Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 1 of 55)

TROTTOIRS de Jean-Luc Manet / IN8.

Jean-Luc Manet n’est pas un inconnu chez Nyctalopes.

Paotrsaout, notre Wikipedia perso, lors de sa recension de “Aux fils du calvaire” une novella de 2018 mettant en scène le même personnage de Romain, SDF parisien, écrivait à propos de l’auteur :

“Critique musical depuis 1979, notamment pour les magazines Best, Nineteen et Les Inrockuptibles comme on ne les appelle plus, Jean-Luc Manet a publié une quarantaine de nouvelles, principalement noires.  Ce discret auteur a participé ainsi à de nombreux recueils de nouvelles rock, depuis l’historique London Calling (Buchet-Chastel, 2009) jusqu’au plus récent Sandinista ! Hommage à The Clash (Goater, 2017).” ainsi qu’au collectif AU NOM DE LA LOI / Vingt sentences autour du groupe LES $HERIFF chez Kicking records.

“Quand il renonce à l’aventure éditoriale collective, Jean-Luc Manet est capable de nous proposer des novellas à l’écriture ciselée, sensibles et empreintes de tendresse pour les gueules cassées de la vie.” Ainsi “Trottoirs” (2015) introduit Romain, un homme cabossé, à la rue entre les IVe et XIIe arrondissements de Paname,et que l’on retrouvera dans “Aux Fils du calvaire” trois ans plus tard.

“Romain, un SDF, arpente les rues de Paris, ressasse les souvenirs d’un bonheur passé, et rêve sur le corps d’une prostituée venue de l’Est. Un premier sans-abri, un frère donc, est assassiné, très vite suivi d’un second puis d’un troisième. La peur s’empare de la communauté des laissés-pour-compte. Qui peut avoir intérêt à tuer ceux qui ne possèdent rien ? Représentent-ils une menace ?”

Romain a chuté mais n’est pas encore dans le caniveau comme beaucoup de ses camarades d’infortune. Sur les trottoirs avec les prostituées, les flics, les petits épiciers, les macs et les agents immobiliers rapaces, il marche et voit et vit l’enfer de ces arpenteurs inlassables du macadam. Si une novella ne permet pas vraiment de s’étendre sur un personnage, on repère néanmoins que Romain n’a pas perdu tous ses repères et son cheminement dans la ville témoigne d’un Paris authentique et montre par de multiples détails les marqueurs de la vie de gens qui n’en ont plus vraiment : la beauté d’une pièce de deux euros, le bonheur d’une douche, la chaleur d’un regard, l’économie quotidienne de la manche, le prix de la bière, la richesse d’un repas chaud…

Par sa capacité à préserver encore quelques relations sociales, Romain lie des contacts avec un flic cherchant l’assassin de clochards. Avec bonheur, Jean-Luc Manet lorgne ainsi avec l’univers d’Adamsberg de Fred Vargas tout en cousinant parfois avec le regretté Frédéric H. Fajardie.

Jean-Luc Manet a été pendant plusieurs décennies un observateur privilégié du rock français, il en est devenu une des précieuses mémoires mais, merci, il n’a eu nul besoin de références musicales gonflantes et clichetons  pour ancrer son histoire. Point des éternels Ramones, AC/DC ou Motorhead qu’on rencontre si souvent dans les nanars français. Passera juste Marc Bolan et on trouvera un hommage aux petits groupes qui galèrent dans des bars borgnes, aux prolos du rock sur les scènes bancales dans des ambiances enfumées, marginalisées, alcoolisées ou cannabisées, un univers et une ambiance uniques que l’auteur connaît bien. 

Le tempo est dur, impeccable mais de cet Asphalte Jungle naît néanmoins une belle musicalité, une poésie urbaine sensible, envoûtante et finalement assez inattendue. Les mots sont choisis, les sonorités recherchées offrant un texte précieux musicalement unplugged.

Rock on Jean-Luc !

Clete

PS: Et “last but not least”, beaucoup d’allusions à ce que l’autre déclarait il y a quelques mois : « Les Bretons, c’est la mafia française »… dans les patronymes, dans des envies d’ailleurs en Bro-Gwened, dans le Golfe du Morbihan, sur des tee-shirts et dans un clin d’oeil à un très chauvin Breton de Paris de nos amis…

L’ÉTÉ SANS RETOUR de Guiseppe Santoliquido / Gallimard

« La vie se gagne et se regagne sans cesse, à condition de se convaincre qu’un salut est toujours possible, et de se dire que rien n’advient qui ne prend racine en nous-mêmes. »

Italie, la Basilicate, été 2005. Alors que le village de Ravina est en fête, Chiara, quinze ans, se volatilise. Les villageois se lancent à sa recherche ; les jours passent, l’enquête piétine : l’adolescente est introuvable. Une horde de journalistes s’installe dans une ferme voisine, filmant le calvaire de l’entourage. Le drame de ces petites gens devient le feuilleton national.”

Guiseppe Santoliquido est un auteur belge d’origine italienne qui fait son apparition chez Gallimard avec “L’été sans retour” où, par le biais de l’histoire d’une affaire de disparition d’enfant, il montre son amour pour la Basilicate, ses origines.

Si le sujet est on ne peut plus éculé, sa manière de le raconter fait toute la différence. Si l’affaire criminelle est le point central du roman, elle devient ici prétexte à une description sociologique de la vie rurale : une communauté solidaire, ses codes mais aussi ses travers que le drame révèlera.

L’auteur met particulièrement l’accent sur la cruauté  de l’info en continu, la recherche du scoop, la fausse compassion, la manipulation de l’individu comme du groupe, tout pour tenir l’antenne quelques minutes de plus que la concurrence.

L’écriture, très belle, frappe d’entrée et emporte le lecteur dans un suspense qui tient en haleine jusqu’aux dernières pages même si les amateurs de polars ne se laisseront pas berner très longtemps. Mais l’intérêt du livre n’est pas là, il se situe plutôt dans l’émotion engendrée par le récit très touchant de Sandro, observateur privilégié d’un drame familial et d’une tragédie villageoise. Un très bon roman au final bouleversant.

Clete.

TOURBILLON de Shelby Foote / La Noire de Gallimard

Follow Me Down

Traduction: Maurice-Edgar Coindreau et Hervé Belkiri-Deluen, édition révisée par Marie-Caroline Aubert

“À l’ouverture du procès de Luther Eustis, fermier quinquagénaire père de trois enfants, personne ne doute de sa culpabilité. Il reconnaît avoir garrotté Beulah Ross, fille facile qui l’a ensorcelé, puis l’avoir jetée dans le lac Jordan, lestée de blocs de ciment.”

Nous sommes dans le Mississippi, état qui compile beaucoup des turpitudes de ce qu’on appelle le Deep South. La littérature américaine de Faulkner à Flanney O’Connor en passant par Erskine Caldwell a depuis longtemps raconté avec force et talent ce monde bien souvent maudit. Shelby Foote, historien, surtout connu pour “Shiloh”, où il décrit deux jours de boucherie sur les rives du Tennessee pendant la guerre de Sécession, a lui aussi contribué à la connaissance du sud profond notamment avec son roman “Tourbillon” situé à la fin des années 40 dans le comté imaginaire de Jordan. 

Ce roman, déjà publié chez Gallimard il y a de nombreuses années, trouve ici une deuxième jeunesse grâce à Marie-Caroline Aubert dont les choix sont souvent très judicieux (on oubliera juste “Les larmes du cochontruffe”). Elle l’a dépoussiéré pour le remettre à la lumière dans sa collection « La Noire ».  “September September” paru dans la même collection l’an dernier pouvait se voir comme un “thriller abrasif et tragicomédie sur le thème du racisme” (Paotrosaut dans la conclusion de sa chronique pour Nyctalopes) alors que “Tourbillon” n’entretient aucun suspense sur la tragédie.

 L’histoire commence par la découverte du cadavre et l’arrestation du coupable, et tout le propos ultérieur visera à expliquer les raisons d’une telle abomination, à raconter l’histoire d’une fascination et à montrer un procès où la défense tentera d’éviter au coupable de passer sur la chaise électrique, instrument de la justice très prisé dans le Mississippi.

Tout au long du roman, Shelby Foote, raconte, montre en utilisant neuf voix plus ou moins proches de l’évènement tout en se gardant, en apparence, de prendre parti. Mais il est évident que le choix des participants de la polyphonie concourt à donner vie à sa pensée. Souvent comparé à William Faulkner, Foote montre ici beaucoup de similitudes avec “Louons les grands hommes” de James Agee, reportage des années 30 sur la misère des petits blancs en Alabama. On a vraiment l’impression, dès le départ, d’être dans la recension d’une histoire vraie, racontée par un Shelby Foote témoin de l’horreur. Si certaines voix révèlent les misères sociales de la honte du rêve blanc ricain, ces “poor white trash” du Sud, d’autres se concentrent sur les détails de l’affaire. Les témoignages de Beulah la victime, d’Eustis le coupable et de Kate son épouse soumise sont extrêmement difficiles, très forts en pathos et laissent souvent un sale goût dans la bouche. Évidemment, on voit aussi que l’obscurantisme, la misère intellectuelle sont parfaitement formatés, brillamment entretenus et développés, c’est un grand classique, par la connerie de la religion, pire ennemie de l’humanité.

Œuvre majeure sur le Sud c’est certain, “Tourbillon” n’offre, en revanche, absolument pas une lecture confortable et aura sûrement le pouvoir de bien plomber vos vacances si vous vous y engagez maintenant.

Clete.

CEMETERY ROAD de Greg Iles / Actes Noirs Actes sud.

Cemetery Road

Traduction: Thierry Arson

Greg Iles écrit depuis 1990 mais c’est la “trilogie de Natchez” entamée en 2014 aux USA qui lui a fait gagner une renommée internationale. Auparavant, ses romans sortis en France dont trois mettant en scène Penn Cage le héros de “Brasier Noir”, “L’arbre aux morts” et “Le sang du Mississippi” étaient publiés par les Presses de la Cité dans une certaine indifférence. La trilogie de Natchez est sortie aux USA au moment où de nombreuses affaires raciales secouaient le pays et agitaient l’opinion publique et a fait involontairement la bonne fortune de Iles. Le succès outre-Atlantique de “Natchez’s Burning” a sûrement motivé la signature de Greg Iles chez Actes Noirs d’Actes sud où il profite d’une plus grande visibilité.

Le cycle de Natchez devait être au départ un seul roman mais, en cours d’écriture, Iles s’est aperçu que son histoire autour de la question raciale dans le Sud comportait beaucoup de ramifications et que le volume initial, malgré l’irritation de son éditeur, devrait se transformer en trois énormes pavés de plus de 1000 pages chacun.

Si “Brasier Noir”, qui inaugurait la trilogie, était sidérant, saisissant et passionnant, le suivant était légèrement plus faible tout en s’avérant nécessaire à la belle apothéose offerte par “Le sang du Mississippi”. Néanmoins, au bout de ces trois mille pages très riches, on pouvait se demander si Greg Iles n’aurait pas pu couper certaines longueurs ou mollesses par-ci par-là.

On ne pourra plus lui adresser ce reproche avec “Cemetery Road”, parfois très proche dans le déroulement, dans le contexte, dans les personnages ou l’histoire. À la fin des 770 pages, l’intrigue est terminée… même si toutes les portes demeurent grandes ouvertes à une suite qui s’avèrerait passionnante tant les nombreux personnages complexes qui peuplent cette terrible histoire ont encore beaucoup à nous apprendre.

 Greg Iles est adepte de l’idée qu’on écrit mieux sur ce qu’on connaît et si cette nouvelle intrigue n’est plus à Natchez où l’auteur a grandi, elle ne se situe qu’à une soixante de kilomètres en amont sur le fleuve. Mais même plus au nord, on retrouve les mêmes salopards qui depuis des décennies contrôlent municipalité, police et justice. Cette fois, ce n’est pas pour les besoins d’une guerre raciale, mais pour masquer les magouilles des pourris qui s’apprêtent à s’en mettre plein les fouilles avec les Chinois, avec la grande bienveillance de l’administration Trump, et peu importe les moyens.

“Quand Marshall McEwan a quitté sa ville natale du Mississippi à dix-huit ans, il s’est juré de ne jamais revenir. Le traumatisme qui l’a chassé l’a aussi poussé à devenir l’un des journalistes les plus talentueux de Washington. Mais tandis qu’une administration chaotique se met en place sous la férule d’un Trump nouvellement élu, Marshall découvre que son père est en phase terminale de la maladie de Parkinson et qu’il doit rentrer chez lui pour faire face à son passé.

Bien des choses ont changé à Bienville, Mississippi. Le journal local dirigé par son père périclite et Jet, son amour de jeunesse, est mariée au fils de Max Matheson, l’un des puissants patriarches qui dirigent la ville depuis le très exclusif Poker Club. À la surprise de McEwan, Matheson a réussi à attirer un investissement chinois d’un milliard de dollars pour la construction d’une nouvelle usine à papier. Mais alors que l’accord est sur le point d’être conclu, deux terribles morts secouent la ville. À peine de retour, le fils prodigue va devoir s’impliquer malgré lui dans les affaires troubles de Bienville…”

Cette quatrième de couverture ne couvre, n’effleure que le début d’une intrigue de très haute volée qui emporte très rapidement le lecteur, le laissant à la merci d’un auteur qui se joue de lui en donnant son rythme à ses révélations, en laissant de méchants doutes sur les personnages et en lui assénant pas mal de gifles non pressenties mais très ressenties. Une fois de plus l’histoire est très dense, approfondie, avec beaucoup de ramifications historiques, sociales, politiques, économiques, géopolitiques, traitant les drames individuels et familiaux comme les dérives collectives… très loin, jusqu’à Falloujah en feu.

Du grand polar américain. Très, très fort.

Clete.

SORTIS DES BOIS de Chris Offutt / Totem / Gallmeister.

Out of the Woods

Traduction: Anatole Pons-Reumaux

“Nuits Appalaches” sorti en 2019 et auréolé en France du prix Mystère de la critique 2020 a fait découvrir Chris Offutt à beaucoup et a ravi d’autres qui n’attendaient plus un successeur à “Le bon frère” daté de 1997 et sorti chez nous en 2000. 

Si son premier roman s’intégrait parfaitement à un “genre” “rural noir” pour aller très vite en besogne, les fans de la première heure de l’auteur lui vouaient une admiration, une adoration  plutôt pour un recueil de nouvelles “Kentucky Straight” paru à la Noire de Gallimard en 1998 et qui est devenu un ouvrage culte pour beaucoup des amoureux du genre. 

Alors, on le sait, les Français ne sont pas très fans des nouvelles, passage quasi obligé des auteurs nord-américains, mais personnellement je trouve que c’est dans ce format court que Offutt se montre le plus séduisant et s’avère aussi convaincant qu’un Carver . “Sortis des bois”, paru en 2002 à la Noire n’avait jamais bénéficié de sortie en poche et… Gallmeister l’a fait.

Si vous avez lu et apprécié “Kentucky Straight”, vous allez vous sentir à nouveau chez vous et allez certainement regretter la brièveté du bouquin et de ses huit perles noires. Replongeant dans cet univers après une lecture il y a de très nombreuses années, je peux vous assurer que depuis, en deux décennies, on n’a jamais fait mieux et même très rarement d’un niveau approchant.

“Sortis des bois” se situe dans la très directe continuité du recueil précédent, le même univers comme il est dit dans un dialogue:

— C’est où, chez vous ?

— Kentucky.

— Quelle partie ?

— Celle que les gens quittent.”

Chris Offutt est né et a grandi dans le « Bluegrass State » (État de l’herbe bleue, n’y voyez aucun hommage même lointain à Boris Vian) et connaît bien ces collines désolées des Appalaches, fiefs des hillbillies et rednecks qu’il dépeint dans leur quotidien avec une plume paraissant très simple mais sûrement très travaillée, donnant aux histoires un beau cachet de réalisme. Tout comme le précédent, “Sortis des bois” raconte des galères très ordinaires, des merdes sans nom, de mecs plantés dans le Kentucky et rêvant d’ailleurs et d’autres galères de mecs plantés ailleurs sur le pays et rêvant de rentrer dans le Kentucky. 

Pour ce genre de livres, on a l’habitude de parler de récits âpres, durs et c’est vrai tant les personnages sont désemparés ou incapables de mouvement ou de discernement ou de recul devant les évènements qu’ils se prennent dans la tronche par leur faute ou par le fait d’un mauvais oeil chronique. Mais Offutt fait aussi parfois monter parfois une émotion très forte, dévoilant un désespoir terrible. Très vite, l’empathie pour ces grands losers est là. Perdants magnifiques certes mais surtout perdants pathétiques.

Le bouquin est de première qualité, ne souffre d’aucun temps mort, peut et doit se consommer en un one shot qui réchauffe bien et qui provoque parfois une hilarité, très noire c’est certain, mais une belle hilarité néanmoins. En ouverture du recueil, on trouve une citation de l’immense Flannery O’Connor utilisée avec intelligence par Offutt et qui résume parfaitement ces huit joyaux.

“L’endroit d’où vous venez n’existe plus, celui où vous pensiez aller un jour n’a jamais existé, et celui où vous êtes ne vaut quelque chose que si vous pouvez en partir.”

Et c’est bien la triste réalité du héros de la géniale “ Epreuve de force”, qui clôt la belle œuvre.

“Elle est montée dans la voiture et j’ai regardé les feux arrière disparaître dans un virage.

Je suis parti vers le motel et je me suis arrêté au pont qui traversait le Missouri. Je suis resté là un bon moment. La neige était épaisse dans l’air. Ma famille était dans les collines depuis deux cents ans et j’étais le premier à partir. Et mes chances d’y retourner étaient à peu près ruinées. L’eau noire était vive et fraîche en contrebas.

Je me suis mis en marche.”

Nickel!

Clete.

LIVE de Jeff Jackson / Sonatine.

Destroy All Monsters

Traduction: Pierre Szczeciner

“Un déferlement de violence s’abat sur les États-Unis : à travers le pays, des musiciens sont assassinés en plein concert. Quand vient le tour de Shaun, sa petite amie et le guitariste de son groupe tentent d’expliquer le geste des tueurs. S’agit-il de simple jalousie ou d’obsession fanatique ? À moins qu’il s’agisse d’une contestation qui touche à l’essence même de la musique…”

Second roman de l’Américain Jeff Jackson, LIVE arrive chez nous avec les louanges d’auteurs reconnus comme Don De Lillo et cela peut s’avérer parfois suffisant comme déclencheur d’envie au point que l’on peut oublier de lire la quatrième de couverture en entier et ainsi ne pas voir que le roman est avant tout une romance noire dans l’univers du rock autour de jeunes un peu perdus.

Toute la partie consacrée à la description du monde du rock pour les débutants, les apprentis stars, est réellement jouissive pour tous les amateurs du grand cirque du rock n’roll : les petites salles enfumées, les premières guitares, les amplis déglingués, les coulisses, la fosse, les maquettes, les flyers, les cassettes, les concerts ratés, les premiers fans, les espoirs, les craintes, les réussites mineures, les succès d’estime, tout y est et décrit avec une réel amour avec une plume qui incite à progresser.

Hélas, l’intrigue tourne très vite au conte noir avec ses massacres orchestrés dans tout le pays dont nous ne connaîtrons pas réellement les motivations. Centrée sur trois personnages faisant leurs armes dans le milieu, l’intrigue devient très rapidement obscure, se polarisant sur le mal de vivre de ces jeunes adultes et puis, à un moment, je n’ai plus su différencier le rêve de la réalité.

N’étant pas visiblement la cible de l’auteur, Il est fort possible que les atermoiements très répétitifs des héros, leurs désirs d’une autre vie, leurs envies de suicide, leurs rêves m’aient lassé au point de perdre un peu de vue une histoire trop brumeuse à mon goût. Du coup, il m’est bien difficile de recommander ce roman comme de le condamner…

Rock on !

Clete

LE SYSTÈME de Ryan Gattis / Fayard.

The System

Traduction: Nadège T. Dulot

Chandler, Connely, Ellroy… nombreux sont les écrivains ricains de polars à avoir consacré leur œuvre à Los Angeles. À ce début de liste, il faudra ajouter, et tout en haut, le nom de Ryan Gattis. Originaire du Colorado, l’auteur termine ici une trilogie sur la cité des Anges hautement recommandable. Se démarquant de ses collègues par le terrain choisi, en l’occurrence la banlieue délabrée de Lynwood, théâtre des guerres entre gangs latinos et afro-américains et de la misère sociale, et par la manière quasiment documentaire et journalistique d’écrire, Ryan Gattis crée une œuvre originale, montée à chaque fois de manière virtuose, puissamment noire mais aussi intelligemment politique. 

Dans “Six jours”, il racontait les émeutes de 92 mais vues de la rue, du palier… 6 jours racontés par 17 voix, victimes et salauds, toxicos et alcoolos, flics, pompiers et infirmières, communautés persécutées et gangs barbares, six jours où la ville et l’État se sont barrés laissant le chaos et la barbarie au pouvoir.

“En lieu sûr”, en apparence, un roman plus classique bien que poignant de tentative de rédemption, s’avérait être, en plus d’un thriller éblouissant, un magnifique témoignage des conséquences de la crise économique de 2008 créée par les salopards de financiers friqués sur les pauvres, les oubliés, les mal-nés, les sales gueules, les toxicos. Gattis y montrait une tendresse et une empathie pour ces damnés, que le premier roman laissait juste entrevoir.

Situé fin 1993, “Le système”, se situe chronologiquement juste après “ Six jours” et aurait dû lui succéder, mais l’histoire d’un ouvreur de coffres-forts que l’on trouve dans “En lieu sûr”, lui avait été soufflée par une expérience auprès d’une équipe du FBI et lui avait alors semblé prioritaire.

“6 décembre 1993. Quartiers sud de Los Angeles.

Scrappy, dealeuse notoire, est abattue et laissée pour morte devant la maison de sa mère, sous les yeux d’un toxico, seul témoin du crime.

Le lendemain, Wizard et Dreamer, tous deux membres d’un gang, sont arrêtés et jetés en prison en attendant leur procès.

Le problème ? L’un est coupable ; l’autre, innocent. Selon la loi du gang, ils doivent se taire et accepter leur sort. Mais, selon la justice, il faut que l’un parle pour dénoncer l’autre. Sinon, l’arme du crime, retrouvée chez eux, les fera tomber ensemble.”

Et c’est toute la procédure, à une époque où les lois contre la criminalité ont été renforcées suite aux émeutes de 92, que nous raconte Ryan Gattis dans un bon gros roman flirtant avec les 500 pages bien denses mais toujours très claires, pertinentes. Choralement, comme dans “Six jours”, sont racontées l’enquête, l’arrestation, la détention et le procès de Wizard et Dreamer. On a vraiment l’impression d’y être mais vu le travail de documentation et de connaissances fourni par Gattis, ce n’est pas vraiment une surprise : visite de sept centres de détention californiens, des centaines d’heures d’entretien avec des détenus et ex-détenus, un an aux côtés d’un flic, présence lors du procès d’un gang… Au final, on colle, on comprend le propos mais aussi le discours sous-terrain et on dévore le bouquin. On peut comparer le travail et surtout son génial résultat aux œuvres de David Simon que ce soit “The Wire”, « Treme »,  » The Corner » ou l’excellent “Baltimore” pour l’écriture duquel il avait suivi une patrouille de flics à Baltimore pendant une année. Et puis c’est tout simplement humain comme du Richard Price.

L’écriture est puissante, méchamment addictive, mais ne sacrifiant que très peu au folklore ou au jargon des gangs. Le rythme est millimétré, infernal. Flics, agents de probation, accusés, amis, familles, avocats, procureurs et, bien sûr, Wizard et Dreamer ont tour à tour la parole. Les histoires de Ryan Gattis peignent la violence, mais font aussi la part belle à de petites histoires. C’est alors que fleurissent, au milieu de la gange, la tendresse quand Dreamer oublie son calvaire en lisant et relisant “L’île au trésor”, l’amour, l’empathie, la fraternité chez des gens qui n’ont plus grand chose d’autre à offrir.

Une fois encore, il y a tout un volet social et politique de tout premier ordre. Ryan Garris charge à visage découvert le système judiciaire américain et, sans faire des petits soldats des gangs de pauvres victimes, il met néanmoins l’index sur la valeur d’une vie selon la couleur de peau, selon l’origine, selon les ambitions personnelles ou les tares des garants du système. À une criminalité en baggy et bandana, il oppose bien une autre criminalité en col blanc et talons aiguilles autrement plus dangereuse parce qu’ayant le pouvoir.

Une intrigue originale, une construction experte, une documentation impressionnante, des personnages inoubliables, des scènes ahurissantes, un drame cruel bien sûr mais aussi un peu d’espoir…

Ryan Gattis, sans aucun doute, le meilleur du polar américain actuellement.

Clete.

RIEN A PERDRE de Roberto Montana / Métailié Noir.

Traduction: René Solis

“Trois quinquagénaires se retrouvent lors d’une réunion d’anciens élèves d’un lycée de Buenos Aires. Wave, rocker fainéant, convainc deux de ses vieux camarades de partir en week-end sur une plage en Uruguay.

À bord d’une vieille Ford Taunus, Mario, Le Nerveux et Wave prennent la route. Au lieu de retrouver leur adolescence, c’est rapidement leur présent qui s’impose : l’un vit encore chez sa mère, l’autre risque de divorcer et le rocker vient d’apprendre que sa femme le trompe (avec un gars « qui passe son temps au gymnase et écoute Shakira. Shakira ! Tu y crois, toi ? »).

Accompagnés d’une jeune autostoppeuse très enceinte, entre moqueries et petites misères, tout bascule au moment où l’un d’entre eux transpire trop en passant la frontière… De gaffes en malentendus, ce road-trip se transforme vertigineusement en roman noir, mais les héros sont très fatigués.”

« Rien à perdre” est le premier roman de l’auteur uruguayen établi en Argentine Roberto Montana à paraître chez nous. Il est proposé par les éditions Métailié qui font la part belle aux romans sud-américains et spécialement argentins.

Commencé un peu comme le “very bad trip” d’un weekend de trois quinquas un peu dépassés par la vie, entre espoirs déçus et certitudes qui s’écroulent, ce roman provoque par ses dialogues décalés et ses situations souvent scabreuses une certaine hilarité pour peu qu’on aime quand même suffisamment l’humour en dessous de la ceinture.

Mais, très vite, par la trahison de l’un d’entre eux se servant des deux autres pour passer de la came à la douane, le roman prend un aspect beaucoup plus sombre pour tourner à la tragédie.

Roman court, “Rien à perdre” se lit très vite et ne laisse pas un souvenir impérissable tant on ignore où l’auteur veut nous entraîner. La lecture est, somme toute, agréable et s’il n’y a “rien à perdre”, il n’y a quand même pas beaucoup à gagner si ce n’est passer un moment exotique en compagnie de trois mecs dépassés par la vie mais très loin des standards habituels de la collection.

Clete.

LE FLEUVE DES ROIS de Taylor Brown / Albin Michel / Terres d’Amérique.

The River of Kings

Traduction : Laurent Boscq

Après “La poudre et la cendre” en 2017 et “ Les Dieux de Howl Mountain” en 2019 voici « Le fleuve des rois”, troisième grande épopée de Taylor Brown, auteur géorgien qui consacre son œuvre au passé proche et éloigné de son état natal. Si, dès la première histoire, on sentait qu’on avait affaire à un grand auteur, les deux suivants ont levé le moindre doute sur l’ampleur et la qualité de ses romans. Il a ainsi traité la guerre de sécession dans l’odyssée de deux enfants dans la tourmente de la Georgie sacrifiée, puis les “moonshiners” pendant la prohibition avec une érudition au service du lecteur et un talent de conteur de tout premier plan. “Le fleuve des rois” est antérieur  à “Howl Mountain” et nous délivre une histoire méchamment ambitieuse se déroulant sur trois époques : le milieu du XVIème siècle, la fin du vingtième siècle et notre époque, les trois narrations convergeant pour raconter l’histoire d’un fleuve, forcément géorgien,  l’Altamaha River, de l’arrivée des Européens à nos jours.

“Un an après le décès de leur père, Lawton et Hunter entreprennent de descendre l’Altamaha River en kayak pour disperser ses cendres dans l’océan. C’est sur ce fleuve de Géorgie, et dans des circonstances troublantes, que cet homme ténébreux et secret a perdu la vie, et son aîné compte bien éclaircir les causes de sa mort.

Il faut dire que l’Altamaha River n’est pas un cours d’eau comme les autres : nombreuses sont ses légendes. On raconte notamment que c’est sur ses berges qu’aurait été établi l’un des premiers forts européens du continent au XVIe siècle, et qu’une créature mystérieuse vivrait tapie au fond de son lit.

Remontant le cours du temps et du fleuve, l’auteur retrace le périple des deux frères et le destin de Jacques Le Moyne de Morgues, dessinateur et cartographe du roi de France Charles IX, qui prit part à l’expédition de 1564 au coeur de cette région mythique du Nouveau Monde.”

Le roman commence avec le périple des deux frères et au premier abord, on peut craindre de tremper dans un roman de nature writing, rythmé par le déplacement lascif des kayaks des deux frères.Mais cette première partie, qui se décline au départ comme un guide pour le fleuve, perd rapidement son côté informatif ou contemplatif pour laisser la place à une expérience beaucoup plus rude quand les deux frères entament des recherches sur le passé sulfureux de leur père et se frottent à son environnement naturel et humain pour découvrir les vraies causes de sa mort.

Parallèlement, Taylor Brown nous fait découvrir le passé de cet homme à la fin du XXème siècle et au début du XXIième quand il tente toutes sortes de magouilles pour sortir la tête hors de l’eau, faisant suite à des choix hors la loi, faisant suite à d’autres choix illicites peu couronnés de succès.

Ces deux parties fonctionnent bien malgré le manque d’empathie que distillent les deux frères et surtout leur père, sinistre personne à l’image du peuple qui vit et se cache sur le fleuve : trafiquants de drogue, braconniers, illuminés et tarés. Mais le meilleur est à venir, il réside dans l’histoire de ce corps expéditionnaire français qui débarque à l’embouchure du fleuve au XVIème. A un moment, un des personnages évoque le film Fitzcarraldo et c’est effectivement le monde d’”Aguirre, la colère de Dieu” du réalisateur allemand Werner Herzog qui vient rapidement à l’esprit. On se doute que dans ce Nouveau Monde rude, l’histoire sera tragique, que l’issue sera très incertaine, mais on ne se doute pas à quel point l’horreur sera au rendez-vous. La faute à des hommes rendus fous par la recherche d’un hypothétique or qu’on aurait juste à ramasser dans les Appalaches en amont du fleuve. 

Taylor Brown aurait pu, aurait dû peut-être écrire un roman contant uniquement le calvaire halluciné de ces hommes et de ce cartographe royal Jacques Le Moyne de Morgues, tant ses pages sont fortes et tant il s’est documenté pour donner une image qui sonne très juste de ces Français perdus dans un enfer si loin de leurs vies et de leurs certitudes. Mais, l’objectif premier de ce roman était, je pense, de raconter l’histoire d’un fleuve, depuis son invasion par les premiers colons jusqu’à son marasme actuel et nécessitait donc plusieurs ancrages temporels pour bien voir l’évolution, la déliquescence d’un fleuve.

Si l’histoire est très forte, violente, admirablement menée et passionnante dans sa partie coloniale, intéressante dans ses deux autres intrigues, elle manque néanmoins d’une certaine tendresse pour les personnages que l’on trouvait dans les deux précédents. Par ailleurs, on peut reprocher, qui aime bien châtie bien, l’absence de voix féminines comme les extraordinaires Ma dans “Les dieux de Howl Mountain” et Ava dans “ La poudre et la cendre” pour contrecarrer la testostérone et l’adrénaline omniprésentes dans tout le roman.

Néanmoins, une fois de plus, Taylor Brown, avec talent et intelligence, emporte tout, laissant souvent le lecteur pantois, partageant l’hébétement et la terreur de ces aventuriers de la Renaissance.

Epique !

Clete.

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