Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 2 of 81)

LE MIROIR BRISÉ de Chris Brookmyre / Métailié Noir.

The Cracked Mirror

Traduction: Céline Schwaller.

« Vous connaissez Penny Coyne. Cette petite vieille dame adorable qui résout les meurtres dans son village écossais autrement paisible, avec une police locale sacrément inefficace. Une femme à l’esprit acéré qui s’habille avec élégance et est toujours prête à boire du thé.

Vous connaissez Johnny Hawke. Détective de la brigade criminelle de Los Angeles, malin, impulsif, coriace. Un vrai dur à cuire toujours en conflit avec son capitaine, mais luttant sans cesse pour la vérité et la justice, à n’importe quel prix.

Contre toute attente, et contrairement aux habitudes, leurs mondes vont se rencontrer après l’assassinat d’un scénariste de Hollywood et une mystérieuse invitation à un mariage. Ces deux personnages vont s’allier à leurs corps défendants pour mener une enquête dangereuse jusqu’au twist final magistral qui laissera le lecteur scotché et stupéfait ! »

Deux personnages si différents : une vieille dame écossaise, bibliothèquaire, sorte de Miss Marple d’Agatha Christie très réussie, sympathique et attendrissante et un flic de Los Angeles que Connely ne renierait pas, bourru au grand cœur, obstiné et malchanceux mènent chacun leur enquête. Penny Coyne enquête sur un meurtre dans un confessionnal, tandis que Johnny Hawke mène une investigation sur un suicide suspect dans le milieu du cinéma à Hollywood. Tout les distingue, y compris les temps de narration, imparfait et passé simple pour la lettrée britannique et le présent pour le flic ricain.

Bien sûr, ils vont se rencontrer, se défier dans un premier temps puis s’unir pour mener des investigations en Ecosse puis à L.A. . La première partie de ce roman exposant leurs différences d’approche, s’avère savoureuse. Si vous avez déjà lu Chris Brookmyre, vous connaissez son talent pour vous embarquer dans des aventures où action, violence et humour se combinent pour rendre particulièrement attractive votre lecture. Mais, attention, au bout d’un moment, les multiples personnages secondaires rendent l’intrigue, complexe voire très complexe. N’excluez pas d’avoir à faire une ou plusieurs pauses ou des retours en arrière pour comprendre tous les tenants et aboutissants. Certes, incontestablement, ce roman est un bel hommage au roman noir et policier mais il est préférable de vous avertir que la dernière partie lorgne beaucoup plus vers la science-fiction et qu’on entre de plain-pied dans les univers de Stephen King ou de Dean Koontz. Les cartésiens le regretteront peut-être.

Dans ses remerciements, Chris Brookmyre dévoile que ce roman est le résultat d’un pari avec son éditeur. « Je tuerais pour un méta polar vraiment intelligent, qui joue avec le genre ». Le pari est tenu sans conteste, le roman possède les atouts pour séduire un public très large. Reste à avoir si vous serez totalement conquis par le twist final .

Clete.

TOUTE L’INFORTUNE DU MONDE de Thomas Bronnec / Série Noire / Gallimard

Depuis plusieurs mois, des drones sèment la terreur à Paris. La capitale se vide de ses habitants au fur et à mesure de ces attaques quotidiennes, perpétrées par des Américains et des Russes. Devant l’apparente passivité des autocrates de ces deux grandes puissances, la présidente de la République, Émilie Cornelly, tente d’organiser la résistance européenne. Mais même ses soutiens les plus solides donnent l’impression de céder…Alors, quand tout semble perdu, la meilleure défense ne serait-elle pas l’attaque ?

Depuis des années Thomas Bronnec nous conte avec talent les arcanes du pouvoir : les grandes administrations, les politiques, les candidats à la présidentielle… des dystopies toujours justes et très proches de ce que nous vivons. Dans Toute l’infortune du monde, il ouvre sa focale pour s’intéresser toujours à la France mais à un moment où Paris est « envahie » de drones par les deux grandes puissances les USA et la Russie. A l’origine, certainement, la volonté française de créer une force militaire tripartite avec l’Allemagne et la Pologne. C’est cette décision que combattent Russes et Américains en créant le chaos dans la capitale et il faudra un évènement effarant pour que la présidente décide de ne plus courber l’échine et d’attaquer.

Même si les noms des dirigeants ont été changés, on voit bien qui se cache derrière les deux présidents nuisibles : on retrouve l’arrogance, l’hypocrisie et la perfidie qu’on constate jour après jour.

« C’est vous qui êtes dangereuse Mrs President, répond-il. Vous et votre Europe de merde, vos délires réglementaristes et anti-business, votre soupe écologique que vous prétendez faire bouffer à toute la planète, votre prétention à péter plus haut que votre cul et à vous croire l’égale des grandes puissances. Vous auriez pu rester bien sage, à votre place. On vous aurait protégés. »

Aux tristes manœuvres politiciennes Thomas Bronnec ajoute la tragédie de deux hommes impliqués dans le drame, rendant encore plus tragique et étourdissant un roman addictif parce que tellement plausible.

Etonnant, détonant.

Clete.

PS : Le roman vient d’être récompensé le prix Landerneau polar 2026.

Egalement de Thomas Bronnec chez Nyctalopes: Coliseum, La meute, En pays conquis.

UNE MAIN VERS LE CIEL de Jean-Christophe Boccou / La manufacture de livres.

Avec Une main vers le ciel, son troisième roman, Jean-Christophe Boccou signe de bien belle manière son arrivée dans le précieux catalogue de La manufacture de livres. L’auteur aime le rock et la littérature et forcément ici ça nous parle. De plus l’homme est un Elu, fait partie d’une élite mondiale. Originaire de Morlaix et vivant à Brest, c’est un Breton ! Et bon sang ne saurait mentir. Ne vous emportez pas « les mal nés », les malchanceux, les jaloux et reconnaissez qu’en 2026 entre Benjamin Dierstein, Jean-Christophe Boccou et Thomas Bronnec (prochain avis), c’est bien depuis l’Armorique, entre Brest et Lannion, que brille le Noir.

« Khieu Saran a 17 ans le jour où les Khmers rouges déferlent sur Phnom Penh pour « libérer » le peuple cambodgien. La joie de courte durée va basculer dans l’horreur. Khieu découvre les camps de rééducation, la torture et l’extermination avant d’être forcé de devenir à son tour un bourreau du régime de Pol Pot.

Après avoir échappé à l’enfer, Khieu est aujourd’hui juge d’instruction auprès d’un tribunal pénal international dont la mission est de traquer les anciens cadres du régime. Jusqu’au jour où il retrouve la trace de Vorn, son ancien tortionnaire. Accompagné de Sokha, sa fille adoptive, Khieu s’envole pour la France afin d’en finir avec les spectres du passé. »

Une main vers le ciel est un roman en trois parties ou époques et débute comme une fresque historique racontant l’horreur khmère en 1975 dans les yeux d’un môme et de son oncle qui vont connaître les camps de travail ou de rééducation créés au Cambodge selon des méthodes cocos bien rôdées (encore en vigueur en Chine pour détruire les Ouïgours et les minorités musulmanes) et qui aboutiront au massacre, à l’extermination d’une génération.

« Bien des années plus tard, certains parleront d’autogénocide, d’autres passeront leur chemin, le nez au vent. Ils ne voudront plus entendre parler de ces années maudites où une poignée d’hommes a éradiqué une génération entière de son propre peuple. »

L’histoire montre l’indicible, touche l’innommable mais la violence n’est jamais gratuite ou dans l’excès. On est dans un enfer terrestre, un massacre programmé, organisé. Khieu s’en sortira, marqué à vie dans son corps et dans son âme.

Dans une deuxième partie, plusieurs décennies plus tard, on retrouve Khieu, devenu juge et surnommé « le chasseur de Khmers », traquant en France celui qui a détruit sa vie. La violence poisse toujours les pages mais elle se présente sous des formes plus connues avec des flingues, des explosifs, des pourris, des triades, des combats clandestins, des trafics d’humains. Le roman emprunte des voies de polar pur et dur, sur un mode parfois très rock n’roll, tout en restant juste et passionnant.

« Sokha laissa ses instincts de mort remonter à la surface et sa peau se recouvrir de cette carapace hermétique dont elle se parait chaque fois qu’elle s’apprêtait à éliminer une cible. Sa deuxième peau réclamait du sang. »

On sent le travail de l’auteur, un texte qui varie les points de vue et les temps de narration d’une époque à l’autre. Une histoire retravaillée inlassablement jusqu’à obtenir un poli, un lustre parfait qui oblige à poursuivre, phrase après phrase, chapitre après chapitre. Malgré le sang, les meurtres, le chagrin, l’ignominie… on avance, on avance inexorablement dans cette mécanique de mort, sans un instant pour se détourner un peu de l’horreur.

Dans la dernière époque du roman chargée d’émotion et d’humanité où on entrevoit une lueur au bout du tunnel, Jean-Christophe Boccou parvient intelligemment à lier les deux histoires. En racontant d’abord un ado en fuite devenant la seule famille d’une gamine qu’il a sauvée des meurtriers de sa mère puis en s’aventurant bien des années après au plus profond du Cambodge, là où la folie khmère a débuté. Remontant un fleuve de sang et de larmes, on ira jusqu’à la source du mal parce qu’il faut bien que les salauds crèvent un jour pour que les âmes des sacrifiés trouvent le repos et puissent s’en aller vers un ailleurs meilleur.

« Je me suis frotté les yeux une seconde pour en chasser les larmes. Quand je les ai rouverts, tu avais disparu. »

Un grand roman.

Clete.

TOUCHE PAS A MON CADAVRE d’André Marois / Héliotrope Noir.

« Depuis qu’il a été arrêté en état d’ébriété, Roger, un entrepreneur en bâtiment, fait preuve d’une prudence exemplaire au volant de son pick-up. Jusqu’au soir où, par une pluie torrentielle sur le chemin du Parc, pressé de rentrer boire une bière ou quatre, il percute à mort un cycliste. Craignant pour son permis, Roger décide de cacher le corps dans un coffre en attendant de pouvoir le faire disparaître pour de bon.

Sauf que la Mastigouche en crue le devance et emporte avec elle le coffre dans ses eaux déchaînées. Heureusement pour Roger, sa voisine Jacqueline a un marché à lui proposer… »

André Marois est français mais vit au Canada, à Montreal, depuis 1992. Il a beaucoup écrit pour les adultes mais aussi pour la jeunesse. Touche pas à mon cadavre est le quatrième volet d’une série noire qui se développe sur la commune de Mandeville, quelque part au fin fond du Québec. Ces chroniques de la Mastigouche, une rivière, on vous les a fait découvrir avec La sainte Paix  qui a remporté en 2024 le prix du meilleur roman policier en français décerné par l’association Crime Writers of Canada. Ajoutons que les droits de Bienvenue à Meurtreville, premier opus paru ici chez « Le mot et le reste », ont été achetés par une société française envisageant d’en faire une série.

Nul besoin d’avoir lu les trois premiers volumes pour plonger dans le petit univers tendrement dérangé d’André Marois. Les lecteurs de « La sainte paix » se réjouiront par contre de retrouver Jacqueline, une septuagénaire particulièrement dangereuse quand on touche à sa tranquillité. Présent aussi évidemment, le sympathique et franchement poissard sergent-détective Steve Mazenc qui a bien du mal à résoudre la moindre enquête. La bonne humeur est de rigueur malgré les horreurs, et si vous goûtez l’humour noir, c’est un régal.

Quelques nouveautés par contre par rapport à la dernière affaire, la fibre est arrivée dans le coin et les réseaux sociaux, comme partout, abêtissent les autochtones. Mais surtout, la Mastigouche est en crue et promène un, puis deux cadavres plongeant notre brave et malheureux Roger dans une belle panade.

André Marois aime à raconter les grosses galères de gens anonymes, leurs tentatives souvent vaines pour s’en sortir et franchement on se marre. Mais derrière cette hilarité pointe aussi un monde plus sombre où la solitude est cruelle et la vieillesse un calvaire. « Si la vieillesse est un naufrage, peut-on qualifier la solitude de marasme ? »

Dans un entretien à un journal canadien Marois cite François Barcelo, l’auteur canadien des excellents Chiens sales, Cadavres et L’ennui est une femme à barbe parus au tout début du siècle à la Série noire. Ajoutons que les fans de l’indispensable Franck Bartelt y trouveront aussi leur compte.

Un roman qui fait un bien fou, sans message politique ou écolo qui gâche tout, des personnages touchants, du suspense et le sourire du début à la fin, un vrai petit bonheur.

Clete.

CHAIR de David Szalay / Albin Michel.

Flesh 

Traduction: Benoît Philippe.

« István, quinze ans, vient d’emménager avec sa mère dans un quartier modeste d’une petite ville de Hongrie. Isolé, désœuvré, c’est par hasard qu’il se lie avec sa voisine de palier, une quadragénaire mariée. Celle-ci lui fait découvrir les plaisirs de la chair, jusqu’à ce qu’un incident mette un terme à leur relation.

Après quelques années dans un centre de détention pour mineurs, István s’engage dans l’armée et combat en Irak. De retour, il part pour l’Angleterre où, travaillant comme chauffeur et agent de sécurité, il intègre la sphère de l’élite économique et politique, et tente de faire fortune dans l’immobilier. Mais par-delà son ascension sociale se cache un être fondamentalement passif, comme étranger au monde et à lui-même. Même dans son rapport au sexe. »

On avait moyennement apprécié Ce qu’est l’homme sorti en France en 2018. Bien que les prix littéraires ne soient absolument pas l’indicateur de nos choix de lecture, le Booker Prize (l’équivalent britannique du Goncourt) reçu par David Szalay en 2025 pour Chair nous a néanmoins titillés. Et si nous nous étions trompés sur cet auteur vivant à Vienne et à la double nationalité canadienne et hongroise ? Pour info, ceux qui avaient découvert David Lynch par son Booker Prize Le chant du prophète se garderont de comparer les deux écritures.

Il est amusant de constater qu’un roman intitulé Chair pour des raisons que vous comprendrez en le lisant soit justement tout le contraire. Ecrit vraiment à l’os, sans aucune fioriture, sans aucun effet de style si ce n’est un grand art de l’ellipse qui s’avère bien utile pour ne narrer que les grands moments de la vie de son « héros ».

Personnage sans affect, sans réaction par rapport à ce qu’il vit, István subit sa vie. Guidé par les incitations de sa mère et par ses histoires de cul souvent condamnables, il côtoiera pourtant les étoiles durant son parcours anglais.  Mais incapable de se rebeller contre l’injustice et dans l’adversité saura-t-il réagir ? On le sait tous « Il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne ». Pour vous aider peut-être à appréhender l’homme, le parcours d’István ressemble beaucoup à celui du personnage de Barry Lyndon du roman de William Makepeace Thackeray immortalisé par le chef d’œuvre de Stanley Kubrick.

Dérangeant, troublant et particulièrement irritant, Chair est pourtant un roman méchamment addictif qui se lit comme un thriller de grande envergure qu’il n’est absolument pas.

Clete.

LES FILS DE L’AIGLE d’Antonin Varenne / Gallimard.

Antonin Varenne a toujours raconté avec bonheur l’aventure, la passion, le don de soi, l’héroïsme, la quête ultime… Et ce qui a toujours fait la beauté de ses romans se retrouve ici dans Les fils de l’aigle, belle rencontre entre Arthur Bowman de Trois mille chevaux vapeur et Simon de La piste du vieil homme.

Antonin Varenne a vécu quelque temps aux USA et forcément, ça déteint toujours un peu. En conséquence, il emprunte parfois le thème anglo-saxon par excellence : la recherche de rédemption par la résilience. Les fils de l’aigle, ce sont deux mômes américains lambdas, en 1970, embauchés sur un cargo convoyant un chargement de bombes au napalm pour l’armée américaine engluée au Vietnam. Ne voulant pas être complices du massacre, les deux jeunes se mutinent contre un équipage de 40 hommes et décident que leur cargaison n’ira jamais répandre encore plus le sang des innocents.

« Ce roman s’inspire de l’histoire d’Alvin Glatskowski et Clyde McKay. De ce qui a été dit et écrit de faux à leur sujet, comme de ce qui est vrai. » exprime Antonin Varenne en préambule. On ne sait pas ce qui a pu marquer à ce point l’auteur dans cette histoire tombée dans l’oubli en France, mais cela a dû être un gros choc. Il a fouillé les archives américaines, s’est servi du seul ouvrage américain racontant l’affaire pour écrire « un roman pour réconcilier le vrai et le faux ». Les fils de l’aigle est certainement son roman le plus grave et en même temps le plus lumineux en montrant que l’espoir subsistera tant qu’existeront des doux dingues comme Glatkowski et McKay.

Dans Il faut sauver le soldat Ryan Spielberg avait su montrer sans fard les horreurs de la guerre et Varenne, pareillement, nous retourne, nous fout en l’air dès le départ avec deux histoires à vous fendre le cœur sur des victimes directes et indirectes de la guerre. L’auteur se défend de délivrer un quelconque message dans ses écrits… Néanmoins, la puissance et la dureté du début du roman vous figent, vous introduisent à une idée du pacifisme qui ne saurait être uniquement que des mots. En fait, en citant Mark Twain, « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »

Antonin Varenne vous proposera, vous imposera une réflexion, vous obligera à fouiller votre conscience. Qu’auriez-vous fait à la place de Glatkowski et McKay ? Les auriez-vous aidés dans leur projet fou ? Les auriez-vous ramenés à la raison ? Auriez-vous eu cette part d’humanité précieuse et rare, cette noblesse d’âme ?

Alors chacun appréciera l’histoire à sa manière, sera envouté, surpris ou trouvera que le projet était stupide car voué à l’échec dès le départ, mais nul ne restera insensible à sa lecture. « On sait jamais jusqu’où une histoire va voyager ». Embarquez avec Antonin Varenne, écoutez le vous conter cette histoire du fond d’un bar, dans les vertiges de l’alcool. Le voyage est terrible, cruel mais d’une grande beauté. Un roman important qui vous hantera ou plutôt qui vous accompagnera, qui vous guidera peut-être même…

Clete.

Du même auteur: ÉQUATEUR, LA TOILE DU MONDE, Quand ANTONIN VARENNE parle de DOA., L’ Artiste, DERNIER TOUR LANCÉ.

American Spirits de Russell Banks / Actes sud.

American Spirits

Traduction: Pierre Furlan

Russell Banks nous a quittés il y a tout juste 3 ans. Grand chroniqueur de l’Amérique ouvrière et rurale, il s’est éteint à Saratora Springs, au nord d’Albany dans l’état de New York pas très loin de la frontière canadienne, une région enfouie sous la neige une grande partie de l’hiver. Russell Banks, grand conteur, peut se voir comme l’équivalent très sombre du génial Richard Russo qui dépeint lui aussi admirablement les heurs et malheurs des petits blancs des campagnes américaines.

American Spirits est donc un très joli cadeau posthume que nous fait l’auteur de l’inoubliable « De beaux lendemains » qui était situé dans le décor imaginaire de Sam Dent, un bourg au nord du nord de l’état de New York. Retour à Sam Dent autrefois ville industrielle et maintenant village désenchanté pour trois histoires méchamment puissantes.

Si American Spirits qui donne le titre du recueil est une marque de cigarettes évoquée dans la première nouvelle, il est certain que la métaphore va bien plus loin. Banks aimait trouver l’inspiration dans des rencontres autour d’une bière dans des bars borgnes enfumés et ces histoires sont une vision puissante du petit monde, invisible depuis Washington, qui l’entourait et qu’il aimait.

Si les histoires se situent sous le premier mandat de Trump, il ne faut pas y voir pour autant une charge véhémente contre le président orange. Les protagonistes de ces histoires sont des électeurs de Trump et le revendiquent avec une casquette MAGA présente dans les trois histoires mais ce sont d’abord les victimes d’une histoire américaine ancrée et perpétuée depuis longtemps. Ils ont voté Trump parce qu’ils espéraient un changement mais ils ne sont pas dupes non plus…

« Rendez sa grandeur à l’Amérique. Trump est peut-être un salaud, mais c’est notre salaud à nous, pas vrai ? »

American spirits montre les maux éternels de l’Amérique, existant avant le Donald et qui se perpétueront longtemps après lui. Dans ces trois histoires cruelles brisant des familles, on retrouve le capitalisme sauvage, le surendettement, les banques assassines, la prolifération des armes à feu, la drogue, l’impossibilité à obtenir une couverture sociale décente, le racisme (dans une contrée où les seuls Noirs qu’on rencontre se trouvent au centre pénitentiaire), le puritanisme, la violence…

Ces trois nouvelles vous briseront le cœur. Et, bien pire finalement, vous constaterez qu’à chaque fois ce sont les mômes qui morflent pour la connerie de leurs aînés, qui paient de leur vie la stupidité de leurs parents. Signalons que la deuxième nouvelle « L’école à la maison », présente aussi dans un épisode de la série Atlanta de Dan Glover, est tirée d’un fait divers tristement authentique.

Très loin des clichés vus, lus, entendus et entretenus sur nos médias, Russell Banks nous offre un regard sombre, juste et souvent empathique de ces abandonnés de l’American Dream dans des histoires qui vous hantent longtemps.

« Sans ce lien ancien à la terre, qui donc était Doug Lafleur ? Personne. Rien. Juste un musicien amateur sans grand talent qui aurait traîné toute sa vie dans cette petite ville en trouvant des moyens faciles de loger et de nourrir sa fem­me et ses enfants et en passant trop de temps dans la taverne locale à amuser ses voisins avec ses histoires abracadabrantes et ses chansons ineptes, quel­qu’un qui n’aurait pas eu de bonne raison de vivre et de travailler ici plutôt qu’ailleurs. N’importe où, bordel ! Et quel que soit l’endroit où il aurait vécu et travaillé, les choses n’auraient-elles pas été pareilles ? »

Une œuvre impressionnante, dure, violente et cruelle… comme l’Amérique.

Clete.

PS: Pour l’anecdote, James McMurtry est le fils de l’immense écrivain Larry McMurtry et, comme son père, il sait raconter des histoires.

VOIR VENISE… de Lionel Destremau / Esprit noir / Melmac éditions.

Les éditions Melmac originaires de Marseille proposent une collection Esprit Noir dédicacée au Noir dans toutes ses formes « consacrée au polar, au roman noir, au roman policier et au thriller. Tous les genres qui constituent le polar, de l’humour jusqu’au fantastique ou presque, en passant par le roman social ou les pas de côté, le décalage, qui est la marque de fabrique de MELMAC. »

Esprit noir engage cette nouvelle année avec quatre sorties, trois en poche et un grand format. Voici donc la première livraison avec Voir Venise… de Lionel Destremau que l’on retrouve habituellement au catalogue de la Manufacture de Livres.

Un palace vénitien, le glamour, le romantisme, le gothique de la cité des Doges et une orgie de drogue et de sexe qui dégénère gravement à cause d’une drogue expérimentale et testée par une assemblée de glandeurs, de crypto monnayeurs, d’influenceurs à deux balles squattant à Dubaï ou ailleurs… du moment que ça pue bien le fric. Dans cet immeuble où l’indicible s’est produit, relaté dans une première partie nommée, cela coule de source, « … Et mourir », est logée aussi une famille française. La famille de Paul  (« Manman », les gosses et la belle famille) se plaint d’une fuite de liquide provenant de l’appartement voisin. Paul, qui a toujours rêvé de la Sérénissime, veut passer un séjour parfait et va ouvrir la porte qui donne sur l’enfer. Ce sera l’entame d’une seconde partie nommée « … Et courir » car Paul a découvert de la thune, beaucoup de thune dans des enveloppes et de quoi bien cimenter ses narines et flinguer son cerveau. Mais, mais tout le monde sait que « Bien mal acquis ne profite jamais » …

Melmac évoque un court roman mais il n’est pas non plus faux de parler d’une grande novella. Conte noir violent, Voir Venise est addictif au plus haut point. A la sidération de la première partie succédera une seconde partie épouvantable elle aussi, mais animée d’un humour noir des plus corrosifs. Voir Venise… s’appréciera en un « one shot » tendu, horrible et monstrueusement jouissif.

Clete.

CATHEDRALE de Tarik Noui / Actes noirs / Actes Sud.

« Une nuit, dans la cité déchue d’Enoch, un garçon noir issu des quartiers miséreux est pris pour cible par la police. Corban Khôl ne souhaitait pourtant qu’une chose : découvrir la construction en cours de « la plus grande cathédrale du monde ».
Quelques mois plus tard, alors que des nuées de corneilles se sont abattues sur les rues, Sarah Stavisky, une jeune étudiante a priori sans histoires, disparaît. Jonathan Lamm, affecté à l’enquête, sait qu’il doit faire vite : semant des cadavres sur son passage, la pègre pourrait bien être elle aussi à la recherche du coupable… »

Et de fait, la pègre est bien à la recherche de Sarah, nièce du baron local. Celui-ci va mettre tous les moyens possibles pour retrouver la disparue. Ne nous aventurons pas plus dans la quête de Jonathan Lamm, flic dangereux, en pleine tentative de rédemption, carburant au cocktail « Tramadol, joints et vodka ». Oublier la déchéance d’une civilisation et expier ses fautes, tel semble son mantra.

Cathédrale est un roman noir particulièrement réussi. Tarik Noui a su créer un décor très sombre de fin de civilisation avec un ton très incantatoire, parfois scandé qui souffre de quelques excès mettant inutilement l’intrigue en attente. Néanmoins, reconnaissons à l’auteur un vrai talent d’écriture rappelant très avantageusement les pages talentueuses de Et le verbe s’est fait chair ou de Porno Palace de Jack O’Connell (Rivages). Enoch, théâtre abject, montre tous les signes, les stigmates de l’écroulement d’un monde. On entre dans la folie, dans la dernière étape avant l’effondrement final, le pandémonium précédant les enfers avec des milliers de corneilles suivant l’agonie.

Roman particulièrement dérangeant et totalement désenchanté, Cathédrale peut se voir comme la vision d’un nouveau Moyen Age : le chantier d’une cathédrale avec, à ses pieds, une nouvelle Cour des Miracles et ses hordes d’illuminés et d’âmes en perdition se livrant à tous les excès et perversions. Le roman n’est absolument pas aimable, mais sa lecture bouscule et tranche très avantageusement avec toutes les sorties formatées du moment. Une intrigue très éprouvante dans un environnement collant, poisseux, dégueulasse.

« Histoire des vivants, des morts, et de ceux qui ne les ont pas connus ».

Clete.

LES FANTOMES DE SHEARWATER de Charlotte McConaghy / Gaïa / Actes sud.

Wild Dark Shore

Traduction: Marie Chabin

« Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Abritant la plus grande banque de graines au monde, le site accueillait jusqu’à il y a peu de nombreux chercheurs que la montée des eaux a contraints à partir. C’est aux Salt, désormais seuls sous la menace inexorable des éléments, qu’il revient de choisir les semences qui seront sauvées et dont l’avenir de l’humanité pourrait bien dépendre.Un soir de tempête, une femme s’échoue sur le rivage, miraculeusement en vie. D’où vient-elle ? Et que cherche-t-elle ? »

A plus de 1000 km de la première côte, l’île Shearwater va être le théâtre d’un huis clos entre la famille de Dominic et cette « intruse ». On apprend très vite que cette femme, Rowan, ne s’est pas échouée là par hasard. Dès les premières pages, on se rend compte du malaise, de la gêne de Dominic à l’arrivée de cette femme dans ce petit monde insulaire balayé par les tempêtes alors qu’ils vont devoir bientôt partir. Si Rowan comme Dominic ont beaucoup de choses à dissimuler, il en est de même pour les trois enfants troublants et passionnants, chacun à sa manière.

Actes sud présente Les fantômes de Shearwater comme un thriller polyphonique et il l’est de belle manière dans son final, mais c’est avant tout le récit de la fin d’un monde, envahi et bientôt submergé par l’océan. « Que faut-il garder d’un monde qui s’effondre ? » semble être une des questions du roman qui cultive de manière plaisante et parfois surprenante une réflexion écologique et de beaux instantanés sur la beauté et la fragilité du monde.

La réussite du roman tient à la qualité des personnages, à leur originalité, à leur part d’ombre que Charlotte McConaghy ne dévoile qu’au compte-gouttes, plus intéressée à montrer et à célébrer l’intelligence et l’obstination à vivre dans un théâtre originel généralement martyrisé par l’Homme. Néanmoins, malgré une certaine indolence dans la narration, tempérée par de petits détails offerts au lecteur se languissant, la dernière partie du roman prendra les couleurs d’un thriller à un moment où chacun a beaucoup à perdre.

Un peu éloigné des romans que l’on vous propose d’habitude, Les fantômes de Shearwater s’avère fort recommandable par sa construction superbement maîtrisée, son intensité dans le final et pour l’extrême humanité qui se dégage de ces pages.

Clete

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