Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 2 of 48)

PROTOCOLE GOUVERNANTE de Guillaume Lavenant / Rivages.

Une jeune femme sonne à la porte d’une maison dans une banlieue pavillonnaire coquette et tranquille. Le couple aisé qui l’accueille lui donne quelques recommandations concernant leur fille Elena, dont elle aura la charge. La gouvernante sourit, pose les mains bien à plat sur ses genoux, module sa voix, les met à l’aise… En suivant à la lettre le protocole imaginé par l’étrange Lewis, elle saura se rendre indispensable. Elle deviendra la confidente et l’objet de tous les désirs enfouis par cette famille en apparence idéale.”

En apparence, tel qu’on le lit sur la quatrième de couverture, ce premier roman de Guillaume Lavenant, pourrait être un polar psychologique, une espèce de huis clos avec tout le soufre d’ordinaire déversé dans ces relations employés/employeurs dans le monde de la bourgeoisie. Le cinéma comme la littérature ont souvent illustré ses relations d’un homme et de sa gouvernante, sa femme de chambre, sa jeune fille au pair… De fait, à ce niveau-là, au début du roman, pas de surprise, on est dans ce type de romans où une inconnue va phagocyter une famille bourgeoise quelconque, se rendre indispensable au père, à la mère et à leur fille tout en repoussant les avances d’un ado sous le charme ou hanté par des images pornographiques cheap de soubrette soumise. 

Mais ce qui étonne, désarçonne dès le départ, est le ton employé sous forme de protocole de conseils et de recommandations données à la jeune fille et écrites au futur et à la deuxième personne du pluriel, le vous de politesse qui accompagnera tous les développements. L’histoire, par sa forme, est déjà originale et va aussi  le devenir par son développement malin, insidieux. On saisit que la jeune femme a des desseins peu recommandables mais on ne comprend pas réellement le plan.

Très vite, on verra que l’oeuvre en gestation a une portée bien plus universelle, est un des petits actes d’une action très coordonnée de très grande envergure, planifiée selon un protocole ambitieux. Polar psychologique, dystopie, conte cruel, “Protocole Gouvernante” est tout ça mais aussi pas réellement ça. A vous de découvrir, de vous faire bluffer par le talent d’un auteur dont on entendra sûrement reparler.

Percutant !

Clete.

TROMPERIE de Andrea Maria Schenkel/ Actes Noirs / Actes Sud.

Täuscher

Traduction: Stéphanie Lux.

Andrea Maria Schenkel est une auteure allemande dont les romans sont tous édités en France par Actes Sud. “La ferme du crime”, son premier, daté de 2008 est aussi le plus connu. Elle s’ y emparait d’un fait divers célèbre allemand pour en faire une fiction, un peu à la manière de Truman Capote dans “De sang froid”. Dans “Tromperie” sorti en février, elle renouvelle ce choix d’écriture puisque l’affaire criminelle servant de trame au roman s’est produite dans la réalité en 1922 et a eu un large écho dans le pays. 

“Landshut, 1922. Un double meurtre sanglant secoue le Sud de l’Allemagne. Quand Clara Ganslmeier, une trentenaire célibataire, et sa vieille mère sont retrouvées assassinées dans leur appartement – l’une sauvagement poignardée, l’autre étouffée –, la petite ville bavaroise est en ébullition. Le principal suspect est Hubert Täuscher, fils d’un riche fabricant de brosses, mouton noir de la famille et coureur de jupon impénitent. Bien qu’entretenant une relation à Munich avec une jeune femme, Täuscher s’était fiancé à Clara, de dix ans son aînée. Pour la population et la justice, il ne fait aucun doute qu’il s’intéressait à la beauté de l’une et à l’argent de l’autre. Et qu’il a tué Clara et sa mère pour leur dérober des bijoux de grande valeur.”

Il est des romans agréables qui s’avèrent particulièrement retors au moment de les évoquer, même succinctement sur le papier. Agréable parce la lecture s’avère intéressante à défaut de réellement passionnante même si le suspense existe avec cette envie de savoir si Hubert Täuscher s’en sort ou se fait condamner. Variant les points de vue, les modes littéraires, Andrea Maria Schenkel donne de la vie à son écrit, évitant le soporifique qu’une intrigue assez ordinaire aurait pu engendrer. Les profils psychologiques sont bien dressés et l’auteure, adroitement, crée le trouble en proposant un autre cheminement vers la vérité. Par contre, il est impossible de parler plus précisément de l’intrigue sans spolier et sans trop en dire sur une histoire qui dépasse à peine les deux cents pages. Niveau références, on n’est pas très loin de Simenon ou plus récemment de Graeme Macrae Burnet et “L’accusé du Ross-Shire”.

Le rythme n’est pas très soutenu, il n’y aura pas de coup de théâtre final ou de “deus ex-machina”, l’auteur s’attachant surtout à cerner des personnalités en proie à des souffrances, des manques, des rêves déçus ou avortés, permettant ainsi au lecteur de se faire sa propre opinion, ses propres hypothèses jusqu’à la vérité finale.

Un bon petit polar.

Clete.

L’ENFANT DE FÉVRIER d’Alan Parks / Rivages.

February’s Son.

Traduction: Olivier Deparis.

Alan Parks a décidé de consacrer un cycle de douze romans comme les mois de l’année à des histoires criminelles mettant en scène sa ville de Glasgow. Après “Janvier Noir” paru en 2018, est sorti en début d’année “L’enfant de février” qui reprend l’histoire de l’inspecteur McCoy juste après le dénouement tumultueux du premier épisode, c’est à dire au tout début des années 70.

Dans une ville éternellement divisée par la grande rivalité entre les deux grands clubs de football locaux le Celtic et les Rangers, un jeune joueur prometteur du club au maillot universellement connu rayé vert et blanc est sauvagement assassiné. McCoy, dangereusement bordeline pour un flic et surtout pour l’époque, est chargé de l’enquête. Toujours aussi addict à diverses substances, de plus en plus hanté par une tragédie vécue dans son enfance, le jeune flic déglingué, aux amitiés dangereuses, s’aperçoit très vite que l’affaire va émouvoir dans des sphères bien plus étendues que le monde du football. Le disparu était en passe de devenir le gendre d’un baron de la criminalité qui le voyait comme le fils qu’il n’avait pas eu. Les soupçons se portent de suite sur l’un des bras armés du truand, qui a disparu mais qui va vite donner d’autres preuves physiques de sa folie meurtrière.

On peut dire raisonnablement qu’Alan parks a trouvé la bonne formule et que le lecteur qui a aimé le premier roman le retrouvera avec le plaisir rassurant d’un second opus assez conforme au premier, la surprise de la découverte en moins néanmoins. Glasgow est nettement moins présente que dans « Janvier Noir » et c’est McCoy qui occupe maintenant le devant de la scène avec ses collègues mais néanmoins de manière moins réjouissante et aboutie que chez ses collègues britanniques Bill James et John Harvey.

C’est du costaud, carré, ça fait vraiment bien le taf sans quand même l’aboutissement dans le genre qu’offrent les auteurs précités. On pourra néanmoins reprocher à l’auteur des personnages féminins bien pâles, un peu trop juste décoratifs et une accumulation de dialogues qui ralentissent la progression et rendent le roman parfois un peu bavard. Un polar d’homme pour les hommes…

Clete.

A PEINE LIBÉRÉ de George Pelecanos / Calmann Levy.

The Man Who Came Uptown

Traduction: Mireille Vignol.

George Pelecanos est un grand du polar ricain et le chantre de la capitale Washington D.C. depuis de nombreuses années. Ses romans empruntent le macadam de la capitale, sont peuplés de détectives, de conflits raciaux et d’histoires de came et de putes. Néanmoins, un ton un peu paternaliste parfois pour nous indiquer quelle est la marche à suivre dans l’adversité, avait fini par me lasser. En cette période de sécheresse littéraire, son retour en tout début mars avait de quoi réjouir l’amateur de polar venant oublier un peu les affres du moment.

“En détention préventive pour vol, Michael Hudson attend sagement son procès en dévorant les livres que lui recommande Anna, la bibliothécaire de la prison. Et puis un jour, il se retrouve dehors, libre comme l’air.

Enfin, pas tout à fait… Phil Ornazian, qui l’a fait sortir de détention, n’est pas aussi net qu’il y paraît. En plus d’arrêter les maquereaux, trafiquants et autres néonazis locaux, il a pour habitude de leur soutirer de fortes sommes, et c’est tout naturellement qu’il pense à Michael pour lui servir de chauffeur lors de ses expéditions.

Michael, qui a retrouvé un emploi stable dans une Washington transformée, acceptera-t-il l’offre d’Ornazian?”

Il l’acceptera bien sûr et ce n’est pas un grand mystère sinon pas de polar… Si vous aimez Pelecanos, vous n’avez pas besoin de lire ces quelques lignes, vous succomberez et c’est normal. L’auteur sait écrire, vous le savez bien et vous l’avez sûrement suivi aussi dans son travail de scénariste aux côtés de David Simon pour les grandes séries que sont “The Wire”, “Treme” et la plus récente “The Deuce”. Par contre, si vous voulez découvrir George Pelecanos, débutez plutôt par le D.C. Quartet inauguré par un somptueux “Un nommé Peter Karras”, sommet en matière de polar et réflexion sur le sens de l’honneur et de l’amitié.

“A peine libéré” n’est pas du même niveau, c’est certain mais un Pelecanos pas totalement abouti est néanmoins très largement au dessus de la moyenne des sorties. En fait, s’il s’agit d’un roman indépendant, on regrettera amèrement que l’auteur abandonne si rapidement les  beaux personnages que sont Anna la bibliothécaire et Michaël Hudson. Si c’est le début d’une série, alors, oui, ce roman est une très jolie introduction. A voir! Les romans de Pelecanos ont toujours une grande coloration sociale et celui-ci forcément ne fait pas exception. Pelecanos connaît sa ville, son évolution, les gens et par le biais de ses intrigues met le doigt sur certains problèmes de la société américaine. Ici, certains personnages franchissent la ligne blanche pour tenter d’assurer un avenir décent à leur famille et payer les études des mômes. 

Ce roman permet aussi assurément une ouverture vers un public plus large peu adepte des polars d’investigation grâce à un très bel hommage à certains grands romans de la littérature noire ricaine : Robicheaux de Burke, “des souris et des hommes” de Steinbeck, “Sale temps pour les braves “ de Don Carpenter et “Plein Nord” de Willy Vlautin qui sera pour beaucoup (un peu trop…) dans la rédemption d’un des personnages principaux. Que des pointures ! les histoires de gens qui se battent pour sortir de la merde, des histoires américaines…

Et même si les scènes d’action sont un peu répétitives, et même si certains dialogues ne sont pas très crédibles au moment où ils se produisent, Pelecanos connaît les gens, sait si bien les raconter, c’est très professionnel jusque dans les références musicales hyper pointues en rock indé inconnu comme en rap le plus confidentiel. Enfin et surtout peut-être, les romans de George Pelecanos contiennent toujours un beau message, toujours une main tendue.

Solide.

Clete.

CE GROS ENFOIRÉ DE PANGOLIN.

Vous avez remarqué que nous vivons un truc inédit et très méchant. Conséquence, une des moindres je le concède, plus de nouveautés à se mettre sous la dent. Il nous reste des bouquins reçus depuis longtemps mais si on ne les a pas proposés en début d’année, c’est peut être qu’ils n’étaient pas réellement pour nous ou pour les gens qui nous font l’honneur et le plaisir de nous suivre. 

Les éditeurs ont fait une croix sur le mois d’avril et ont reporté les sorties en mai et juin voire pour certains jusqu’à janvier 2021. On a plusieurs de ces nouveautés mais quel intérêt de vous en parler maintenant. Voyons le verre à moitié plein, c’est toujours plus rassurant! Pour Nyctalopes, mai et juin, traditionnellement, ressemblent souvent à un grand désert et cette année, cela devrait être beaucoup plus Rock’n’Roll.

Aussi on va fermer pour le restant du mois d’avril où il ne faut pas se découvrir d’un fil ou surtout d’un masque… Personnellement, conscient de mon inutilité actuelle, je vais pouvoir passer du temps à d’autres activités qui me titillent depuis longtemps.

On ne vous oublie pas, on espère vous retrouver en forme prochainement. Des pensées bien sûr pour ceux qui souffrent, pour ceux qui soignent au péril de leur vie et pour ceux qui font tourner le pays dans des conditions scandaleuses, sans protection.

Vraiment un bel enculé le pangolin mais ce n’est pas la pire ordure du moment.

Take care!

Clete.

HOT SPOT de Charles Williams / Totem de Gallmeister.

The Hot Spot

Traduction: Laura Derajinski.

Madox, un peu glandeur, un peu branleur, la trentaine est sur la route. Dans un bled du Texas, on lui propose un emploi de vendeur de bagnoles d’occasion qu’il accepte, sans le sou. Et ce trou du cul du monde va lui occasionner de belles et de très moches surprises très rapidement: une banque très vulnérable, une jeune collègue dont il tombe amoureux au premier regard et l’épouse nymphomane et alcoolique de son patron. La chair est faible… il succombe aux deux tentations tout en élaborant un plan pour dévaliser la banque. Il va réussir son coup, planquer le magot avant de pouvoir filer avec son aimée et bim ! Les ennuis commencent… des flics nettement moins bêtes qu’il ne pensait et puis des casseroles qui arrivent, une vraie batterie de cuisine de chantages bien élaborés et méchamment strangulants que vous découvrirez aussi horrifié que lui.

Alors, résumé de la sorte, on se dit qu’on ne peut pas faire plus cliché et vous avez entièrement raison. On est dans la carte postale d’une certaine Amérique des années 50. Des Marylin très dangereuses, des machos ayant oublié qu’ils ne sont pas des cowboys, des diners et drive-in, des cinémas en plein air, des V8, des bastons et le dieu dollar, objet de toutes les convoitises avant d’être supplanté quelques décennies plus tard par la meth et autres cames dans ce type de romans, qui attend dans ses temples banques. 

Mais c’est une carte postale fidèle car le roman a été écrit en 53 par une des grandes plumes de l’âge d’or du roman noir américain. Charles Williams m’a toujours séduit, dans des styles très différents mais toujours avec le même talent depuis la lecture, il y a bien longtemps, de “ Fantasia chez les ploucs” ressorti récemment dans la même collection sous le titre “le bikini de diamants »  et de sa suite “Aux urnes les ploucs”, magouilles rurales réjouissantes de l’oncle Sagamore racontées par Billy un neveu faussement naïf. On est ici très loin de ce régal burlesque, c’est beaucoup plus brut, plus dur même si certaines répliques tuent et ont dû inspirer des héritiers comme Elmore Leonard. Le roman offre aussi un éclairage sur les mentalités de l’époque concernant la place des femmes notamment.

La tension, très perceptible d’emblée, monte en un crescendo implacable, sans pitié, et si Madox n’est pas un type très fréquentable, il est néanmoins très affaibli par son état dinguement amoureux et devient presque attachant. Mais, c’est du pur jus, 100% noir et Madox boira le calice jusqu’à la lie pour le grand bonheur de l’amateur qui trouvera ici tout ce qu’il est venu chercher et même beaucoup plus.

Impeccable !

Clete.

LES ABATTUS de Noëlle Renaude / Rivages.

Ayant trop peur de ma maladresse pour évoquer ce roman, je préfère d’emblée balancer les louanges que l’on place généralement en fin de recension : “un nom à retenir!”, “coup de cœur” « A suivre”… Espérons que “Les abattus” premier polar puissant et original de la dramaturge Noëlle Renaude contribuera à sortir un peu de sa torpeur le polar français.

“Un jeune homme sans qualité relate ses années d’apprentissage entre 1960 et 1984 dans une petite ville de province, au sein d’une famille pauvre et dysfonctionnelle. Marqué par la poisse, indifférent au monde qui l’entoure, il se retrouve néanmoins au centre d’événements morbides : ses voisins sont assassinés à coups de cutter, son frère cadet commet un braquage et disparaît avec le magot, des malfrats reviennent régler leurs comptes, une journaliste qui enquêtait sur le narrateur est retrouvée noyée, etc.”

Il est souvent difficile de parler d’un roman qui vous a bien cogné. Parfois, il est même impossible de vraiment savoir ce qui a bien pu vous séduire dans une histoire. Bien sûr, le parcours du narrateur dont on ignore le nom, de 1960 à 1984, j’ai fait le même chemin et l’évocation de l’époque aurait pu me séduire mais on ne trouve que très peu de références temporelles à part les J.O. de Munich en 72, des mouvements insurrectionnels en Iran et de manière beaucoup plus accentuée les débuts du HIV. Pas de réelle Madeleine de Proust à se mettre sous la dent ici. Le décor est réduit à sa plus simple expression, aucune indication de lieu, aucun patronyme pour les membres de la famille. Ce minimalisme oblige à une focalisation très pointue sur le malheur, l’abattement, les destins boiteux, les agissements aveugles ou stupides…concentrer le lecteur sur les existences à l’arrêt, stimuler l’imaginaire comme dans le théâtre Nô. Et puis le spleen, le malheur, la tristesse, la folie, le désespoir, le seum, le terrible taedium vitae, la chape de plomb, l’enfer avant la mort pour ces damnés.

De la noirceur crasse, dégueulasse, la pauvreté économique, la misère intellectuelle, une famille de cassos qui essaie de survivre avec des parents bien dézingués. Toutes proportions gardées, le début, c’est du Flannery O’Connor et on sait très rapidement que le roman ne va pas baigner dans l’euphorie et que sa lecture ne sera pas de tout repos. Dans cette assemblée de tarés, de ratés, de malades, arrive notre narrateur, touchant par certains côtés, se battant pour rester la tête hors du caniveau malgré le marasme, l’indifférence voire le mépris des autres, les souffrances qu’il endure, sauvé de temps en temps par une enseignante qui voyant son potentiel veut lui éviter le même monde que sa fratrie et ses parents. Un personnage qui endure son calvaire, seul, froidement comme un parcours inévitable, incontournable dans la vie. “Un animal à sang froid, peu attachant, un drôle de garçon quand il y pense, qui parle peu, qui est poli, sans plus…”

Voilà un roman qui pourrait n’être que la chronique très dure d’un enfant puis d’un adulte de la fin du XXème siècle si ne s’accumulaient autour de lui, dans son sillage, des tragédies, des horreurs et des meurtres. Articulé en trois parties très inégales dans la densité: les vivants, les morts et les fantômes, le roman est un véritable polar qui se double d’une dimension sociale avec le portrait  d’une France provinciale des petites villes avec ses gueux, ses prolos et ses nantis de la bourgeoise locale, deux mondes, deux entités qui se côtoient mais ne se mélangent pas. Le style peut paraître bien quelconque, il ne l’est pas, parfaitement adapté aux tragédies qui peuplent le roman, au discours des personnages qui s’y perdent, s’y débattent avec leurs monstres intimes.

C’est douloureux mais c’est bien, très bien, dans le monde de Fajardie et pas loin de l’univers de la douleur muette et lancinante de James Sallis, et ouais !

Clete.

PS: un seul point noir, la couverture bien naze et hors sujet.

FEU POUR FEU de Leye Adenle / Métailié Noir.

When Trouble Sleeps

Traduction: David Fauquemberg

Au moment où on apprend la mise en confinement de la ville de Lagos, venez découvrir les entrailles cauchemardesques de la capitale nigériane et imaginer le carnage que le Covid 19 va bien pouvoir perpétrer dans cette mégapole du tiers-monde. Suivez Leye Adenle… si vous l’osez.

“À Lagos, paradis des embouteillages, un jet privé s’écrase sur une résidence dans le quartier des vieilles fortunes avec à son bord le principal candidat au poste de gouverneur. Aussitôt, on lui trouve un remplaçant, assuré d’être élu : chief Ojo.

La séduisante Amaka, l’avocate des femmes, se révolte : chief Ojo est son ennemi juré, un salaud fini, avec un goût prononcé pour les très jeunes filles et quelques cadavres dans le placard. Elle a les moyens de le faire tomber. Et assez d’astuce pour jouer avec des filous et, malgré les pièges mortels, retourner contre eux leurs propres stratagèmes.”

“ Feu pour feu” est de le deuxième roman de l’auteur nigérian Leye Adenle à mettre en vedette la ville de Lagos et surtout son héroïne Amaka, jeune avocate qui n’a pas froid aux yeux et menant un combat bien inégal contre une élite au pouvoir qui prend les femmes pour des jouets qu’on peut utiliser  à l’envi et qu’on peut casser quand elles ne nous séduisent plus. S’il s’agit bien ici de la suite du terrible “Lagos lady”, nul besoin de l’avoir lu pour entamer celui-ci.

Signalons quand même que “Lagos lady” provoquait un choc effroyable que j’ai moins ressenti dans cette suite néanmoins très violente et raisonnablement addictive, commencez peut-être donc par le premier qu’on trouve (que vous trouverez dans un futur proche) en librairie. Bon, ceci dit, vous risquez d’être bien ébranlé par la vision offerte de l’univers nigérian par Adenle, toujours aussi performant pour décrire la barbarie, les différentes inégalités: riches pauvres (et cela veut vraiment dire quelque chose d’être pauvre dans cette partie du globe) et hommes femmes.

Dans le premier tome, l’enfer était vécu par un journaliste anglais et on se trouvait comme lui dans la position du candide, soufflé par l’horreur qu’il voyait, qu’il vivait. Ce personnage manque dans cette deuxième partie qui devient une pure affaire nigériane dans une période particulièrement trouble des élections truquées, cela va quasiment de soi, pour le poste de gouverneur de la ville. Tous les coups sont permis et au milieu brille Amaka, très beau personnage. Moins d’effet de surprise sans conteste mais l’effroi, la qualité d’écriture, le rythme infernal, l’exotisme, l’humour très noir sont toujours bien au rendez-vous.

Percutant!

Clete.

PS: Encore une destination à éviter, ne jamais mettre les pieds à Lagos.


LA MAUVAISE HERBE d’Agustin Martinez / Actes Noirs Actes sud.

La mala hierba

Traduction: Amandine Py

Après avoir perdu leur emploi, Jacobo et Irene quittent Madrid pour un petit village près d’Almería, où ils occuperont la vieille ferme délabrée héritée des parents, le temps de se remplumer un peu. À leur traîne : une adolescente boudeuse de quatorze ans, furieuse d’avoir abandonné ses amis pour venir s’enterrer dans ce trou avec des parents qui ne comprennent rien à rien.

Dans un décor de Far West andalou – chaleur écrasante, bottes d’herbe sèche soulevées par les assauts du sirocco, sable qui s’infiltre dans le moindre interstice –, les habitants du village vivent en autarcie. Le clan a ses lois tacites et un chef qui emploie la moitié des habitants, régentant son monde depuis sa splendide villa sur la colline.

Quelques mois plus tard, alors que leur fille passe la nuit chez une amie, Jacobo et Irene sont attaqués chez eux. Irene est tuée et Jacobo laissé pour mort. Quand il sort enfin d’un long coma, la police lui révèle le nom du probable commanditaire : Miriam, son ado revêche.”

Avertissement: Actes Noirs, une collection de qualité dont les couvertures foutent quand même souvent les jetons sur le contenu. Ne surtout pas s’y arrêter. 

Deuxième roman d’Agustin Martinez, succédant à “Monteperdido” paru en 2017, “la mauvaise herbe” est catalogué comme un thriller. Et pourtant cette deuxième réalisation est d’une ampleur et d’une ambition bien plus universelle que le thriller moyen (pas trop notre tasse de thé). Souvent dans un thriller “mainstream” un thème principal est traité et d’autres plus ou moins survolés, priorité étant donné fréquemment à l’action, à l’urgence. Ici, par contre, plusieurs thèmes sont traités de concert de manière particulièrement pointue que ce soient les rapports familiaux, l’adolescence,  le déclin du couple, la récession économique d’une famille, l’appauvrissement de l’espace rural et des zones périphériques, les vices des hommes, l’économie de la misère… contribuant à rendre ce roman très prenant de la première à la dernière page dans une ambiance poisseuse, malsaine, glauque, sale, particulièrement perverse et immensément toxique.

Il est lourd pour un thriller, il fait ses quatre cent pages ce bouquin, et c’est chez Actes Noirs / Actes sud, c’est écrit serré, serré. Pas comme chez certains que je ne citerai pas qui semblent éditer pour malvoyants avec grosse police et très aéré dans la composition pour donner un certaine consistance à un écrit un peu léger. C’est du lourd ici, il y a bien suspense mais il n’y a pas, loin s’en faut, le feu à la baraque non plus, L’histoire est particulièrement originale et le temps est pris pour préparer, décrire le drame horrible, l’armageddon d’une famille.

Le dernier quart, par contre, ménage de sérieux rebondissements succédant à de longues périodes d’errance du lecteur qui, un moment, n’a plus aucune certitude sur les agissements de Jacobo, d’Irène et de leur fille Miriam se faisant l’avocat puis le procureur de chacun avec la même infortune finalement. Le roman raconte deux époques, l’avant tuerie et l’après et Agustin Martinez manie le suspense dans sa narration avec beaucoup de talent, bousculant, trompant, abusant savamment et salement le lecteur avant de le flinguer dans un final particulièrement frappant, éprouvant et source de multiples réflexions post-lecture.

Assurément et de très loin le meilleur polar lu depuis un certain moment. Un roman particulièrement puissant qui marque, une terrible tragédie familiale et une belle plume hispanique qu’il faut absolument suivre.

Clumpidos !

Clete.

PS: en fait c’est terrible et beau comme du Migala, talentueux Espagnols eux aussi et en écoute en dessous.

VIE DE GERARD FULMARD de Jean Echenoz / Editions de Minuit.

Le prix Médicis en 1983, le Goncourt en 1999, la carrière de Jean Echenoz, déjà bien remplie, a été largement reconnue par le public comme par la critique. Il m’aura juste fallu attendre son vingt-cinquième ou vingt-sixième roman pour découvrir son oeuvre, appâté par un multitude d’avis dithyrambiques sur son dernier roman “ Vie de Gérard Fulmard” paru en janvier aux Editions de Minuit. Néophyte absolu, je me garderai bien de situer cet opus dans l’oeuvre foisonnante de l’auteur, me contentant d’un avis sur ces 170 pages vite avalées.

“La carrière de Gérard Fulmard n’a pas assez retenu l’attention du public. Peut-être était-il temps qu’on en dresse les grandes lignes.

Après des expériences diverses et peu couronnées de succès, Fulmard s’est retrouvé enrôlé au titre d’homme de main dans un parti politique mineur où s’aiguisent, comme partout, les complots et les passions.

Autant dire qu’il a mis les pieds dans un drame. Et croire, comme il l’a fait, qu’il est tombé là par hasard, c’est oublier que le hasard est souvent l’ignorance des causes.”

Fumard est un naze, viré de son emploi de steward pour une affaire dans un vol Paris Zurich qui restera bien mystérieuse. Fulmard n’a aucun talent et cet emploi de steward était bien miraculeux pour ce petit bonhomme à la quarantaine bien rondouillarde quatre vingt-neuf kilos pour un mètre soixante neuf. Ne sachant rien faire de ses dix doigts pour gagner sa vie, il décide de créer une agence de détectives sans la moindre qualification, un peu, toutes proportions gardées quoique, comme le Jack Palmer du regretté dessinateur René Pétillon. Très rapidement, il est recruté par un parti politique aussi obscur que lui et le grand n’importe quoi va pouvoir débuter…

“Vie de Gérard Fulmard” n’est pas un polar même s’il en emprunte certains aspects pour en détourner les codes, pas plus un roman politique, le dit parti fictionnel fort de ses 2% n’ayant que très peu d’influence sur la vie du pays. Mais, néanmoins, il héberge en son sein pas mal de tarés, d’incapables et Fulmard peut très bien s’y sentir dans son élément, en terrain connu d’incompétence. On est bien sûr dans une comédie et non pas dans un roman noir sociétal et on le voit et on le comprend dès le début. L’intrigue ne vous fera pas grimper aux rideaux, juste un moyen très pratique et nécessaire pour créer des personnages farfelus, de dessiner des portraits hilarants, agrémentés par des digressions souvent hilarantes aux liens avec le sujet parfois très, très minces.

Echenoz est un orfèvre, son style pince sans rire est un vrai bonheur en cette période bien noire. On suit l’évolution du parti et de ses magouilles comme celle de Fulmard le sourire aux lèvres, souvent épaté par la classe de certains paragraphes par la beauté littéraire de certains passages au vocabulaire parfois sorti d’un autre temps, suranné, obsolète ou particulièrement érudit au service de digressions superbes.

“Arrive un temps où tout s’érode un peu plus chaque jour, là encore est l’usure du pouvoir : du royaume digestif à l’empire uro-génital, de la principauté cardiaque au grand-duché pulmonaire, sous protection de plus en plus fragile du limes fortifié de l’épiderme et sous contrôle bon an mal an de l’épiscopat cérébral, ces potentats finissent par s’essouffler. Il faut alors courir sans cesse de contrôle en examen, d’analyse en prélèvement, de laboratoire en officine, toujours en retard d’un expert en attendant le gériatre et, à plus ou moins long terme, le médecin légiste et son certificat.”

Un vrai moment de bonheur si vous décidez de laisser tomber le pan intrigue si prévisible, juste utilisé pour mettre en avant des délires verbaux magnifiques. On est parfois dans le même univers barré que celui de Franz Bartelt, certainement le roman idoine pour oublier pendant quelques heures notre sombre quotidien actuel.

Clete.

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