Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 1 of 81)

DANS L’OMBRE DE TEHERAN de I.S. Berry / Toucan Noir.

Traduction: Charles Dejonge.

Dans l’ombre de Téhéran est le premier roman de I.S. Berry. L’Américaine a travaillé pour la CIA quelques années et a été en poste en Irak et surtout à Bahrein où elle a vécu la crise des « Printemps arabes » dans le petit royaume et en faire le cadre historique de son roman. Signalons la malice de l’éditeur qui a remplacé le placide titre original  « The Peacock and the Sparrow » (le paon et le moineau) par un bien plus brûlant « Dans l’ombre de Téhéran ». L’Iran est certes au centre de l’intrigue mais on n’y mettra pas un pied et on ne croisera aucun barbu barbant.

« Shane Collins est un agent de la CIA blasé. Le monde du  renseignement lui a pris une grande partie de sa vie et il  est prêt à raccrocher. On lui confie un dernier poste, dans  le golfe Persique, à Manama, la capitale du royaume de  Bahreïn dont les banlieues ont été gagnées par la contagion  du Printemps arabe. Sa mission est d’identifier les soutiens  iraniens sur lesquels s’appuient les rebelles pour fomenter  une insurrection. Au cours d’un événement diplomatique,  il rencontre Almaisa, une jeune artiste énigmatique, et  découvre grâce à elle une facette de Bahreïn que la plupart  des étrangers ne connaissent pas. Il tombe lentement  amoureux et commence à se poser des questions auxquelles  il n’avait jamais songé.  Lorsque son informateur de confiance se retrouve impliqué  dans un meurtre, Collins est entraîné malgré lui au coeur  du conflit. Ses sentiments et sa loyauté sont alors mis à rude épreuve. »

Shane Collins n’est ni sympathique ni antipathique. Il fait son taf, commence à penser à une autre vie et tente d’harmoniser toutes ses relations: sociales privées comme professionnelles. Il est considéré comme un bon professionnel. Peut-être mais néanmoins, c’est aussi un gros con de mâle Alpha, américain et membre d’une agence qui pense être le nec plus ultra du monde du renseignement. Shane Collins est ce genre de type qui ne se pose aucune question quand il se rend compte qu’il a entamé une histoire avec une jeune femme qui a l’âge de ses enfants. Enfin, il a un réel souci avec l’alcool.

Shane Collins fait donc son boulot obscur de surveillance à la recherche d’un indice, d’une connexion, se frotte à sa hiérarchie, tente de trouver la vérité dans les propos de son informateur et se crée pas mal de dossiers sur tous ceux qui gravitent autour de lui. Alors, le rythme est plutôt lent, on est dans le pas prudent de Collins dans le four de Bahrein. Les multiples descriptions de la ville n’aident pas non plus et peuvent lasser parfois. Et puis dans le dernier tiers du roman, le rythme s’accélère et Collins sera notre précieux témoin pour découvrir comment on culpabilise des innocents, comment s’organise un mouvement terroriste ou de résistance selon le point de vue, comment s’allume et se développe une émeute et comment l’étouffer par une répression sanglante dans la version de la monarchie de Bahrein…

Avec sa connaissance du terrain, son expérience d’agent de la CIA et sa narration éclairante des dessous d’un « printemps arabe », I.S. Berry offre un roman prenant sur l’extrême solitude de l’agent secret, premier témoin des errances et vilénies du monde.

Clete.

LE SURPRENANT PASSE-TEMPS D’ETIENNE ETGAZIER de Sarah Le Constant / Gallimard

« Au jeu des apparences, les règles ne sont jamais celles que l’on croit…
Lucas, vingt-huit ans, est un jeune homme charmant, à qui l’avenir semble sourire. Quand sa compagne le quitte et qu’une promotion attendue lui échappe, son équilibre vacille. À en croire Étienne Etgazier, son sympathique voisin de palier, un sexagénaire souvent en robe de chambre, cela ne fait aucun doute : Lucas est victime d’une injustice.
L’affaire est trouble.
Mais Étienne a peut-être une solution. »

Lucas est malheureux dans sa vie professionnelle comme en amour alors qu’il avait tout pour réussir, donnant tout le temps le meilleur de lui-même. Mais son curieux et extravagant voisin sexagénaire, employé de la RATP, va l’aider à comprendre quelle injustice au boulot lui a fait perdre une promotion qu’il méritait. Etienne Etgazier veut donc fouiller au sein de l’entreprise pour comprendre cette machination et aider un Lucas qui perd pied. Et Etienne Etgazier a des ressources.

Etonnant petit roman de la primo romancière Sarah Le Constant qui en peu de pages trousse une histoire qu’on lit d’une traite, avide de percer certains mystères. On suit Lucas, on s’interroge sur cet étrange voisin montrant beaucoup de sollicitude. On regrettera que l’auteure ait proposée beaucoup de thèmes contemporains sans jamais vraiment les approfondir. L’exploitation sauvage des ressources minières, le malaise de la vie en entreprise, des pans cruels de l’histoire du pays comme le drame des orphelins de la Creuse, la filiation, l’espionnage numérique… beaucoup de sujets déjà traités par la littérature noire et qui donnent du coup l’impression d’un simple survol des thèmes. C’est dommage, c’est peut-être le réflexe d’un premier roman où on veut s’exprimer sur beaucoup des sujets qui nous hantent, mais parfois à courir plusieurs lièvres, on s’épuise.

Un joli petit moment, une approche des frontières du roman noir qui ne laisse jamais indifférent.

Clete.

LA LUMIÈRE ET LES TÉNÈBRES de Bret Anthony Johnson / Terres d’Amérique / Albin Michel.

We Burn Daylight

Traduction: Charles Bonnot

« « On s’imaginait les jours heureux qui nous attendaient. C’est vous dire si on était innocents. Si on était naïfs. C’était ça, Waco. » Texas, 1993. Des gens de tous horizons ont suivi Perry Cullen, surnommé « l’Agneau ». Cédant leurs économies, vendant leurs maisons, rompant leurs mariages, ils ont rallié la mystérieuse communauté de cet ancien paysagiste qui se prétend prophète et se prépare à la fin des Temps avec un arsenal d’armes impressionnant.

Jaye est arrivée de Californie avec sa mère, l’une des disciples les plus dévouées de l’Agneau. Quand l’adolescente rencontre Roy, le fils du shérif du comté, l’attirance est immédiate et réciproque. Mais tandis que la tension s’accroît entre la secte et les forces de l’ordre, les deux jeunes amants sont entraînés dans une spirale infernale… Parviendront-ils à retrouver la lumière ? »

S’il se défend d’avoir écrit un roman sur David Koresh, le gourou, Bret Anthony Johnson raconte néanmoins dans le détail la terrible tragédie qui a conduit à la fin de la secte. Rappelez-vous : 1993, à l’écran, un char du FBI qui défonce un bâtiment de ferme non fortifié qui abrite une centaine de partisans d’un cinglé malin surnommé « L’Agneau », en communication directe avec dieu… Et puis l’incendie effroyable et personne qui sort. Les USA , l’autoproclamée plus grande démocratie du monde en plein ratage devant toutes les caméras du monde ! Comment un pays qui reconnait tant de religions dangereuses peut-il massacrer ainsi ses citoyens ? Pourtant tout le monde était prévenu : « God, Guns, Guts » proclamait « L’agneau » tel un mantra comme tous les tarés de la culture des armes ricains… Une tragédie dont le bilan humain sera de 86 morts, incluant quatre agents de l’ATF et de nombreux enfants, une honte dont le FBI, l’ATF, le gouvernement et Clinton sortiront quasiment blancs comme neige… avec des excuses, des allégations, des accusations jamais confirmées par les commissions d’enquête postérieures tandis qu’une soixantaine des membres des forces de l’ordre rendront leur plaque.

C’est donc cette tragédie que raconte Bret Anthony Johnson dans le regard de deux ados qui tombent amoureux l’un de l’autre. Roy, le fils du shérif de Waco qui gérait cette « secte », cette communauté depuis des mois et qui assistera, impuissant au plantage gouvernemental et elle Jaye, fille d’une allumée qui a tout quitté en Californie pour rejoindre l’Agneau dans ce coin pas terrible du Texas comme le montrent les images d’archives sur l’affaire compilées par Texas Archive.

Ces deux narrations croisées, ces deux regards sont complétés par des témoignages sous forme de podcast recueillis trente ans plus tard auprès des acteurs, des témoins, des observateurs, battant en brèche les théories gouvernementales si plaisamment relayées dans des documents comme celui-ci.

Mais bien au-delà de la tragédie de Waco, Bret Anthony Johnson propose surtout un terrible réquisitoire contre deux des grands maux de l’Amérique et spécialement du Sud, les flingues et la Bible. Pas très malins les Ricains, tant d’exemples que l’association ne fonctionne nulle part sur la planète.

J’avais eu la chance de croiser Bret Anthony Johnson, à l ‘époque professeur de Creative Writing à Harvard, il y a une dizaine d’années au moment de la sortie en France de son magnifique premier roman Souviens-toi de moi comme cela et j’avais parlé de « justesse », de « pudeur ». On y était emporté par la force des sentiments, la douleur de l’absence…

On est ici dans la même intelligence, la même exception, un grand roman américain.

Clete.

ÉTRANGER À LA DÉRIVE de James Lee Burke / Rivages Noir.

Wayfaring Stranger

Traduction: Christophe Mercier

James Lee Burke est de loin, et depuis plus de trois décennies, le meilleur auteur de noir américain. Au fil des ans, on vous en a parlé huit fois, l’auteur le plus chroniqué chez Nyctalopes. On va juste donc tenter de vous tenter, vous donner envie de lire ce roman qui est peut-être dans ce qu’il a écrit de plus beau.

James Lee Burke a divisé son œuvre en deux grosses parties. D’un côté la saga de Dave Robicheaux, flic à New Iberia en Louisiane et de l’autre la famille Holland racontée à travers l’histoire du Texas. C’est sans conteste le cycle consacré à Robicheaux (25 volumes dont un inédit en français) qui est le plus populaire. Hélas, les dernières livraisons (Clete ou New Iberia Blues) n’étaient plus tout à fait à la hauteur des grandes histoires racontées autrefois. Le vieux Jim aura 90 ans en décembre et s’il écrit toujours des pages merveilleuses, il est aussi devenu parfois un peu confus. Ses meilleures dernières réalisations se situaient sans aucun doute du côté de la famille Holland au Texas (Les jaloux) et c’est Weldon, un de ses membres, que nous allons découvrir dans Etranger à la dérive et la rencontre réjouira certainement tous les fidèles de Burke.

Les fans seront par contre déçus par ce léger manque de respect de Rivages pour ce grand écrivain qui à l’image de Ellroy ou Westlake a donné ses lettres de noblesse à une collection brillante qui fête ses quarante ans cette année. En effet, Etranger à la dérive, est le premier volume d’un série dont nous avons lu les trois volumes suivants ( La Maison du soleil levant, Les jaloux et Un autre Eden). Curieux sens de la chronologie chez Rivages mais qui ne gêne pas réellement puisque Weldon Holland, le personnage principal, n’est plus au centre de l’intrigue dans les romans suivants. Signalons également que le roman est sorti en 2014 aux USA, une époque où sûrement James Lee Burke souffrait moins des ravages de l’âge et ça se voit, ça se lit…

« Au début des années trente, le jeune Weldon Avery Holland est confronté aux célèbres hors-la-loi Bonnie et Clyde, alors qu’ils viennent de commettre un braquage. Weldon leur tire dessus, sans avoir la certitude d’avoir atteint sa cible.
Lorsqu’on le retrouve dix ans plus tard, il vient d’échapper à la mort dans la bataille des Ardennes en sauvant la vie à son sergent et à une jeune prisonnière de guerre nommée Rosita Lowenstein. Weldon, le sergent Pine et la mystérieuse Rosita reviennent au Texas où l’industrie pétrolière est en plein développement. Entre son amour pour Rosita et le monde de rapaces qui l’entoure telle une gangrène, Weldon Holland va jouer son destin sur un coup de tête. »

Etranger à la dérive, arrivé anonymement en juin, est, pour moi, un des plus beaux, peut-être le plus beau roman de James Lee Burke si on laisse de côté certaines merveilles de Robicheaux. Situé au Texas juste après la guerre, le roman montre l’ascension sociale de quatre adultes, découvrant l’horreur de la vie dans un Texas en pleine folie pétrolière. On retrouve bien sûr beaucoup de thèmes familiers : le combat du faible contre le puissant, la guerre, l’argent roi, l’amitié plus forte que tout, l’amour fou, la dénonciation du pillage de la planète et aussi une bonne dose d’humanité bien réconfortante. Même si on n’est pas dans du polar, on prend une grosse mesure de noirceur, distillée intelligemment par un James Lee Burke qui émeut, crispe, glace avec le talent inimitable qui est le sien.

En comparant, les premiers Burke et les derniers Robicheaux, on constatait parfois que la plume de Burke était moins évocatrice, moins charmeuse qu’autrefois. Et là, miracle, tout est à nouveau là. Des personnages très attachants chacun à sa manière, mystérieux, enveloppés dans leur pudeur et créant une incertitude constante sur la force et la valeur de leurs sentiments. Mais aussi des pages lumineuses et un road trip magnifique qui emporte pendant une cinquantaine de pages et qu’on dévore ébloui, le sourire aux lèvres. Enfin, Il est rare de trouver des personnages aussi puissants et émouvants que Rosita Lowenstein… Certains, peut-être, regretteront la fin mais beaucoup comprendront le choix de l’écrivain.

« J’ai toujours été persuadé que l’Ouest américain, comme Hollywood, est un endroit magique, et le plus grand décor de théâtre de la terre. Et je suis aussi convaincu qu’il est hanté par les esprits des Indiens, des hors-la-loi, des missionnaires jésuites, des bouviers, des tueurs à gages, des conquistadors, des vagabonds, des ouvriers chinois ou irlandais, des trafiquants de whisky, des membres de ligues de tempérance, des chercheurs d’or, des chasseurs de bisons, des trappeurs, des prostituées, et cinglés de toutes sortes, tous vivants simultanément autour de nous. Il est inutile de lire des livres pour découvrir les épopées d’Homère; elles commencent juste à l’ouest de Fort Worth, et s’étendent jusqu’à Santa Monica. »

Perle noire !

Clete.

L’HOMME DU SUD de Greg Iles / Actes Noirs / Actes Sud.

Southern Man

Traduction: Jessica Shapiro.

En 2011, Greg Iles, écrivain déjà reconnu, a été victime d’un grave accident de la route lui occasionnant un coma de huit jours et la perte d’une jambe. C’est à ce moment-là, en se rendant compte de la brièveté possible d’une vie, qu’il se décide à écrire Brasier noir, son grand roman noir sur sa ville natale de Natchez, bourgade perdue au fin fond du Mississipi dans le Deep South, un des états les plus pauvres des USA. Il y évoque sa ville et surtout raconte les luttes raciales, les injustices toujours présentes dans cet état, berceau des encagoulés du KKK. Les vestiges glauques des années de l’esclavage et des grandes plantations où un tout petit nombre a fait fortune en exploitant la douleur, la souffrance et la peine des esclaves sont racontés. En montrant aussi la connerie des héritiers de ces fortunes volées comme la nostalgie pour cette époque chez les descendants de gueux racistes, Greg Iles a produit un roman exceptionnel qu’on quittait franchement désolé tant l’envie d’en connaître plus était grande. Brasier Noir sorti en 2018, chef d’œuvre et premier volet de la trilogie Natchez Burning sera suivi par L’Arbre aux morts en 2019 et Le Sang du Mississippi en 2021 qui poursuivront l’histoire de Natchez et la quête de Penn Cage maire de la ville face au chaos. En 2021, dans Cemetery Road, Iles quittera Natchez pour rejoindre la ville de Bienville et Marshall McEwan un journaliste revenant dans sa ville natale pour découvrir une société fracturée où les injustices d’autrefois sont toujours aussi présentes. On retrouvera d’ailleurs Bienville et Marshall McEwan dans L’homme du sud qui nous intéresse aujourd’hui. Signalons qu’il n’est absolument pas nécessaire d’avoir lu les premiers tomes pour apprécier la qualité de ce roman hors normes. Vous aurez déjà beaucoup à faire avec cette/ces intrigues dissimulées dans le passé ou explosant en 2023.

« Bienville, Mississippi, 2023. À la suite d’une bavure policière qui a coûté la vie à un garçon noir de douze ans, un grand concert hip-hop est organisé à Mission Hill, une ancienne plantation de coton. Des coups de feu éclatent, la police panique et tue une quinzaine de festivaliers innocents, tous noirs. Sans l’intervention pacifiste de Kendrick Washington – qui quelques minutes plus tôt avait marqué les esprits en interprétant sur scène une version détournée de Southern Man de Neil Young, paré d’imposantes chaînes d’esclave –, c’était le carnage assuré. Les images font le tour du monde : un symbole est né.

Mais les symboles attisent les tensions autant qu’ils apaisent. Dans le Sud profond, les vieilles haines se réveillent : incendies meurtriers, représailles, conspirations suprémacistes, mensonges officiels. Tandis que l’Amérique post-Trump s’embrase et va tout droit vers la guerre civile, un candidat indépendant à la présidentielle voit dans le chaos une opportunité historique. »

« L’homme du sud », exploration du Deep South, est une œuvre phénoménale mais qui demande beaucoup de patience et parfois de concentration pour comprendre toutes les finesses de l’intrigue comme ses terribles répercussions. « L’homme du sud » raconte comment, de nos jours, une étincelle et de nombreux quiproquo peuvent engendrer colère et haine pouvant aller jusqu’à une version tout à fait valide d’une guerre civile. Qui est cet Homme du sud, clin d’œil à un morceau de Neil Young qu’évoque l’auteur ? Est-ce Penn Cage combattant inlassable des injustices raciales ? Est-ce Kendrick Washington, un militant noir qui a évité un massacre en se levant, seul, face aux flingues de la police ou est-ce Bobby White un animateur radio qui se rêve président des Etats Unis et qui est prêt à toutes les abominations pour parvenir à ses fins ?  Il est évident qu’on penchera facilement pour Penn Cage qui a tant de similitudes avec son auteur : originaire de Natchez, écrivain, amputé d’une jambe suite à un accident de voiture, atteint d’un cancer depuis des décennies… Greg Iles a certainement mis beaucoup de lui dans le personnage de Penn Cage. Sûrement se doutait-il qu’il n’y aurait jamais de suite. En 2024, Greg Iles se déplaçait en chaise roulante et suivait une chimio pour soigner un cancer qui aura raison de lui début 2025 à 65 ans, quelques mois après la parution de son roman aux USA.

« L’Homme du sud », s’il n’est pas exempt de quelques menues imperfections, est un roman exceptionnel, une fresque extraordinaire sur le Mississippi qui chavire, effraie, enthousiasme, emporte, au suspense bien entretenu avec des scènes parfois ahurissantes, un terrible instantané de ce que l’humanité peut produire de plus abject.

Attention, avec ses monstrueuses 1300 pages, le roman s’appréhende, se mérite, s’escalade, s’explore parfois assez difficilement et nécessite une lecture régulière et particulièrement attentive. On parle d’une immense fresque qui file des plantations du 18ième jusqu’aux luttes ouvertes de « Black Lives Matter ». On est dans la grande littérature noire ; le Deep South qu’on aime. Puisqu’il est cité trois fois dans le roman on évoquera bien sûr, James Lee Burke, plus la série avec  Billy Bob Holland, avocat texan ( La Rose de Cimarron, Heartwood et Bitterhood) que la saga Robicheaux. On pensera aussi à Un homme, un vrai de Tom Wolfe, Ville noire, ville blanche de Richard Price, Tous les hommes du roi de Robert Penn Warren tout comme on appréciera les petites touches de Norman Mailer… Que du très fort et tellement plus percutant que le très vilain Châtiment de Percival Everett dont on a préféré ne pas vous parler en son temps. Enfin, et ce n’est pas le moindre, ceux qui suivent l’auteur depuis longtemps connaîtront des moments de grande émotion, c’est certain.

Sublime cadeau d’adieu de Greg Iles, L’homme du sud, assurément un roman appelé à devenir culte pour tous les amoureux du Deep South.

Clete.

TERRITOIRE DE TRAPPE de Sébastien Gagnon et Michel Lemieux / Rivages Noir.

« Décembre 1913. Aux abords de la rivière Platte, aux confins de nulle part, se dressent quelques baraques de guingois et une église qui ne vaut guère mieux. On peut appeler ça un village. Après des mois de piégeage dans les forêts boréales, Léon redescend fêter Noël avec les siens. Mais en son absence, sa femme est morte et le cadavre de sa fille a été retrouvé dans la Platte. Quand Léon découvre les responsables de la tragédie, lui et ses camarades trappeurs entament une partie de chasse d’un tout autre genre. »

Ce roman, tout en nous montrant l’existence difficile des trappeurs, est avant tout et essentiellement une histoire de vengeance. Et celle de Simon sera aveugle, sans différencier les degrés de responsabilité parmi les villageois qui ne se sont pas occupés de son épouse quand il est parti et qui n’ont pas su sauver sa fille. Tout le village est fautif pour lui et tout le monde doit payer.

On voit très bien la filiation avec les univers de Tarantino et des western spaghettis. La violence à fleur de peau : les poings, les armes blanches, les flingues, les outils de jardinage… la ruse, tout est bon pour Léon, chevalier de l’apocalypse, mais aussi pour ses ennemis fourbes : maire, curé…

Cette quête macabre urgente est contée avec un humour noir décapant dans une langue québécoise qui paraît ancienne avec des mots ou des expressions dont le sens profond nous échappe parfois sans entraver la compréhension. Mais cela dit, le sang a toujours la même couleur et innocents comme salopards vont morfler. Seul espoir, le courage de certaines femmes mais parviendront-elles à arrêter le massacre ?

La folie des hommes montrée dans toute sa vilénie. Au fin fond du Québec, la vie est rude, les hommes encore plus.

Clete.

LA CHUTE DE L’ETOILE ROUGE de D.B. John / Plon.

Red Star Down

Traduction: Antoine Chainas

« Février 2017 : un Coréen est empoisonné en plein jour à l’aéroport de Kuala Lumpur. L’homme est le demi-frère de Kim Jong-un, le dictateur nord-coréen. Dans un hôtel cossu de Washington, un haut-gradé des services secrets russes est retrouvé mort dans sa chambre dans des circonstances plus que suspectes.

Dans le même temps, Donald Trump, un magnat de l’immobilier élu 45e président des États-Unis, fait ses premiers pas à la Maison Blanche.

Dans l’ombre, le monde est au bord du gouffre et trois personnes sont aux premières loges. Jenna, une agente américano-coréenne de la CIA, hantée par son passé. Six ans plus tôt, au terme d’une mission d’infiltration, elle est parvenue à sauver sa sœur jumelle des geôles nord-coréennes et à dévoiler un programme d’espions dormants qui s’apprêtaient à infiltrer la société américaine.

Lyosha, un étudiant moscovite qui paye le prix fort pour avoir humilié Vladimir Poutine en direct à la télévision. Le FSB commence à lui tourner autour. Éric, un jeune américain d’origine coréenne, qui travaille comme conseiller spécial auprès de Trump, unique rescapé du programme d’infiltration que Jenna pensait avoir démantelé des années plus tôt…

Quand les supérieurs de Jenna l’informent de l’existence d’un programme au cœur du Kremlin, ils l’envoient en toute clandestinité à Moscou prendre contact avec Lyosha qui détiendrait des documents révélant le complot. La mission s’avère plus dangereuse que prévue, tandis qu’à Washington les décisions erratiques du président menacent le monde du chaos… »

Ce roman est la suite de « L’étoile du Nord » paru en 2019 dans la collection EquinoX les Arènes d’Aurélien Masson.  Précisons de suite qu’il n’est nullement nécessaire d’avoir lu le premier volet pour apprécier à sa juste valeur cette suite qui paraît chez Plon et toujours sous la houlette d’Aurélien Masson.

Dans la postface du roman, le Britannique D. B. John déclare « j’ai toujours été fasciné par les autocrates ». Et de fait ce roman d’espionnage que certains préfèrent nommer « géopolitique » donne la part belle à ces trois dangereux furieux que sont Trump, Poutine et Kim Jong-un. Bien sûr, l’histoire date de 2017 et l’actualité de ces tristes sires nous a depuis longtemps appris la toxicité de ces dirigeants mais de les redécouvrir dix ans plus tôt montre leur parcours dans la politique nationale et internationale et la vilénie de leurs actes comme de leurs pensées.

Aussi surprenants soient les propos très informés et documentés de D.B. John, ils ne pourraient suffire à produire un thriller haletant. Et c’est la qualité des trois personnages principaux qui va faire d’un instantané géopolitique de 2017 un thriller très prenant. Une Américaine des services secrets Jenna déjà héroïne du premier roman, un jeune Moscovite naïf et un Américain originaire de Corée du Nord vont animer une intrique maline où les protagonistes se frottent à une réalité historique, au pouvoir et à la guerre secrète que se livrent ces trois pays.

Incrustant parfaitement son intrigue dans le monde de 2017, D.B. John nous convie à un périple particulièrement périlleux où situations extrêmes se confondent avec tragédies familiales et intimes dans des mondes où on n’a pas l’habitude d’évoluer : les palais des princes comme les endroits les plus secrets de leurs territoires.

S’appuyant sur la réalité historique d’affaires peu ou pas connues : l’assassinat de Kim Jong-nam, la « Stratégie porteuse de semences », poisons et agents neurotoxiques, les révélations de Trump concernant les informations classifiées et les camps de déboisement nord-coréens en Russie, DB John propose un roman d’espionnage de belle qualité qu’on quitte à regret en espérant une suite.

Clete.

VOUS LE REGARDEREZ COMME IMPUR d’Antoine Albertini / Seuil Cadre Noir.

Fumàcciula, un village de montagne coupé du monde dont le nom signifie à la fois « brume » et « orgueil ». Ercole Forcas, un ancien avocat vieillissant, atteint d’un mal incurable, trompe son ennui en y exerçant la charge de juge de paix du canton. Lorsque le Dr Sanviti tambourine à sa porte par un matin d’hiver glacé, le juge ne sait pas que sa vie vient de basculer. Sur un chemin désert, le cadavre d’un vagabond a été découvert, atrocement mutilé par une bête sauvage.

Est-ce une nouvelle victime de l’insaisissable sanglier qui s’est attaqué à un troupeau de chèvres puis à un colporteur ? Une bête rendue folle par le froid et la faim, par les coups de feu des chasseurs qui résonnent continuellement dans la vallée ?

On pourrait être en Corse et l’auteur, Antoine Albertini, corse lui-même, a déjà signé plusieurs documents et polars situés sur l’Ile de beauté. On pense aussi à la Sicile du regretté Andrea Camilleri avec ces phrases joliment tarabiscotées et des dialogues où s’épanouissent des expressions d’un parler méditerranéen délicieusement addictif. En fait, on se trouve sur une île française imaginaire, probablement au début du XXème siècle, à Fumàcciula dans un village perdu dans les montagnes, accablé par un hiver mordant. Un meurtre, puis un second. Ajoutez une belle variante de l’histoire de bête du Gévaudan, un titre issu de la Torah… on pressent qu’on ne va mourir de rire ici.

Pour autant, c’est absolument jubilatoire d’enquêter dans les pas d’Ercole Fortas et du Dr. Sanviti drapés dans leur statut de notables du village. Leurs investigations les amènent à rencontrer plusieurs personnages hauts en couleur, avec leur part d’ombre qu’on perçoit parfois derrière un fard de respectabilité et de dignité. Petit à petit sont évoqués des drames anciens, des tragédies familiales juste évoquées pour le moment, et peut-être que c’est dans l’histoire sombre du village, dans ses secrets honteux, qu’on découvrira la cause des tourments d’aujourd’hui.

Tout le roman est plongé dans un épais brouillard où évoluent des personnalités troubles très habilement dessinées et une foule anonyme de villageois qui se perdent à l’auberge du village ou se terrent près du foyer dans leurs masures sombres. L’histoire prend son temps pour exister mais évolue durant tout le roman, relançant la crainte, le doute, le mal-être et la peur. Trouverez-vous les indices disséminés avec parcimonie dans une prose bichonnée et particulièrement en harmonie avec l’histoire ? Le terrible twist final ne fera certainement pas que des heureux mais en déplaçant le roman vers un genre autre que le polar il en ravira certainement beaucoup d’autres avec son décorum gothique.

Dans tous les cas, ce coup de théâtre final, discutable, ne nuira pas à l’allure générale d’un roman très sombre éclairé par une plume lumineuse et particulièrement soignée. Une belle surprise !

Clete.

SMALL TOWN SINS de Ken Jaworowski / Seuil.

Small Town Sins

Traduction: Clément Baude

« Locksburg, Pennsylvanie, est pavée des mêmes bonnes intentions que l’enfer. Nathan, Callie et Andy mènent des vies tristes et banales dans cette petite ville minière sans histoire.

Nathan, pompier volontaire, travaille à l’usine d’assemblage de la ville et ne rêve que d’un ailleurs plus riant. Callie, infirmière, aime son métier malgré la misère quotidienne à laquelle elle est confrontée. Andy, ancien toxico, vient de perdre femme et enfant dans des conditions tragiques et risque à tout moment de replonger.

Alors que Nathan est obsédé par une grosse somme d’argent qu’il vient de trouver, Andy fomente une vengeance terrible, et Callie, tente d’exaucer le vœu d’une jeune patiente en fin de vie. »

« Locksburg, Pennsylvanie, est pavée des mêmes bonnes intentions que l’enfer » introduit l’éditeur et, trois fois hélas, on pourrait en dire de même de ce premier roman de Ken Jaworowski dramaturge et rédacteur pour « The New York Times« . Parler de roman sonne déjà très faux car en fait, on lit trois nouvelles qui n’ont comme lien qu’un obscur village déshérité de Pennsylvanie comme tant d’autres et dont on ne sait pas grand-chose et c’est bien dommage pour ce qui semble être la porte d’entrée principale américaine de l’enfer. En alternant les trois histoires, l’auteur parvient à créer un certain suspens pendant un certain temps mais au bout d’un moment, on n’en peut plus du pathos. Tous les personnages sont malades ou/et atteints d’affections incurables, d’addictions et de tares. Comme si cela ne suffisait pas, on en découvre de nouvelles en cours de lecture. Pour seul exemple, vous découvrirez les autres par vous-même : un couple de toxicos décidant d’arrêter la came pour préserver la santé de leur enfant à naître « gagnent » à la loterie de la vie une gamine handicapée qui en plus souffre de graves problèmes cardiaques. Du pathos, encore du pathos, toujours du pathos qui finit par tuer le pathos et toute affection qu’on pourrait avoir pour ces damnés. On a l’impression que l’auteur n’arrivait à terminer ses histoires et qu’il a fallu qu’il rajoute en cours d’écriture, du malheur, du drame, du sordide, à la grosse louche… Il est vrai que l’histoire du type qui fait main basse sur un paquet de fric ne brille pas par son originalité et qu’il fallait bien trouver des artifices pour la distinguer de tant d’histoires semblables déjà lues, soit. Mais, plus grave, il parvient aussi à flinguer la seule histoire qui tenait debout, le road trip attendrissant d’une infirmière affublée d’un bec de lièvre et d’une gamine atteinte d’un cancer incurable en toute fin de vie voulant découvrir la mer avant de mourir. Alors que la cavale était belle, soudain elles se retrouvent en péril dans un mobil home déglingué avec des salauds de la pire engeance dans des péripéties très improbables.

On n’y croit pas un instant… En fin de lecture, toutes ces plaies d’Egypte qui s’abattent sur  les personnages… cela en devient pathétique voire risible, tout le contraire de l’effet escompté. Et c’est bien dommage parce qu’il faut reconnaître que Ken Jaworowski a une très belle plume qui fait qu’on adhère… au début. Bref, c’est juste un avis. Si vous désirez découvrir l’univers des romans ruraux américains et que vous avez aussi surtout particulièrement envie de sortir vos mouchoirs peut-être serez-vous séduits par le roman. Les habitués des œuvres de Larry Brown ou de Chris Offut passeront leur chemin.

Clete.

LES DIABLES DE BEAUSANGES de Victor Guilbert / Flammarion.

« Allongée entre les branches, à quatre mètres du sol, les bras en croix, le visage tourné vers le ciel, Ashley d’Ambricourt ne profite pas des étoiles. Voilà près de trois semaines qu’il n’y en a plus, que Beausanges a disparu sous les nuages, que la ville subit une chaleur sans soleil, une humidité sans pluie, une invasion de grenouilles tombées de ce ciel noir et mauvais.

Et même si les nuages s’étaient écartés pour laisser entrevoir la voûte céleste constellée de ses jolis points dorés, Ashley d’Ambricourt n’en aurait pas profité davantage parce qu’un sac en plastique lui recouvre la tête et qu’elle est morte depuis plusieurs jours. »

Victor Guilbert a obtenu le prix Le Point du polar européen en 2022 pour son roman Terra Nullius édité chez Hugo. Succédant à La trahison de Sunset Park, Les fantômes de Beausanges est son deuxième roman à sortir chez Flammarion.

Beausanges, ville fictive de la diagonale du vide, est à l’agonie. Un été écrasant, une invasion de grenouilles partout dans les rues et dans les maisons, une ville où il ne se passe jamais grand-chose. La mort d’une jeune fille Ashley va créer une animation morbide.

« On ne peut pas en vouloir aux outrés, c’est la vigilance collective qui dissuade le totalitarisme, même si dans ce cas précis ça ne les arrange pas, le peuple en colère. Mais quand on voit l’état de l’hôpital et du commissariat de Beausanges, le climat se délite, les budgets qu’on coupe et les politiques qui disent que c’est le manque d’effort général. »

Trois flics, dans un commissariat sans patron vont s’atteler à l’enquête et troubler une petite ville endormie dans ses secrets inavouables. L’enquête suit un groupe de quatre ados proches de la victime et va très vite s’intéresser à leurs familles. Des notables de la ville : médecin, psy, agent d’assurances, prof, hôtesse de l’air, des gens bien installés, au-dessus de tout soupçon, enfin en apparence. En fouillant, les flics vont découvrir des choses moches, faire évoluer le roman dans un cadre très « chabrolien, où, petit à petit on découvre les horreurs commises.

Commencé de façon glaciale à Shangaï, le roman se développe pleinement à Beausanges en dévoilant l’envers du décor d’une petite ville vivotant, sans histoires. Victor Guilbert multiplie ainsi les pistes tantôt fumeuses tantôt crédibles jusqu’à parvenir à une issue totalement inattendue. 

Clete.

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