Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 1 of 53)

EDITH, JULIE, JEANNE ET QUELQUES NOUVELLES (NOIRES) de Marion Chemin / Editions L’Aure Écarlate.

Nadine Monfils préface et dans la foulée Edith, Julie, Jeanne et leurs quelques nouvelles copines mitraillent quinze cartouches de chair à vif et de sang bouillant. Brune, blonde, rousse… Aucune ne compte pour des prunes et pourrait, à l’occasion, nous le rappeler vertement. Père, patron, passant, copain, voire juste sale ou gentil con : tous les abonnés plus ou moins innocents au machisme patriarcal morflent à tour de bras et ça fait du bien. Dès cet incipit syndical où Quand les chiots deviennent des chiens, premier texte splendide d’une salve radicale, un ton digne, poétique à l’occasion, est donné, sans rémission ni faux-semblants. Chaque portrait sonne d’ailleurs juste et vrai : vraie cinglée, vraie cheffe, vraie amoureuse, vraie conne à l’occasion, vraie meurtrière patentée, vraie fille ou épouse hagarde, vraie mère au taquet ou à l’ouest, revenue de tout pour aller nulle part…

Outre quelques romans du même tonneau aigre-doux (Tout ce qui meurt me touche publié chez Orep en 2017, ou ce Sugar Daddy attendu prochainement chez Goater Noir), Marion Chemin s’impose depuis une décennie en figure cash et incontournable de la nouvelle féminine, sucrée-salée, toute en mots doux et maux durs. Nous connaissions déjà quelques présentes flèches, issues de recueils collectifs à tendance rock’n’anthracite, mais l’ensemble ainsi édité forme un édifice d’une cohérence parfaite.

Chaque profil dessine en ombre portée un destin de femme et ses obstacles induits, un destin en équilibre, en sursit ou brisé net. Jeune, moins jeune, le fantôme d’Hélène, la maternité chaotique d’une autre Marie (pleine de grâce), le prénom chargé de Priscilla, la dernière impasse de Camille dans les pas d’Elsa, l’open space de Jeanne… Le tout servi par une écriture limpide et précise qui vous caresse ou vous mord sans avoir l’air d’y toucher.

Touchés pourtant, nous le sommes, tant l’humain palpite à chaque page, pour le meilleur en filigrane ou le pire indicible et magistral. 

JLM

TOUTES LES CHANCES QU’ON SE DONNE de Kevin Hardcastle / Terres d’Amérique / Albin Michel.

DEBRIS

Traduction: Janique Jouin-de-Laurens.

On avait découvert Kevin Hardcastle en 2018 avec “Dans la cage” un premier roman qui décrivait un homme qui retournait dans le monde du free fight pour sauver sa famille. Si le roman était plaisant, il ne se distinguait pas non plus réellement et souffrait de la comparaison sur le thème de la boxe. L’histoire était parfois poignante mais manquait comme une étincelle pour en faire un grand roman et ce malgré une écriture impeccable, marque de fabrique de la collection “Terres d’Amérique” de Francis Geffard. Ce dernier m’avait d’ailleurs conseillé à l’époque d’attendre la sortie de ce recueil avant de juger hâtivement Hardcastle.

Les onze nouvelles de ce recueil sont antérieures à “Dans la cage” et on peut décemment se demander pourquoi certaines n’ont pas été l’objet de son premier roman tant leur fin prématurée surprend et déçoit parfois de manière particulièrement injuste. On est au Canada au fin fond de l’Ontario et de l’Alberta avec des flashs en Colombie britannique. Bon, en gros, ça pèle, c’est isolé, la vie est rude, les gens sont rudes et leurs histoires sont au triste diapason.

Au cours de ces onze nouvelles, la plume de Kevin Hardscastle est à nouveau impeccable, alliant belles descriptions et dialogues percutants. Alors, pas de Line Renaud dans une cabane, pas trop le monde romantique Timberland non plus, les histoires s’avèrent violentes et révèlent les mêmes plaies que les Américains. De toute manière, les Canadiens sont des Américains, plus cools peut-être, mais des Américains quand même. On croise donc la même violence aveugle, les flingues, l’auto justice, la délinquance, la maladie, les addictions, la folie, la marge…

Si la plupart des histoires vous portent dans des univers à pick-up que vous connaissez déjà très bien si vous affectionnez ce genre de littérature noire rurale ricaine, trois d’entre elles surprennent et font pour moi vraiment la différence. Elles font le show au point de mériter une suite, des développements ou des flashbacks… “Bandits”, “Poursuivi par les coyotes” et la nouvelle éponyme “Toutes les chances qu’on se donne” ne seraient pas reniées par le Daniel Woodrell du “ Manuel du hors-la-loi” ou le Chris Offutt de “Kentucky Straight”.

L’un des thèmes principaux du recueil semble être les relations entre parents et enfants, les efforts que les uns doivent faire pour sauver les autres de leurs tourments. S’il y a beaucoup de violence dans les faits, beaucoup de réponses sont apportées par l’empathie, l’humanité et parfois aussi par la résignation des proches. De la tendresse pour soigner les maux mais aussi des moyens parfois nettement moins académiques et pacifiques, souvent épicés de l’humour brut de grands gaillards à chemises à carreaux un peu bourrés, un peu dangereux.

“Toutes les chances qu’on se donne” pour vivre, survivre, mieux vivre. 

Solide!

Clete.

ÉBLOUIS PAR LA NUIT de Jakub Zulczyk / Rivages.

Stepnqc od swiatel

Traduction: Kamil Barbarski.

“Or nous sommes en Pologne, un pays où chacun veut arnaquer son voisin, un pays où, pour chaque billet de banque, il y a trois personnes prêtes à le chourer, un pays où, il n’y a pas si longtemps, les gens bouffaient de la terre, des oignons dénichés au marché noir et des saucisses de gencives bovines. Des phénomènes tels que l’amitié sont foutrement rares, ici, et la simple camaraderie peut s’évanouir pour quelques billets.”

Bienvenue en Pologne et plus particulièrement à Varsovie dont Jakub Zulczyk nous fait découvrir les nuits. Comme partout ailleurs, de la thune, de la came et du sexe. Et surtout en arrière-plan, ce monde de la pègre local que nous allons découvrir ébahis avec Jacek, prince de la blanche, plus gros dealer de cocaïne de la ville, Hermès de la jet set locale. Un long monologue de six jours et six nuits, un cauchemar d’une semaine avant qu’il n’embarque pour des vacances en Argentine en espérant la submersion de la ville en son absence.

Alors, je dois avouer que la Pologne en général et sa littérature noire en particulier, je n’y suis pas vraiment sensible. Mais Rivages cartonne tellement en 2021 et il y a encore Burke, Mullen et Sallis à venir qu’une couverture encore une fois magnifique, un gentil oxymore dans le titre et un ton résolument agressif dès les premières lignes, ont eu raison rapidement de ma frilosité malgré 500 lourdes pages.

Au départ, on peut envisager Jacek comme un personnage assez similaire au héros de “Drive” de James Sallis. Froid, organisé, méthodique, il reste autant que se peut à la périphérie de la violence du groupe de truands auquel il appartient, contraint, semble-t-il. Et puis, l’arrivée d’un nouveau caïd va mettre le bordel dans ce petit monde de la dope aux mécanismes pourtant bien huilés et Jacek va y laisser des plumes, beaucoup. Peu à peu, il replonge dans la coke pour tenir, pour comprendre, et il se rapproche de plus en plus du héros paranoïaque de “Glamorama” de Brett Easton Ellis par son comportement délirant, ses hallucinations, ses pensées et ses agissements de plus en plus dégueulasses. Il vomit dans la soupe, montre la belle enflure qu’il est en fait. Le personnage est exécrable et on pourrait trouver juste qu’il morfle, souhaiter sa fin. En fait, ses ennemis sont tellement des salopards que ce semblant d’humanité chez Jacek notamment vis à vis des lolitas qui viennent se perdre dans cet enfer incite à le suivre. Le roman devient hallucinant par sa violence visible ou larvée et par les comportements imprévisibles de Jacek traqué, piégé, en proie à des délires de plus en plus monstrueux.

“ Éblouis par la nuit” est un roman magnifique. Du grand noir écrit intelligemment, du très lourd. Gros, gros coup de cœur.

Clete.

RÉSINE d’Ane Riel / Seuil/ Cadre noir.

HARPICKS

Traduction: Terje Sinding.

Les douze balles dans la peau de Samuel Hawley” de Hannah Tinti, “My Absolute Darling” de Gabriel Tallent, “La place du mort “ de Jordan Harper, les romans noirs traitant des relations père/fille dans des mondes hostiles sont nombreux ces dernières années. Et “Résine” est un autre exemple de réussite dans le genre et sa présence dans cette liste de romans très recommandables n’est pas scandaleuse.

“Une presqu’île, aux confins d’un pays du Nord. C’est là que vit la famille Haarder, dans un isolement total. Jens a hérité de son père la passion des arbres, et surtout du liquide précieux qui coule dans leurs veines – la résine, aux capacités de préservation étonnantes. Alors que le malheur ne cesse de frapper à la porte des Haarder, Jens, obsédé par l’idée de protéger sa famille contre le monde extérieur qui n’est pour lui que danger et hostilité, va peu à peu se barricader, bâtir autour de la maison une véritable forteresse, composée d’un capharnaüm d’objets trouvés ou mis au rebut, et séquestrer sa femme et sa fille. Du fond de la benne où il l’a confinée, Liv observe son père sombrer dans la folie – mais l’amour aveugle qu’elle lui porte va faire d’elle la complice de ses actes de plus en plus barbares, jusqu’au point de non-retour.”

“Résine” est le premier roman d’Ane Riel proposé aux lecteurs français. L’auteure danoise est déjà traduite dans une vingtaine de langues et a souvent été récompensée en Scandinavie. La dame sait écrire et vous accroche d’entrée par un incipit qui vaut son pesant de rollmops et d’aquavit, montrant ainsi une belle aisance à choquer d’emblée le lecteur.

“La chambre blanche était plongée dans l’obscurité quand mon père a tué ma grand-mère. J’étais là. Carl aussi était là, mais ils ne l’ont pas vu. C’était la veille de Noël, au matin. La neige commençait à tomber, mais nous n’aurions pas un vrai Noël blanc”.

Boum, vous prenez cela dans les gencives pour démarrer. Bien sûr, et ce n’est qu’un début, un matricide mais il y a aussi et peut-être surtout le ton de la narratrice. Else, petite fille qui n’a jamais connu que la maison familiale et qui voue à son père une adoration, relate de manière très anodine l’étouffement avec un oreiller de sa grand-mère, exécution dans laquelle elle assiste le bourreau, son père, pour enchaîner sans problème sur la météo.

Liv est la narratrice des deux premiers tiers du roman et sa connaissance du monde se limite à cette petite île et à ce que son père et sa mère veulent bien lui enseigner. En conséquence, les événements sont racontés avec sa logique, avec sa maturité. Son raisonnement, sa conscience arrivent en ligne directe du cerveau dérangé de son père qui tombe dans une méchante folie développant un survivalisme de la pire engeance, soutenu au départ par son épouse, tant qu’elle sera valide…

Prendre le point de vue de la gamine permet à Ane Riel d’installer un climat très oppressant voire malsain à multiples reprises, distillant un écran de fumée sur l’histoire, laissant beaucoup de questions sans réponses, montrant des agissements et des comportements dangereux sans logique apparente. On ne sait pas trop au départ si Liv est déjà aussi aliénée que son père mais très vite, on morfle quand on voit la vie de cette pauvre môme et sans que l’auteure en fasse de trop, on est pris à la gorge, horrifié, triste ou révolté.

On trouvera facilement beaucoup de similitudes entre l’histoire de Liv et celle de Turtle de Tallent si on excepte l’inceste, la même fascination, la même épreuve dans l’horrible monde des survivalistes.  C’est dans la dernière partie, beaucoup plus rythmée vers l’Armageddon, qu’un autre narrateur extérieur permettra de mieux comprendre l’enfer vécu par Liv. 

On regrettera que l’étude psychologique des personnages ne soit pas plus aboutie malgré un retour vers l’enfance de Jens, âge d’or de la famille, où certaines pages sont fleuries d’une belle poésie qui tranchera avec le chaos final. On peut aussi se dire que l’enfance martyrisée permet de créer de l’émotion plus facilement et c’est bien le vœu, le projet de l’auteure. Néanmoins, il faut reconnaître que Ane Riel mène son roman de main de maître distillant émotion et horreur sans tomber dans le grand-guignol redouté.

Méchamment flippant.

Clete.

FRAKAS de Thomas Cantaloube / Série Noire / Gallimard.

“Paris, 1962. Luc Blanchard enquête sur un groupuscule soupçonné d’être un faux nez des services secrets, impliqué dans l’assassinat à Genève, deux ans plus tôt, d’un leader de l’Union des populations du Cameroun. Une piste conduit le jeune journaliste à Yaoundé, mais il met son nez où il ne devrait pas et devient la cible du gouvernement local et de ses conseillers de l’ombre français.

Avec l’aide de son ami Antoine et d’un ancien barbouze, il va tenter de s’extraire de ce bourbier pour faire éclater la vérité.” 

“Frakas” commence là où s’est arrêté “Requiem pour une république”, le premier roman du journaliste de Médiapart Thomas Canteloube, plusieurs fois primé et notamment auréolé du très sérieux “prix mystère de la critique” en 2020.

Suite directe de “Requiem”, “Frakas” nous fait retrouver Luc Blanchard, qui n’est plus flic mais désormais journaliste, ainsi qu’un autre personnage du premier roman dont je préfère taire le nom. Le cadre romanesque est parfois assez similaire au premier roman. Blanchard, qui conserve son rôle de Candide, cherche à connaître la vérité sur l’assassinat d’un opposant camerounais. L’Algérie n’est plus le décor et le Cameroun, l’hôte, offre une belle part d’exotisme en ce début d’indépendance en 62 pour la faune d’intrigants officiels et officieux s’employant à piller le pays de ses ressources en magouillant avec les dirigeants qu’ils ont mis au pouvoir. On assiste ici au début de la fameuse Françafrique, relation méchamment néocolonialiste entre la France et ses anciennes colonies.

Comme dans le premier opus, les politiques et leurs conseillers de l’ombre sont mis à l’index. Apparaissent dans la lumière, Pasqua, Deferre, Debré, Mitterrand et dans l’ombre de De Gaulle le monsieur Afrique Jacques Foccart, le SAC, le SDECE, la Main Rouge, les barbouzes, les mercenaires, les mafieux, beaucoup de Corses, la grande muette… L’enquête mènera Blanchard à Douala, Yaoundé et dans les endroits les plus paumés d’un continent abandonné. Mais, on le sait, toute vérité n’est pas bonne à dire, et très vite le journaliste va devenir une cible à abattre.

Si Luc Blanchard n’a pas encore le charisme du commissaire Daquin de Dominique Manotti évoluant avec bonheur dans des romans contant aussi les dessous de la cinquième République, il ne devrait néanmoins pas tarder à faire sa place. Si l’aspect policier s’avère correct, ce sont les dimensions politiques et historiques dénonçant les fautes et crimes de l’État français, les ingérences, les pillages, les magouilles qui donnent son importance et sa force au roman.

Clete.

UN VOISIN TROP DISCRET de Iain Levison / Liana Levi.

Traduction:  Fanchita Gonzalez Batlle.

“Pour que Jim, chauffeur Uber de soixante ans, voie la vie du bon côté, que faudrait-il? Une petite cure d’antidépresseurs? Non, c’est plus grave, docteur. De l’argent? Jim en a suffisamment. Au fond, ce qu’il veut, c’est qu’on lui fiche la paix dans ce monde déglingué. Et avoir affaire le moins possible à son prochain, voire pas du tout. Alors, quand sa nouvelle voisine, flanquée d’un mari militaire et d’un fils de quatre ans, lui adresse la parole, un grain de sable se glisse dans les rouages bien huilés de sa vie solitaire et monotone. De quoi faire exploser son quota de relations sociales…”

Iain Levison, Ecossais ayant débarqué enfant en Amérique continue d’explorer son pays d’adoption dans ce huitième roman, nouvelle radioscopie de la société américaine. Les romans de Levison racontent souvent les galères de types qui, un jour, décident de franchir la ligne pour s’en sortir mais qui souffrent d’un trop grand amateurisme pour les coups tordus pour en sortir vainqueurs. Cette petite classe moyenne qui peine à s’en sortir, qui tente des coups, espérant rejoindre un rêve américain est une fois de plus sa cible.

Iain Levison qui, lui aussi, a connu les galères, multiplié les expériences professionnelles, connu les secousses d’un ascenseur social particulièrement capricieux aux USA, met sûrement beaucoup de sa propre expérience dans ses romans. Il crée ainsi des histoires ordinaires arrivant à des gens tout aussi ordinaires à qui on s’identifie très rapidement dès que leur premier mauvais choix est fait. Les situations sont souvent très noires mais animées d’un méchant humour noir, d’une dérision bien sentie mais aussi d’une visible affection pour ces losers.

Dans “ Un voisin trop discret”, nulle surprise dans le schéma général avec néanmoins peut-être moins de corrosion qu’à l’accoutumée mais une histoire originale se situant souvent en Afghanistan avec les troupes spéciales US et les conflits nés dans les montagnes en zone de guerre se régleront, subtilement et étonnamment, sur le sol américain.

Cool une fois de plus mais sans plus et ce malgré un pied de nez final particulièrement hilarant, témoin, s’il en fallait encore d’une belle maîtrise des ressorts narratifs.

Clete.

PAR UNE MER BASSE ET TRANQUILLE de Donal Ryan / Albin Michel.

FROM A LOW AND QUIET SEA

Traduction: Marie Hermet

 

Donal Ryan a essuyé 47 refus d’éditeurs pour ses deux premiers romans “Le Cœur qui tourne” et “Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe” avant de faire son entrée dans les librairies irlandaises puis françaises. Quelques années et deux autres romans plus tard, Donal Ryan a connu beaucoup de distinctions et de nominations récompensant une œuvre de qualité. J’ai toujours bien aimé les bouquins de Ryan tout en lui préférant néanmoins Paul Lynch l’autre Irlandais de la collection “les grandes traductions” de Francis Geffard chez Albin Michel.

Donal Ryan sait parfaitement créer l’émotion, la vraie, celle qui touche, attriste ou révolte. Ses tableaux d’une Irlande rurale dont il est assurément le chantre, peuplés de personnages souvent fantaisistes, de gentils dingues qui dansent dans la tourmente, qui vous remontent quand vous tombez, qui oublient leur propre malheur pour vous réconforter, qui savent encore se réjouir de petits bonheurs sont vraiment sa patte. Mais, l’Irlandais, en littérature c’est connu, a quand même du mal à envisager des histoires qui finissent bien et Ryan suit la ligne nationale en vous flinguant à chaque fois à la fin, vous laissant bien amoché…

“Par une mer basse et tranquille” se révèle être un tournant dans l’œuvre de Ryan puisque pour la première fois, il ne situe pas l’action en Irlande. D’ordinaire, Ryan vous flingue à la fin, là, dès la première page, vous êtes dans la tourmente en plongeant dans l’enfer syrien avec Farouk médecin fuyant Daesh avec sa femme et sa fille. Cette première partie, très dure, très émouvante, crispante, raconte l’odyssée, la traversée vers l’Europe. 

Suit une partie racontant l’histoire de Lampy, 23 ans, qui rêve de quitter l’Irlande suite à un chagrin d’amour. Là, on revient de plain-pied dans le monde irlandais de Ryan et l’histoire est bien plus légère… Évidemment, Lampy est malheureux mais le petit monde de personnes âgées qui l’entoure est souvent drôle et toujours touchant. 

Dans un troisième temps, Ryan raconte John qui, sentant la fin approcher, cherche une rédemption après le bilan d’une vie passée à faire du mal aux gens. Ces deux parties seront beaucoup plus familières aux habitués de l’auteur et leur permettront de refaire le plein de mouchoirs ou de cannettes de Harp avant un final où Farouk, Lampy et John, forcément, vont se rencontrer et unir leurs talents pour vous faire chavirer.

Attention, Donal Ryan n’écrit pas des niaiseries, mais bien des histoires de vie douloureuses, dramatiques et l’émotion dure est souvent au coin de la page. “Par une mer basse et tranquille” est un roman qui émeut, ébranle et en en même temps permet de croire toujours un peu en l’humanité. Et même, paradoxalement, la lecture de certaines pages avec Lampy et son grand-père Pop peuvent vous rendre heureux pour la journée. 

En fait “ Par une mer basse et tranquille” n’est pas un vrai roman, juste trois portraits joliment mais aussi durement troussés, reliés par un fil très, très ténu dans le final. Donal Ryan n’avait sûrement pas en tête la fin de son roman quand il a écrit la partie sur Farouk, il n’avait pas besoin d’un Syrien en exil pour boucler le roman. Non, Donal Ryan avait juste envie, besoin de parler de cette tragédie du peuple syrien et cela l’honore d’être ainsi sorti de sa zone de confort pour le montrer.

On peut regretter une couverture qui induit un petit peu trop un roman consacré aux migrants alors que la plus grande partie du roman est purement irlandaise. On peut s’interroger sur le point commun aux trois histoires et d’emblée viennent les thèmes de l’empathie, de l’humanité. Dans tous les cas, “Par une mer basse et tranquille” est un sacré bon roman et Donal Ryan sûrement un mec bien.

Comhghairdeas.

Clete.

NE ME CHERCHE PAS DEMAIN de Adrian McKinty / Actes noirs / Actes sud.

In the Morning I’ll Be Gone

Traduction:Laure Manceau

Adrian McKinty  est un auteur de polars nord-irlandais qui a atteint une certaine reconnaissance chez nous avec le début de sa série sur l’Ulster au début des années 80 mettant en lumière Sean Duffy, flic catholique du RUC, police nord-irlandaise à très forte coloration protestante dans une période de guerre ou de troubles selon le camp auquel on appartient.

Après deux tomes particulièrement réussis, “Une terre si froide” et “ Dans la rue j’entends les sirènes”, Stock décida, en 2014 de ne plus éditer la suite des aventures de Duffy. Un mystère, une hérésie qui fait penser un peu à la disparition des librairies françaises des aventures de Jack Taylor de Ken Bruen, autre grand oublié….

Sept longues et interminables années plus tard, Actes Noirs d’Actes Sud reprend le cycle là où il a été interrompu permettant aux habitués de retrouver, avec bonheur certainement, cet enquêteur atypique et particulièrement sympathique. Les amateurs de polars bien troussés et éclairés par une bonne dose d’humour noir y trouveront aussi leur bonheur sans avoir à plonger obligatoirement dans les aventures précédentes. Cette heureuse initiative d’Actes sud offrira, on l’espère, la possibilité de vivre toutes les histoires de cette suite Sean Duffy qui compte aujourd’hui sept épisodes.

“1983, Carrickfergus, près de Belfast, en plein conflit nord-irlandais.

L’inspecteur Sean Duffy, l’un des rares catholiques au sein de la police royale d’Ulster, est radié sur la base de fausses accusations (en réalité pour avoir royalement emmerdé le FBI…). Au même moment, Dermot McCann, expert artificier de l’IRA et ancien camarade de classe de Duffy, s’évade de prison et devient la cible principale des services de renseignements britanniques.

Le MI5 extirpe alors Duffy de sa retraite alcoolisée afin que ce dernier les aide à traquer McCann. Mais pour débusquer la cachette du fugitif, l’ex-inspecteur devra d’abord résoudre une énigme en chambre close. Sa quête le mènera finalement à Brighton, où se trame une tentative d’assassinat sur le Premier ministre britannique, Margaret Thatcher.”

Sean Duffy, un peu intello, un peu alcoolo, un peu toxico et néanmoins peu chargé des poncifs traditionnels traditionnels et finalement assez irritants des policiers de papier est un personnage en tous points réussi et c’est bien volontiers qu’on le suit dans cette nouvelle enquête qui appartient à deux genres bien différents du polar. 

En reprenant une forme déjà très connue des amateurs de polars, le meurtre en chambre close, McKinty bâtit une enquête de haut vol qui ravira tous les amateurs de mystères et d’investigations précises et minutieuses. Si le roman se déroule  à une époque gravement secouée par la résistance à un envahisseur ou par des actes terroristes selon le camp auquel on appartient, c’est fondamentalement un criminel de droit commun que l’on recherche en début d’histoire. 

Mais McKinty soigne vraiment ses lecteurs en y ajoutant un final urgent qui s’apparente beaucoup à un thriller avec un compte à rebours dramatique et un récit parsemé de réflexions sur l’engagement dans une cause armée. Signalons enfin que ce bon roman est servi ,comme les deux précédents, par un titre original emprunté à une chanson de Tom Waits “I’ll be gone”.

Les vrais polars “old school », sans les ingrédients “modernes” destinés à appâter le lecteur, se font de plus en plus rares et il serait dommage de rater un roman qui fait vraiment bien le taf et procure un plaisir de plus en plus souvent absent de beaucoup de sorties actuelles.

Clete.

VIES ET MORTS DE STANLEY KETCHEL de James Carlos Blake / Gallmeister.

The Klllings Of Stanley Ketchel

Traduction: Elie Robert-Nicoud.

Stanislaus Kaicel (1886–1910), alias Stanley Ketchel, est considéré comme l’un des meilleurs boxeurs poids moyens de l’histoire. D’origine polonaise, il fuit un père alcoolique et violent, vagabonde à travers l’Amérique misérable et trouve une place de videur de saloon dans le Montana. Un monde de mineurs violents, de capitalistes impitoyables et de prostituées au grand coeur, qui va lui donner sa chance. Dur, agressif et sans scrupule, Ketchel monte sur le ring pour vivre une carrière aussi fulgurante que tragique. Surnommé “l’assassin du Michigan”, il battra par K.-O. tous les adversaires de sa catégorie pour oser affronter, en 1909, le champion des poids lourds, Jack Johnson, lors d’un combat féroce qui deviendra mythique et changera son destin.”

James Carlos Blake est né au Mexique et fasciné par l’histoire de la violence dans sa patrie d’adoption, écrit depuis de nombreuses années sur les mythes de l’Amérique. Comme on me l’a rappelé dernièrement, après avoir écrit sur le far west pendant de longues années, il a commencé à changer de cible depuis quelques temps s’interrogeant sur les gangsters et  principalement Dillinger dans “Handsome Harry” puis analysant l’univers de la boxe au début du XXième siècle avec l’histoire de Stanley Ketchel, boxeur sorti de nulle part et qui va conquérir l’Amérique des rings par sa rage et son talent.

Bien sûr, ce roman fait la part belle aux combats mais dans une langue quasiment dénuée de termes pugilistiques, permettant ainsi aux profanes d’appréhender les drames qui se jouent sur les rings chauffés à blanc.

Film hallucinant du combat de Ketchel contre le champion du monde des poids-lourds Jack Johnson.

James carlos Blake ne se contente pas de raconter le boxeur et approfondit la vie de Ketchel remontant jusqu’à la rencontre de ses parents, sa vie au fin fond du Michigan, sa fuite et son existence de hobo parcourant le pays au gré des trains qu’il emprunte. On vit les drames et les erreurs de Ketchel jusqu’à une fin très précoce et parfaitement idiote.

Portrait d’une légende des rings, “ Vies et morts de Stanley Ketchel” se sublime par un joli état de lieux du pays et des Américains juste avant la première guerre mondiale qui laissera l’Europe exangue en laissant le leadership mondial à l’Amérique. Enfin, il serait vraiment regrettable de ne pas souligner la plume magnifique d’un James Carlos Blake aussi magique et évocatrice que celle d’un Larry McMurtry.

Clete.

UN DERNIER BALLON POUR LA ROUTE de Benjamin Dierstein / EquinoX.

“Viré de l’armée, viré de la police, viré d’une boîte de sécurité privée, Freddie Morvan vivote de petits boulots. Pour rendre service à un ami, il se met sur la piste d’une enfant enlevée par des hippies. Avec Didier, qui manie aussi bien les bouteilles que les armes, Freddie parcourt la France jusqu’au village de son enfance.

Il y rencontre des propriétaires terriens mélancoliques, des apaches héroïnomanes, des chasseurs de primes asociaux, des clochards célestes, des fillettes qui parlent avec les loups, des chèvres dépressives, des barmaids alcooliques, des ouvriers rebelles, des trappeurs zoophiles, des veuves anarchistes, des médecins écervelés, des charlatans suicidaires, mais surtout des vaches mortes, beaucoup de vaches mortes.” 

Quand on lit la quatrième de couverture, on peut s’attendre à un roman “grave”, hors normes, déjanté. Le titre et la couverture vous aident à préciser cette première opinion confortée définitivement par une présence dans la collection EquinoX qui fouille intelligemment pour proposer d’autres univers bien réels, mais souvent dans l’ombre. Vous y êtes presque, pourtant cela reste bien en deçà de la vérité. Vous allez morfler ! EquinoX cite Crumley, s’exposant ainsi à passer pour une bande de graves toxicos, puis montre un peu de lucidité en évoquant Bukowski, on troque juste les bas-fonds de Los Angeles pour les tréfonds de la Bretagne…

Le roman débute, entre deux beuveries, par la récupération de la gamine disparue, à la dynamite avec une pyrotechnie avant-gardiste et animalière évoquant des hot dogs de guerre . Une véritable opération d’exfiltration en territoire hostile avec au moins 4g dans le sang. S’en suit un petit périple en France animé à s’en faire parfois mal aux côtes de rire. La gamine est rendue à son père et il reste les trois quarts du bouquin et plus vraiment d’intrigue en fait. 

On est au fin fond de la Bretagne, dans la campagne d’Ille ou Vilaine ou des Côtes d’Armor: blanc bonnet et bonnet blanc et sûrement pas mal de bonnets rouges aussi, mais le roman n’étant pas réellement une belle publicité pour la région, il est très sage de rester dans le flou. Freddie retrouve ses amis d’enfance, ses anciennes amours, ses lieux, ses souvenirs et part en riboule non-stop avec ses potes de toujours et les nouveaux amis de bamboche. Happy Hour 24/24! Les tableaux des locaux, sacrés lichous, s’enchaînent, hilarants, décalés ou attendrissants et toujours écrits avec un humour très redoutable basé souvent sur des ressorts totalement absurdes générés par des cerveaux sérieusement perturbés par des arrivées massives dans le sang de carburant à 40 chevaux ou de cocktails dangereux à manipuler avec précaution et en dernière extrémité.

C’est parfois si barré qu’on peut très bien être gagné par l’impression d’être aussi bourré que ces valeureux guerriers celtes, fiers seigneurs du zinc. Mais au bout d’un très long moment de délires éthyliques, le lecteur peut trouver un goût de bouchon au breuvage qu’on lui offre. Heureusement, sentant que c’est en train de partir gravement en distribil, et tout en multipliant les épisodes barges, Benjamin Dierstein revient dans une intrigue dont la soudaine gravité assombrira les faces avant l’embrasement final lors de la fête annuelle de la plus grande saucisse… Le début était explosif, le milieu éthylique, le final sera apocalyptique, il fallait oser. Je ne sais pas ce que consomme monsieur Dierstein mais je veux bien la même chose… Pour terminer sa cour des miracles armoricaine, il nous offre une jacquerie, tout simplement, au XXIème siècle, une putain de révolte de manants…

Alors ce roman qui vit dans les trocsons avec les histoires, la philosophie qui peuplent ces lieux, ne séduira pas tout le monde malgré l’humanité qui se pointe souvent derrière une sale blague, une anecdote tordue, un comportement à l’ouest. Par contre si vous goûtez les univers déjantés et absurdes du dessinateur Edika ou si vous rêvez de vous établir au Groland, vous allez passer de grands moments parfois très cons mais à hurler de rire. Osez un peu, passez la porte, le bar est ouvert et une belle équipe de pochtrons et de gentils dingues vous y attend, accrochés au comptoir, le verre bien rempli.

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