Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 2 of 80)

American Spirits de Russell Banks / Actes sud.

American Spirits

Traduction: Pierre Furlan

Russell Banks nous a quittés il y a tout juste 3 ans. Grand chroniqueur de l’Amérique ouvrière et rurale, il s’est éteint à Saratora Springs, au nord d’Albany dans l’état de New York pas très loin de la frontière canadienne, une région enfouie sous la neige une grande partie de l’hiver. Russell Banks, grand conteur, peut se voir comme l’équivalent très sombre du génial Richard Russo qui dépeint lui aussi admirablement les heurs et malheurs des petits blancs des campagnes américaines.

American Spirits est donc un très joli cadeau posthume que nous fait l’auteur de l’inoubliable « De beaux lendemains » qui était situé dans le décor imaginaire de Sam Dent, un bourg au nord du nord de l’état de New York. Retour à Sam Dent autrefois ville industrielle et maintenant village désenchanté pour trois histoires méchamment puissantes.

Si American Spirits qui donne le titre du recueil est une marque de cigarettes évoquée dans la première nouvelle, il est certain que la métaphore va bien plus loin. Banks aimait trouver l’inspiration dans des rencontres autour d’une bière dans des bars borgnes enfumés et ces histoires sont une vision puissante du petit monde, invisible depuis Washington, qui l’entourait et qu’il aimait.

Si les histoires se situent sous le premier mandat de Trump, il ne faut pas y voir pour autant une charge véhémente contre le président orange. Les protagonistes de ces histoires sont des électeurs de Trump et le revendiquent avec une casquette MAGA présente dans les trois histoires mais ce sont d’abord les victimes d’une histoire américaine ancrée et perpétuée depuis longtemps. Ils ont voté Trump parce qu’ils espéraient un changement mais ils ne sont pas dupes non plus…

« Rendez sa grandeur à l’Amérique. Trump est peut-être un salaud, mais c’est notre salaud à nous, pas vrai ? »

American spirits montre les maux éternels de l’Amérique, existant avant le Donald et qui se perpétueront longtemps après lui. Dans ces trois histoires cruelles brisant des familles, on retrouve le capitalisme sauvage, le surendettement, les banques assassines, la prolifération des armes à feu, la drogue, l’impossibilité à obtenir une couverture sociale décente, le racisme (dans une contrée où les seuls Noirs qu’on rencontre se trouvent au centre pénitentiaire), le puritanisme, la violence…

Ces trois nouvelles vous briseront le cœur. Et, bien pire finalement, vous constaterez qu’à chaque fois ce sont les mômes qui morflent pour la connerie de leurs aînés, qui paient de leur vie la stupidité de leurs parents. Signalons que la deuxième nouvelle « L’école à la maison », présente aussi dans un épisode de la série Atlanta de Dan Glover, est tirée d’un fait divers tristement authentique.

Très loin des clichés vus, lus, entendus et entretenus sur nos médias, Russell Banks nous offre un regard sombre, juste et souvent empathique de ces abandonnés de l’American Dream dans des histoires qui vous hantent longtemps.

« Sans ce lien ancien à la terre, qui donc était Doug Lafleur ? Personne. Rien. Juste un musicien amateur sans grand talent qui aurait traîné toute sa vie dans cette petite ville en trouvant des moyens faciles de loger et de nourrir sa fem­me et ses enfants et en passant trop de temps dans la taverne locale à amuser ses voisins avec ses histoires abracadabrantes et ses chansons ineptes, quel­qu’un qui n’aurait pas eu de bonne raison de vivre et de travailler ici plutôt qu’ailleurs. N’importe où, bordel ! Et quel que soit l’endroit où il aurait vécu et travaillé, les choses n’auraient-elles pas été pareilles ? »

Une œuvre impressionnante, dure, violente et cruelle… comme l’Amérique.

Clete.

PS: Pour l’anecdote, James McMurtry est le fils de l’immense écrivain Larry McMurtry et, comme son père, il sait raconter des histoires.

VOIR VENISE… de Lionel Destremau / Esprit noir / Melmac éditions.

Les éditions Melmac originaires de Marseille proposent une collection Esprit Noir dédicacée au Noir dans toutes ses formes « consacrée au polar, au roman noir, au roman policier et au thriller. Tous les genres qui constituent le polar, de l’humour jusqu’au fantastique ou presque, en passant par le roman social ou les pas de côté, le décalage, qui est la marque de fabrique de MELMAC. »

Esprit noir engage cette nouvelle année avec quatre sorties, trois en poche et un grand format. Voici donc la première livraison avec Voir Venise… de Lionel Destremau que l’on retrouve habituellement au catalogue de la Manufacture de Livres.

Un palace vénitien, le glamour, le romantisme, le gothique de la cité des Doges et une orgie de drogue et de sexe qui dégénère gravement à cause d’une drogue expérimentale et testée par une assemblée de glandeurs, de crypto monnayeurs, d’influenceurs à deux balles squattant à Dubaï ou ailleurs… du moment que ça pue bien le fric. Dans cet immeuble où l’indicible s’est produit, relaté dans une première partie nommée, cela coule de source, « … Et mourir », est logée aussi une famille française. La famille de Paul  (« Manman », les gosses et la belle famille) se plaint d’une fuite de liquide provenant de l’appartement voisin. Paul, qui a toujours rêvé de la Sérénissime, veut passer un séjour parfait et va ouvrir la porte qui donne sur l’enfer. Ce sera l’entame d’une seconde partie nommée « … Et courir » car Paul a découvert de la thune, beaucoup de thune dans des enveloppes et de quoi bien cimenter ses narines et flinguer son cerveau. Mais, mais tout le monde sait que « Bien mal acquis ne profite jamais » …

Melmac évoque un court roman mais il n’est pas non plus faux de parler d’une grande novella. Conte noir violent, Voir Venise est addictif au plus haut point. A la sidération de la première partie succédera une seconde partie épouvantable elle aussi, mais animée d’un humour noir des plus corrosifs. Voir Venise… s’appréciera en un « one shot » tendu, horrible et monstrueusement jouissif.

Clete.

CATHEDRALE de Tarik Noui / Actes noirs / Actes Sud.

« Une nuit, dans la cité déchue d’Enoch, un garçon noir issu des quartiers miséreux est pris pour cible par la police. Corban Khôl ne souhaitait pourtant qu’une chose : découvrir la construction en cours de « la plus grande cathédrale du monde ».
Quelques mois plus tard, alors que des nuées de corneilles se sont abattues sur les rues, Sarah Stavisky, une jeune étudiante a priori sans histoires, disparaît. Jonathan Lamm, affecté à l’enquête, sait qu’il doit faire vite : semant des cadavres sur son passage, la pègre pourrait bien être elle aussi à la recherche du coupable… »

Et de fait, la pègre est bien à la recherche de Sarah, nièce du baron local. Celui-ci va mettre tous les moyens possibles pour retrouver la disparue. Ne nous aventurons pas plus dans la quête de Jonathan Lamm, flic dangereux, en pleine tentative de rédemption, carburant au cocktail « Tramadol, joints et vodka ». Oublier la déchéance d’une civilisation et expier ses fautes, tel semble son mantra.

Cathédrale est un roman noir particulièrement réussi. Tarik Noui a su créer un décor très sombre de fin de civilisation avec un ton très incantatoire, parfois scandé qui souffre de quelques excès mettant inutilement l’intrigue en attente. Néanmoins, reconnaissons à l’auteur un vrai talent d’écriture rappelant très avantageusement les pages talentueuses de Et le verbe s’est fait chair ou de Porno Palace de Jack O’Connell (Rivages). Enoch, théâtre abject, montre tous les signes, les stigmates de l’écroulement d’un monde. On entre dans la folie, dans la dernière étape avant l’effondrement final, le pandémonium précédant les enfers avec des milliers de corneilles suivant l’agonie.

Roman particulièrement dérangeant et totalement désenchanté, Cathédrale peut se voir comme la vision d’un nouveau Moyen Age : le chantier d’une cathédrale avec, à ses pieds, une nouvelle Cour des Miracles et ses hordes d’illuminés et d’âmes en perdition se livrant à tous les excès et perversions. Le roman n’est absolument pas aimable, mais sa lecture bouscule et tranche très avantageusement avec toutes les sorties formatées du moment. Une intrigue très éprouvante dans un environnement collant, poisseux, dégueulasse.

« Histoire des vivants, des morts, et de ceux qui ne les ont pas connus ».

Clete.

LES FANTOMES DE SHEARWATER de Charlotte McConaghy / Gaïa / Actes sud.

Wild Dark Shore

Traduction: Marie Chabin

« Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Abritant la plus grande banque de graines au monde, le site accueillait jusqu’à il y a peu de nombreux chercheurs que la montée des eaux a contraints à partir. C’est aux Salt, désormais seuls sous la menace inexorable des éléments, qu’il revient de choisir les semences qui seront sauvées et dont l’avenir de l’humanité pourrait bien dépendre.Un soir de tempête, une femme s’échoue sur le rivage, miraculeusement en vie. D’où vient-elle ? Et que cherche-t-elle ? »

A plus de 1000 km de la première côte, l’île Shearwater va être le théâtre d’un huis clos entre la famille de Dominic et cette « intruse ». On apprend très vite que cette femme, Rowan, ne s’est pas échouée là par hasard. Dès les premières pages, on se rend compte du malaise, de la gêne de Dominic à l’arrivée de cette femme dans ce petit monde insulaire balayé par les tempêtes alors qu’ils vont devoir bientôt partir. Si Rowan comme Dominic ont beaucoup de choses à dissimuler, il en est de même pour les trois enfants troublants et passionnants, chacun à sa manière.

Actes sud présente Les fantômes de Shearwater comme un thriller polyphonique et il l’est de belle manière dans son final, mais c’est avant tout le récit de la fin d’un monde, envahi et bientôt submergé par l’océan. « Que faut-il garder d’un monde qui s’effondre ? » semble être une des questions du roman qui cultive de manière plaisante et parfois surprenante une réflexion écologique et de beaux instantanés sur la beauté et la fragilité du monde.

La réussite du roman tient à la qualité des personnages, à leur originalité, à leur part d’ombre que Charlotte McConaghy ne dévoile qu’au compte-gouttes, plus intéressée à montrer et à célébrer l’intelligence et l’obstination à vivre dans un théâtre originel généralement martyrisé par l’Homme. Néanmoins, malgré une certaine indolence dans la narration, tempérée par de petits détails offerts au lecteur se languissant, la dernière partie du roman prendra les couleurs d’un thriller à un moment où chacun a beaucoup à perdre.

Un peu éloigné des romans que l’on vous propose d’habitude, Les fantômes de Shearwater s’avère fort recommandable par sa construction superbement maîtrisée, son intensité dans le final et pour l’extrême humanité qui se dégage de ces pages.

Clete

TOUT LE MONDE SAIT de Jordan Harper / Actes Sud.

Everybody Knows

Traduction: Laure Manceau

Tout le monde sait est le troisième roman de Jordan Harper, auteur que nous suivons depuis ses débuts avec L’amour et autres blessures un recueil de nouvelles effroyable et remarquable publié il y a bientôt dix ans.

« Dans un Los Angeles crépusculaire s’étend un royaume de secrets ensevelis. Mae Pruett, publiciste spécialisée en gestion de crise, sait mieux que quiconque comment enterrer les scandales, salir les adversaires et manipuler l’opinion pour protéger les tout- puissants. Mais lorsque son patron est abattu devant le Beverly Hills Hotel, Mae voit sa vie basculer. Résolue à élucider le mystère, elle s’engouffre dans un labyrinthe de rumeurs et de silences, découvrant peu à peu l’étendue de cette “bête” tentaculaire qui régit la ville. » Elle sera aidée dans sa quête par Chris, ex-flic et également son ex-amant.

Quittant les grandes étendues désertiques d’une Californie sous meth de son dernier roman (Le dernier roi de Californie), Jordan Harper ancre cette fois son intrigue en ville, dans le strass hollywoodien. Changement de cadre radical pour un Jordan Harper qui avait certainement été chagriné par ses difficultés à faire éditer Le dernier roi de Californie dans son propre pays. Le lectorat américain est visiblement lassé des histoires de came rurales, un thème qui fonctionne encore bien en France où des éditeurs hébergent des romanciers ricains qui ne sont plus édités chez eux.

Alors, il semblerait que Jordan Harper a beaucoup mieux géré son affaire cette fois-ci puisque Actes Sud annonce que ce roman est en cours d’adaptation audiovisuelle par Warner Bros. Le jackpot certainement pour Jordan Harper, déjà scénariste pour des séries comme Mentalist (14 épisodes) et Gotham (4 épisodes). En conséquence, nous découvrons un autre Jordan Harper, , expert pour nous promener dans L.A. où il réside, et nous créant une intrigue à laquelle on adhère rapidement. Jordan Harper connaît bien le milieu du cinéma et des affaires et ses prédateurs au-dessus des lois. Il nous en montre quelques exemple effrayants, adaptés des affaires Ed Buck et Dan Schneider sans parler bien sûr de l’ombre menaçante des clones de Harvey Weinstein, Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell.

Rien de bien neuf, mais néanmoins on peut faire confiance au talent de Harper pour rendre unique un sujet si souvent lu, en théorie… En pratique, j’ai eu du mal à reconnaître le Jordan Harper que j’aime tant. On retrouve son thème favori, l’enfance en danger, qu’il a si bien traité dans ses deux romans, créant des drames shakespeariens sous le cagnard californien, mais ici difficile de reconnaître la plume, la faconde de l’auteur. Tout est survolé, rien n’est terminé. On se retrouve avec une fin méchamment bâclée après avoir été invités au moins deux fois à envisager un second tome…

Point de procès à un Jordan Harper qui est en droit de vouloir bien vivre de son art et de son travail en produisant maintenant des intrigues rapides, très rythmées, addictives et dans l’air du temps avec une écriture sans aucun, absolument aucun effet de style. Outre la profusion de personnages juste griffonnés qui rendent parfois l’intrigue un peu difficile à suivre, Jordan Harper a, trois fois hélas, abandonné sa belle plume racée, très évocatrice et capable de transcender une histoire. Ici, que dalle, j’écris comme je parle, j’accumule les répétitions pour faire genre. On aborde plusieurs thèmes passionnants sans rien approfondir puis on passe à autre chose pour terminer hâtivement, en laissant beaucoup de choses en plan, afin de rester dans un format correct pour le lecteur lambda.

Alors, je ne dirai pas que Jordan Harper a vendu son âme, on prend quand même quelque plaisir à lire ce roman, mais on regrette qu’il ait abandonné tout ce qui faisait sa différence, son originalité, sa classe : une écriture puissante, un style, des moments d’introspection, de réflexion, d’émotion. Il semble avoir préféré s’adapter aux canons de l’énorme cohorte des thrillers ricains de grande consommation dont on nous étouffe tous les ans. Des héros sans aspérités, du « mainstream »… aucun jugement de valeur ça plaît, c’est juste pas pour nous.

Le plus triste, c’est que l’éventuelle suite est certainement conditionnée au succès de l’adaptation télévisuelle de ce roman…

Déception.

Clete.

Egalement de Jordan Harper: LA PLACE DU MORT

14 JUILLET de Benjamin Dierstein / Flammarion.

Succédant à Bleus, Blancs, Rouges sorti il y a un an et à L’étendard sanglant est levé sorti en septembre, 14 juillet est le troisième et ultime volume d’une trilogie noire et politique se déroulant dans la France de la fin du giscardisme en 1977 à la mi-juillet 1984 sous Mitterrand.

Juillet 1982. Les attentats à répétition opérés par Carlos et les services syriens sur le sol français poussent François Mitterrand à s’entourer d’une cellule anti-terroriste composée des plus fins limiers du GIGN, de la PJ et des RG.

« L’inspectrice Jacquie Lienard va profiter de cette opportunité pour grimper dans la hiérarchie auprès de l’Élysée et s’assurer une place de choix au sein de la lutte contre les groupuscules pro-palestiniens, Action directe et le FLNC. Tout comme Marco Paolini depuis la DST et Robert Vauthier depuis la DGSE, elle traque une ancienne moudjahida du FLN qui répond au nom de Khadidja Ben Bouazza et qui n’est autre que la supérieure directe de l’ex-policier Jean-Louis Gourvennec, devenu convoyeur d’explosifs pour l’extrême gauche révolutionnaire.

Au gré des scandales qui secouent la Mitterrandie, des crises successives au sein de Beauvau et de la montée fulgurante de l’extrême droite, tous se dirigent vers un seul point de mire qui leur permettra enfin de découvrir la vérité sur Geronimo et Khadidja Ben Bouazza : Beyrouth. »

Alors, on ne va pas vous faire une fois de plus l’article. L’an dernier, en plus des avis donnés, nous nous sommes entretenus avec Benjamin Dierstein en février puis en septembre. Et puis nul besoin de vous convaincre, si vous y revenez une troisième fois, c’est parce que vous avez bien saisi que Dierstein est un magnifique conteur d’histoires, sans états d’âme pour le ressenti du lecteur : il fonce, il cogne, il relance, il crée l’addiction, ne laisse pas le temps de souffler, si jamais cette stupide idée vous venait à l’esprit.

Benjamin Dierstein sait raconter des histoires sans jamais perdre son lecteur dans des intrigues à plusieurs volets, au moins autant que les quatre principaux personnages du cycle. Vauthier, Lienard, Paolini et Gourvennec ont déjà tous bien morflé, tous leurs idéaux sont tombés au champ du déshonneur mais Dierstein a décidé de les accabler encore plus, les souillant tous définitivement dans les égouts de la République où ils se débattent depuis déjà trop longtemps. Certains vont prendre très cher.

14 juillet, un titre qui semble annoncer un feu d’artifice, un bouquet final mais on est très loin des féeries pyrotechniques des Champs un soir de fête nationale, beaucoup plus proches de la mocheté de tirs de mortiers nocturnes dans des quartiers bétonnés abandonnés. Paris, Marseille, la Corse, Beyrouth, le Chouf et … Locminé (pour happy few bretons) !!! La mort présente dans tous les théâtres, du sang versé sous toutes les latitudes.

« Au silence assourdissant de la détonation se substitua rapidement un concert de hurlements asymétriques, qui résonna dans la gare comme le chant final d’une civilisation mourante. »

Les intrigues sont nombreuses et complexes. Cela nécessite parfois une certaine concentration, mais encore une fois, Benjamin fait de son lecteur un hôte privilégié et ne le perd jamais. La bibliographie, les cartes et les deux index de fin de volume mais aussi les revues de presse, articles de journaux, tribunes ou tracts particulièrement porteurs de sens sur la vérité du pays sont de belles aides à une compréhension plus universelle. On ajoutera que, comme par le passé, les différents biais narratifs, écoutes téléphoniques, rapports de police apportent beaucoup à la compréhension de la situation et  offrent une belle diversité dans le discours. Par ailleurs, la superbe narration de la garden-party de l’Elysée du 14 juillet 1982, en début de volume, sera l’occasion de remettre en ordre tous les éléments du puzzle, de dépoussiérer nos souvenirs avant que Dierstein nous expédie en enfer aux côtés de ses quatre « damnés ».

840 pages de haine, de trahisons, de violences, de meurtres, de coups tordus, de guerres, de douleur et de chagrin. « Des larmes et du sang » avait-il promis…On a beaucoup comparé Dierstein à des auteurs ricains qui lui ont montré la voie. Au moment où, l’histoire terminée, on se sent un peu orphelin, il serait plus juste de dire qu’il fait tout simplement, avec passion et acharnement, du Dierstein. Furieux, avec un petit côté rock n’roll en plus qui le rend unique. Lisez la dernière phrase du roman, une ultime provoc, ce garçon n’a honte de rien.

Bravo et merci.

Clete.

Du même auteur chez Nyctalopes:

La cour des mirages, Un dernier ballon pour la route.

BILAN 2025 / Clete.

2025 aura été une année littéraire tronquée dès le départ. En effet, ce fut l’année Benjamin Dierstein qui va tout défoncer en deux romans. Nulle histoire n’a et n’aurait pu atteindre la perfection abordée dès février avec Bleus, blancs, rouges, la fin des années Giscard, BLAM ! suivi d’une seconde explosion aussi létale en septembre avec la suite L’étendard sanglant est levé, le début des années Mitterrand, BLAM ! BLAM !  On attend la fin de la trilogie pour janvier.

Alors forcément, et même s’il ne faut pas comparer les œuvres, le travail fourni, l’ambition d’une histoire… les romans suivants m’ont paru plus ternes. Aussi, plutôt qu’une hotte remplie de « bons livres », cette année, présentons juste l’excellence que nous avons eu la chance de croiser. Pour conserver les précieux bonheurs de lecture et ne garder que l’exceptionnel… à mes yeux.

BLEUS, BLANCS, ROUGES de Benjamin Dierstein / Flammarion.

« L’intrigue est exceptionnelle, irrespirable et passionnante. La violence d’une époque est montrée sans fard mais aussi sans voyeurisme dans un tempo totalement halluciné où certaines structures de phrases, des paragraphes animés comme des mantras, ne manquent pas d’évoquer certaines folies d’Ellroy. » 

L’ÉTENDARD SANGLANT EST LEVÉ de Benjamin Dierstein / Flammarion

« Aussi létal que Bleus, Blancs, Rouges,  L’étendard sanglant est levé est encore plus furieux et explose dans de multiples directions que l’on n’attendait pas forcément, mais toujours avec un souci de présenter l’essentiel au lecteur parfois déboussolé dans ce marigot alimenté par les affaires françaises mais aussi par les irruptions étrangères, Paris étant devenu le terrain de jeu préféré des poseurs de bombes. Remarquable ! »

LE CHANT DU PROPHETE de Paul Lynch / Albin Michel

« Nationalisme exacerbé, état d’urgence, perte des libertés, complotisme, fascisme, arrestations, emprisonnements, stigmatisations et enfin guerre civile… un abominable crescendo vers l’horreur raconté à hauteur d’innocents. La mécanique du désastre d’Eilish épouse brisée et mère de quatre enfants qui appréhenderont chacun à leur manière l’injustice, la barbarie, la guerre, la mort… Un roman aussi précieux qu’effroyable éclairé par le talent et l’humanité de Paul Lynch. »

LE JEU DE LA RUMEUR de Thomas Mullen / Rivages Noir

« Un grand roman historique et politique doublé d’un bon polar, premier volume d’une trilogie, Thomas Mullen la grande classe ! »

LE MONDE EST FATIGUÉ de Joseph Incardona / Finitude

« Le monde est fatigué est donc une nouvelle variante de « la lutte des classes » avec l’histoire d’une femme flinguée par la vie, la connerie, le fric roi. Mais ici, pas d’apitoiement, on a presque brisé Êve mais surtout on a fait de la jeune femme une guerrière que personne ne pourra arrêter dans sa quête. Redoutez le chant des sirènes… »

A LA TABLE DES LOUPS d’Adam Rapp / Seuil

« Animé d’une réelle force narrative, suggérant l’indicible sans jamais le montrer, offrant parfois quelques clés très troublantes au détour d’une page A la table des loups est un roman redoutable, triste à fendre le cœur parfois, développant les mécanismes d’une omerta familiale, laissant un trace indélébile et interrogeant sur les désordres de la psyché, sur les maladies mentales. » 

LE SANG DES COLLINES de Scott Preston / Albin Michel

« Très vite, alors qu’émergent la violence et les peurs, un crescendo redoutable vers la bestialité créant une atmosphère souvent irrespirable, apparait aussi une autre histoire, beaucoup plus humaine, philosophique. Une colline, le cours d’un ruisseau, un rocher, une bergerie, un vent hurlant venu d’Irlande faisant courber l’échine, un abri, un bois… Qu’est-ce qui fait que certains hommes et femmes, malgré l’hostilité de la vie, les difficultés, le malheur, la douleur, s’accrochent à un lieu, à des contrées inhospitalières où l’homme n’est plus qu’une bête parmi les autres… »

That’s all folks !

Et puis mon plus grand bonheur de 2025 selon une plate-forme suédoise de streaming musical.

LES DÉLICES DU DÉMON d’Ambrose Bierce / Finitude.

The Fien’s Delight

Traduction: Jérémy Chateau

« Paru en 1873 à Londres, où Ambrose Bierce s’est exilé pour trouver la célébrité, un recueil de textes courts, de l’essai au poème, représentatifs de son humour noir.
Il navigue sur les thèmes de la moralité, du surnaturel et du macabre. Son utilisation de l’ironie et de la prose satirique reflète la désillusion d’une époque marquée par les conflits et les bouleversements sociétaux. »

Jusqu’ici inédit en France, Les délices du Démon est considéré comme le recueil, le fracas qui introduit l’œuvre la plus célèbre d’Ambrose Bierce Le dictionnaire du diable que l’on trouve encore dans les librairies mais qui, malgré sa virtuosité, n’offre pas le même réel plaisir de lecture. Journaliste, novelliste, poète, Bierce était surnommé « l’homme le plus méchant de San Francisco » tant on craignait son art à épingler férocement ses contemporains. Ancien combattant de la guerre de Sécession, il a aussi écrit sur le conflit et montré, dans l’horreur, l’absurdité de la guerre. Admiré par ses pairs, de Jack London à Lovecraft en passant par Stephen King, Bierce a consacré la majeure partie de son œuvre à la littérature fantastique. Il est aussi présent dans la première saison de True Detective qui met en scène la ville de Carcosa, une de ses créations. Parti soutenir la lutte de Pancho Villa, on perdra sa trace au Mexique peu avant la première guerre mondiale.

Dans Les délices du Démon, son premier ouvrage, on le découvre en brocardeur furieux et désinvolte de ses contemporains et de leurs peines, de leurs actes et crimes que l’on a tendance à attribuer au diable, au démon, au Malin alors qu’elles ne sont que la conséquence de la banale vilénie humaine. Nul besoin de présence surnaturelle pour tuer son époux, son voisin, l’étranger de passage et Bierce, méchant et souvent irrésistible, montre notre part sombre avec un humour noir fin et élégant. Alors, on est dans un sacré pandémonium et Bierce y fourre tout, de petites histoires cruelles d’une à deux pages, des « ricanismes », des extraits de presse fictifs, des poésies (hum, à éviter), des fulgurances de trois à quatre lignes… tout est bon pour défoncer la bonne société américaine et ses tares…

« Un étranger en haut-de-forme est arrivé en ville hier, et s’est installé à la Nugget House. Ce matin, les garçons jonglaient avec son couvre-chef. Les obsèques auront lieu à quatorze heures. »

Alors, tout n’est pas parfait dans cet immense foutoir, tous les textes en se valent pas, certains contenus restent cryptés mais on sent constamment une belle hargne destructrice, un verbe fort et le propos s’avère souvent méchamment jouissif. Ajoutons aussi que Bierce avait une très belle plume dans un siècle qui n’en manquait pas et que les « saloperies » qu’il peut raconter sur ses contemporains prennent une toute autre dimension. Bonheur de lecture particulièrement immoral écrit avec beaucoup de morgue et de désinvolture, Les délices du Démon s’avère une délicieuse friandise enrobant les pires penchants de l’homme, qu’on déguste petit à petit, au gré de nos envies de contempler les manifestations du malheur… chez les autres.

« Le surintendant de la mine, Mag Davis, nous a sollicités pour passer l’annonce suivante : il serait bon de mettre un terme à l’habitude de balancer des Chinois et des Indiens dans le puits, car le travail a repris dans la mine. Le vieux puits, derrière chez Jo Bowman, est tout aussi valable, et plus proche du centre-ville. »

Clete.

PS: les amateurs de l’excellent auteur belge Bernard Quiriny y trouveront assurément leur bonheur.

BAGARRE d’Yvan Robin / In8

Bergerac, Aurillac, Muzillac, Jonzac… des noms aux sonorités qui fleurent bon la France des campagnes plutôt vers la façade atlantique et le Sud-ouest. Des communes assoupies, une vie au ralenti, paisible ou ennuyeuse selon les avis, des terrasses de café sur des places ombragées, des gens qui se connaissent un peu tous flinguant l’anonymat certes mais procurant parfois un sentiment protecteur par l’appartenance à une communauté qui fonctionne au rythme des horaires des boutiques et des troquets. Rien de plus erroné comme va nous le monter Yvan Robin que nous suivons depuis quelques années déjà et qui propose un court récit, une novella nommée sobrement et sombrement Bagarre.

Originaire de la ville, Yvan Robin a fouillé dans les archives communales et dans la mémoire des témoins pour nous raconter la baston du siècle à Jonzac, « paisible » commune de moins de 4000 habitants, son château et son bar « Le canotier » où se pratiquent des joutes de karaoké le samedi soir. Mais en ce samedi 2 octobre 1999, tout va partir en « distribil » et le bar « branchouille » de Jonzac va devenir le furieux théâtre d’une version charentaise de Fort Alamo.

Yvan Robin nous raconte la soirée, se concentrant sur l’évènement, à l’os, se protégeant d’une quelconque partialité. Le récit est tendu et si on ne connait pas l’événement, on peut s’inquiéter sur le devenir de certains innocents piégés dans ce déferlement de violence. On est à une époque où les réseaux sociaux n’existent pas et donc le récit n’a pas été pollué par de multiples versions aussi farfelues et faussées que complotistes.

Pour aider à une plus fine compréhension, Yvan Robin raconte aussi l’avant regrettable et l’après lamentable menant finalement les deux clans à une parfaite égalité dans la connerie. Bien sûr, durant ce « Blitz » jonzacais que d’aucuns prévoyaient, il y aura bien du sang, de la sueur et des larmes noyés dans des relents d’alcool et de testotérone, parfaitement guidés par une évidente connerie, une xénophobie flagrante et magnifiés par l’alcool.

L’actualité de ces derniers mois avec ces drames lors d’affrontements entre bandes dans des soirées rurales indique qu’une forme de violence gagne la campagne jusqu’alors protégée et cet intéressant instantané d’une fin de siècle à Jonzac montre que ce n’est pas un phénomène aussi récent qu’on veut bien nous le répéter. Un jour en France !

Clete.

Du même auteur chez Nyctalopes:

HERVÉ LE CORRE, MÉLANCOLIE RÉVOLUTIONNAIRE, LA FAUVE, APRÈS NOUS LE DÉLUGE, L’ APPÉTIT DE LA DESTRUCTION.

Sur un mode beaucoup plus léger, on pourra aussi écouter une version finistérienne épique, légendaire de bagarres dans les bars et ailleurs… La légende des frères Guillevic ! Personnes sensibles s’abstenir.

ON NE SAIT RIEN DE TOI de Fabrice Tassel / La manufacture de livres.

« « J’ai une histoire à vous raconter, madame Bontet. Je ne sais pas si c’est un délit, un crime ou rien du tout, mais c’est une histoire qui depuis trente ans me rend folle. Folle de joie et de souffrance. »

Charles Perrière est un grand flic, directeur de l’IGPN, la police de la police. Droit et cartésien, il est porté par des idéaux d’ordre et de justice qu’il investit entièrement dans son travail. Il partage sa vie avec sa femme Aline et ses enfants, formant une famille comme il y en a tant, à l’existence tracée, simple et paisible. Une ombre pèse sur ce tableau : Alexandra, l’aînée, avec qui le dialogue est rompu. Mais quand une femme vient toquer à la porte de Dominique Bontet, juge d’instruction approchant de la retraite, pour discuter et lui raconter la grande histoire de sa vie, l’harmonie familiale de façade finit de se briser. Connaît-on vraiment la personne avec qui l’on partage sa vie, même après autant de décennies passées ensemble ? »

« On ne sait rien de toi », voilà ce que plusieurs de ses intimes, trois femmes, auraient dû ou pu déclarer à Charles mais jamais aucune ne le fera. Ce sera la juge, Dominique Bontet, déjà vue dans le précédent roman de Fabrice Tassel, qui va tirer sur un fil, rembobiner toute l’histoire, trente ans de la vie d’une famille avec ses joies et ses peines mais aussi ses zones d’ombre de la fin du siècle dernier à un peu plus tard qu’aujourd’hui car on y enterre Drucker, Mick Jagger…

On ne sait rien de toi, c’est d’abord l’histoire de l’explosion d’une famille et la disparition pendant 25 ans de l’une des filles. C’est bien sûr aussi la déliquescence d’un couple et toutes ses conséquences éprouvantes: trahisons, mensonges et ses non-dits. C’est enfin le déclin d’un homme finalement mis à nu, souffrant d’un cancer et montrant tous les signes du déclin. Alors, bien sûr tout cela ne baigne pas dans le bonheur, la légèreté ou la tendresse et vous n’allez pas mourir de rire ici.

Mais, surtout, On ne sait rien de toi est un roman très noir, au suspense psychologique joliment distillé. Ecrit avec beaucoup de finesse, de pudeur et d’intelligence, le roman utilise de multiples temporalités, nous promenant beaucoup mais toujours brillamment. Les repères temporels sont brillamment posés et jamais la lecture n’est ralentie, signe d’une maîtrise narrative de belle qualité.

Sombre, plombant mais passionnant.

Clete.

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