Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 1 of 56)

RETOUR A BERLIN de Jacques Moulins / Série Noire

“À Berlin, Deniz Salvère dirige une unité européenne antiterroriste qui a récemment mis hors d’état de nuire un groupe de pirates informatiques liés à l’extrême droite slovaque. Quelques mois plus tard, trois individus impliqués dans cette affaire trouvent la mort. Un cahier découvert chez l’une des victimes lance son équipe aux quatre coins de l’Europe pour déterrer d’autres indices et remonter jusqu’aux commanditaires, car les identifier, c’est aussi mettre au jour les méthodes utilisées par l’ultra-droite pour déployer ses tentacules sur le Vieux Continent…”

“Retour à Berlin” est la suite de “ Le réveil de la bête” paru également à la SN en septembre 2020 et qui vient de sortir en folio. On peut très bien ignorer le premier volume et se lancer dans cette nouvelle enquête de cette équipe d’ Europol dirigée par Deniz Salvère vu que de nombreuses pages au début rappellent le passé des personnages mais il me semble qu’il serait plus judicieux de démarrer au début pour être bien accoutumé aux méthodes et à la vie de ces flics de l’ombre qui progressent difficilement, freinés voire bloqués par les législations européennes et les réserves des gouvernements et des polices des états européens incriminés.

“Retour à Berlin » n’est pas une lecture confortable, n’offre pas de péripéties sanglantes ou spectaculaires mais propose une enquête minutieuse où le suspense est toujours présent de manière très pointue. Dans un entretien qu’il nous avait accordé l’an dernier, Jacques Moulins, l’auteur, journaliste, spécialiste des affaires européennes, avait déclaré: “Je m’appuie sur une réalité d’Europol en rajoutant une part de fiction, ainsi que les relations entre ses fonctionnaires et les responsables politiques. J’ai voulu traiter ce sujet car il est d’actualité, relater la relation France-Allemagne, les difficultés de l’Europe en termes de politique et la montée de l’extrême droite… C’est une forme d’avertissement !

Jacques Moulins en remet donc une couche. Il y a un an, peut-être que certains n’avaient pas vu l’actualité, le caractère pertinent d’un tel roman pour la politique de notre pays. Le racket, le chantage, les extorsions, les menaces, les intimidations, la cybercriminalité et les assassinats présents dans cet ouvrage devraient avoir plus d’écho ce coup-ci à quelques mois d’une élection présidentielle en France où l’exemple slovaque des agissements de la Bête dans le roman semblent transposables à la situation française dans un scénario catastrophe.

Nul doute que les résultats du scrutin français nous entuberont une fois de plus mais, au moins, grâce à ce roman, vous saurez, à un moment où les fachos, par deux voix différentes mais par une union dans la doctrine, caracolent dans les sondages comment travaillent les nuisibles et quelles sont leurs stratégies, leurs alliés pour prendre le pouvoir par des voies dites démocratiques.

Urgent et important.

Clete.

UN TUEUR SUR MESURE de Sam Millar / Métailié

The Bespoke Hitman

Traduction: Patrick Raynal

La vie de Sam Millar est un véritable roman noir. Le natif de Belfast a passé de nombreuses années dans les geôles britanniques pour ses activités au sein de l’IRA. Il a connu aussi les cellules américaines suite à sa participation au braquage de la Brink’s à Rochester dans l’état de New-York, un hold-up spectaculaire qu’il raconte dans “On the Brinks”. 

Forcément, ses expériences douloureuses donnent du crédit à ses écrits postérieurs. Il a bien connu la pègre, il connaît bien les acteurs des guerres irlandaises, les deux se confondant parfois… les romans de Sam Millar déménagent… tout comme lui d’ailleurs qu’on voit débarquer chez Métailié après de nombreuses années au Seuil. 

“Braquer une banque à Belfast le jour d’Halloween déguisés en loups semblait être une bonne idée. Se rendre compte que le coffre avait été vidé avant leur arrivée, un peu moins. Mais voler une mallette à un client de la banque qui leur avait gentiment suggéré d’aller se faire voir, c’était signer leur arrêt de mort.” 

Quand on lit un roman espagnol, c’est souvent la guerre civile qui remonte, avec les Argentins c’est la dictature deux fois sur trois et avec l’Irlande, très souvent leurs guerres qui semblent parfois moyenâgeuses vues de l’extérieur. Et forcément, on n’y coupe pas avec un auteur originaire de Belfast écrivant dans son théâtre natal. Les “Three Stooges”, comme les affuble Millar, n’auraient pas dû et ne l’auraient pas fait s’ils avaient su. Mais, c’est trop tard, et en plus de la police, ils ont au cul une fraternité très susceptible et voulant conserver des statuts qu’elle considère quasiment de droit divin.  

On se serait très bien contenté d’une simple histoire criminelle agrémentée de l’humour noir de Sam Millar mais on a finalement droit à un jeu de massacre parfois très dur comme le premier chapitre particulièrement crispant le laisse présager. Millar ne crée pas particulièrement d’empathie pour les trois abrutis malchanceux mais laisse la porte entr’ouverte à un certain goût pour le sadisme tant certains méchants sont des artistes du supplice, voire des esthètes passant malgré eux de la torture mentale à une pratique beaucoup plus physique.  

Le roman est très addictif, dérangeant parfois, un vrai bouquin noir animé par un fighting spirit irlandais particulièrement réjouissant.  

Clete. 

LES RÊVES QUI NOUS RESTENT de Boris Quercia / Asphalte.

Traduction: Isabel Siklodi et Gilles Marie

“Natalio est un classe 5, les flics les plus méprisés de la City, chargés d’éliminer discrètement les dissidents. Suite à un accident, il doit se procurer un nouvel « électroquant », robot d’apparence plus ou moins humaine qui lui sert d’assistant. Fauché, il se rabat sur un vieux modèle bas de gamme qui se distingue rapidement par l’inquiétante étrangeté de ses expressions et de ses réactions. Mais Natalio n’a pas le temps de s’interroger sur ces anomalies : il a un nouveau cas à résoudre. Une intrusion a eu lieu dans une de ces usines à rêves où se réfugient tant d’habitants de la City pour échapper à leurs vies misérables. Et des résultats lui sont demandés au plus vite…”

Boris Quercia est l’auteur d’une trilogie magistrale autour d’un personnage de flic Santiago Quiñones, sévissant, dans les affres de l’alcool et de la came, à Santiago du Chili et dont le second volume, “Tant de chiens” fut récompensé du grand prix de la littérature policière en 2016. Chez les lecteurs fidèles, la disparition de Santiago, cabossé et usé, fut un choc en même temps qu’un sujet d’inquiétude. Quel serait le futur de l’auteur, visiblement lassé de raconter la délinquance chilienne?

Dès les premières lignes de “les rêves qui nous restent”, on est très vite rassurés même si Quercia change d’univers littéraire en passant à de la SF qui parfois inquiète le lecteur pur et dur de polars. Son nouveau héros, Natalio est aussi un flic, aussi triste, solitaire et désespéré que Santiago, les médocs, la came et l’alcool en moins… d’où aussi un plus grand  discernement vis à vis des événements terribles qui l’entourent.

L’éditeur souligne que Quercia nous projette dans un futur digne d’un Philip K. Dick et cela est très rassurant pour les non adeptes de la SF, les univers créés par Dick étant souvent très proches du nôtre, facilement compréhensibles, assimilables sans migraine. D’un autre côté, les termes cités par l’éditeur sont peut-être un peu ambitieux, Quercia se contentant de créer un théâtre très proche du “Blade Runner” de Ridley Scott, auquel, il a ajouté certains éléments marquants des films “Soleil vert” de Richard Fleischer et “New York 1997 de John Carpenter. Tout cet environnement très connu de tous permet à Quercia de faire l’impasse sur des descriptions et des explications qui ralentiraient le récit et autorise le lecteur à se créer un peu son propre décor, ses propres images. Déjà, dans sa première trilogie, les éléments sur la ville étaient bien souvent négligés, on est donc en terrain connu, Quercia voulant juste créer une ambiance de doute, de peur, d’angoisse très funeste autour de son héros. L’intrigue policière n’est pas réellement frappante, l’histoire se contentant essentiellement de bien suivre les pérégrinations du chemin de croix de Natalio comme autrefois avec Santiago. 

Boris Quercia est le genre d’auteur qui vous attrape dès le début d’un roman pour vous abandonner décomposé à la dernière ligne. L’écriture de Quercia, toute simple, toute ordinaire est néanmoins une arme de destruction massive de tout premier plan puisque on s’engage très rapidement aux côtés de ce flic qui lutte pour sa survie. Par rapport à ses derniers écrits, il faut aussi noter que l’affectivité est surdéveloppée dans le sens où Boris Quercia, et ce n’est pas une mince affaire, arrive à créer de l’empathie voire de la tendresse pour une machine, un robot…

Les fans de Quercia et de Santiago Quiñones bien sûr replongeront avec délice dans ses univers glauques où chacun tente de survivre et les nouveaux lecteurs comprendront très vite que la SF est juste un support pour créer un cadre noirissime dans lequel se débat un Natalio au bord de l’abîme et qu’on suit jusqu’au bout de l’ignominie.

Béton!

Clete.

LE SNIPER, SON WOK ET SON FUSIL de Chang Kuo-Li / Série Noire

Traduction: Alexis Brossollet.

“À Taïwan, le superintendant Wu doute du suicide d’un officier du Bureau des commandes et acquisitions de l’armée. Un deuxième cadavre d’officier, rejeté par la mer sur la plage des Perles de sable, renforce son intuition.

À Rome, le tireur d’élite Ai Li, dit Alex, s’apprête à dégommer un conseiller en stratégie du président taïwanais sur ordre des services secrets. Mais au dernier moment, tout capote et, menacé, il s’enfuit à travers l’Europe.

De retour à Taipei, Alex croise le chemin de Wu, qui, aidé par son fils hacker en herbe, persiste à enquêter malgré les ordres venus d’en haut. Apparemment, tous deux ont la même personne pour cible…

Sous le signe du riz sauté, la spécialité d’Alex quand il n’est pas en mission, un thriller à cent à l’heure, plein d’humour et gourmand.”

Depuis quelque temps, les éditeurs en quête de nouvelles voix, de nouveaux territoires et horizons partent à l’est: l’Europe bien sûr, la Russie mais aussi l’Asie avec en particulier le Japon et la Corée. La SN a déjà emprunté le même chemin avec des auteurs russes et innove en nous proposant un polar venu de Taïwan.

Alors, évidemment, l’exotisme est là même si le roman débute en Italie et se promène parfois en Europe notamment à Prague. Même si l’attrait d’une nouvelle culture, de nouveaux comportements est intéressant, le lecteur demande néanmoins une intrigue qui fonctionne et ce roman en propose une d’emblée avec un premier chapitre assez virtuose, suivant Alex un tueur dans ses opérations d’infiltration et de camouflage. Parallèlement, une investigation se développe avec Wu sur l’île tant convoitée par la Chine ces derniers temps.

Peu de temps morts dans cette intrigue où l’humour est aussi très présent, des personnages intéressants pour une intrigue qui paraît parfois d’un joli vintage, rappelant un peu les romans de Robert Ludlum. Mais si on part très loin en Orient, on revient aussi chez nous en fait avec ce qui est une version imaginée par l’auteur de la fameuse affaire de la vente des frégates à Taïwan par la France au début des années 90.

Pas le polar de l’année certes mais très sympa.

Clete.

SIDÉRATIONS de Richard Powers / Actes Sud

traduction: Serge Chauvin

“Depuis la mort de sa femme, Theo Byrne, un astrobiologiste, élève seul Robin, leur enfant de neuf ans. Attachant et sensible, le jeune garçon se passionne pour les animaux qu’il peut dessiner des heures durant. Mais il est aussi sujet à des crises de rage qui laissent son père démuni.

Pour l’apaiser, ce dernier l’emmène camper dans la nature ou visiter le cosmos. Chaque soir, père et fils explorent ensemble une exoplanète et tentent de percer le mystère de l’origine de la vie.

Le retour à la “réalité” est souvent brutal. Quand Robin est exclu de l’école à la suite d’une nouvelle crise, son père est mis en demeure de le faire soigner.

Au mal-être et à la singularité de l’enfant, les médecins ne répondent que par la médication. Refusant cette option, Theo se tourne vers un neurologue conduisant une thérapie expérimentale digne d’un roman de science-fiction. Par le biais de l’intelligence artificielle, Robin va s’entraîner à développer son empathie et à contrôler ses émotions.

Après quelques séances, les résultats sont stupéfiants.”

Bien évidemment ce roman ne se situe pas dans les univers du polar ou du noir. Néanmoins, si vous avez lu “ Le Temps où nous chantions”, Richard Powers n’est plus un inconnu pour vous et ses parutions, même si vous ne les lisez pas toutes, sont certainement dignes d’intérêt.

En ce qui me concerne, quels que soient les divers sujets abordés, souvent scientifiques, les bouquins de Powers me marquent durablement, me rappellent aussi que, pendant la lecture, à quelques moments, je me suis senti un peu moins bête. Pas longtemps je le concède… Quand Powers s’attaque à un sujet, que ce soit le chant choral ou des thématiques scientifiques explorant les relations entre physique, génétique et technologie, il l’explore très profondément pour en sortir la sève permettant au béotien de comprendre certains phénomènes, de suivre une histoire qui demande souvent une grande implication du lecteur.

Dans “Le dilemne du prisonnier”, Richard Powers avait déjà traité la relation père/fils, mais ici il intimise beaucoup plus le rapport entre un enfant qui perd peu à peu pied en société et son père détruit parce qu’il n’arrive pas à redonner vie et confiance à son enfant. Il y a des côtés charmants rappelant parfois “Le petit prince”, mais le monde est cruel, très cruel avec ceux qui ne rentrent pas dans la norme. 

“Sidérations” est certainement le roman le plus abordable de l’oeuvre de Richard Powers et ceci de façon totalement délibérée, je pense, afin de toucher un public plus large et de faire comprendre une fois de plus le mal que l’humanité fait à la planète, une sorte de réplique à “L’arbre-monde”, son prix Pulitzer de la fiction 2019.

L’histoire, très touchante, se termine dans des pluies de Perséides de larmes…

Clete. 

SARAH JANE de James Sallis / Rivages.

Traduction: Isabelle Maillet.

“Surnommée « Mignonne », ce qui ne lui va pas comme un gant, Sarah Jane Pullman a déjà trop vécu pour son jeune âge : famille dysfonctionnelle, fugue à l’adolescence, crimes, petits boulots dans des fast-food… on se demande comment elle parvient à redresser la barre. Elle y arrive et, à sa grande surprise, est engagée comme agent au poste de police de la petite ville de Farr. Lorsque le shérif titulaire disparaît, c’est elle qui prend sa place. Mais Sarah Jane ne se satisfait pas de la situation. Cet homme, Cal, était son mentor, son appui, et elle ne peut accepter qu’il se soit évanoui dans la nature. Elle va découvrir des choses qu’elle ne soupçonnait pas…”

James Sallis est un très grand auteur dont les romans ne se laissent pas facilement apprivoiser malgré ou peut-être à cause des ancrages dans le texte : leur forme, leur fond, leur moment d’apparition, leur subjectivité, des paroles, des répliques, des indices et des pensées qui ne sont plus vraiment celles des personnages mais de Sallis lui-même phagocytant sa propre intrigue partiellement policière pour interroger le lecteur, l’amener à réfléchir à une vérité que, pas plus que les personnages, il n’atteindra finalement jamais. Alors, une fois de plus, et autant vous prévenir, certains ne passeront pas la page cinquante tandis que d’autres se délecteront avec dévotion du discours, de la méthode, des indices, de l’histoire et de son dénouement. 

Si Sarah Jane peut paraître en ligne directe du précédent Willnot, il se distingue néanmoins par la présence, pour la première fois de sa carrière, d’une héroïne féminine. Ce nouveau challenge novateur souffre néanmoins de certains manques pour nous permettre de croire au vécu et à l’histoire d’une femme tels que l’on peut se plaire à les imaginer. Par contre, exploitant le même thème des disparitions pour le pousser vers une universalité, Sallis montre l’incompréhension, le chagrin ou la colère causée par l’absence soudaine et sans explication, par la maladie, le suicide, la mort subite, la fuite ou le crime non résolu. Incluant ses propres interrogations existentielles, sublimées par son écriture magique paraissant foutraque alors qu’elle est le résultat de choix littéraires totalement assumés, elle place le lecteur dans le même état d’incertitude que les personnages.

Toute l’œuvre de James Sallis explore le grand thème de la solitude des êtres, leur cruelle confrontation solitaire à des situations qui les dépassent. Si le propos est lourdement triste,  méchamment mélancolique, on voit néanmoins le malin plaisir que prend Sallis à nous égarer, à nous aveugler, à nous renseigner, à nous interroger, à nous faire hésiter. L’intrigue policière, résoudre l’énigme de la disparition de Cal, une fois de plus et même si elle est l’objectif final, n’a pas grand intérêt. Une petite nouvelle sympathique aurait suffi si elle n’était pas animée par la maestria d’un auteur au zénith, roi de l’ellipse, du non-dit.

“La part de non-dit laissant, comme toujours, une traînée de feu dans son sillage.”

 Sarah Jane se découpe en deux parties. L’une raconte l’enfance et la jeunesse de l’héroïne tandis que la seconde montre la banalité, l’ordinaire de la vie d’un flic de campagne. Si la première partie me semble la plus aboutie et la plus propice à d’énormes maux de tête suite aux suggestions de réflexion proposées par Sallis ou par le voile laissé sur certains pans du tableau, la seconde a le mérite de rattacher le roman, et même si c’est de très loin, au monde du polar mais à peu près à l’identique de Willnot dont il est très proche tout en allant encore plus loin dans la réflexion.

“Chaque roman, chaque poème, est la même histoire unique qu’on raconte encore et encore. Comment on essaie tous de devenir véritablement humains, sans jamais y parvenir.”

Et s’il fallait résumer Sarah Jane et l’ensemble de l’œuvre de James Sallis, nul doute que ses propres propos seraient : « Dans la vie, tout se résume à errer pour trouver une direction, a-t-il dit. Tout ce qu’on fait. Plus on erre, plus la direction se précise.”

Bluffant, brillant.

Clete.

LES SAMARITAINS DU BAYOU de Lisa Sandlin / Belfond Noir.

THE DO-RIGHT

Traduction: Claire-Marie Clévy

“Après quatorze ans passés derrière les barreaux pour avoir mis en pièces l’un de ses deux violeurs, Delpha Wade retrouve enfin le chemin de la liberté. Mais rien ni personne n’attend une ex-taularde, a fortiori en 1973, dans une petite ville du fin fond du Texas.

Le bureau du privé Tom Phelan, un Cajun débonnaire en reconversion professionnelle, est un point de chute inespéré pour Delpha. Avec sa discrétion et son sérieux, la jeune femme devient vite une secrétaire indispensable au détective néophyte…Mais sous la carapace, un feu gronde en Delpha, le besoin dévorant de se venger de son second violeur qui court toujours. Un homme dont elle est convaincue qu’il est là, tout proche. Et qu’il la guette…”

D’accord, un roman est un produit comme les autres et les éditeurs ont bien le droit d’utiliser certaines petites ruses pour vendre leur came. Bon, ça a marché pour moi puisque le titre français avec le terme bayou et la couverture avec son arbre solitairement triste m’ont d’emblée évoqué Burke ou Lansdale ou encore la première saison de True detective… et cela a été une grosse erreur mais point fatale. Ce premier opus de Lisa Sandlin récompensé des prestigieux Dashiell Hammett Prize 2015 et du Shamus Award 2016, même s’il ne met pas un orteil dans le bayou, possède de multiples atouts. 

Les qualités du roman n’apparaissent pas d’emblée, mais se dévoilent progressivement au fil de la lecture pour en faire un roman très recommandable, très éloigné de ce que veut nous faire croire une quatrième de couverture, elle aussi dans la surenchère.

Si, en effet, Delpha pense beaucoup au deuxième violeur toujours vivant, en l’occurrence le père de sa victime, elle n’en fait pas une obsession, s’efforçant, sous la surveillance de son agent de probation, de se réinsérer dans la société de Beaumont, ville importante et pas le fin fond du Texas que veut nous vendre Belfond . Elle veut réussir son nouveau départ et accepte toutes les offres de travail qu’on lui propose : s’occuper de personnes âgées ou accomplir le secrétariat de Tom Phelan qui, à la suite d’une blessure, a quitté les plate-formes pétrolières où il gagnait sa vie pour devenir détective.

Les fantasmes d’une vie à la Philip Marlowe sont très vite oubliés s’ils avaient été un tant soit peu rêvés et le quotidien est peu enchanteur : un chien à surveiller par peur d’un empoisonnement, une jambe en plastique confisquée à récupérer, un constat d’adultère, les “samaritains” Delpha et Paul mettent tout en oeuvre pour aider les paumés, les barjots, les oubliés. Et puis une affaire, trop facile à mener, titille Paul qui tente de comprendre, d’ approfondir… Pas débordé par son nouveau job, il a tout le temps de la réflexion. On ne voit rien venir, on se laisse porter par son entêtement, les éléments à charge, les indices, les preuves arrivent au compte-gouttes jusqu’à ce qu’on comprenne enfin que Paul n’est pas le second couteau qu’il parait et qu’il a bien ferré un gros poisson.

Parallèlement, on suit les tourments de Delpha entre pulsions de vengeance et désirs de rédemption voire de résilience mais la belle dimension polardesque du roman est bien dans la quête de Paul. Néanmoins, l’ambiance du Texas de 73 et surtout de nombreux personnages aussi touchants qu’émouvants contribuent aussi à une belle réussite. 

Gageons que Belfond sortira rapidement le second volet des enquêtes du duo Delpha Wade/Tom Phelan  particulièrement réjouissant pour son humanité, sorti en 2019 aux USA et intitulé “The Bird Boys”.

Clete

LORSQUE LE DERNIER ARBRE de Michael Christie / Albin Michel

Greenwood

Traduction: Sarah Gurcel

Après avoir fait, comme la plupart des auteurs américains, ses armes dans le monde de la nouvelle avec « Le jardin du mendiant » sorti chez Albin Michel en 2012, Michael Christie revient dans les librairies avec un roman imposant « Lorsque le dernier arbre », sorte de pendant à « L’arbre-monde » de Richard Powers, prix Pulitzer 2019.

Tous ces scénarii post-apocalyptiques très à la mode en ce moment prennent une nouvelle dimension, plus réelle et plus inquiétante, lorsqu’ils font écho à la crise sanitaire mondiale que nous traversons depuis de longs mois.

 « Le temps ne va pas dans une direction donnée. Il s’accumule, c’est tout – dans le corps, dans le monde -, comme le bois. Couche après couche. Claire, puis sombre. Chacune reposant sur la précédente, impossible sans celle d’avant. Chaque triomphe, chaque désastre inscrit pour toujours dans sa structure. » D’un futur proche aux années 1930, Michael Christie bâtit, à la manière d’un architecte, la généalogie d’une famille au destin assombri par les secrets et intimement lié à celui des forêts. 

L’histoire démarre telle une dystopie. 

Nous sommes en 2038, après « le grand Dépérissement », un dérèglement climatique ayant entraîné un bouleversement du climat, nous suivons Jake, une botaniste travaillant dans un parc d’attraction canadien et offrant à de riches visiteurs la possibilité d’approcher les derniers arbres sauvegardés. Ailleurs, la terre est devenue un désert suffocant et la plupart des arbres sont morts attaqués par les maladies et les insectes. 

Cette partie permet sans doute de donner au roman une dimension de fable écologique, mais pour moi, le véritable intérêt du livre est ailleurs, dans la passionnante plongée dans le passé qui nous fait remonter le temps comme à la lecture des anneaux de croissance qui ornent la coupe d’un tronc : 2008, 1974, 1934, 1908… 

À chaque époque, le romanesque nous emporte dans l’histoire de la famille Greenwood en même temps que dans l’histoire de l’Amérique. Plus on remonte dans le temps, plus les personnages sont profonds, troubles, humains. Ils nous entraînent dans leur vie liée à l’exploitation du bois et, si le discours écologique est bien présent, il est surtout servi par le talent avec lequel Michael Christie a construit un authentique roman d’aventure. Une histoire de famille, intemporelle, avec ses secrets, ses mensonges, ses incompréhensions, ses trahisons, ses amours…

Un livre sombre, comme l’est la vie ; imprégné de lumière, comme elle aussi.

Clete.

AU-DELÀ DE LA MER de Paul Lynch / Albin Michel.

Beyond The Sea

Traduction: Marina Boraso

“Malgré l’annonce d’une tempête, Bolivar, un pêcheur sud-américain, convainc le jeune Hector de prendre la mer avec lui. Tous deux se retrouvent vite à la merci des éléments, prisonniers de l’immensité de l’océan Pacifique.”

Dans ce quatrième roman, Paul Lynch prend beaucoup de risques en quittant son théâtre du Donegal présent dans “Un ciel rouge, le matin”, « La neige noire” et “Grâce”. Par le passé, cette terre irlandaise avait permis à l’auteur de colorer ses intrigues très noires qui en font l’une des plus belles plumes actuelles du genre. Il sacrifie aussi son style magnifique parfois délicieusement suranné pour s’adapter à la tragédie humaine qu’il nous propose.

“BEYOND THE SEA est né parce que j’ai lu quelque part l’histoire de deux hommes qui avaient dérivé dans le Pacifique à bord d’un bateau et dont un seul avait survécu. En lisant cette histoire, j’ai été comme frappé par une vision, la vision d’un roman tel que j’écrirais à ce sujet. J’ai vu comment mes préoccupations du moment pouvaient finalement trouver leur voie dans une telle histoire. Mais j’étais un peu inquiet car ce n’est pas un roman qui se déroule en Irlande et c’est vrai que pendant un moment je l’ai laissé de côté. Après j’ai cherché à savoir si je pouvais écrire le même livre dans le cadre irlandais mais ce n’était pas réalisable. Finalement, comme pour les autres, je me suis dit, c’est le roman que je dois écrire malgré tout. Au bout du compte, malgré toutes ces différences, c’était un livre qui me permettait d’aller très près des idées qui m’intéressent. C’est un livre assez semblable à “ Grace” dans le fait que finalement ce qui traverse le roman c’est comment est-ce qu’on se définit soi même quand on y est acculé. Peut-on accéder à une forme de transcendance dans cette vie qui est la nôtre ? Comme dans “Grace”, les deux personnages de “Beyond the sea”, au début des humains très ordinaires, sont transcendés par ce qu’ils vivent, deviennent plus vrais, plus grands que nature et c’est cela qui m’intéresse.” Entretien Nyctalopes, juin 2019.

“Au-delà de la mer”, par instants histoire de survie, est surtout un roman explorant la psyché de deux hommes en prenant le point de vue de celui qui survivra. Usant d’une écriture beaucoup moins riche qu’à l’accoutumée, Lynch réussit néanmoins très rapidement à instaurer un climat de noirceur, de souffrance que vraiment peu d’auteurs arrivent à créer et à infliger au lecteur.

Jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, qu’est ce qui fait qu’un homme reste à flot tandis que l’autre coule ? La dévotion ou l’action, le rapprochement ou l’isolement, la confiance ou la défiance, l’espoir ou le découragement, la foi en l’humanité… 

Il est probable que le roman désarçonnera au départ les fans de Lynch mais ils verront aussi très vite la permanence du talent de l’auteur dans une histoire beaucoup plus statique, au décor immense mais désespérément vide, une traversée du Styx, noyant le lecteur dans des océans de souffrance, de peine et de désolation.

“ Ses yeux s’ouvrent sur un ciel bouché et une mer abolie, il n’y a plus rien à voir.”

Abyssal.

Clete.

DE RAGE ET DE VENT d’Alessandro Robecchi / L’Aube Noire.

Di rabbia e di vento

Traduction: Paolo Bellomo et Agathe Lauriot dit Prévost

Quel plaisir de retrouver Alessandro Robecchi que nous avions découvert l’an dernier à la faveur d’un roman “Ceci n’est pas une chanson d’amour » dont le titre évoquait méchamment Public Image Limited de John Lydon et qui était en fait gavé de Bob Dylan, Dieu du héros Carlo Montessori, animateur vedette et producteur génial de tv poubelle pour la chaîne qu’il nomme “l’unsine à merde”. Ce roman était un bon polar milanais et peut-être plutôt une farce policière. A quelques pages de la fin, on se demandait comment le héros allait pouvoir s’en sortir et comment Robecchi allait bien pouvoir ne pas se gaufrer dans le final. Mais, vraiment contre toute attente, l’auteur avait réussi le sans faute.

Ce deuxième roman, toujours plus délicat à conclure a donc véritablement valeur de test pour savoir si la série en cours en Italie, un roman par an depuis 2014, soit 8 histoires est un filon à suivre…

“Carlo Monterossi, détective à ses heures perdues, est ravagé par la culpabilité : après avoir pris un verre avec Anna, une escort girl avec laquelle il a partagé un moment de surprenante sincérité, il est parti de chez elle sans fermer derrière lui, laissant le champ libre à un meurtrier tortionnaire.”

Si le premier roman se montrait parfois extravagant dans sa collection de doux dingues et de furieux malades, dans sa succession de scènes improbables et pas toujours du meilleur goût, on passait néanmoins un grand moment de bonne humeur. A l’époque j’avais “osé” parler d’un côté westlakien que je fus agréablement surpris de retrouver dans la bouche du célèbre critique littéraire Michel Abescat. Indéniablement, on retrouve cette filiation à laquelle on peut ajouter le regretté Andrea Camilleri dans l’art de se foutre des flics. Si furieux pouvait être attribué à “Ceci n’est pas une histoire d’amour”, sérieux et appliqué conviendraient bien à ce deuxième opus beaucoup plus réfléchi, tout en laissant néanmoins échapper, à bon escient, une étonnante verve.

Il semblerait qu’une équipe soit née autour d’un Carlo Montessori dans une rage peut-être un peu exagérée contre le tueur d’une personne qu’il n’a côtoyé que deux heures dans sa vie. Mais qu’importe, on le suit d’emblée, lui et ses deux complices, un journaliste peu bavard mais très efficace et un flic, roi du travestissement en filature, sorte d’inspecteur Cluzot malchanceux qui trouve d’entrée le moyen de se faire exploser la tronche alors qu’il est déguisé en moine.

L’intrigue est parfaitement maîtrisée, les dialogues et les situations sont souvent savoureux, bref, le roman est très réussi. Assurément, Alessandro Robecchi est un auteur à suivre.

Clete.

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