Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 2 of 53)

DEVENIR QUELQU’UN de Willy Vlautin / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Don’t Skip Out On Me

Traduction: (talentueuse) Hélène Fournier.

Willy Vlautin est né dans le Nevada, vit actuellement en Oregon et est l’auteur de cinq romans tous publiées par la collection “Terres d’Amérique” chez Albin Michel.

Très jeune, Vlautin a connu deux passions: la musique et la littérature. Au grand dam de sa mère, il s’est lancé dans une vie de baladin, « on the road ». Avec son groupe Richmond Fontaine, il a ensuite réussi une carrière intéressante malgré sa confidentialité dans un genre que l’on qualifiera du terme assez général d’alt-country multipliant les compositions talenteuses country mais aussi folk, americana et tout simplement parfois rock pour des petites salles enfumées au public à chemises à carreaux, casquettes de baseball et Schlitz à la main. Pendant de nombreuses années Richmond Fontaine et Willy Vlautin ont raconté l’Amérique des marges, des histoires de gens qui n’ont pas eu de bol, qui luttent pour s’en sortir, se battant pour une dernière chance à la loterie du rêve américain.

 “Mes chansons sont la bande-son de mes romans. Ils vivent dans le même univers, dans le même pâté de maisons, dans le même immeuble. La plupart de mes romans étaient, à la base, des chansons. Généralement une idée donne lieu à une chanson. Mais il arrive que j’écrive deux ou trois chansons qui se transforment ensuite en roman. “Ballade pour Leroy” a commencé de cette façon-là.”

Il y a une quinzaine d’années, Vlautin a franchi le pas et s’est lancé dans l’écriture. Ses idées, ses histoires, ses expériences, son regard sur le monde, son immense humanité, sa tendresse ont été placées au service de romans tous aussi épatants les uns que les autres par leur authenticité, leur sincérité, leur amour des autres. Ces histoires sont surtout des “road novels” racontant des gosses à la dérive ou déglingués par la vie se barrant vers un ailleurs meilleur.

The idea of escape by leaving to the next town has always been attractive to me. Maybe it’s because of US movie culture. I lived inside movies as a kid. The idea that I’ll be happier and better and more successful in the next town is something I’ve thought a lot about and tried hard to overcome. It’s a crutch. Maybe that’s why I’ve written about it.”

L’idée de fuir en allant jusqu’à la prochaine ville m’a toujours attiré. C’est peut-être lié à la culture cinématographique des Etats-Unis. Petit, je vivais dans les films. J’ai beaucoup réfléchi à cette idée selon laquelle je serai plus heureux dans la ville d’à-côté, que j’y réussirai mieux, et j’ai dû faire beaucoup d’efforts pour m’en défaire. C’est comme une béquille. Ce qui explique peut-être pourquoi j’écris là-dessus.”

Vlautin écrit comme il chante. C’est simple, sans effet de manche, sans artifices, sincère, cruel parfois pour dénoncer mais toujours avec une énorme tendresse. On sort des histoires de Willy Vlautin le cœur gros ou très en colère mais parfois un petit peu différent. Très vite, son milieu, sa communauté l’a reconnu au point que Patterson Hood des géantissimmes Drive By Truckers a composé et joue sur scène “Pauline Hawkins” du nom de l’infirmière héroïne de “Ballade pour Leroy”. 

La parenté littérature et musique a toujours été une évidence pour Vlautin capable de définir musicalement chacun de ses romans.

“Ballade pour Leroy est plutôt une chanson folk politique et enragée. Dans la veine de Bob Dylan et de Woody Guthrie. Motel Life est plutôt une chanson country, Plein Nord une ballade triste et romantique et Cheyenne en automne une chanson folk.”

“Devenir quelqu’un” est sûrement un projet très spécial pour Vlautin qui y a mis beaucoup de son coeur en lui ajoutant un album instrumental sorti en 2017. Reprenant tout simplement le nom original “ Don’t Skip Out On Me”, l’album est une bande son sublime du roman reprenant les moments forts qui ravira aussi les amateurs de Friends Of Dean Martinez, Calexico ou Giant Sand.

L’album en entier ci-dessous:

“A vingt et un ans, Horace Hopper ne connaît du monde et de la vie que le ranch du Nevada où il travaille pour les Reese, un couple âgé devenu une famille de substitution pour lui. Abandonné très tôt par ses parents, il se sent écartelé entre ses origines indiennes et blanches.

Secrètement passionné de boxe, Horace se rêve en champion, sous le nom d’Hector Hidalgo, puisque tout le monde le prend pour un Mexicain… Du jour au lendemain, il largue les amarres et prend la direction du sud, vers sa terre promise. Saura-t-il faire face à la solitude du ring et au cynisme de ceux qu’il croisera en chemin ? Peut-on à ce point croire en sa bonne étoile, au risque de tout perdre ?”

“Devenir quelqu’un” est-il meilleur ou moins bon que les autres ? C’est une chanson country, tout simplement et elle vous emportera, vous brisera le cœur, vous attristera, vous interpellera ou pas… Mais, surtout, sachez que Willy Vlautin c’est le pote qu’on aimerait tous avoir. Ne le ratez pas.

Clete

Entretien Nyctalopes de 2016 avec Willy Vlautin traduit par la talentueuse Hélène Fournier.

LA BÊTE EN CAGE de Nicolas Leclerc / Le Seuil.

Le thriller n’est pas vraiment le sous-univers du noir que nous privilégions à Nyctalopes.com. Cependant lorsque l’un d’entre eux s’avère plus prenant que les autres, vous accroche rapidement et durablement et que de surcroît il est l’oeuvre d’un jeune auteur français Nicolas Leclerc dont c’est le deuxième roman après “Le manteau de neige”, il nous paraît normal de le mettre un peu en lumière, de vous en faire en profiter.

Thriller efficace et particulièrement explosif, “La bête en cage” est aussi et peut-être avant tout un excellent polar rural. Nichée dans la montagne du Jura, l’histoire montre, car il le faut bien que quelqu’un le rappelle de temps en temps, que la France dite “périphérique” n’est pas peuplée de figurants d’une carte postale jaunie pour souvenirs de touristes de passage. Les gens y grandissent encore, y vivent toujours et y meurent aussi et ne considèrent pas leur existence comme une version française du “nature writing” de certains auteurs ricains. 

« Le fossé entre les plus aisés et les laissés-pour-compte se creuse d’année en année, et les pompiers ramassent les morceaux, décrochent les pendus, extraient les alcooliques de leurs voitures broyées. »

Nicolas Leclerc montre la crise du monde rural, le chômage, l’exil, la galère, les services de l’état qui ont foutu le camp vers les villes, la politique agricole commune qui étrangle, les déplacement lointains pour atteindre Pôle Emploi ou les boîtes qui embauchent, l’obligation d’avoir une voiture. Les ennuis, les galères qu’on retrouve dans tous les territoires ruraux éloignés de la révolution de Macron et de son cirque du nouveau monde et comme partout les mêmes plaintes que le pouvoir a entendus pour la première fois quand les “gilets jaunes” (salauds de pauvres) sont allés sur les ronds-points.

“Samuel, éleveur laitier du Jura, accumule les dettes. Sa seule échappatoire : s’associer avec son oncle et son cousin qui font passer de la drogue de la Suisse à la France pour le compte d’un réseau de trafiquants kosovars.

Mais le soir d’une importante livraison, rien ne se passe comme prévu : le cousin n’arrivera jamais jusqu’à la ferme de Samuel. Lancés à sa recherche dans la montagne enneigée, l’agriculteur et son oncle le découvrent mort au volant de sa voiture précipitée dans un ravin. Et le chargement de drogue s’est volatilisé…”

Dans ce monde de lutte, où l’existence se résume parfois à un combat pour boucler le mois, un grain de sable peut enrayer la machine, foutre en l’air les efforts pour rester unis contre vents et marées malgré le manque de thunes, malgré l’essoufflement de l’amour, malgré le chômage, malgré la dégueulasserie de la vie… Cent kilos de coke mettront le feu. La convoitise, l’espoir d’une dernière chance vont tout emporter dans un maelstrom de violence, de trahison, de sang, de pleurs, de morts orchestré principalement par une bande peu recommandable de Kosovars. Si les petits barons de la drogue s’y connaissent pour instiller la douleur et la terreur, ils verront néanmoins que les locaux se débrouillent très bien entre eux pour se faire des saloperies. La quatrième de couverture met en avant Samuel mais on a une belle main de personnages masculins: des victimes et des coupables, des héros et des gros salauds et puis tout se brouille, sauve qui peut… Et les femmes ne sont pas en reste: touchantes ou à claquer, colombes et hyènes et puis le même tableau mouvant de comportements troublants.

Le roman fonce, très cinématographique, éclaboussé par la violence aveugle des désespérés, électrisé par l’adrénaline pour la survie. On plonge dans le marasme avec Samuel, avec Chloé et franchement, on tremble pour eux. Et puis, au bout d’un moment, on ne s’interroge plus sur une éventuelle suite du roman tant on se demande qui sera encore debout à la fin. 

“La bête en cage”, en tous points, un thriller réussi, un polar rural crédible aux personnages attachants. Recommandé !

Clete.

PS: Pas d’humour dans “La bête en cage” si ce n’est sur la couverture ornée de l’uniforme de rigueur des romans en  2021, un bandeau rouge d’un beau classicisme déclarant “stupéfiant”. Ah si, si, c’est forcément de l’humour, qualifier de stupéfiant un roman sur la coke.

UNE AFFAIRE ITALIENNE de Carlo Lucarelli / Métailié noir.

Intrigo italiano. Il retorno del commisario De Luca.

Traduction: Serge Quadrippani. (il maestro)

Carlo Luccarelli est un grand écrivain italien dont les romans traversent les Alpes pour offrir des histoires policières particulièrement réussies basées le plus souvent dans le passé italien, territorial comme colonial.

“Dans une Bologne sous la neige, quelques jours avant Noël 1953, la très belle épouse d’un professeur universitaire est retrouvée noyée dans une baignoire. Pour découvrir ce qui s’est passé, la police a besoin d’un vrai limier et fait appel au commissaire De Luca, policier de renom pendant la période fasciste et qui avait été mis sur la touche depuis cinq ans. Mais malgré les pistes, les traces et les indices qui s’offrent à De Luca, rien n’est ce qu’il paraît. Épaulé par un jeune policier censé l’aider (ou l’espionner), séduit par une très jeune chanteuse de jazz avec un passé de partisane, le commissaire se retrouve au milieu d’une affaire ambiguë et dangereuse…”

Le retour du commissaire De Luca qui connut ses heures de gloire sous le régime fasciste a sûrement été une grande nouvelle pour les amateurs italiens de l’auteur. De Luca, le jeune commissaire ombrageux, dans la trilogie commencée en 1990 créait un certain malaise. Comment admettre qu’un flic facho puisse être si sympathique? Ici, il revient masqué sur le devant de la scène , des années après ses exploits et pour les fidèles de Lucarelli, c’est certainement une très grande nouvelle. Le fait de ne pas connaître parfaitement le passé de De Luca provoque peut-être un léger manque pour comprendre le comportement du héros, c’est certain, mais ça ne nuit absolument pas à la lecture du néophyte. 

Carlo Lucarelli est un grand conteur qui vous immerge dès les premières pages dans l’époque choisie, un théâtre toujours performant sans être abrutissant. La prose d’ailleurs dans cette “affaire italienne” semble d’époque, belle par son caractère désuet, obsolète. Si l’enquête policière, une investigation patiente est en tous points performante puisque rapidement, ce n’est plus un meurtre mais plusieurs qui sont à élucider, elle est aussi le beau moteur pour évoquer la vie, les mentalités, les maux et les peurs de la société ritale des années cinquante. 

En à peine plus de deux cents pages, Lucarelli raconte l’arrivée du jazz en Italie, l’homosexualité, la drogue, le racisme, les rancœurs, les magouilles, la guerre froide et le tout d’une manière parfaite, suffisamment évocatrice mais laissant néanmoins une place royale à l’enquête avec son lot de surprises. Bref,”Une affaire italienne” est un bon petit polar, peut-être pas inoubliable mais une nouvelle preuve, s’il en fallait une encore, de l’incroyable richesse et de l’énorme qualité des productions transalpines, de loin les meilleures en Europe.

Clete.

KASSO de Jacky Schwartzmann / Le seuil.

Lire les romans de Jacky Schwartzmann fait du bien. C’est mon troisième et dès qu’on ouvre une de ses histoires, le sourire gagne vos lèvres. Parfois, le rire est aussi convié et en ces temps bien tristes, c’est une aubaine.

“Après des années d’absence, Jacky Toudic est de retour à Besançon pour s’occuper de sa mère malade d’Alzheimer. Les vieux souvenirs et copains resurgissent. Les vieux travers aussi. En effet Jacky ne gagne pas sa vie comme les honnêtes gens. Son métier : faire Mathieu Kassovitz. Car Jacky est son sosie parfait, et vu que Jacky est escroc, ça fait un bon combo. Depuis des années, se faisant passer pour l’acteur, il monte des arnaques très lucratives. Ce retour au bercail pourrait être l’occasion de se mettre au vert, mais c’est compter sans sa rencontre avec la volcanique Zoé, avocate aux dents longues, qui en a décidé autrement.”

 » Depuis Regarde les hommes tomber, le film d’Audiard, tout le monde me demande si je suis Mathieu Kassovitz. Un jour, j’ai décidé de répondre oui. Et ça m’a ouvert beaucoup de possibilités. »

Jacky Toudic est le clone de Jacky Schwartzmann. Il approche de la cinquantaine et revient sur ses terres natales à Besançon comme l’auteur, si je ne m’abuse. Il est évident que la présentation préliminaire de la cité et des Bisontins ne peut être que l’œuvre d’un natif de la ville sans cela le portrait serait méchant. Mais Jacky Schwartzmann n’est pas méchant, moqueur simplement, brocardant comme à l’accoutumée tout ce qui l’énerve dans la vie et notamment ceux qui se veulent comme les garants du bon goût en matière culturelle. On adhère ou pas mais on ne peut qu’apprécier l’humour qui sauve ces mercuriales.

Jacky Schwartzmann est même un mec bien car s’il nous impose Matthieu Kassowitz, il le fait avec parcimonie et a le bon sens de laisser le plus souvent la légende dans son bureau.

Si on peut regretter que les trois quarts du roman ressemblent vraiment que de très loin à un polar et plus à une quête du temps perdu, le dernier quart ravira les amateurs de polars avec une nouvelle mouture de l’arroseur arrosé pas vraiment originale mais parfaitement réjouissante à la mode Schwartzmann avec des personnages bien sympathiques et parfois hauts en couleurs.

Roboratif!

Clete.

UNE GUERRE SANS FIN de Jean-Pierre Perrin / Rivages/ Noir.

Jean-Pierre Perrin a longtemps arpenté le proche et le moyen Orient pour Libé avant de se consacrer à l’écriture pour raconter d’abord ses guerres pour parvenir aujourd’hui à ce premier roman prenant pour cadre la guerre civile en Syrie en 2012. Signalons avant de l’oublier cette magnifique couverture qui fait vraiment sens, en écho au morceau des Stones “Wild Horses” présent dans le roman et si précieux parfois pour ne pas sombrer dans la folie.

“Joan-Manuel est un jeune romancier fasciné par la guerre. Pris en otage par les djihadistes puis relâché dans le désert, hanté par le souvenir de sa détention, il décide de partir en Galice sur la piste d’un mystérieux poème de Garcia Lorca.

Alexandre est un diplomate dont la famille a été déportée par un certain Alois Brunner, criminel de guerre nazi devenu conseiller du dictateur Hafez el-Assad. Dans l’espoir de combattre ses démons, il accepte une opération de renseignement dans une ville syrienne assiégée.

Daniel est un mercenaire spécialisé dans la sécurité militaire à Bagdad. Afin de retrouver la fille d’un ami disparue lors d’une mission humanitaire sur la frontière turque, il doit monter une expédition des plus périlleuses pilotée en sous-main par la CIA.”

Combattre ses démons, combattre ses bourreaux, combattre ses fantômes, la belle et grande histoire de ces trois hommes dont la vie va, un jour, converger vers la Syrie ensanglantée et plus précisément, en point d’orgue dramatique, à Homs assiégée par l’armée de Bachar.

Roman aux multiples richesses, “Une guerre sans fin” fera sûrement date dans mon parcours de lecteur. Mais, on peut très bien passer à côté si on s’est trompé sur le contenu. Perrin ne raconte pas le siège de Homs, ne raconte pas l’histoire militaire, ne surcharge pas par des détails techniques ou politiques un théâtre d’abominations qui se suffit par lui-même, les deux clans rivalisant dans les atrocités.

Le calvaire des otages, l’enfer des femmes, le martyre des populations massacrées dans l’indifférence mondiale… La souffrance vous pète à la gueule, un sentiment d’impuissance mais aussi un soupçon de culpabilité peuvent vous rendre mal à l’aise. L’inhumanité de la situation qui interpelle, au bas mot, est prolongée, étendue avec une extension vers la guerre d’Espagne à laquelle un des personnages compare ce combat fratricide. Garcia Lorca, Unamuto, Hemingway et Orwell hantent les pages… On tend vers une universalisation de la guerre, une guerre sans fin…

A ces acteurs de 1936, s’ajoute un hommage à ces photographes et reporters de guerre qui paient de leur personne, pour montrer une horreur qu’on préfère souvent ne pas voir, parce qu’elle est loin et qu’elle ne nous atteindra pas. Perrin est une sorte de figurant dans son propre roman et il raconte ce qu’il a vécu réellement quand les bombes de Bashar al-Assad ont pilonné sciemment le centre de presse de Homs tuant le photographe français Rémi Ochlik et la grande reporter américaine Marie Colvin.

“On ne peut pas écrire de bons livres sur un tel sujet sans avoir une conscience douloureuse, sans se brûler, sans approcher l’impossible, l’au-delà du monde, sans aller vers ce qui n’a pas été fait, sans mettre en danger quelque chose.”

Rejoignant parfois “Pukhtu” de DOA dans sa réflexion sur la guerre et sur les hommes et les femmes qui la vivent et la subissent, “ Une guerre sans fin” est un putain de grand roman.

Clete.

LA PIERRE DU REMORDS d’Arnaldur Indridason / Métailié

Doit-on encore présenter Arnaldur Indridason qui, en quinze ans, a contribué à une meilleure connaissance, au moins en surface, de l’Islande. D’ailleurs, chez Métailié, ils ont le duo gagnant pour avoir une vue assez précise du pays entre Indridason et ses “cold cases” et Arni Thorarinsson et ses enquêtes journalistiques beaucoup plus actuelles.

“Une femme est assassinée chez elle. Sur son bureau, on retrouve le numéro de téléphone de Konrad, ancien policier. L’enquête révèle rapidement qu’elle l’a contacté récemment pour lui demander de retrouver l’enfant qu’elle avait mis au monde puis abandonné à la naissance cinquante ans plus tôt. Maintenant désolé de lui avoir refusé son aide, Konrad s’emploie à réparer son erreur. Il retrouve les membres d’un mouvement religieux contre l’avortement et reconstruit l’histoire d’une jeune fille violée dans le bar où elle travaillait. Il retrouve aussi un clochard équivoque, des trafiquants de drogue et même des fragments de l’histoire de la mort violente de son père.”

A force de chroniquer Indridason, l’inspiration fuit. Quoi de neuf chez le grand auteur islandais? Eh bien, déjà l’adjectif “neuf” colle assez mal à Indridason. S’il a bien diversifié les personnages, les enquêteurs ou Erlendur, son héros le plus récurrent, à diverses périodes de sa vie, il n’a jamais plus atteint ses grandes réussites de début de carrière comme “La cité des jarres”, “La femme en vert” ou “La voix”. 

Attention, cela reste toujours et encore d’un très bon niveau, bien au-dessus de la moyenne, mais finalement on s’est peut-être habitués voire un peu lassés de ces histoires qui ont souvent le même schéma narratif. Il y a chez Indridason, beaucoup d’empathie pour les sans grades, les minorités opprimées ou oubliées, les anciens. On privilégie la mémoire collective, les racines, les témoignages des plus anciens, des anonymes, dans une forme et un rythme qui rappellent souvent Simenon. 

On retrouve tout cela dans “La pierre des remords”, animé par la ténacité de l’ex policier Konrad, clone très convenable d’Erlandur, qui conclut ici, de bien belle manière, la trilogie qui lui était consacrée. Deux investigations qui sont autant de quêtes de sang, retrouver l’enfant de la vieille dame assassinée et retrouver le ou les meurtriers de son père. Comme les deux événements datent de plusieurs décennies, l’enquête s’avèrera délicate, minutieuse, les témoins de l’époque étant tous fort âgés et parfois en guerre avec leur mémoire, leurs souvenirs. Pas très rock n’roll tout cela bien sûr mais en revanche profondément humain.

Clete.

MON AMERIQUE A MOI / Caroline de Mulder.

Photo: Julie Grégoire.

On aime bien les romans de Caroline de Mulder qui avait déjà entamé une belle carrière avant de nous conter comment accommoder les faons dans « Manger Bambi ». Pour BYE BYE ELVIS, en 2014 chez Actes Sud, elle s’emparait de bien belle manière d’un des plus grands mythes américains. Du coup, on lui a proposé notre vieux questionnaire déjà bien usé sur son rapport avec L’Amérique. Caroline s’y est prêté avec sérieux et célérité et on l’en remercie.

  • Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Vers l’âge de treize-quatorze ans, je lisais beaucoup de westerns, je les empruntais pour ainsi dire au kilo à la bibliothèque communale. Ceux de Louis L’amour, notamment ; parmi d’autres, j’ai retenu ce nom. Pendant cette période, j’attachais même systématiquement un foulard triangulaire par-dessus ma chemise en jeans.   

  • Une image

La première couverture (non commercialisée) de Bye bye Elvis. Un portrait qui représente Elvis jeune, mais qui, légèrement retouché par la graphiste, évoque un masque figé, cireux, presque mortuaire. Il transpire l’angoisse et exprime la fixité, l’ombre, la mort. Elvis a été rapidement prisonnier de son image, réduit à elle et dévorée par elle. Il a vécu dans son ombre et sans doute n’est-ce pas un hasard si l’une des premières choses qu’il s’est mis à détruire, était sa beauté et son apparence –  son image.  

  • Un événement marquant
Photo:Robert Capa

Le débarquement, qui a laissé derrière lui le vaste cimetière américain de Colleville-sur-mer, très impressionnant et émouvant. Beaucoup de ces soldats n’avaient pas vingt ans. À ce sujet, la formidable série Band of Brothers de Steven Spielberg et Tom Hanks, qui permet au spectateur d’être au plus proche de ce qu’a pu être cet événement vécu de l’intérieur par ces très jeunes hommes. 

  • Un roman

La Route de Cormac MacCarthy. Puissant, lyrique, étrangement lumineux.

  • Un auteur

Hubert Selby Jr. Le style, c’est l’homme. 

  • Un film

The Night Of The Hunter de Charles Laughton.

  • Un réalisateur

David Fincher, notamment pour sa série Mindhunter.   

  • Une série

GODLESS de Scott Frank. Image et cadrages magnifiques, un scénario solide. L’Amérique dans toute sa beauté et toute sa noirceur. 

  • Un disque

Don’t be cruel/ Hound dog  

  • Un musicien ou un groupe

Kurt Weill

  • Un personnage de fiction

Skyler Rampike dans My Sister My Love de Joyce Carol Oates. 

  • Un personnage historique

Calamity Jane

  • Une ville, une région

Les Keys, rouler pendant des heures dans le ciel, regarder des ponts désaffectés envahis par les oiseaux.  

  • Un souvenir, une anecdote

Ma nuit toute seule dans un abri de fortune le long de l’Appalachian trail en plein milieu d’une forêt de conifères sombres. Sous l’abri entièrement ouvert sur un côté (et qu’en étudiant la carte topographique j’avais imaginé être un gîte d’étape), un genre de mezzanine censée vous mettre hors de portée des ours. Il y avait une pancarte « Beware the bears. They ‘re out and they ‘re hungry ». Pas d’eau, pas d’électricité, personne. La nuit tombait, elle fut longue.  

  • Le meilleur de l’Amérique

L’auto-stop. Les Etats-Unis sont le paradis des autostoppeurs qui n’ont pas froid aux yeux. Les rares fois où, levant le pouce, le premier automobiliste ne s’arrête pas, c’est forcément le deuxième, qui vous embarque dans un élan d’humanité et de panique, « I can’t believe you are hitch-hiking ». À vingt ans, j’étais émerveillée de la facilité avec laquelle je taillais la route sur le pouce. C’est la seule fois qu’un chauffeur (qui avait une fille de mon âge) a fait pour moi un détour de près d’une centaine de kilomètres, pour m’éviter de faire du stop dans une région peuplée de ce qu’il appelait des « wood people » – l’expression m’est restée.   

  • le pire de l’Amérique

L’auto-stop, quand on n’a pas de chance. 

  • Un mot.

Nuts ! (General McAuliff)

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Entretien réalisé par mail, il y a fort longtemps…

Et puis pour terminer, The Doors interprétant Kurt Weill.

Clete.

AUCUNE TERRE N’EST PROMISE de Lavie Tidhar / Editions MU.

Unholy Land

Traduction: Julien Bétan

Au tout début du XXème siècle, le sixième congrès sioniste avait autorisé une expédition en Afrique orientale britannique pour déterminer de sa pertinence en tant que patrie juive. Le gouvernement britannique avait proposé d’installer les Juifs sur un haut-plateau en Ouganda à l’époque, au Kenya aujourd’hui. Le climat clément aurait convenu aux populations d’origine européenne. On sait que ce choix ne se fit pas, la grande majorité voulant s’installer sur la terre dite promise. Cet épisode “Ouganda” n’est plus qu’une amusante anecdote. Pourtant dans une autre chronologie, dans une autre Histoire, les Juifs sont réellement partis coloniser une petite partie de l’Afrique et c’est ce que Lavie Tidhar, auteur de SF né dans un kibboutz et vivant actuellement en Angleterre nous raconte dans cet extraordinaire “Aucune terre n’est promise”, roman qui décoiffe salement et interroge gravement.

Les plus grands chocs littéraires se produisent souvent quand on sort de sa zone de confort, de son petit univers douillet. Les uchronies, pas ma tasse de thé, une fois les curiosités initiales avalées , l’histoire ne tient pas souvent la route. La kabbale, pas mon shot de vodka, trop loin du Texas ou de l’Arizona. La question juive pas ma weed… Et pourtant quel bouquin !

“Berlin. Lior Tirosh, écrivain de seconde zone, embarque pour la Palestina, fuyant une existence minée d’échecs. Il espère retrouver à Ararat City la chaleur du foyer, mais rien ne se passe comme prévu : la ville est ceinturée par un mur immense, et sa nièce, Déborah, a disparu dans les camps de réfugiés africains. Traqué, soupçonné de meurtre, offert en pâture à un promoteur véreux, Lior est entraîné malgré lui dans les dédales d’une histoire qu’il contribue pourtant à écrire.”

Lavie Tidhar (double de Lior Tirosh?) a choisi le polar pour entrer dans ce roman. Et le parcours erratique et chaotique de Lior pour retrouver sa nièce va donner l’occasion à l’auteur de faire la leçon du sionisme, de la politique d’Israël en montrant qu’en Afrique aussi, les mêmes causes produisent les mêmes effets: haine des populations expulsées, relations diplomatiques très difficiles avec les pays voisins, un état guerrier ultranationaliste, un terrorisme aveugle… Le tableau est laid et salopé un peu plus par la création d’un mur de protection qui finalement emprisonne, prône le repli sur soi. Le style est impeccable et la lecture se révèle particulièrement addictive mais on se demande aussi s’il y avait vraiment besoin de créer tout un monde pour un polar si souvent déjà lu.

 Et puis tout d’un coup, ça fuse… on change de monde, de mondes… Il existe des mondes parallèles et Lior comme Bloom le flic qui le surveille, font partie d’une minorité qui peut “glisser” d’un monde à l’autre, et d’une époque à l’autre. Alors les plus cartésiens d’entre nous s’écrient déjà qu’ils ne partiront pas dans ce genre de délires et pourtant, une fois de plus, c’est très sensé, le plus souvent juste évoqué pour raconter certains moments de l’histoire juive et ce qu’il aurait pu advenir si certains choix avaient été faits ou non. Bien sûr, ceux qui connaissent la Kabbale apprécieront encore plus une lecture baignée parfois de poésie pour apaiser le vertige vécu. Par ailleurs, tout lecteur acceptant un petit effort pour s’adapter à la forme choisie, sera séduit par la pertinence du “montage”, par l’écriture techniquement virtuose, par le soin mis à éblouir, à enchanter, à déstabiliser.

Avant tout roman sur l’histoire des Juifs, ”Aucune terre n’est promise” interroge aussi sans bornes les néophytes, séduit par la force de l’écriture, l’imagination florissante et s’universalise par les questions qu’il pose, les interrogations qu’il impose. Un roman rare !

Clete

PS: Merci à ma bonne fée Aurélie de l’agence “Un livre à soi” pour son conseil et sa relance très justifiée.

LES JARDINS D’EDEN de Pierre Pelot / Série noire

Ainsi va la vie des collections… Au moment où Caryl Ferey migre vers les Arènes avec LED, Pierre Pelot arrive à la SN. Pelot, même si vous ne l’avez jamais lu, est un nom qui doit vous être néanmoins familier. L’auteur débarque dans ce qu’il appelle lui -même un panthéon, avec une œuvre littéraire courant sur plus d’un demi-siècle et forte de plus de 200 romans et BD allant de la littérature pour enfants et ados à la littérature générale, au polar, à la SF… “On lui doit aussi des pièces de théâtre, des contes, des pastiches et des parodies de western ou d’heroic-fantasy, des chroniques, des nouvelles, des feuilletons et des adaptations pour la radio ou la télévision. Le champ de l’écriture s’est encore étendu au scénario de film, de bande dessinée, de téléfilm et à la novélisation.” (source wikipédia). Je n’ai pas lu beaucoup de romans de Pierre Pelot durant mon parcours de lecteur mais nul doute que la Série Noire a ici ferré un gros poisson etcela se voit dès cette première sortie.

“Jip Sand est revenu de tout et surtout d’un sale cancer. Il est aussi revenu à Paradis, dans la ville et la maison de son enfance, pour se requinquer et retrouver sa fille, Annie dite Na, qui semble avoir disparu depuis plusieurs mois.

Paradis, sa clinique privée, ses eaux thermales et ses Jardins d’Éden. Mais aussi Charapak, l’envers du décor, la casse des Manouches, et le corps à moitié dévoré de Manuella, l’amie de Na, retrouvé dans les bois quelques années plus tôt.

Ce que Jip n’a pas cherché à élucider à l’époque, il veut le comprendre aujourd’hui. Pour Na. Pour savoir ce qui lui est arrivé.”

Pelot, un auteur? Un écrivain? Bien sûr, mais avant tout et ce n’est pas péjoratif et même plutôt rare et précieux, Pierre Pelot est un conteur, un raconteur d’histoires de nos campagnes peuplées de héros ordinaires souvent fracassés comme Jip qui va nous intéresser dans cette histoire située dans un coin des Vosges natales de l’auteur. Et, dans cette première moitié du roman, qui commence assez nonchalamment, tout le temps nous est donné pour apprécier cette plume enchanteresse dans les descriptions, les portraits, les retours dans un passé proche ou aux confins de l’enfance.

Dans la seconde moitié de l’histoire le rythme va terriblement s’accélérer, poussé par un héros alcoolique en roue libre. J’ai pu lire que Jip était un personnage attachant. Une vraie tête à baffes, oui, et vous approuverez bien sûr si vous avez déjà côtoyé un alcoolique entre crises d’auto apitoiement et délires surréalistes. Jip pète les plombs et le tableau s’embrase, plus rien ni personne ne peut le retenir. Du coup, on entre dans un exemple réussi de de que l’on appelle sans réellement beaucoup de référents autres que la mode actuelle, de rural noir de la pire espèce. Immortalisée par Jules Ferry, la ligne bleue des Vosges, ce n’est plus ce que c’était.

Costaud.

Clete.

TRAVERSER LA NUIT de Hervé Le Corre / Rivages

Certains bouquins vous chopent dès les premières lignes et même parfois, plus rarement, rien que la couverture vous donne la chair de poule. Cette femme floue en couverture de “Traverser la nuit” attire immédiatement le regard et si on teintait de bleu ses lèvres, elle évoquerait irrésistiblement certaines amazones d’Enki Bilal. Évidemment, votre regard accroche ensuite la signature. Hervé Le Corre n’est plus à présenter et, s’il vous est inconnu, vous pouvez pénétrer son univers noir avec ce roman qui est, pour moi, le plus brillant de sa déjà très belle oeuvre. Enfin, ce titre vous paraîtra si juste une fois le livre lu.

Trois personnages, trois destins, trois vies cabossées… Louise aide-ménagère qui élève seul Sam, Jourdan un flic qui enquête sur un tueur de femmes à Bordeaux et Christian un employé qui regrette l’adrénaline ressentie autrefois avec l’opération Barkhane. Tous trois doivent affronter leur enfer nocturne, naviguer sur leur Styx intime, parvenir à “traverser la nuit”. Louise endure les coups ou les menaces de son ex. Jourdan sent sa femme s’éloigner de sa vie, remplacée dans ses nuits par les victimes de ses enquêtes. Christian, lui, quand les pulsions sont trop fortes, massacre des femmes dans la nuit bordelaise…

Le tueur, la victime et le flic… scenar simpliste, rebattu, léger, et donc avec une intrigue initiale à deux balles, Le Corre vous sort un extraordinaire roman noir, parfois très loin des standards et pourtant très classique dans cette volonté de montrer la saloperie du monde dans lequel nous vivons, l’inhumanité de certaines situations vécues par de gens non pas indigents mais tout simplement infiniment malheureux, malchanceux, largués. Le Corre, mieux que tout autre, écrit, décrit la souffrance avec toutefois cette pudeur préférant la grandeur du propos à la démonstration de la déchéance et de la bestialité. Pourtant ce roman est très dur, malgré une plume qui se préfère parfois très discrète, c’est noir, ça pue la peur, le désespoir, la folie et la mort. 

La lecture régulière de polars apporte, empiriquement, une connaissance de certains petits trucs, de petites aides pour entretenir un suspense ou relancer une intrigue chez les auteurs, actes réalisés avec plus ou moins de talent ou de réussite. Rien de ça ici. “Traverser la nuit “est l’exemple du roman noir parfait, s’imposant dès les premières lignes par une écriture juste, belle sans paraître empruntée, montrant compassion pour les femmes battues et colère contre les violences des salauds individuels ou institutionnels. La lecture ne souffre d’aucune baisse de tension. Le Corre vous emporte et s’il vous épargne bien des détails sordides il vous oblige néanmoins, malignement, à créer vos propres visions du cauchemar.  L’auteur va réussir à vous suggérer l’abjection sans jamais l’énoncer laissant ainsi volontairement des zones d’ombre, laissant des points de suspension assassins… qui interrogent et vous détournent de l’attaque qui va vous terrassera.

“Traverser la nuit”, c’est parfois très dur, toujours superbe !

Clete.

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