la moitié du roman. Les intrigues rebondissent et se rejoignent de fort belle manière pour aller vers un final commun mais néanmoins avec un traitement différent pour chacune, l’une d’entre elles restant même sur des points de suspension.

Deux intrigues brillamment menées, pas de temps mort, du très bon polar.

Clete.

BEST OF 2022 de Nico Tag

Un choix parmi ce que j’ai préféré pendant cette année 2022, aucune hiérarchie si ce n’est les deux premiers qui m’ont particulièrement et profondément touché.

JE SUIS LE FILS DE MA PEINE de Thomas Sands / EquinoX / Les arènes

Je suis le fils de ma peine est un roman violent dont la lecture laisse un goût de cendres. Parmi ce qui se fait de mieux dans la littérature noire actuelle. 

LE LÂCHE de Jarred McGinnis / Métailié

Le Lâche est une histoire rude de retrouvailles forcées entre un fils et son père, qui, en plus, remet en place toutes les conneries racontées depuis trop longtemps sur les personnes handicapées. 

PROLETKULT de Wu Ming / Métailié

Proletkult est drôle, stimulant, et envoie des étoiles dans la tête des Bolchéviques. Avec la bande des Wu Ming il faut s’attendre à tout, et aussi au reste. 

L’EQUATEUR D’EINSTEIN de Liu Cixin / Actes Sud

Pour décrire Liu Cixin et son œuvre, un mot suffit : vertigineux ! Lisez ces nouvelles et les suivantes, vous verrez. 

ANARCHY IN THE U.S.E. de John King / Au Diable Vauvert

John King a l’art de transformer l’outrance en possible réalité, il sait parfaitement jusqu’où aller trop loin pour ne pas être indigeste. La preuve avec Anarchy in the USE.

INFILTRÉE de Mike Nicol / Série Noire

Un roman entre espionnage et polar, Infiltrée de Mike Nicol est bien plus furieux qu’une superproduction hollywoodienne.

TOUT SAUF HOLLYWOOD de Mark SaFranko / Médiapop Editions

Un auteur sans qui la vie serait plus triste encore qu’elle n’est en vrai. Mark SaFranko et son alter ego Max Zajack, des amis qui vous veulent du bien. 

JE CROIS QUE J’AI TUÉ MA FEMME de Frasse Mikardsson / L’Aube noire

Je crois que j’ai tué ma femme est la grande surprise de ces derniers mois. C’est brutal, ça secoue autant les tripes que les idées. 

DES ILES ET DES CHIENS de Sylvia Cagninacci / In8

Un petit roman qui dure longtemps, revoir le dos de Des îles et des des chiens sur l’étagère ravive ce que j’ai ressenti lors de ma lecture en mai dernier. 

L’ELEVAGE DU BROCHET EN BASSIN CLOS de Pierre Mikaïloff / In8

Je décerne à Pierre Mikaïloff le prix spécial de l’humour noir carnivore pour cette histoire de brochets dévoreurs de musiciens. 

***

Un choix rapide de ce que j’ai lu en dehors de Nyctalopes.

Mes coéquipiers en ont parlé cette année, Charlotte Bourlard et Emmanuel Bourdieu ont signé deux premiers romans qui doivent absolument être lus, deux courts chef-d’œuvres. L’apparence du vivant pour l’une, Je suis le dernier pour l’autre.

Un regret, La fille du diable de Jenni Fagan. Le livre que j’ai raté pour Nyctalopes (je ne l’ai pas vu sortir) et dont j’aurais aimé dire le plus grand bien tant il s’agit d’un vrai régal de peur et de suspense, avec un beau brin d’humour planqué derrière les portes d’Edimbourg.

Une mention spéciale à Marc Villard, qui sans le savoir, a passé beaucoup de temps avec moi cette année. Au moins une cinquantaine de nouvelles et novellas dont Barbès Trilogie, Raser les murs, I remember Clifford.

Je termine avec un peu de musique, It’s only rock’n’roll de Philippe Paringaux. Une anthologie de textes du rock critic par excellence, parus entre 1968 et 1973. Figurent évidemment de superbes reportages sur Otis Redding, Neil Young, les Byrds, Van Morrison, les festivals de Montreux et l’île de Wight, etc, et de nombreuses chroniques d’albums. Et puis il y a les Bricoles, textes libres, d’abord en rapport avec la musique, qui se transforment avec le temps en courtes nouvelles noires, très noires.
Paringaux c’est une indépendance d’esprit, une grande ouverture musicale, et surtout un style élégant et racé. 

Nico Tag

MINUIT DANS LA VILLE DES SONGES de René Frégni / Gallimard

« J’avais été jadis un voyageur insouciant. Je devins un lecteur de grand chemin, toujours aussi rêveur mais un livre à la main. Je lus, adossé à tous les talus d’Europe, à l’orée de vastes forêts. Je lus dans des gares, sur de petits ports, des aires d’autoroute, à l’abri d’une grange, d’un hangar à bateaux où je m’abritais de la pluie et du vent. Le soir je me glissais dans mon duvet et tant que ma page était un peu claire, sous la dernière lumière du jour, je lisais.

J’étais redevenu un vagabond, mal rasé, hirsute, un vagabond de mots dans un voyage de songes. »

René Frégni a déjà dépeint certaines périodes de sa vie dans ses romans. Là, il raconte sa vie de lecteur puis d’auteur, le chemin parcouru depuis l’adolescence. On se demande souvent si un livre, un auteur peuvent sauver des vies. Vous qui nous suivez en êtes sûrement convaincu et René Frégni vous le prouve de bien géniale manière.

Minuit dans la ville des songes n’est pas un roman noir par la seule volonté de l’auteur mais ce parcours de vie cabossé aurait très bien pu l’être. Débutant par l’adolescence troublée de l’auteur dans les années 60, le roman parcourt plusieurs décennies, aux événements plus ou moins tragiques mais toujours écrits avec une grande pudeur

“Je savais que je risquais six mois de forteresse pour ce petit chef d’œuvre, mais depuis que j’étais enfant, une fois lancé dans l’une de mes lubies, j’étais incapable de faire marche arrière, il fallait que j’aille jusqu’au bout de mes extravagances. Ma folie, un peu hystérique, balayait toute raison.”

Jeune voyou au cœur très tendre, il ne pourra jamais être très loin de sa mère. “Je détestais les livres d’école, je n’aimais que la voix de ma mère.” C’est au service militaire qu’il dévoilera totalement sa nature insoumise, rebelle. Il désertera d’ailleurs, mais c’est aussi là et pendant sa fuite que naîtra sa passion pour les livres, la lecture qui combleront un peu le manque de vie, de nature, de liberté, cette envie inexorable de partir. La citation d’Alda Merini semble avoir été écrite pour lui. “Parfois on s’en va pour réfléchir. Parfois on s’en va parce qu’on a réfléchi.”

Dans sa fuite, il s’en ira en Corse, à Manosque, en Turquie en compagnie de… Giono, puis Dostoïevski, Rimbaud, Céline et Camus…, cherchera des endroits où s’isoler dans la nature avec son bouquin puis plus tard avec son cahier.

Minuit dans la ville des songes est un roman qui touchera beaucoup, j’en suis sûr, tous les grands lecteurs, les passionnés. Ils retrouveront chez René Frégni des comportements et des réflexions qui leur sont familiers, des moments qu’ils affectionnent, des instants qui sauvent aussi peut-être quand la vie est dure. “Je n’étais jamais seul, quelqu’un était dans ma poche puis dans ma main, avec qui je dialoguais, un compagnon de route.” Ce genre de propos parle certainement à beaucoup.

Mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille : “ Me faudrait-il donc éternellement tout recommencer ?… Chaque fois que j’étais parvenu à installer autour de moi un petit bout de soleil, tout s’effondrait.”

René Frégni, une personne solaire, un roman lumineux comme les matins à Manosque à l’ombre des abricotiers en fleurs, un livre à chérir précieusement tant il exprime joliment nos propres ressentis de lecteurs et d’humains devant la beauté d’une écriture, la grandeur d’une histoire et l’humanité d’un homme.

Chapeau bas.

Clete


LES MIGRANTS DU TEMPS de Liu Cixin / Actes sud / Exofictions

Traduction:  Gwennaël Gaffric

Le miroir prit la parole :

 ― Voici ma harpe. Je suis un pinceur d’étoiles, et je vais à présent jouer du soleil !

J’ai découvert Liu Cixin avec le premier volume de cette intégrale de nouvelles, L’équateur d’Einstein. Ce volume confirme tout le bien que je pensais des œuvres de l’auteur. Inutile donc de répéter tout ce que j’ai écrit à ce moment-là, c’est toujours aussi éblouissant et démesuré.

De grands traits se dessinent dans ce recueil de dix-sept nouvelles, mais difficile de parler d’évolution ou de progression quand aucune date n’est mentionnée, quand on a aucune idée de la façon dont le recueil a été composé ; c’est bien le seul défaut du livre.
D’une part, on remarque une grande sensibilité aux problèmes contemporains tels que l’écologie ou les multiples conflits internationaux. Et d’autre part, l’art, la musique sont abondamment présents et vivants. On retrouve bien sûr des thèmes chers à l’auteur, la supériorité du collectif à l’individuel, la glorification des sciences et techniques, etc. Comme dans le premier volume, Liu Cixin joue avec l’univers. Il s’en sert comme le peintre se sert d’une toile ou d’un carton, c’est un support aux formidables secousses que sont ses histoires.

En route pour Les migrants du temps

 Pacifique Sud. Yiti et ses deux compagnons se tiennent sur le pont d’un yacht de croisière poétique. Destination l’Antarctique. Si tout se passe bien, ils arriveront dans quelques jours et perceront la croûte terrestre pour contempler le Nuage de poèmes.

 Aujourd’hui, le ciel et la mer sont limpides, trop transparents sans doute pour des poètes. Au-dessus de leurs têtes, le continent américain, généralement caché partout ailleurs, flotte ici au milieu du ciel, telle une tache sombre sur l’hémisphère Est qui envelopperait le monde comme un gigantesque dôme. Le continent a l’air d’un morceau de mur éraflé. 


Je dois dire que la première nouvelle, Les hommes et le Dévoreur, ne m’a ni passionné, ni convaincu (c’est bien la seule du recueil). Cette histoire d’immense vaisseau spatial extraterrestre ceignant notre planète et dévorant ses ressources est bien écrite, l’histoire est bien montée mais il n’y a que du gigantisme, et c’est assez lourd à avaler, même si la fin est inattendue. Mais, cette nouvelle sert de matière première à la magnifique suivante : Le Nuage de poèmes en est une sorte d’image inversée.
La Terre est évidée, Yiyi, Li Bai et Grands-Crocs voguent sous la surface terrestre. Yiyi, poète et humain d’élevage, est offert par un émissaire du Dévoreur à une divinité sphérique, alors qu’il aurait dû finir à la poubelle. On retrouve le talent de Liu Cixin dans cette nouvelle déroutante, il compose un dialogue vertigineux sur la nature de la poésie entre ces trois êtres aux formes et intelligences différentes. Borges et sa bibliothèque ne sont pas loin, comme bien sûr la poésie chinoise classique, ainsi qu’un peu de physique quantique. J’ai écrit déroutant plus haut, c’est tellement plus que ça…

Dans un pays ravagé par la guerre, Shini, une gamine affamée, passe son temps à s’entraîner au marathon. Elle est sélectionnée avec d’autres sportifs tout aussi décharnés qu’elle pour représenter la Ouestasie aux Jeux Olympiques, à Pékin. Il n’y a qu’un autre pays présent à ces Jeux, les États-Unis d’Amérique. En fait d’épreuves sportives, les athlètes devront se substituer à la guerre sur le point d’éclater entre leurs deux pays. Il est aisé de retrouver dans ces pages une image exacerbée du conflit larvé opposant l’Iran et les USA depuis des décennies. Ce qui est nouveau, c’est le rôle prépondérant de la Chine dans la résolution de conflits internationaux.
Liu Cixin fait preuve dans La Gloire et le rêve d’une rare sensibilité, notamment lors de la course de Shini qui sont parmi les plus belles pages de littérature sportive que j’ai lues.

Ce n’est que la troisième nouvelle et le niveau est déjà si élevé que je me demande si ce qui va suivre pourra être aussi bon.
La réponse est un oui enthousiaste.
Dans un observatoire niché en haut des montagnes, un neurologue vient de sauver un homme, une étudiante chercheuse observe la scintillation du soleil. Dix ans plus tard, Les penseurs se rencontrent à nouveau. Liu Cixin, au travers de ces deux intelligences, développe une histoire subtilement rythmée qui oscille entre rêve et lyrisme, une histoire d’amour peu commune où le hasard et l’astrophysique vont de pair ; il nous entraîne aux confins des neurosciences et des rayonnements stellaires.
Certainement le plus beau texte du livre.

On peut être moqué dans son pays par des snobs de mon espèce et être une star en Chine. C’est ainsi que Richard Clayderman se retrouve à jouer à la cérémonie de fermeture définitive de l’ONU.
Devant l’assemblée générale un invité surprise arrive par le ciel : un miroir gigantesque qui se présente comme musicien. La musique n’a jamais autant adouci les mœurs que dans L’Hymne à la joie. En dire plus reviendrait à en dire trop.
Les quelques pages du chapitre le miroir (ne pas confondre avec la nouvelle du même nom), sont parmi les plus belles de Liu Cixin, d’une poésie proprement époustouflante.

― Je m’en veux de te déranger le jour le plus sombre de ta vie. Encore aujourd’hui, après tant d’années, je m’en souviens comme si c’était hier.

 La voix était étrange, elle était claire, mais paraissait en même temps lointaine et éthérée. Une image lui vint à l’esprit : des vents froids soufflant sur les cordes d’une harpe abandonnée en plein désert.

Suite à une pétition l’éclairage de la ville est éteint pour profiter de la lumière lunaire.
Pendant cette Nuit de lune, un homme reçoit un coup de téléphone. Lui-même dans une centaine d’années. Cette nouvelle est un huis-clos parfait empreint, encore une fois, d’une grande poésie, presque un songe. 

 Un simple mortel qui agit comme il faut cent ans en avance est l’égal d’un Dieu intervenant dans le présent.
L’homme de 2123 ne vit pas au paradis mais bel et bien sur terre, à Shanghai. Et on peut dire que les humains, même s’ils vivent deux siècles, n’ont rien fait pour sauver ce qui pouvaient l’être. Pollution, montée des eaux, profusion de déchets, etc. Voilà l’enfer du monde dans un siècle.
Liu Cixin n’est pas un désespéré, il a une foi incommensurable en la science, bien qu’ici la nuance soit de mise. Pourquoi ne pas sauver l’humanité, quand bien même la solution viendrait du futur. 

Encore que…

Quoi de plus pratique qu’un petit virus informatique pour se venger d’un fiasco amoureux ? Oh juste un tout petit virus de rien, si inoffensif que les anti-virus le laissent tranquille. C’est ainsi que naît Malédiction 1.0 en 2009, et qu’il continue à survivre paisiblement pendant 10 ans, jusqu’à sa redécouverte par un archéologue du net. Voici donc Malédiction 2.0 qui connaîtra une troisième puis une quatrième version meurtrière quelques années plus tard.
Pendant la même période Liu Cixin et Pan Dajiao écrivent conjointement leurs grands œuvres respectives, sans plus de résultat qu’un nombre de ventes s’élevant à quarante-deux (oui, comme le sens de la vie, il n’y a pas de hasard) exemplaires en tout, avec pour conséquence la rue pour tous les deux.
Ces deux courtes histoires entrent évidemment en collision dans Pour l’amour de Taiyuan. C’est alors un inhabituel Liu Cixin bourré d’humour et d’autodérision qui apparaît.

En voici une dernière, il y en a d’autres à découvrir, toutes aussi sidérantes, dans ces presque sept cents pages.
Une tentative d’assassinat du troisième siècle avant notre ère sert de point de départ à la dernière nouvelle du recueil, Le Cercle. Jink Ke doit tuer le roi Qin Shi Huan, celui dont le mausolée renferme la célèbre armée de terre cuite qui va se révéler bien vivante et servir à décrypter les mystères du Ciel et du nombre Pi. Liu Cixin s’écarte très vite de ce qu’attestent les annales historiques pour encore une fois glorifier la science, les mathématiques et la géométrie puisqu’il bâtit un système informatique plus de deux mille ans avant son apparition ! Le Cercle est finalement cruelle, et ne se départit pas d’un certain humour.

Aborder Liu Cixin, c’est comme arriver face aux œuvres intégrales de Bach ou Mozart. C’est intimidant. Pourtant il ne faut pas hésiter un seul instant à plonger dans la distorsion du temps, à se laisser submergé par l’intelligence, enveloppé par la poésie, emporté par les extraterrestres, et surtout par ses textes.
Ces nouvelles, celles dont j’ai parlé comme les autres, se dévorent lentement, il ne faut surtout pas les lire de manière trop rapprochée. Les réflexions et les rêveries suscitées surgissent et durent parfois longtemps après la lecture. Il serait dommage de gâcher un tel plaisir.

NicoTag

« Older posts Newer posts »

© 2026 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑