Récompensées en 2022 aux Etats-Unis, en 2023 en France, les publications de Louise Erdich s’enrichissent en cette fin d’année d’un nouvel article éditorial qui rassemble deux textes écrits à des époques différentes (1988 pour le premier, Tracks, 2004 pour l’autre, Four Souls) mais que l’autrice a toujours considérés comme intimement liés, se faisant suite.
Hiver 1912. Le froid et la famine s’abattent sur une réserve du Dakota du Nord alors que les Indiens Ojibwés luttent pour conserver le peu de terres qu’il leur reste. Décidée à venger son peuple, Fleur Pillager entreprend un long périple qui la mènera jusqu’à Minneapolis. Racontée tour à tour par Nanapush, un ancien de la tribu, et Pauline, une jeune métisse, l’aventure de la belle et indomptable Fleur donne lieu à un roman puissant et profond, où le désir de vengeance finit par céder à celui, plus fort encore, de se reconstruire.
C’est avec le brio qu’on lui connaît que Louise Erdrich porte à nouveau ces voix amérindiennes dont l’entrelacs nous révèle les affres de la communauté ojibwé dans la première moitié du XXe siècle : l’acculturation brutale, la perte de sens, la dépossession foncière, la déchéance physique et morale. Pourtant des figures luttent, pour maintenir des croyances et des valeurs ancestrales, pour ne pas se faire totalement dépossédés de leur identité ou de leurs droits sur la terre. Le vieux Nanapush, Margaret la veuve, son aimée, Fleur la révoltée, sont de celles-là. Ainsi présentés, on pourrait croire ces récits uniquement désespérants ou douloureux. Ce serait sans compter sur les talents de conteuse de Louise Erdrich et sur l’esprit acéré et comique de ses personnages, Nanapush en particulier : coups d’éclat, coups pendables, ruses diverses, magie autochtone sont du registre du vieux renard, lucide pourtant sur les malheurs de son peuple et de ses proches. A sa manière, il entend protéger les siens.
Autour de cet attachant (hilarant même) personnage masculin gravitent des femmes autochtones au fort caractère, déchirées entre leurs origines et leur nouvelle place dans le monde. Leurs choix sont bons ou mauvais ou cruels, dans une quête d’âme fondamentale. Sans surprise et sans faille, Louise Erdrich confirme ici son attachement aux personnages féminins riches, complexes, profonds et exprime son indéfectible tendresse pour leur cause.
Des destins de femmes, d’hommes, si singulièrement humains aux frontières de leur culture et de la nôtre. Au milieu de leurs tourments et de leurs défaites, quelques courtes victoires de l’esprit, de la vie, de la joie. Peut-être un roman qui mérite vraiment l’étiquette feel-good. Pour faire un distinguo avec les parts de tarte au suc’ d’érab’habituellement rangées là.
Littérairement parlant, les années se suivent mais ne se ressemblent pas. En 2024, on a pu retrouver avec grand plaisir des auteurs déjà chroniqués sur Nyctalopes, tels que Eugene Marten (En aveugle), Mercedes Rosende (Des larmes de crocodile) ou Iain Levison (Les stripteaseuses ont toujours besoin de conseils juridiques) ou découvrir des voix émergentes particulièrement prometteuses avec Phoebe Hadjimarkos Clarke (Aliène) ou Sébastien Dulude (Amiante). On notera aussi d’obscures pépites (Viande, Martin Harníček), de futurs livres cultes (La maison du diable, John Darnielle), de grandes aventures (A la lisière du monde, Ronald Lavallée) ou des monuments toutes catégories confondues (Chacun pour soi et Dieu contre tous, Werner Herzog). Une fois de plus, il faut saluer le travail des petits éditeurs qui font des choix de publications aventureux et passionnants.
Ces mémoires, foisonnants de réflexions et d’anecdotes, sont d’une rare sagacité. Une lecture passionnante, de bout en bout, et peut-être même la lecture la plus exaltante de cette année 2024. Frustrante tant on en veut plus ! Purement et simplement brillant.
Un premier roman d’apprentissage magnétique et émouvant à l’écriture flamboyante. Sébastien Dulude à l’âme d’un poète et le savoir-faire d’un orfèvre. Préparez-vous à vivre un fascinant moment de grâce.
Ce roman de John Darnielle n’est rien de moins qu’une ambitieuse et passionnante métafiction. Une œuvre d’art minutieuse et une expérience littéraire unique en son genre qui ne peut que devenir culte. Puissant !
En aveugle est un roman d’un noir sans emphase, mais véritable et profond. De prime abord impénétrable mais définitivement pénétrant. Un livre passionnant d’un auteur qui mérite toute votre attention.
Le roman de Martin Harníček est un roman trouble et dérangeant sur les rouages du mal. Une lecture percutante pour laquelle il faut avoir l’estomac bien accroché. A consommer de préférence à distance des repas.
Aliène, de Phoebe Hadjimarkos Clarke, c’est un peu la rencontre de X-Files, David Lynch et David Cronenberg, sous hallucinogènes, nourri d’un souffle poétique et d’un propos engagé, pour un résultat tout à fait atypique. Certainement difficile à vendre tant ce roman est particulier mais, pour ma part, je n’en pense que du bien et vous invite à vous laisser surprendre.
Avec Les stripteaseuses ont toujours besoin de conseils juridiques, Iain Levison livre un roman jubilatoire. Une critique caustique du système judiciaire américain écrit d’une main honnête, sincère et intelligente. C’est très bon et on ne peut plus pertinent.
Des larmes de crocodile est un roman noir au ton et à l’humour décapants. Tout aussi bon que L’Autre femme, son prédécesseur, on ne peut que se réjouir de ce qui nous attend ensuite, compte tenu de la fin de ce nouveau livre. C’est jubilatoire. Foncez découvrir l’oeuvre de Mercedes Rosende, vous ne le regretterez pas !
Avec A la lisière du monde, Ronald Lavallée signe ce qui sera peut-être le grand récit d’aventure de cette année 2024. On pense forcément à Jack London et on ne peut qu’apprécier retrouver un tel souffle romanesque qui nous tient en haleine de bout en bout. Maitrisé sur toute la ligne et le plus frustrant est de tourner la dernière page. Contrairement aux personnages qui peuplent ce livre, nul besoin, pour les lecteurs, de lutter pour en voir la fin.
Ce qui malheureusement est redondant d’année en année, ce sont les disparitions de grands artistes. La liste est longue en 2024, mais une pensée toute particulière pour Steve Albini qui aura forgé le son de tant de groupes dont je suis personnellement fan, mais aussi Brother Dege, alias Dege Legg, qui fut chroniqué et interviewé par mes soins chez Nyctalopes, pour son livre Cabdriverpublié l’année dernière, que j’ai également eu la chance et le plaisir de rencontrer et de voir en concert, et qui nous a brutalement quittés deux jours avant la sortie de son superbe disque Aurora.
Traduction: Karine Lalechere, Nadine Gassie et Guillaume Rebillon.
Version 1.0.0
De 2008 à 2014, les éphémères 13ième Note Editions nous avait offert de multiples plongées dans l’underground ricain, en nous faisant découvrir des auteurs inconnus, des romans inédits d’auteurs plus ou moins connus, reconnus… un bonheur pour tous les amoureux des States. Dans cette belle déferlante composée de pointures comme Jerry Stahl, Willy Vlautin, Dan Fante, Kent Anderson… se trouvait un auteur totalement inconnu chez nous Mark SaFranko, auteur d’une belle quadrilogie autour d’un personnage Max Zajack, sorte de clone littéraire de l’auteur originaire du New Jersey. Depuis quelques années, ces quatre romans étaient introuvables et on ne peut que se réjouir de l’initiative des Editions la Croisée de réunir ces quatre écrits en un seul volume.
La série est initiée en 2009 avec Putain d’Olivia (c’est vrai qu’elle est très chiante !) où SaFranko raconte sa vie amoureuse très explosive avec Olivia, son addiction à cette fille. Suivront Confessions d’un loser et Travaux forcés où Jack affronte la réalité du monde de travail et de la vie lui qui n’aspire qu’à écrire. Entre les deux se glisse Dieu bénisse l’Amérique, récit touchant et parfois irrésistible de l’enfance américaine de Zack, particulièrement propice à déclencher une addiction à SaFranko et dont je conseillerais la lecture en premier.
Ignoré aux USA, Mark SaFranko, grâce au courage de plusieurs éditeurs français, a continué à être édité chez nous et Nyctalopes l’a suivi. On signalera tout d’abord une suite des aventures de Zack sortie en 2022 chez Mediapop éditions Tout sauf Hollywood.Sont parus aussi un recueil de nouvelles Le fracas d’une vague chez Kicking Records et des romans très malins commeUn faux pas chez la Dragonne et le sombreSuicidechez Inculteque nous avons tout particulièrement apprécié.
Adepte du « dirty realism », on peut aisément rapprocher SaFranko de John Fante ou Bukowski mais aussi évidemment de Arthur Nersesian que la Croisée nous a fait découvrir récemment. Il est certain que les lecteurs de Fuck up et Dogrun vivront dans ce joli volume particulièrement roboratif multiples petits bonheurs au milieu de toutes ces galères.
Culte !
Clete.
PS: Mark SaFranko est aussi, entre autres, musicien.
Nous apprenions il y a quelques mois que Le Poulpe avait une fille, ou presque. Elle se prénomme Gabriella et sa fiche anthropométrique nous dit qu’elle aurait grandi dans les prisons boliviennes avant de débarquer à Paris pour rallier les causes de son paternel adoptif, Gabriel Lecouvreur : ce Poulpe récurrent initié par Jean-Bernard Pouy en 1995 et adopté par toute la galaxie noire, de Didier Daeninckx à Caryl Férey, de Franz Bartelt à Hervé Le Tellier… Après deux épisodes inauguraux, menés tambour battant par Thomas Cantaloube et Maryssa Rachel, c’est entre les mains assurées de Dominique Sylvain que Gabriella confie sa troisième enquête au pays des injustices criantes et des petits, Poucets et poussés à la faute. De Dominique Sylvain nous connaissons les Sœurs de sang, bien sûr, ou ces Passeurs de l’étoile d’or (Editions Autrement, collection Noir Urbain, 2004) et Passage du désir (Grand prix des lectrices de Elle en 2005), géographiquement proches du bar de la Sainte-Scolasse, estaminet sis au cœur du onzième arrondissement d’un Paris d’hier, d’un Paris maltraité aujourd’hui. La voici de fait aux commandes d’un imbroglio complotiste, juché sur les canons d’une mode tarifée par les réseaux sociaux, calibré par le meilleur de la littérature de gare à l’ancienne et doté d’un Samouraï plus japonais que Delon, plus Jo qu’Elvis néanmoins pour rester chez les Costello. L’affaire de ce troisième tome donc : Solveig, une influenceuse en vue se fait agresser et torturer à bord de la péniche qu’elle compte aménager en scène-sur-Seine de ses activités parisiennes, du côté du canal de l’Ourcq et de l’extension des contreforts de Boboland au nord-est de la capitale. Qui dit péniche, nous pousse à penser à un autre Dominique (Delahaye en l’occurrence, pour ses histoires de batelier, dont À fond de cale ou Naufrages aux éditions In8), mais Gabriella s’avère elle aussi un sérieux marin d’eaux plus troubles que vives ou douces quand il s’agit de défendre son port d’attache et ses fidélités ancrées au zinc de la Sainte-Scolasse. Alors, si Julie et Juliette, les deux patronnes à la barre du bar cher aux Poulpes, sont impliquées, voire en danger, la chica au sang chaud s’engage, quitte à affronter les extrêmes du moche : extrême droite comme extrême connerie concomitantes. Et en toute logique, elle se fait molester à son tour. Son CV chargé d’ex-taularde lui permet de mettre en fuite un ingénu qui passera l’arme à gauche (si tant est qu’un front comme le sien puisse pencher à gauche) quelques chapitres plus tard, exécuté par ses propres commanditaires. Autre preuve qu’en politique, les ennemis sont toujours plus fiables que les amis. Bref, le miroir aux alouettes de la toile tue Solveig d’abord et entraîne pas mal de monde dans la même fosse, commune pour le coup. Ҫa va vite. Ҫa bouge fort…
Pascale Dietrich, sociologue de profession, possède une bibliographie déjà importante, portée par ses précédents « polars » à l’humour noir roboratif. On avait déjà constaté le succès critique de ses autres romans et il nous a semblé qu’il était bon de franchir le pas et de se laisser guider par l’auteure dans une histoire abracadabrantesque en diable.
« Après une enfance calamiteuse, Anthony Barreau s’enorgueillit d’habiter le XVIe arrondissement parisien, de porter d’impeccables chemises blanches et de mener une brillante carrière d’agent. Pas agent d’auteurs ou de stars. Non, lui gère les contrats qu’on pose sur la tête de certains indésirables et qui rapportent dix pour cent du montant destiné au tueur. Un travail méticuleux et tranquille, tant qu’on efface ses traces et qu’on évite les ratés. Mais le jour où une mission tourne au fiasco et que le commanditaire, un caïd redoutable, se retourne contre lui, tout part en vrille. Face au règlement de comptes annoncé, Anthony doit au plus vite trouver une planque. Quoi de plus insoupçonnable que le camping de Vierzon ? Et quelle meilleure couverture qu’une vieille dame en cavale prête à tout pour échapper à l’Ehpad ? »
La première erreur à faire en ouvrant ce roman serait de le considérer comme un polar, qu’il n’est absolument pas. Dès les premières pages, au ton, on comprend vite qu’on est plutôt dans une comédie plus ou moins noire, empruntant des décors, des personnages, des situations propres au polar. Le premier moment chaud du roman, non crédible, achèvera de vous convaincre. Pour autant, il serait dommage de s’arrêter en si bon chemin. Si la crédibilité n’est pas à l’ordre du jour, on suit avec le sourire des personnages charmants dont on n’a pas envie qu’ils aient des problèmes. Un agent de tueurs Anthony Barreau aux allures de gendre idéal, une vieille dame craquante voulant éviter la prison des personnes âgées, l’Ehpad, et une jeune sportive à la carrière brisée, un joli trio qui va s’unir pour combattre l’adversité et les tueurs.
Survolant avec respect les thèmes de la marginalité, de la vieillesse et des tueurs de l’ombre, Pascale Dietrich mène bien sa barque jusqu’à une issue qui laisse envisager avec une certaine sérénité une suite qu’on espèrera aussi sympathique que L’agent, gentil remède à la « merditude des choses ».
Bon, novembre, et on ne vous apprendra rien, n’est pas le mois le plus fécond pour les sorties de polars et autres romans noirs. Les vitrines des librairies se parent déjà des couleurs de Noël, assez peu complémentaires avec la noirceur que nous privilégions. Moins qu’en décembre peut-être mais déjà le regard a tendance à se tourner vers l’avant, vers les promesses de janvier, février. Néanmoins, novembre est la bonne période aussi pour regarder un peu en arrière, vers les bouquins qu’on a négligés ou tout simplement pas vu passer et qui sont loués un peu partout mais surtout chez les signatures qui comptent pour nous. Terres promises nous a été proposé, à moi toujours, et je viens de le terminer, en PDF, avec trois mois de retard, bien après la furie de septembre.
Bon, d’emblée, ce premier roman entre dans mon top 3 de l’année et je vais m’employer à tenter de vous expliquer pourquoi un tel émoi pour un roman et d’ailleurs est-ce vraiment un roman ? Pas très bien vendu par l’éditeur, soit dit en passant, une couverture vierge pour une auteure inconnue, pas très attirant tout ça. Je ne veux pas excuser mon oubli, juste dire que l’ouvrage ne vous saute pas à la tronche quand vous entrez dans une boutique. Et pourtant…
« Entendez dans ce roman choral les voix oubliées de la conquête de l’Ouest : Eleanor, la prostituée qui attend l’heure de se faire justice ; Kinta, l’indigène qui s’émancipe de sa tribu ; Morgan, l’orpailleur fou défendant sa concession au péril de sa vie.
Par-delà les montagnes, arpentez les champs de bataille avec Mary ; suivez la traque de Bloody Horse, et rêvez de la liberté sauvage avec Rebecca.
Parmi les colons et les exilés, vous croiserez sûrement la route du Déserteur, et une fois imprégnés de la véritable histoire de l’Ouest, le Bonimenteur vous apportera votre consolation contre quelques pièces. »
Ce premier roman de Bénédicte Dupré la Tour est un sacré western sale, bien dégueulasse, dans une version dépoussiérée, déchiquetée de nos visions hollywoodiennes. Alors, c’est bien souvent très douloureux à lire, tous nos clichés sont salis mais surtout débités pour ne laisser que la pire version de ces existences en pleine nature dont on a des images plus ou moins poétiques, féériques. Ici y est montrée la plus grande des souffrances des personnes que nous allons rencontrer, leur combat terrible pour la survie. C’est un méchant mille-feuilles que nous propose l’auteure avec plusieurs couches de tourments pour ces pouilleux, dégénérés, misérables, boiteux malades, psychopathes, ratés qui peuplent ces terres nouvelles et qui contribueront à bâtir un pays qui deviendra le leader mondial au sortir de la première guerre mondiale. On le sait l’homme est un loup pour l’homme et le premier niveau du malheur proposé provient des tourments provoqués par les autres humains, ces compagnons d’infortune lancés eux aussi dans un rêve fou de possession d’or, d’une boucle de rivière, d’un bout de terre promise. Tous ces gens endurcis par une existence misérable en Europe connaissent la lutte quotidienne depuis leur enfance, comme présente dans leurs gènes et les plus violents, les plus rusés, seront les plus aptes à s’extirper de la fange. Souvent évoquée et décrite avec un lyrisme aussi enchanteur que tragique, la nature est, bien entendu, la deuxième cause de la souffrance de ces pionniers démunis devant son hostilité, ses obstacles infranchissables ou ses dédales dangereux. Toutes ces histoires de destins malheureux interpellent bien sûr notre imagerie populaire : la prostituée arnaqueuse, le patron de bar, l’orpailleur, le notable, le pasteur, le bonimenteur, les pionniers, les indiens… Tous dans des décors que l’on connait mais qu’on redécouvre uniquement dans leur côté sombre. Et par-dessus tout cet enfer perpétuel plane, pèse la pire des engeances pourtant portée en étendard : la religion, la foi qui salit, ment, pervertit, déforme, effraie, soumet, tue.
Ces histoires poisseuses, malheureuses, sont magnifiées par une écriture de tout premier ordre aussi dure et poignante dans la souffrance et la douleur que poétique dans des temps où il fait bon calmer un peu l’incendie, voiler un peu l’indicible. Dès la première page, j’ai « prié » pour que l’enchantement ne soit pas un simple embrasement de brindilles, mais pas une seule histoire, pas un seul paragraphe qui ne soit maîtrisé ou animé par la même fièvre fatale, létale. On peut penser, au premier regard, que Terres promises n’est qu’un recueil de nouvelles, terme qui effraie le lecteur français auquel on préfèrera toujours le terme plus appâteur de roman choral. Mais très vite, les liens entre les histoires apparaissent au lecteur curieux n’hésitant pas à retourner en arrière, toutes ses destinées sont liées et pas seulement par leur présence dans un même pandémonium. Il y aurait beaucoup de belles choses à dire sur l’écriture, sur la construction, le rythme mais nous nous contenterons juste d’évoquer Donald Ray Pollock l’auteur de Le diable tout le temps et de Une mort qui en vaut la peine à qui ce roman fait terriblement penser. Les fans de l’auteur de l’Ohio trouveront ici de quoi patienter agréablement pendant l’attente interminable de son nouveau livre ; un peu comme l’attente qu’a su créer chez nous Bénédicte Dupré la Tour avec ce premier roman phénoménal.
Gage Chandler est un descendant des rois. C’est ce que sa mère lui a toujours raconté, durant une enfance tranquille dans une petite ville californienne. Devenu auteur à succès de récits de true crimes, il reçoit une nouvelle proposition de son éditeur, un sujet taillé pour lui. En 1986, dans la petite ville de Milpitas, des adolescents désœuvrés ont massacré deux personnes dans une ancienne boutique porno transformée en refuge par leurs soins. Si ce crime d’apparence rituelle est intervenu en pleine fièvre satanique, il est pourtant passé sous le radar médiatique et, étrangement, resté impuni. Les personnalités de ces jeunes en rupture, amateurs de comics, de cinéma d’horreur et de rock’n roll touchent l’écrivain qui achète la maison où a eu lieu le meurtre, désormais transformée en habitation banale. Alors qu’il commence son enquête et son immersion dans cette énigme policière, l’histoire qu’il espérait écrire se complexifie et il se heurte peu à peu à sa responsabilité d’auteur exploitant la violence du monde réel et à ses obsessions de créateur.
En tant qu’écrivain, le nom de John Darnielle ne vous dit probablement rien. Mais peut-être le connaissez-vous sous son autre casquette, celle de chanteur, multi-instrumentiste et leader du groupe américain The Mountain Goats. A ce jour, on lui doit trois romans qui ont eu une belle reconnaissance aux Etats-Unis. Le premier, Le loup dans le camion blanc, est sorti en 2015 chez Calmann-Levy, son deuxième n’est toujours pas arrivé jusqu’à chez nous, et son troisième, La Maison du diable, vient de paraître chez Le Gospel. Une superbe couverture et un titre un brin racoleur lui confèrent d’emblée une aura qui ne passe pas inaperçue. Mais soyez prévenus, ce roman n’est pas ce que l’on vous vend, et peut-être pas ce que vous lirez non plus. Comprendra qui s’y plongera…
Emballé, je le fus dès les premières pages. J’avais l’impression de tenir un page-turner qui allait me porter d’une traite jusqu’à sa fin. Je me disais encore naïvement que j’allais plonger dans les affres d’un crime sous couvert d’une simple enquête menée par un écrivain. Mais chez Le Gospel, une fois de plus, il faut être prêt à se laisser surprendre. John Darnielle nous embarque là où il veut, pas du tout là où vous espériez ou imaginiez aller, et ce d’une main de maître.
La Maison du diable ne nous effraie pas, comme on pouvait le supposer, mais il nous envoûte. Découpé en plusieurs parties, ce sont autant de points de vue et de narrateurs qui nous conduisent dans une labyrinthique exploration fictionnelle du true crime, ici façon West Memphis Three, et de son lectorat. Le true crime, je le rappelle, ce sont ces livres documentaires qui reviennent sur des crimes et leurs perpétrateurs et qui connaissent un certain succès. John Darnielle, au travers de Gage Chandler, questionne un genre littéraire, son sensationnalisme, ses conséquences, le poids de la vérité, l’éthique des auteurs concernés, notre relation à ces faits divers souvent sordides, et cela tout en proposant une réflexion sur le récit et sa construction. Mais ce n’est pas tout ! D’autres questions posées ici sont: pourquoi faisons-nous ce que nous faisons et quelle est l’importance de l’adolescence dans notre construction et nos trajectoires de vie ? Vous cherchiez une lecture stimulante pour votre cerveau ? Vous l’avez trouvé !
Pour arriver à ses fins, John Darnielle prend des chemins sinueux avec plusieurs histoires en une et plusieurs strates de lecture. Il mélange passages du travail en cours de Gage Chandler, extraits d’un précédent livre de Chandler (La sorcière blanche), lettre d’une mère dont le fils est au coeur de La sorcière blanche, références régulières à un film sur un autre crime qui a eu lieu à Milpitas quelques années avant celui dont il est initialement question ici, ainsi qu’une partie plus étonnante encore mais que je vais vous laisser découvrir. Alors oui, on s’y perd un peu, jusqu’au très adroit final qui rassemble toutes les pièces de ce puzzle narratif.
Ce roman de John Darnielle n’est rien de moins qu’une ambitieuse et passionnante métafiction. Une œuvre d’art minutieuse et une expérience littéraire unique en son genre qui ne peut que devenir culte. Puissant !
Sorti chez La Peuplade, Amiante, le premier roman du Québécois Sébastien Dulude, est d’une puissante beauté. Contacté suite à la publication de son livre qui rencontre un succès amplement mérité, nous avons échangé par mails. Nous avons bien entendu conversé au sujet d’Amiante, en évoquant son décor, ses personnages, son écriture et même Winnie l’ourson. Si vous n’avez pas encore lu son roman, nul doute qu’il saura vous donner envie de vous y plonger.
Vous avez aujourd’hui un assez long passif avec l’écriture et la littérature en général, que ce soit sur un plan personnel ou professionnel. Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture et qui trouvez-vous ou cherchez-vous ?
Je crois qu’à la base, il y a ce réflexe qui m’habite de continuellement jouer avec les mots, presque un tic nerveux, un genre d’anxiété créative. Depuis l’enfance, j’ai toujours été un bon lecteur, mais c’est la découverte de la poésie, vers mes 17 ans, qui m’a fait voir comment le langage pouvait être examiné, retourné, détourné. Je suis depuis fasciné par la capacité du langage de porter plusieurs directions de sens à la fois, de pouvoir accueillir de multiples dimensions, qui permettent d’écrire en proposant au lecteur diverses avenues possibles et simultanées. Comme les reflets d’une pierre taillée, ou des harmoniques musicales. Ce qui, ultimement, me repose du langage utilitaire, instrumentalisant, autoritaire. Je vois dans l’écriture et la littérature une occasion de riposte contre l’autorité du monde, et d’investir le ressenti, le rêve, le contemplatif, l’improductif.
Vous êtes poète, auteur de plusieurs recueils. Amiante est votre premier roman. Ecrivez-vous un roman de la même façon que vous écrivez de la poésie ?
Sensiblement, oui. J’approche les deux genres par la forme, en particulier la structure, qui repose généralement sur une tension première, une opposition, un contraste. Les notions d’équilibre et de rythme sont présentes dans les deux écritures. Je pense aussi avoir trouvé une correspondance formelle entre le blanc du poème, son surgissement sur la page suivi de sa disparition pour le suivant, avec les possibilités d’ellipses temporelles du roman. Dans les deux genres, le territoire « entre » m’intéresse : les sauts, le choc des rapprochements et le silence de leur éloignement. Et il y a enfin mon parti pris pour une langue riche, ambivalente ou polysémique, et pour une écriture qui ne se laisse jamais oublier du lecteur, qui unit les deux pratiques. Dans tous les cas, il faut que l’écriture soit partie prenante de l’expérience du texte proposée au lecteur.
Cela dit, le roman permet au moins deux choses que la poésie telle que je la pratique ne m’autorise pas : le développement, de même que la présence d’une altérité concrète. J’ai par moments trouvé le poème solitaire, convoquant une altérité absente, sans instance énonciative pour la faire agir. Tout dépend de l’intention d’écriture. Ma vision du poème en est une de fulgurance, de contraste entre densité et extrême légèreté, de tranchant, en somme; le roman, quant à lui, permet d’exploiter davantage l’emphase, la touffeur, l’égarement, l’étouffement. Tant que les deux transportent.
Comment est né Amiante ? Est-ce un projet de longue date ?
Amiante est né de l’envie d’explorer un contraste de départ : celui de la douceur et de l’innocence d’une amitié d’enfance contre un territoire rude, violent. Tout le roman se structure autour d’oppositions ou de dualités : deux paires d’ami·es, enfance et adolescence, abondance et perte, présence et absence, vie et mort ; tout en étant campé dans un lieu que j’ai moi-même bien connu, le quartier Mitchell à Thetford Mines, où j’ai vécu de mes 6 à 16 ans. C’est une époque marquante de ma vie, et j’ai toujours eu l’impression que cette expérience s’insérerait dans un projet littéraire, une fiction.
J’en ai eu les premières intuitions dès 2018, puis un schéma plus précis s’est développé en novembre 2020, moment à partir duquel j’allais travailler de plus en plus régulièrement, puis intensément jusqu’en janvier 2024. Le véritable déclencheur à l’écriture a été lorsque m’est apparu que le thème même de l’amiante pouvait s’examiner selon une perspective positive (l’amiante comme isolant et pare-feu) et négative (toxique), un système métaphorique qui soutient la question ultime de la possibilité de libérer un feu intérieur dans une ville ininflammable.
Il y a clairement une part de vous dans Amiante. Vous avez vécu à Thetford Mines. Mais à quel point Amiante est Sébastien Dulude ?
Ce territoire que j’ai bien connu est ancré de manière indélébile dans ma mémoire ; il me hante, j’y rêve encore très régulièrement. Sur ce territoire, j’ai campé une fiction, qui émerge d’un fantasme qui a été réel dans mon enfance, mais demeuré inassouvi : avoir un meilleur ami, un inséparable, un double parfait. L’amitié adolescente, avec Cindy, est aussi une invention.
Steve Dubois me ressemble, et je le revendique. Il serait un condensé d’aspects plus sombres de ma personnalité. Mais si Amiante me ressemble, c’est surtout dans le regard qu’il pose sur le monde, toujours duel, en oscillation perpétuelle entre des émotions contraires : les grandes joies sont aussi de grandes paniques, les élans les plus impulsifs sont doublés de regrets et de craintes, les expansions sont suivies de replis, l’amour et la colère se contaminent, l’appétit pour la vie et la pulsion de disparaître se manifestent en alternance continuelle.
On perçoit dans votre livre une certaine nostalgie. On ressent même cette nostalgie. Mais la nostalgie est quelque chose de très personnel. Comment définiriez-vous cettenostalgie ? Est-ce une nostalgie d’une époque ? Ou bien de l’enfance ?
Je ne me considère pas nostalgique. Je n’ai pas le réflexe de me tourner vers certains éléments du passé pour me sécuriser ou ressentir du plaisir. Je suis même assez cynique à l’endroit du passé, si une telle chose est possible. Je serais nettement plus mélancolique, en ce que je peux identifier que le passé, assez globalement, puisse être une source de mal-être. Or, je vous le concède, Amiante explore notamment les détails culturels de l’époque ; je pense entre autres à la musique, qui me semble indissociable de la construction identitaire adolescente. Je me souviens avoir eu la réflexion constante de ne pas trop appuyer sur ces références, qui m’apparaissent pouvoir créer un court-circuit trop facile vers l’émotion, en convoquant, justement, la nostalgie des lecteurs.
Ce que je regarde, en revanche, avec beaucoup de tendresse, sans pour autant souhaiter y revenir, c’est l’innocence de l’enfance. J’ai voulu explorer ça avec le plus de délicatesse possible, comme pour ne pas l’influencer. Je trouve précieuse cette période de la vie, et je ressens une certaine tristesse de la savoir inévitablement se terminer, plus ou moins brutalement.
A quel point étiez vous conscient à l’époque des dangers de ces paysages liés à l’exploitation de l’amiante tout autour de vous ?
Somme toute, enfant, j’étais plutôt conscient des enjeux de santé liés à l’amiante. Le hic est que le discours ambiant autour de la situation des mines se limitaient à la question des emplois qui seraient perdus. Mais bien sûr, si la production diminuait, c’est parce que la demande avait chuté, et celle-ci était conséquente au refus de plusieurs pays de continuer à s’approvisionner en amiante, pour des motifs liés à la santé des gens exposés à l’amiante. Je me souviens que le discours officiel qualifiait de « psychose » le volte-face anti-amiante aux États-Unis et en Europe. Chez nous, et chez mes ami·es, nos parents nous disaient de ne pas trop toucher aux roches d’amiante que nous trouvions. Le mot « cancer » était prononcé, du bout des lèvres. Comme si on n’y croyait pas trop. De fait, j’ai été exposé à la fibre d’amiante, j’en ai très certainement respiré, et jusqu’ici tout va bien. (Ce n’est là aucune preuve de quoi que ce soit.) Cela dit, on nous interdisait formellement d’aller escalader les terrils, dont la concentration de résidu d’amiante était plus forte qu’au sol immédiat — interdiction que nous défiions continuellement. Santé ou pas, ces dompes étaient magnétisantes pour les jeunes du quartier.
Entre cette constante présence de l’amiante, un contexte économique défavorable à la mine et ceux qui y travaillent, un père qui n’est clairement pas tendre avec son enfant, ou encore la collection d’articles de presse sur des drames à travers le monde réalisée par nos jeunes protagonistes, les dangers et difficultés de la vie sont biens palpables. Cette amitié insouciante est-elle, en quelque sorte, le dernier rempart face à la, parfois, dure réalité de la vie et du monde ?
Tout à fait. Ce rempart est le premier aspect métaphorique à propos de l’amiante qui m’est apparu. L’amiante est d’abord un isolant, un matériau qui protège, et notamment du feu. J’ai rapidement lu « ami » dans « amiante ». En explorant cette amitié comme un refuge contre la violence du monde qui entoure Steve — d’abord la violence du père, puis celle de la ville minière (violence économique, environnementale et sur la santé de la population) et enfin celle, globale, du monde (d’où les grandes catastrophes) —, j’expose aussi sa précarité, puisque ce refuge est avant tout symbolique, affectif.
La psychologie de vos personnages est, je trouve, assez finement élaborée. Vous leur avez donné beaucoup de substance. Comment les avez-vous construits ?
C’est à partir de Steve que j’ai bâti le réseau de personnages. Je cherchais à créer un personnage envahi d’émotions contradictoires, hyper sensible et anxieux ; à la fois très curieux et peu courageux; brillant mais plombé de doutes. Un enfant assez troublé, sombre, mais toujours au seuil de la lumière — ce pourquoi je voulais lui offrir un ami qui serait son complément parfait, le petit Poulin. Léger, voire volatile, créatif, aventureux (trop, même), le petit Poulin donne les ailes manquantes à Steve, lui donne aussi quelqu’un à admirer, à aimer, et qui l’aime en retour. Leurs contrastes respectifs permettent leur fusion parfaite, et leur impression d’éternité.
Cette dialectique a ensuite influencé tous les autres groupes de personnages : les paires de parents, eux aussi fortement contrastés ; les bons amis et les mauvais amis, et bien sûr Cindy, la nouvelle amie de l’adolescence, qui jouera un rôle différent du petit Poulin mais qui comptera presque autant pour Steve. Elle lui donne un autre genre d’ailes, celles de la révolte, de la colère. Partant de ces constructions psychologiques qui structurent en partie le texte, j’ai laissé monter les détails qui leur donnent de la chair, leurs traits, leurs manières.
Il y a une forte musicalité dans votre manière d’écrire. Vous l’évoquez précédemment, il y a aussi la musique en soi qui a sa place dans l’histoire d’Amiante. J’ai aussi pu constater, notamment par vos t-shirts de metal, que la musique semble occuper une place importante dans votre vie. A quel point la musique influe sur votre écriture ?
Je suis obsédé par le rythme, en général. Dans la musique que j’écoute, je suis généralement tourné vers les motifs rythmiques, et j’ai tendance à tout regrouper par ensemble de chiffres, à classer, organiser. En poésie, mes vers doivent générer des phrases rythmiques, pas trop rigides, mais marquées par une pulsation, des motifs distribués pour créer des récurrences ou des points de repère. Je n’ai pas fait différemment pour Amiante. Je relis toutes mes phrases à voix haute, pour vérifier leur petite musique. La rythmique du texte offre des possibilités à la fois formelles et esthétiques incroyables : accélérer ou ralentir, densifier ou diluer, marquer des répétitions ou créer des ruptures, distribuer les sonorités, créer des effets d’agencements, de la symétrie ou de l’asymétrie, etc. Pour moi la rythmique travaille au niveau de l’architecture du texte, tandis que la mélodie, plus singulière, s’apparenterait au style, à la voix du texte. Entre ces notions, un travail d’harmonie (ou de disharmonie) relie tout cela. Et bien sûr, j’écris en écoutant de la musique, toujours. Ou alors en silence, ce qui est aussi une musique.
Quelles furent vos influences, si vous en avez eu, pour Amiante ? Je lui trouve une dimension très cinématographique. J’ai cru lire que Winnie l’ourson fut une source d’inspiration pour votre livre. Dans quelle mesure exactement ?
Tintin et Tchang pour l’amitié pure, Stephen King pour les enfances qui se mesurent à la violence du monde, Ada ou l’Ardeur de Nabokov pour l’opulence du style, Vendredi ou les limbes du Pacifique pour le système formel, la poésie japonaise pour le tranchant, et quelques milliers d’autres.
Pour ce qui est de Winnie l’ourson, je suis tombé par hasard sur des articles de psychologie dans lequel les personnages de la Forêt des cent âcres sont présentés selon leurs symptômes psychopathologiques, et ça m’avait fasciné. Jean-Christophe, qui en quelque sorte écrit les histoires de ses peluches, aurait des tendances schizoïdes, dissociatives, de même qu’une ambiguïté identitaire liée à l’absence de supervision parentale. Winnie, distrait mais toujours prompt à laisser tomber ce qui l’occupe parce qu’il a flairé du miel, aurait un TDA. Tigrou, je ne me souviens plus ! Porcinet est maladivement anxieux. Ça m’a fait réaliser que les personnages peuvent être abordés par les symptômes de leur psyché, ce qui leur donne par la suite des rôles, des fonctions dans le récit. Steve raconte l’histoire, Charlélie la provoque, etc. La littérature jeunesse a cela de fascinant qu’elle crée des systèmes simples, qui sont en réalité extrêmement riches et efficaces.
Vous dédicacez ce livre à votre fils. A travers ce roman, que lui dites vous ?
À travers le roman, je sais qu’il pourra lire entre certaines lignes. Mais ma dédicace se voulait plus large : « Fais ce que tu aimes. » Il sait le prix que j’ai payé pour m’obstiner à écrire.
Vous êtes directeur littéraire aux éditions La mèche. Quel est votre projet à travers cette maison d’édition ?
C’est une petite maison d’édition qui fait partie du Groupe d’édition La Courte Echelle, basé à Montréal. Nous publions entre 6 et 8 livres par année, dont j’assure toutes les directions littéraires. Quelques-uns de nos titres ont été publiés en France, chez des éditeurs comme Le nouvel Attila, JC Lattès, La ville brûle ou Arthaud.
Je m’intéresse au contemporain, à l’émotion, à l’intelligence, à l’intensité. Je publie des fictions et de la non-fiction. Je choisis les projets qui seront publiés par affinités avec les miennes, puisque je serai appelé à y collaborer, créativement. J’apprécie aussi énormément les liens de confiance qui se créent entre les auteur·rices et moi, des canaux de communication très particuliers, confidentiels, tous précieux. Je sens que je m’y accomplis tant comme artiste que comme humain.
Travaillez-vous déjà à un deuxième roman ?
Oui ! Et ça me rassure de constater que mon réflexe, à travers les derniers mois qui ont été marqués par l’effervescence autour d’Amiante, est de me trouver un territoire pour créer. Mon plan de travail est assez avancé ; comme pour Amiante, j’envisage le roman par sa forme : deux vies parallèles, cette fois, que je veux faire converger. L’histoire d’un homme empoisonné par un secret indicible et d’une femme dont la quête serait de se dématérialiser. J’ignore encore pourquoi ce projet m’attire, et j’ai hâte de la découvrir. J’espère pouvoir l’entamer sérieusement dès cet hiver.
Avez-vous quelques recommandations littéraires, lues dernièrement, à nous partager ?
Je suggère vivement le premier roman de Virginia Tangvald, Les enfants du large, une entreprise de reconstruction du lien familial avec son père, l’explorateur Peter Tangvald, mort en mer, ainsi que deux de ses enfants et deux de ses épouses. Plus grand que nature, sensible, sombre et touchant.
Algérien de naissance, Amara Lakhous né en 70 , a vécu en Italie à partir de 1995 avant de s’exiler aux USA où il exerce la charge de professeur à l’université de Yale. Il a déjà écrit plusieurs comédies en italien, traduites par Actes Sud. « La fertilité du mal » marque son entrée dans le monde du polar et se trouve être le premier de ses romans écrits en arabe et mettant en scène l’Algérie, comme pour mieux se faire entendre de ses compatriotes.
« Oran, le 5 juillet 2018, fête de l’Indépendance en Algérie. Soltani, colonel spécialisé dans l’antiterrorisme, doit renoncer à profiter de ce jour férié : son supérieur l’a débusqué chez sa maîtresse, où il se pensait injoignable. Car l’affaire est grave. Un ancien combattant du FLN, membre des services de renseignement et magnat du pouvoir algérien, a été retrouvé mutilé et égorgé. »
Soltani, bon flic, marche sur des œufs dès le début de son investigation qui ne durera pas plus d’une journée, ce fameux 5 juillet où l’Algérie s’affranchit de la pression coloniale de la France. Egorger et trancher le nez d’un ancien héros de la révolution algérienne et notable oranais le jour de la fête nationale fait mauvais effet et Soltani est pressé par sa hiérarchie et par le pouvoir de réussir rapidement dans son entreprise. Très vite, trois directions se présentent : la voie historique, la victime a fait partie d’un petit groupe de résistants du FLN ayant connu la clandestinité suite à une trahison dans le groupe jamais élucidée. Une autre, beaucoup plus actuelle avec des soupçons de trafic d’armes avec la Libye et de cocaïne et autres activités coupables très familières à Miloud Sabri la victime. S’y ajoutera l’option familiale parce beaucoup de monde finalement avait très envie d’en finir avec ce salaud de Sabri, protégé par les dossiers qu’il a accumulé sur les gens de pouvoir depuis des décennies.
L’enquête, assez brève et très bien montée, est entrecoupée de retours dans le temps très efficaces : la guerre d’indépendance, la libération, la guerre civile, les diverses politiques mises en place, les luttes de pouvoir… qui permettent de connaître ou de rappeler l’histoire chaotique d’un pays qui n’a jamais réussi à connaître l’accalmie, la paix des braves. Classique dans la mesure où la corruption, les abus de pouvoir, les magouilles financières, ne sont pas l’apanage de cette seule Algérie, La fertilité du mal offre par contre un joli visuel surla particularité algérienne.
Didactique à souhait mais sans excès, avec un suspense tenu de bout en bout, la fertilité du mal s’avère au final un polar tout à fait recommandable surtout si vous désirez découvrir l’Algérie et Oran « la radieuse ».
Franchement impressionné par son premier roman, la superbe fresque américaine Les fantômes du vieux pays paru en 2017, il était évident que roman noir ou pas, rien à faire, on ne pouvait que plonger aveuglément dans le second imposant roman de Nathan Hill, Bien être.
« À l’aube des années 1990 à Chicago, en pleine bohème artistique, un homme et une femme vivent l’un en face de l’autre et s’épient en cachette. Rien ne semble les relier — elle est étudiante en psychologie, lui photographe rebelle. Mais lorsqu’ils se rencontrent enfin, le charme opère et l’histoire d’amour démarre aussitôt entre Elizabeth et Jack. Ils ont la vie devant eux et, même si leurs rêves et leurs milieux divergent, ils sont convaincus que leur amour résistera à l’épreuve du temps. Mais qu’en est-il vingt ans plus tard ? »
Jack est universitaire dans le domaine de la photographie, dans l’extrême limite de l’art mais le job permet de vivre. Elisabeth est maintenant psy et gère sa clinique spécialisée nommée « Bien être » qui aide à « supporter » la vie aux gens qui ont de la thune et du temps à perdre pour se lamenter. Ils sont les heureux parents d’un joyeux bambin qu’Elisabeth verrait bien hpi mais qui se dévoile uniquement pénible. Tout semble, à peu de choses près, bien aller et leur destin de couple blanc américain plutôt nanti n’est pas le plus dur à porter dans ce pays. Mais le couple romantique qui s’est créé dans des petits appartements d’étudiants il y a plus de vingt ans n’a plus grand-chose à voir avec ce couple bobo d’aujourd’hui. Par de petits détails de leur vie, Jack va commencer à avoir des doutes sur leur devenir… Après le glam, le drame !
Et là vous vous dites, avec raison, que ce genre d’histoires de couples qui se déchirent, la crise de la quarantaine etc, vous en avez déjà lu beaucoup… Mais, parce qu’il y a bien sûr un énorme mais, un grand roman comme Bien être, pas certain que vous en lisiez un tous les ans…
Nathan Hill, étonnant conteur, ne s’attache pas réellement au futur du couple, préférant raconter Jack et Elisabeth maintenant et il y a vingt ans quand ils se sont liés pour remonter ensuite jusqu’à leur tendre enfance, leurs multiples environnements, leurs premières angoisses, interroger le désir de leurs parents, effectuant de divers brillants allers retours dans le temps. Précis parfois jusqu’à la manie, Nathan Hill, avec brio, tente de dévoiler les multiples facettes de la personnalité kaléidoscopique de ses deux héros. Il ne néglige aucun aspect, montre l’évolution de la passion amoureuse, du désir… n’omet aucune variable. Dans de multiples et brillantes digressions, Hill creuse dans des différents domaines scientifiques jusqu’au détail, va à la racine, cherchant le petit truc physique ou affectif qui aurait pu plomber l’avenir, tentant de répondre à la réflexion d’Elisabeth « Etaient-ils faits l’un pour l’autre ? Etaient-ils même compatibles ? »
Le roman, par sa volonté d’universalité sur l’histoire d’un couple, se mérite, c’est certain. Quelques digressions, moins évidentes, peuvent paraître interminables mais le propos, empathique, s’avère toujours étonnamment charmant, joliment enrobé d’un humour très fin et enrubanné de clins d’œil au lecteur très réussis. Prenez garde à la puissance des évocations et aux sentiments que peut faire éclore Nathan Hill. L’intrigue, aussi fine soit-elle, se couvre de gravité dans son final basculant parfois dans le drame, la douleur, les remords.
Si Bien être est une histoire racontée avec une intelligence et un talent hors du commun, méfiez-vous néanmoins du miroir dévastateur que Nathan Hill vous tend.
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