Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 1 of 82)

UN LOUP DANS LA VILLE de Jo Nesbø / Série Noire / Gallimard.

Minnesota

Traduction: Alain Gnaedig

« 2016. À quelques jours de la convention annuelle de la NRA – l’association qui défend le droit à porter une arme -, un sniper sème la terreur à Minneapolis. Vite identifié, Tomas Gomez, dit Lobo, immigré mexicain diabétique et tatoué, se volatilise chaque fois que la police se rapproche. Une ombre. Voilà donc les services de sécurité sur le qui-vive : on craint que le maire, fervent soutien de la NRA, ne soit sa prochaine victime. L’inspecteur Bob Oz, bien que mis à pied pour violences en service, suit clandestinement la piste du tueur. »

Un loup dans la ville est donc notre Nesbø annuel, une des grosses machines de la SN, aux ventes mondiales impressionnantes et adapté à l’écran à plusieurs reprises. Même s’il nous garantit généralement de polars de qualité, vu le rythme fou de ses parutions, l’auteur norvégien n’est pas à l’abri de romans, disons moins réussis. Malgré l’assurance de trouver chez Nesbø tous les ingrédients qu’on aime retrouver dans un bon thriller parfois le cocktail n’est pas buvable. Nesbø est capable de passer de l’excellence dans Leur domaine à un bon foutage de gueule dans sa suite Les maîtres du domaine. Néanmoins, Jo Nesbø est un grand du polar et si ses héros sont parfois bien sales, ce n’est que le triste résultat d’une trop longue cohabitation avec les caniveaux de la civilisation occidentale. On présente à tort Jo Nesbø comme un auteur de polar nordique et même s’il dénonce souvent les USA (une grosse charge dans ce roman), il n’y a pas plus ricain que Nesbø sur la forme comme sur le fond.

Le loup dans la ville est le parfait exemple de relation amour/haine de Nesbø avec les USA. Le roman dans sa version originale se nomme Minnesota ce qui ne laisse aucun doute sur le théâtre du polar. Jo Nesbø nous invite plus exactement dans la ville natale d’un certain Prince Rogers Nelson « le kid de Minneapolis » qui chantait une pluie violette… une ville encore traumatisée par la tragédie de George Floyd assassiné par Derek Chauvin de la police de Minneapolis. Avec son genou sur la gorge de Floyd, il faudra neuf minutes à Chauvin pour ôter la vie d’un type suspecté d’avoir utilisé un faux billet de vingt dollars pour acheter des cigarettes. Dans sa version anglo-saxonne, le titre devient  Wolf Hour, perdant ainsi sa singularité américaine dans l’œuvre du Norvégien. Peut-être que l’association Nesbø / Minnesota ne fonctionnait pour l’équipe commerciale…Et c’est dommage parce que ce roman porte un regard, pertinent ou pas (parfois à la manière du Guide du Routard.), sur une certaine Amérique moins sous les spots comme NY ou la Californie.

Il faudra un jour qu’on s’intéresse au côté malsain et macho des personnages masculins de Jo Nesbø, avec bien sûr en haut de la liste son enquêteur fétiche la grosse enclume de Harry Hole, con comme une valise, mais méchamment plus dangereux : alcoolo, toxico, suicidaire, enragé dont on nous épargne les derniers cauchemars ces dernières années.

Bob Oz porte les casseroles coutumières à ce genre de flic désespéré, apporte les réponses attendues par beaucoup de lecteurs de Nesbø : bas-fonds de la société, violence, vengeance, cruauté, rédemption, rédemption et rédemption… Nesbø a juste déplacé son théâtre de la violence de l’Europe vers l’Amérique profonde en y ajoutant une analyse politique que chacun appréciera à sa manière. Personnellement, je préfère toujours les originaux aux imitations. Il existe une certaine littérature de « combat » américaine de qualité que l’on vous vante depuis de nombreuses années et qui vous donne des instantanés valides, loin des considérations « mainstream » d’un touriste.

Pour autant, on aurait tort de sous-estimer « Un loup dans la ville » au suspense maîtrisé qui remplit parfaitement son office de thriller grand public.

Clete.

PS: En fait quelle finesse peut-on attendre d’un roman ouvrant sur une citation de Rammstein, hein?

Du même auteur chez Nyctalopes:

Macbeth, La soif, Soleil de nuit, De la jalousie, Le couteau, Eclipse totale,

LE VENT S’EMBRASERA de Guillermo Saccomanno / Asphalte.

Arderá el viento

Traduction: Michelle Guillemont.

Depuis plus d’une quinzaine d’années, contre vents et marées, Asphalte nous offre une littérature urbaine de qualité française, d’abord d’accord, mais surtout internationale. Asphalte parle le plus souvent espagnol parfois portugais et a pleinement contribué à la reconnaissance d’une certaine littérature noire sud-américaine. Citons juste ces jolies découvertes signées Asphalte : le Chilien Boris Quercia ou le Brésilien Edyr Augusto. Pour ma part, j’ai été particulièrement impressionné (et je le reste !) par Basse saison de l’Argentin  Guillermo Saccomanno, impressionnant roman choral cartographiant l’adage populaire comme quoi « l’oisiveté serait la mère de tous les vices » récompensé par le prestigieux prix Hammett 2013. une station balnéaire argentine à la morte saison, un marigot où dominaient l’ennui, le vice, le vide et la violence. Signalons que l’Argentin avait déjà obtenu le prix Hammett en 2009 pour 1977, roman racontant la dictature argentine. 

“Hugo et Moni Esterházy, couple charismatique au passé mystérieux, arrivent à Villa, une petite ville de la côte argentine, où ils reprennent un hôtel à l’abandon. Avec leurs deux enfants, Aniko et Lazlo, inquiétants et plus énigmatiques encore que leurs parents, ils s’immiscent peu à peu dans la vie locale et font voler en éclats le fragile équilibre de la communauté en apparence tranquille…” 

L’achat de cet hôtel en ruines fait de la famille Esterházy une attraction dans cette petite ville endormie hors de la folie estivale et de facto les fait rejoindre la communauté des notables de la cité. Comme dans beaucoup de villes, les petits arrangements, les magouilles, les marchés truqués font que les affaires fonctionnent bien et que l’argent va dans les bonnes poches, et que tout le monde en croque. Ah, cette époque bénie que les nantis de Villa vont regretter ! Milo, le père artiste incompris et joueur compulsif, la mère Moni qui pense qu’elle peut tout s’offrir avec son cul et teste toutes les frasques érotiques qu’elle est en train d’écrire dans un roman porno. Quant aux deux enfants, le qualificatif le plus sympathique pour les désigner serait peut-être “adolescents”. Lâchés dans ce nouveau territoire, ces quatre étrangers dérangés vont créer un effet domino meurtrier et cruel pour toute une communauté.

Parti sur la même idée de photographie d’une station balnéaire que Basse saison, Le vent s’embrasera se distingue ensuite en concentrant sa focale sur une famille, moteur du chaos. Guillermo Saccomanno a déclaré avoir écrit ce roman à une époque délicate de sa vie et s’être astreint à l’écriture d’un chapitre complet chaque jour. On peut décemment supposer alors qu’on ne va pas baigner dans l’euphorie.

Miroir blafard de nos suffisances et insuffisances, Le vent s’embrasera se révèle comme un témoin un peu barré et cruel de nos vacuités occidentales. La répugnance et le malaise nés de certains évocations et situations gênantes est annihilée par une plume renversante dans son art à exprimer la morgue, le dédain, le mépris avec un humour noir mordant, atout ultime des désespérés. 

Un talent beaucoup trop rare, une écriture sans concession, un réquisitoire puissant de nos suffisances. Un peu barré, franchement malsain, Le vent s’embrasera » du Noir insidieux et intelligent comme on aime. Peut-être même le parfait exemple d’une certaine littérature noire et élégante vers laquelle Nyctalopes penche inlassablement depuis ses débuts.

Clete. 

LA NUIT FINIT TOUJOURS PAR TOMBER de Willy Vlautin / Albin Michel / Terres d’Amérique.

The Night Always Comes.

Traduction: Hélène Fournier

Depuis de nombreuses années Willy Vlautin grand troubadour américain, chantre de l’Americana au sein de ses groupes Richmond Fontaine et the Delines, prolonge, développe ses univers musicaux dans des romans, souvent des « road-movies » habités d’une apaisante humanité.

“Mes chansons sont la bande-son de mes romans. Ils vivent dans le même univers, dans le même pâté de maisons, dans le même immeuble. La plupart de mes romans étaient, à la base, des chansons. Généralement une idée donne lieu à une chanson. Mais il arrive que j’écrive deux ou trois chansons qui se transforment ensuite en roman. Ballade pour Leroy a commencé de cette façon-là.” Entretien Nyctalopes janvier 2016 traduit par Hélène Fournier, traductrice de Willy Vlautin.  

Restant dans le même univers, les mêmes espaces, ce nouveau roman n’est pourtant pas un road-movie, mais raconte l’avant, le moment où on prend la décision de partir, de tout abandonner, de perdre ses rares repères. “La nuit finit toujours par tomber” parle de courage, de rage, de combat pour la vie et en fait, sous toutes les latitudes, il n’y a rien de plus beau. 

Willy Vlautin montre les invisibles, les classes moyennes des campagnes et des petites villes sombrant dans la pauvreté. Il pointe aussi tous ceux, épuisés et plantés au bord de la route avec un canap, Netflix, quelques allocs et des chips, les acteurs des romans d’une belle humanité de Willy Vlautin, la réalité de l’”American Dream”. 

“N’est-ce pas ça le rêve américain ? Entuber tous ceux qui nous gênent pour obtenir ce qu’on veut. Si je me rappelle quelque chose de mes cours d’histoire, c’est bien ça. Les gens dont on se souvient sont ceux qui se servent. Ceux qui débarquent quelque part en revendiquant leur part du gâteau.”  

Et dans ce no man’s land ricain, certains refusent leur destin, l’inéluctabilité de leur condition et c’est leur combat que racontent les romans de Willy Vlautin. Les gares, les néons blafards, les relais routiers, les bars et “diners” de nuit, les parkings, les motels et hôtels, Greyhounds et taxis autant de décors sales et tristes pour des histoires de mômes voulant juste une petite part de lumière. 

“À trente ans, Lynette cumule les petits boulots tout en suivant de laborieuses études de comptabilité et en s’occupant de son frère trisomique, Kenny, négligé par leur mère. Les sacrifices de la jeune femme ont un seul objectif : obtenir le prêt bancaire qui lui permettra de racheter leur maison de Portland. Face à la flambée des loyers et à la gentrification, c’est sa dernière chance de se procurer la sécurité dont elle n’a jamais bénéficié. Si elle dispose de fonds, sa mère doit l’aider à réunir la somme nécessaire. Mais loin d’honorer sa promesse, cette dernière entraîne Lynette dans une spirale infernale.” 

Les dix plaies d’Egypte, la peste et le choléra, Bardella et Le Pen et bien sûr de Charybde en Scylla et tout cela dans un crescendo effréné malsain… Willy Vlautin a infligé bien des tourments à Lynette lui donnant des airs de Cosette moderne. Il a eu la main lourde Willy et du coup, on a encore plus d’occasions de se mettre en colère contre l’humanité, liguée contre Sybelle. Pendant deux jours et deux nuits, elle va tester la valeur réelle des gens qui comptent pour elle et pour qui elle se bat depuis tant d’années sans jamais moufter… et tomber de haut, de très haut. Généralement les romans de Vlautin racontent le voyage, ici, on espère juste un départ, qu’elle arrive à sortir de ce destin minable déjà tout tracé… Barre-toi, Lynette ! On rêve d’une image finale où on la verrait démarrer sa caisse, de petites phrases soufflant le vent du départ comme: « Elle s’installa dans sa voiture, but une gorgée de café et démarra. »

Parlant de la “musique” de ses romans, Willy Vlautin les définissait de la sorte : “Ballade pour Leroy” est plutôt une chanson folk politique et enragée. Dans la veine de Bob Dylan et de Woody Guthrie. “Motel Life” est plutôt une chanson country, “Plein Nord” une ballade triste et romantique et “Cheyenne en automne” une chanson folk.” Ici, en définissant le rythme et la folie de La nuit finit toujours par tomber, on pourrait peut-être situer le roman vers un punk folk à la Violent Femmes ou le post punk de Protomartyr.

Traitant des relations mère-fille, de la paupérisation des classes moyennes, de la gentrification, et bien sûr de ces héros invisibles qui savent vous tendre la main un jour, La nuit finit toujours par tomber est une nouvelle chanson country poignante signée Willy Vlautin. 

Clete. 

PS: adapté à l’écran par Netflix Night Always comes donc… la plus grande méfiance. Au départ, déjà, l’apparence physique de la mère ne colle pas trop avec son image romanesque.

J’ETAIS ABIGAIL BOONE de Dominic Nolan / Rivages.

Past Life

Traduction: Isabelle Maillet

Dominic Nolan avait frappé très fort avec sa première parution en France Vine Street, la traque folle d’un tueur en série pendant des décennies à Londres. Avait suivi White City qui avait installé Dominic Nolan comme un auteur de polars historiques aussi passionnant que l’Américain Thomas Mullen, autre belle découverte de Rivages.

Comme il l’a déjà fait par le passé, une fois un auteur installé auprès d’un lectorat sûr, Rivages sort ses premiers écrits. J’étais Abigaile Boone est donc le premier polar de Nolan sorti en Angleterre en 2019 sous le titre Past Life et qui se décline comme le premier volume d’une série de deux romans autour d’Abigail Boone. La suite After Life sortira en 2027.

Le fait que Rivages se tourne maintenant vers un roman qui ne l’a pas séduit d’emblée ne signifie absolument pas une tentative de piéger les lecteurs attirés par une signature reconnue. On souhaiterait les mêmes débuts à tout nouvel auteur.

« Portée disparue depuis quatre jours, l’enquêtrice Abigail Boone est retrouvée enfin, confuse et brisée. Souffrant d’une amnésie rétrograde, elle est devenue une étrangère pour son mari, son fils et ses anciens collègues. Perdue dans sa propre vie, sans aucune piste concernant son enlèvement, Boone décide de reprendre ses recherches sur la disparition d’une jeune femme, Sarah Still. Défiant sa famille et la police, elle suivra de manière obsessionnelle une piste mortelle jusqu’aux confins de la cruauté humaine. »

Evidemment, le cadre est beaucoup plus restreint que Vine Street et on n’évolue plus dans une longue intrigue policière et humaine avec trois flics très tourmentés dans une Londres agressée par le Blitz et toutes ses conséquences sociétales. Ici, l’intrigue est resserrée autour du personnage principal Abigail Boone bousillée par des agresseurs et ayant sombré dans une amnésie supprimant tous ses souvenirs précédant son évasion. On est tout bonnement dans un polar d’investigation où Abigail et on la comprend cherche à retrouver ses agresseurs avec une détermination farouche et aveugle :

« Vous habitez Lark avec votre mari  et votre fils. Dans une très jolie maison. Il doit bien gagner sa vie, Jack. Ce qui est curieux, c’est que, d’après nos informations, vous n’y êtes pas très souvent. Vous semblez passer pas mal de temps dans une caravane, en compagnie d’une prostituée bulgare et de la fille d’un criminel qui a déjà été condamné ».

Mais, malgré le plaisir à suivre cette intrigue parfois violente, subsistent quelques petits éléments de nature à tempérer notre enthousiasme. Premièrement, à la fin du volume, beaucoup d’éléments restent en suspens mais le resteront-ils dans ma mémoire dans un an ? Pas certain… On subit une belle frustration. Ensuite, l’aspect psychologique du drame vécu par Abigail qui voit son fils et son mari comme des étrangers n’est pas suffisamment évoqué. L’analyse de cette situation, terrible aussi pour sa famille, n’est pas vraiment racontée pas plus que les ressorts de son amnésie. Des manquements peut-être comblés dans la suite ?

Néanmoins, les cinquante dernières pages, magnifiques, raviront les plus réticents et montrent bien que ce mec-là, un jour, il écrira le fabuleux Vine Street.

Clete.

PS : L’allusion au roman de Robin Cook J’étais Dora Suarez  est une originalité Rivages pas forcément bienvenue et heureuse que ne s’était pas permise l’auteur qui avait nommé son roman simplement Past Life et dont le sujet est tout autre…

AU CŒUR DES OMBRES de Liam Higginson / Rivages.

The Hill in the Dark Grove

Traduction: Morgane Saysana.

Liam Higginson est né et a grandi dans les confins les plus reculés du nord du Pays de Galles. C’est cette nature indomptée, fouettée par les vents qui est le cadre de son premier roman Au cœur des Ombres, superbe carton d’invitation pour les hauteurs du Pays de Galles et ses dragons millénaires. 

“Dans les montagnes galloises, Carwyn et Rhian vivent depuis toujours au rythme de leurs troupeaux et des saisons. Mais ce qui fait leur quotidien semble s’effriter, vaincu par les dettes, l’isolement et une modernité qui leur échappe. Lorsque Carwyn trouve, enfouie dans un coin abandonné de la propriété, une étrange tête sculptée dans la pierre, il se passionne pour sa découverte, persuadé qu’elle pourrait tout sauver. Tandis qu’il creuse et que son obsession grandit, la ferme se délite peu à peu. Certaines choses ne devraient jamais être déterrées…” 

Alors, évidemment la quatrième de couverture reflète bien l’aspect gothique du roman mais certainement pas le plus important, le plus stupéfiant mais par manque de place ne peut signaler (moins vendeur ?) que ce roman est surtout une formidable histoire d’amour à l’épreuve du temps bravant les années, l’amour n’étant pas plus fort que tout ?  

Pliant sous les dettes malgré une vie de labeur, Carwyn et Rhian, en se rapprochant de l’hiver de leur existence, s’aperçoivent que le fruit de leur travail ne suffit plus pour leur assurer une fin de vie décente. Cinquante années dans une masure dans les collines avec le troupeau, les joies, les peines, les efforts, les drames… pour arriver à cette époque où cette étrange statuette qui semble un élément d’un monument ancien bien plus important semble vouloir briser leur belle routine, leur jolie harmonie. 

“La terreur pesante, oppressante d’une calamité à venir flottait dans l’air.”   

Bien que toujours présent aux côtés de son épouse, Carwyn semble de plus en plus absent, creusant, non pas sa tombe, mais vers ses racines et les messages laissés par ceux qui l’ont précédé. La solution à leurs malheurs est juste à leurs pieds.  Alors que des évènements étranges se succèdent, que Carwyn semble partir vers de contrées imaginaires pour régler leurs problèmes tout banalement humains, Rhian reste seule aux commandes, vigilante : 

“Et elle était Carwyn – son Carwyn, le vrai Carwyn – auprès d’elle ces fois-là et toutes les autres, une présence inébranlable, deux êtres inséparables. A tel point que même maintenant, elle n’aurait pu concevoir sa vie sans lui. Elle était Carwyn, à présent, pour tous les deux.” 

Mais l’aveuglement devant l’être aimé et ses agissements a ses limites et peu à peu viennent le temps du doute, des interrogations, de la crainte, de la peur, de l’horreur…  

Une ambiance gothique est délicatement installée dans des pages virtuoses montrant l’amour de l’auteur pour ses terres natales. Les figures de la mythologie galloise, inquiétantes, donnent la mesure des cauchemars et séduiront le lecteur en quête de pages fantasmagoriques  aux décors de fééries funèbres. 

Rivages évoque Olga Tokarczuk et Stephen King mais je doute que les fans du grand maître du Maine y trouveront leur compte. En revanche, la parenté avec un autre premier roman racontant le combat de bergers britanniques en faillite Le sang des collines de Scott Preston, lauréat du prix « Le Point » du Polar européen 2026 est évidente, une belle gémellité. Même âpreté, même amour pour la terre, même colère mais des réponses différentes aux agressions de la vie.   

Néanmoins, Au coeur des ombres  est essentiellement le témoin d’une vie à deux, du Temps d’une vie: le temps passé et le temps, incertain, qui reste à passer. Si vous avez quitté depuis très longtemps les rives de la jeunesse, ce roman par sa justesse, par ce qu’il renvoie de nos espoirs, nos certitudes nos désillusions, nos regrets, notre déclin, notre fin… va horriblement vous chambouler et flinguer durablement votre moral. 

Clete. 

EN VOTRE ÂME ET CONSCIENCE de S.J. Fleet / Série Noire / Gallimard.

The Cut Thoat Trial

Traduction: Julie Sibony.

“À Ableford, petite ville imaginaire d’Angleterre, trois adolescents vont être jugés pour le meurtre, la nuit de la Saint-Sylvestre, d’un prof septuagénaire. Plus de soixante coups de couteau et d’innombrables coups de pied, les trois garçons couverts de sang pris quasiment sur le fait : aucun doute, ils sont tous coupables !” 

Les caméras de surveillance ont enregistré comment les trois ados ont entraîné le vieil homme dans une impasse où ils l’ont poignardé, c’est certain mais, mais, la caméra ne pouvait filmer ce qui s’est réellement passé dans l’impasse. Les légistes ont conclu que la victime avait subi des coups de couteau portés par plusieurs agresseurs, c’est certain aussi mais deux ou trois porteurs de coups? Impossible de le savoir, impossible de le déterminer. Et, tels les rats quittant les premiers le navire, chacun des trois prévenus va tenter de s’innocenter en poignardant ses potes… une habitude acquise rapidement en fait. 

S.J. Fleet est le pseudonyme d’un avocat anglais qui a déjà écrit des ouvrages à succès dénonçant les carences d’un système judiciaire britannique qu’il vit au quotidien. Il fait aujourd’hui ses débuts dans la fiction avec  “En votre âme et conscience”. La tragédie de l’affaire Lyhanna en juin a  outré la France mettant en évidence le manque de moyens, l’incompétence, les fautes commises dans l’instruction… Ce roman propose de montrer le modèle anglais et de dévoiler les dessous pas très affriolants non plus de la justice anglaise. 

Chef d’orchestre d’un roman parfaitement orchestré S.J. Fleet raconte le procès en se plongeant dans la personnalité des acteurs importants. Il nous montre l’envers du décor, s’infiltrant dans les pensées les plus secrètes, les plus folles, les plus dérangeantes des différents acteurs de la tragédie en robes soyeuses et perruques poudrées. Interviennent tout au long de l’histoire le vieux juge, la procureuse, une avocate de la défense et deux des prévenus. Variant les angles de vision tout en restant à l’écart, sans affect tel un habitué de cette comédie de justice, S.J. Fleet rend son propos prenant dès le départ. Par sa distanciation, sa volonté de ne rien omettre mais aussi de ne pas perdre son lecteur dont il fait un juré parfaitement informé, S.J. Fleet ne cache rien de la sale réalité. Il sonde avec talent les personnalités, relance constamment son récit avec des coups de théâtre particulièrement percutants voire plombants. On est très loin des procès hollywoodiens, plus proche du caniveau anglais que du soleil californien. C’est sale ! 

“Froids et morts à l’intérieur, tous autant qu’ils sont. Débris d’une société qui a cessé depuis longtemps du sort des défavorisés, se contentant de les laisser se débrouiller tout seuls, à moins que leur comportement ne devienne impossible à ignorer. J’ai lu les conclusions et les requêtes de la défense dans cette affaire, et les trajectoires personnelles qu’elles révèlent ne sont hélas que trop prévisibles. La véritable tragédie est que ceux qui ont engendré ces créatures ne soient pas dans le box avec elles. Ils restent libres de continuer à peupler les cités de semblables progénitures meurtrières.” Ce n’est qu’au bout d’une éprouvante guerre des prétoires (“ le moindre doute doit bénéficier à l’accusé.”) qu’arrivera un verdict apte à enflammer tous les débats.  

Méchamment puissant, empruntant une vision globale mais intelligemment distanciée sur un procès multicéphale hors norme, En votre âme et conscience, superbe document à ranger à côté de la série anglaise Adolescence, montre l’administration de la justice des hommes en Albion, interroge, surprend, inquiète, file parfois un vilain blues et, surtout, se dévore comme un grand page-turner. 

Clete. 

LA DÉSABONDANCE d’Antoine Chainas / Plon.

Alors qu’on guettait son apparition dans le catalogue de la Série Noire ou de la Noire, Antoine Chainas signe son retour mais chez Plon… Surprise ?  En fait pas vraiment. Premièrement, ce roman n’aurait certainement pas trouvé sa place dans une collection polar comme la SN et deuxièmement chez Plon, il retrouve Aurélien Masson qui a guidé ses premiers pas en littérature, son entrée à la Série Noire, rien que ça, il y a presque 20 ans.

Alors que Bois-aux-renards, son dernier roman, divaguait, flottait dans les fantômes des croyances et légendes issus des cauchemars les plus anciens et les plus primitifs, La désabondance au contraire, dirige sa focale vers un futur très marqué par les mondes de Philip. Dick, Frank Herbert, Pierre Boulle et même le Vercors du roman « Les animaux dénaturés ». On est donc dans de la SF et les amateurs de polars, très justement alertés par le nom de Chainas, ne doivent pas l’ignorer… On est très loin de Pur grand prix de la littérature policière 2017.

« Disparues depuis dix ans au cœur des montagnes après la fuite de leur père, les cinq sœurs Kowalsky réapparaissent et deviennent un phénomène mondial avant d’être intégré au projet spatial EnnoIA. Propulsées aux confins du système solaire à bord du vaisseau la Génitrice, une intelligence artificielle conçue pour explorer l’univers, elles recherchent de nouveaux espaces pour développer le tourisme spatial de demain.
Mais le programme de la Génitrice semble soudain s’enrayer et tandis que le vaisseau erre dans le vide sidéral, que les frontières spatio-temporelles se font plus poreuses et qu’une catastrophe imminente approche, l’une des sœurs parvient à s’éjecter du vaisseau à bord d’une capsule pour rejoindre la Terre. Elle y retrouve une humanité ayant tourné le dos à la technologie et à l’idée de progrès. Vivants dans la forêt en tribus nomades, les êtres humains sont de moins en moins nombreux et le processus de désabondance enclenché des décennies plus tôt est poussé à son acmé jusqu’à l’étiolement du langage. »

Le lecteur doit savoir que cette quatrième de couverture n’énonce, héroïque, que le strict minimum. On avait cru remarquer que le Noir devenait un cadre trop étriqué pour l’imaginaire d’Antoine Chainas et qu’il avait « besoin » ou « envie » de nouveaux théâtres peut-être moins contraignants que le polar. Les habitués de l’auteur avaient bien vu cette nouvelle habitude d’inclure des petits intermèdes très déstabilisants au cœur de ses histoires. Cette première mise en péril du lecteur était apparue sous la forme d’une intrusion dans des mondes numériques dans Empire des chimères avant de nous ramener rapidement vers une réalité plus rassurante. Ces plongées dans l’inconnu, l’enfoui, le trouble… provoquaient d’ailleurs le ballet ensorcelant de Bois-aux-renards. En conséquence, il n’est nullement étonnant qu’Antoine Chainas ait eu envie d’emprunter ces voies nouvelles sans carcan que la SF lui proposait.

Chacun appréciera à l’aune de son vécu, de son histoire et de ses convictions les propositions, les choix de vie évoqués dans ces pages mais personne ne restera insensible à leur lecture. On ne reste jamais indifférent à la lecture de Chainas, à son écriture non plus.

Roman très intelligent, foisonnant mais aussi très exigeant par les questions qu’il ne cesse de poser et d’accumuler: nature et culture, le besoin et l’envie, le déclin civilisationnel, la filiation… jusqu’au vertige.

Clete.

DANS L’OMBRE DE TEHERAN de I.S. Berry / Toucan Noir.

Traduction: Charles Dejonge.

Dans l’ombre de Téhéran est le premier roman de I.S. Berry. L’Américaine a travaillé pour la CIA quelques années et a été en poste en Irak et surtout à Bahrein où elle a vécu la crise des « Printemps arabes » dans le petit royaume et en faire le cadre historique de son roman. Signalons la malice de l’éditeur qui a remplacé le placide titre original  « The Peacock and the Sparrow » (le paon et le moineau) par un bien plus brûlant « Dans l’ombre de Téhéran ». L’Iran est certes au centre de l’intrigue mais on n’y mettra pas un pied et on ne croisera aucun barbu barbant.

« Shane Collins est un agent de la CIA blasé. Le monde du  renseignement lui a pris une grande partie de sa vie et il  est prêt à raccrocher. On lui confie un dernier poste, dans  le golfe Persique, à Manama, la capitale du royaume de  Bahreïn dont les banlieues ont été gagnées par la contagion  du Printemps arabe. Sa mission est d’identifier les soutiens  iraniens sur lesquels s’appuient les rebelles pour fomenter  une insurrection. Au cours d’un événement diplomatique,  il rencontre Almaisa, une jeune artiste énigmatique, et  découvre grâce à elle une facette de Bahreïn que la plupart  des étrangers ne connaissent pas. Il tombe lentement  amoureux et commence à se poser des questions auxquelles  il n’avait jamais songé.  Lorsque son informateur de confiance se retrouve impliqué  dans un meurtre, Collins est entraîné malgré lui au coeur  du conflit. Ses sentiments et sa loyauté sont alors mis à rude épreuve. »

Shane Collins n’est ni sympathique ni antipathique. Il fait son taf, commence à penser à une autre vie et tente d’harmoniser toutes ses relations: sociales privées comme professionnelles. Il est considéré comme un bon professionnel. Peut-être mais néanmoins, c’est aussi un gros con de mâle Alpha, américain et membre d’une agence qui pense être le nec plus ultra du monde du renseignement. Shane Collins est ce genre de type qui ne se pose aucune question quand il se rend compte qu’il a entamé une histoire avec une jeune femme qui a l’âge de ses enfants. Enfin, il a un réel souci avec l’alcool.

Shane Collins fait donc son boulot obscur de surveillance à la recherche d’un indice, d’une connexion, se frotte à sa hiérarchie, tente de trouver la vérité dans les propos de son informateur et se crée pas mal de dossiers sur tous ceux qui gravitent autour de lui. Alors, le rythme est plutôt lent, on est dans le pas prudent de Collins dans le four de Bahrein. Les multiples descriptions de la ville n’aident pas non plus et peuvent lasser parfois. Et puis dans le dernier tiers du roman, le rythme s’accélère et Collins sera notre précieux témoin pour découvrir comment on culpabilise des innocents, comment s’organise un mouvement terroriste ou de résistance selon le point de vue, comment s’allume et se développe une émeute et comment l’étouffer par une répression sanglante dans la version de la monarchie de Bahrein…

Avec sa connaissance du terrain, son expérience d’agent de la CIA et sa narration éclairante des dessous d’un « printemps arabe », I.S. Berry offre un roman prenant sur l’extrême solitude de l’agent secret, premier témoin des errances et vilénies du monde.

Clete.

LE SURPRENANT PASSE-TEMPS D’ETIENNE ETGAZIER de Sarah Le Constant / Gallimard

« Au jeu des apparences, les règles ne sont jamais celles que l’on croit…
Lucas, vingt-huit ans, est un jeune homme charmant, à qui l’avenir semble sourire. Quand sa compagne le quitte et qu’une promotion attendue lui échappe, son équilibre vacille. À en croire Étienne Etgazier, son sympathique voisin de palier, un sexagénaire souvent en robe de chambre, cela ne fait aucun doute : Lucas est victime d’une injustice.
L’affaire est trouble.
Mais Étienne a peut-être une solution. »

Lucas est malheureux dans sa vie professionnelle comme en amour alors qu’il avait tout pour réussir, donnant tout le temps le meilleur de lui-même. Mais son curieux et extravagant voisin sexagénaire, employé de la RATP, va l’aider à comprendre quelle injustice au boulot lui a fait perdre une promotion qu’il méritait. Etienne Etgazier veut donc fouiller au sein de l’entreprise pour comprendre cette machination et aider un Lucas qui perd pied. Et Etienne Etgazier a des ressources.

Etonnant petit roman de la primo romancière Sarah Le Constant qui en peu de pages trousse une histoire qu’on lit d’une traite, avide de percer certains mystères. On suit Lucas, on s’interroge sur cet étrange voisin montrant beaucoup de sollicitude. On regrettera que l’auteure ait proposée beaucoup de thèmes contemporains sans jamais vraiment les approfondir. L’exploitation sauvage des ressources minières, le malaise de la vie en entreprise, des pans cruels de l’histoire du pays comme le drame des orphelins de la Creuse, la filiation, l’espionnage numérique… beaucoup de sujets déjà traités par la littérature noire et qui donnent du coup l’impression d’un simple survol des thèmes. C’est dommage, c’est peut-être le réflexe d’un premier roman où on veut s’exprimer sur beaucoup des sujets qui nous hantent, mais parfois à courir plusieurs lièvres, on s’épuise.

Un joli petit moment, une approche des frontières du roman noir qui ne laisse jamais indifférent.

Clete.

LA LUMIÈRE ET LES TÉNÈBRES de Bret Anthony Johnson / Terres d’Amérique / Albin Michel.

We Burn Daylight

Traduction: Charles Bonnot

« « On s’imaginait les jours heureux qui nous attendaient. C’est vous dire si on était innocents. Si on était naïfs. C’était ça, Waco. » Texas, 1993. Des gens de tous horizons ont suivi Perry Cullen, surnommé « l’Agneau ». Cédant leurs économies, vendant leurs maisons, rompant leurs mariages, ils ont rallié la mystérieuse communauté de cet ancien paysagiste qui se prétend prophète et se prépare à la fin des Temps avec un arsenal d’armes impressionnant.

Jaye est arrivée de Californie avec sa mère, l’une des disciples les plus dévouées de l’Agneau. Quand l’adolescente rencontre Roy, le fils du shérif du comté, l’attirance est immédiate et réciproque. Mais tandis que la tension s’accroît entre la secte et les forces de l’ordre, les deux jeunes amants sont entraînés dans une spirale infernale… Parviendront-ils à retrouver la lumière ? »

S’il se défend d’avoir écrit un roman sur David Koresh, le gourou, Bret Anthony Johnson raconte néanmoins dans le détail la terrible tragédie qui a conduit à la fin de la secte. Rappelez-vous : 1993, à l’écran, un char du FBI qui défonce un bâtiment de ferme non fortifié qui abrite une centaine de partisans d’un cinglé malin surnommé « L’Agneau », en communication directe avec dieu… Et puis l’incendie effroyable et personne qui sort. Les USA , l’autoproclamée plus grande démocratie du monde en plein ratage devant toutes les caméras du monde ! Comment un pays qui reconnait tant de religions dangereuses peut-il massacrer ainsi ses citoyens ? Pourtant tout le monde était prévenu : « God, Guns, Guts » proclamait « L’agneau » tel un mantra comme tous les tarés de la culture des armes ricains… Une tragédie dont le bilan humain sera de 86 morts, incluant quatre agents de l’ATF et de nombreux enfants, une honte dont le FBI, l’ATF, le gouvernement et Clinton sortiront quasiment blancs comme neige… avec des excuses, des allégations, des accusations jamais confirmées par les commissions d’enquête postérieures tandis qu’une soixantaine des membres des forces de l’ordre rendront leur plaque.

C’est donc cette tragédie que raconte Bret Anthony Johnson dans le regard de deux ados qui tombent amoureux l’un de l’autre. Roy, le fils du shérif de Waco qui gérait cette « secte », cette communauté depuis des mois et qui assistera, impuissant au plantage gouvernemental et elle Jaye, fille d’une allumée qui a tout quitté en Californie pour rejoindre l’Agneau dans ce coin pas terrible du Texas comme le montrent les images d’archives sur l’affaire compilées par Texas Archive.

Ces deux narrations croisées, ces deux regards sont complétés par des témoignages sous forme de podcast recueillis trente ans plus tard auprès des acteurs, des témoins, des observateurs, battant en brèche les théories gouvernementales si plaisamment relayées dans des documents comme celui-ci.

Mais bien au-delà de la tragédie de Waco, Bret Anthony Johnson propose surtout un terrible réquisitoire contre deux des grands maux de l’Amérique et spécialement du Sud, les flingues et la Bible. Pas très malins les Ricains, tant d’exemples que l’association ne fonctionne nulle part sur la planète.

J’avais eu la chance de croiser Bret Anthony Johnson, à l ‘époque professeur de Creative Writing à Harvard, il y a une dizaine d’années au moment de la sortie en France de son magnifique premier roman Souviens-toi de moi comme cela et j’avais parlé de « justesse », de « pudeur ». On y était emporté par la force des sentiments, la douleur de l’absence…

On est ici dans la même intelligence, la même exception, un grand roman américain.

Clete.

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