Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 1 of 80)

CHIENS de Sébastien Gendron / La Noire / Gallimard

« Daniel Pabst, quadragénaire vieux garçon fraîchement viré de chez sa mère, est embauché comme détective stagiaire. Dès son premier jour dans la vieillissante agence Borotra, il assiste à un très étrange échange de mallettes dans le bureau même du directeur. Dès lors, Daniel Pabst se jure de faire toute la lumière sur cette affaire. Quitte à affronter les pires dangers, notamment cette bizarre ribambelle de chiens qui guette. »

Avec Chiens, Sébastien Gendron clôt le cycle du Grand livre des animaux, débuté en 2024 avec Chevreuil et poursuivi l’an dernier par Python. Dans Chevreuil, on découvrait une commune rurale française gangrénée par une très grande majorité d’affiliés à la bande de clodos de Zemmour. Dans Python, on restait sur le même village mais en périphérie, dans un lotissement « Californie » de nouveaux riches. Si dans ce nouvel opus, Sébastien Gendron adresse quelques clins d’œil aux lieux qu’il a déjà irrémédiablement sinistrés, il se situe surtout dans une grande ville de la façade atlantique dont les noms des quartiers, des rues et avenues provoquent les premiers éclats de rire (rue Rachida Dati…) et indiquent d’emblée un ton qui sera comme on l’espère féroce et sans pitié.

« Et que crois-tu qu’il arriva, connard ? »

Et on ne sera pas déçu, Sébastien Gendron, pour ce dernier opus, a voulu offrir un feu d’artifice à ses fidèles et en fait c’est le grand incendie de Rome qu’il provoque. Le résultat est totalement hilarant. Il y va à la serpette, à la sulfateuse, à la batte, au fusil d’assaut ou au lance-flammes comme cette inconnue qu’on croise en début de roman. Sans filtre, Gendron ose tout et surtout le pire pour le plus grand plaisir du lecteur. C’est parfois d’un humour un peu douteux, mais on en redemande. Bon, reconnaissons que parfois l’intrigue se trouve en très, très, arrière-plan mais c’est pas grave. On sait qu’il saura retomber sur ses pieds après avoir dézingué tout ce qu’il lui semble bon de railler. Pris certainement d’une nostalgie de son enfance, il nous brosse avec talent des personnages douteux, retors ou tout simplement crétins qu’il compare à des vedettes de la tv ou du cinéma des années 70 un peu oubliés comme Catherine le Poulain, Michel Constantin. Et puis ces putains de chiens partout qui matent.

C’est pas un cabot Sébastien Gendron, mais il mord fort et devrait être remboursé par la sécu.

Clete.

Du même auteur sur Nyctalopes.

CHEZ PARADIS, FIN DE SIÈCLE, REVOLUTION.

MUNICHS de David Peace / Rivages.

Munichs

Traduction: Isabelle Maillet.

« Le 6 février 1958, l’avion qui transportait les « Busby Babes », l’équipe de football de Manchester United, s’écrase à Munich. Sur les 44 passagers, seuls 21 survivront au crash. C’est une tragédie sans précédent pour la ville et le pays. »

En 2006, dans 44 jours : The Damned United, Peace nous racontait l’histoire de Brian Clough, entraîneur légendaire lors de son bref séjour au club de Leeds United. Il y connut la pire période de sa vie d’entraîneur. Suivra en 2014  Rouge ou mort à la gloire du FC Liverpool des années 1960 à 1974. Ici, dans Munichs, c’est le crash de l’avion de Manchester United un soir de décembre 1958 sur une piste de l’aéroport de Munich. Cet accident, lors du retour d’un match de coupe d’Europe disputé à Belgrade contre l’Etoile rouge, sera lourd de conséquences.

Munichs va chercher dans ses moindres détails, plonge dans la narration des survivants et suit le regard clinique de David Peace. Par extension, au fur et à mesure que passent les minutes puis les heures et enfin les jours de deuil, David Peace raconte aussi l’Angleterre ouvrière des années 50. Il montre une ville de Manchester sidérée, la peine qui s’est abattue dès l’annonce de la nouvelle. Les morts, ces jeunes joueurs foudroyés, là-bas, on les connaissait tous. C’était un voisin, un ancien camarade de classe, un parent éloigné, un ami d’enfance, le fils du boucher… c’était des Mancuniens, des vrais et tous portaient très haut les couleurs des « Red Devils » de United. On pouvait s’identifier à eux… et maintenant ne restent que des souvenirs douloureux, des familles effondrées, des gamins éplorés.

Et bien sûr, David Peace parle fort et bien de football, comme l’immense connaisseur qu’il est. Il est évident qu’il préférait le foot d’avant, la mentalité des joueurs de l’époque : l’amour du maillot, le respect du public, des aînés, la reconnaissance à un club qui vous a évité une vie maussade d’ouvrier, le désir de tout donner, des valeurs collectives. Dans Munichs, dans le décor enfumé du comptoir d’un pub, Peace vous confie les histoires des joueurs disparus, embellissant, avec ses mots, des légendes toujours très vivantes aux alentours du stade de Old Trafford. On lit beaucoup de pages extraordinaires sur le football, sur les passions, la folie qu’il déclenche et les cinglés de foot vont se régaler.

« Y avait jamais eu de meilleur buteur de la tête que Tommy, il s’envolait et semblait planer dans les airs, haut dans les airs, et les gens ils n’en revenaient pas, ils se demandaient comment il faisait, mais ceux qui le connaissaient, nous, ses frères et ses copains, on rigolait parce qu’on savait comment il faisait, Tommy… »

N’étant pas le plus grand fan de l’œuvre de David Peace, j’ai toujours été très surpris par le succès de ses romans sur le foot chez des lecteurs ne supportant pas ce sport. Il est évident, et on en a encore une fois la preuve, que David Peace a un réel talent pour rendre addictives ses histoires sans créer un seul instant d’ennui. La composition de l’histoire est virtuose. On regrettera juste que parfois, dans ce magnifique témoignage, ce vibrant hommage, il en fasse des caisses, développant une dramatisation superficielle et vaine.

Roman très classe et d’une belle humanité sur l’Angleterre ouvrière des années 50 et sur l’histoire d’un club de football, Man U et d’une ville, Manchester.

Clete.

PS: En 1990, l’esprit  » Busby Babes » survivait… Ryan Giggs, une star de Man U, courant sur le pavé mancunien tôt le matin.

LES AMOURS EN FUITE de Kevin Barry / Métailié.

The Heart in Winter

Traduction: Carine Chichereau

Kevin Barry est irlandais, auteur de Voyage à Tanger, son dernier roman paru chez nous en 2020. Collaborateur de plusieurs journaux comme le New-York Times et Granta Magazine, il nous convie aujourd’hui à un magnifique western écrit avec une plume remarquable, un vrai plaisir.

Nous sommes à Butte dans le Montana en 1891, une zone minière où viennent se divertir beaucoup d’hommes après le boulot. Butte est une ville du vice et de la débauche et, dans ce lieu où il s’est perdu, vit notre héros Tom Rourke, une espèce de dandy désargenté, loin d’être un « cowboy » et qui n’a pas tenu une demi-journée dans la mine. Il survit comme assistant d’un photographe le jour et comme rédacteur de lettres d’amour pour célibataires illettrés contre quelques piécettes ou quelques verres toutes les nuits.

Dans un excellent et cocasse premier chapitre, suivant Tom Rourke, nous allons découvrir Butte « by night » : de saloons en bordels puis en fumeries d’opium, sa faune d’Argentins, de Chinois, de Croates, d’Allemands et forcément d’Irlandais comme Tom Rourke, tous semblant être allés au bout de leur chemin. Toutes les nuits, Tom Rourke se perd, boit et fume pour masquer sa triste réalité. L’atmosphère est proche de l’excellent Deadwood de Pete Dexter adapté en série avec notamment Timothy Olyphant.

Et puis un jour, débarque Polly Gillespie, une jeune Irlandaise venue depuis la côte Est pour épouser un vieux célibataire et, dès le premier instant, Tom Rourke tombe amoureux. Et comme la demoiselle succombe aussi au charme du jeune assistant, sûr que le meilleur est à venir, le pire aussi. Vous le savez, l’amour, le vrai, le seul, celui-là oui… il rend fou, non ? Et les deux jeunes amants, bien perturbés, vont s’enfuir en plein hiver du Montana avec un magot dérobé de 600 dollars vers la lointaine Californie. Le roman prend alors un bel envol avec un superbe périple aux multiples rencontres attachantes, amusantes et surprenantes mais aussi qui s’avèreront parfois dramatiques voire terrifiantes. Un vrai bonheur de lecture ! On côtoie ici la beauté de True Grit de Charles Portis immortalisé à l’écran par les frères Coen avec Jeff Bridges en 2011.

L’amour est-il plus fort que tout ? semble interroger Kevin Barry. Commencé comme une comédie sentimentale de la dèche Les amours en fuite s’épanouit en grand roman humain et d’aventures écrit avec une plume délicieusement obsolète et d’une grande finesse. Du grand western !

Clete.

MORDRE LA POUSSIÈRE de Frank Bill / Plon.

Back To The Dirt.

Traduction: Yoko Lacour

Voilà un retour qui fait vraiment plaisir. Certains se souviennent certainement des débuts de Frank Bill en France. C’était il y a plus d’une décennie avec un remarquable recueil de nouvelles publié par la Série Noire et intitulé Chiennes de vie. Dans l’édition originale Crimes in Southern Indiana: Stories. Frank Bill y racontait la réalité de la violence de sa petite ville natale de Corydon où il vit encore, au fin fond de l’Indiana, un trou perdu de 3000 habitants. S’en est suivi son premier roman l’année suivante: Donnybrook adapté à l’écran par Tim Sutton en 2018. En 2017 Kill Bill a également écrit une dystopie The Savage qui n’est jamais parue en France.

Pour situer un peu l’auteur, sachez que dans ses remerciements, il cite Donald Ray Pollock qu’il remercie pour son soutien et ses conseils. Tout comme Pollock ou McCarthy, Frank Bill aime à montrer le pire des hommes. En conséquence et comme les deux précédents ouvrages, Mordre la poussière est fortement déconseillé aux personnes fragiles ou sensibles. Outre Pollock dont l’exposition de la violence est proche quoiqu’un peu différente, on pourrait aussi citer Harry Crews, Benjamin Whitmer, Daniel Woodrell sans oublier Alan Heathcock. C’est selon : du white-trash, du southern gothic, du rural noir… C’est surtout une explosion de violence crue, le pire de l’Amérique, mais comme tous les auteurs précédemment cités, montré, exposé et parfois même expliqué avec beaucoup de talent.

« Miles Knox est un vétéran du Vietnam qui redoute de perdre son emploi – et avec lui, le lien ténu qui le rattache à une vie stable – pour une bagarre avec un collègue ouvrier. Les traumatismes de la guerre et ses efforts pour contrôler les accès de rage dus à son addiction aux stéroïdes compliquent aussi sa relation avec sa copine, Shelby, une strip-teaseuse au cœur d’or. Du moins est-elle plus douce et généreuse que son frère Wylie, en cavale après son implication dans la mort de deux dealers d’oxycodone. Lorsque Wylie kidnappe Shelby et va se terrer dans le havre de campagne de Miles, la situation menace de déborder l’ancien combattant. »

Jabs, crochets, uppercuts et coups de latte… mâchoires brisées, arcades explosées, nez défoncés… C’est bourré d’adrénaline, ça pue la testostérone, du sang partout. Violence et douleur confondues, Miles extériorise ce qu’il a si longtemps tenté de contrôler. Pas un mauvais type Miles, mais il ne faut pas trop le chercher. Une vie de merde : la peur du chômage, l’addiction aux stéroïdes, les fantômes du Vietnam, des toxicos, des ratés, des bousillés et des alcoolos partout, des politiques qui s’en foutent et maintenant la disparition de Shelby, c’en est trop pour Miles. Mordre la poussière démarre comme un roman qu’on a l’impression d’avoir déjà si souvent lu mais, mais Frank Bill fait tout de suite la différence en cognant dur, en développant les plus sales variantes du mal et en montrant, sans fard, l’horrible, le dégueulasse, l’abject. Frank Bill est né et vit là. Exagère-t-il la situation ? Va savoir, l’Indiana, c’est pas New York.

Porté par une B.O. Seventies impeccable, le rythme du roman est infernal. On avance dans différents cercles de l’Enfer, dans une succession de cauchemars monstrueux car à la folie du moment sous LSD, s’ajoute une histoire vécue au Vietnam, l’indicible qu’on suit le souffle coupé et qui ferait passer Voyage au bout de l’enfer et Apocalypse Now pour du Disney. Mais, on est encore très loin d’être au bout de nos surprises et de nos terreurs. L’intrigue est de premier ordre et dans un twist final éprouvant, Frank Bill, viscéral et létal, vous mettra à terre et vous fera Mordre la poussière.

Choquant et marquant. Aucun doute, on morfle méchamment.

Clete.

LE MIROIR BRISÉ de Chris Brookmyre / Métailié Noir.

The Cracked Mirror

Traduction: Céline Schwaller.

« Vous connaissez Penny Coyne. Cette petite vieille dame adorable qui résout les meurtres dans son village écossais autrement paisible, avec une police locale sacrément inefficace. Une femme à l’esprit acéré qui s’habille avec élégance et est toujours prête à boire du thé.

Vous connaissez Johnny Hawke. Détective de la brigade criminelle de Los Angeles, malin, impulsif, coriace. Un vrai dur à cuire toujours en conflit avec son capitaine, mais luttant sans cesse pour la vérité et la justice, à n’importe quel prix.

Contre toute attente, et contrairement aux habitudes, leurs mondes vont se rencontrer après l’assassinat d’un scénariste de Hollywood et une mystérieuse invitation à un mariage. Ces deux personnages vont s’allier à leurs corps défendants pour mener une enquête dangereuse jusqu’au twist final magistral qui laissera le lecteur scotché et stupéfait ! »

Deux personnages si différents : une vieille dame écossaise, bibliothèquaire, sorte de Miss Marple d’Agatha Christie très réussie, sympathique et attendrissante et un flic de Los Angeles que Connely ne renierait pas, bourru au grand cœur, obstiné et malchanceux mènent chacun leur enquête. Penny Coyne enquête sur un meurtre dans un confessionnal, tandis que Johnny Hawke mène une investigation sur un suicide suspect dans le milieu du cinéma à Hollywood. Tout les distingue, y compris les temps de narration, imparfait et passé simple pour la lettrée britannique et le présent pour le flic ricain.

Bien sûr, ils vont se rencontrer, se défier dans un premier temps puis s’unir pour mener des investigations en Ecosse puis à L.A. . La première partie de ce roman exposant leurs différences d’approche, s’avère savoureuse. Si vous avez déjà lu Chris Brookmyre, vous connaissez son talent pour vous embarquer dans des aventures où action, violence et humour se combinent pour rendre particulièrement attractive votre lecture. Mais, attention, au bout d’un moment, les multiples personnages secondaires rendent l’intrigue, complexe voire très complexe. N’excluez pas d’avoir à faire une ou plusieurs pauses ou des retours en arrière pour comprendre tous les tenants et aboutissants. Certes, incontestablement, ce roman est un bel hommage au roman noir et policier mais il est préférable de vous avertir que la dernière partie lorgne beaucoup plus vers la science-fiction et qu’on entre de plain-pied dans les univers de Stephen King ou de Dean Koontz. Les cartésiens le regretteront peut-être.

Dans ses remerciements, Chris Brookmyre dévoile que ce roman est le résultat d’un pari avec son éditeur. « Je tuerais pour un méta polar vraiment intelligent, qui joue avec le genre ». Le pari est tenu sans conteste, le roman possède les atouts pour séduire un public très large. Reste à avoir si vous serez totalement conquis par le twist final .

Clete.

TOUTE L’INFORTUNE DU MONDE de Thomas Bronnec / Série Noire / Gallimard

Depuis plusieurs mois, des drones sèment la terreur à Paris. La capitale se vide de ses habitants au fur et à mesure de ces attaques quotidiennes, perpétrées par des Américains et des Russes. Devant l’apparente passivité des autocrates de ces deux grandes puissances, la présidente de la République, Émilie Cornelly, tente d’organiser la résistance européenne. Mais même ses soutiens les plus solides donnent l’impression de céder…Alors, quand tout semble perdu, la meilleure défense ne serait-elle pas l’attaque ?

Depuis des années Thomas Bronnec nous conte avec talent les arcanes du pouvoir : les grandes administrations, les politiques, les candidats à la présidentielle… des dystopies toujours justes et très proches de ce que nous vivons. Dans Toute l’infortune du monde, il ouvre sa focale pour s’intéresser toujours à la France mais à un moment où Paris est « envahie » de drones par les deux grandes puissances les USA et la Russie. A l’origine, certainement, la volonté française de créer une force militaire tripartite avec l’Allemagne et la Pologne. C’est cette décision que combattent Russes et Américains en créant le chaos dans la capitale et il faudra un évènement effarant pour que la présidente décide de ne plus courber l’échine et d’attaquer.

Même si les noms des dirigeants ont été changés, on voit bien qui se cache derrière les deux présidents nuisibles : on retrouve l’arrogance, l’hypocrisie et la perfidie qu’on constate jour après jour.

« C’est vous qui êtes dangereuse Mrs President, répond-il. Vous et votre Europe de merde, vos délires réglementaristes et anti-business, votre soupe écologique que vous prétendez faire bouffer à toute la planète, votre prétention à péter plus haut que votre cul et à vous croire l’égale des grandes puissances. Vous auriez pu rester bien sage, à votre place. On vous aurait protégés. »

Aux tristes manœuvres politiciennes Thomas Bronnec ajoute la tragédie de deux hommes impliqués dans le drame, rendant encore plus tragique et étourdissant un roman addictif parce que tellement plausible.

Etonnant, détonant.

Clete.

PS : Le roman vient d’être récompensé le prix Landerneau polar 2026.

Egalement de Thomas Bronnec chez Nyctalopes: Coliseum, La meute, En pays conquis.

UNE MAIN VERS LE CIEL de Jean-Christophe Boccou / La manufacture de livres.

Avec Une main vers le ciel, son troisième roman, Jean-Christophe Boccou signe de bien belle manière son arrivée dans le précieux catalogue de La manufacture de livres. L’auteur aime le rock et la littérature et forcément ici ça nous parle. De plus l’homme est un Elu, fait partie d’une élite mondiale. Originaire de Morlaix et vivant à Brest, c’est un Breton ! Et bon sang ne saurait mentir. Ne vous emportez pas « les mal nés », les malchanceux, les jaloux et reconnaissez qu’en 2026 entre Benjamin Dierstein, Jean-Christophe Boccou et Thomas Bronnec (prochain avis), c’est bien depuis l’Armorique, entre Brest et Lannion, que brille le Noir.

« Khieu Saran a 17 ans le jour où les Khmers rouges déferlent sur Phnom Penh pour « libérer » le peuple cambodgien. La joie de courte durée va basculer dans l’horreur. Khieu découvre les camps de rééducation, la torture et l’extermination avant d’être forcé de devenir à son tour un bourreau du régime de Pol Pot.

Après avoir échappé à l’enfer, Khieu est aujourd’hui juge d’instruction auprès d’un tribunal pénal international dont la mission est de traquer les anciens cadres du régime. Jusqu’au jour où il retrouve la trace de Vorn, son ancien tortionnaire. Accompagné de Sokha, sa fille adoptive, Khieu s’envole pour la France afin d’en finir avec les spectres du passé. »

Une main vers le ciel est un roman en trois parties ou époques et débute comme une fresque historique racontant l’horreur khmère en 1975 dans les yeux d’un môme et de son oncle qui vont connaître les camps de travail ou de rééducation créés au Cambodge selon des méthodes cocos bien rôdées (encore en vigueur en Chine pour détruire les Ouïgours et les minorités musulmanes) et qui aboutiront au massacre, à l’extermination d’une génération.

« Bien des années plus tard, certains parleront d’autogénocide, d’autres passeront leur chemin, le nez au vent. Ils ne voudront plus entendre parler de ces années maudites où une poignée d’hommes a éradiqué une génération entière de son propre peuple. »

L’histoire montre l’indicible, touche l’innommable mais la violence n’est jamais gratuite ou dans l’excès. On est dans un enfer terrestre, un massacre programmé, organisé. Khieu s’en sortira, marqué à vie dans son corps et dans son âme.

Dans une deuxième partie, plusieurs décennies plus tard, on retrouve Khieu, devenu juge et surnommé « le chasseur de Khmers », traquant en France celui qui a détruit sa vie. La violence poisse toujours les pages mais elle se présente sous des formes plus connues avec des flingues, des explosifs, des pourris, des triades, des combats clandestins, des trafics d’humains. Le roman emprunte des voies de polar pur et dur, sur un mode parfois très rock n’roll, tout en restant juste et passionnant.

« Sokha laissa ses instincts de mort remonter à la surface et sa peau se recouvrir de cette carapace hermétique dont elle se parait chaque fois qu’elle s’apprêtait à éliminer une cible. Sa deuxième peau réclamait du sang. »

On sent le travail de l’auteur, un texte qui varie les points de vue et les temps de narration d’une époque à l’autre. Une histoire retravaillée inlassablement jusqu’à obtenir un poli, un lustre parfait qui oblige à poursuivre, phrase après phrase, chapitre après chapitre. Malgré le sang, les meurtres, le chagrin, l’ignominie… on avance, on avance inexorablement dans cette mécanique de mort, sans un instant pour se détourner un peu de l’horreur.

Dans la dernière époque du roman chargée d’émotion et d’humanité où on entrevoit une lueur au bout du tunnel, Jean-Christophe Boccou parvient intelligemment à lier les deux histoires. En racontant d’abord un ado en fuite devenant la seule famille d’une gamine qu’il a sauvée des meurtriers de sa mère puis en s’aventurant bien des années après au plus profond du Cambodge, là où la folie khmère a débuté. Remontant un fleuve de sang et de larmes, on ira jusqu’à la source du mal parce qu’il faut bien que les salauds crèvent un jour pour que les âmes des sacrifiés trouvent le repos et puissent s’en aller vers un ailleurs meilleur.

« Je me suis frotté les yeux une seconde pour en chasser les larmes. Quand je les ai rouverts, tu avais disparu. »

Un grand roman.

Clete.

TOUCHE PAS A MON CADAVRE d’André Marois / Héliotrope Noir.

« Depuis qu’il a été arrêté en état d’ébriété, Roger, un entrepreneur en bâtiment, fait preuve d’une prudence exemplaire au volant de son pick-up. Jusqu’au soir où, par une pluie torrentielle sur le chemin du Parc, pressé de rentrer boire une bière ou quatre, il percute à mort un cycliste. Craignant pour son permis, Roger décide de cacher le corps dans un coffre en attendant de pouvoir le faire disparaître pour de bon.

Sauf que la Mastigouche en crue le devance et emporte avec elle le coffre dans ses eaux déchaînées. Heureusement pour Roger, sa voisine Jacqueline a un marché à lui proposer… »

André Marois est français mais vit au Canada, à Montreal, depuis 1992. Il a beaucoup écrit pour les adultes mais aussi pour la jeunesse. Touche pas à mon cadavre est le quatrième volet d’une série noire qui se développe sur la commune de Mandeville, quelque part au fin fond du Québec. Ces chroniques de la Mastigouche, une rivière, on vous les a fait découvrir avec La sainte Paix  qui a remporté en 2024 le prix du meilleur roman policier en français décerné par l’association Crime Writers of Canada. Ajoutons que les droits de Bienvenue à Meurtreville, premier opus paru ici chez « Le mot et le reste », ont été achetés par une société française envisageant d’en faire une série.

Nul besoin d’avoir lu les trois premiers volumes pour plonger dans le petit univers tendrement dérangé d’André Marois. Les lecteurs de « La sainte paix » se réjouiront par contre de retrouver Jacqueline, une septuagénaire particulièrement dangereuse quand on touche à sa tranquillité. Présent aussi évidemment, le sympathique et franchement poissard sergent-détective Steve Mazenc qui a bien du mal à résoudre la moindre enquête. La bonne humeur est de rigueur malgré les horreurs, et si vous goûtez l’humour noir, c’est un régal.

Quelques nouveautés par contre par rapport à la dernière affaire, la fibre est arrivée dans le coin et les réseaux sociaux, comme partout, abêtissent les autochtones. Mais surtout, la Mastigouche est en crue et promène un, puis deux cadavres plongeant notre brave et malheureux Roger dans une belle panade.

André Marois aime à raconter les grosses galères de gens anonymes, leurs tentatives souvent vaines pour s’en sortir et franchement on se marre. Mais derrière cette hilarité pointe aussi un monde plus sombre où la solitude est cruelle et la vieillesse un calvaire. « Si la vieillesse est un naufrage, peut-on qualifier la solitude de marasme ? »

Dans un entretien à un journal canadien Marois cite François Barcelo, l’auteur canadien des excellents Chiens sales, Cadavres et L’ennui est une femme à barbe parus au tout début du siècle à la Série noire. Ajoutons que les fans de l’indispensable Franck Bartelt y trouveront aussi leur compte.

Un roman qui fait un bien fou, sans message politique ou écolo qui gâche tout, des personnages touchants, du suspense et le sourire du début à la fin, un vrai petit bonheur.

Clete.

CHAIR de David Szalay / Albin Michel.

Flesh 

Traduction: Benoît Philippe.

« István, quinze ans, vient d’emménager avec sa mère dans un quartier modeste d’une petite ville de Hongrie. Isolé, désœuvré, c’est par hasard qu’il se lie avec sa voisine de palier, une quadragénaire mariée. Celle-ci lui fait découvrir les plaisirs de la chair, jusqu’à ce qu’un incident mette un terme à leur relation.

Après quelques années dans un centre de détention pour mineurs, István s’engage dans l’armée et combat en Irak. De retour, il part pour l’Angleterre où, travaillant comme chauffeur et agent de sécurité, il intègre la sphère de l’élite économique et politique, et tente de faire fortune dans l’immobilier. Mais par-delà son ascension sociale se cache un être fondamentalement passif, comme étranger au monde et à lui-même. Même dans son rapport au sexe. »

On avait moyennement apprécié Ce qu’est l’homme sorti en France en 2018. Bien que les prix littéraires ne soient absolument pas l’indicateur de nos choix de lecture, le Booker Prize (l’équivalent britannique du Goncourt) reçu par David Szalay en 2025 pour Chair nous a néanmoins titillés. Et si nous nous étions trompés sur cet auteur vivant à Vienne et à la double nationalité canadienne et hongroise ? Pour info, ceux qui avaient découvert David Lynch par son Booker Prize Le chant du prophète se garderont de comparer les deux écritures.

Il est amusant de constater qu’un roman intitulé Chair pour des raisons que vous comprendrez en le lisant soit justement tout le contraire. Ecrit vraiment à l’os, sans aucune fioriture, sans aucun effet de style si ce n’est un grand art de l’ellipse qui s’avère bien utile pour ne narrer que les grands moments de la vie de son « héros ».

Personnage sans affect, sans réaction par rapport à ce qu’il vit, István subit sa vie. Guidé par les incitations de sa mère et par ses histoires de cul souvent condamnables, il côtoiera pourtant les étoiles durant son parcours anglais.  Mais incapable de se rebeller contre l’injustice et dans l’adversité saura-t-il réagir ? On le sait tous « Il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne ». Pour vous aider peut-être à appréhender l’homme, le parcours d’István ressemble beaucoup à celui du personnage de Barry Lyndon du roman de William Makepeace Thackeray immortalisé par le chef d’œuvre de Stanley Kubrick.

Dérangeant, troublant et particulièrement irritant, Chair est pourtant un roman méchamment addictif qui se lit comme un thriller de grande envergure qu’il n’est absolument pas.

Clete.

LES FILS DE L’AIGLE d’Antonin Varenne / Gallimard.

Antonin Varenne a toujours raconté avec bonheur l’aventure, la passion, le don de soi, l’héroïsme, la quête ultime… Et ce qui a toujours fait la beauté de ses romans se retrouve ici dans Les fils de l’aigle, belle rencontre entre Arthur Bowman de Trois mille chevaux vapeur et Simon de La piste du vieil homme.

Antonin Varenne a vécu quelque temps aux USA et forcément, ça déteint toujours un peu. En conséquence, il emprunte parfois le thème anglo-saxon par excellence : la recherche de rédemption par la résilience. Les fils de l’aigle, ce sont deux mômes américains lambdas, en 1970, embauchés sur un cargo convoyant un chargement de bombes au napalm pour l’armée américaine engluée au Vietnam. Ne voulant pas être complices du massacre, les deux jeunes se mutinent contre un équipage de 40 hommes et décident que leur cargaison n’ira jamais répandre encore plus le sang des innocents.

« Ce roman s’inspire de l’histoire d’Alvin Glatskowski et Clyde McKay. De ce qui a été dit et écrit de faux à leur sujet, comme de ce qui est vrai. » exprime Antonin Varenne en préambule. On ne sait pas ce qui a pu marquer à ce point l’auteur dans cette histoire tombée dans l’oubli en France, mais cela a dû être un gros choc. Il a fouillé les archives américaines, s’est servi du seul ouvrage américain racontant l’affaire pour écrire « un roman pour réconcilier le vrai et le faux ». Les fils de l’aigle est certainement son roman le plus grave et en même temps le plus lumineux en montrant que l’espoir subsistera tant qu’existeront des doux dingues comme Glatkowski et McKay.

Dans Il faut sauver le soldat Ryan Spielberg avait su montrer sans fard les horreurs de la guerre et Varenne, pareillement, nous retourne, nous fout en l’air dès le départ avec deux histoires à vous fendre le cœur sur des victimes directes et indirectes de la guerre. L’auteur se défend de délivrer un quelconque message dans ses écrits… Néanmoins, la puissance et la dureté du début du roman vous figent, vous introduisent à une idée du pacifisme qui ne saurait être uniquement que des mots. En fait, en citant Mark Twain, « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »

Antonin Varenne vous proposera, vous imposera une réflexion, vous obligera à fouiller votre conscience. Qu’auriez-vous fait à la place de Glatkowski et McKay ? Les auriez-vous aidés dans leur projet fou ? Les auriez-vous ramenés à la raison ? Auriez-vous eu cette part d’humanité précieuse et rare, cette noblesse d’âme ?

Alors chacun appréciera l’histoire à sa manière, sera envouté, surpris ou trouvera que le projet était stupide car voué à l’échec dès le départ, mais nul ne restera insensible à sa lecture. « On sait jamais jusqu’où une histoire va voyager ». Embarquez avec Antonin Varenne, écoutez le vous conter cette histoire du fond d’un bar, dans les vertiges de l’alcool. Le voyage est terrible, cruel mais d’une grande beauté. Un roman important qui vous hantera ou plutôt qui vous accompagnera, qui vous guidera peut-être même…

Clete.

Du même auteur: ÉQUATEUR, LA TOILE DU MONDE, Quand ANTONIN VARENNE parle de DOA., L’ Artiste, DERNIER TOUR LANCÉ.

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