Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 37 of 162)

UN SIMPLE ENQUÊTEUR de Dror Mishani / Série Noire / Gallimard

Traduction: Laurence Sendrowicz

Quand Une deux trois de Dror Mishani était paru à la Série Noire, on avait apprécié de le trouver au catalogue de la SN. Il nous semblait alors qu’il avait trouvé sa juste place, même si on regrettait la disparition de son enquêteur Avraham Avraham qui nous avait tant plu dans ses trois enquêtes parues au Seuil. Surprise et joie, il est de retour et je vous envie vraiment si vous vous apprêtez à faire la connaissance de ce mec bien.

“Bientôt quarante-quatre ans, récemment marié et promu commissaire à Holon, Avraham est las d’enquêter sur des crimes domestiques dont la résolution ne rend service à personne. Il rêve de missions plus importantes. Aussi le jour où deux affaires se présentent simultanément délègue-t-il la plus banale — un nouveau-né découvert dans un sac plastique à proximité de l’hôpital — à une collaboratrice. C’est la disparition d’un touriste signalée par le directeur d’un hôtel du front de mer qui retient son attention…”

En attendant une éventuelle mutation plus proche des affaires concernant la sécurité d’Israël, Avraham doit retourner à l’ordinaire. Battre le pavé, frapper aux portes, un ordinaire qui ne lui plait plus vraiment mais Avraham est un type humain qui va s’acquitter de sa tâche du mieux qu’il pourra. L’homme, grand admirateur du commissaire Maigret, agit d’ailleurs comme son modèle fictif, en développant une réelle empathie pour les victimes, et par voie de conséquence, la moindre affaire le touche toujours profondément, le mine. 

Avraham prend son temps, fouille, furète, interroge et comme à chaque fois, ses affaires qui paraissent tristement banales s’avèrent en définitive tragiques, cruelles. Petit à petit, on descend vers des abîmes. L’histoire de la disparition de ce touriste qui n’en est pas un va lui poser un sacré cas de conscience et lui permettre d’entrevoir les hautes sphères de la sécurité du pays qu’il convoite. La deuxième affaire du bébé abandonné verra Mishani et Avraham revenir vers des drames familiaux souvent traités et mettra en évidence des plaies non cicatrisées et cachées du peuple israélien. 

Le hasard des deux investigations le mènera à Paris, seul point commun aux deux histoires. Une pointe d’exotisme pour son lectorat local mais qui nous prive un peu de son regard acerbe sur la société israélienne. Outre Maigret dont il apparaît comme un beau successeur, on peut aussi comparer Avraham à Erlendur d’Indridasson, même rythme, même empathie pour les victimes, même bonheur de noir.

Dror Mishani, certainement une des plus belles trouvailles de la SN de ces dernières années.

Clete.

HARLEM SHUFFLE de Colson Whitehead / Terres d’Amérique / Albin Michel

Traduction: Charles Recoursé

Époux aimant, père de famille attentionné et fils d’un homme de main lié à la pègre locale, Ray Carney, vendeur de meubles et d’électroménager à New York sur la 125e Rue, « n’est pas un voyou, tout juste un peu filou ». Jusqu’à ce que son cousin lui propose de cambrioler le célèbre Hôtel Theresa, surnommé le Waldorf de Harlem…

Chink Montague, habile à manier le coupe-chou, Pepper, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, Miami Joe, gangster tout de violet vêtu, et autres flics véreux ou pornographes pyromanes composent le paysage de ce roman…

On a tous des auteurs incontournables, quoi qu’ils écrivent, qu’importent les sujets, on suit. Leur talent, leur travail leur permet de traverser les genres, de les apprivoiser, de les faire leurs pour mieux transmettre leur message. Colson Whitehead fait partie pour moi de cette catégorie des auteurs immanquables.

Comme beaucoup en France, j’ai découvert Whitehead avec ses deux dernières fulgurances, Underground railroad et Nickel Boys, deux romans auréolés par le prix Pulitzer. On pouvait penser à ce moment-là que le New Yorkais était beaucoup dans l’affectif et aux marges du Noir. C’était oublier qu’il avait aussi écrit précédemment un roman d’initiation avec Sag Harbor et que Zone 1 était tout simplement une histoire de zombies. Colson Whitehead est donc capable de couvrir différents univers. Pas une réelle surprise donc de le voir débarquer dans le Noir.

Dans l’Intuitionniste, son premier roman (nouvelle parution à l’automne chez Albin Michel), on pouvait penser mais sans certitude qu’il montrait NY. Le Colosse de New York : Une ville en treize parties, très jolie variation sur New York que tout amoureux de la ville doit lire: des lieux célèbres, des coins discrets, des moments dans la journée. Il témoignait alors  «Si je suis ici, c’est parce que je suis né ici, à jamais perdu pour le reste du monde”.  New York, véritablement une passion.Ses débuts dans l’écriture se manifesteront par des articles pour le Village Voice, bible de l’agitation culturelle de la ville, très branché underground, indé, indie… Mais il n’avait encore jamais écrit une fiction sur New York, il a remédié à cette absence avec Harlem Shuffle, première partie d’une trilogie qu’il consacre à Harlem principalement mais en fait aussi à toute l’insularité de Manhattan. 

Harlem, dans les années 60, c’est le pire d’une ville très dangereuse, plus des deux tiers des toxicos de NY y résident avec la violence prévisible et incontrôlée qui en découle. C’est aussi le principal bastion dans la lutte pour les droits civiques des populations afro-américaines. Voilà pour le décor.

Colson Whitehead, pour ce roman, revendique l’héritage de deux grands auteurs de polars qui ont pris pour cadre la Grosse Pomme. La filiation entre Carney, le personnage de Whitehead et Jackson, le héros du fabuleux La reine des pommes de Chester Himes est évidente. Les points communs : Harlem et la naïveté “apparente” des deux personnages. L’héritage de Donald Westlake se retrouve dans une certaine similitude entre Carney  et le cambrioleur John Dortmunder, un homme qui a un talent surnaturel pour rater des coups immanquables ou pour dérober des objets qu’il n’aurait même pas dû effleurer du regard. John Dortmunder sait très bien que son destin est d’échouer mais il ne sait pas résister à la tentation, aux plans géniaux de ses camarades d’infortune. Et Carney, de la même manière, va se laisser entraîner par son cousin Freddie, son ami, son pote et surtout un vrai voyou, lui. Au début, ce sont des marchandises tombées du camion qui vont emplir le magasin de meubles de Carney avant qu’il devienne rapidement un fourgue qui va planquer des objets qu’il n’aurait jamais fallu dérober. La police aux trousses, ce n’est déjà pas toujours simple quand on n’a pas la même couleur de peau que les flics locaux irlandais. Mais avoir la moitié de la pègre new-yorkaise et une des familles les plus puissantes de la ville sur le dos, cela devient très dangereux.

Colson Whitehead raconte trois casses, cambriolages situés en 59, 61 et 64. Si l’humour est souvent présent, il ne masque pas pour autant le racisme, les discriminations. Carney en est souvent la première victime, lui qui veut juste le meilleur pour son épouse et ses deux enfants et devenir un simple commerçant respecté. Si le rythme, le ton, les histoires sont parfois de l’ordre de la comédie, le drame n’est jamais loin. Tous les ingrédients d’un polar délicieusement vintage sont réunis, mais ils ne sont néanmoins qu’une très jolie façon de raconter New York et Harlem dans les années 60. Et cela fonctionne très bien pendant les deux premières parties. La dernière partie, la plus dangereuse et la plus dramatique aussi, est par contre un tout petit peu encombrée par la narration des émeutes raciales de 64, des évocations de Martin Luther King et du KKK, éléments importants de l’époque, mais qui n’ont rien à voir avec le déroulement de l’intrigue et nuisent un peu à un suspense assez terrible. Mais on l’aura compris aussi, le personnage principal de l’histoire est Harlem.

La plume est superbe. Harlem Shuffle ne s’avèrera peut-être pas aussi évident que Nickel Boys pour les lecteurs de littérature blanche mais pour tous les amateurs de vieux polars en noir et blanc, des Série Noire de Duhamel, quel régal, quelle ivresse.

Clete

DOA / RÉTIAIRE(S) / ENTRETIEN

Quand DOA parle, c’est toujours clair, sans filtre et documenté. Et cette sixième rencontre chez Nyctalopes le confirme amplement:

Rétiaire(s), le trafic de came en France, les flics, les nouveaux dangers de l’écriture, le trafic d’armes, Samuel Paty, les privations de liberté en temps de pandémie, le COVID, le jackpot des labos pharmaceutiques et la suite de Rétiaire(s). Aucun sujet n’est évité, c’est très fort une fois de plus.

© Francesca Mantovani / Gallimard

C’est toujours un plaisir de vous rencontrer, c’est en l’occurrence la sixième fois que vous nous faites l’honneur d’écrire chez nous. Cet entretien n’aura pour but que de tenter de convaincre les indécis. Celles et ceux qui ont acheté « Rétiaire(s) » auront lu votre postface particulièrement intéressante où vous expliquez votre démarche, les origines du projet. Pour vos lecteurs, il y aura certainement peut-être parfois une impression de redite que je tenterai de limiter au maximum.

1 – La première interrogation qui est évidente pour tous ceux qui vous suivent : dites donc, ce n’est pas le roman que l’on attendait. Il y a beaucoup de sinistres personnages  dans votre roman mais il n’y a pas l’ombre d’un nazi ? 

Alors, tout d’abord, merci de m’accueillir une nouvelle fois dans vos colonnes, c’est toujours  un plaisir. Par ailleurs, la fidélité, c’est précieux. 

Il y a dans « Rétiaire(s) » un clin d’œil, et même plusieurs, à ce qui doit advenir mais a, pour  le moment, été contrarié par la crise traversée en 2020 et 2021. Ou plutôt par la panique  provoquée par cette crise et par les mesures délirantes que cette peur – jamais une bonne  conseillère la peur, parlez-en à des psys – a justifiées. Fermeture des archives, fermetures des  frontières, passeports vaccinaux, aller fouiller dans les fonds historiques s’est révélé, pendant  un temps, assez difficile, voire impossible, et m’a fait prendre du retard. D’où ma décision de  changer de projet temporairement et de m’attaquer à un texte plus « simple » dont la phase de  documentation serait moins empêchée. Ainsi, bizarrement, hanter les couloirs du centre  pénitentiaire de Paris-La Santé ou trouver, au-delà du périphérique, des pros du gros bizness s’est révélé moins ardu que se rendre au siège de la Bundesarchiv à Berlin. 

2 – Quand vous avez été obligé de changer votre fusil d’épaule, si j’ose dire, n’avez-vous  pas été tenté de franchir la porte que vous aviez laissée entrouverte à la fin de  « Pukhtu » ? 

Non. Avant de franchir cette porte particulière, il aurait fallu me livrer à une profonde  méditation. Et ça ne cadrait pas avec les circonstances de ma décision. Quand je l’ai prise, j’ai  hésité entre deux propositions : la non-fiction littéraire, avec une enquête sur l’affaire de  pédocriminalité qui a secoué le groupe scolaire Paul Dubois, à Paris, début 2019  (), scandaleusement ignorée par presque tout le monde à l’exception de  Mediapart, et la fiction, avec ce qui est devenu aujourd’hui « Rétiaire(s) « . 

3 – Le projet « Rétiaire(s) » date de 2006, vous l’avez actualisé pour nous amener à la  situation en 2021. Avez-vous constaté des évolutions notables dans l’histoire du trafic de  drogue en France ? 

Tout dépend ce que l’on entend par notables. Le trafic irrigue tout à présent et tend à supplanter  les autres grandes entreprises criminelles, parce qu’il est bien plus rentable et reste, toutes  proportions gardées, moins risqué. Il s’est structuré, professionnalisé et est dominé par des  groupes français d’origine étrangère, binationaux ou non, ou des groupes étrangers,  principalement originaires du Maghreb et, dans une moindre mesure, de l’Afrique  subsaharienne et des Balkans, qui ont remplacé les Corses et les voyous d’origine italienne d’antan. Il grossit d’année en année et je pense ne pas fantasmer en déclarant qu’il corrompt de  plus en plus tous les secteurs d’activité dont il a besoin pour exister (le transport maritime et routier, par exemple, c’est-à-dire la logistique, mais aussi la comptabilité, le droit, certains  types de commerce de détail et de services), et quelques administrations / institutions, au moins  à l’échelon local ou régional, mais sans doute aussi plus haut. Le Canard Enchaîné a, par  exemple, sorti il y a quelques temps une affaire impliquant deux hauts fonctionnaires et un  trafiquant, pacsé avec l’un et amant de l’autre. Précisons que l’un des deux fonctionnaires en  question émargeait au ministère de l’Intérieur à l’époque, en qualité de secrétaire général de la  DGSI, après un passage par la Défense et la DGSE.  

Nous avons affaire à l’accélération d’un double phénomène de société : ultra-valorisation du  Dieu-fric d’un côté, et affaiblissement de la morale individuelle et républicaine de l’autre.  Arrive forcément un moment où ces évolutions se rencontrent et se combinent. Pour le  romancier que je suis, c’est pain bénit.

4 – Quelles sont les difficultés rencontrées par le passage d’un scénario à un roman ? 

Il n’y en a pas vraiment eu, sauf une peut-être, qui a été de devoir travailler sans Michaël  Souhaité, mon coauteur sur le projet de 2006/7. Au départ, nous envisagions une collaboration  calquée sur celle, très fructueuse et intéressante, que j’avais eue avec Dominique Manotti pour  écrire « L’honorable société ». Ça n’a pas pu se faire pour des questions d’emploi du temps et  de calendrier. 

Fondamentalement, le cœur du problème est identique dans les deux cas : trouver une bonne  histoire à raconter, par le biais de personnages forts. Difficile quel que soit le support de  destination. Ensuite, il faut construire, et on le fait en fonction du medium, on ne raconte pas  les choses de la même façon en mots ou en images. Ici, j’avais une matière de base, mais  ancienne et parfois bancale, quelques figures. Il fallait en éliminer une partie, en garder une  autre, et apporter en plus des éléments nouveaux cohérents avec ce qui allait rester. Cet  arbitrage sur un travail qui était en partie le mien, le vital inventaire destiné à purger tout ce qui n’allait pas (et dieu sait que c’était nécessaire), fut l’étape la plus compliquée, ne serait-ce que  pour respecter l’héritage de Michaël. Et puis on prend ses propres limites en pleine poire, le  doux souvenir d’une création que l’on fantasmait encore exceptionnelle se dissipe d’un coup.  Le projet initial n’a pas vu le jour pour de nombreuses raisons, parmi lesquelles figurent sans  doute quelques-uns ses défauts. Donc le véritable écueil à franchir était de piger ceux-ci, puis  de les admettre, puis de les corriger si possible. Pas de changer de support. 

5 – Je suppose que vous aimez tous vos personnages. Dans tous les cas, vous les avez  brossés soigneusement avec leur part d’ombre, mais lesquels vous ont le plus entraîné ?  Quels sont ceux qui pourraient aller plus loin, qui sont pour vous les moteurs du roman ? 

Difficile à dire, mais s’il faut choisir, je dirais Amélie Vasseur, qui est une des anciennes – en  ce sens qu’elle était déjà présente dans notre projet de série, mais plus en retrait – parce qu’elle  constitue une sorte de fanal, un point de repère, elle figure la ligne bien / mal, et Lola Cerda,  absente dans la proposition de départ, parce qu’elle est l’avenir, une enfant du monde qui vient. 

6 – J’ai trouvé que « Rétiaire(s) » était un bel hommage aux forces de police et de  gendarmerie qui œuvrent dans l’ombre pour endiguer le trafic de la drogue jusqu’à ce que je lise dans la postface “ les flics et les voyous de maintenant sont moins grands et moins  beaux”. Qu’est-ce qui a changé pour vous chez les flics ? 

Je ne suis pas certain que « Rétiaire(s) » sera ainsi perçu par les membres des forces de l’ordre qui éventuellement le liront. Ce qu’il donne à voir, et qui est encore très en-dessous de la réalité,  des rapports entre fonctionnaires et militaires, d’une part, et de ceux-ci avec leur hiérarchie,  d’autre part, et enfin de la praxis de l’investigation, ne peut être qualifié d’hommage. Ou alors  avec beaucoup d’ironie. Il est vrai cependant que les enquêteurs de base triment comme des  bêtes, même dans ce qui pourrait être considéré comme le fer de lance de la lutte antidrogue  nationale, corsetés par des procédures lourdes et complexes, une absence assez effarante de  formation initiale ou de formation continue ou de moyens humains, techniques, logistiques.  Face à un adversaire riche, réactif et de plus en plus malin, obsédé par une seule chose, se faire  toujours plus de thunes, de toutes les façons possibles. Si l’on regarde les dégâts que cause le  trafic de stupéfiants en termes de criminalité, de fragilisation du tissu social, de violence  quotidienne, d’évasion fiscale et de gangrène financière ou, pour le dire autrement, d’instabilité républicaine, de menace à la cohésion nationale, c’est un problème beaucoup plus aigu que le  terrorisme. Pour autant, l’arsenal déployé pour lutter contre les mafias de la came est dérisoire comparé avec celui de l’antiterrorisme, par exemple. 

7 – Dans vos remerciements, vous citez plusieurs flics que vous avez rencontrés. Quel est  leur état d’esprit, qu’est-ce qui les fait encore avancer dans cette guerre de la drogue  qu’ils savent perdue depuis longtemps ? 

Je ne remercie pas que des policiers et des gendarmes, d’autres hommes de l’art m’ont aidé, il  ne faut pas les oublier. Et pour répondre à votre question je dirais : à l’heure actuelle, plus  grand-chose ; mon impression personnelle est qu’on ne se bouscule pas aux portes de l’OFAST, on cherche plutôt à le quitter. 

8 – Une scène effarante à la Courneuve, il y a plusieurs épisodes glaçants dans  « Rétiaire(s) » qui contribuent à donner un tableau assez sombre de la France. Sans être  du niveau de l’arrestation du fils d’El Chapo il y a quelques jours au Mexique : 10  militaires et 19 sicarios tués, des scènes de guerre, y a-t-il aussi une escalade de la violence,  un déni de la république en France ? 

L’escalade de la violence est principalement permise par la disponibilité des moyens de cette  violence. À ce titre, la France est encore protégée par la relative difficulté de se procurer des  armes, notamment des armes de guerre. Cela pourrait changer, en raison notamment du conflit  en cours aux portes de l’Europe – comme cela fut le cas durant et après la crise des Balkans – puisque de nombreux moyens offensifs plus ou moins légers sont envoyés en Ukraine et qu’il  semblerait que, pour une large part, ils ne parviennent pas jusqu’au front. Il y a eu, à ce sujet, un premier reportage de CBS, en avril dernier, faisant état de seulement 30 à 40 % d’armes  arrivant à destination (voir l’article connexe ici : https://cbsn.ws/3W2bpPP). Le reportage a été  censuré, parce que soi-disant pas assez sourcé ou à jour ; ce qui est comique quand on voit à  quel point cette problématique de la solidité des sources est à géométrie variable dans la presse.  Peu de temps après, Le Monde a fait état des inquiétudes des services secrets français à ce sujet.  En août 2022, les Américains ont été obligés de dépêcher sur place un général dont l’unique  tâche est de contrôler l’acheminement à bon port des fournitures militaires occidentales. Et  enfin, dès octobre dernier, New Voice of Ukraine, un site que l’on ne peut guère soupçonner d’amitiés pro-Poutine, mentionnait l’apparition, dans les milieux criminels tant finlandais que  suédois, d’armes à l’origine destinées au conflit contre la Russie (). Le  sujet est hypersensible, donc on évite de trop en parler afin de se prémunir des questions qui  fâchent, mais il y a fort à parier qu’une partie non négligeable de ces fusils d’assauts, grenades,  lance-roquettes et autres instruments de mort finira un jour ici entre de mauvaises mains. Si  l’on combine cette évolution probable avec l’escalade bien réelle du sentiment d’impunité et le  recul général des surmois, on a tous les ingrédients nécessaires à l’avènement d’une situation à la mexicaine, dans les dix, quinze ans à venir. God bless America. Vers une nouvelle pandémie, de Plombémie cette fois ? Disposerons-nous alors de vaccins  ARNm pare-balles ? Il paraît que c’est une technologie miraculeuse (sourire).

9 – Salman Rushdie, Charlie et même Samuel Paty sont des exemples assez clairs qu’on  ne peut plus vraiment écrire aussi librement qu’il y a quelques années. L’auteur DOA a t-il un instant d’appréhension quand il écrit sur les milieux islamistes ou apparentés ou  quand il conte avec beaucoup d’humour, le destin de petite frappe d’Adama de la Banane  dans le 20ème ? 

Je ne percevais pas de danger autre qu’idéologique et intellectuel quand j’ai écrit « Citoyens  clandestins », du fait des courants qui traversaient alors le milieu du noir / polar en France.  Pour une fois, on allait parler des barbouzes, sujet ô combien sensible dans ce milieu, sans les  ridiculiser, odieux crime politique. Ma réflexion avait déjà évolué au moment de « Pukhtu ».  Aujourd’hui, je crois que plus personne n’est à l’abri de rien, quel que soit le sujet, et ce pour  deux raisons : d’une part, les motifs de rage ne se limitent plus au seul islam ou islamisme, ou  à l’islamophobie, des tas de thématiques enflamment nos concitoyens, et d’autre part tout le  monde s’exprime plus ou moins dans l’espace public, via les réseaux sociaux, y compris et  surtout les jeunes générations, beaucoup moins inhibées. Tout le monde peut donc se retrouver,  du jour au lendemain, pour un propos mal compris ou détourné ou même volontairement  agressif, subversif, mais qui n’est qu’un propos – dans l’essentiel des cas ne tombant pas sous  le coup de la loi – victime d’une attaque en règle, d’un harcèlement, d’un dénigrement, bref  d’une violence virtuelle et / ou médiatique aux proportions démesurées contre laquelle il est  quasi-impossible de se défendre et avec des conséquences très concrètes, professionnelles par  exemple, qui vont potentiellement au-delà du seul individu visé et accable tout son cercle  proche. 

Ou victime d’une agression physique, peut-être mortelle, après un doxing en règle. 

Est-ce que cela va m’empêcher d’écrire ce que je veux, comme je le veux ? J’ose croire que  non. J’espère, si le cas se présente, avoir l’audace de continuer sur ma lancée, sans faire de  concession autres que celles nécessaires à l’intrigue du roman en cours. Il y a cependant  différents facteurs à considérer désormais. Le premier d’entre eux est que si la création sans  compromis est une chose, la publication de cette création en est une autre, de même que sa  diffusion. D’énormes pressions viennent de plus en plus souvent s’exercer sur les éditeurs et je  ne suis pas certain que les générations montantes à l’intérieur des différentes maisons aient ne  serait-ce que l’envie d’y résister. Un second facteur est la fin de mon anonymat. Mon  pseudonyme a dissimulé mon identité réelle pendant quinze ans, mais les forces combinées de  Wikipédia et de Libération ont mis un terme à cette protection ; sans mon accord, il va de soi.  Il faut croire que brandir mon nom à tout bout de champ était de nature à infléchir la marche  du monde. En ce qui me concerne, je ne l’ai pas encore constaté (sourire). Plus prosaïquement, si désormais, pour une raison ou pour une autre, je finis en tant qu’artiste par braquer quelqu’un,  je pourrais en faire les frais dans ma vie de tous les jours beaucoup plus facilement. 

Mes proches aussi et ça, c’est très ennuyeux. 

J’avais anticipé tout cela lorsque j’ai décidé d’écrire sous pseudo. Dès le début, cela m’a valu  des procès en paranoïa ou en complotisme ou en secrète malhonnêteté, délétère forcément (« le  mystérieux DOA, barbouze, hou hou ! »). Et puis, comme l’avez rappelé, il y a eu Charlie et  ensuite Samuel Paty. Un anonyme, un simple prof, qui faisait son boulot, a priori très bien,  dans une école républicaine et laïque. Pour avoir montré une ou des caricatures, de simples  dessins donc, on l’a DÉ-CA-PI-TÉ. Il faut prendre conscience de la réalité que recouvre ce  mot, décapité : Samuel Paty a, pour des croquis tout à fait légaux, précisons-le, eu la tête  tranchée, en pleine rue, en plein jour, en France, au XXIème siècle. Avec un couteau. Pas facile  de faire ça au couteau. J’imagine que cela a pris deux, peut-être trois minutes. D’interminables  minutes, au cours desquelles M. Paty a eu le temps de souffrir le martyre, de hurler, de se  désespérer de l’absence de secours, de renforts, d’un salut extérieur, en d’autres termes de se  savoir plus abandonné encore qu’il ne l’avait déjà été par l’État – retenez-le pour la suite de  cette interview –, par sa hiérarchie au préalable et ensuite par les forces de l’ordre sensées le  protéger au nom du pacte social et républicain. Il a eu le temps, aussi, de percevoir toute la rage  de son assassin dans la brutalité de ses gestes, sans doute de ses grognements, d’effort, de  colère, le temps de sentir la lame qui fouillait dans son cou, attaquait ses vertèbres cervicales,  la chaleur de son propre sang, bref, le temps de se voir mourir. J’espère pour Samuel Paty que  le choc de cette agression mortelle lui a rapidement fait perdre la conscience de ce qui se  passait. 

Il est loin d’être le seul à avoir été atteint dans sa chair. Grands ou petits, la cohorte des agressés  pour très peu – dans le grand ordre des choses – commence à être fort peuplée, même si dans  la plupart des cas, on n’en fait pas publicité. Dès lors, plus aucune des accusations ci-dessus ne  tient, je cesse d’être un artiste un poil hurluberlu, limite zinzin. Et la question de ma liberté de  création se pose de façon plus nette encore aujourd’hui, comme vous le faites si bien. 

Moi, ce que je me demande, c’est si les gens de Wikipédia, qui furent les premiers à lâcher  dans la nature le lien entre mon pseudonyme et mon vrai nom, bien cachés derrière des pseudos,  et donc à me refuser un droit à l’anonymat qu’ils préservent pour eux-mêmes – au nom de quoi  d’ailleurs, que pensent-ils défendre par cette révélation contre ma volonté ? – et, derrière eux, les journalistes qui leur ont emboîté le pas, ont conscience de la responsabilité qui est, à la  seconde où ils l’ont fait, devenue la leur.

10 – Un point de détail du roman qui à force d’être présent n’en est peut-être plus un. Par  des petites phrases parlant de la gêne occasionnée par les masques FFP2, de la COVID la  nouvelle peste noire, de l’impossibilité de boire l’apéro le soir en France, les acteurs de  « Rétiaire(s) » montrent particulièrement leur mécontentement, un écho de votre propre  colère face aux directives gouvernementales dans la gestion de la crise ? 

Avant de répondre à cette question, dire tout d’abord que « Rétiaire(s) » n’est pas un livre sur  la COVID et que celle-ci y apparaît seulement parce que l’action se déroule durant la pandémie.  Alors certes, il y a agacement de ma part, et il se ressent, visiblement, mais cela reste  particulièrement léger et coulé dans l’intrigue et ses personnages en ce qu’elle les contraint,  comme elle nous a tous contraints, mais n’est pas le sujet.

Ensuite, peut-être faut-il expliquer d’où je parle. Pour cela, je vous invite à lire ou relire,  écouter, regarder, l’une ou l’autre, ou toutes, les références suivantes : 

– La journaliste et essayiste Naomi Klein et son livre « La stratégie du choc »  (). 

– La philosophe et universitaire Barbara Stiegler, auteure de « De la démocratie en  pandémie : santé, recherche, éducation » () et de nombreuses  conférences, interventions et entretiens, comme celui-ci : . 

– Et enfin le Dr Alice Desbiolles, médecin (ainsi se présente-t-elle sur Twitter, au  masculin) en santé publique et épidémiologiste, qui a été entendue par le Sénat à ce sujet en février 2022 : .  

Quand la situation sanitaire chinoise est devenue ou, plus précisément, a commencé à nous être  présentée comme un problème mondial, une pandémie, je travaillais sur mon nazi et terminais la lecture d’une magnifique biographie d’Hitler en deux tomes () qui  évoque notamment sa prise de pouvoir et le contexte de celle-ci : instabilité politique, détresse  économique, sentiment de déclassement, insécurité, (re-)montée des nationalismes et angoisse  générale de la population. Sur ce terreau fertile on a d’abord transformé l’angoisse en peur,  ensuite on a nommé le responsable de cette peur, le juif, le communiste, le banquier  cosmopolite, qu’on a déshumanisé, sous-humanisé, diabolisé, puis on a attisé la haine pour  mobiliser, entraîner, galvaniser, et enfin, par l’imposition d’un dogme, avec des croyances et  des règles qui ne souffraient aucune discussion, on a justifié l’arbitraire et la violence. 

Un exemple de déshumanisation : « Bonne année à tous, sauf aux antivax, qui sont vraiment  soit des cons, soit des monstres. » (NDLR, c’est moi qui souligne, un monstre est tout sauf un  être humain, original ici : https://bit.ly/3QITf4s). 

Un exemple de violence justifiée : « On peut demander à ceux qui ont les noms des non  vaccinés de donner ces fichiers à des brigades, à des agents, à des équipes, qui vont aller frapper  à leur porte. » (original ici : ). 

Et ils vont faire quoi ensuite, ces agents ? Vacciner les gens de force en les attrapant et en les  immobilisant à plusieurs, comme en Inde ? Les mettre dans des camps, comme en Australie ?  Parce que les exemples ci-dessus ne sont malheureusement pas des cas isolés. Et moi, quand  je commence à voir, dans les journaux, sur les chaînes nationales ou d’information continue, à  des heures de grande écoute, ou sur les réseaux sociaux, la mise en place d’une véritable  religion de LA Science, incontestable sous peine d’excommunication, et la stigmatisation non stop d’une partie de la population devenue bouc-émissaire, moins que citoyenne, puis la  tentative de rendre acceptable la mise en place de listes de dénonciation – délation ? –, de  brigades spéciales, la privation de droits fondamentaux, je me dis qu’on a un sérieux problème,  qui n’est plus du tout d’ordre sanitaire. 

Comparaison n’est pas raison, je le sais, toutes les circonstances ne sont pas identiques, mais  les convergences restent nombreuses, qui ont justifié de constants changements de pied de la  part de l’État – plus prompt à nous emmerder, nous enfermer, nous contraindre, qu’à nous  protéger réellement, voir plus haut – et des commentateurs qui s’en sont fait les relais, sans le  moindre recul : pas de masque, masque, même quand on est seul sur une plage ou dans la forêt,  auto-autorisation de sortie (ausweis ?), pas de fermeture des frontières mais confinement individuel, c’est-à-dire repli à l’intérieur de ses frontières personnelles ou familiales, puis finalement si, fermeture des frontières, distanciation sociale, gestes barrières ridicules, pas de  couvre-feu, couvre-feu, café assis, pas debout, les virus volant à hauteur d’homme, pas de  passe, passe, debout, assis, couchés, debout, assis, couchés, le tout pour appuyer des solutions  dont on peut quand même dire sans risque de se tromper beaucoup que leur efficacité a laissé  à désirer. Sauf pour dissimuler cette autre grande faillite administrative qu’est l’hôpital public,  dont l’incapacité à faire face risquait de nous sauter à la gueule, révélant par voie de  conséquence la faiblesse et l’impuissance dudit État. Inacceptable. 

On ne peut que s’étonner – c’est ironique – de l’absence de volonté politique et médiatique de  dresser un bilan chiffré de toutes les mesures qui nous été imposées, le bon et le moins bon,  d’un point de vue sanitaire (pas seulement sur la COVID, sur les autres pathologies aussi),  démographique, psychosocial, éducatif, économique, alors que nous avons été noyés pendant  deux ans sous des chiffres, souvent contradictoires, toujours arrangés, pour valider, dans la  précipitation et l’urgence, un terrible n’importe quoi. Ce qu’on ne regarde pas, on ne le voit  pas, donc ça n’existe pas, passons vite à la crise suivante. 

Au risque de vous lasser, pour conclure, je vais vous en donner quelques-uns, des chiffres, mais  solides et qui montrent qu’un truc au moins aura été super efficace, pendant cette pandémie : 

– L’Union européenne (UE) a passé contrat pour la fourniture de 4,6 milliards de doses  de vaccins anti-COVID jusqu’en 2023 inclus, soit environ 10 doses par habitant de  l’UE, pour un montant de 71 milliards d’euros (source : Cour des comptes européenne,  rapport spécial n°19 de 2022 : ). Pour quel résultat effectif ? À quel montant s’élèvera le gaspillage pour les vaccins qui ne sont plus recommandés et  les boosters non employés ? Qui payera tout cela en fin de compte ? Et, puisque c’est à  la mode, quel est le bilan carbone de toutes ces opérations de construction d’usines  (surtout en Asie), de fabrication, de transport (maritime, très gourmand en énergies  fossiles et polluant), de réfrigération / conservation ? Sur ces 71 milliards d’euros, la  moitié est allée à Pfizer, dans le cadre d’un accord négocié en direct par la présidente  de l’UE, qui a court-circuité les instances ad hoc (contrairement à ce qui s’est passé  pour les autres labos, qui ont suivi la procédure normale. Cf. points 48 à 50 du rapport  n°19 ci-dessus). La susmentionnée présidente, déjà poursuivie en justice dans le cadre  d’une affaire de conflit d’intérêts en Allemagne, vient d’être convoquée devant le  Parlement européen pour s’expliquer à propos justement des zones d’ombres de sa  négociation hors des clous avec Pfizer. Par ailleurs, le Procureur de l’UE a lui-même  initié une procédure au sujet de cette négociation (https://politi.co/3k81n2k). – En 2021, la société Pfizer a vu son chiffre d’affaires augmenter de 95% – donc presque  doubler – et atteindre 81,3 milliards de dollars. Son bénéfice a lui aussi été multiplié  par deux et s’élevait à 22 milliards de dollars (). En 2022, Pfizer  anticipait un chiffre d’affaires de 100 milliards de dollars, dont environ 34 milliards  seraient le fruit des ventes de son vaccin anti-COVID et 22 milliards celui des ventes  de sa pilule anti-COVID, le Paxlovid (). Y a bon COVID !

11 – Je sais très bien que vous n’en direz rien mais je pose néanmoins la question. Pour  moi simple lecteur, il me semble que l’histoire est loin d’être close et que notamment un personnage fort a passé son temps à morfler pendant plus de 400 pages et qu’on aimerait  bien voir son retour. Y aura-t-il une suite à « Rétiaire(s) » ? 

L’histoire pourrait s’arrêter là. Elle pourrait aussi continuer. Je crois cependant que, puisque  mon nazi s’impatiente, il faut d’abord s’occuper de lui. 

12 – Une B.O pour Rétiaire(s) ? 

Au lieu d’un morceau de rap contemporain, par exemple « TP » de Soso Maness  () ou « Mannschaft » de SCH (), évoqué dans le  roman, je préfère revenir en arrière et suggérer « Cocaine » de JJ Cale  (.

Merci à DOA.

Clete.

Entretien réalisé par échange de mails mi-janvier 2023.

SIX VERSIONS / LES SIX ORPHELINS DU MONT SCARCLAW de Matt Wesolowski / EquinoX

Traduction: Antoine Chainas

“Un soir d’août, sur les pentes sauvages de la montagne écossaise, Tom Jeffries, quinze ans, disparaît. L’été suivant, son corps est retrouvé dans les marécages. Accident ou crime ? Le doute subsiste. 

Vingt ans plus tard, dans son célèbre podcast « Six Versions », Scott King donne la parole aux témoins pour tenter de résoudre l’énigme.« 

Matt Wesolowski a inventé le personnage de Scott King, animateur d’un podcast qui reprend en six épisodes hebdomadaires des affaires depuis longtemps enterrées, des cold cases qu’il réchauffe en interviewant six personnes, acteurs plus ou moins proches de la tragédie. Les orphelins de mont Scarclaw est le premier volume, le second, La tuerie Macleod sortira en mars.

Les séries true crime des plate-formes séduisent  mais aussi passionnantes qu’elles puissent être si le montage est performant, elles peuvent nuire au temps de lecture de chacun. D’ailleurs, autre débat hors sujet, les jeunes lisent-ils encore ou préfèrent-ils tout simplement être guidés confortablement par les épisodes que l’on prend quand l’envie vous prend et dont le format de 45 minutes est confortable, ne nuisant pas au temps dévolu à d’autres activités. 

 L’auteur, natif de Newcastle, Matt Wesolowki, éducateur pour jeunes a dû s’interroger sur ce phénomène avant de créer cette délicieuse « six versions » qui reprend de vieilles affaires non résolues, des « cold cases » sur le principe d’épisodes de podcasts qu’on peut lire d’une traite si on accroche et vous accrocherez ou qu’on peut reprendre aisément après une pause avec des parties très bien délimitées mettant en lumière un seul personnage à chaque fois.

Les orphelins de mont Scarclaw, premier de la série, avec cet ado perdu, bouffé par une forêt et recraché un an après ne brille pas, c’est évident, par son originalité scénaristique. Mais, après le premier épisode où on évacue l’éventuelle responsabilité des deux adultes accompagnateurs, on va vers une intrigue passionnante intéressant uniquement des ados, devenus aujourd’hui des adultes hantés plus ou moins par cette tragédie depuis deux décennies.

Et là, on a un beau florilège des désarrois et désordres habituels des adolescents: alcool, cannabis, histoires de cœur, de cul, rivalités dans le groupe, désirs de séduction, attrait du morbide, fréquentations dangereuses, méchanceté, mythomanie… Petit à petit, le lecteur se fait un opinion souvent battue en brèche par le témoignage suivant. On écoute, interprète, s’interroge, s’étonne de certains silences ou d’oublis.

Le suspense est crescendo, on avance bon train, en se dirigeant inexorablement vers le centre d’une cible toujours floue, accident ou meurtre ? Mais on est loin du compte quand apparaît en plus la possibilité, l’éventualité du surnaturel, de la légende ? Antoine Chainas, l’auteur du virtuose Bois aux renards  tout juste sorti et également traducteur du roman a dû apprécier cette intrigue frôlée, effleurée par le fantastique et animée par la mythification d’un lieu.

Matt Wesolowki, malin, sait très bien agripper son lecteur, l’épouvanter avec un roman qui ne comporte pourtant aucune goutte de sang, pas la moindre violence, pour mieux l’abandonner au bord du chemin avec une dernière version de l’histoire… la sienne.

Chapeau !

Clete.

L’ANTRE de Brian Evenson / Quidam

The Warren

Traduction : Stéphane Vanderhaeghe

L’antre, un lieu sous terre où il se réveille. Dehors, l’air est irrespirable. Pourtant, il va devoir sortir. Sa survie semble être à ce prix. Mais qui est-il ? Est-il aussi seul qu’il le pense ? Et d’où lui viennent les souvenirs qui le hantent ? Le terminal qu’il interroge possède peut-être quelques-unes des réponses aux questions qu’il se pose. Mais le terminal a aussi une question à lui poser : qu’entend-il par ce mot de personne ?

Avec Immobilité chez Rivages, L’Antre est est le deuxième roman de Brian Evenson publié en ce début d’année 2023, mais cette fois-ci chez Quidam. Pas convaincu par le trop inconsistant Immobilité, j’appréhendais un peu la lecture de L’Antre, craignant une nouvelle déception. Les choix de Quidam n’étant généralement pas anodins, je nourrissais néanmoins un petit espoir de vivre une lecture un peu plus originale. 

Tout d’abord, il faut noter qu’il y a une connexion évidente entre Immobilité et L’Antre. Il est intéressant de lire les deux coup sur coup. Dans les deux ouvrages il est question de cryogénisation, d’un personnage principal confus, plein de doutes et en recherche d’identité, ainsi que d’un monde extérieur devenu dangereux pour l’être humain ou autre bipède de cet ordre. Pour autant, L’Antre est plus court (seulement 110 pages) et l’expérience de lecture toute autre. Mais l’un pourrait, dans une certaine mesure, être la suite de l’autre. Ou bien est-ce juste le fruit de mon imagination ? Quoi qu’il en soit, cette novella de Brian Evenson me paraît définitivement plus intéressante, car plus riche et mieux aboutie. 

L’Antre joue avec nos nerfs. Tortueux, voire franchement labyrinthique, la confusion toujours plus intense et chaotique à laquelle est en proie notre héros, gagne également le lecteur tant elle est efficacement mise en forme. On se sent rapidement pris dans une spirale infernale et un poil anxiogène. X perd pied, ne sachant pas ou plus ce qui il est, et ce qu’il est, en constant dialogue avec lui-même et une machine, il perd ses repères et nous avec. Mais qui est X, à la fin ? Schizophrénique ! Il y a de quoi se sentir tout autant piégé que captivé.

Brian Evenson a une complète maîtrise de son texte et l’exercice, somme toute assez habile, est bel et bien concluant. Difficile de rester indifférent. Que vous aimiez ou non la science-fiction, si tant est que vous appréciez les expériences littéraires singulières, pour ne pas dire aliénantes, L’Antre est pour vous. Aussi court soit-il, ce livre n’est ni expéditif, ni incomplet. Il est intelligemment dosé et tient le lecteur en haleine. Contrairement à Immobilité, L’Antre sort du lot et s’impose comme une curiosité notable. Si vous ne craignez pas de secouer un peu votre cerveau, vous pourriez bien être surpris. 

Brother Jo.

IMMOBILITÉ de Brian Evenson / Rivages

Immobility

Traduction: Jonathan Baillehache

Lorsque vous ouvrez les yeux, vous ne savez plus qui vous êtes ni d’où vous venez. Vous savez que le monde a changé, qu’une catastrophe a détruit tout ce qui existait, et que vous êtes paralysé à partir de la taille. Un individu prétendant être votre ami vous dit que vos services sont requis. Vous voici donc transporté à travers un paysage de ruines, sur le dos de deux hommes en combinaison de protection, vers quelque chose que vous ne comprenez pas et qui pourrait bien finir par vous tuer. Bienvenue dans la vie de Josef Horkaï.

Rien de moins que deux livres de Brian Evenson publiés en France en janvier 2023 et chez deux éditeurs différents. Pour moi qui n’a jamais lu Brian Evenson, et que l’on m’avait déjà par ailleurs plus ou moins bien vendu, c’est une bonne occasion pour le découvrir. Et comme on dirait chez les amateurs de tartes flambées, l’occasion fait le lardon ! Voilà. Ça c’est fait… Maintenant, passons aux choses sérieuses. Des deux ouvrages de l’auteur que sont Immobilité (Rivages) et L’Antre (Quidam), je me suis d’abord attaqué à Immobilité et sa couverture que je trouve assez fascinante. Mais le contenu l’est-il autant ?

On m’a décrit Evenson comme pas bien joyeux, dans ses textes j’entends, du genre à ne pas trop voir la vie en rose. En amateur de littérature égayante, c’est un bon argument pour me pousser à la lecture d’un auteur. Je reconnais qu’ici l’argument est amplement confirmé. Malheureusement, cela ne peut toujours suffire à faire un bon livre. Immobilité peine à me convaincre.

Difficile de trouver un véritable intérêt à cette randonnée post-apocalyptique à dos d’hommes. L’histoire, peu palpitante et relativement prévisible, manque de substance. Il ne se passe pas grand-chose et l’atmosphère de fin du monde est somme toute assez convenue. Ou juste pas assez développée. Ou bien vue et revue ? Si la promenade n’est pas désagréable, dans le sens ou la lecture est facile et rapide, elle ne m’a pas laissé de trace particulière. 

Notre héros, Josef Horkaï, est perclus de doutes tout au long de son aventure. Après avoir été apparemment sorti d’une longue stase, sa mémoire lui fait défaut, ainsi que ses jambes. Envoyé aussitôt en mission – la mission étant de partir du point A, pour aller au point B chercher quelque chose dont il ne sait rien ou peu, et le ramener au point A, aidé par deux « mules » – il se questionne sur tout. Mais disons ce qui est, notre héros est surtout très naïf et ses réflexions lassent assez rapidement. Le résumé dit juste, Josef Horkaï ne comprend pas et c’est bien dommage, on aimerait bien le secouer un petit peu. Je ne vais pas vous divulgâcher le déroulé, sinon vous n’aurez vraiment pas grand-chose à vous mettre sous la dent, mais le fond n’a rien d’une surprise : la vraie catastrophe c’est l’Homme. 

Pas la randonnée la plus passionnante que j’ai connue. Dommage. Les sujets à creuser ne manquaient pas. L’intrigue aurait mérité d’être plus élaborée et la plume un peu plus vive. On est loin du roman qui fera date dans l’univers de la science-fiction post-apocalyptique. Cela reste une petite lecture qui aura peut-être son charme pour certaines et certains, mais assez anecdotique à mon sens. L’Antre, publié chez Quidam, sera-t-il plus concluant ? Réponse après lecture.

Brother Jo.

ANTOINE CHAINAS / BOIS-AUX-RENARDS / Entretien

Nous avions déjà rencontré Antoine Chainas pour Empire des chimères et il avait répondu clairement à de nombreuses questions sur son écriture, son inspiration, sa façon de travailler. Ces réponses, pour un roman qui semble une suite logique d’Empire , paraissent toujours valides et cet entretien permettra de juste un peu mieux connaître Antoine Chainas, notre guide dans l’infernal « Bois-aux-Renards ».

1- Tout d’abord Antoine, où avez-vous situé ce coin des Appalaches de “Bois-aux-Renards” ? Y a t-il un lieu précis qui vous a inspiré et que je m’efforcerai d’éviter ?

Bois-aux-Renards est lointainement inspiré d’une région que je connais bien, dans les écarts de la vallée de la Roya. Vous en avez peut-être entendu parler puisqu’elle a été en partie dévastée par une tempête meurtrière en 2020. Si vous vous enfoncez dans les montagnes, vous découvrez beaucoup de hameaux, de villages abandonnés. Mais ce n’est pas une région qu’il faut éviter, au contraire, il faut s’y rendre. C’est un endroit où la nature se déploie dans ce qu’elle a de plus simple, de plus beau et de plus mystérieux. J’ai par ailleurs connu, dans ma jeunesse, une communauté itinérante, presque clandestine, qui se déplaçait de hameau en hameau, et profitait des infrastructures en place. Cette rencontre a servi de base très générale à la communauté de chasseurs fictive du roman.

2- Empire des chimères était situé en 1983 et on y voyait l’émergence d’une nouvelle société française s’ouvrant à la vague d’un monde de loisirs industriels et stéréotypés. Celui-ci est situé en 1986 mais comme il s’agit surtout d’un huis clos sylvestre, on y voit beaucoup moins la société en marche. Pourquoi 1986 ?

1986, c’est le début des codes barres et du traitement automatisé du passage en caisse. C’est également l’essor des hypermarchés, symboles de la consommation de masse et de la surabondance ; une sorte d’ubris qui ne dirait pas son nom. Les tueurs occupent des postes subalternes dans une de ces “usines à vendre”. La violence qu’ils vivent (violence morale au sens où l’homo economicus est poussé précisément à faire des choses contre son gré, à adopter un comportement en désaccord avec sa nature profonde), ils la retournent non plus contre eux-mêmes, mais contre autrui, ce qui est au fond la même chose. Bois-aux-Renards sera pour eux un lieu de révélation… et de chute.

3- Des contes, des légendes, des mythes parcourent le roman, le guident, l’enveloppent, le floutent. D’où sortent toutes ces histoires, certaines semblant des adaptations de contes populaires comme Le petit bonhomme de pain d’épice, tandis que d’autres n’évoquent rien d’emblée. Bien sûr le mystère doit perdurer mais ces symboles forts tels que le puits et la tour…sont-ils des signaux évidents que le lecteur ne voit pas forcément ou sont-ils amenés juste pour troubler encore plus le lecteur ?

Bois-aux-Renards se rapproche du conte, un conte pour adultes, et même un conte composé d’autres contes. Les références et les emprunts vont des présocratiques à Propp, en passant par les lais médiévaux et les religions du Livre. Il ne s’agissait pas d’être exhaustif mais, pour reprendre la terminologie de Jung, de s’appuyer sur « des archétypes renfermant un thème universel structurant ». J’ai souhaité, en privilégiant cette forme toujours identique dans le changement, placer la question du pouvoir des mots au centre de l’histoire. Quelle est l’étoffe du mythe ? Comment le conte dit le vrai ? Que signifie la tradition ? Qu’est-ce que raconter une histoire, la transmettre, susciter l’adhésion ou la réprobation ? Que signifie croire ? Quant aux éléments concrets, ce sont effectivement des signaux, puisqu’ils servent précisément à révéler ce qui est caché à partir de l’existant. Ce sont des repères universels qui accompagnent le lecteur au cœur de l’allégorie. Car Bois-aux-Renards peut se lire comme un roman traditionnel, une œuvre de divertissement, ou comme une allégorie.

4- En 2018, sur le ton de la boutade, vous m’aviez dit qu’ Empire des chimères” était, je cite, “ du rural noir quantique vintage peut-être”. Avez-vous une définition plus précise pour Bois-aux-Renards ou persistez-vous à vouloir nous faire croire que vous ne savez pas trop ce que vous écrivez malgré la grande maîtrise que vous montrez ?

J’y reviens toujours : tout est fiction, tout est identification (aux personnages, aux situations, aux schémas de pensée préexistants). Bois-aux-Renards comporte selon moi de multiples angles d’approche : histoire d’amour, d’action, d’horreur ; critique sociale ; conte philosophique ; parabole morale et spirituelle ; réflexion méta sur le pouvoir du récit ; roman noir teinté de fantastique… ou rien de tout cela. Il ressemble, je crois, à un prisme. Mes efforts ont consisté à en orienter les différentes facettes pour que chacun puisse, s’il le souhaite, s’approprier ou y déposer une partie de ce qu’il est déjà. Est-ce que ça répond à votre question ? Rien n’est moins sûr.

5- Peut-on dire, comme je l’ai écrit peut-être aventureusement, que Bois-aux-Renards est une suite logique, une évolution normale du propos d’ Empire qui introduisait déjà des pages taquinant le fantastique, frôlant l’ésotérique ? Peut-on imaginer que vous quittiez le Noir qui vous va si bien pour conquérir des territoires plus”fantastiques”?

Oui, Bois-aux-Renards peut être lu comme un prolongement d’Empire des Chimères. Mais je n’ai pas l’impression, ni l’intention de quitter les terres du Noir. Simplement, je demeure là où je suis, c’est-à-dire à la place qui est la mienne dans la littérature de genre : celle de la tension, de l’énergie, du vide qui n’est pas le néant. À la fois dans le genre – parce que je l’aime foncièrement – et hors du genre car ma personnalité obéit à d’autre forces, d’autres puissances que je laisse aller à leur destination naturelle. L’être est, le non-être n’est pas, disait Parménide.

6- On sait très bien le monde qu’il peut y avoir entre un projet et sa réalisation, mais quelle est la genèse du roman ? Un lieu ? Un choix d’écriture ? Une histoire ?

Encore une fois, dans mon esprit, il n’y a pas de choix. Tout vient à son pas, selon ce qui est nécessaire. Je laisse faire, je reste disponible à tout, et j’obéis de bon gré. Au bout d’un moment, il y a un livre. Finalement je suis assez satisfait de Bois-aux-Renards parce qu’il me semble proche de l’intention initiale : rester très libre dans le processus de création. Alors oui, si le roman résulte d’un choix d’écriture, celui-ci s’exprime par une absence de choix : une élimination optimale des contraintes, une réduction maximale de tous les frottements pour conserver l’énergie de départ.

7- Quand on s’est rencontrés brièvement en décembre à Paris chez Gallimard, vous m’aviez déclaré que Bois-aux-Renards avait connu plusieurs refontes, plusieurs cures d’amaigrissement avant sa version finale. Après lecture, on se sent donc un peu frustrés de savoir qu’on aurait pu partir bien plus loin en votre compagnie. Qu’est-ce qui a disparu ? Des contes, des histoires pour nous embrouiller, un peu plus ? Comment un auteur vit-il ce type d’amputations ?

L’existence même d’un livre est preuve de nécessité ; sans nécessité ontologique, il n’existe pas. Combien d’histoires avortées, de récits oubliés, jamais formulés ? C’est juste qu’ils n’étaient pas nécessaires. Bois-aux-Renards correspond à un tiers d’une histoire plus vaste, rédigée en détail pour la maison d’édition. Les deux tiers manquants sont restés au stade du traitement, c’est donc qu’ils n’étaient pas nécessaires sous une forme romanesque. Les lecteurs qui me suivent ne partiront pas plus loin que le texte publié dans son état actuel… mais ils partiront ailleurs une autre fois, avec d’autres livres, peut-être avec d’autres auteurs, et c’est tout aussi bien.

8- Devra-t-on patienter encore cinq ans avant de vous lire ?

Seuls les dieux, les muses et le daimon en moi en décideront. Je serai à l’écoute.

9- Et comme d’habitude la B.O. idéale pour “Bois-aux-Renards ?

Eliane Radigue. Kyema. Je ne vois pas d’autre œuvre que le premier tome de sa Trilogie de la Mort pour illustrer Bois-aux-Renards. Certains éléments spirituels du roman sont, comme Kyema, inspirés de l’univers du Bardo Thödöl, le Livre des morts tibétain. Je conseillerais d’écouter la totalité du disque au long de la lecture.

Entretien réalisé par échange de mails, janvier 2023. Un grand merci à Antoine Chainas.

Clete.



RÉTIAIRE(S) de DOA / Série Noire / Gallimard

Il y a eu bien sûr l’épisode Lykaia sur le BDSM en 2018 mais on était nombreux à attendre le DOA de Citoyens clandestins et de Pukhtu. Les années noires COVID auront eu au moins un effet positif puisqu’elles auront bloqué l’auteur dans ses recherches sur l’histoire d’un officier nazi en France. En attendant, DOA est donc revenu vers le Noir, ses premières amours et des univers où depuis de longues années, il nous séduit par la puissance de sa plume, son art à nous montrer le côté obscur, l’underground sans filtre.

“Une enquêtrice de l’Office anti-stupéfiants, l’élite de la lutte anti-drogue, qui a tout à prouver.

Un policier des Stups borderline qui n’a plus rien à perdre.

Un clan manouche qui lutte pour son honneur et sa survie.”

Un roman de DOA est difficile à résumer et je ne m’y risquerai pas plus que la Série Noire très minimaliste dans sa quatrième de couverture. Disons que très globalement si Pukhtu parlait de la guerre en Afghanistan, Rétiaire(s), lui, parle de la drogue en France, une autre guerre. On connaît la rigueur de DOA, sa volonté que certains trouvent farouche de se montrer inattaquable sur ce qu’il montre, raconte et on retrouve tout cela dans une intrigue très riche sur le trafic de came en France à différents niveaux. Tout d’abord l’internationale de la came avec les nouvelles routes de transit, des états bandits comme la Bolivie, la Mauritanie, beaux pays où, même en rêve, on n’a pas envie de séjourner. Ensuite, le trafic sur le pays avec une famille de trafiquants manouches de la région parisienne qui a maille à partir avec la concurrence et les forces de police et de gendarmerie, soldats de l’ombre, qui luttent avec leurs moyens et leurs limites et enfin, les sentinelles et spadassins de bas étage de la Courneuve et du quartier des amandiers du XXème.

L’histoire fait intervenir de nombreux personnages avec qui il faudra se familiariser au départ, effort nécessaire, on n’est pas dans un énième thriller à deux balles. Heureusement, l’annexe en fin d’ouvrage, avec ses deux entrées la loi et le crime, permet de bien ancrer s’il le faut, les différentes factions, organisations qui gravitent en périphérie de cette histoire. Par ailleurs, un glossaire regroupant acronymes, abréviations, services de police et judiciaires préserve un liant, une certaine urgence à l’intrigue.

Côté personnages, certains offrent tellement de facettes et de possibilités qu’ils ne peuvent pas avoir été créés pour un simple “one shot”. On pense à la jeune Lola, côté crime et à Théo Lasbleiz le Finistérien (tueur de loups en breton) flic des stups qui a perdu femme et fille exécutées et occupant cette place de guerrier solitaire incontrôlable qu’on a déjà rencontré un peu chez DOA autrefois sous les traits de Lynx. Pas de réelle barrière entre le bien et le mal, des personnalités complexes animées par des désirs et des volontés antagonistes. 

L’intrigue est béton, le roman vous saute à la gueule dès le prologue, du DOA quoi, vous savez déjà … mais le plus effrayant, c’est peut-être ce qui apparaît en filigrane, au détour des pages, ce que vous découvrirez entre les lignes ou à travers une petite histoire comme celle d’Adama de la Banane…DOA a toujours déclaré n’émettre aucun avis, aucune opinion, néanmoins, il dresse parfois, mine de rien, un tableau assez inquiétant de la France de 2021.

Superbement construit avec des interludes qui permettent quelques respirations, Rétiaire(s) était à l’origine, en 2006, un projet de série refusée par France Télévisions. Dommage ! Avec cette loupe sur le travail de fourmi des flics, les filatures et les écoutes ainsi qu’une étude sociétale très forte comme on retrouve dans toutes les productions de David Simon, cela aurait pu devenir une sorte de The Wire à la française très crédible. Mais, de manière je le reconnais très égoïste, le malheur de DOA à l’époque fait notre bonheur aujourd’hui.

Last but not least, l’histoire est loin d’être bouclée…

DOA est de retour et cela fait un putain de bien.

Clete.

PS: entretien à venir.

LA MONTAGNE INVERSÉE, UNE EXPÉDITION DANS LES MÉANDRES DU FANTASME de Romain Lescurieux et Antonin Vabre / Marchialy

2012 : la fin du monde aura lieu le 21 décembre selon le calendrier maya. Une rumeur dit que le pic de Bugarach, dans l’Aude, sera épargné. Un emballement médiatique, peut-être plus ridicule que la ferveur millénariste, est déclenché. Les deux auteurs, alors jeunes journalistes, se retrouvent au sommet de la montagne le jour J.

2022 : dix ans plus tard, ayant survécu à l’apocalypse, les auteurs reviennent sur place. Ils prennent le temps de rencontrer les habitants, de remonter le fil de la rumeur. En s’engouffrant au cœur de la montagne dans une expédition plus que risquée, ils partent à la recherche des mystères de la région.

Que faisiez-vous pour la fin du monde ? Celle de 2012, j’entends. Où étiez-vous ? J’imagine que vous ne vous en souvenez plus. Moi non plus. Mais il me reste quelques souvenirs de tout le marasme autour de Bugarach. Deux pour être exact. Tout d’abord, le pic de Bugarach qui rappelait étrangement « La tour du diable » que l’on voit dans Rencontre du troisième type, mais aussi un illuminé bien perché qui aura beaucoup fait rire, j’ai nommé Sylvain Durif, le joueur de flûte de pan qui se faisait appeler « Le Christ cosmique » et se répandait en discours hallucinés et hallucinants. La triste star de ce délire médiatisé. Depuis, internet aidant, on en a vu défiler d’autres du même acabit, et l’ère du complotisme à outrance dans laquelle nous vivons est un terreau fertile. En prenant pour exemple le 21 décembre 2012 à Bugarach, les journalistes Romain Lescurieux et Antonin Vabre tentent de comprendre, avec La montagne inversée : une expédition dans les méandres du fantasme, tous les tenants et aboutissants de ce non-évènement ultra médiatisé. Comme on dit, il n’y pas de fumée sans feu. Ou bien ?

Si l’idée peut prêter à sourire, ce livre est une enquête tout à fait sérieuse, faite autant de recherches que de rencontres inopinées. Ici se télescopent histoire, légendes, ésotérisme, faits réels ou imaginés, traitement médiatique et discours de tous types, des plus pragmatiques et scientifiques, aux plus décalés, voire invraisemblables. En prenant comme fil conducteur une expédition spéléologique au coeur même de la montagne, nos deux journalistes progressent en parallèle, lentement mais surement, dans leur exploration de cette toute petite commune qu’est Bugarach, ses habitants passés et présents, son histoire et ses alentours. De boyaux en catastrophes naturelles, de concrétions en vies soi-disant extraterrestres ou intraterrestres, galerie après galerie et années après années, ce sont diverses strates de Bugarach et son pic qui se dévoilent à nous. 

Et au final, quel est le résultat de cette enquête ? Sont-ils tous fous à Bugarach ? Est-ce que l’on y trouve une concentration anormale de faits paranormaux ? Mais qu’est-ce qu’une concentration anormale de faits paranormaux ? Est-ce un lieu si unique qu’il devait indubitablement devenir un jour le centre de toutes les attentions ? Est-ce qu’E.T téléphonerait plus facilement à la maison depuis le haut du pic ? L’intérieur de la montagne est-il un garage à ovnis ? Tant de questions dont je ne vous dévoilerai pas précisément les réponses. Vous allez devoir lire pour savoir ! Ce que je peux vous dire, c’est que vous allez être déçus. Non, je déconne ! Enfin, pas complètement… Il y a une large part de démystification dans ce livre, n’en déplaise à ceux qui s’imaginaient trouver là un livre qui laisse toute sa place à l’imagination, mais l’intérêt se trouve ailleurs. On découvre ici plein de petites histoires, individuelles et collectives, parfois communes, parfois plus singulières, avec ce qu’elles peuvent comporter de poésie, de passion, d’humanité et d’absurdité. L’ordinaire d’un lieu un peu isolé, comme on en trouve plein en France et ailleurs, qui un jour bascula dans l’extraordinaire, pour finalement revenir à ce qu’il a toujours été. Deux phrases extraites du livre me  semblent assez représentatives du fond de celui-ci : « Les humains sont comme ils sont et non comme ils devraient être. Les montagnes aussi. »

En conclusion, La montagne inversée : une expédition dans les méandres du fantasme est une enquête rondement menée, qui tente de mener intelligemment le lecteur vers les faits, la réalité tangible, en tenant compte des idées et des fantasmes des uns et des autres. D’une sorte de folie ambiante, nous revenons progressivement au concret : l’humain et la nature. A l’image de l’expédition spéléologique de nos deux journalistes, on s’enfonce petit à petit dans l’obscurité pour revenir vers la lumière. A l’évidence, de cette fin du monde, il n’y avait pas de quoi en faire toute une montagne, juste un bon livre.

Brother Jo.

DANS LES MURMURES DE LA FORET RAVIE de Philippe Alauzet / Le Rouergue

Jean est un vieux paysan, rude et rustre comme peu. Agnès, fille de Jean, pas bien mieux lotie que son père avec qui elle partage les tâches depuis que sa mère est morte. La mère, elle n’a pas d’autres noms, a disparu quand Agnès avait quinze ans. Depuis, c’est comme si le jour ne s’était jamais levé.
Pàl vient de loin, d’un pays de froid. Il travaille à la ferme depuis quelques mois.
Il y a aussi le bien-nommé Pentecôte, le chien de Jean. Et les brebis.
Sacré huis-clos, épais, très épais. Rares sont les mots échangés.
Ça pourrait se passer il y a cent ans ou mille ans ou plus, ces êtres sont enracinés dans cette terre qui les a vu naître, d’où rien ne pourra les déloger sinon la mort.
Les jours passent lourdement, tous pareils, avec pour seule distraction un bout de plaisir furtif, rapide, entre Agnès et Pàl, à peine quelques minutes tard le soir, de temps en temps.

Il y a le ciel, et la terre, les carrés de la terre, le domaine des hommes, les champs mis à nu, les rivières contraintes, les routes noires et grises, l’ordre des hommes, leurs toits serrés les uns contre les autres, leurs douanes, leur ignoble façon de dessiner un monde qui ne leur appartient pas, la carte des puissants. De si haut, tout est minuscule et il n’y a de grand que l’homme qui regarde de loin, impuissant à saisir, forcé à l’inaction, inoffensif, étranger aux lignes qui s’écrivent, tout en bas, qui semblent impérieuses et qui ne sont rien quand le temps est passé. Jean regarde tout mais ne pense rien. Il chasse de son esprit les idées qui s’y engouffrent à mesure qu’il le vide. 

Les forêts ne sont pas désertes, et les bêtes qui les peuplent ont faim. Les brebis en pâtissent, en meurent, c’est inacceptable pour Jean que l’on voit crapahuter et chasser le loup, ce loup qui avait disparu et qui lui prend son bien. C’est comme une quête pour lui, ou un jugement dernier, une mort enfin. Il remonte dans sa vie, de son passé le plus lointain à son entourage et aux autres villageois qu’il ne peut pas souffrir, et le lui rendent bien.
Au même moment, Agnès n’est pas épargnée par cette nuit de chasse, des vautours s’envolent et s’approchent d’elle.

Dans les murmures de la forêt ravie est un premier roman (au titre bien trop long), je veux bien le croire, pourquoi pas après tout, mais une chose est sûre, Philippe Alauzet est bel et bien un écrivain. Il a plus qu’une simple histoire effrayante à raconter, il a un style propre, touffu et poisseux, ses phrases sont sculptées et tournées dans un bois noble. Ses mots sont choisis, poncés puis imbriqués ; il y a de l’ébéniste chez cet auteur. Et une prestance peu courante.
Le roman est court, ramassé sur une centaine de pages d’un nature writing noir, glaçant, prenez votre temps pour en apprécier chaque pli et repli ; de toutes façons vous ne pourrez pas faire autrement.

NicoTag

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