Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 1 of 81)

L’HOMME DU SUD de Greg Iles / Actes Noirs / Actes Sud.

Southern Man

Traduction: Jessica Shapiro.

En 2011, Greg Iles, écrivain déjà reconnu, a été victime d’un grave accident de la route lui occasionnant un coma de huit jours et la perte d’une jambe. C’est à ce moment-là, en se rendant compte de la brièveté possible d’une vie, qu’il se décide à écrire Brasier noir, son grand roman noir sur sa ville natale de Natchez, bourgade perdue au fin fond du Mississipi dans le Deep South, un des états les plus pauvres des USA. Il y évoque sa ville et surtout raconte les luttes raciales, les injustices toujours présentes dans cet état, berceau des encagoulés du KKK. Les vestiges glauques des années de l’esclavage et des grandes plantations où un tout petit nombre a fait fortune en exploitant la douleur, la souffrance et la peine des esclaves sont racontés. En montrant aussi la connerie des héritiers de ces fortunes volées comme la nostalgie pour cette époque chez les descendants de gueux racistes, Greg Iles a produit un roman exceptionnel qu’on quittait franchement désolé tant l’envie d’en connaître plus était grande. Brasier Noir sorti en 2018, chef d’œuvre et premier volet de la trilogie Natchez Burning sera suivi par L’Arbre aux morts en 2019 et Le Sang du Mississippi en 2021 qui poursuivront l’histoire de Natchez et la quête de Penn Cage maire de la ville face au chaos. En 2021, dans Cemetery Road, Iles quittera Natchez pour rejoindre la ville de Bienville et Marshall McEwan un journaliste revenant dans sa ville natale pour découvrir une société fracturée où les injustices d’autrefois sont toujours aussi présentes. On retrouvera d’ailleurs Bienville et Marshall McEwan dans L’homme du sud qui nous intéresse aujourd’hui. Signalons qu’il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lu les premiers tomes pour apprécier la qualité de ce roman hors normes. Vous aurez déjà beaucoup à faire avec cette/ces intrigues dissimulées dans le passé ou explosant en 2023.

« Bienville, Mississippi, 2023. À la suite d’une bavure policière qui a coûté la vie à un garçon noir de douze ans, un grand concert hip-hop est organisé à Mission Hill, une ancienne plantation de coton. Des coups de feu éclatent, la police panique et tue une quinzaine de festivaliers innocents, tous noirs. Sans l’intervention pacifiste de Kendrick Washington – qui quelques minutes plus tôt avait marqué les esprits en interprétant sur scène une version détournée de Southern Man de Neil Young, paré d’imposantes chaînes d’esclave –, c’était le carnage assuré. Les images font le tour du monde : un symbole est né.

Mais les symboles attisent les tensions autant qu’ils apaisent. Dans le Sud profond, les vieilles haines se réveillent : incendies meurtriers, représailles, conspirations suprémacistes, mensonges officiels. Tandis que l’Amérique post-Trump s’embrase et va tout droit vers la guerre civile, un candidat indépendant à la présidentielle voit dans le chaos une opportunité historique. »

« L’homme du sud », exploration du Deep South, est une œuvre phénoménale mais qui demande beaucoup de patience et parfois de concentration pour comprendre toutes les finesses de l’intrigue comme ses terribles répercussions. « L’homme du sud » raconte comment, de nos jours, une étincelle et de nombreux quiproquo peuvent engendrer colère et haine pouvant aller jusqu’à une version tout à fait valide d’une guerre civile. Qui est cet Homme du sud, clin d’œil à un morceau de Neil Young qu’évoque l’auteur ? Est-ce Penn Cage combattant inlassable des injustices raciales ? Est-ce Kendrick Washington, un militant noir qui a évité un massacre en se levant, seul, face aux flingues de la police ou est-ce Bobby White un animateur radio qui se rêve président des Etats Unis et qui est prêt à toutes les abominations pour parvenir à ses fins ?  Il est évident qu’on penchera facilement pour Penn Cage qui a tant de similitudes avec son auteur : originaire de Natchez, écrivain, amputé d’une jambe suite à un accident de voiture, atteint d’un cancer depuis des décennies… Greg Iles a certainement mis beaucoup de lui dans le personnage de Penn Cage. Sûrement se doutait-il qu’il n’y aurait jamais de suite. En 2024, Greg Iles se déplaçait en chaise roulante et suivait une chimio pour soigner un cancer qui aura raison de lui début 2025 à 65 ans, quelques mois après la parution de son roman aux USA.

« L’Homme du sud », s’il n’est pas exempt de quelques menues imperfections, est un roman exceptionnel, une fresque extraordinaire sur le Mississippi qui chavire, effraie, enthousiasme, emporte, au suspense bien entretenu avec des scènes parfois ahurissantes, un terrible instantané de ce que l’humanité peut produire de plus abject.

Attention, avec ses monstrueuses 1300 pages, le roman s’appréhende, se mérite, s’escalade, s’explore parfois assez difficilement et nécessite une lecture régulière et particulièrement attentive. On parle d’une immense fresque qui file des plantations du 18ième jusqu’aux luttes ouvertes de « Black Lives Matter ». On est dans la grande littérature noire ; le Deep South qu’on aime. Puisqu’il est cité trois fois dans le roman on évoquera bien sûr, James Lee Burke, plus la série avec  Billy Bob Holland, avocat texan ( La Rose de Cimarron, Heartwood et Bitterhood) que la saga Robicheaux. On pensera aussi à Un homme, un vrai de Tom Wolfe, Ville noire, ville blanche de Richard Price, Tous les hommes du roi de Robert Penn Warren tout comme on appréciera les petites touches de Norman Mailer… Que du très fort et tellement plus percutant que le très vilain Châtiment de Percival Everett dont on a préféré ne pas vous parler en son temps. Enfin, et ce n’est pas le moindre, ceux qui suivent l’auteur depuis longtemps connaîtront des moments de grande émotion, c’est certain.

Sublime cadeau d’adieu de Greg Iles, L’homme du sud, assurément un roman appelé à devenir culte pour tous les amoureux du Deep South.

Clete.

TERRITOIRE DE TRAPPE de Sébastien Gagnon et Michel Lemieux / Rivages Noir.

« Décembre 1913. Aux abords de la rivière Platte, aux confins de nulle part, se dressent quelques baraques de guingois et une église qui ne vaut guère mieux. On peut appeler ça un village. Après des mois de piégeage dans les forêts boréales, Léon redescend fêter Noël avec les siens. Mais en son absence, sa femme est morte et le cadavre de sa fille a été retrouvé dans la Platte. Quand Léon découvre les responsables de la tragédie, lui et ses camarades trappeurs entament une partie de chasse d’un tout autre genre. »

Ce roman, tout en nous montrant l’existence difficile des trappeurs, est avant tout et essentiellement une histoire de vengeance. Et celle de Simon sera aveugle, sans différencier les degrés de responsabilité parmi les villageois qui ne se sont pas occupés de son épouse quand il est parti et qui n’ont pas su sauver sa fille. Tout le village est fautif pour lui et tout le monde doit payer.

On voit très bien la filiation avec les univers de Tarantino et des western spaghettis. La violence à fleur de peau : les poings, les armes blanches, les flingues, les outils de jardinage… la ruse, tout est bon pour Léon, chevalier de l’apocalypse, mais aussi pour ses ennemis fourbes : maire, curé…

Cette quête macabre urgente est contée avec un humour noir décapant dans une langue québécoise qui paraît ancienne avec des mots ou des expressions dont le sens profond nous échappe parfois sans entraver la compréhension. Mais cela dit, le sang a toujours la même couleur et innocents comme salopards vont morfler. Seul espoir, le courage de certaines femmes mais parviendront-elles à arrêter le massacre ?

La folie des hommes montrée dans toute sa vilénie. Au fin fond du Québec, la vie est rude, les hommes encore plus.

Clete.

LA CHUTE DE L’ETOILE ROUGE de D.B. John / Plon.

Red Star Down

Traduction: Antoine Chainas

« Février 2017 : un Coréen est empoisonné en plein jour à l’aéroport de Kuala Lumpur. L’homme est le demi-frère de Kim Jong-un, le dictateur nord-coréen. Dans un hôtel cossu de Washington, un haut-gradé des services secrets russes est retrouvé mort dans sa chambre dans des circonstances plus que suspectes.

Dans le même temps, Donald Trump, un magnat de l’immobilier élu 45e président des États-Unis, fait ses premiers pas à la Maison Blanche.

Dans l’ombre, le monde est au bord du gouffre et trois personnes sont aux premières loges. Jenna, une agente américano-coréenne de la CIA, hantée par son passé. Six ans plus tôt, au terme d’une mission d’infiltration, elle est parvenue à sauver sa sœur jumelle des geôles nord-coréennes et à dévoiler un programme d’espions dormants qui s’apprêtaient à infiltrer la société américaine.

Lyosha, un étudiant moscovite qui paye le prix fort pour avoir humilié Vladimir Poutine en direct à la télévision. Le FSB commence à lui tourner autour. Éric, un jeune américain d’origine coréenne, qui travaille comme conseiller spécial auprès de Trump, unique rescapé du programme d’infiltration que Jenna pensait avoir démantelé des années plus tôt…

Quand les supérieurs de Jenna l’informent de l’existence d’un programme au cœur du Kremlin, ils l’envoient en toute clandestinité à Moscou prendre contact avec Lyosha qui détiendrait des documents révélant le complot. La mission s’avère plus dangereuse que prévue, tandis qu’à Washington les décisions erratiques du président menacent le monde du chaos… »

Ce roman est la suite de « L’étoile du Nord » paru en 2019 dans la collection EquinoX les Arènes d’Aurélien Masson.  Précisons de suite qu’il n’est nullement nécessaire d’avoir lu le premier volet pour apprécier à sa juste valeur cette suite qui paraît chez Plon et toujours sous la houlette d’Aurélien Masson.

Dans la postface du roman, le Britannique D. B. John déclare « j’ai toujours été fasciné par les autocrates ». Et de fait ce roman d’espionnage que certains préfèrent nommer « géopolitique » donne la part belle à ces trois dangereux furieux que sont Trump, Poutine et Kim Jong-un. Bien sûr, l’histoire date de 2017 et l’actualité de ces tristes sires nous a depuis longtemps appris la toxicité de ces dirigeants mais de les redécouvrir dix ans plus tôt montre leur parcours dans la politique nationale et internationale et la vilénie de leurs actes comme de leurs pensées.

Aussi surprenants soient les propos très informés et documentés de D.B. John, ils ne pourraient suffire à produire un thriller haletant. Et c’est la qualité des trois personnages principaux qui va faire d’un instantané géopolitique de 2017 un thriller très prenant. Une Américaine des services secrets Jenna déjà héroïne du premier roman, un jeune Moscovite naïf et un Américain originaire de Corée du Nord vont animer une intrique maline où les protagonistes se frottent à une réalité historique, au pouvoir et à la guerre secrète que se livrent ces trois pays.

Incrustant parfaitement son intrigue dans le monde de 2017, D.B. John nous convie à un périple particulièrement périlleux où situations extrêmes se confondent avec tragédies familiales et intimes dans des mondes où on n’a pas l’habitude d’évoluer : les palais des princes comme les endroits les plus secrets de leurs territoires.

S’appuyant sur la réalité historique d’affaires peu ou pas connues : l’assassinat de Kim Jong-nam, la « Stratégie porteuse de semences », poisons et agents neurotoxiques, les révélations de Trump concernant les informations classifiées et les camps de déboisement nord-coréens en Russie, DB John propose un roman d’espionnage de belle qualité qu’on quitte à regret en espérant une suite.

Clete.

VOUS LE REGARDEREZ COMME IMPUR d’Antoine Albertini / Seuil Cadre Noir.

Fumàcciula, un village de montagne coupé du monde dont le nom signifie à la fois « brume » et « orgueil ». Ercole Forcas, un ancien avocat vieillissant, atteint d’un mal incurable, trompe son ennui en y exerçant la charge de juge de paix du canton. Lorsque le Dr Sanviti tambourine à sa porte par un matin d’hiver glacé, le juge ne sait pas que sa vie vient de basculer. Sur un chemin désert, le cadavre d’un vagabond a été découvert, atrocement mutilé par une bête sauvage.

Est-ce une nouvelle victime de l’insaisissable sanglier qui s’est attaqué à un troupeau de chèvres puis à un colporteur ? Une bête rendue folle par le froid et la faim, par les coups de feu des chasseurs qui résonnent continuellement dans la vallée ?

On pourrait être en Corse et l’auteur, Antoine Albertini, corse lui-même, a déjà signé plusieurs documents et polars situés sur l’Ile de beauté. On pense aussi à la Sicile du regretté Andrea Camilleri avec ces phrases joliment tarabiscotées et des dialogues où s’épanouissent des expressions d’un parler méditerranéen délicieusement addictif. En fait, on se trouve sur une île française imaginaire, probablement au début du XXème siècle, à Fumàcciula dans un village perdu dans les montagnes, accablé par un hiver mordant. Un meurtre, puis un second. Ajoutez une belle variante de l’histoire de bête du Gévaudan, un titre issu de la Torah… on pressent qu’on ne va mourir de rire ici.

Pour autant, c’est absolument jubilatoire d’enquêter dans les pas d’Ercole Fortas et du Dr. Sanviti drapés dans leur statut de notables du village. Leurs investigations les amènent à rencontrer plusieurs personnages hauts en couleur, avec leur part d’ombre qu’on perçoit parfois derrière un fard de respectabilité et de dignité. Petit à petit sont évoqués des drames anciens, des tragédies familiales juste évoquées pour le moment, et peut-être que c’est dans l’histoire sombre du village, dans ses secrets honteux, qu’on découvrira la cause des tourments d’aujourd’hui.

Tout le roman est plongé dans un épais brouillard où évoluent des personnalités troubles très habilement dessinées et une foule anonyme de villageois qui se perdent à l’auberge du village ou se terrent près du foyer dans leurs masures sombres. L’histoire prend son temps pour exister mais évolue durant tout le roman, relançant la crainte, le doute, le mal-être et la peur. Trouverez-vous les indices disséminés avec parcimonie dans une prose bichonnée et particulièrement en harmonie avec l’histoire ? Le terrible twist final ne fera certainement pas que des heureux mais en déplaçant le roman vers un genre autre que le polar il en ravira certainement beaucoup d’autres avec son décorum gothique.

Dans tous les cas, ce coup de théâtre final, discutable, ne nuira pas à l’allure générale d’un roman très sombre éclairé par une plume lumineuse et particulièrement soignée. Une belle surprise !

Clete.

SMALL TOWN SINS de Ken Jaworowski / Seuil.

Small Town Sins

Traduction: Clément Baude

« Locksburg, Pennsylvanie, est pavée des mêmes bonnes intentions que l’enfer. Nathan, Callie et Andy mènent des vies tristes et banales dans cette petite ville minière sans histoire.

Nathan, pompier volontaire, travaille à l’usine d’assemblage de la ville et ne rêve que d’un ailleurs plus riant. Callie, infirmière, aime son métier malgré la misère quotidienne à laquelle elle est confrontée. Andy, ancien toxico, vient de perdre femme et enfant dans des conditions tragiques et risque à tout moment de replonger.

Alors que Nathan est obsédé par une grosse somme d’argent qu’il vient de trouver, Andy fomente une vengeance terrible, et Callie, tente d’exaucer le vœu d’une jeune patiente en fin de vie. »

« Locksburg, Pennsylvanie, est pavée des mêmes bonnes intentions que l’enfer » introduit l’éditeur et, trois fois hélas, on pourrait en dire de même de ce premier roman de Ken Jaworowski dramaturge et rédacteur pour « The New York Times« . Parler de roman sonne déjà très faux car en fait, on lit trois nouvelles qui n’ont comme lien qu’un obscur village déshérité de Pennsylvanie comme tant d’autres et dont on ne sait pas grand-chose et c’est bien dommage pour ce qui semble être la porte d’entrée principale américaine de l’enfer. En alternant les trois histoires, l’auteur parvient à créer un certain suspens pendant un certain temps mais au bout d’un moment, on n’en peut plus du pathos. Tous les personnages sont malades ou/et atteints d’affections incurables, d’addictions et de tares. Comme si cela ne suffisait pas, on en découvre de nouvelles en cours de lecture. Pour seul exemple, vous découvrirez les autres par vous-même : un couple de toxicos décidant d’arrêter la came pour préserver la santé de leur enfant à naître « gagnent » à la loterie de la vie une gamine handicapée qui en plus souffre de graves problèmes cardiaques. Du pathos, encore du pathos, toujours du pathos qui finit par tuer le pathos et toute affection qu’on pourrait avoir pour ces damnés. On a l’impression que l’auteur n’arrivait à terminer ses histoires et qu’il a fallu qu’il rajoute en cours d’écriture, du malheur, du drame, du sordide, à la grosse louche… Il est vrai que l’histoire du type qui fait main basse sur un paquet de fric ne brille pas par son originalité et qu’il fallait bien trouver des artifices pour la distinguer de tant d’histoires semblables déjà lues, soit. Mais, plus grave, il parvient aussi à flinguer la seule histoire qui tenait debout, le road trip attendrissant d’une infirmière affublée d’un bec de lièvre et d’une gamine atteinte d’un cancer incurable en toute fin de vie voulant découvrir la mer avant de mourir. Alors que la cavale était belle, soudain elles se retrouvent en péril dans un mobil home déglingué avec des salauds de la pire engeance dans des péripéties très improbables.

On n’y croit pas un instant… En fin de lecture, toutes ces plaies d’Egypte qui s’abattent sur  les personnages… cela en devient pathétique voire risible, tout le contraire de l’effet escompté. Et c’est bien dommage parce qu’il faut reconnaître que Ken Jaworowski a une très belle plume qui fait qu’on adhère… au début. Bref, c’est juste un avis. Si vous désirez découvrir l’univers des romans ruraux américains et que vous avez aussi surtout particulièrement envie de sortir vos mouchoirs peut-être serez-vous séduits par le roman. Les habitués des œuvres de Larry Brown ou de Chris Offut passeront leur chemin.

Clete.

LES DIABLES DE BEAUSANGES de Victor Guilbert / Flammarion.

« Allongée entre les branches, à quatre mètres du sol, les bras en croix, le visage tourné vers le ciel, Ashley d’Ambricourt ne profite pas des étoiles. Voilà près de trois semaines qu’il n’y en a plus, que Beausanges a disparu sous les nuages, que la ville subit une chaleur sans soleil, une humidité sans pluie, une invasion de grenouilles tombées de ce ciel noir et mauvais.

Et même si les nuages s’étaient écartés pour laisser entrevoir la voûte céleste constellée de ses jolis points dorés, Ashley d’Ambricourt n’en aurait pas profité davantage parce qu’un sac en plastique lui recouvre la tête et qu’elle est morte depuis plusieurs jours. »

Victor Guilbert a obtenu le prix Le Point du polar européen en 2022 pour son roman Terra Nullius édité chez Hugo. Succédant à La trahison de Sunset Park, Les fantômes de Beausanges est son deuxième roman à sortir chez Flammarion.

Beausanges, ville fictive de la diagonale du vide, est à l’agonie. Un été écrasant, une invasion de grenouilles partout dans les rues et dans les maisons, une ville où il ne se passe jamais grand-chose. La mort d’une jeune fille Ashley va créer une animation morbide.

« On ne peut pas en vouloir aux outrés, c’est la vigilance collective qui dissuade le totalitarisme, même si dans ce cas précis ça ne les arrange pas, le peuple en colère. Mais quand on voit l’état de l’hôpital et du commissariat de Beausanges, le climat se délite, les budgets qu’on coupe et les politiques qui disent que c’est le manque d’effort général. »

Trois flics, dans un commissariat sans patron vont s’atteler à l’enquête et troubler une petite ville endormie dans ses secrets inavouables. L’enquête suit un groupe de quatre ados proches de la victime et va très vite s’intéresser à leurs familles. Des notables de la ville : médecin, psy, agent d’assurances, prof, hôtesse de l’air, des gens bien installés, au-dessus de tout soupçon, enfin en apparence. En fouillant, les flics vont découvrir des choses moches, faire évoluer le roman dans un cadre très « chabrolien, où, petit à petit on découvre les horreurs commises.

Commencé de façon glaciale à Shangaï, le roman se développe pleinement à Beausanges en dévoilant l’envers du décor d’une petite ville vivotant, sans histoires. Victor Guilbert multiplie ainsi les pistes tantôt fumeuses tantôt crédibles jusqu’à parvenir à une issue totalement inattendue. 

Clete.

CHIENS de Sébastien Gendron / La Noire / Gallimard

« Daniel Pabst, quadragénaire vieux garçon fraîchement viré de chez sa mère, est embauché comme détective stagiaire. Dès son premier jour dans la vieillissante agence Borotra, il assiste à un très étrange échange de mallettes dans le bureau même du directeur. Dès lors, Daniel Pabst se jure de faire toute la lumière sur cette affaire. Quitte à affronter les pires dangers, notamment cette bizarre ribambelle de chiens qui guette. »

Avec Chiens, Sébastien Gendron clôt le cycle du Grand livre des animaux, débuté en 2024 avec Chevreuil et poursuivi l’an dernier par Python. Dans Chevreuil, on découvrait une commune rurale française gangrénée par une très grande majorité d’affiliés à la bande de clodos de Zemmour. Dans Python, on restait sur le même village mais en périphérie, dans un lotissement « Californie » de nouveaux riches. Si dans ce nouvel opus, Sébastien Gendron adresse quelques clins d’œil aux lieux qu’il a déjà irrémédiablement sinistrés, il se situe surtout dans une grande ville de la façade atlantique dont les noms des quartiers, des rues et avenues provoquent les premiers éclats de rire (rue Rachida Dati…) et indiquent d’emblée un ton qui sera comme on l’espère féroce et sans pitié.

« Et que crois-tu qu’il arriva, connard ? »

Et on ne sera pas déçu, Sébastien Gendron, pour ce dernier opus, a voulu offrir un feu d’artifice à ses fidèles et en fait c’est le grand incendie de Rome qu’il provoque. Le résultat est totalement hilarant. Il y va à la serpette, à la sulfateuse, à la batte, au fusil d’assaut ou au lance-flammes comme cette inconnue qu’on croise en début de roman. Sans filtre, Gendron ose tout et surtout le pire pour le plus grand plaisir du lecteur. C’est parfois d’un humour un peu douteux, mais on en redemande. Bon, reconnaissons que parfois l’intrigue se trouve en très, très, arrière-plan mais c’est pas grave. On sait qu’il saura retomber sur ses pieds après avoir dézingué tout ce qu’il lui semble bon de railler. Pris certainement d’une nostalgie de son enfance, il nous brosse avec talent des personnages douteux, retors ou tout simplement crétins qu’il compare à des vedettes de la tv ou du cinéma des années 70 un peu oubliés comme Catherine le Poulain, Michel Constantin. Et puis ces putains de chiens partout qui matent.

C’est pas un cabot Sébastien Gendron, mais il mord fort et devrait être remboursé par la sécu.

Clete.

Du même auteur sur Nyctalopes.

CHEZ PARADIS, FIN DE SIÈCLE, REVOLUTION.

MUNICHS de David Peace / Rivages.

Munichs

Traduction: Isabelle Maillet.

« Le 6 février 1958, l’avion qui transportait les « Busby Babes », l’équipe de football de Manchester United, s’écrase à Munich. Sur les 44 passagers, seuls 21 survivront au crash. C’est une tragédie sans précédent pour la ville et le pays. »

En 2006, dans 44 jours : The Damned United, Peace nous racontait l’histoire de Brian Clough, entraîneur légendaire lors de son bref séjour au club de Leeds United. Il y connut la pire période de sa vie d’entraîneur. Suivra en 2014  Rouge ou mort à la gloire du FC Liverpool des années 1960 à 1974. Ici, dans Munichs, c’est le crash de l’avion de Manchester United un soir de décembre 1958 sur une piste de l’aéroport de Munich. Cet accident, lors du retour d’un match de coupe d’Europe disputé à Belgrade contre l’Etoile rouge, sera lourd de conséquences.

Munichs va chercher dans ses moindres détails, plonge dans la narration des survivants et suit le regard clinique de David Peace. Par extension, au fur et à mesure que passent les minutes puis les heures et enfin les jours de deuil, David Peace raconte aussi l’Angleterre ouvrière des années 50. Il montre une ville de Manchester sidérée, la peine qui s’est abattue dès l’annonce de la nouvelle. Les morts, ces jeunes joueurs foudroyés, là-bas, on les connaissait tous. C’était un voisin, un ancien camarade de classe, un parent éloigné, un ami d’enfance, le fils du boucher… c’était des Mancuniens, des vrais et tous portaient très haut les couleurs des « Red Devils » de United. On pouvait s’identifier à eux… et maintenant ne restent que des souvenirs douloureux, des familles effondrées, des gamins éplorés.

Et bien sûr, David Peace parle fort et bien de football, comme l’immense connaisseur qu’il est. Il est évident qu’il préférait le foot d’avant, la mentalité des joueurs de l’époque : l’amour du maillot, le respect du public, des aînés, la reconnaissance à un club qui vous a évité une vie maussade d’ouvrier, le désir de tout donner, des valeurs collectives. Dans Munichs, dans le décor enfumé du comptoir d’un pub, Peace vous confie les histoires des joueurs disparus, embellissant, avec ses mots, des légendes toujours très vivantes aux alentours du stade de Old Trafford. On lit beaucoup de pages extraordinaires sur le football, sur les passions, la folie qu’il déclenche et les cinglés de foot vont se régaler.

« Y avait jamais eu de meilleur buteur de la tête que Tommy, il s’envolait et semblait planer dans les airs, haut dans les airs, et les gens ils n’en revenaient pas, ils se demandaient comment il faisait, mais ceux qui le connaissaient, nous, ses frères et ses copains, on rigolait parce qu’on savait comment il faisait, Tommy… »

N’étant pas le plus grand fan de l’œuvre de David Peace, j’ai toujours été très surpris par le succès de ses romans sur le foot chez des lecteurs ne supportant pas ce sport. Il est évident, et on en a encore une fois la preuve, que David Peace a un réel talent pour rendre addictives ses histoires sans créer un seul instant d’ennui. La composition de l’histoire est virtuose. On regrettera juste que parfois, dans ce magnifique témoignage, ce vibrant hommage, il en fasse des caisses, développant une dramatisation superficielle et vaine.

Roman très classe et d’une belle humanité sur l’Angleterre ouvrière des années 50 et sur l’histoire d’un club de football, Man U et d’une ville, Manchester.

Clete.

PS: En 1990, l’esprit  » Busby Babes » survivait… Ryan Giggs, une star de Man U, courant sur le pavé mancunien tôt le matin.

LES AMOURS EN FUITE de Kevin Barry / Métailié.

The Heart in Winter

Traduction: Carine Chichereau

Kevin Barry est irlandais, auteur de Voyage à Tanger, son dernier roman paru chez nous en 2020. Collaborateur de plusieurs journaux comme le New-York Times et Granta Magazine, il nous convie aujourd’hui à un magnifique western écrit avec une plume remarquable, un vrai plaisir.

Nous sommes à Butte dans le Montana en 1891, une zone minière où viennent se divertir beaucoup d’hommes après le boulot. Butte est une ville du vice et de la débauche et, dans ce lieu où il s’est perdu, vit notre héros Tom Rourke, une espèce de dandy désargenté, loin d’être un « cowboy » et qui n’a pas tenu une demi-journée dans la mine. Il survit comme assistant d’un photographe le jour et comme rédacteur de lettres d’amour pour célibataires illettrés contre quelques piécettes ou quelques verres toutes les nuits.

Dans un excellent et cocasse premier chapitre, suivant Tom Rourke, nous allons découvrir Butte « by night » : de saloons en bordels puis en fumeries d’opium, sa faune d’Argentins, de Chinois, de Croates, d’Allemands et forcément d’Irlandais comme Tom Rourke, tous semblant être allés au bout de leur chemin. Toutes les nuits, Tom Rourke se perd, boit et fume pour masquer sa triste réalité. L’atmosphère est proche de l’excellent Deadwood de Pete Dexter adapté en série avec notamment Timothy Olyphant.

Et puis un jour, débarque Polly Gillespie, une jeune Irlandaise venue depuis la côte Est pour épouser un vieux célibataire et, dès le premier instant, Tom Rourke tombe amoureux. Et comme la demoiselle succombe aussi au charme du jeune assistant, sûr que le meilleur est à venir, le pire aussi. Vous le savez, l’amour, le vrai, le seul, celui-là oui… il rend fou, non ? Et les deux jeunes amants, bien perturbés, vont s’enfuir en plein hiver du Montana avec un magot dérobé de 600 dollars vers la lointaine Californie. Le roman prend alors un bel envol avec un superbe périple aux multiples rencontres attachantes, amusantes et surprenantes mais aussi qui s’avèreront parfois dramatiques voire terrifiantes. Un vrai bonheur de lecture ! On côtoie ici la beauté de True Grit de Charles Portis immortalisé à l’écran par les frères Coen avec Jeff Bridges en 2011.

L’amour est-il plus fort que tout ? semble interroger Kevin Barry. Commencé comme une comédie sentimentale de la dèche Les amours en fuite s’épanouit en grand roman humain et d’aventures écrit avec une plume délicieusement obsolète et d’une grande finesse. Du grand western !

Clete.

MORDRE LA POUSSIÈRE de Frank Bill / Plon.

Back To The Dirt.

Traduction: Yoko Lacour

Voilà un retour qui fait vraiment plaisir. Certains se souviennent certainement des débuts de Frank Bill en France. C’était il y a plus d’une décennie avec un remarquable recueil de nouvelles publié par la Série Noire et intitulé Chiennes de vie. Dans l’édition originale Crimes in Southern Indiana: Stories. Frank Bill y racontait la réalité de la violence de sa petite ville natale de Corydon où il vit encore, au fin fond de l’Indiana, un trou perdu de 3000 habitants. S’en est suivi son premier roman l’année suivante: Donnybrook adapté à l’écran par Tim Sutton en 2018. En 2017 Kill Bill a également écrit une dystopie The Savage qui n’est jamais parue en France.

Pour situer un peu l’auteur, sachez que dans ses remerciements, il cite Donald Ray Pollock qu’il remercie pour son soutien et ses conseils. Tout comme Pollock ou McCarthy, Frank Bill aime à montrer le pire des hommes. En conséquence et comme les deux précédents ouvrages, Mordre la poussière est fortement déconseillé aux personnes fragiles ou sensibles. Outre Pollock dont l’exposition de la violence est proche quoiqu’un peu différente, on pourrait aussi citer Harry Crews, Benjamin Whitmer, Daniel Woodrell sans oublier Alan Heathcock. C’est selon : du white-trash, du southern gothic, du rural noir… C’est surtout une explosion de violence crue, le pire de l’Amérique, mais comme tous les auteurs précédemment cités, montré, exposé et parfois même expliqué avec beaucoup de talent.

« Miles Knox est un vétéran du Vietnam qui redoute de perdre son emploi – et avec lui, le lien ténu qui le rattache à une vie stable – pour une bagarre avec un collègue ouvrier. Les traumatismes de la guerre et ses efforts pour contrôler les accès de rage dus à son addiction aux stéroïdes compliquent aussi sa relation avec sa copine, Shelby, une strip-teaseuse au cœur d’or. Du moins est-elle plus douce et généreuse que son frère Wylie, en cavale après son implication dans la mort de deux dealers d’oxycodone. Lorsque Wylie kidnappe Shelby et va se terrer dans le havre de campagne de Miles, la situation menace de déborder l’ancien combattant. »

Jabs, crochets, uppercuts et coups de latte… mâchoires brisées, arcades explosées, nez défoncés… C’est bourré d’adrénaline, ça pue la testostérone, du sang partout. Violence et douleur confondues, Miles extériorise ce qu’il a si longtemps tenté de contrôler. Pas un mauvais type Miles, mais il ne faut pas trop le chercher. Une vie de merde : la peur du chômage, l’addiction aux stéroïdes, les fantômes du Vietnam, des toxicos, des ratés, des bousillés et des alcoolos partout, des politiques qui s’en foutent et maintenant la disparition de Shelby, c’en est trop pour Miles. Mordre la poussière démarre comme un roman qu’on a l’impression d’avoir déjà si souvent lu mais, mais Frank Bill fait tout de suite la différence en cognant dur, en développant les plus sales variantes du mal et en montrant, sans fard, l’horrible, le dégueulasse, l’abject. Frank Bill est né et vit là. Exagère-t-il la situation ? Va savoir, l’Indiana, c’est pas New York.

Porté par une B.O. Seventies impeccable, le rythme du roman est infernal. On avance dans différents cercles de l’Enfer, dans une succession de cauchemars monstrueux car à la folie du moment sous LSD, s’ajoute une histoire vécue au Vietnam, l’indicible qu’on suit le souffle coupé et qui ferait passer Voyage au bout de l’enfer et Apocalypse Now pour du Disney. Mais, on est encore très loin d’être au bout de nos surprises et de nos terreurs. L’intrigue est de premier ordre et dans un twist final éprouvant, Frank Bill, viscéral et létal, vous mettra à terre et vous fera Mordre la poussière.

Choquant et marquant. Aucun doute, on morfle méchamment.

Clete.

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