Faire rire n’est pas donné à tout le monde, provoquer une hilarité constante dans une atmosphère très noire tient du talent et Sébastien Gendron, roman après roman, nous prouve qu’il possède ce talent, sûrement aussi le fruit du travail et d’une observation fine et redoutable de ses contemporains, et de leurs travers. Python est le deuxième volet d’un triptyque consacré à la France rurale introduit par Chevreuil où il flinguait les comportements fachos des autochtones d’une commune rurale française indéterminée. Quittant le bourg historique, il s’intéresse aujourd’hui à un lotissement bourgeois périphérique, bon chic bon genre, voisins vigilants, jardins chouchoutés peuplé d’arrivants séduits par une vie plus saine à la campagne tout en restant un peu à l’écart des péquenots : la campagne sans les nuisances, un entre-nous rassurant, un lotissement nommé Washington où les avenues, rues, allées portent le nom d’états américains. Du coup, là-bas, on se prend un peu pour des Ricains, des wasps, pas de clôture, des bonnes manières collectives, des amitiés en carton, de la bienveillance à dégueuler partout. Enfin en apparence, parce que dès son entrée dans ce décor Desperate Housewives du bocage, peuplé de barbies barbantes, le lecteur voit qu’on peut aussi s’y débarrasser d’un importun en l’achevant au démonte-pneus après l’avoir raté en lui passant dessus en voiture. Et ce n’est qu’un début …
Constance Deltheil n’aime pas son fils Hippolyte et on la comprend : 5 ans, infect et mauvais. Si ça n’avait tenu qu’à elle, d’enfant elle n’aurait jamais eu. Et certainement pas avec Damien, son mari. La solution, ce serait de partir aussi loin que possible sous une fausse identité pour qu’on ne la retrouve jamais. En Inde, pourquoi pas ? Mais le jour où elle achète son billet pour Bangalore, Damien meurt d’un bête accident vasculaire. Comment Constance va-t-elle faire pour s’échapper désormais ? Et ce python qui hante les canalisations et met le petit lotissement où ils vivent en émoi…
Dans chaque roman de Sébastien Gendron, des personnes ou des catégories sociales sont passées à la moulinette. Dans Python, fidèle à sa réputation, il attaque à l’arme lourde. Pour bien fêter le 8 mars, la journée de l’année où elles sont célébrées dans le millénaire de l’homme, Sébastien Gendron se paye les femmes. Les mères, les épouses, les amies, toutes vont morfler. Bon Gendron peut sérieusement déclarer qu’il voulait interroger la notion de maternité mouais, en fait, il se défoule en exprimant ce que beaucoup d’hommes peuvent parfois, peut-être, occasionnellement penser un tout petit peu, juste un chouia… plus ou moins. Pas une pour rattraper l’autre, pas une à sauver. Néanmoins la plus remarquable est quand même cette Constance qui possède toutes les mauvaises cartes : épouse qui veut se barrer, veuve « joyeuse », voisine peu aimable et mère qui déteste, le mot est faible, son enfant. A son crédit, Hyppolite, son fils de cinq ans est une véritable petite ordure, (pas d’autre définition), un petit psychopathe, qu’on a envie de tarter dès son apparition et sa mère, symbole de la résilience passive a finalement bien du mérite de ne pas recourir plus souvent à la bonne torgnole des familles.
Mais arrive le sauveur, Lucas Daux, impénétrable comme un gardien des Reds un mercredi soir au Parc, et ô combien imprévisible. Un beau personnage le Lucas, un vrai salopard donnant un beau lustre noir à un polar très drôle. Constance, récemment veuve, doit trouver un substitut de père pour son petit Attila, Lucas pourquoi pas ? quand elle s’enfuira… en Inde, au paradis des violeurs ? Quelle brillante idée… mais avant, Washington montrera l’étendue de ses bassesses tandis qu’un python erre dans les canalisations en une remarquable démonstration de légende urbaine allant de ses origines à son éclosion et sa pleine maturité.
Foutraque, barge et en même temps si finement proche d’une réalité, animé par un mauvais esprit évident, privilégié. On est dans les mêmes univers un peu barrés de Tim Dorsey, les bons reconnaîtront…Totalement conquis, hilarité garantie.
PS : je regretterai juste qu’un personnage se nomme Lucas Daux qui, dans la réalité, est un footballeur professionnel et je ne peux imaginer qu’un joueur ayant défendu vaillamment les couleurs du FC Nantes ait un mauvais fond comme son homonyme romanesque.
En 2022, la collection Terres d’Amérique publiait la traduction française du premier roman de la Canadienne d’origine autochtone Katherena Vermette, Les Femmes du North End, ensemble choral ancré dans le terreau social de la capitale de l’Etat du Manitoba, Winnipeg. Les filles de la famille Stranger signe le retour romanesque de l’autrice (par ailleurs poétesse), avec un texte de nature semblable : des femmes de la même famille, de trois générations successives, racontent leur traversée des jours, émaillés des difficultés ou des fléaux malheureusement répandus parmi les femmes autochtones au Canada, population parmi les plus fragilisées.
Margaret, Elsie, Phoenix, Cedar : quatre femmes, mères et filles, issues de la communauté amérindienne du North End, un quartier défavorisé de Winnipeg, Manitoba. Quatre membres d’une même famille, les Stranger, chacune hantée par ses propres démons. Quatre personnages qui cherchent désespérément la lumière.Dans cette fresque poignante, Katherena Vermette immerge le lecteur dans l’univers mouvant d’une lignée de femmes autochtones, dessinant la force de leurs liens, la souffrance héritée du passé et l’espoir de briser enfin la fatalité…
Ne cherchez pas d’intrigue. Margaret, Elsie, Phoenix, Cedar chroniquent leur vie de tous les jours. Ce qu’elles font, ce qui leur arrive (ou leur est arrivé plus tôt), ce qu’elles pensent et ressentent. Il existe ainsi un admirable décalage avec la récurrente banalité des faits et sentiments rapportés et la vivacité qui se dégage de l’écriture. Phrases sèches, précises pour une évocation puissante, nerveuse. A chaque fois que l’une de ses femmes, jeune ou âgée, s’élance dans un chapitre, nous sommes à ses côtés mais aussi au plus proche de son esprit, ce qui n’est pas la moindre réussite du texte de Katherena Vermette, superbement authentique et âpre.
Qui connaît les maux qui affectent souvent les hommes et les femmes d’origine autochtone en Amérique du Nord ne sera pas totalement surpris de retrouver leur sinistre palette. Qui les découvrirait verrait se préciser un véritable enfer boschien. Hommes atomisés par l’abandon de soi, les addictions, la délinquance, la précarité, les parcours de vie erratique, le racisme ordinaire ou institutionnel. Femmes écrabouillées de même, pour lesquelles s’ajouteraient, plus qu’à leur tour, les violences conjugales et sexuelles. Margaret, Elise, Phoenix et Cedar : chacune d’elle illustre des nuances cruelles d’une souffrance à la fois reproduite depuis des décennies et toujours contemporaine. Katherena Vermette, qui se définit elle-même comme une activiste de cœur et d’esprit au service des femmes autochtones, n’a pas à forcer le trait, hélas. Ce qu’elle raconte est une réalité poignante.
La famille Stranger, ses femmes vont mal. Pourtant il suffirait, peut-on penser, que les liens familiaux ne s’effilochent pas, que le meilleur qui existe aussi chez les individus puisse s’exprimer et fasse une différence positive pour qu’une existence tragique devienne endurable, plus simple, et permette d’échapper au cercle de la fatalité. Cet espoir palpite à travers les pages du roman et se retire souvent, malmené par les événements. Mais il y a Cedar, la plus jeune, et avec elle, une fille Stranger pourrait ne plus rester étrangère à une vie exaucée…
Un texte d’une grande acuité sociale en même temps que d’une grande intimité avec ses personnages. Servi par la force d’une écriture directe, aux marches du genre noir cher à nos cœurs.
On avait été très impressionné par La dernière ville sur Terre, premier roman de Thomas Mullen, lauréat du James Fenimore Cooper Prize de la fiction historique en 2007 et sorti en 2023 chez Rivages. Cette histoire de confinement d’une communauté pendant la terrible épidémie de fièvre espagnole au début du vingtième siècle permettait de façon assez troublante une comparaison avec la période Covid d’où nous sortions. Mais, si on excepte une incursion dans la SF, c’est sa solide série polar entamée avec Darktown et basée sur la ségrégation raciale dans le berceau du KKK à Atlanta à la fin des années 40 qui lui a donné ses lettres de noblesse chez les amateurs de polars.
Boston, 1943. La journaliste Anne Lemire rédige la « Clinique des rumeurs », une rubrique qui réfute les nombreux on-dit circulant en ville, qu’ils soient des mensonges propagés par des espions de l’Axe ou de simples ragots nés de la peur et de l’ignorance. L’agent spécial Devon Mulvey, l’un des rares catholiques du FBI, passe ses semaines à prévenir le sabotage industriel et ses dimanches à débusquer les ecclésiastiques à la loyauté suspecte. Lorsque l’histoire d’Anne sur la propagande nazie croise l’enquête de Devon sur la mort d’un ouvrier…
Les lecteurs de Thomas Mullen savent que l’Américain offre toujours un décor hyper soigné, complet, le plus proche de la réalité historique et que cette minutie, malgré le talent de l’auteur, donne parfois des pages qui peuvent sembler trop explicatives. L’expérience vous prouvera le contraire, tous ces détails permettant de mieux comprendre le comportement de certains personnages et les méchants choix cornéliens qu’ils seront obligés de faire. La passion ou la raison, le pays ou la famille, le devoir ou le cœur. Alors, peut-être que l’aspect historique et sociétal avec ses communautés irlandaise, juive et italienne qui se défient, s’agressent, prend parfois quelque peu le pas sur l’aspect polar mais le talent de conteur de Mullen fait très bien passer tous ces messages venus des trottoirs, entrepôts et bistrots bostoniens.
« Les Noirs sont paresseux. Les Irlandais s’enivrent. Les Italiens sont des criminels. Les juifs sont des vampires. »
C’est dans ce cadre bostonien bouillant d’opposition à l’entrée en guerre en Europe des soldats américains en 1943 qu’Anne Lemire, juive, journaliste spécialisée dans le démontage des « fake news » les plus crétines mais aussi les plus pernicieuses et Devon Mulvey agent catholique irlandais du FBI vont se rencontrer et unir leurs forces pour savoir la vérité autour d’un groupuscule pronazi et antisémite. L’intrigue, de premier plan, séduira tous les amoureux de grandes fresques. Bien sûr, chacun verra une multitude de parallèles possibles avec la situation actuelle : la désinformation, l’antisémitisme ; la politique extérieure ricaine et bien d’autres aspects qui permettront peut-être de mieux appréhender cette identité américaine.
On ne va pas se mentir, ce roman se mérite parfois mais le plaisir est bien supérieur à l’effort consenti en début de lecture. Dans une note superbe de fin, Mullen explique que les noms des principaux personnages ont été choisis dans son propre arbre généalogique, grands-parents et arrière-grands-parents. On comprend mieux le soin apporté aux esquisses d’Anne Lemire et Devon Mulvey…
Un grand roman historique et politique doublé d’un bon polar, premier volume d’une trilogie, Thomas Mullen la grande classe !
Bien connu comme tête pensante du projet musical The Mountain Goats formé en 1991 et avec lequel il officie en solo ou entouré de musiciens, incontournable groupe de la scène indie folk qui s’est d’abord fait connaître par nombre d’enregistrements très lo-fi avant de prendre le chemin des studios, l’américain John Darnielle a largement plus d’une corde à son arc et il n’a pas fini de nous surprendre. C’est en 2008 qu’il publie son premier livre Black Sabbath: Master of Reality, pour revenir ensuite en 2014 avec Le loup dans le camion blanc (en 2015, en France, chez Calmann-Levy) et en 2017 avec Universal harvester. Il publie en 2022 La Maison du diable, qui arrivera chez nous en 2024 grâce à la maison d’édition Le Gospel, un ambitieux et fascinant roman qui a tout pour devenir culte. C’est à cette occasion que John Darnielle a accepté de répondre à mes questions, pour un résultat passionnant, à l’image de son dernier livre.
J’ai lu que l’idée du roman a émergé quand vous avez entendu parler de la « la doctrine du château ». Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce qu’est la « la doctrine du château » et en quoi elle a influencé votre livre ?
Oui – la « doctrine du château » est une loi très ancienne, comme le dit Gage dans le livre ; la plupart des pays n’en ont plus l’utilité. Elle trouve son origine dans l’idée que toute personne s’introduisant dans un château peut s’attendre à être tuée par le roi ou par les gardes du roi – et nous savons que c’est vrai pour les rois, n’est-ce pas, c’est leur château, ils font ce qu’ils veulent. La « doctrine du château » stipule que dans votre propre maison, vous êtes le roi – votre maison est votre château, et dès que quelqu’un met le pied dans ses murs, vous pouvez agir pour défendre le château comme vous l’entendez. Comme je l’ai dit, il s’agit d’une ancienne et obscure loi. Mais aux États-Unis, elle a été utilisée récemment par le dangereux et insensé lobby des armes à feu : les personnes qui veulent tirer sur quiconque entre sur leur pelouse ont invoqué la doctrine du château pour se défendre. Soyons clairs : il s’agit d’un monstrueux abus d’une loi obsolète. Chaque fois que vous en entendez parler, c’est parce qu’une terrible personne a tiré sur quelqu’un qui frappait à sa porte pour demander de l’aide. Mais j’ai également pensé aux personnes qui squattent une propriété abandonnée – ne pourraient-elles pas également invoquer la doctrine du château s’ils attaquaient, par exemple, la police ou toute personne essayant d’usurper leur domaine ? C’est ainsi que j’ai pensé aux personnages de Monster XXX comme à des chevaliers gardant leur château.
Comment est venue l’idée du magasin porno ? Cette maison aurait pu être tout et n’importe quoi d’autre qu’un magasin porno.
C’est la réponse la plus élémentaire, mais le magasin a été inspiré par deux bâtiments situés à Durham, en Caroline du Nord, où j’habite. Le premier était un magasin de pornographie qui n’a fonctionné que pendant une très courte période, sur une petite parcelle de terrain près d’une ancienne usine de bonneterie (voir photo ci-dessous). Le bureau où j’ai commencé à écrire le livre se trouvait dans l’ancienne usine ; lorsque j’y suis arrivé, le magasin de pornographie avait disparu depuis longtemps, tout comme le bâtiment qui l’avait abrité – tout l’ensemble de bâtiments a été rasé, il n’y a plus que de l’herbe aujourd’hui. J’ai pensé à la quasi-invisibilité de cet endroit – quelqu’un l’a ouvert une fois, quelqu’un y a travaillé, et ainsi de suite – une vie invisible. Puis, juste en bas de ma rue, il y a un bâtiment qui est resté vide depuis que j’habite ici, c’est-à-dire depuis 27 ans. Il s’appelait autrefois « Durham News and Video » – c’était un kiosque à journaux, puis il a vendu de la pornographie, mais tout cela, c’était avant que je n’arrive ici. C’est un beau bâtiment ancien dont l’entrée est surplombée d’une enseigne aujourd’hui vide. Lui aussi a eu une certaine vie, mais cette vie n’est pas enregistrée. Ces bâtiments de ma ville m’ont donc fait réfléchir à la vie intérieure des lieux, des bâtiments.
Le livre est vendu comme un livre d’horreur alors qu’il n’en est pas un, ou alors pas du tout au sens premier du terme. J’ai pu lire que ça a perturbé quelques lecteurs. Est-ce une volonté de prendre le lecteur par surprise ? Si oui, pourquoi ?
Je ne suis pas d’accord sur ce point : quel est le sens originel du mot ? Le Dracula de Stoker ? Le Frankenstein de Wollstonecraft-Shelley ? Il ne s’agit pas non plus d’horreur au sens où nous l’entendons aujourd’hui – il s’agit simplement de fiction, mais avec des éléments horrifiques. La Maison du diable a été nominé pour un Edgar, qui récompense les romans policiers ici, et j’ai aimé cela, parce que je pense que c’est le genre avec lequel il partage plus d’espace que l’horreur. Mais je n’ai pas non plus conçu le marketing moi-même, ce n’est pas vraiment mon côté des choses – je dis « oui » ou « non » à la couverture dans la plupart des cas.
Avec ses différentes parties (le livre a un découpage particulier en sept parties), ses différents narrateurs et points de vue, le livre est dense. Comment l’avez-vous construit ? Aviez-vous un plan clair dès le début ?
Le seul plan que j’avais dès le départ était que je voulais qu’il y ait sept parties, de manière à ce que ce soit un miroir construit par personne – de sorte que les parties I et VII soient à la première personne, les parties II et VI à la deuxième personne, les parties III et V à la troisième personne, et que la partie centrale soit quelque chose d’en quelque sorte à part. Cette structure précédait même l’intrigue ou l’idée – l’architecture du livre était son motif initial. Après cela, j’ai commencé à écrire ; c’est comme improviser en musique ; je tape juste un peu, dans la peau du personnage ici puisque j’ai commencé à la première personne, et je vois où cela mène, et au fur et à mesure que j’écris dans la peau du personnage, des idées émergent. J’ai eu l’idée d’un auteur de true crime dont l’argument de vente était qu’il s’installait dans les propriétés où les crimes avaient eu lieu, puis j’ai réfléchi à la manière dont fonctionne le true crime, à ce que c’est… et j’ai alors écrit beaucoup, beaucoup de choses. Plusieurs intrigues ont été effacées et repensées, sur quelques centaines de pages – à un moment donné, il y avait une intrigue policière dans la partie V, toute une enquête sur les crimes. Mais comme j’avais l’architecture du livre, c’était un plaisir de continuer à reconstruire jusqu’à ce que j’obtienne la forme qui me plaisait.
Dans votre livre, il y a cette improbable connexion avec la légende arthurienne. Comment est-ce arrivé là ?
À cause de la doctrine des châteaux, j’ai commencé à m’interroger sur les châteaux, sur leur origine (la réponse est « France » ; les gens avaient l’habitude de se disputer à ce sujet, mais les archives historiques sont assez claires sur le fait que le château anglais est une importation normande) et sur l’idée que nous nous en faisons – et sur Le Roman du roi Arthur et de ses chevaliers de la Table ronde de Thomas Malory, sur le fait que le monde qu’il décrit n’est pas du tout historiquement possible – c’est un mythe. Mais quand nous pensons au roi Arthur dans son château, nous voyons quelque chose que nous imaginons comme analogue à quelque chose de réel ; mais s’il y a eu quelqu’un sur qui Arthur a été modelé, il n’a pas pu avoir de château, parce que, encore une fois, il n’y a pas eu de châteaux en Angleterre jusqu’à l’invasion normande. J’ai donc réfléchi au fait que le château est une idée et que les personnes qui s’y trouvent sont également des idées – des visions, des rêves.
Gage Chandler, personnage principal du livre, est un écrivain de « true crime ». Pourquoi le choix du « true crime » ? En lisant votre livre, on peut croire que vous avez plus d’arguments contre que pour ce genre littéraire. Mais peut-être est-ce juste une fausse impression.
Je pense qu’il s’agit d’un genre intrinsèquement racoleur, je ne crois pas qu’il y ait de moyen de contourner cela. Un écrivain trouve une histoire dans laquelle des gens ont souffert et la raconte pour écrire un livre – il est extrêmement rare qu’un livre de true crime fasse plus que divertir, mais ce divertissement naît d’une terrible souffrance humaine. Pour moi, le true crime était la meilleure chose à faire pour cette histoire parce que le livre traite, en fin de compte, du fossé entre les mythes et les histoires et les expériences humaines sur lesquelles ces mythes et ces histoires sont fondés. Il aurait également pu être historien, ce qui aurait également fonctionné – mais les auteurs de true crime sont si explicitement des conteurs d’histoires que c’est ce qui semble le mieux convenir à cette histoire.
En lisant La Maison du diable, j’ai immédiatement pensé à l’affaire des West Memphis Tree qui fut très médiatisée. Est-ce que l’affaire des West Memphis Tree fut une inspiration ?
Je ne pense pas avoir beaucoup pensé à cette affaire, mais je la connais – j’ai vu le documentaire il y a des années, bien sûr.
Dans le livre, on comprend bien que la période de l’adolescence est centrale et cruciale dans la vie d’un être humain. Elle peut nous construire, nous abimer ou purement et simplement nous détruire. Puisque l’adolescence à le pouvoir de déterminer ce que l’on devient, d’une certaine façon, on demeure tous, à des degrés divers, piégés dans cette période de notre vie. Est-ce que l’on peut dire que l’adolescence est l’encre avec laquelle nous écrivons notre vie d’adulte ?
Je trouve cette question très intéressante – en général et dans ma propre vie – bien qu’il faille se rappeler que les « adolescents » de La Maison du diable ne sont pas vraiment des adolescents ; il s’agit là aussi d’un mythe. J’ai aujourd’hui 57 ans et si je pense que je discute pas mal avec mon moi adolescent, je pense aussi que mon moi adolescent était une sorte d’idiot. Mais les expériences que nous vivons lorsque nous sommes jeunes nous marquent, et nous fondons nos décisions futures sur les leçons que nous avons tirées des expériences que nous avons vécues au cours de ces années. Nos “nous” jeunes sont toujours sur la banquette arrière, essayant de nous donner des indications. Je ne pense pas que ces indications soient toujours bonnes, devrais-je dire. Mais nous les entendons quand même.
Je ne sais pas si vous êtes un amateur de Stephen King, mais la première référence à laquelle j’ai pensé en lisant votre roman, c’est Stephen King. Pas nécessairement dans l’écriture ou dans l’histoire, plus dans cette atmosphère, très pré-internet. Ce truc d’une époque que l’on apprécie instantanément retrouver, dans un livre ou dans un film de Stephen King, qu’il soit d’ailleurs bon ou mauvais. Est-ce que l’on peut effectivement voir ici un lien avec Stephen King ?
Et bien, comment un écrivain pourrait-il dire « non » à une telle comparaison – c’est un maître – je ne peux pas prétendre être à son niveau, mais je pense que lui et moi essayons de situer nos livres dans un monde reconnaissable. Mes personnages ont un travail, ils paient un loyer, etc. Ils ont des préoccupations humaines normales, comme les siens. Même lorsqu’il s’agit de quelque chose de très surnaturel comme Salem, la ville semble réelle, les gens se parlent avec des voix reconnaissables. C’est une sorte d’éthique commune entre King et moi, je pense. Je pense qu’il est sous-estimé par la critique parce qu’il est populaire, mais c’est un très bon romancier.
Il y a beaucoup de strates de lecture possibles dans ce livre. On peut y comprendre beaucoup de choses, à tort ou à raison. Quelle est la principale chose que vous avez voulu exprimer avec ce livre ?
Comme je l’ai déjà dit, je n’écris pas avec un programme en tête – j’écris pour savoir ce que je pense. Toutefois, à la fin du livre, je pense que ce que j’avais surtout à dire, c’est qu’un artiste doit être conscient de l’humanité – cela peut paraître très gonflé et arrogant de dire cela, je n’aime pas me considérer comme essayant de dire ce que les gens doivent ou ne doivent pas faire. Mais si le livre a un message, c’est que lorsque nous racontons des histoires sur des personnes, nous devons nous rappeler que nous parlons de personnes qui ont une vie, qui travaillent et souffrent comme nous. Les gens ne sont pas des « personnages », ce sont des personnes.
Il est question ici du devoir moral de l’écrivain, que ce soit vis-à-vis de ses protagonistes ou de son lectorat, notamment dans le « true crime ». Face à ce devoir, où vous situez-vous en tant qu’écrivain ?
Je considère que mon premier devoir est de divertir – je pense que c’est une vocation, je pense que les livres doivent être un plaisir à lire. Mais mon propre devoir moral en tant qu’écrivain est, comme je l’ai dit, de raconter des histoires dans lesquelles les gens sont vus tels qu’ils sont, c’est-à-dire comme des personnes qui souvent ne comprennent pas leurs propres motivations, comme des personnes qui commettent de grosses erreurs ayant un coût humain réel, comme des personnes qui finissent par comprendre le poids de leurs choix. Si cela a un poids moral, alors peut-être qu’un lecteur pourra trouver une perspective sur ses propres choix – mais ma première mission est toujours de divertir, de créer un monde reconnaissable dans lequel le lecteur aimera passer son temps.
C’est une lecture qui se mérite. Le livre n’est pas des plus évidents à lire. Il demande au lecteur d’être pleinement investi dans sa lecture. Est-ce une volonté de votre part, quitte à en perdre quelques-uns en chemin, plutôt que d’en faire simplement un spectateur passif ? Oui – quand je dis que je veux divertir, j’ai en quelque sorte un public qui s’auto limite – parce que j’aime travailler quand je lis. Connaissez-vous Zone de Mathias Énard ? C’est un livre raconté en une seule phrase (à l’exception d’un chapitre, qui est tiré d’un livre que le narrateur est en train de lire), et qui traverse toute l’histoire de l’humanité – c’est une lecture très difficile ; et un plaisir immense, une fois que vous y êtes entré, c’est singulier. Je retire davantage d’un livre si je dois m’y investir davantage, et j’écris des livres en gardant ce genre de dynamique à l’esprit.
Ce livre est tellement singulier et personnel que je ne peux m’empêcher de poser cette question qu’il m’arrive de poser à d’autres, quelle est la part de John Darnielle dans ce livre ?
Question difficile – « en partie », je suppose ? – c’est à Jana et à Diana Crane que je m’identifie le plus fortement. Lorsque Jana met Gage en accusation dans la dernière partie de la sixième partie, je ressens sa douleur et je m’y identifie. Mais c’est peut-être simplement parce que nous sommes tous les deux parents. Bien sûr, la dernière partie est racontée par John Darnielle, qui prétend rendre visite à son vieil ami Gage. Je pense que ce qui est le plus personnel dans ce livre, c’est le sens du lieu – j’ai situé le livre dans des endroits où j’ai vécu quand j’étais enfant. Je trouve que lorsque j’écris sur ces lieux, un sentiment personnel se dégage de l’histoire.
Tout le monde dans ce livre se raconte des histoires. Entre les adolescents à l’imagination débordante qui créent leurs propres histoires, les gens qui se créent leur propre histoire basée sur des ouï-dire, l’écrivain qui écrit sa propre version d’une histoire, le besoin et l’appétit pour les histoires semble sans fin, qu’elles soient vraies ou fausses. Si en tant qu’écrivain on se met vraiment à réfléchir à cela, notamment au fait que la vérité importe au final peu tant que l’histoire est bonne et bien racontée, et qu’en plus la fiction a le pouvoir de façonner la réalité, comment écrire et rester sain d’esprit ?
Une autre excellente question. Je pense que lorsque nous écrivons, nous comprenons que nous projetons une narration sur chaque aspect de notre réalité – la célèbre phrase de Joan Didion, bien sûr, « nous nous racontons des histoires pour vivre » – il existe de nombreuses écoles de philosophie et de pratiques spirituelles qui cherchent à remettre en question ce besoin, à trouver un maintenant qui se situe en dehors, au-dessus ou au-delà de notre désir d’un début, d’un milieu et d’une fin. En fait, le début et la fin sont tous deux une fiction, une construction, n’est-ce pas ? Il y a toujours quelque chose d’autre avant et quelque chose d’autre après, le « début » et la « fin » sont soit arbitraires, soit au moins provisoires. Mais l’écriture fait le contraire de nous rendre fous – elle nous permet de continuer à poser ces repères que sont le début, le milieu et la fin, et d’attribuer un sens aux choses qui s’y trouvent. En ce sens, je pense que l’écriture est plus ou moins une reproduction du processus visant à devenir une personne à part entière, c’est une façon de naviguer dans une compréhension de soi.
Quel est pour vous le secret d’une bonne histoire ?
Je pense qu’une bonne histoire a besoin d’un lieu où elle se déroule – d’une certaine manière, je pense que les détails du lieu sont à l’origine des personnages et des événements. Mais ce n’est que ma préférence – l’un des miracles de la narration est qu’il y a tellement de façons de le faire que dès que je dis « une histoire a besoin d’un lieu », je me demande s’il y a des livres où aucun sens du lieu n’est prioritaire – mais en même temps, je pense que le lieu est primordial, c’est vrai. Les gens résident quelque part, ils partent et reviennent ou partent et ne reviennent pas, ils gravitent autour des lieux, ils s’en approchent ou les évitent. En tout cas, pour moi, une fois que j’ai vu « la pièce où cela s’est passé », pour reprendre l’expression d’Hamilton, l’histoire émerge de là.
Si vous étiez un auteur de « true crime », est-ce qu’il y aurait quand même un crime qui vous obsède peut-être assez pour vouloir écrire dessus ?
En général, je ne supporte pas de lire les détails des types de crimes qui inspirent les livres de true crime – lorsque j’étais un jeune gothique, je dévorais tous ces détails, bien sûr, et à un moment donné, j’ai changé en tant que personne. La plupart des crimes authentiques concernent le meurtre, n’est-ce pas ? Pas la fraude, qui m’intéresse vraiment, le mal causé par des personnes prédatrices qui escroquent d’autres personnes (comme dans les systèmes pyramidaux). Cela dit, lorsque j’étais enfant, j’étais très curieux au sujet de Jack l’Éventreur, parce qu’il n’a jamais été arrêté et parce qu’il existe de nombreuses théories à son sujet. Je pense que dans le monde des « histoires de criminels », il y a un moment que j’explorerais longuement si j’y pensais, et c’est le suicide de Slobodan Praljak à La Haye – c’était un criminel de guerre, il a bu du cyanure sur le banc des accusés lorsque sa sentence a été confirmée. Il me semble monstrueux d’écrire la biographie d’un criminel de guerre plutôt que celle de ses victimes, mais ce moment – un vieil homme qui boit du cyanure lorsqu’on lui demande de rendre compte de ses crimes, des crimes d’un poids historique immense – il y a quelque chose de profond là-dedans.
Est-ce qu’il y a un livre de true crime qui vous a marqué ? Pour ma part, le dernier en date qui m’a marqué, c’est American Predator de Maureen Callahan. C’est fascinant de savoir ainsi écrire sur quelque chose de bien réel mais à la manière d’un roman complètement captivant.
Oui, Monkey on a Stick de Lindsey Gruson et John Hubner, qui raconte comment les Hare Krishna ont traversé une période d’activités criminelles après la mort de leur fondateur, Prahbhupada. J’ai toujours été fasciné par les cultes – et j’ai d’ailleurs traversé une période de ma vie où j’étais membre d’ISKCON (Association internationale pour la conscience de Krishna), l’organisation de Prabhupada – je psalmodiais avec des perles, j’offrais ma cuisine aux divinités avant de la manger. Mais j’ai lu Monkey avant tout cela, et je pense que c’est en partie grâce à cela que j’ai compris le fossé qui existe entre une histoire sur quelque chose et sa réalité plus vaste dans le monde.
Est-ce que votre travail au sein de The Mountain Goats a influencé d’une manière ou d’une autre votre travail en tant qu’écrivain ?
Je ne sais pas vraiment – l’écriture de chansons est très différente de l’écriture de romans. Je pense cependant qu’il est bon de savoir comment fonctionne la musique pour écrire des romans – les notions de rythme, de crescendo et de structure, de ton, de forme et d’accent. L’écriture est intrinsèquement musicale, et je pense que la gamme d’effets dont je dispose en tant qu’écrivain doit quelque chose au fait que j’écris aussi de la musique.
En tant que musicien, vous avez pu jouer avec Jandek. Quand on parle de la création d’un mythe, de légendes urbaines, dans la musique, il est difficile de ne pas penser à Jandek qui a une sacrée aura et qui fut longtemps un grand mystère. Comment vous êtes-vous retrouvé à jouer avec Jandek et comment était-ce ?
J’avais écrit quelque chose sur lui – ou je l’avais mentionné sur scène – et la personne qui organisait le concert m’a contacté pour me demander si j’étais intéressé. Le jour du concert, nous avons eu une sorte de balance qui a duré environ une heure, au cours de laquelle il a sorti les paroles des morceaux que nous allions jouer et a décrit le type d’effet qu’il souhaitait obtenir. Mais c’était entièrement improvisé – il avait amené un batteur qui commençait à jouer quelque chose, Jandek jouait, et Anne Gomez et moi-même improvisions nos parties. Je jouais sur un Nord, qui n’est pas un clavier que j’aime vraiment, et d’un moment à l’autre, cela pouvait sembler incroyable ou inutile – j’aime la musique improvisée mais je ne peux pas vraiment être considéré comme un improvisateur, donc c’était un terrain inexploré pour moi. Il y a eu des moments de réelle transcendance, et je pense que c’est ce qu’il recherche – c’était un effort commun pour créer quelque chose de nouveau – c’est ça la magie.
Avez-vous un nouveau livre en cours ?
Oui, je travaille toujours sur quelque chose. Mais je ne parle pas de la substance de ce que j’écris pendant que je l’écris. L’écriture requiert de l’intimité, lorsque les gens bloguent en direct leurs romans, cela me semble tellement… agressif, l’écriture a besoin d’être seule pour trouver sa voix.
Est-ce qu’il y a des écrivains français que vous appréciez ?
Oh oui – pas mal – Énard que j’ai mentionné plus tôt ; j’ai lu presque tout ce qui est disponible en anglais de Volodine et de ses divers hétéronymes (Manula Draeger, Lutz Bassman), je pense qu’il est complètement incroyable, je suis censé écrire un long article sur lui – c’est une honte qu’il ne soit pas plus connu dans le monde anglophone, j’estime vraiment son œuvre comme faisant partie de ce qui existe de mieux; Je viens de lire deux livres de Marie Ndiaye après en avoir lu un l’année dernière, elle est remarquable ; j’ai deux livres de Pierre Michon sur ma liste « à lire en 2025 », on m’a dit qu’il était génial ; j’ai lu un livre de Nathalie Leger l’année dernière et j’espère en lire d’autres. La littérature traduite est ma plus grande passion en tant que lecteur, au moins la moitié de ce que je lis est traduit – du français, du turc (Sevgi Soysal – je parraine une traduction de son œuvre pour Archipelago), de l’arabe, de partout dans le monde.
Au vu des résultats des dernières présidentielles, comment percevez-vous ce qui vous attend dans les années à venir aux Etats-Unis ?
C’est terrible. Il s’agit d’une marée montante de fascisme, ne vous y trompez pas. Nous n’avons pas de gauche organisée ni de sens collectif de l’histoire. Je suis d’avis que les États-Unis devraient être isolés par la communauté internationale, mais c’est bien sûr une attente irréaliste. Je n’ai pas de solutions. Mon pays se comporte mal, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, et son peuple ne s’y est pas opposé. C’est une honte.
Avez-vous lu ou écouté quoi que ce soit récemment que vous jugez légitime de nous recommander ?
Je suis vorace, je lis et j’écoute tout le temps – les écrivains français susmentionnés, Volodine Ndiaye et Énard, semblent être les personnes à lire – en ce moment, je lis Strange and Perfect Account from the Permafrost de Donald Niedekker, c’est traduit du néerlandais et c’est vraiment merveilleux – j’ai ce conflit, en ce sens que je pense que les Américains qui romancent l’Europe sont fatigants, mais en même temps, la littérature européenne se fixe des objectifs tellement plus élevés que la littérature américaine à l’heure actuelle. Un livre européen peut transcender les genres, brouiller les frontières entre la fiction et la non-fiction, être à la fois ludique et sérieux… Les livres américains semblent commencer par un plan marketing, comme si la personnalité publique de l’auteur était plus importante que le texte. Je suis très attaché au texte, vous savez ? Je pense que c’est la raison pour laquelle Volodine est mon personnage numéro un en ce moment : il n’y a pas d’Antoine Volodine ! C’est juste un personnage dans la fiction plus large d’« Antoine Volodine » – c’est merveilleux !
Entretien réalisé par mail, entre décembre 2024 et février 2025. Merci à Adrien Durand, pour son travail avec les éditions Le Gospel et pour avoir permis à cet entretien d’avoir lieu.
Neuvième enquête de l’inspecteur Wisting à la Série noire. Jørn Lier Horst, ancien inspecteur de police, n’a donc pas le profil de l’anecdote scandinave du moment et doit avoir un public fidèle. La Norvège n’étant pas, comparé à l’Islande, le territoire le plus surexploité de la littérature nordique, il restait de la place aux côtés de Jo Nesbo et Heine Bakkeid. Direction Larvik !
William Wisting, en vacances et las de tondre la pelouse, suit assidûment dans la presse le fait divers du moment : on est sans nouvelles, depuis maintenant trois jours, d’Agnete Roll, une habitante de Larvik. La découverte dans son courrier d’une enveloppe anonyme le sort de sa torpeur estivale. Sur une feuille blanche, une série de chiffres, référence d’un numéro d’affaire datant de l’été 1999. Tone Vaterland, dix-sept ans, avait été tuée en rentrant du travail à bicyclette. Le coupable avait été identifié, et condamné à une peine de prison. Intrigué, Wisting récupère le dossier 1569 aux archives pour en entreprendre l’examen méthodique. Et entrevoit la possibilité d’une erreur judiciaire.
Wisting, que je découvre, veuf, proche de la retraite mène une vie si passionnante que pendant ses vacances il décide de rouvrir une affaire élucidée vieille de vingt-cinq ans. Parallèlement, il retourne au taf pour donner un coup de main à ses collègues sur une histoire de disparition d’épouse. Donc, mis à part sa fille et sa petite-fille, sa famille c’est la police. Pas beaucoup d’affects, pas de casseroles, ne picole pas, ne se drogue pas non plus, juste quelques signes qu’il vieillit. On est très loin de son compatriote Harry Hole, héros de Nesbo.
Focus sur l’énigme, Wisting commence à fouiller pendant que quelques flashbacks nous font vivre très clairement mais aussi pudiquement la tragédie passée. On sent venir le bon polar d’investigation avec un enquêteur très expérimenté, tenace, proche d’Erlendur d’Indridasson ou de Kurt Wallander de Hennig Mankell et on ne sera pas un instant déçu. Il y a de la qualité dans cette intrigue, Horst nous fait douter de l’évidence, propose plusieurs voies qui s’avèrent elles aussi tout à fait crédibles. L’enquête est fine, le rythme est certes un peu lent (on n’est pas dans une histoire de narcos non plus) mais le suspense s’avère de très bonne facture et sans aucune violence.
Une belle découverte.
Clete.
PS: A signaler, une série reprenant les enquêtes, sobrement intitulée Wisting visible sur Canal.
Juste une petite envie d’en savoir un peu plus sur l’auteur du magnifique Bleus, blancs, rouges et sur sa manière d’écrire. Merci à Benjamin Dierstein.
Vous êtes l’auteur de quatre romans : une trilogie sur la France de 2011 à 2013 La Sirène qui fume, La Défaite des idoles et La Cour des mirages contant la fin du sarkozysme et d’ Un dernier ballon pour la route, gros bazar breton un peu « à l’ouest ». Vous apparaissez aussi dans le recueil du collectif Calibre 35 RENNES NO(IR) FUTUR avec la nouvelle Germaine Petrograd. Pas un inconnu donc mais mais vu votre discrétion sur le net, supportez que le grand public ignore beaucoup de vous (pour l’instant ) et veuille savoir autant que possible qui est Benjamin Dierstein, d’où il vient et à quoi il passe sa vie à part écrire des trilogies sur la France politique au 21e siècle et maintenant au 20 e ?
Je suis né à Lannion, dans les Côtes d’Armor, et je vis aux alentours de Rennes depuis plusieurs années. Il y a peu j’étais encore intermittent du spectacle, mais désormais j’écris des trilogies sur la France politique à plein temps, ou presque. Je garde un peu de temps pour gérer mon label de musiques électroniques Tripalium Corp, qui ressemble à ce que j’écris : les morceaux et albums que j’y sors sont généralement violents, bariolés, mais s’écoutent plutôt facilement même si on ne sait pas trop vers où ça va aller.
Quels ont été les prémices d’écriture ? Y a t-il eu un élément déclencheur qui a provoqué un passage à l’acte ? Une envie d’adulte ou un vieux rêve d’enfant ?
Quand j’étais gamin, j’étais déjà très productif. Je faisais des BD ou des sortes de magazines, que je revendais dans les bistrots où traînait mon père, pour m’acheter des bonbecs. A l’époque je lisais essentiellement des BD, et j’achetais Onze mondial et Spirou magazine. Les romans ça m’emmerdait, ce qui était proposé en littérature jeunesse était terriblement fade comparé à ce qu’on pouvait trouver dans Onze ou Spirou : des gens en compétition, des rêves brisés, de la violence (à cette époque dans Spirou, il y avait les séries Soda et Charly de la collection Repérages, et la collection Spirou et Fantasio était pilotée par Tome & Janry, qui ont fait les épisodes les plus adultes de la série). Je crois que gamin, c’est ces premières histoires qui m’ont marqué et m’ont fait comprendre qu’une fiction était beaucoup plus intéressante quand les personnages en prenaient plein la gueule.
Je passais aussi énormément de temps à regarder des films, avec une préférence pour ceux qui avaient un haut potentiel lacrymal (j’ai vu une bonne vingtaine de fois Abyss et Le Grand bleu), ou ceux qui me procuraient un shoot d’adrénaline (ma k7 de Piège de cristal est morte à force de passer dans le magnéto).
Et puis, en arrivant au collège, mes goûts ont évolué vers des récits plus complexes. J’ai pris des tartes monumentales avec Pulp Fiction, La Horde sauvage et Voyage au bout de l’enfer. Mon oncle m’a donné un bouquin d’Ellroy. Ca m’a mis une double baffe, je ne pensais pas qu’il pouvait y avoir des trucs aussi hardcore dans les livres, pour moi les livres c’était de la merde ! On est con quand a treize ans. Bref, les vrais éléments déclencheurs pour moi sont là : tous ces ressentis archi forts face à la puissance de la fiction, que j’ai pu ressentir quand j’étais en primaire ou au collège. Le reste est venu naturellement : quand on adore ressentir quelque chose d’une manière aussi forte, on a envie d’écrire le truc qu’on rêve de lire. A seize ans, j’ai écrit un roman de cent-vingt pages que je ne ferai jamais lire à personne parce que beaucoup trop inspiré par mes lectures de l’époque (notamment Encore un jour au Paradis). Entre mes seize et mes vingt ans, j’ai écrit des dizaines de nouvelles et de scénarios de courts-métrages, jusqu’à ce que je bute sur une première tentative de scénario de long métrage qui parlait de deux flics obsédés par une fille qui avait disparue et les rendait tous les deux cinglés. Je n’arrivais pas à le développer comme je voulais, je me suis retrouvé avec un brouillon qui faisait deux-cent-cinquante pages… loin des cent–vingt qu’on demande habituellement ! A ce moment-là j’ai compris que je n’aurais aucune chance d’en faire quelque chose, et de toute façon je ne connaissais personne dans le cinéma. J’ai tout rangé dans des cartons et j’ai abandonné. Il y avait mieux à faire à l’époque : les squats, les free-parties, les bars ! J’ai ressorti mon carton quand j’avais trente-deux ans. Je venais de faire la fête pendant douze ans et j’avais envie de retourner à l’écriture. J’ai décidé de transformer mon scénario sur les flics en roman, et ça a donné La Sirène qui fume.
Quand on feuillette pour la première fois Bleus, Blancs, Rouges, on comprend tout de suite la très grande envergure de l’œuvre : une couverture superbe, une bibliographie impressionnante (bouquins, documentaires, archives diverses, podcasts, presse), des documents pour aider à la compréhension fine de l’époque (carte géopolitique de l’Afrique en 1978, organigramme de l’administration policière), un index de 10 pages des personnages secondaires, tous les sigles et le vocabulaire policier expliqués et une intrigue urgente de plus de 750 pages. On sent votre désir de donner toutes les clés au lecteur, celles qui ont été les vôtres. Quel a donc été l’ampleur du travail en amont, le défrichage ?
Quand j’ai décidé quelle période je voulais traiter, je me suis constitué une biblio et j’ai mis une bonne année et demie à lire les ouvrages que j’avais recensés. Il y a en avait plus de 160. En même temps, je faisais mon plan et j’affinais mes personnages au fur et à mesure que je recevais des informations. Au début, je pensais faire un seul roman avec tout ça. Quand j’ai compris que ça allait faire quasi 2000 pages, j’ai changé toute la structure pour faire un diptyque. Et puis quand j’ai compris que ça allait plutôt avoisiner les 2600 pages, j’ai dû refaire la structure pour en faire 3 tomes. Ca rallonge le temps de lecture pour le lecteur, donc ce genre d’annexes en fin d’ouvrage, notamment l’index des personnages, me paraît essentiel. Avec Flammarion, on a ajouté les numéros de pages auxquelles apparaissent les différents personnages, ce qui permet au lecteur de retrouver rapidement où il a croisé tel personnage pour la première fois. Moi qui ai une mémoire défaillante, c’est l’outil dont j’ai longtemps rêvé pour ce genre de roman à la Ellroy, où t’as tellement de personnages que parfois, quand tu tombes sur un nom, tu ne sais plus vraiment qui c’est et tu passes dix minutes à chercher en arrière, en vain.
Sans tarder parce que la question me tenaille depuis le départ, pourquoi commencer cette intrigue fleuve en 1978, une époque que vous n’avez pas connue et dont beaucoup de lecteurs, eux, se souviennent très bien ?
1978 c’est Aldo Moro, l’évasion de Mesrine, l’appel de Cochin. C’est les premiers attentats du mouvement autonome, du FLNC, les prémices d’Action directe, le début des années de plomb made in France. C’est le début du déclin de la voyoucratie à l’ancienne, Zampa et les frères Zemour. C’est le moment où les Français commencent à perdre confiance en Giscard avec la crise économique, les plans de rigueur et les fermetures d’usines. C’est les débuts du Palace, le disco, l’arrivée massive de la coke. Pour faire le récit d’une France qui bout comme une cocotte-minute, c’est franchement une période idéale. Et puis j’avais envie de raconter la jeunesse de certains personnages de ma trilogie précédente. Jacquie Lienard, Michel Morroni, Philippe Nantier, Domino Battesti, Toussaint Mattei, Didier Cheron et Jean-Claude Verhaeghen sont des personnages importants de La Sirène qui fume, La Défaite des idoles et La Cour des mirages, et dans cette nouvelle trilogie ils prennent une importance de premier plan.
La France de 1978 et 1979 racontée par votre plume est une délicieuse madeleine de Proust pour tous ceux qui ont vécu l’époque. En vous immergeant dans l’époque pour la faire vraiment vivre à tous les lecteurs, avez-vous été surpris par la vision du pays que vous avez acquise ? Avez-vous modifié votre opinion sur certains acteurs de la vie politique de l’époque ? C’était mieux avant ?
Je n’ai pas été vraiment surpris puisqu’en m’attaquant à cette époque, l’idée était justement de peindre des chacals prêts à tout pour prendre le pouvoir. En apprendre plus sur les affaires de la période n’a fait que confirmer cette idée. C’était pas mieux avant, ni moins bien d’ailleurs. De tous temps, dès qu’on s’approche du pouvoir c’est la même chose. Le principe même de la politique est d’être clientéliste. Une personnalité politique qui dit vraiment ce qu’elle pense, ça n’existe pas.
Bleus, blancs, rouges suit l’enfer (pavé de bonnes intentions…) de quatre personnages (trois flics et un voyou de la République) particulièrement bien dessinés. Avez-vous un personnage préféré que vous aimez plus particulièrement retrouver, un homme ou une femme que vous auriez du mal à effacer de l’histoire rapidement ? Benjamin Dierstein s’attache-t-il à ses personnages ?
Je n’ai pas de personnage préféré, je les aime tous les quatre. J’ai fait plus que m’attacher à eux, je viens de passer quatre ans H24 en leur compagnie donc ils sont devenus comme des frères et des sœurs. Et pourtant ils sont bourrés de défauts, et ils sont surtout radicalement différents de moi, de ma manière de penser. Mais ils en prennent tellement plein la gueule dans cette trilogie, que veux-tu faire ? Je sais que certains lecteurs auront du mal à s’identifier à eux parce que tous ces personnages sont des enfoirés, mais moi dès que des gens souffrent, j’y peux rien, je m’attache.
Cette première partie de la trilogie ne nous offre qu’une vue très parcellaire de la suite de l’histoire même si on imagine très bien où tout cela peut et devrait nous mener. Sans vouloir trahir de secret, jusqu’où dans les années 80 va nous emmener votre plume ?
La trilogie s’arrête à l’été 1984, quand Le Pen fait un score énorme aux présidentielles, que les affaires qui secouent l’Elysée deviennent explosives et que Mitterrand nomme Fabius au gouvernement après avoir clairement pris le parti de la mondialisation. L’ensemble de la trilogie raconte comment on en est arrivé là. Comment la gauche a abandonné les travailleurs, comment l’extrême droite est revenue en force en se tournant vers les victimes des fermetures d’usine. C’est là que se situent les prémices de tout ce qu’on vit aujourd’hui : l’abandon par la gauche, les médias et les élites en général de l’électorat populaire blanc, ce qui a eu pour conséquence de faire du RN le premier parti de France. Ça, c’est pour le fond purement politique. A côté de ça, les tomes 2 et 3 racontent le retour de Carlos et tous les attentats qui s’en sont suivi, les Irlandais de Vincennes, les écoutes de l’Elysée, la mort du SAC, la mort de Guy Orsoni, la naissance de la Brise de Mer, le Liban, le Tchad… et bien sûr la campagne présidentielle de 1981.
Un de vos personnages se nomme Gourvennec. Est-ce parce qu’il est originaire des Côtes d’Armor ou peut-on y voir aussi une sorte d’hommage à Jocelyn Gourvennec, l’entraîneur d’En Avant qui avait réussi à ramener la coupe de France à Guingamp en 2014 ? A moins qu’il faille y voir une célébration d’Alexis Gourvennec, syndicaliste agricole et entrepreneur breton des années 60 à 80 ?
Oui, c’est un hommage à Jocelyn Gourvennec. Il est malheureusement descendu de son piédestal après ses mauvaises expériences à Bordeaux, Lille ou Nantes, mais pour nous les Guingampais, il restera toujours un héros, comme Noël Le Graët ou Francis Smerecki. Il n’a pas seulement ramené une deuxième Coupe de France, il a aussi fait sortir l’EAG de National et ramené le club dans l’élite en trois ans. Et puis il nous a fait passer les poules en Coupe d’Europe, ramenés en demi-finale de Coupe de France en 2015… Depuis qu’il est parti, l’EAG n’est plus le même club. Là, enfin, cette année, après dix ans, on commence à revoir la lumière avec un bon parcours en Coupe de France et un espoir de remonter en Ligue 1.
Dans vos remerciements, vous rendez hommage à James Ellroy mais avez-vous d’autres pistes littéraires à nous proposer, des romans qui ne quittent pas votre table de chevet ?
Bleus, Blancs, Rouges a été clairement inspiré d’Ellroy, et notamment d’American Tabloïd. On apprend d’ailleurs qu’un des personnages, le mercenaire Vauthier, a convoyé de l’héroïne dans les années soixante grâce à la filière établie par Pete Bondurant au Viet Nam. C’était une façon de rendre hommage au Dog. Mais concernant la structure, ma vraie influence est La griffe du chien de Don Winslow. Ellroy alterne systématiquement les chapitres focalisés sur ses personnages, là où Winslow ne met en avant qu’un ou deux personnages dans chaque acte. C’est moins systématique, ça permet de quitter complètement un personnage pendant 200 pages et d’être à ses côtés ensuite pendant les 200 autres. C’est plus complexe, plus tortueux, et ça permet de faire des ellipses (ce qui est un des gros défauts de la trilogie Underworld USA : l’alternance systématique des focalisations l’oblige à écrire des chapitres pendant lesquels il ne se passe rien et où il ne fait que répéter de l’information, sans parler des temporalités qui s’étirent et créent des sortes de trous chronologiques… ça donne l’impression de patiner alors que La Griffe du chien ça ne décélère jamais, t’es en cinquième tout du long !).
J’espère que vous comprenez l’impatience des lecteurs de ce premier opus quitté sur un joli suspense. La suite est-elle déjà lancée ? Y a-t-il un calendrier ? Un titre ?
L’Étendard sanglant est levé sortira vers l’été, en juin ou septembre. 14 juillet sortira en janvier 2026.
Entretien réalisé en février 2025 par échange de mails. Merci à Benjamin pour sa disponibilité.
On avait découvert Benjamin Dierstein en 2021 dans la collection EquinoX des Arènes d’Aurélien Masson avec Un dernier ballon pour la route sorte de western armoricain, fest-noz éthylique, sympa mais rien entre les lignes ne laissait prévoir la suite… En 2022, toujours chez EquinoX, est sorti le génial La cour des mirages qui peut très bien se lire comme un « one shot » . En fait, le troisième volume d’une trilogie sur les années de notre petit président à bracelet électronique, les années Sarkozy flinguées par un Benjamin Dierstein redoutable chroniqueur. Ce roman concluait un triptyque entamé avec La sirène qui fume et La défaite des idoles aux éditions Nouveau Monde. Il est essentiel de signaler cette trilogie parce qu’on retrouve certains de ses personnages dans Bleus, blancs, rouges. Pour être plus exact, on les découvre puisque Benjamin Dierstein a décidé de s’attaquer à la période 1978/1984 en France dans une intrigue très ambitieuse. Nul doute qu’une fois la lecture de Bleus, blancs, rouges achevée, d’aucuns seront tentés de se jeter dessus mais patientez un peu. Flammarion fait très bien le taf. L’Etendard sanglant sortira vers l’été tandis que 14 juillet achèvera l’histoire début 2026.
« Printemps 1978 : les services français sont en alerte rouge face à la vague de terrorisme qui déferle sur l’Europe. Marco Paolini et Jacquie Lienard, deux inspecteurs fraîchement sortis de l’école de police et que tout oppose, se retrouvent chargés de mettre la main sur un trafiquant d’armes formé par les Cubains et les Libyens et répondant au surnom de Geronimo. Traumatisé par la mort d’un collègue en mai 1968, le brigadier Jean-Louis Gourvennec participe à la traque en infiltrant un groupe gauchiste proche d’Action directe. Après des années d’exil en Afrique, le mercenaire Robert Vauthier revient en France pour régner sur la nuit parisienne avec l’appui des frères Zemour. Lui aussi croisera le chemin de Geronimo. »
Un grand roman doit vous prendre dès son début et Bleus, blancs, rouges qui est un très, très grand roman vous en met une bonne dès l’incipit particulièrement chaud situé à Paris pendant mai 68. Racontant une nuit d’émeute, décrivant l’enfer parisien, faisant ressentir à l’os la guerre urbaine, la panique, ce premier chapitre donne le ton des 700 pages à tombeau ouvert, infernales à venir. On est très loin de l’imagerie romantique bercée par les Moody Blues chouinant Nights in white satin. Dierstein attaque au corps d’entrée, la violence est exacerbée, le sang coule, la mort frappe. Hallucinant.
Bleus, blancs, rouges couvre les années 78 et 79 en France et comme nous l’a confié Benjamin Dierstein dans un entretien que nous mettrons en ligne vendredi cette période se prêtait bien à un roman noir : « 1978 c’est Aldo Moro, l’évasion de Mesrine, l’appel de Cochin. C’est les premiers attentats du mouvement autonome, du FLNC, les prémisses d’Action directe, le début des années de plomb made in France. C’est le début du déclin de la voyoucratie à l’ancienne, Zampa et les frères Zemour. C’est le moment où les Français commencent à perdre confiance en Giscard avec la crise économique, les plans de rigueur et les fermetures d’usines. C’est les débuts du Palace, le disco, l’arrivée massive de la coke. Pour faire le récit d’une France qui bout comme une cocotte-minute, c’est franchement une période idéale.»
Une France où on tabasse à mort un ministre, une France où, dans un triste remake de Bonnie and Clyde, on assassine l’ennemi numéro 1 dans sa bagnole, une France où les flics… Broussard, Ottavioli sont des stars, une France où le président se fait offrir des diamants et des réserves de chasse en Afrique pour flinguer des lions ou des éléphants, une France où une milice a tous les pouvoirs, une France qui continue son œuvre colonialiste en Afrique, une France où on craint de voir débouler les chars soviétiques sur les Champs en cas de victoire de Mitterrand, la France de Giscard et son accordéon. Si vous avez vécu cette époque, c’est un bonheur de profiter de cette relecture d’une époque par un Benjamin Dierstein hyper pointu, irréprochable jusque dans les plus petits détails. Cette fidélité à l’époque tient quasiment de la maniaquerie mais n’est pas suffisante à faire un grand roman. Soulignons néanmoins la bibliographie monstrueuse en fin d’ouvrage. Bretoned penn kalet! dit-on par ici et il en a fallu de la volonté, de la ténacité au Costarmoricain pour se lancer dans cette longue traversée en solitaire accompagné par Aurélien Masson, depuis toujours précieux pour les auteurs.
Ce qui fait la différence chez Dierstein, grand supporter d’« En Avant Guingamp », ce sont les personnages. Des êtres de chair et de sang avec leurs forces et leurs faiblesses, plus ou moins gris, jamais blancs ou noirs, méprisables souvent mais… On va suivre, vivre dans les pas de deux flics débutants aux dents longues l’un plongeant chez les nuisibles du SAC et l’autre commençant à pencher vers les socialistes ; d’un autre flic infiltré dans les milieux d’extrême gauche, Gourv, Breton pur jus, une vraie gueule, un mec inoubliable… et d’un mercenaire spécialisé dans les affaires reloues françaises en Afrique et parfois bras armé de Giscard. Ces quatre missiles vont filer vers une cible commune, le terroriste Geronimo. Ils se croiseront, se défieront, s’affronteront, se trahiront, vivront les tragédies du moment. L’intrigue est exceptionnelle, irrespirable et passionnante. La violence d’une époque est montrée sans fard mais aussi sans voyeurisme dans un tempo totalement halluciné où certaines structures de phrases, des paragraphes animés comme des mantras, ne manquent pas d’évoquer certaines folies d’Ellroy. Mais énorme avantage pour tous ceux que les histoires à Los Angeles du Dog commencent à saouler, Bleus, blancs, rouges, c’est chez nous, c’est nous, nos parents, notre belle vitrine qui commençait déjà à se fissurer. Personnellement je n’avais pas pris une telle raclée depuis Pukhtu de D.O.A.
Gracier la bête est le cinquième roman de l’auteure Gabrielle Massat. La kiné d’origine toulousaine a vraiment lancé sa carrière dans le roman noir avec Le goût du rouge à lèvres de ma mère (Prix du Meilleur Polar des lecteurs Points 2022) et Trente grammes (Prix France Bleu du Polar 2022). Pour cette troisième incursion dans le noir, Gabrielle Massat a décidé d’orienter son propos vers le monde de l’Aide sociale à l’enfance, le parent le plus pauvre du système éducatif.
« Officiellement, la villa des Prunelliers est un foyer d’accueil d’urgence pour mineurs ; en réalité, c’est là où on envoie les enfants placés dont le système ne veut plus, et où les éducateurs en sous-nombre finissent tous par craquer. Quand Till, l’un d’eux, finit par lever la main sur Audrey, quatorze ans, celle-ci fugue et se fait percuter par un chauffard.
Rongé par la culpabilité, Till va la voir tous les jours à l’hôpital, délaissant le reste du monde. Mais lorsqu’il apprend que la mère disparue d’Audrey est peut-être encore en vie, il n’a plus qu’une idée en tête : la retrouver et la ramener à sa fille. Et tant pis s’il y laisse sa carrière, sa raison ou sa vie. »
La culpabilité, la rédemption, la résilience comme dans les plus ricains des romans U.S. seront les moteurs d’action de Till, éduc de 44 ans, fraîchement divorcé et un peu dans le dur, qui a commis, pour lui, la pire des infamies en usant de violence vis-à-vis d’une ado déjà bien démolie par son parcours dans la société. Il sera le fil rouge d’un roman qui, sans prendre de gants, mais sans le marquer non plus d’un pathos exagéré, explorera de bien belle manière le monde de ces gamins et ados enlevés à leurs familles par la justice et parqués dans des unités. Là, tout le monde prie pour que cela se passe bien, « pas de vagues », malgré tous les freins à la bonne marche de ces établissements si sensibles… Ces lieux en France où les équipes en place tentent de palier comme elles peuvent toutes les carences de fonctionnement, les promesses non tenues, l’inertie de l’administration et la douleur des mômes qui expriment souvent leur colère en reproduisant une violence qui les a accompagnés tout au long de leur courte vie.
Alors, bien sûr, les pages sont parfois très douloureuses, cruelles ou émouvantes, mais l’aspect polar est loin d’y être négligé. L’intrigue fonctionne parfaitement, est relancée efficacement, créant un suspense particulièrement porteur. Au final, Gracier la bête se révèle être un document très crédible sur le monde terrible de l’éducation spécialisée mais également un roman tout à fait recommandable.
À Dublin, un soir de pluie, deux hommes frappent à la porte d’Eilish Stack. Membres d’une toute nouvelle police secrète – le GNSB -, ils demandent à s’entretenir avec son mari, enseignant et syndicaliste, mais celui-ci est absent. Larry se rend au commissariat dès le lendemain, puis disparaît dans des circonstances troublantes.
Tandis que le malaise s’installe peu à peu, Eilish voit son quotidien et celui de ses quatre enfants amputés d’une liberté qu’elle tenait pour acquise. Bientôt l’état d’urgence est déclaré, les rumeurs parlent de camps d’internement…
Prisonnière d’une logique cauchemardesque, jusqu’où devra aller Eilish pour protéger les siens ?
Quand on avait rencontré Paul Lynch en 2019 pour son troisième roman, il nous avait dit comment il était hanté à l’époque par le conflit syrien. D’ailleurs, pour lui, Grâce et l’errance de son héroïne dans l’Irlande de la fin du 19ième siècle prenaient en compte, d’une certaine manière, cette tragédie migratoire. Constatant certainement qu’une guerre, si elle est lointaine, ne nous touche pas vraiment, il a décidé d’adapter ce récit de l’horreur à l’Irlande de demain dans ce très hypnotique roman.
« …à chaque moment le monde s’achève en un lieu et nulle part ailleurs, la fin du monde est toujours un événement circonscrit, elle arrive dans votre pays, entre dans votre ville et frappe à votre porte, mais elle n’est pour les autres qu’une vague menace, un bref compte rendu dans un bulletin d’information, l’écho d’événements transformés en récit… »
Nombreuses, très nombreuses sont les leçons à retenir de cette histoire de l’Irlande qui sombre dans le nationalisme, la dictature fasciste et chacun trouvera aisément les liens qui relient Le chant du prophète à la guerre civile en Syrie mais aussi aux privations de libertés dans les temps COVID, dans le triste théâtre nazi lors de leur accession au pouvoir, dans les agissements et les discours des minables qui nous accablent…
» Et quand on prend le contrôle des institutions, alors on prend aussi le contrôle des faits, on peut modifier toutes les formes de croyance, les choses sur lesquelles tout le monde s’accorde, et c’est ce qu’ils sont en train de faire… ils entretiennent la confusion, et si l’on prétend qu’une chose en est une autre et qu’on le répète assez longtemps, eh bien elle finit par le devenir, et il suffit de le répéter indéfiniment pour que les gens l’acceptent comme une vérité_ rien de bien neuf là-dedans… »
Parlant de son écriture, Lynch nous avait confié que sa plume, ses choix stylistiques, étaient particulièrement guidés par l’histoire qu’il écrivait. Ainsi dans Un ciel rouge, le matin, La neige noire et Grâce, l’extrême noirceur des intrigues situées dans l’histoire ancienne de l’Irlande et des Etats Unis, était souvent éclairée par de délicieuses pages poétiques, au lyrisme désuet et précieux… d’un autre temps. On avait constaté un léger changement avecAu-delà de la mer, fruit d’une réflexion sur l’histoire vraie de deux pêcheurs perdus en mer. Ici, et il faudra un temps d’adaptation, difficile de retrouver l’écriture charmante de Lynch, les enluminures. Les chapitres sont longs, compacts, sans respiration, comme un rempart qu’il faut surmonter ou un labyrinthe à arpenter. Les dialogues sont inclus dans la narration, sans aucune signalisation de ponctuation, le verbe est dense. Dès le départ, cette absence de paragraphes, de pauses, oblige le lecteur à foncer tête baissée dans l’inconnu tout comme Eilish, l’héroïne de ce roman.
Paul Lynch possède sûrement un don pour créer des personnages inoubliables. Eilish, comme Grace par le passé, est la belle illustration d’une personne embarquée sur un Styx qui semble être sa dernière voie et continuant à avancer sans broncher, cherchant la lumière dans le chaos. Nationalisme exacerbé, état d’urgence, perte des libertés, complotisme, fascisme, arrestations, emprisonnements, stigmatisations et enfin guerre civile… un abominable crescendo vers l’horreur raconté à hauteur d’innocents, la mécanique du désastre d’Eilish épouse brisée et mère de quatre enfants qui appréhenderont chacun à leur manière l’injustice, la barbarie, la guerre, la mort…
Un roman aussi précieux qu’effroyable éclairé par le talent et l’humanité de Paul Lynch.
Mourir en juin est le sixième volet d’une série signée Alan Parks qui devrait en compter douze, un par an représentant un mois de l’année, explorant la criminalité à Glasgow au milieu des années 70.
Cette série met en valeur les enquêtes de Harry McCoy, flic porté sur les excès en tous genres, plus amical avec la pègre glaswégienne qu’avec sa propre hiérarchie et beaucoup de ses collègues. Franc-tireur, parfaitement à l’aise dans les bas-fonds, il se traîne de pubs borgnes en clubs glauques pour investiguer, aidé par un adjoint précieux nommé Watson comme un certain docteur et par un caïd local Cooper avec qui il a partagé les douleurs d’une éducation en foyers.
« Un premier cadavre est découvert à la fin du mois de mai. Il est identifié par Harry McCoy comme étant celui de « Govan Jamie », un clochard qui vivait à la rue. McCoy connaît bien la communauté de ces sans-abri, alcooliques, miséreux et solitaires : son propre père vit parmi eux. McCoy et son adjoint Wattie ont été temporairement « relocalisés » au commissariat de Possil dans le cadre d’une restructuration de la police de Glasgow. L’inspecteur s’y trouve confronté à une femme éplorée qui affirme que son petit garçon a disparu. Lorsqu’il demande à voir une photo de l’enfant, la mère répond qu’elle n’en a pas. Le père, pasteur, est à la tête de l’Église des Souffrances du Christ dont les préceptes interdisent toute représentation. Mais le plus étrange dans cette histoire est que personne, dans le quartier ou ailleurs, ne semble avoir entendu parler de cet enfant. »
Avec un tueur de vieux SDF, une secte qui semble développer une histoire inquiétante avec un gamin qui n’existe peut-être pas et une mission d’infiltration dans un commissariat, McCoy ne va pas chômer. Entre histoire personnelle et affaires urgentes, il se lance dans une enquête, forcément alcoolisée mais moins qu’à l’accoutumée. L’investigation est de qualité et permet de se frotter aux plus mal lotis de la cité écossaise. On n’est pas trop inquiet néanmoins pour McCoy vu qu’on sait que la série fait ses douze volumes et on voit mal Parks supprimer son principal atout, ex aequo avec les terribles instantanés sur la sombre Glasgow.
Forcément, une fois arrivé à la sixième histoire, le lecteur sent beaucoup mieux les enquêtes, l’architecture des romans, certaines redondances (comme les multiples épisodes à l’arme blanche) mais reste agréablement surpris par certaines affaires et l’émotion qu’elles peuvent développer.
Pour le néophyte, ce roman (sans atteindre les sommets de Joli mois de mai de très loin le meilleur) s’avère néanmoins une bonne manière d’entrer dans la série et de découvrir un bon auteur de polars écossais. Les stigmates et scories de McCoy, sans être totalement clichés, sont généralement associés aux flics cabossés : une enfance malheureuse, des addictions, sont développés ou rappelés dans Mourir en juin. Enfin si cet univers écossais des années 70 vous séduit particulièrement, tentez donc Retour de flamme de Liam McIlvanney, un must.
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