Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (page 1 of 43)

LONDON CALLING / 19+1 histoires rock et noires / Buchet Chastel.

Mouloud Akkouche, José-Louis Bocquet, Thierry Crifo, Caryl ferey, Thierry Gatinet, Jean-Noël Levavasseur, Michel Leydier, Jean-Luc Manet, Olivier Mau, Pierre Mikaïloff, Max Obione, Jean-Hugues Oppel, Jean-Bernard Pouy, Frédéric Prilleux, Sylvie Rouch, Annelise Roux, Christian Roux, Jan Thirion, Marc Villard + 1 nouvelle de Jean-Philippe Blondel.

Ouvrage dirigé par Jean-Noël Levavasseur.

Sorti il y a dix ans, “London Calling” recueil de nouvelles rendant hommage au troisième album du groupe The Clash, a fait peau neuve au niveau du format et entame donc une nouvelle carrière dans les librairies. On me l’avait offert il  y a dix ans et je me suis replongé dans ces nouvelles avec un œil nouveau car certains signataires qui m’étaient totalement inconnus à l’époque le sont beaucoup moins aujourd’hui. Il y a même un Nyctalope…

Mes intimes savent l’importance pour moi de ce groupe et de cet album. Au fil des années, je l’ai eu plusieurs fois en vinyle, plusieurs fois en K7, une multitude de fois en CD, en affiche, encadré trônant dans le salon, sur un tee shirt. On a tous un album qui compte plus que les autres. LONDON CALLING, c’est mon album blanc, mon Ziggy Stardust, mon Exile on Main Street, mon Physical Graffiti, mon Born to Run, mon Drums and Wires regroupés sur deux galettes noires, mon bien musical le plus précieux.

L’énorme déflagration du premier album, couplé avec la furie du premier Sex Pistols avait donné le “la” de la “révolte” d’une multitude d’ados boutonneux rebelles un peu partout dans le monde occidental en 76. Enfin des mecs qui semblaient tout juste sortis de l’adolescence, qui savaient à peine jouer et qui nous ressemblaient, tellement loin des stars friquées de l’époque, qui cognaient, qui rentraient dedans. La suite fut plus chaotique, le gros dawa chez les Pistols et un deuxième album en 77 pour les Clash, avec un trop gros son trop ricain orchestré par un Sandy Pearlman qui œuvrait habituellement pour le hard rock (talentueux) du Blue Oyster Cult. Le soufflé était retombé et je n’étais absolument pas préparé à ce grand coup de rangers dans les gencives en 79 avec London Calling. 

Ce recueil est un hommage au meilleur disque de rock de tous les temps, eh ouais! Préfacé par notre tonton du rock à tous Antoine De caunes et illustré par le trait cultissime de Serge Clerc, le recueil est un produit de luxe, précieux, le cadeau idéal pour tous les amateurs de rock … d’un certain âge. En effet, même si certains ne veulent pas le comprendre, la musique de Clash est datée maintenant. Quarante ans ont coulé sous les ponts de la Tamise depuis et certaines mélodies ne sont plus aussi frappantes qu’à l’époque mais la fibre, la morgue rock n’ roll, le “combat rock” est bien là, moins que chez Jam mais avec en plus un petit côté poseur, frime minimale, animal toujours aussi stupéfiant. Et surtout, cet album c’est le symbole, le marqueur de vies personnelles, quarante ans d’histoire, d’histoires.

“London Calling” est considéré comme un manifeste social dénonçant l’Angleterre de l’époque et le groupe, pour arriver à ses fins, utilise le rock, la pop, le punk, le reggae, le rockabilly, la funk, le rythm and blues pour dénoncer tous les maux de la perfide Albion et les souffrances de son peuple et surtout de sa jeunesse. Il est donc tout à fait naturel que la fine fleur de la littérature noire française se soit engagée pour écrire ces nouvelles dans un cadre français tout aussi légitime car la souffrance et la lutte n’ont pas de frontières.

Je ne mettrai aucune nouvelle en avant car ce serait faire offense aux autres, le taf a été réellement bien fait. Certains ont choisi d’évoquer le tissu social, d’autres les galères, d’autres la révolte (qui n’a pas d’âge ni de frontières) quand d’autres se sont appliqués à raviver le mythe. Mes histoires personnelles intérieures avec certaines chansons de l’album sont très riches, heureuses ou douloureuses d’ailleurs et de lire la vision de LONDON CALLING de certains “papys” du rock présents est réconfortante, un bien beau symbole de ralliement à une réalité, à un moment de l’histoire du rock que l’on a eu une putain de chance de vivre en direct à la fin des années 70. Lisez le recueil, magnifique madeleine de Proust, offrez-le, vous ferez des heureux.

Rock on !

Wollanup.




LA MEUTE de Thomas Bronnec / EquinoX / Les Arènes.

On avait beaucoup aimé “Les initiés” et “En pays conquis” et c’est avec un plaisir non feint que l’on retrouve Thomas Bronnec qui a changé d’éditeur mais dont le talent reste intact pour le plaisir des amateurs d’une littérature qui cogne, sans compromission, là où ça fait mal, un peu comme Dominique Manotti ou DOA. On est ici dans le Noir mais très loin du polar, c’est peu démonstratif mais très explosif, dangereux.

Les Initiés, parus en 2015, illustraient le pouvoir de la finance et son impact sur la vie politique. En pays conquis, paru en 2017, trois mois avant l’élection présidentielle, mettait en scène le pouvoir de l’ombre, celui des conseillers qui gravitent autour des hommes et des femmes politiques, jusqu’à faire basculer le destin d’un pays. La meute s’attache à évoquer la relation de fascination et de haine entre le pouvoir politique et le pouvoir médiatique, dans un société transformée par les réseaux sociaux et les mouvements #MeeToo et #BalanceTonPorc.” déclare Thomas Bronnec dans une note de lecture. On est donc sûr maintenant que le Brestois s’attache bien à une uchronie politique de longue haleine, roman après roman. Il serait vain d’espérer y rencontrer Macron ou les membres de l’actuel gouvernement. On n’est pas dans le racolage ici, d’autres ne se sont pas gênés… Chaque roman de Thomas Bronnec analyse, ausculte, dissèque, un aspect méconnu de la vie politique française en partant d’une situation fictive créée par l’auteur: la finance puis les conseillers dans les deux premiers romans et le pouvoir médiatique, entre autres, avec “la meute”, roman de grande portée.

“Un vieux président défait qui n’arrive pas à décrocher et prépare son retour à l’occasion des prochaines élections : François Gabory. Face à lui, Claire Bontems, une jeune ambitieuse qui, profitant du vide politique dans une France qui a voté pour la sortie de l’Union européenne, tente de faire main basse sur la gauche radicale en passant par-dessus les appareils politiques, aidée par Catherine Lengrand, la soeur de François Gabory.”

François Gabory et Claire Bontemps sont les deux visages opposés d’une gauche qui tente de prendre le pouvoir. D’un côté le vieux socialiste qui s’est facilement accommodé du libéralisme, vieux baron, ancien président, suzerain d’un monde où le droit de cuissage était légitimé, sorti gagnant  du parcours ad hoc: sciences po plus ENA, légitimé par ses pairs… De l’autre, une quadra, éclose loin du sérail, apôtre d’une gauche dure égalitaire, loin des appareils des partis. “Elle est excellente parce qu’elle est divertissante. C’est une héroïne de la téléréalité. Elle en a la blondeur et le QI, elle en a le physique et le parler. elle est en phase avec l’époque.” Deux visions de la politique vont s’affronter, deux façons de vivre, de penser, deux mondes: les salons cossus de Gabory et les réseaux sociaux de Bontemps. Dès le début de l’affrontement entre les deux candidats, l’auteur s’attache à montrer le microcosme de chacun, les sentiments, les hésitations et les certitudes, les alliés politiques, les journalistes inféodés ou ralliés, le grand cirque à venir est finement préparé.

 Et puis ça tombe… La rumeur naît, insignifiante, inaudible au départ et puis de plus en plus accessible par les réseaux sociaux. Personne ne croit à son pouvoir ravageur, à sa crédibilité et pourtant…elle va mettre le feu. La rumeur comme instrument politique majeur, dans la réalité aussi, il va falloir s’y faire. L’instrumentalisation des médias, l’influence des électeurs, les fake news, des techniques qui ont, semble-t-il, été déjà testées pour l’élection de Trump et pour le référendum du brexit sont ici évoquées, montrées, expliquées dans une fiction qui fait froid dans le dos,miroir horrible de notre réalité. “Les réseaux sociaux ont fait changer ces rumeurs de dimensions. Avant, elles finissaient par s’envoler et se perdre dans le temps qui passe. Maintenant, le fait de les voir écrites, ou pire de voir des images qui semblent les confirmer, le fait qu’elles puissent se diffuser aussi largement et aussi facilement, tout cela ne laisse aucune chance à la victime. Qu’elle garde le silence ou qu’elle démente, ça ne change pas grand chose.

Un peu comme dans l’air de “la calunnia”  du divin Rossini, le roman progresse sous la forme d’un magistral crescendo mariant à la perfection le public et l’intime. Mais cet hallali, cette curée, ce deguello ne sauraient suffire pour présenter le roman. La mère, la groupie, la candidate, l’épouse, la soeur, l’amie, la conseillère, la technocrate, la journaliste autant de femmes racontées et qui seront les réels dangereux détonateurs d’une intrigue très, très pointue.

Puissant, militant et important.

Wollanup.

PS: entretien avec l’auteur en cours de réalisation.


MON AMÉRIQUE À MOI / Antoine Chainas.

Antoine Chainas est un auteur de Noir de qualité édité par la SN. Ses romans glaçants tranchent avec la gentillesse de l’homme. Dans son vertigineux dernier roman, « Empire des ténèbres« , il fait la part « moche » aux USA. Egalement traducteur, on lui doit les versions françaises de Matthew Stokoe, Patrick Hoffmann et Frank Bill entre autres. Il nous fait cadeau de son Amérique sans filtre et passionnante. Merci Antoine !

    Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Aucune attirance. Une méfiance instinctive plutôt, pour une société foncièrement violente dans les rapports sociaux qu’elle instaure ; une société où l’exercice vénal du pouvoir, l’usage constitutionnel des armes, la gestion capitaliste de toutes les ressources, l’hédonisme absolu qu’elle érige sous couvert de libéralisme,  le dynamisme prédateur et l’abjecte démocratie qu’elle projette rencontrent leur accomplissement le plus abouti… Les USA ne sont pas uniquement réductibles à ces dimensions, j’en conviens, mais j’ai toujours été plus anglophile qu’américanophile. Définitivement.

    Une image

Nighthawks, d’Edward Hopper ou la grande misère affective, le calme intemporel dans lesquels pourrait baigner n’importe quelle brasserie au cœur de la nuit. Une certaine représentation de l’inévitable théâtralité de l’existence.

    Un événement marquant

Martin Luther King. La marche sur Washington en 1963, le discours au Lincoln Memorial, qui conduiront au Civil Rights Act et au Voting Rights Act

    Un roman

  Je pourrais répondre comme Aurélien Masson : Le postier ou Demande à la poussière. Nous avons en partie la même culture et ces romans ont sans doute nourri une grande partie de nos fantasmes juvéniles et littéraires. L’imaginaire qu’ils ont forgé – et forgent encore chez la jeune génération – s’inscrit presque en parallèle de la vision que l’impérialisme promeut, en ce sens qu’il s’abreuve à la même source : le rêve. Par souci de diversité, je vais citer le troisième larron responsable de cette iconographie du désastre : Hubert Selby et Last exit to Brooklyn.

    Un auteur

 Harry Crews, parce que j’y reviens toujours. Sa force, sa fausse simplicité, l’évidence de sa réflexion et l’authenticité de son écriture demeurent pour moi une source constante d’étonnement. La tendresse impitoyable avec laquelle il rend humanité aux personnages monstrueux tient pour moi du prodige. J’ai repensé encore récemment à son article sur Charles Whitman (auteur du massacre d’Austin en 65, perpétré depuis une tour d’observation), et à la manière dont il inverse totalement le point de vue moral, permutant la focale d’un fait divers par ailleurs horrifiant.  « All over the surface of the earth where humankind exists men and women are resisting climbing the tower. All of us have our tower to climb. Some are worse than others, but to deny that you have your tower to climb and that you must resist it or succumb to the temptation to do it, to deny that is done at the peril of your heart and mind. » L’article s’appelle Climbing the tower, il est disponible sur Internet. 

    Un film

Taxi driver, sans doute. Un film non sur la violence mais sur la solitude nue – qui est aussi une forme de violence, je le concède. Scorsese réussit l’alliance parfaite entre l’aspect cinéma-vérité et la stylisation extrême.  L’ultime plan du film, l’hésitation de Robert De Niro lorsqu’il regarde dans son rétroviseur, constitue à mes yeux une sorte d’allégorie : l’hubris de l’Amérique, que l’on peut croire domestiqué, est toujours latent, prêt à ressurgir à la moindre occasion. La critique est féroce, l’interprétation magistrale.

    Un réalisateur

 Frederick Wiseman. Probablement l’un des derniers géants qui ne se soit jamais trompé. Sa science du cadrage et de la temporalité est sans égal, son propos sur la société à laquelle il appartient, sur les institutions qui l’irriguent et sur les humains qui la peuplent s’avère limpide.  Non seulement la narration refuse la frénésie de l’époque, mais l’absence radicale de voix-off et de commentaire – pour ne pas dire de bavardage – laisse le spectateur libre de réfléchir par lui-même. Par les temps qui courent, ce parti-pris est pour le moins appréciable. Une remarque au passage : le monsieur a quatre-vingt-neuf ans et il poursuit son œuvre.

    Un disque

Metal Machine Music, de Lou Reed. Celui-là aussi, j’y reviens sans cesse, même si Reed a signé un nombre dément d’albums mémorables, de Berlin à Songs for Drella, où la simplicité ne nuit jamais à la force évocatrice, bien au contraire. Qui peut se targuer d’avoir écrit, à vingt-trois ans, en plein flower power : « I have made very big decision, I’m goin’ to try to nullify my life » ?

    Un musicien ou un groupe

Dans la logique de ce qui a été dit précédemment, le Velvet Underground : chaotique, tendre, lumineux, toxique, urbain, pionnier, destructeur, expérimental, libérateur, frustrant, concis, inventif, misérable, ahurissant, grandiose, sinueux, électrique, maniaque, humain, déprimé, cynique, voyou, ambitieux, tétanisé, brillant. What else ?

    Un personnage de fiction

 Ignatius Reilly, l’incroyable – et hilarant – contempteur de la modernité dans La conjuration des imbéciles (John Kennedy Toole), qui vomit littéralement ses contemporains. Ou bien  Peter Mickelsson, le professeur de philosophie halluciné et paranoïaque de La symphonie des spectres (John Gardner). Mon cœur éperdu entre deux passions demeure suspendu, comme dirait Boileau. 

    Un personnage historique

 Henry David Thoreau, un peu abusivement rattaché au mouvement écologiste et à la désobéissance civile, mais en qui je vois l’un des plus beaux héritiers de Rousseau : celui des Rêveries, mais également l’auteur des Fondements de l’inégalité.

    Une personnalité actuelle

Donald Trump, évidemment. Son outrance, son absence de surmoi, la brutalité presque animale avec laquelle il s’inscrit dans le monde reflètent d’une façon douloureuse l’air du temps, ou plutôt – augure plus sinistre – l’air de celui qui s’annonce. Je crois beaucoup à la notion de « part maudite », que Georges Bataille définit schématiquement comme l’énergie excédentaire que l’être humain doit dilapider sous diverses formes, mais en particulier dans la consumation morbide. Trump, comme d’autres dirigeants, devient l’incarnation, l’outil des peuples par lesquels ce besoin cyclique de céder à l’entropie s’exprime.

    Une ville, une région

Au panthéon de mes fantasmes figure le Nouveau-Mexique, et spécialement les environs d’Albuquerque qu’Howard McCord évoque dans En marchant vers l’extrême (et où l’on a accessoirement tourné une partie des séries Invaders et Breaking bad). « Regarder avec les pieds, marcher avec les yeux ». J’ai la chance inouïe d’habiter près du Mercantour et du Verdon, où, toute proportion gardée, nous avons d’époustouflants espaces minéraux, vertiges de roches sédimentaires, désolations de schistes… La pratique du vide, promesse plénitude et de fuite, de légèreté et de néant, j’ai la prétention de m’y adonner lorsque mon corps plaintif m’en laisse la possibilité.

    Un souvenir, une anecdote

Aucun. L’ Amérique est une illusion, une utopie, un cauchemar. Que faut-il en attendre sinon une impression qui se fanerait en idées, un errement de la perception dont le parfum s’exhalerait à la première rencontre ?

    Le meilleur de l’Amérique

Woody Allen, McDonald’s, Arnold Schwarzenegger, Emma Stone et Mickey.

    le pire de l’Amérique

Woody Allen, McDonald’s, Arnold Schwarzenegger et Mickey. Je sauve Emma Stone.

    Un vœu, une envie, une phrase

Reviens, Barack !

Entretien réalisé par mail les 10 et 11 octobre 2019.

Wollanup.


FLAMMES de Robbie Arnott / Actes Sud .

Flames

Traduction: Laure Manceau.

“Parce que les défuntes de la famille McAllister ont une fâcheuse propension à réapparaître peu après leur crémation – renaissant de leurs cendres et venant accomplir une dernière tâche, ou régler quelque compte –, le jeune Levi prend conscience que sa sœur Charlotte, si elle mourait avant lui, pourrait subir le même sort, et lui infliger les mêmes surprises. Aussi décide-t-il qu’elle sera inhumée dans un cercueil, qu’il va confectionner de ses propres mains. Horrifiée par cette idée, et pleinement déterminée à honorer la “tradition familiale des flammes”, Charlotte saute dans le premier bus  pour le Sud de l’île et s’enfuit, bientôt poursuivie par une détective privée.”

Premier roman de l’Australien originaire de Tasmanie Robbie Arnott, “Flammes” nous convie à une belle et étrange découverte de la Tasmanie par le biais de cette fuite de Charlotte, inquiète des desseins de son frère. On n’est pas, vous l’aurez compris dans le noir ou le polar même si le roman interroge bien des fois, cache bien des mystères qui seront tous éclairés. “Flammes” est un conte passionnant à l’ histoire souvent bien énigmatique et grandement poétique servie par un auteur à la plume déjà experte et à l’imagination débordante mais très bien maîtrisée.

Si le ton se veut plutôt humoristique au début, l’horizon s’assombrit très rapidement et navigue constamment entre le réel et l’imaginaire, le légendaire… Et souvent, on se retrouve dans un gros flou artistique, à la merci d’un auteur qui donne libre cours à son imagination dans une Tasmanie ou la faune et la flore sont toujours au premier plan, mises en lumière mais qui sait aussi parfaitement retomber sur ses pieds.

Même si certains petits passages boitent un peu, l’ensemble est maîtrisé dans la forme comme sur le fond et Robbie Arnott sait faire naître l’émotion. Si vous abandonnez un peu votre côté rationnel, cartésien et si vous laissez Arnott vous embarquer très loin, vous ne regretterez pas cette époustouflant périple bourré d’amour et de tendresse et vous n’oublierez pas de sitôt ces “flammes” des antipodes.

Charmant et enchanteur !

Wollanup.

AH, LES BRAVES GENS ! de Franz Bartelt / Le Seuil.

Franz Bartelt aussi absent des médias qu’il est prolixe en écriture revient après “Hotel du grand cerf” paru en 2016 et récompensé très justement par le grand prix de la littérature policière. C’est simple, si vous avez aimé “Hotel du grand cerf” vous allez adorer celui-ci et vous pouvez vous ruer chez votre libraire et éventuellement l’agresser verbalement s’il est en rupture de stock. Si vous découvrez Bartelt, “Ah les braves gens” fera une bien belle introduction dans son monde rudement barré et pourtant si juste et tendre.

“À Puffigny – un village ou, plutôt, « un gros bourg tellement perdu au fin fond de la France profonde que les cartographes n’ont même jamais vraiment pu le situer avec exactitude » –, les habitants sont renommés pour être tous plus menteurs les uns que les autres. Difficile d’espérer y mener une enquête. C’est pourtant ce que va tenter Julius Dump, un peu rentier, beaucoup écrivain médiocre, parti sur les traces de son père disparu et d’un mystérieux butin. Car toutes les pistes mènent à Puffigny.”

Bartelt connaît bien les Ardennes pour y vivre depuis l’âge de quatre ans et c’est avec le sceau de l’expertise de ce monde rural qu’il nous entraîne dans le plus profond, le plus intime de ce village si particulier d’une France périphérique pourtant déjà si singulière et si peu connue. On est donc dans l’Est de France mais on pourrait très bien transférer cette irrésistible fantaisie dans d’autres coins isolés de l’hexagone. Néanmoins, Puffigny se distingue par sa concentration de mecs à l’ouest, gentiment borderline et autres énergumènes ayant, eux, franchi la ligne, partis dans des univers parallèles où la raison et l’entendement n’ont plus cours.

 “A Puffigny, on ne retrouve jamais rien. On peut fouiller tout ce qu’on veut jusqu’aux nappes phréatiques, on ne trouve jamais rien, même pas de l’eau! On n’a jamais rien retrouvé! Pour avoir une chance de retrouver quelque chose à Puffigny, il faudrait creuser jusqu’aux antipodes.Et encore! On tomberait certainement sur un antipode où il n’y a rien ! C’est leur formule, ça, aux gens de Puffigny: y a rien!… Y a rien à voir ! Y a rien à dire ! Y a rien à faire ! Y a rien à entendre ! Ya rien à espérer ! Ya rien pour les vieux ! Ya rien pour les jeunes ! Y a rien pour les champs de betteraves ! Y a rien pour les tas de bois !” s’ulcère le procureur confronté à la disparition d’une des miss monde du coin, caissière à la supérette le jour et reine des auto tamponneuses à la fête foraine. Julius Dump va vivre cette énigme qui s’ajoute à sa quête initiale sur le parcours criminel de son père impliqué dans un casse qui s’était terminé en véritable boucherie. Il va donc se fondre dans la vie du bourg, s’initier aux coutumes locales, vivre dans cette cour des miracles où s’ébattent gentils mythos, gros mégalos, banals barjots, alcoolos joviaux, criminels vivants et morts, lolitas campagnardes, rockers séniles, instits aux nerfs brisés, (la connerie semble bien héréditaire). L’aspect polar n’est pas le centre du roman de toute évidence même si les énigmes seront résolues. C’est ce formidable aréopage de “gentils” dingues qui chapitre après chapitre, page après page qui crée l’irrésistibilité du roman, hilarant du début à la fin. Bartelt prend même le parti d’ ajouter au pitoyable barnum des nazis et des cardinaux sans pour autant passer de la fable noire magistrale à la farce.

Vous serez sûrement tentés d’aller chercher Puffigny sur une carte de France. A regret, vous quitterez Puffigny et son bar de la gare, haut lieu de la pensée rurale, son zinc “borne” du réseau social local dont la portée s’étend au fur et à mesure qu’on tire des pressions et qu’on dégoupille les canettes.

Si vous vivez dans cette France périphérique, Bartelt, avec bonheur, vous fera découvrir des personnages hauts en couleur si proches de vos “héros” locaux et si vous ne connaissez pas ces zones perdues où le réseau ne passe qu’au rond central du terrain de foot de la commune voisine, la surprise se disputera à une hilarité qui vous gagnera rapidement. L’écriture est divine, moqueuse, railleuse mais avec une certaine retenue dévoilant une réelle tendresse pour ce monde obsolète et encombrant pour nos élites.

Du bonheur !

Wollanup.



L’ACCIDENT DE L’A35 de Graeme Macrae Burnet / Sonatine

The accident on the A35

Traduction: Julie Sabony.

“Avocat respectable dans une petite ville alsacienne, Bertrand Barthelme, trouve la mort une nuit dans un accident de voiture. Lorsque l’inspecteur Georges Gorski vient annoncer la triste nouvelle à sa femme, celle-ci lui apparaît peu affectée. Une seule question semble l’intriguer : que faisait son mari sur cette route au milieu de la nuit ?”

“L’accident de l’A35” est le troisième roman de l’ Ecossais Graeme Macrae Burnet et la deuxième enquête de Georges Gorski, flic alsacien, après “La disparition d’ Adèle Bedeau”. Sonatine avait choisi d’introduire l’auteur en France en 2017 avec le polar historique de très haute tenue “L’accusé du Ross-shire” mais cette série avec Gorski est très recommandable et provoque bien une attente de suite.

Dans l’avant-propos de ces histoires, l’auteur invente une histoire pour donner une authenticité à ce qui n’est que pure fiction. L’avant-propos parle du témoignage d’un Brunet, créé par Burnet, tout simplement! Chabrol est ainsi cité comme adaptateur à l’écran des écrits et nul doute que le grand cinéaste du Noir aurait apprécié à sa juste valeur ce roman, aurait su l’adapter très justement.

Ah, évidemment, on est loin de la folie meurtrière, de l’étalage mercantile, la tentative de séduction, très loin même si on considère le titre et la couverture très peu engageants, vierges de toute tentation. L’intrigue n’est pas extraordinaire et pourtant le suspense est constant, mesuré avec talent par l’auteur. Polar psychologique par essence, le roman raconte l’investigation de Gorski et celle de Raymond, le fils ado du défunt. Les portraits sont tracés au cordeau et c’est de leurs failles, de leurs parcours malheureux que vient cette incertitude, cette inquiétude constante nimbée dans un voile blafard d’ennui, de tristesse dans le décor mélancolique d’une petite ville endormie.

Envoutant.

Wollanup.


Entretien avec Anthony Neil Smith / BÊTE NOIRE /Sonatine.

Laurabenedict.com

Anthony Neil Smith est l’auteur d’une trilogie mettant en scène le grand malade Billy Laffitte flic ripou originaire de Louisiane exilé dans le Minnesota. LUNE NOIRE et BÊTE NOIRE sont sortis cette année chez Sonatine donnant beaucoup de plaisir aux amateurs de bons polars ricains survitaminés et sans prétention mais souvent irrésistibles, avec des personnages bien barrés, pas très loin de la série Hap et Leonard de Lansdale. Anthony, que je côtoie depuis le premier roman, a bien voulu répondre à quelques questions. Cet entretien aurait été impossible sans le professionnalisme de Muriel Poletti Arles et de l’ensemble de la maison Sonatine. Merci à eux et bien sûr à l’auteur pour sa célérité, aussi réactif que Billy, quand on l’emmerde.

1-Anthony Neil Smith, you appear this year in the French bookstores’ detective novels shelves, but first of all, who is the man behind the author ?

Anthony Neil Smith, vous faites votre apparition dans les rayons polar des librairies françaises cette année mais, tout d’abord, qui est l’homme derrière l’auteur ?

I’m just a Southern boy who moved up North to teach at a university. I’m a guy who would be afraid of someone like Billy Lafitte in real life. I’ve always loved crime fiction, and always wanted to be a writer. Now I’m in my forties, married with pets, and having a good time.

Je ne suis qu’un garçon du sud qui a déménagé dans le nord pour enseigner à l’université. Je suis un gars qui aurait peur de quelqu’un comme Billy Laffite dans la vraie vie. J’ai toujours aimé les romans policiers, et j’ai toujours voulu être auteur. Maintenant j’ai la quarantaine, je suis marié avec des animaux et je m’amuse.  

2-We discover you with these books dedicated to Billy Laffitte, but you have already written a lot, what is the extent of your work ?

On vous découvre avec cette série consacrée à Billy Laffitte mais vous avez déjà beaucoup écrit par ailleurs, quelle est l’étendue de votre oeuvre?

I’ve published fourteen books in the US so far, most with smaller presses. My first novel, PSYCHOSOMATIC, is what I call gonzo noir, inspired by James Crumley and Chester Himes. But it seems with every book, I’m trying to do something different. I’ve written thrillers, a Nero Wolfe homage, a book about 80’s « hair metal », a book about oil workers, and a couple of novels about a man transitioning into a woman. Add to that a couple of novellas and fifty short stories, and I guess that’s a lot. 

Jusqu’à présent, j’ai publié quatorze livres aux Etats-Unis, la plupart avec moins de presse. Mon premier roman, Psychosomatic, est ce que j’appelle du « gonzo noir », inspiré de James Crumley et Chester Himes. Mais on dirait qu’avec chaque livre, j’essaye de faire quelque chose de différent. J’ai écrit des thrillers, un hommage à Nero Wolfe, un livre à propos du « hair metal » des années 80, un autre sur les travailleurs de l’industrie du pétrole, et quelques romans sur un homme qui devient une femme. Ajoutez à cela quelques courts romans et cinquante nouvelles, et je suppose que c’est beaucoup. 

3-When did this desire to write start ? Was there a triggering factor ?

De quand date cette envie d’écrire, y a-t-il eu un acte déclencheur ?

I first saw a Hardy Boys book when I was in the second grade. It looked dangerous, soI asked the school library if I could read it, because it was over my grade level. She let me, and that was the hook. From there it spiraled out of control. I was drawn to the hardboiled writers first, then more contemporary noir writers. It was reading James Ellroy’s WHITE JAZZ and seeing the movie PULP FICTION in the same year that really lit the fire. 

Quand j’étais en primaire, j’ai vu pour la première fois un livre des Hardy Boys (Frères Hardy). Il avait l’air dangereux et était destiné aux enfants plus âgés : j’ai donc demandé à la bibliothécaire de l’école si je je pouvais le lire. Elle m’a autorisé, et ça a été l’élément déclencheur. À partir de ce moment, la situation est devenue incontrôlable. J’ai d’abord été attiré par les écrivains durs à cuire, puis par des auteurs de noir plus contemporain. C’est en lisant White Jazz de James Ellroy et en voyant Pulp Fiction la même année que le feu a vraiment pris.

4-Just like Laffitte, you come from southern United States and you live in the far north of the country. Billy Laffitte, that is you, isnt’ it ?

En fait, comme Laffitte, vous venez du Sud des Etats Unis et vous vivez très au nord du pays. Billy Laffitte, c’est vous, non?

I can’t say I’m Billy Lafitte, but let’s just say I was just as pissed as Billy my first few months in Minnesota. I wasn’t sure I’d made the right choice, and that’s one reason I wrote YELLOW MEDICINE. I poured all my anger into him, but he was outrageous enough to do something about it. I often think of him as an entertaining guy at the bar, telling ridiculous stories, wich is fine until he asks you for a ride home. At that point, I want as far away from him as possible. A guy like that invites knife fights !

Je ne peux pas affirmer que je suis Billy Laffitte, mais disons que j’étais aussi énervé que lui durant mes premiers mois dans le Minnesota. Je n’étais pas sûr d’avoir fait le bon choix, et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai écrit Yellow Medicine. J’ai déversé toute ma colère dans Billy, mais il était assez scandaleux pour en faire quelque chose. Je pense souvent à lui comme le mec divertissant au bar, qui raconte des histoires ridicules, et c’est très bien jusqu’à ce qu’il te demande de le ramener chez lui. À ce moment, je veux m’éloigner le plus possible de lui. Un gars comme lui attire les combats au couteau !

5-Do you have the same nostalgia about your origins as your hero ? Is living in the Minnessota an ordeal ? Are the crazy people we meet in your novels really present in the landscape ?

Avez-vous la même nostalgie pour vos origines que votre héros? Vivre dans le Minnessota est-il une épreuve? Les barjots qu’on rencontre dans vos romans, sont-ils vraiment présents dans le paysage réel ?

I’ll always have Mississippi in my heart – the food, the atmosphere, the accent. But I really consider myself a real Minnesotan now. My wife helped me to learn to love it. I met her during my first year here, and that helped a lot. She showed me all the great things about the state, like Duluth on Lake Superior, the Northwoods, many of the parks. It’s a beautiful place, really. But I’d say the crazy people are more of my invention. They’re here, but I tend to exagerate them. 

J’aurai toujours le Mississippi dans mon cœur – la nourriture, l’atmosphère, l’accent. Mais maintenant je me considère vraiment comme un habitant du Minnesota. Ma femme m’a appris à l’aimer. Je l’ai rencontrée durant la première année que j’ai passée ici, et ça m’a beaucoup aidé. Elle m’a montré tout ce qu’il y a de formidable dans cet État, comme Duluth sur le lac Supérieur, les forêts du nord, plusieurs parcs. C’est vraiment un bel endroit. Mais je dirais que les barjots relèvent plutôt de mon invention. Ils sont bien là, mais j’ai tendance à exagérer leurs descriptions.  

6-From a general point of view, what is it like to live in America in 2019 ? Can an author live off his writings in the USA ?

De manière plus générale, vivre en Amérique en 2019, c’est comment? Un auteur peut-il vivre de ses écrits aux USA?

I wish I coud live off my writings ! But it would take a much better book deal than I have to do that. I love my day job at the university, though. Maybe I’ll write a breakthrough book eventually, but mine always seem to be a bit too crazy. 

J’aimerais pouvoir vivre de mes écrits ! Pour y parvenir, il faudrait un bien meilleur contrat que celui que j’ai. Mais j’adore mon travail de jour à l’université. Peut-être que je vais finir par écrire un livre qui fera une percée, mais mes textes paraissent toujours un peu trop fous. 

America right now is manic. There’s a lot of anger out there, and it’s hard to keep your hopes up. I never expected to be living out absurdism in real life, but here we are.

L’Amérique en ce moment est hystérique. Il y a beaucoup de colère et il est difficile de garder espoir. Je ne m’étais jamais attendu à vivre l’absurdité dans la vie réelle, mais nous y sommes !

7- What would be the perfect soundtrack for Billy’s adventures ?

Quelle serait la B.O. idéale pour les aventures de Billy ?

I actually make Spotify playlists when I write about Billy. There would be some crazy bands : The Legendary Shack Shakers, Southern Culture on the Skids, Nashville Pussy, Rev. Horton Heat, Mastadon, so much noise ! 


En réalité, je fais des playlists Spotify quand j’écris sur Billy. Il y aurait quelques groupes délirants : The Legendary Shack Shakers, Southern Culture on the Skids, Nashville Pussy, Rev. Horton Heat, Mastadon, tellement de bruit !

8-You are a big fan of Stephen Hunter’s work, what seduces you so much about this author, who is not much read in France ? You are a great reader, who are your masters in literature ?

Vous êtes un grand fan de l’oeuvre de Stephen Hunter, qu’est ce qui vous séduit tant chez cet auteur peu lu en France? Vous êtes un grand lecteur, quels sont vos maîtres en littérature?

I see Stephen Hunter and James Lee Burke as two sides of the Southern Crime Lit coin. Burke has the mystery, the atmosphere, and the lyrcial nature, while Stephen Hunter is about the tobacco spit and good ol’ boys. He is a wildman, especially when writing about Earl Swagger, back in the 40’s and 50’s. 

Je vois Stephen Hunter et James Lee Burke comme les deux côtés d’une pièce que serait la littérature policière du sud. Burke a le mystère, l’atmosphère et la nature lyrique, alors que Stephen Hunter s’occupe du tabac à chiquer et des « good ol’ boys ». C’est un homme sauvage, surtout quand il écrit sur Earl Swagger, dans les années 40 et 50.

My masters would be Flannery O’Connor, James Ellroy, James Crumley, James Lee Burke (lots of Jameses), Vicki Hendricks, Chester Himes, Walter Mosley, Don Winslow, Richard Price, and I could probably keep this up all night.

Mes maîtres seraient Flannery O’Connor, James Ellroy, James Crumley, James Lee Burke (beaucoup de James), Vicki Hendricks, Chester Himes, Walter Mosley, Don Winslow, Richard Price, et je pourrais certainement continuer toute la nuit.

Flannery O’Connor


9- When does Billy Laffitte come back to make a mess in France’s bookstores ?

Quand Billy Laffitte revient-il foutre le bazar dans les librairies en France?

Ask Sonatine ! I’m crossing my fingers. But there are two more books in the series. I am not sure if there will be anymore, because I think Billy has run his course. I started a fifth, but it didn’t feel right, probably because I leave him in such a strange place at the end of the fourth. 

Demandez à Sonatine ! Je croise les doigts. Mais il y a deux autres livres dans la série. Je ne sais pas si il y en aura encore après ceux-ci, parce que je pense que Billy a fait son temps. J’ai commencé un cinquième tome, mais je n’étais pas convaincu, probablement parce que je l’ai laissé dans un endroit tellement étrange à la fin du quatrième.

10- And of course, the question I forgot to ask you…

Et bien sûr la question que j’ai oublié de vous poser …

« When will you be in France ? » 

Good question. My wife and I are planning to visit for the first time next October, 2020. We are very excited and look forward to visiting Sonatine and some bookshops.

« Quand venez vous en France ? »

Bonne question. Ma femme et moi projetons d’y aller pour la première fois en octobre 2020. Nous sommes très enthousiastes et avons hâte de rendre visite à Sonatine et à quelques librairies.  

Merci Anthony !

Entretien réalisé par mail les 26 et 27 septembre 2019.

Wollanup.






L’ARBRE AUX FEES de B. Michael Radburn / Le seuil.

The Crossing

Traduction: Isabelle Troin.

“Taylor Bridges, un ranger australien, est hanté par la disparition de sa fille Claire, huit ans. Son couple a volé en éclats et pour cesser de ruminer son chagrin, il demande sa mutation en Tasmanie. Dès son arrivée dans la petite bourgade de Glorys Crossing, Drew, une fillette du même âge que Claire, disparaît également. Taylor y voit une coïncidence avec son propre malheur et mène une enquête au sein d’une population pour le moins hostile. Une initiative qui déplaît à O’Brien, le chef de la police locale. Taylor, convaincu que Drew est vivante, poursuit ses investigations et apprend que d’autres petites filles ont disparu avant elle. Avec l’aide de Grady, un inspecteur du continent envoyé sur place, Taylor découvre une île aux secrets bien gardés…”

B. Michael Radburn est australien et comme les romans venus des antipodes arrivent au compte gouttes, nul doute qu’il attire d’emblée l’attention. En choisissant la Tasmanie, région mal connue voire inconnue pour ma part, il fait preuve d’une belle originalité contrecarrant, un peu, le choix d’une intrigue si souvent déjà lue… les disparitions d’enfants. Vous, je ne sais pas, mais moi, je frise l’overdose. Comme tout a déjà été écrit, avec plus ou moins de talent, plus ou moins de suspense, plus ou moins d’émotion, ne cherchez pas à trouver une quelconque originalité ici. Une région mystérieuse, des autochtones taiseux, des forêts dévoreuse d’enfants, un soupçon de surnaturel et un héros brisé qu’on suit dans son processus à plusieurs étapes: pénitence / résilience / rédemption, rien que du très, très classique anglo-saxon.

Mais, malgré un début très soporifique, un tantinet appuyé dans l’affect, Radburn sait insuffler de la vie à son héros et nul doute que Taylor, attachant dans son malheur et dans son désir d’être utile, peut séduire tous ceux qui ne souffrent pas d’indigestion d’ histoires de gamins avalés par les forêts. Ceux qui n’ont pas connu encore les histoires de disparitions racontées par Lehane et qui n’ont pas affronté l’horreur et la douleur des parents racontée avec crudité et puissance par Joseph Incardona dans “derrière les panneaux il y a des hommes” peuvent aisément s’engager. Les autres passeront, sans regret, leur chemin. Signalons qu’une deuxième histoire avec Taylor est déjà parue en Australie et qu’aucun enfant ne s’y carapate, il semblerait.

A voir…

Wollanup.


LES MANGEURS d’ARGILE de Peter Farris / Gallmeister.

The Clay Eaters

Traduction: Anatole Pons.

Peter Farris fait partie des auteurs ricains qui ont débarqué chez nous depuis quelques années et qui doivent à Gallmeister leur reconnaissance en France. Troisième roman pour Peter Farris, tout comme Benjamin Whitler, l’autre grosse pointure de la collection de l’éditeur alsacien consacrée aux polars ruraux américains. 

Après DERNIER APPEL POUR LES VIVANTS et LE DIABLE EN PERSONNE finaliste en 2018 du grand prix de la littérature policière, LES MANGEURS d’ARGILE vient confirmer le talent déjà souligné de l’auteur originaire de Georgie.

“À quatorze ans, Jesse Pelham vient de perdre son père à la suite d’une chute mortelle dans le vaste domaine de Géorgie qui appartient à sa famille depuis des générations. Accablé, il va errer dans les bois et se rend sur les lieux du drame. Là, il fait la rencontre de Billy, un vagabond affamé traqué depuis des années par le FBI. Une troublante amitié naît alors entre cet homme au passé meurtrier et le jeune garçon solitaire. Mais lorsque Billy révèle à Jesse les circonstances louches de l’accident dont il a été le témoin, le monde du garçon s’effondre une deuxième fois. Désormais, tous ceux qui l’entourent sont des suspects à commencer par sa belle-mère et son oncle, un prêcheur cynique et charismatique. Alors que le piège se referme, Jesse se tourne vers Billy.”

Peter Farris a choisi la Bible Belt et ses cohortes de bigots naïfs comme cadre et cette Georgie bien ingrate est souvent décrite par un auteur dont les racines sont bien ancrées dans l’argile de la région. Choisissant de développer deux intrigues, combinées toutes deux à des flashbacks, Peter Farris impose un rythme effréné à une intrigue particulièrement meurtrière dans son final. Le roman est garanti à 0% meth et donc si les salauds sont bien de sortie, ils ne sont pas totalement exempts de cerveau et permettent une réflexion sur la guerre, sur le survivalisme, les liens du sang et bien sûr “last but not least” la religion. 

Sans être un roman qui fera véritablement date, “Les mangeurs d’argile” confirme les talents de conteur de Peter Farris, auteur en passe de devenir incontournable pour les amateurs du genre.

Wollanup.


COUP DE VENT de Mark Haskell Smith/ Gallmeister

Blown

Traduction: Julien Guérif

Mark Haskell Smith a changé d’éditeur mais on s’en fiche un peu du moment que ses romans nous parviennent. C’est le sixième du résident californien originaire du Kansas et c’est à nouveau excellent. Le précédent, “Ceci n’est pas une histoire d’amour”, loin d’être le meilleur avait surtout plu au milieu de l’édition qui y était pourtant fortement brocardé mais avait aussi permis à l’auteur de sortir d’un anonymat en France bien injuste vu l’aspect particulièrement roboratif du reste de sa production. Grand défenseur de la consommation de la weed ( il a d’emblée tout mon respect), MHS est spécialiste des situations perchées, autres, particulièrement hilarantes. On le compare souvent à son homologue de Floride Carl Hiaasen mais il serait plus juste de parler du regretté Elmore Leonard qui n’aurait pas renié pareil roman.

“À quoi sert d’avoir dix millions de dollars en devises variées si, comme Neal Nathanson, on se trouve perdu en mer à bord d’un voilier en train de sombrer ? Strictement à rien, sauf à en brûler un sac ou deux dans l’espoir fou d’attirer l’attention. Sauvé in extremis, Neal se réveille attaché au garde-fou d’une navigatrice en solitaire, méfiante et bien décidée à entendre son histoire.”

D’ entrée, et ce ne sera pas la seule, une situation particulièrement improbable: un type, naufragé qui brûle des liasses de billets pour attirer un bateau passant à l’horizon… En fait, nous sommes quasiment à la fin. Neal va donc raconter l’histoire… Venant d’un autre écrivain, on dirait « déjà vu et revu » mais le traitement par le Ricain fait exploser le scenar. De fait, c’est tout simplement l’histoire d’un trader qui décide de s’en foutre plein les poches en arnaquant sa banque de quelques millions de dollars puis de disparaître. Evidemment la banque met du monde à ses trousses et on y adjoint des tocards caribéens volant sous leur propre bannière et particulièrement ravagés. Le mélange est détonant, on ne marche pas, on cavale le sourire aux lèvres et on est prêt à suivre l’auteur dans tous ses délires agrémentés d’une critique bien vitriolée de Wall Street, de l’économie offshore ainsi que d’une jolie invitation à envoyer balader l’american way of life et ses clones européens pour se découvrir en tant que personne libre.

Si on ne rencontre plus de gode géant de 50 cm comme par le passé, nul doute que ceux qui découvrent l’oeuvre du Ricain trouveront certaines scènes salées. On connaît “les monologues du vagin” et Smith invente lui, les dialogues du… vous verrez. Ah ouais, il y a du cul, de l’expressif, du torride et du comique comme d’habitude. Et beaucoup de morts aussi, c’est un polar. Même si on est moins plié en deux que dans “Défoncé” par exemple, ce périple sanglant dans la Caraïbe se lit le sourire aux lèvres et fait beaucoup de bien.

Très bonne came !

Wollanup.


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