Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 1 of 58)

VALLÉE FURIEUSE de Brian Panowich / Actes Sud

Hard Cash Valley

Traduction: Laure Manceau

On avait découvert Brian Panowich avec ses deux premiers romans “Bull Mountain” et “Comme les lions” qui racontaient l’histoire des Burrough, famille installée depuis plusieurs années dans le trafic d’alcool de contrebande, cannabis, méthamphétamine et autres saloperies jusque dans six États depuis Bull Mountain dans le nord de la Géorgie.

Pour “Vallée furieuse” on reste dans cette région dont est originaire l’auteur, pompier de son état, mais exit le clan Burrough dont la présence nous est rappelée parfois néanmoins. Alors, un “one shot” mais peut-être aussi une nouvelle saga en gestation.

“Dane Kirby, agent du Georgia Bureau of Investigation, s’offre une partie de pêche. Il a reçu des résultats médicaux pour le moins inquiétants et se trouve en pleine conversation avec sa femme – morte vingt ans plus tôt – lorsqu’il reçoit un appel du shérif. Ned Lemon, le meilleur ami de Dane, perdu de vue depuis des années, est soupçonné de meurtre.

Mais l’agent Kirby n’aura pas le temps d’aider son vieux compagnon d’armes : il est convoqué par le FBI sur une scène de crime à Jacksonville, en Floride. Dans sa chambre de motel, un homme a été réduit en charpie à l’aide d’un bâton de Kali – une tige de bambou aiguisée. Il s’avère que la victime est originaire de Géorgie et que les fédéraux comptent sur Kirby pour leur servir de guide chez ces dégénérés géorgiens, connus pour leurs labos de méth, leur passion pour les combats de coqs, leur addiction à l’alcool et aux drogues de tout acabit. S’ils sont à la poursuite du tueur, ils cherchent surtout à retrouver celui qui est au cœur de la tourmente sans même le savoir : un jeune garçon, un enfant différent, qui tient la promesse faite à son grand frère : il se cache…”

Pas de came dans ce nouvel opus, juste un peu de weed rendant très crétins des types pourtant pas très aidés par la nature au départ. Un nouveau héros par contre, Dane Kirby, un ancien pompier devenu flic un peu dilettante, qui connaît la région et les gens, gros atout. Alors Dave n’échappe pas au cliché du flic tourmenté qui n’arrive pas à oublier un drame qui le poursuit nuit et jour pour le tourmenter et le conforter dans sa responsabilité, sa culpabilité dans la tragédie. Bon, c’est un stéréotype, un invariant, vous avez déjà connu un flic heureux vous en littérature? Et comme dab, vous allez attendre pour connaître les détails de la tragédie, les raisons des errances d’un type cabossé qui commence à peine à remonter la pente.

Autrefois, Brian Panowich ne faisait pas dans la dentelle et le premier chapitre vous confirmera que ça va rester chaud, brutal, malsain parfois. A la violence de locaux bien cramés du cerveau va s’ajouter la cruauté de Philippins bien malades. Cette internationalisation du mal contribue à penser, dès le départ, qu’on est plus dans un thriller parfaitement maîtrisé, bien habillé pour plaire à un public plus large que dans le roman noir rural. Terminé le drame familial, l’autarcie, “Vallée furieuse” brasse large avec l’adjonction d’agents du FBI peu à leur aise dans le paysage. 

Alors, tout cela serait d’un classique très ennuyeux sans compter le talent de Panowich  qui sait dresser des portraits tout à fait recevables et on suit rapidement Dane, flic sympathique et guide très avisé, dans cette faune dangereuse. Deux coups de théâtre bien amenés pour bien vous retourner, un peu d’émotion lâchée pour ce gosse “Rain Man” des Appalaches, de l’humanité salvatrice et le tour est joué, on accroche.

Panowich n’en mettant pas des tonnes sur la misère environnante, ne faisant pas la morale, n’attaquant pas la société, ne nous prenant pas la tête mais partant juste d’une réalité avec laquelle il faut bien faire, le roman pourrait être une vraie réussite… si la fin ne venait pas ternir un peu l’ensemble. Le dénouement apocalyptique permet certainement à l’auteur de résoudre tous les problèmes d’un coup dans une énorme scène où on fait beaucoup parler la poudre mais paraît aussi facile que peu crédible, tout en laissant pas mal de zones d’ombre qui seront peut-être dévoilées dans une suite.

Néanmoins, l’ensemble est solide, au-dessus de la production moyenne, bien au-dessus d’autres auteurs américains beaucoup plus dans la “hype” et puis, il n’y a pas à dire, on est dans le Deep South sauvage qu’on aime.

Clete.

LE BLUES DES PHALÈNES de Valentine Imhof / Rouergue Noir

Après “Par les rafales” en 2018 et “Zippo”, l’année suivante Valentine Imhof quitte l’univers du polar pour s’aventurer avec bonheur dans la littérature noire au cœur d’un roman hautement ambitieux. Même si “Zippo” se situait déjà aux USA, on peut néanmoins dire que “Le blues des phalènes” est son grand roman ‘américain’. Puisant dans l’histoire et la culture américaines, elle nous raconte avec talent et passion la destinée de quatre personnages traversant l’histoire des États-Unis au XXème siècle, au moment où le pays entame son hégémonie mondiale sur les ruines de l’Europe.

“Milton, le rejeton prodigue qui a rompu les ponts avec sa richissime famille ; Arthur, le vétéran de la guerre des Boers et des tranchées de la Somme, qui porte le poids de crimes impardonnables ; Pekka, née le jour où sa mère posait le pied sur le sol de New York et qui change de nom à chaque fois qu’elle veut changer de vie ; Nathan, enfin, le fils de l’Explosion, qui fuit le mal et le retrouve où qu’il aille.”

Ces quatre-là n’auront comme histoire commune que leur présence à Halifax lors de la terrible catastrophe qui détruisit la ville en 1917. Le roman, formidable récit d’aventures magnifiquement renseigné et détaillé, raconte la vie de ces quatre personnages confrontés à la très dure réalité du monde moderne. Tous ont commis le pire, tous ont tué…tous affronteront leur destin.

La fuite était le moteur des deux premiers polars de Valentine Imhof. Ici, le thème est proche même si les personnages n’ont pas obligation de se cacher. Un jour, ils décident de partir, de disparaître, mais les causes sont diverses et non dictées par l’urgence. Ils fuguent par nécessité mais aussi par envie, pour croire encore à des lendemains radieux.

Sur deux décennies, l’auteure les confronte aux grands événements des USA. La première guerre mondiale, la grippe espagnole, la crise de 29, le chômage, l’alcoolisme, les totalitarismes émergents, les hobos, les syndicats, les luttes sociales, la psychiatrie… 

Valentine Imhof rédige des récits poignants, très noirs mais avec une belle plume et une manière très habile de désamorcer parfois l’indicible. La lecture des cinq cents pages est un vrai bonheur. Quatre histoires s’entrecroisent montrant l’envers du décor du rêve américain, les épreuves subies par le peuple. Traitant l’Histoire américaine par le prisme des gens ordinaires qui luttent pour s’en sortir, elle offre une version romanesque réussie du précieux ouvrage de Howard Zinn “une histoire populaire des États-Unis”, véritable bible, citée dans ses références.

La narration de la catastrophe de Halifax, l’exposition universelle de Chicago et la vie des hobos sont des sommets du roman. L’écriture est souvent virtuose. On retrouve “La route” de Jack London. L’émotion et la dureté de Flannery O’Connor est présente. Harry Crews et James Agee sont parfois conviés. En fait, c’est réussi et envoûtant comme les grands romans d’Antonin Varenne.

Très proche de ses personnages dont elle nous confie toutes les pensées intimes, les rêves, les plaies et les zones d’ombre, Valentine Imhof laisse au lecteur le soin de juger leurs actes. 

Immanquable pour les amateurs d’Histoire américaine “le blues des phalènes” séduira de manière plus générale tous les amateurs de bonne littérature noire, sociale et politique. 

Un grand et beau roman, et si parfois son propos peut heurter, « Rien n’est beau que le vrai… ».

Clete

PS: A venir, un entretien « Mon Amérique à moi » avec Valentine Imhof.

LA MORT SUR SES ÉPAULES de Jordan Farmer / Rivages.

The Pallbearer

Traduction: Simon Baril

Jordan Farmer entame sa carrière littéraire par un rural noir, sous genre du polar, apprécié en France et racontant de sales histoires souvent à base de trafic de dope situées principalement dans le Midwest, les régions appalachiennnes et toutes les coins perdus des USA. Du white trash avec moult fusillades et actes barbares orchestrés par des rednecks au cerveau plus ou moins cramé mais aussi des histoires poignantes sur les paumés, les déshérités, les marginaux racontées avec talent par des auteurs comme Woodrell, Larry Brown ou Chris Offut.

Mais le talent est rare et si beaucoup s’y essayent, peu arrivent à sortir leur œuvre d’un médiocre décor en carton où la misère et la dope justifient tous les ignominies. Et donc, “La mort sur ses épaules” est-il un plus pour le genre ou finalement rien qu’un de plus?

“A Lynch, en Virginie occidentale, les gens qui n’ont pas déserté la petite ville vivent dans la pauvreté, voire le dénuement. Il y a peu d’emplois et toute la communauté est sous la coupe de Ferris Gilbert, le cruel patriarche d’une famille de criminels, qui fait régner la terreur.

Lorsque Jason Felts, travailleur social qui a la particularité d’être nain, est chargé d’assister l’un des frères Gilbert, détenu à la maison de redressement pour possession de stupéfiants, Ferris y voit l’occasion de faire passer en fraude un dangereux colis à son jeune frère. Ferris Gilbert menace aussi Terry Blankenship, un jeune homme pauvre qui a fui la maison familiale pour vivre dans les bois avec le garçon dont il est amoureux.”

Les Appalaches, un méchant dealer, des gosses abandonnés qui tombent dans la délinquance, de la dope, un gentil qui se met dans la merde pour une histoire de cul. Dès le départ, beaucoup des invariants des histoires sous ces horizons maudits. La bande son ne variera pas de la country triste.

Alors, ensuite, l’histoire n’est ni meilleure ni pire qu’une autre mais ne se distingue pas non plus par une réelle originalité et un rythme intéressant. On souffre rapidement d’une méconnaissance des sentiments et des pensées des personnages mis à part Jason mieux éclairé. Du coup, on lit cette histoire franchement de l’extérieur et les événements tragiques qui se succèdent n’émeuvent pas outre mesure. Les décisions, les choix sont parfois surprenants, tous les personnages semblant trop dans la résignation, l’abdication.

On peut s’interroger aussi sur la nécessité d’amener les thèmes non essentiels à l’histoire de l’homosexualité et du handicap pour ne pas les exploiter ensuite si ce n’est pour ajouter du pathos et de la marginalité pourtant déjà très soulignés. 

L’éditeur cite Woodrell et Offutt. C’est de bonne guerre mais ne vous laissez pas abuser. Évoquons peut-être les univers de David Joy mais sans encore la belle maîtrise de l’auteur de la Caroline du Nord voisine. J’aurais donc tendance à dire un rural noir de plus mais aussi néanmoins un nom à retenir.

Clete.

LA COUR DES MIRAGES de Benjamin Dierstein / EquinoX / Les Arènes

Comme beaucoup j’ai découvert Benjamin Dierstein avec son western armoricain déjanté “ Un dernier ballon pour la route” qui signait l’arrivée dans la collection EquinoX de l’auteur breton, producteur de musiques électroniques. Mais les lecteurs les plus pointus en littérature policière le suivaient depuis “ La sirène qui fume” et “La défaite des idoles” parus il y a peu aux éditions du Nouveau Monde, deux premiers volets d’une trilogie qui s’achève avec “La cour des mirages”.  Précisons que vous n’avez absolument pas obligation d’avoir lu les premiers pour vous faire proprement dézinguer dans ce final.

“Juin 2012. Triomphe politique pour la gauche et gueule de bois pour la droite. Les têtes tombent. Les purges anti-sarkozystes au sein du ministère de l’Intérieur commencent. La commandante Laurence Verhaeghen quitte la DCRI et rallie la Brigade criminelle de Paris. Elle est rapidement rejointe par son ancien collègue Gabriel Prigent, hanté par la disparition de sa fille six ans plus tôt. Pour leur retour au 36, les deux flics écopent d’une scène de crime sauvage : un ancien cadre politique a tué sa femme et son fils avant de se suicider.”

D’emblée, vous comprendrez que Dierstein fait fi de la dentelle. On comprend, par les débuts de l’enquête, que l’on s’apprête à vivre des heures douloureuses. L’enquête cavale vers la prostitution enfantine organisée en réseaux pédophiles puissants et protégés dans cette nouvelle France politique qui s’organise autour du pouvoir politique socialiste de Hollande. 

On comprend qu’à remuer le caniveau de la sorte on va nous faire morfler gravement. Les souffrances infligées aux mômes sont certainement les histoires les plus dures à vivre et aussi certainement les romans les plus difficiles à réussir sans tomber dans le gore, le dégueulasse en surdose. Ici, Benjamin Dierstein évite intelligemment le piège même si les pages sont lourdes du sang des gamins et des larmes de parents. On ne tombe jamais dans l’ignominie malgré l’indicible, malgré l’insupportable, malgré l’innommable. 

“La cour des mirages” s’articule autour du triangle démoniaque pouvoir, argent et sexe dans sa configuration française de 2012. L’argent avec le scandale UBS, l’incomparable Jérôme Cahuzac, mais si rappelez-vous, le ministre du Budget, qui disait aux Français de se serrer la ceinture, qui s’érigeait en preux chevalier de la lutte contre l’évacuation fiscale quand lui planquait sa thune en Suisse. L’argent qui permet de tout acheter, d’assouvir ses pires penchants. Le pouvoir avec la sarkozye en retraite posant ses derniers pièges, les nouveaux barons, Valls et ses réseaux. Et le sexe dans sa version inhumaine que cet argent et ce pouvoir autorisent.

Propulsé à un rythme d’enfer, animé par la folie d’un Prigent allant vers sa fin, creusant sa tombe en cherchant dans cette affaire de disparitions des traces de sa fille disparue six ans plus tôt par sa faute, le roman nous immerge dans le pandémonium du cerveau de Prigent et nous conduit avec lui en enfer. Pas d’autre mot plus approprié pour vous décrire ce que vous allez vivre dans ce roman affolant par son contenu mais aussi par sa forme souvent hypnotique, martelé d’anaphores psychotiques et d’ellipses assassines.

Des impressions très dérangeantes… “le cri” de Munch dans un coin de la tête, des stridences insupportables, le sentiment que votre coeur va se briser de peine, des envies d’auto-justice, ce roman aussi exceptionnel et époustouflant de classe soit-il est fortement déconseillé aux personnes actuellement fragiles ou cherchant une histoire redonnant foi en l’humanité.

Si j’ignorais la sortie de deux romans dont j’attends beaucoup, je dirais, sans hésitation, que nous avons ici, début janvier, le polar français de l’année. Chapeau !

Clete.

PS: vous me servirez la même chose que monsieur Dierstein.

Bilan 2021 / Clete Purcell

Bon, quand on fait l’inventaire, 2021, dans la vie comme en littérature, c’était loin d’être génial même si le pire est peut-être encore à venir. Bref, au niveau polars et littérature noire de manière plus générale, de la quantité pour rattraper 2020, première année de gouvernance du COVID, mais du coup quelques foutages de gueule et certainement beaucoup de bouquins restés dans l’ombre, noyés dans la masse.

Néanmoins la qualité était parfois au rendez-vous et ces dix romans en provenance de Belgique, Irlande, Pologne, Espagne, USA, Australie et France, ces dix coups de cœur, ces bons coups de latte le démontrent haut la main. Chronologiquement…

MANGER BAMBI de Caroline De Mulder / La Noire Gallimard

 « Et petit à petit, à l’effarement et à l’irritation provoqués par les agissements barges des gamines succède une autre lecture, celle du mal être, de l’abandon, de la difficulté de la création de la personnalité quand on n’a aucun modèle autre que ceux proposés par les réseaux sociaux ou MTV, les affres et le drame des gamins abandonnés à leurs peurs. »

TRAVERSER LA NUIT de Hervé Le Corre / Rivages

“TRAVERSER LA NUIT est l’exemple du roman noir parfait ».

UNE GUERRE SANS FIN de Jean-Pierre Perrin / Rivages/ Noir

« Rejoignant parfois “Pukhtu” de DOA dans sa réflexion sur la guerre et sur les hommes et les femmes qui la vivent et la subissent, “ Une guerre sans fin” est un putain de grand roman.« 

NE ME CHERCHE PAS DEMAIN de Adrian McKinty / Actes noirs

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est 9782330148607.jpg.

« Sean Duffy, un peu intello, un peu alcoolo, un peu toxico et néanmoins peu chargé des poncifs traditionnels et finalement assez irritants des policiers de papier est un personnage en tous points réussi et c’est bien volontiers qu’on le suit dans cette nouvelle enquête. »

ÉBLOUIS PAR LA NUIT de Jakub Zulczyk / Rivages

“ Éblouis par la nuit” est un roman magnifique. Du grand noir écrit intelligemment, du très lourd. Gros, gros coup de cœur.« 

TERRA ALTA de Javier Cercas / Actes Sud.

« Les habitués de Cercas seront en terrain connu avec la continuité des thèmes majeurs de son œuvre: la justice, la vengeance, le pardon, la guerre d’Espagne. On retrouve tout cela au service d’un roman noir et le résultat est très emballant. »

LE SYSTÈME de Ryan Gattis / Fayard.

« Ryan Gattis, sans aucun doute, le meilleur du polar américain actuellement. »

LA CITÉ DES MARGES de William Boyle / Gallmeister

 « William Boyle a écrit un bien beau roman, tout en empathie, respect et délicatesse. »

SARAH JANE de James Sallis / Rivages

« Toute l’oeuvre de Sallis explore le grand thème de la solitude des êtres, leur cruelle confrontation solitaire à des situations qui les dépassent. Si le propos est lourdement triste,  méchamment mélancolique, on voit néanmoins le malin plaisir que prend Sallis à nous égarer, à nous aveugler, à nous renseigner, à nous interroger, à nous faire hésiter. « 

MURMURER LE NOM DES DISPARUS de Rohan Wilson / Albin Michel

« On peut décemment évoquer Cormac McCarthy par la puissance de la plume et la description de l’inhumanité. »

Enfin hors concours, The Big Boss.

UNE CATHÉDRALE À SOI de James Lee Burke / Rivages

“Une cathédrale à soi”, tout en étant très classique des polars de Burke, ouvre vers un univers hanté, habité et montre que l’auteur peut encore beaucoup surprendre. »  

Clete.

Et puis le retour inespéré d’Arab Strap avec « As Days Get Dark », parfait reflet de l’époque.

LA VAGUE ARRÊTÉE de Juan Carlos Méndez Guédez / Métailié Noir.

Traduction: René Solis

“Magdalena a quitté le Venezuela pour Madrid, elle est devenue une enquêtrice réputée, tout va bien pour elle, à l’exception d’un amant envahissant et indiscret. On lui propose une nouvelle affaire : un homme politique madrilène lui demande de retrouver sa fille et de la lui ramener, elle aurait été enlevée et retenue à Caracas.

Magdalena est sûre de ses compétences et elle a une arme secrète : des dons que lui a accordés María Lionza, la déesse guerrière vénézuélienne, bref elle est un peu sorcière et a des intuitions salvatrices. Mais rien ne va se passer comme prévu, sa magie est intermittente…”

On avait découvert Juan Carlos Méndez Guédez avec “Les valises” chez Métailié en 2018. Dans ce premier polar paru en France, l’auteur émigré à Madrid dressait un tableau terrible de son pays natal le Venezuela . Il enfonce méchamment le clou avec “la vague arrêtée” thriller de bonne tenue, dont il  profite pour pointer la déliquescence d’un pays souvent considéré autrefois comme le paradis socialiste.

C’est aussi le récit du retour pour Magdalena qui a quitté Caracas il y a  une quinzaine d’années. Elle redécouvre la corruption institutionnalisée, constate l’explosion de la violence urbaine et le marasme économique rythmé par les pénuries de produits essentiels.

Mais Magdalena n’a pas froid aux yeux et se croit protégée par des dons que lui a accordés María Lionza, la déesse guerrière vénézuélienne. Douée d’une forte personnalité, elle ne craint pas les machos sud-américains, mais va devoir mettre de côté son penchant spirituel pour revenir aux fondamentaux : coups de poings, coups de latte et flingues.

Outre une héroïne plutôt sympathique, le roman bénéficie de pas mal des ingrédients du polar: une détective tenace, une disparition mystérieuse, des fréquentations douteuses, des espions, tout cela à Caracas, la capitale, souvent considérée comme la ville la plus dangereuse du monde.

Adoptant d’emblée un bon rythme où fleure souvent l’humour, “La vague arrêtée” peut très bien se lire d’une traite et vous incitera sûrement à mettre cette destination sur une liste noire. 

L’enfer de Caracas, le paradis socialiste de Mélenchon.

Clete.

L’ ORIGINE DU MAL de José Carlos Somoza / Actes Sud.

Traduction: Marianne Millon.

Afrique du Nord à la fin des années 1950 : une ambiance en noir et blanc, à la « Casablanca », l’Algérie est en ébullition, le Maroc a des velléités d’indépendance, les ambassades bruissent de manoeuvres et d’intrigues. C’est dans ce cadre suranné que se déploie une histoire d’amitié et de trahison entre deux jeunes phalangistes dans le protectorat espagnol de Tétouan, au cœur du Rif occidental. Quelques 70 ans plus tard, un manuscrit surgit chez un libraire madrilène qui rétablit la vérité de l’histoire mais commence par cet impossible constat : « Je suis mort. On m’a tué un jour de septembre 1957 d’une balle dans la tête ».

La réputation de l’Espagnol José Carlos Somoza dans le domaine de la littérature fantastique n’est plus à faire et donc c’est avec une grande curiosité qu’on embarque avec lui dans son virage vers le roman historique et d’espionnage. Un auteur expérimenté qu’on apprécie, une genre apprécié et une couverture superbe signée Loustal, tous les clignotants sont au vert.

On a tous des mauvaises expériences de lecture qui sont souvent le résultat d’une obstination, malgré des signaux pourtant très visibles comme le le manque d’entrain, les escapades incessantes vers Internet pour tenter de comprendre de quoi on cause, des personnages dont on se fout complètement et dont la moralité, dès le départ, vous gêne, des annonces de tragédies qu’on ne verra jamais venir… 

Roman gigogne, “L’origine du mal” bénéficie de la belle plume de Somoza. Durant les trois quarts du roman, c’est Angel Carvajal qui raconte sa vie et sa mort, depuis son engagement dans la Phalange en 36 jusqu’à sa mort en 57, militaire et espion franquiste, exécuté dans le rif marocain. Les soixante dernières pages, elles, nettement moins ennuyeuses mais totalement abracadabrantes, racontent l’enquête d’un écrivain pour comprendre cette histoire. Le manuscrit autobiographique en question est raconté par un Carvajal, chrétien de droite, entré dans l’organisation fasciste sans savoir vraiment pourquoi, ce qui ne l’empêchera pas de rester un facho toute sa vie.

Alors, tout n’est pas condamnable dans “L’origine du mal” . Si on met de côté l’ennui créé par des personnages sans aucun relief et une histoire qui apparaît  totalement obscure si vous ne connaissez pas de bons rudiments d’histoire espagnole, il reste le cadre de la période de la décolonisation du Maroc et de l’Algérie et des luttes d’influence des grands du monde pour avoir leur part du gâteau à l’heure de l’indépendance. Certaines jolies considérations sur les soldats de l’ombre ne sauveront néanmoins pas un roman qui s’enlise dans une histoire d’espionnage, d’amitié et de trahison, volontairement ou involontairement cryptée… On est très loin de la réussite d’un Javier Cercas, autre auteur espagnol chez Actes Sud, sorti de sa zone de confort cette année pour offrir un superbe “Terra Alta” mêlant intelligemment  Histoire et polar.

Il est très difficile d’imaginer Somoza persister dans cette voie du roman historique, dans tous les cas, il le fera sans moi. Bref, si vous appréciez Somoza, fuyez et si vous aimez l’espionnage, vous pouvez aisément passer votre chemin

Interminable.

Clete.

NIGHTMARE ALLEY de William Lindsay Gresham / Série Noire

Nightmare Alley

Traduction: Denise Nast

Traduction révisée par Marie-Caroline Aubert

Effet COVID? Beaucoup de rééditions cette année et pas uniquement à la SN. Viennent juste de sortir deux romans des années 70 signés Raf Vallet qui succèdent à ce roman de Gresham, lui, paru au printemps et sorti initialement en France en 1948 et nommé alors “le charlatan” et qui sera plusieurs fois réédité par différents éditeurs au cours de la deuxième moitié du XXème siècle. Filmé à Hollywood en 1947 par Edmund Goulding avec en vedette Tyron Power, il bénéficie d’une nouvelle adaptation en cette fin d’année par le talentueux Guillermo Del Toro. Les premières images du film semblent bien reprendre l’atmosphère lourde et méchamment gothique du roman. 

“Stan Carlisle, employé dans une tournée foraine, médite en assistant au numéro d’un geek, affreux poivrot qui décapite les poulets d’un coup de dents. Jamais il ne descendra aussi bas, jamais ! Jeune et séduisant, Stan nourrit de grandes ambitions et n’a aucun scrupule. Sa rencontre avec Lilith, psy blonde, implacable et glaciale, marque le tournant de sa carrière. L’heure est venue de berner les riches en convoquant leurs chers disparus dans des demeures cossues. Mais le Dr Lilith a percé à jour les nombreuses failles de Stan le Magnifique…”

Alors l’histoire est un grand classique: l’ascension puis la chute d’un homme qui ne reculera à rien dans l’escroquerie, un homme que l’on voit se transformer de jeune ambitieux à grosse ordure sur une quinzaine d’années. On est dans l’univers d’un Jim Thompson et sans aucun doute,  ce roman a dû séduire un Harry Crews avec sa bande de monstres de foire, rois de entourloupe, diseurs de bonne aventure et prédicateurs. L’atmosphère est très sombre avec d’effarants faux-semblants, des moments de délire horrible dans le monde des tarots et tables de spiritisme. La plume est violente et rageuse à l’ image de Stan.

« le monde est un véritable enfer. Au sommet, certains possèdent toute la richesse. Pour avoir ce qui vous est dû, il faut essayer de leur faire lâcher prise. Alors, ils se retournent et vous font sauter les dents pour avoir osé faire ce qu’ eux ne cessent de faire. »

A une époque, le grand Nick Toshes s’était fendu d’une présentation reproduite dans cette édition. Il considère que Stan est Gresham, personnage très trouble,  qui s’est donné la mort à 53 ans, malade, alcoolique et dans la misère. Il est vrai qu’on y perçoit beaucoup de sa passion pour le monde des forains, de son obsession pour la bouteille et beaucoup de ses réflexions sur l’hindouisme et le communisme notamment.

Malgré cette folie qui noie les pages, le final pourra s’avérer un peu trop prévisible. Finalement la morale est sauve, les méchants sont punis, les gentils découvrent le bonheur. 

Si l’histoire souffre de quelques temps plus lents dus à de nombreuses explications sur les tarots et l’illusion, le roman se dévore, un peu hagard devant tant de détresse, devant ce drame de l’alcoolisme. Certaines pages du roman, particulièrement frappantes, semblent être d’ailleurs écrites sous l’emprise de alcool. Un voyage terrible dans la psyché dérangée d’un homme.

Clete

« Older posts

© 2022 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑