Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 12 of 80)

ON M’APPELLE DEMON COPPERHEAD de Barbara Kingsolver / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Demon Copperhead

Traduction: Martine Aubert

“Né à même le sol d’un mobil-home au fin fond des Appalaches d’une jeune toxicomane et d’un père trop tôt disparu, Demon Copperhead est le digne héritier d’un célèbre personnage de Charles Dickens. De services sociaux défaillants en familles d’accueil véreuses, de tribunaux pour mineurs au cercle infernal de l’addiction, le garçon va être confronté aux pires épreuves et au mépris de la société à l’égard des plus démunis.”

« Déjà, je me suis mis au monde tout seul. Ils étaient trois ou quatre à assister à l’événement, et ils m’ont toujours accordé une chose : c’est moi qui ai dû me taper le plus dur, vu que ma mère était, disons, hors du coup. » Ainsi commence la vie de Demon Copperhead dans les Appalaches en Virginie dans les années 90. Il va nous raconter son douloureux destin en partant de ses dix ans pour aller jusqu’à ses 17. Barbara Kingsolver n’a jamais caché de s’être inspirée de l’œuvre de Dickens et va nous faire revivre un David Copperfield qui aurait juste changé d’époque et de continent. “Pareil pour le bouquin de Charles Dickens, un type hyper vieux, mort depuis un bail et étranger en plus de ça, mais putain, il les connaissait, les gamins et les orphelins qui se faisaient entuber et dont personne avait rien à branler. T’aurais cru qu’il était d’ici.”

Demon est le narrateur et on embarque allègrement avec un mec bien, un pauvre môme qui vit avec une mère très jeune et complètement barrée. Très tôt, il va apprendre que la vie peut s’avérer cruelle et rude avec les plus démunis, les plus mal partis. Et c’est vraiment un chouette gamin Demon, en mal d’amour, qui en a tant à donner. Et il va morfler Demon. Pour autant, le roman n’attriste pas réellement parce que le môme se bat, ne se plaint pas, ne voit pas forcément la vilenie de certains actes. On bascule plutôt dans la colère devant les injustices, les services sociaux incompétents, les parents irresponsables, les « Thénardier » modernes, la connerie ambiante.

” A un moment, j’étais quelque chose, et puis soudain j’avais tourné, comme du lait caillé. Le gamin de la junkie morte. Un petit morceau pourri du rêve américain dont tout le monde aimerait être, enfin vous voyez. Débarrassé” Et Demon tombera comme beaucoup d’autres dans la dérive de la drogue, plongera comme toute cette jeunesse américaine qui se flingue à coups d’opioïdes.

N’oublions pas d’honorer Barbara Kingslover, prix Pulitzer 2023 avec “Demon” dont le talent narratif n’autorise aucun temps mort, aucune faiblesse dans une histoire certes triste, cruelle mais aussi tellement belle. Chez Kingslover, pas de scénar post-apo culpabilisant sur l’état de la planète comme on en lit si souvent de la part d’auteurs qui sont pourtant les grands artisans de cette grande foire mercantile. Pas de leçon nous expliquant qu’il faut manger bio, ici c’est juste la faim qui tenaille. Pas de cantique sur la beauté sauvage de la Terre, ici, on cherche juste un toit pour s’abriter et survivre encore une nuit. Du concret, du tristement réel.

« T’as pas de pire ennemi que toi-même, dit-on. Mais on nous file un sacré coup de main. Ces gens, les végétariens et les autres, qui sont à fond pour être justes avec les autres races et les gays, j’ai rien contre. Je suis d’accord. Mais est-ce qu’il leur viendrait à l’idée d’être justes avec nous ? Bien sûr que non. »

Alors, tout cela n’est pas très drôle, quoique, vous verrez parfois… La beauté surnaturelle de ce grand roman viendra de ces personnages solaires qui réchauffent, ces gens qui n’ont rien et qui donnent tout, un peu comme dans les histoires de Willy Vlautin. Des hommes et des femmes stellaires dont la lueur continue de guider bien après leur disparition.

Une superbe leçon d’humanité et un roman remarquable réhabilitant ces populations du Sud des USA qu’on désigne souvent globalement comme les “rednecks”.

Inoubliable Demon Copperhead !

Clete

Il S’APPELAIT DOLL de Jonathan Ames / Losfeld

A Man Named Doll

Traduction: Lazare Bitoun

Cela faisait une dizaine d’années qu’on n’avait plus lu Jonathan Ames, depuis  Tu n’as jamais été vraiment là, adapté à l’écran en 2017 avec Joachin Phoenix sous le titre A beautiful Day. On doit aussi à l’auteur la sublime série Bored to Death mettant en scène Jason Schwartzman dans le rôle d’un écrivain en mal d’inspiration nommé Jonathan Ames qui décide un jour, dans la fumée d’un joint, de devenir détective privé à NY. 

“Happy Doll, alias Hank Doll, une cinquantaine d’années, habite Los Angeles. Il est détective privé le jour et vigile dans un salon de massage la nuit, après une carrière dans la Navy et dans la police. Lorsque son ami Lou Shelton vient lui demander de lui donner un rein qui lui sauvera la vie, il hésite pendant une nuit. Cependant, le lendemain matin, les choses se compliquent alors que Lou vient s’écrouler, mortellement blessé par balle, dans ses bras et lui confie, avant d’expirer, un gros diamant. Commence alors pour Hank toute une série de péripéties rarement agréables, sur les traces des assassins de Shelton dans les bas-fonds de L.A.”

Ah, quel bonheur de rencontrer ce Happy Doll, détective contemporain qui a beaucoup appris de ses illustres prédécesseurs de papier. Il a juste adapté son comportement et ses addictions à son époque. Terminé les clopes et le single malt, ici on tourne aux joints et aux amphets. Beaucoup de casseroles dans la vie d’un Hank la cinquantaine pas réellement fringante. Mais il fait contre mauvaise fortune bon cœur et on voit d’emblée que c’est un mec bien, qui fonctionne à l’affectif et ne cherche pas vraiment à s’enrichir dans son job. Il ne dépareillerait pas dans l’œuvre d’un Elmore Leonard ou dans les enquêtes de Scudder de Lawrence Block.

Pour comprendre la mort de son meilleur ami, Hank va prendre tous les risques et mettre en péril les seuls êtres qui comptent pour lui : George son chien et Monica la barmaid à qui il a du mal à déclarer sa flamme. Si au départ, on peut penser à une comédie policière avec multiples clins d’œil aux vieux polars ricains, on file rapidement vers le pulp, le hardboiled. Happy Doll va vraiment morfler et son corps sera l’objet de multiples attaques dont les dernières seront bien dérangeantes. On entre dans une criminalité pas souvent décrite dans le polar et quelques scènes rappellent l’effroyable Prélude à un cri de Jim Nisbet. Pour autant, si le roman est souvent traversé d’épisodes violents, il ne tombe jamais dans le gore, la violence inutile. On est vite pris, difficile de s’en extraire. Et déjà pointe une grosse envie de lire la suite The Wheel of Doll sorti aux USA en 2022.

Un bon polar, vraiment, une histoire de détectives au délicieux parfum vintage et ça fait un bien fou.

Clete.

DOLORES OU LE VENTRE DES CHIENS d’Alexandre Civico / Actes Sud

“Je ne suis rien. Je n’ai pas été violée, je n’ai pas été abusée, je n’ai pas eu faim. Vous pensez qu’il faut avoir été violée pour porter le viol, abusée pour ressentir l’abus, avoir eu faim pour être assourdie par le cri des ventres creux ?”

C’est la fin d’une traque. Dolorès Leal Mayor vient d’être appréhendée. Elle est accusée d’avoir assassiné une dizaine d’hommes après les avoir séduits. D’avoir ouvert partout dans le pays une brèche, déclenché une vague de fureur chez les femmes, victimes du capitalisme et de son patriarcat.

Pour tenter de juguler l’épidémie de meurtres, Antoine Petit, jeune psychiatre rongé par une désespérance sourde et aux prises avec l’addiction, est sommé de déclarer Dolorès irresponsable de ses actes. On veut éviter le procès qui entérinerait son statut d’icône.”

On avait beaucoup aimé Atmore Alabama, le précédent roman d’Alexandre Civico chez Actes Sud. Sa signature et une couverture superbe ne pouvaient que nous inciter à retourner dans ses univers sombres. On parle parfois abusivement de noirceur pour une certaine littérature. Ici, sur une échelle de 0 à 10, on atteint allégrement un 11. Pas tant par les horreurs de la geste de Dolores, mais plus par un univers plombant constant, joliment construit par l’auteur.

Si le début et plus particulièrement la fin du roman sont le théâtre de scènes terribles, c’est l’ensemble de l’œuvre qui  hantera le lecteur d’une aura sale. Avec douleur et angoisse, avant les terribles révélations qui nous porteront vers l’abjection, on suit Dolorès dans son chemin de croix carcéral et existentiel. Le mal de vivre d’Antoine le psy paraît alors bien déplacé. A ce dernier on a juste envie de dire d’arrêter un peu la coke pour y voir un peu clair. Il se révélera pourtant vers la fin et montrera que son côté bobo pleurnichard n’était peut-être que façade. Les deux perdront beaucoup dans leur confrontation.

Fable noire contemporaine de lutte contre le patriarcat et le machisme, Dolores et le ventre des chiens atteint parfaitement son objectif. C’est glaçant, éprouvant et une fois de plus la puissance de l’écriture de Civico emporte tout. Un roman fort !

Clete.

LA SAGESSE DE L’IDIOT de Marto Pariente / Série Noire / Gallimard

La Cordura del idiota

Traduction: Sébastien Rutès

“Toni Trinidad, unique policier municipal du village d’Ascuas, est un homme solitaire et un peu simplet qui ne porte jamais d’arme, s’évanouit à la vue du sang et ne souhaite qu’une chose : préserver sa tranquillité.

Or sa vie n’est pas simple : son poste est menacé, son ami Triste a été découvert pendu, et sa sœur Vega, qui gère seule la casse du village depuis la disparition de son mari, a de solides ennuis avec un cruel trafiquant de drogue local. Aussi Toni se trouve-t-il malgré lui dans l’obligation d’agir.”

Une citation de Victor Del Arbol et la nationalité de l’auteur pourraient induire en erreur les éventuels lecteurs de ce premier roman édité en France. En effet, on est très loin des univers tourmentés, hantés par le passé des magnifiques romans de Del Arbor. On plonge au contraire dans une comédie très barrée, ce qui est finalement assez rare dans l’horizon espagnol.

La  grande richesse de ce roman, tout à fait recommandable, tient dans son personnage principal, Toni Trinitad, un flic de campagne très atypique, pas vraiment à sa place dès que le sang est versé, un handicap très gênant au vu de sa fonction. Au début, on pense même à un anti-héros du genre de Kalmann, du très réussi roman éponyme de la Noire sorti l’année dernière. Il n’en est rien finalement parce que Toni devient une bête sauvage dès qu’on touche à sa sœur adorée avec qui il a partagé l’enfer de l’orphelinat pendant de nombreuses années. La mue est un peu exagérée, on a un tantinet l’impression d’avoir affaire à deux personnages totalement différents. Mais on comprendra un peu mieux la métamorphose plus tard.

Les souvenirs de l’orphelinat de Toni et sa soeur, longuement évoqués alors qu’on a déjà compris ce qui a pu se passer, sont un peu pesants et dramatisent peut-être exagérément le roman tout en ralentissant son bel envol. Il n’en reste pas moins qu’on suit avec beaucoup de plaisir la manière d’administrer la justice de Toni Trinitad. D’étonnantes surprises au rendez-vous, quelques scènes très hilarantes malgré leur cruauté, une histoire qu’on avale le sourire aux lèvres, que demander de plus ?

Un bon petit polar, tout simplement. Ibère drôle.

Clete

LES VAGABONDS de Richard Lange / Rivages Imaginaire

Rovers

Traduction: David Fauquemberg

Deux frères quasi immortels, des « vagabonds » vivant la nuit et se nourrissant de sang humain, traversent le Sud-Ouest américain dans les années 1970 pour échapper à un gang de motards meurtriers et protéger une jeune femme.

Sachant que c’était une histoire de vampires en 1976, on aurait pu passer notre tour mais cela signifiait aussi tout bonnement rater le nouveau roman de l’auteur de Angel Baby et de La dernière chance de Rowan Petty superbes polars sortis chez Terres d’Amérique d’Albin Michel.

Avertissement préalable et nécessaire, il faut quand même aimer les flots d’hémoglobine pour réellement apprécier le roman, lisez bien couverts parce les “vagabonds” n’ont pas le romantisme et la délicatesse des vampires d’antan. Ils bouffent vraiment comme des sagouins et en font gicler partout. On sait que le sang tient le rôle principal des histoires de vampires, néanmoins ici, on manque parfois de se noyer, un peu comme dans les films de Dario Argento.

En fait, l’histoire démarre très sympathiquement avec deux vagabonds qui évoquent irrésistiblement le duo de Des souris et des hommes. Ils sont la première voix. Ensuite, on change de monde, on est plus dans Sons of Anarchy avec une horde de vagabonds bikers qui poursuivent les deux types sortis de chez Steinbeck. Le troisième récit est celui d’un chasseur de vampires qui veut venger la mort de son fils et traque les deux groupes. Tous finiront par se retrouver à Las Vegas pour un final sanguinolent. Auparavant, un road trip dans le Sud, motels glauques, relais routiers blafards… vous connaissez déjà. “Les vagabonds”, ces hobos du XXIème siècle.

Tout cela peut paraître bien étrange en apparence, mais il y a le talent de Richard Lange pour orchestrer l’ensemble. C’est vraiment un type qui sait écrire et il n’a rien perdu de sa veine stylistique ni de son talent à faire progresser son histoire. Il vous emballe très vite, la marque des grands et là, ses deux personnages héritiers de Steinbeck, c’est du velours, vous avez envie de les connaître. Les autres, moins peut-être.

C’est après que cela se gâte un peu, vers la moitié du roman quand le seul personnage pour qui on frissonne un tantinet est le premier à mourir. Très étonnant chez Lange de ne pas maintenir un soupçon d’empathie. La seconde partie consiste en fait un peu à un jeu de massacre entre vagabonds qui plaira sûrement mais en lassera aussi beaucoup. Après, comme on dit, les goûts et les couleurs, et puis Richard Lange a bien le droit d’écrire ce qu’il veut.

Une histoire de vampires, une rupture dans l’œuvre de Richard Lange, une  petite déception…

Clete

LA JEUNE FILLE ET LE FEU de Claire Raphaël / Le Rouergue Noir

Claire Raphaël a commencé en littérature avec une trilogie au Rouergue Noir mettant en scène Alice Yekavian, ingénieure de la police scientifique, un clone littéraire de l’auteure qui exerce actuellement les mêmes fonctions. Exit Alice. Tout en restant dans la même veine policière, Claire Raphaël, enchaîne avec un duo de flics de terrain, des enquêteurs d’un commissariat de banlieue à qui l’on confie toutes sortes de missions de proximité ne nécessitant pas l’intervention de la crim ou des stups.

“Astrid est lycéenne. Elle vit seule avec sa mère Émilie alors qu’un frère et une sœur, plus jeunes, ont été placés en famille d’accueil. Lorsqu’Émilie meurt, brûlée vive dans son appartement, la substitut décide de confier l’enquête à l’équipe d’un commissariat local plutôt qu’à la brigade criminelle. C’est ainsi que Jasmine et son chef, Tom, héritent d’une affaire complexe. La mort de cette mère alcoolique est-elle accidentelle, ou les violences subies par sa fille se sont-elles cristallisées en une haine mortelle ?”

Dès le début de la procédure, un indice très troublant amène les deux flics à douter très sérieusement du caractère accidentel de la disparition d’Emilie. Logiquement, ils vont s’intéresser à sa fille Astrid qui vivait seule avec une mère complètement détruite par ses addictions. 

Comme dans ses trois précédents écrits, les femmes et surtout ce qu’elles subissent, sont au centre d’une histoire qu’on pourrait qualifier, hélas, de très ordinaire, d’une triste banalité. Le personnage principal du roman est avant tout Astrid et la somme de ses malheurs depuis le début de sa courte vie.

On aurait tort de considérer La jeune fille et le feu comme un énième roman sur la banlieue avec moult clichés et flingues. Le cadre est là, bien sûr, terrible, déprimant mais on est avant tout dans le roman noir et social. Tout d’abord un portrait de deux flics de terrain, dans leur univers professionnel avec leurs convictions et leurs craintes. C’est très humain, on est très loin de toutes ces séries avec force fusillades, barons de la came… Ici, pas d’esbroufe, pas de misérabilisme non plus, une vérité froide et triste, un constat où on croit parfois déceler une certaine lassitude.

Ensuite, le portrait d’une gamine, Astrid, qui tente de s’en sortir seule, sans repères…ses espoirs, sa lutte pour un avenir meilleur, loin du marasme de sa vie d’aujourd’hui sans père et avec une mère échouée, perdue depuis longtemps.

Enfin, une belle étude sur le poids de la filiation à travers Astrid qui en subit l’absence, mais aussi Jasmine qui tous les soirs va voir son père en soins palliatifs et enfin Tom qui a subi un père très autoritaire.

A travers le portrait pudique et délicat d’une jeunesse abandonnée tentant de garder la tête hors du caniveau, Claire Raphaël réalise un roman d’une réelle beauté, humain et très juste.

Clete.

STELLA ET L’ AMÉRIQUE de Joseph Incardona / Finitude

Alléluia! Joseph Incardona est de retour. Roman après roman, en changeant à chaque fois d’univers et de forme, Incardona a réussi à enchanter sur des sujets aussi diversifiés que la guerre dans le couple, le machisme, une compétition dans des saunas en Finlande, la disparition d’un enfant (terrible Derrière les panneaux, il y a des hommes faisant ensuite passer tous les autres romans sur le même thème pour du cosy), le monde de la finance, l’univers des média. Si l’on devait trouver un point commun à toutes ces histoires, ce serait peut-être le récit des destins de petits, de soumis, de brimés qui décident un jour par choix ou par nécessité de s’opposer aux puissants du monde, au capitalisme, formidable machine à broyer les corps et les âmes et à ses manifestations les plus barbares. On pouvait donc décemment imaginer qu’un jour, il viendrait donner des coups de latte à la religion. On y est, vas-y Joseph, cogne, on est avec toi !

“Stella fait des miracles. Au sens propre. Elle guérit malades et paralytiques, comme dans la Bible. Le Vatican est aux anges, pensez donc, une sainte, une vraie, en plein vingt et unième siècle ! Le seul hic, c’est le modus operandi : Stella guérit ceux avec qui elle couche. Et Stella couche beaucoup, c’est même son métier…

Pour Luis Molina, du Savannah News, c’est sûr, cette histoire sent le Pulitzer. Pour le Vatican, ça sentirait plutôt les emmerdements. Une sainte-putain, ça n’est pas très présentable. En revanche, une sainte-martyre dont on pourrait réécrire le passé…

Voilà un travail sur mesure pour les affreux jumeaux Bronski, les meilleurs pour faire de bons martyrs. À condition, bien sûr, de réussir à mettre la main sur l’innocente Stella. C’est grand, l’Amérique.”

Si les histoires d’Incardona sont souvent très noires, parfois dures à supporter, elles peuvent s’avérer aussi plus “légères” voire franchement drôles et ce nouvel opus, dans le ton, se rapproche de Lonely Betty qui se situait également aux USA. Visiblement, l’univers ricain provoque chez l’auteur une hilarité qui va nous emmener très loin dans un Deep South qu’on connaît un petit peu et qu’on apprécie particulièrement quand tous ces clichés assumés et servis, sans excès de pathos, sont au service d’une histoire très barrée. 

Dès la présentation de son étoile “Stella”, dans l’incipit, on sent l’amour qu’il a pour son personnage de “Marie-Madeleine” moderne. D’ailleurs, il montrera beaucoup de tact, d’empathie, de pudeur, de respect pour ce beau personnage, très solaire. On s’attache très vite à cette petite nana qui est bien ennuyée par ses “dons” de guérison et on se demande comment Incardona va nous terminer ce conte noir. Méfiez-vous… malgré l’humour souvent présent, ce mec-là est capable de tout. Chez lui, la balance penche parfois du côté des puissants, des salauds. Stella est trop jeune pour être mise en bière…

Le Sud des motels et des relais routiers glauques, des paysages grandioses, des flingues,  des tueurs très déterminés, des morts, des ex-Navy Seals, des curés du Sud profond, Las Vegas et son strass, une bonne couche de résilience et de rédemption, l’ambiance des bouquins de Crews et  encore plus de Nightmare Alley de William Lindsay Gresham, les univers des frères Coen et de Noah Howley, des autochtones dénommés James Brown ou Robert Smith. Beaucoup de “champions” dans l’affaire…Une cour des Miracles déjantée rehaussée par quelques grands moments de connivence avec le lecteur.

Du grand art assurément ou du grand n’importe quoi parce que tout le monde n’appréciera pas la charge, Stella et l’Amérique est une bien belle fable sous la ligne Mason-Dixon, un chaleureux rayon de soleil au cœur de l’hiver. 

Clete

LOTUS de Sébastien Raizer

Une nouvelle inédite de Sébastien RAIZER qui clôt son « cycle des équinoxes » et son triptyque lorrain. En intégralité et en téléchargement par l’adresse mail lotustexte@gmail.com

***

Quatre survivants au passé plus lourd qu’un ciel d’orage se rencontrent sur les chemins noirs de la débâcle : un ex-flic surnommé Wolf, animal taciturne et inséparable de son ancienne collègue Silver, une Laotienne vive comme une morsure d’argent ; un criminel en fuite, Dimitri Gallois, qui ne semble trouver la paix qu’auprès de sa compagne, la solaire Luna Yamada.

Dans les décombres d’un monde irradié, leur seule issue est de réinventer la vie. C’est alors qu’un étrange personnage se joint à leur équipée.

Le narrateur de cette histoire suit leur exode à travers un continent livré au chaos.

Lotus, poème noir rédigé entre deux mondes, ouvre de nouveaux horizons aux personnages principaux des six romans européens parus à la Série noire / Gallimard, de L’Alignement des équinoxes (2015) à Terres noires (2023).

Version électronique hors commerce.

Texte et couverture (lotus sacré du temple Daitoku-ji, Kyōto) © Sébastien Raizer, 2023.

Il n’y a ni début, ni fin.

Il n’y a ni chemin, ni vérité. 

— Sūtra du Cœur.

L’homme marchait

parmi les scorpions et les lynx,

les hurlements sans visage,

attendant l’aurore.

Mirages flottants sous le soleil oblique. Longues bordées au flanc de la colline. Louvoiements dans la forêt étouffée.

L’homme marchait. Je le regardais fouler la terre poussiéreuse, accrocher des ronces noires, buter sur un éventrement de racines fossilisées, reprendre son chemin insensé entre les arbres brûlants et les ombres hurlantes.

Égaré au-delà de tous les territoires, sourd au désespoir, il ruminait ses ultimes forces. Vêtements tissés de crasse et de trous, masque de cheveux noirs, épaules affaissées et cou tassé, torse creux, mains désœuvrées – je cherchais un détail qui eût trahi un caractère authentiquement humain – même démoli, massacré, suicidé.

L’homme marchait sans distinguer le jour et la nuit, absent au monde et inconnu à lui-même, lobotomie désastreuse et fascinante. Sa démarche raide de bête malade charriait les ténèbres, la peur, la violence. L’égarement, l’aliénation, le sang. Écumes misérables de la vanité de toute chose. 

J’étais cet homme hagard, j’étais tous les hommes qui infestaient ces forêts lugubres et hallucinées, qui sillonnaient ces collines ravagées par une canicule démente. Nous étions un et même. Nous n’avions aucune direction, nulle part où exister. Nous étions l’extinction phosphorescente : c’était le témoignage de l’homme qui marchait, dépourvu de lui-même, épouvanté par son ombre et prisonnier de son égarement. Il grognait sous le soleil et la nuit, du fond de sa cellule de ténèbres, il hurlait.

J’avais échoué dans une cahute de béton d’environ trois mètres carrés, plantée à mi-pente. C’était un ancien relais de transmission dont il ne restait plus aucune trace de fonctionnalité. Deux entrées obtuses se faisaient face et donnaient sur un recoin sans fenêtre. Le temps y avait entassé feuilles et rebuts, cloportes et ossements de rongeurs. Une cheminée cylindrique faisait siffler le vent. Lorsqu’une cigale venait s’y loger, ses chants incinéraient le chaos de la débâcle, et tous les cauchemars nucléaires.

La nuit, les hommes évitaient de se déplacer, laissant les ténèbres au règne des scorpions, des rapaces et des lynx. Chacun tentait de garder à distance l’angoisse sans nom en se terrant aux creux des troncs, dans les bras noirs des racines rugueuses, sous des bâches tendues sur trois piquets.

Le jour, ils marchaient, seuls ou en petits groupes, jouant de la profusion des arbres et de la distribution des rochers pour s’éviter. Certains faisaient semblant d’attendre quelque chose, un téléphone à la main – bien qu’il n’y ait plus ni batteries ni réseaux. D’autres manigançaient rapines et razzias, concertaient quelque plan de survie extravagant conditionné par la possession d’armes et d’or.

Et au crépuscule, chacun retournait se cacher dans les replis de la nuit, le ventre maigre et les yeux ternes – gémir, prier, pleurer en silence. 

Les femmes composaient de petites intendances fantômes. Malgré la chaleur ahurissante, elles se couvraient de tous les haillons qu’elles trouvaient et faisaient bouillir des herbes, des racines, de rares légumes flétris, parlant peu. Leur occupation obstinée révélait plus cruellement notre vérité : nous n’étions plus personne. Notre stupeur ridicule était là : nous savions soudain que nous n’avions jamais été personne. Nous le savions clairement, violemment, et nous ne pouvions plus faire semblant. Dans ces collines arides, dans ces forêts tourmentées, nous n’avions plus ni visages, ni noms, ni fabulations, ni refuges d’aucune sorte. Et cela ne changeait rien, car nous n’avions jamais existé : nous étions le désordre d’une illusion, le fracas d’une impasse, la révélation d’un mensonge. Nous étions morts d’avoir cherché la vie dans le vacarme et la vérité dans le déni. Déflagration orgueilleuse, simulacre primitif. Bien sûr que nous savions tout cela ! Mais nous continuions à nous déserter. Nous n’avons rien compris, n’apprendrons jamais rien.

Et encore les nuits, terribles. Sous la lune de feu, les hurlements des bêtes sauvages se mêlaient à ceux des hommes. L’obscurité ne devait jamais finir. Aucun soleil ne devait se lever. Les couleurs et les sons ne réapparaîtraient pas. Le réel mort mangerait tout, absolument tout, les agitations, les voix, les odeurs, les formes, les rêves et les sensations, qui s’engloutissaient déjà dans leur prédestination : la poussière du chemin, l’oubli définitif, le néant parfait.

Et soudain le jour, le soleil fiévreux, la fournaise encore, en pleine forêt. Je regardais l’homme errer, dément et démuni. Des grognements lui sortaient du fond des tripes, du fond de la terre, comme si les pierres brûlaient en lui. Alors il hurlait, la gorge ouverte à la cime des arbres, multipliant démons et cauchemars.

Nous n’avions plus pour réalité que la faim, la soif, la peur et les chants assourdissants des cigales, irréductible mécanique d’hypnose, hébétude abrasive.

Parfois, des groupes plus larges dérivaient ensemble, rescapés de leur propre fin du monde. Nous avions envie de les exterminer, pour expurger notre impuissance dans le massacre.

À l’aurore, revenant vers ma cahute avec une brassée d’épis de maïs aux feuilles grises et coupantes, je me suis arrêté au bord d’un aplomb rocheux où des pins rouges se jetaient éternellement dans le vide. 

Plus loin, d’autres collines escarpées, d’autres forêts insensées, d’autres convulsions macabres.

La fin avait quelque chose de rassurant, me dis-je. Nous étions exemptés de signification et de raison. Il n’y aura plus aucune surprise, d’aucune sorte. Juste la débâcle, la sauvagerie, la mort aléatoire, dérisoire. Et cette folie qui arrachait aux poitrines irradiées des cris incontrôlables, des violences jubilatoires.

Un incendie s’empara d’une colline, entraînant une migration silencieuse vers les vents dominants.

Nous pouvions fuir les fumées et les feux, mais pas la chaleur, l’eau polluée et les radiations, qui provoquaient des fièvres, des délires, des décès. Les corps étaient cachés sous des tas de pierres, puis mangés par des corbeaux, des vautours, des chiens. Les malades avaient des comportements erratiques, agressifs ou suicidaires. Certains étaient battus à mort, à l’écart, en silence.

Un matin, en cherchant un filet d’eau grouillante dans les entrailles cuisantes de la roche, je me suis agenouillé devant un lézard mort. Quelques écailles scintillaient, infimes mirages de gasoil. Des légions de fourmis entraient et sortaient des orifices du petit cadavre. Le voilà, le règne qui vient depuis toujours : celui des insectes.

« Wolf. »

Je crois que j’avais senti sa présence. Je me suis tourné vers lui, lentement, en pensant à des grands singes affamés.

« C’est un surnom », ajouta-t-il.

J’ai laissé mon regard flotter le temps de percevoir quelques signaux. Cet homme était un guerrier. Il était parfaitement adapté à la situation. Une force noire contredisait en lui une énergie solaire. De rudes combats, de la souffrance, de l’espoir et de l’amour.

« Elle, c’est Liwayway », dit-il en esquissant un geste. 

Sur la berge opposée du ruisseau de pierres, la silhouette d’une jeune femme se profilait à contre-jour. Elle était une liane noire, intime avec les vents et les ombres, les tigres divinatoires et les poignards d’argent. Lorsqu’elle s’agenouilla pour filtrer de l’eau à l’aide d’une poche de sable, Wolf ajouta :

« Liwayway, c’est son nom laotien. Son surnom, c’est Silver. »

Je ne parvenais pas à la quitter des yeux. Son emprise immédiate faisait l’effet d’un huitième élément terrestre, symbiose du feu, de l’eau, du bois, du métal, de l’air, de la terre et de l’éther. Elle était également la symphonie des sept catastrophes : incendie, inondation, tremblement de terre, guerre, épidémie, famine, tyrannie.

« N’écoute pas cet homme », dit Wolf.

Je tournai aussitôt le regard vers la forêt. Barbe et cheveux hirsutes, yeux bandés d’un linge sale, l’homme en question haranguait des forces invisibles d’une voix de fausset, debout sur un tumulus bancal :

« Les ténèbres ont envahi toute la planète en 1945, et les nazis et les créatures de Vega ont décidé de faire croire le contraire à toutes leurs populations sujettes ! Propagation de l’illusion, masquant un règne de cauchemar. Le monde tel qu’il nous est raconté projette une image complètement fausse de l’humanité, faisant croire à une constellation chaotique de nations, alors que le globe subit égalitairement le joug des Aliens esclavagistes et de leurs complices terriens. Le monde n’est plus qu’un vaste territoire, unifié par l’obscurité. Existe-t-il un petit halo de lumière dans cet univers voué au Mal, au Mensonge et à la Destruction ? Une petite enclave libre, ou un réseau secret de résistance ? »

L’homme échevelé se tut et tendit les mains vers les cieux, tremblant d’espoir.

Silver et Wolf avaient disparu.

Le soleil fusillait les arbres et progressant d’ombre en ombre, je suis à nouveau tombé sur l’homme qui marchait. Il me fixa d’un regard vide, sans cesser de marmonner, puis il me fourra un calepin entre les mains. Sur les pages gondolées par la sueur et la saleté, il y avait une querelle de lignes manuscrites.

En pleine nuit, nous sommes partis

Nous avons fui les flammes, les gaz, les mitrailles

La mort de nos parents

La mort de nos enfants

Suppliciés idiots

N’ayant eu le courage de rien

Nos souvenirs nous hantent

Et nous les portons lâchement

Dans le brouillard noir

En nous nourrissant d’insectes contaminés

Et de larmes

Je reconnus dans ces syllabes les grognements que l’homme poussait à longueur de journée, dans son errance sans fin. Il braqua sur moi un regard soudain fou puis me sauta à la gorge en hurlant. D’un coup d’épaule, je déviai son assaut. Lorsqu’il revint à la charge, la poigne d’acier de Wolf s’abattit sur sa nuque et l’envoya dinguer en bas de la pente.

Silver descendit le flanc de la colline pour nous rejoindre.

Nous partagions des pommes sauvages, des noisettes de terre et des épis de maïs, assis sur une ligne de crête qui filait vers le Nord. Des fumées sombres s’élevaient à l’Est, le crépuscule embrasait l’Ouest.

« Globalement, c’est encore l’état de choc, déclara Wolf. Mais les gens commencent à s’organiser. Ils ont fait des dizaines et des centaines de kilomètres pour fuir les enfers atomiques. Ils développent des modes de survie. Basiques, prédateurs. Ça deviendra encore plus dangereux qu’avant.

— On ne s’est pas encore fixé de destination, dit Silver d’une voix qui évoquait le métal et le jasmin.

— Au Sud et à l’Ouest, c’est la mer, poursuivit Wolf. Au Nord, beaucoup de grandes agglomérations. Autant dire des zones de guerre terminale.

— Sans compter les pluies noires et les radiations.

— Et à l’Est, un vaste continent de chaos », conclut Wolf.

Silver observait l’apparition des étoiles. Wolf prit la dernière pomme, la cala entre ses doigts et la fendit en deux parties égales.

Ils avaient été flics et cela faisait plusieurs années qu’ils avaient quitté le métier, à la suite de certains bouleversements – Wolf évoqua brièvement un gang paradoxal.

« J’ai été formé par ce monde de violence, dit-il. Ça m’a aidé à canaliser l’énergie noire qui bouillonnait en moi. »

Il me passa une moitié de la pomme et mordit dans l’autre.

« Mais la violence est fatalement toxique, quelle que soit la destination qu’on lui prête. »

Il se mura dans le silence. Silver ne prit pas le relais. Nous regardâmes la nuit dévorer les montagnes.

L’aube était encore bleue lorsque Silver revint avec une gourde pleine d’eau et des figues.

« Allons-y », déclara Wolf au moment où le disque orange du soleil finit d’émerger de l’horizon.

Nous progressions à flanc de colline. Silver marchait en tête, guettant les dangers immédiats. Wolf la suivait, attentif aux turbulences alentour. La chaleur accablante alourdissait les gestes et les consciences. Nous faisions chemin au rythme de la survie : économie de mouvements, de paroles, de pensées. Le cœur du présent, flottant et infini. Allure lente, hypnotique, dans l’intimité brutale de la nature. Odeurs de pins, de fumées, de pierres brûlantes. La plupart du temps, il n’y avait aucun signe d’activité humaine et cette fantastique disparition faisait naître un puissant sentiment d’allégresse, une euphorie irrationnelle dont notre marche métronomique, sous-alimentée et sous-hydratée, ne faisait qu’accentuer les effets. Souffle profond, étourdissement vertigineux.

Nous avancions dans les forêts violettes et fourmillantes, maigre colonie humaine parmi des civilisations d’insectes, des polyphonies de stridulations, de cymbalisations, de bourdonnements, vrombissements, crissements, grésillements, craquettements et sifflements. Dans le ciel de métal, des éperviers glapissaient. Toute cette énergie terrienne, minérale, végétale, était la vie même. L’énergie des montagnes, des ravines et des vents. L’essence solaire de la vie. Les parasites qui ont délabré le monde, c’est nous. L’extinction, c’est nous. Les poux de la folie. La gale miséreuse.

Un soir, peu avant le crépuscule, nous gravîmes un comble pour nous orienter. Les derniers rayons du soleil frappaient de feu de majestueux escarpements et des forêts de pins noirs, jusqu’à l’horizon. Çà et là, des colonnes de fumée s’étiraient aux vents.

« Là-bas », dit Silver en tendant le bras.

Deux immenses parois rocheuses se rejoignaient pour former un vaste étranglement. Dans une anse gorgée d’ombre, la surface d’un lac luisait de jade orange.

La grotte où nous avons dormi était une matrice de pierre sombre aux parois fraîches et humides. Les premières lueurs irisèrent de corail les cristaux de rosée accrochés aux toiles d’araignées.

Silver partagea une poignée d’amandes et de raisins secs, et nous nous mîmes en route vers le lac. Descendant quasiment en ligne droite, nous atteignîmes ce qui avait été la rive. Certaines baraques avaient brûlé. En séchant, les vieux pontons couverts de coquilles s’étaient effondrés. Des bouées, des amarres étaient prises dans la terre fissurée. Des barques, des bateaux étaient couchés sur le flanc, figés dans un naufrage aride. La lumière rasante dessinait à ces vestiges des ombres chimériques. 

Plus loin, des voitures, des réfrigérateurs, dont certains avaient dû servir de cercueil, à en croire les chaînes qui les scellaient. Et des armes, couvertes d’algues poudreuses. Et du verre, des canettes de fer blanc, du plastique, des pneus, des tambours de machine à laver, des téléphones, des appareils photos, des palmes…

Nous avons atteint ce qui restait du lac. Wolf et Silver posèrent leur sac en toile sur la terre craquelée, y empilèrent couteaux, pistolets et chargeurs.

Nous avons nagé jusqu’au milieu du plan d’eau. Silver désigna les profondeurs et nous invita à la suivre. Elle est descendue à plus de quinze mètres, peut-être vingt. Wolf est allé toucher le fond avec elle. Je suis resté dans le bleu, à l’endroit où la pression de l’eau annulait la flottaison de mes poumons saturés de feu.

J’ai volé des secondes éternelles dans ce grand nulle part, où il n’y avait plus ni chaud, ni froid, ni dimensions, ni conscience – uniquement un frisson d’absolu venu des lointains fantastiques. Bientôt, il n’y eut plus ni eau, ni air, ni temps, et je vis l’homme que j’étais disparaître avec ses joies et ses douleurs, je vis mes chairs et mes os mêlés aux sables et aux cendres, je vis mon esprit s’estomper dans le néant et je fus face à ma mort. Tout était parfait et inexistant.

Lorsque Silver et Wolf sont remontés vers la surface dans un faisceau de bulles d’argent, je les ai suivis.

Nous avons enlevé nos vêtements pour les essorer, avant de les étendre sur la terre cuite. Wolf est retourné nager. Silver a sorti la gourde et la poche de sable pour filtrer de l’eau.

« Il faudrait trouver du charbon », dit-elle.

Je l’ai regardée, nue et sauvage dans l’aube dorée. Ses traits laotiens, ses muscles fins, son corps agile et ses gestes précis : tout en elle était harmonieux et mesuré, ce qui la rendait captivante à l’excès – et la cicatrice qui marquait sa joue droite accentuait son envoûtement.

Je jetai un œil aux armes posées sur son sac à dos, qui ravivèrent mes questions sur leur passé. Comment était-elle arrivée du Laos, comment avait-elle rencontré Wolf, pourquoi avait-elle troqué le prénom Liwayway pour le surnom Silver, que leur était-il arrivé ? Sa nudité obscurcissait ces mystères.

Après avoir refermé la gourde, elle regarda un moment le ciel, qui allait du blanc aveugle au bleu éclatant.

« J’ai la sensation de faire partie d’un flux de vie. Quelque chose que je ne comprends pas, qui me dépasse, me guide, m’échappe, préside mes choix, mes pensées, et m’unit à l’infini. Je suis nue et libre. »

Dangereuse et féroce, ajoutai-je en moi-même. 

« Je suis la pluie, le vent, le fleuve, le courant, l’océan. Tout est fluide, même dans le chaos le plus noir. Les reliefs du temps, la condensation ou la dilatation des évènements, les langages invisibles, les pulsations du monde, ce qui est et ce qui n’est pas… tout cela forme une seule et même harmonie. Mais si j’essaie de la comprendre et de la nommer, tout m’échappe. Tu vois ce que je veux dire ? »

Mon regard fut attiré par ses doigts qui dessinaient des formes complexes sur la terre chaude, entre ses chevilles. Des yantras, des formules sacrées mêlant énergie, air, eau, terre, feu et pureté.

Elle s’allongea sur le dos, les bras étendus dans l’alignement de son corps bronze fauve, baignée dans le soleil de l’aube, sublime et légère.

« Trois territoires – c’était la voix de Wolf : je l’écoutai sans me retourner. Physique, psychique, spirituel. Trois territoires dont la symbiose en crée un autre : celui de l’être pleinement vivant dans la vie pleinement vivante. Conjonction positive des énergies, des puissances profondes, des désirs inconnus. Complémentarité des contradictions. Libération infinie des potentiels, au-delà des tabous, des terreurs primaires, des entraves conditionnées, des camisoles technologiques, de la pléthore de réductions cognitives et d’anéantissements culturels. L’être pleinement vivant dans la vie pleinement vivante. L’alignement des équinoxes. L’équilibre dynamique entre la nuit et le jour, entre nos ténèbres et le soleil. »

Un matin, ce fut l’attaque.

En suivant des empreintes de gibier – des sangliers, selon Wolf –, nous avions trouvé un point d’eau. Quelques dizaines de mètres plus loin, la forêt s’ouvrait sur une clairière, bordée de trois tourelles : des postes de tir pour chasseurs. L’une avait brûlé, une autre était en métal. Nous avions dormi dans la troisième, en bois, située à l’Ouest de la clairière. Ce furent des hurlements et des détonations qui nous tirèrent du sommeil.

Dès le premier coup de feu, Wolf et Silver ont sorti leurs armes et se sont mis à scruter la clairière, baignée d’une lumière bleu cendre. La forêt était encore plongée dans l’obscurité. Il y eut deux, trois tirs isolés, plein Est. Et un homme est apparu vers le Sud de la clairière, en proie à une grande agitation. Il marchait d’un pas vif en regardant autour de lui, comme s’il voyait des démons, courait et revenait, entrait dans la futaie et ressortait pour longer l’orée.

« Luna ! », hurlait-il.

Plusieurs hommes émergèrent de la forêt. Ils furent dix, vingt, trente à envahir la clairière : des fuyards et des poursuivants, dans une tourmente de coups de bâtons, de haches et de coutelas, de cris de démence et de douleur. 

Accoudée sur le rebord de la tourelle, Silver visa calmement un homme armé d’un pistolet, qui tirait indistinctement sur tous ceux qui se trouvaient à sa portée. Une seconde plus tard, elle pressait la détente. Une brume rouge scintilla devant le front du forcené, qui s’écroula sans un cri.

Un fuyard escalada la tourelle métallique. Deux autres le rattrapèrent pour le jeter dans le vide. Et le champ de bataille continuait de grossir dans l’aube impassible. 

« Luna ! », appelait l’homme dans une vibration de souffrance. Il était à quelques pas de notre tourelle et prenait à peine garde à la lutte insensée qui se déchaînait autour de lui. Wolf rengaina son arme et sauta de la plateforme. Quatre mètres plus bas, il roula dans l’herbe sèche, se rétablit et tira l’inconnu à l’abri, entre les piliers. L’autre résista puis, changeant subitement d’avis, grimpa à la volée les degrés de l’échelle qui donnait sur la plateforme. En arrivant en haut, il tomba nez à nez avec Silver, puis il me dévisagea. Il lui fallut trois secondes pour comprendre que nous n’étions pas ennemis. Alors il se détourna pour observer la clairière.

« On s’est fait surprendre par l’attaque, déclara-t-il dans un souffle rauque. Elle est là, quelque part. 

— Donne-nous un indice, dit Silver en s’approchant de lui.

— Tee-shirt blanc, répliqua-t-il en sondant le champ de bataille. Cheveux verts. »

Des assaillants continuaient d’arriver par vagues éparses, pour prendre part à une lutte féroce où tout le monde était l’ennemi de chacun.

« Bien, déclara Silver. On va sur le terrain. Toi, tu restes ici. On maintient un contact visuel. Tu nous fais signe dès que tu la repères. »

À son tour, elle sauta de la tourelle. Wolf s’enfonça dans la mêlée en suivant la diagonale Nord, Silver vers le Sud. 

Je me suis approché de l’homme pour l’aider à chercher.

« Dimitri Gallois, dit-il d’une voix précipitée tout en inspectant la clairière comme si sa vie en dépendait. On marchait de colline en colline, en évitant les villes. Hier soir, un groupe nous a offert un repas et de l’eau. On a dormi dans leur campement. Et à l’instant, trente ou cinquante putain de sauvages ont déferlé en hurlant. Ils avaient des haches, des machettes, des pelles. Les hommes ont résisté, ils brisaient des os à coups de bâtons, ils fendaient des crânes à coups de pierres. Beaucoup ont été blessés, estropiés, tués. Un enfant a été jeté dans une ravine. Puis d’autres types sont arrivés, on aurait dit une horde. Je lui tenais le bras et… »

Il s’interrompit et se pencha en avant, les mains crispées sur la rambarde. 

« Bordel bordel bordel ! », jura-t-il. 

Je me concentrais pour repérer une jeune femme vêtue d’un tee-shirt blanc. Il était difficile de ne pas se laisser emporter par la folie hypnotique de ce spectacle primitif et furieux.

Soudain, Dimitri se raidit. Il tendit les deux bras devant lui :

« Tout droit ! hurla-t-il. Tout droit ! »

Wolf et Silver ne pouvaient pas l’entendre. Lui n’avait pas le temps d’attendre le prochain contact visuel. Il dévala l’échelle et se rua dans la clairière, plein Est.

Au bout de quelques instants, je ne distinguais plus personne – uniquement une mêlée vociférante et violente, une meute de souffrance dionysiaque retournée contre elle-même. Armes, coups, blessures, corps déchaînés, ensanglantés, dépouillés, inanimés. Une foule de perdants qui se croyaient ennemis.

Ce fut une perpétuité de démence où apparurent des cuirasses d’ivoire et des lions, des charges d’éléphants carapacés d’or, des lances de bronze et des catapultes, des explosions d’huile bouillante et des guerrières à peau de panthère décochant des flèches mortelles dans un sabbat lépreux.

Et soudain, le cours des évènements a repris : Silver se frayait un chemin à travers la horde, en direction de la tourelle, tout en maniant un long bâton avec des gestes experts : lisant les mouvements des assaillants avec un temps d’avance, elle glissait entre les volées de coups, esquivait, balayait, bloquait et brisait dans une chorégraphie martiale.

« Viens avec moi ! »

Je descendis aussitôt l’échelle pour la rejoindre. Du bout du pied, elle propulsa dans les airs un gourdin que j’attrapai au vol. Et je la suivis vers le Sud de la clairière. Puis elle bifurqua dans la forêt. Nous marchâmes deux, trois cents mètres. Nous fûmes seuls. Un sifflement attira notre attention. C’était Wolf.

Nous sortîmes de la forêt sans plus croiser âme qui vive. Une plaine vallonnée s’élargissait devant nous.

« Il s’appelle Dimitri Gallois, annonça Wolf sans cesser de marcher. Elle, c’est Luna Yamada. On est allés vers cet abreuvoir. Ensuite, on a aperçu la ferme, dans le renfoncement. Ils sont à l’abri. »

La ferme avait été pillée. Dans la cuisine, il restait des ustensiles, des outils, quelques conserves.

Silver trouva une trousse de premiers secours et entreprit de recoudre les chairs entaillées de Dimitri, au-dessus de son omoplate gauche.

« Luna vient de Berlin, expliqua-t-il. Moi, de Lorraine. Est-ce que le mot avant a un sens pour vous ? Pour moi, il n’en a aucun. Parce que même avant la guerre totale, c’était déjà la guerre totale. Des nuits rouges, une mécanique de mort. La pleine vie vivante, voilà ce qu’on cherchait. Il y a eu des morts. J’ai tué des gens. Des mafieux serbes, des paramilitaires américains. Avant… On devait quitter le continent à bord d’un cargo…

— Et il y a eu une fusillade sur le quai… »

Tout le monde se retourna. Luna venait d’entrer dans la pièce. Ses cheveux étaient encore humides et elle avait trouvé un tee-shirt propre. Ses bras étaient couverts de tatouages.

« Luna Yamada, dit-elle en s’approchant de la table. Merci. Merci à vous trois. »

Le chant d’un coq nous réveilla. Wolf et Dimitri sortirent avec un épi de maïs pour le nourrir puis, inexplicablement, revinrent sans l’avoir trouvé. Je suis allé me laver à l’abreuvoir, dont les alentours avaient été creusés par les sabots des vaches.

Le bras en acier de la pompe grinça, une gerbe d’eau chaude coula sur ma nuque. Je remarquai une ombre. C’était Luna.

Elle mit ses mains en coupe pour s’asperger le visage. Puis elle tendit les bras sous les saccades d’eau chaude et je regardai sa peau couverte d’une luxure de pétales et de plumes.

« J’ai vécu en Allemagne, dit-elle. Mais ma mère est Japonaise. »

Je lui répondis par un sourire et elle hocha la tête. Je songeai aux propos qu’elle et Dimitri avaient échangés avec Silver et Wolf, la veille au soir. Un couple d’anciens flics, un couple de criminels. Quelque chose d’immédiat les liait. Je hochai la tête à mon tour, et Luna eut un sourire à embraser les étoiles.

En moins d’une demi-heure, le ciel déborda d’immenses nuages d’encre. La forêt disparut. Le déluge était assourdissant, le bruit transperçait la pierre et le bois de la vieille bâtisse. Nous fouillâmes les différentes pièces du rez-de-chaussée et de l’étage. Des malles, des placards, des débarras. Dans la cuisine, Wolf trouva une trappe sous laquelle étaient stockés des sacs de céréales.

L’orage éclata pendant le déjeuner. De puissants éclairs déchirèrent la nuit de midi, illuminant nos assiettées de riz et nos visages d’émail. Le formidable fracas des cieux empêcha toute discussion.

Depuis le plafond, de l’eau fuitait sur la carte que Dimitri avait trouvée dans une valise et qui, une fois dépliée, occupait toute la largeur de la table de la cuisine. En conjuguant leurs trajectoires respectives et le relief environnant, ils déterminèrent notre position. Puis ils marquèrent de mémoire les emplacements des centrales nucléaires. Elles étaient l’épicentre des zones les plus dangereuses, soit qu’elles eussent été utilisées comme armes par destination, soit que le manque d’entretien ne les transformât en vortex radioactifs.

L’orage commença à se calmer vers le milieu de l’après-midi et nous étions en train de préparer notre départ quand des coups firent trembler la porte.

« Ouvrez ! Ci-devant Spoelberch de Lovenjoul, vicomte de notre état ! Ouvrez, disons-nous ! »

Nous nous dévisageâmes.

« Faites entrer, foutre diable ! si vous ne voulez pas que nous vous administrions une giroflée qui vous cuira encore dans votre tombe ! »

Étant le plus près de la porte, je suis allé ouvrir.

« Ah ! Très cher ami ! Cela fait si longtemps ! », s’exclama l’homme.

Il était vêtu d’un antique pardessus sombre, lourd de pluie, qu’il portait sur un costume à revers mauves, avec cravate assortie. Mais ce qui frappait surtout, c’est qu’il ne mesurait pas plus d’un mètre trente ou trente-cinq, tout en pesant le poids d’un adulte de taille normale.

« Charles de Spoelberch de Lovenjoul ! annonça-t-il en entrant dans la cuisine. Ferions-nous un peu de feu dans ce magnifique poêle en faïence, afin de nous sécher ? »

Il se frotta les mains en souriant à la ronde.

« Qui que tu sois, tu enlèves ton manteau sans gestes brusques et tu mets les mains en l’air, lui intima Wolf.

— Fichtre ! s’exclama le nain en déboutonnant son pardessus détrempé. Charles de Spoelberch, venons-nous de vous informer, vicomte de Lovenjoul. Notre mère Hortense était vicomtesse de Putte, mais notre mère biologique était une simple majorette des trottoirs. Toutefois, notre nom est cité dans l’œuvre de Proust Marcel. Tenez, très cher ami », dit-il à Dimitri en lui tendant son manteau. Puis il s’approcha de Wolf et leva les bras.

« Pour notre part, continua Spoelberch de Lovenjoul, nous avons renoncé aux vicomtés. Nous sommes simplement le seigneur du Verbe, et exerçons par distraction les activités d’érudit et d’anarchiste. Tenez : avez-vous conscience que tout système constitue une gouvernance par le bas ? Tout système est l’établissement par la force d’un ordre inversé : le pouvoir est toujours l’apanage de la racaille, perpétué par la fripouille, pour le profit des truands. Cela va sans dire, nous ne sommes pas seulement anarchiste : nous sommes également laid à vomir. Veuillez trouver les ressources nécessaires pour passer outre ce désagrément, bien que nous-même n’y parvenions guère. Alors, ce feu ? Oh, laissez-nous nous amuser ! Nous allons de nos propres mains gentillettes démarrer une belle flambée ! Jeune femme, dit-il à Silver, auriez-vous quelques bûches, papier journal et allumettes par devers vous ? Savez-vous que le hêtre, le chêne et le frêne possèdent les meilleurs pouvoirs calorigènes ? Enfant, nous les appelions les bois circonflexes. Les bois légers comme le sapin et le peuplier sont de ce point de vue très faibles, mais ils s’embrasent vite et amorcent idéalement la consomption des bois lourds. Bien ! Attelons-nous à la tâche ! Ensuite, nous préparerons un bon chocolat chaud et nous deviserons joyeusement après que vous vous serez présentés. Remarquez, nous pouvons aussi nous péter la carafe à la gnôle de paysan, si cela correspond davantage à vos mœurs & coutumes. »

« C’est riche en fer et en magnésium », dit Luna à Spoelberch qui grimaçait, attablé devant son infusion de feuilles d’orties.

Son pardessus, son costume, sa cravate et sa chemise séchaient près du poêle, dans lequel Silver n’avait mis qu’un ou deux quarts de bûches, vu la moiteur tropicale qui succédait à l’orage. Avec ses sous-vêtements blancs et ses jambes qui se balançaient dans le vide, Lovenjoul ressemblait à une marionnette velue et ventrue.

« À notre grande surprise, c’est fort délicieux ! s’exclama-t-il en reposant son bol. Quoiqu’un peu rance. Pourrions-nous agrémenter ce jus de foin d’une pointe de réglisse ?

— Recommence ton histoire, exigea Wolf.

— Mais cela fait déjà une heure que nous nous expliquons, voyons ! », regimba-t-il. Puis, avec un éclat de ravissement dans le regard : « Très bien ! Nos ancêtres étaient Autrichiens, baron pour lui, roturière pour elle. Nous avons donc du sang bleu. Chassés de leur domaine, ils filèrent vivre leur amour pur et impie en Bohème, dans les royaumes de Saxe, de Bavière et de Wurtemberg, avant d’épuiser leurs forces dans les mines de charbon de Rhénanie. C’est d’ailleurs pour leur rendre hommage, ainsi qu’au roi des Belges – car la Belgique est ridicule et immensément fière, mes amis, et c’est là son inégalable splendeur –, que nous avons récemment pris le nom de Charles de Spoelberch de Lovenjoul. Mais avant cela, oh ! punaises et teignes ! que notre vie fut misérable !

— Suffit, coupa Dimitri. Ne recommence pas avec tes embrouilles interminables.

— Le camion, insista Wolf.

— Tss-tss ! Ne tentez point de nous en conter, très chers amis. Écoutez plutôt ceci : L’heure nouvelle est au moins très sévère. Car je puis dire que la victoire m’est acquise : les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes s’effacent. Mes derniers regrets détalent – des jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes…

— Bon sang, Lovenjoul… Le camion !

— Oui, il faut être absolument moderne… », dit le nain avec un sourire en coin, plus amusé que moqueur, car il savait qu’il avait suscité l’intérêt général.

« Pourrions-nous ravoir une louche de cette succulente décoction de purin ? », demanda-t-il en tendant son bol à Luna.

Il se régala de son infusion d’orties à grands bruits de bouche et soupirs d’aise.

« Ah, le camion… Ainsi que nous venons d’en faire état, nous l’avons défendu au péril de notre vie…

— La colonne a été attaquée, et puis ? demanda Wolf.

— Les types se sont barrés comme les puces d’un chien véreux qu’on embroche ! Les soldats étaient des gamins ! Ils se sont enfuis avec les bottes débordant de chiasse, et en abandonnant tout derrière eux ! Il restait un camion intact. Le problème, voyez-vous, c’est qu’il y a eu cet orage, oh ! cet orage ! Des éclairs à fendre rochers et montagnes !

— Le problème, c’est surtout que tu ne peux pas le conduire, ce camion, affirma Silver.

— Nous avons toujours eu un chauffeur à demeure, rétorqua Spoelberch de Lovenjoul. Sauf durant la courte période où nous possédions une petite Jaguar Type E, avec notre nom joliment peint sur le capot, voiturette que nous adorions conduire sur les routes du crépuscule, de village en hameau, à la recherche de quelque servante de ferme lourde de fesse et légère de vertu. »

Le lendemain, à l’aube, nous nous mîmes en route.

Tous les cinq, nous portions des charges de mules, outils, eau, céréales, vêtements, sauf Spoelberch, que son nanisme exemptait de fardeau. 

Nous avions traversé la plaine avant d’entrer dans un chemin forestier, lorsque Lovenjoul déclama :

« J’ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme – je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d’un mur rongé par le soleil. Ah ! nous lisions des livres… Et aucun mot n’a jamais empêché la féroce idiotie de notre race !

« Pour notre part, cependant, il en alla autrement : les mots ont précédé dans notre chair toute forme de réalité physique, si bien que rien ne nous étonnait ni ne nous troublait en profondeur, car en fin de compte, il n’y avait rien de sensé, nulle part. Et pourtant, que nos émotions et nos sensations étaient cuisantes ! Elles ne se différenciaient ni du feu, ni de la glace. Nous devons être un sublime spécimen débile.

« Alors, voyez-vous, nous nous sommes surtout intéressé à des choses non-orthodoxes. L’humanité, la violence, l’amour, la société d’ultra-contrôle, la dissidence, l’anarchie, le suicide, la psychologie de masse du fascisme, les rapports symbiotiques entre idéologies, religions, totalitarisme, terrorisme et nihilisme, la matière sombre et le temps négatif, les philosophies taoïstes, confucianistes, bouddhistes. Ce genre de sujets très amusants. »

Silver éclata de rire.

« Nous sommes sérieux, reprit Spoelberch sans se troubler. Il ne vous a pas échappé que nous vivions dans un monde exécrablement inculte. Une société formidablement vaniteuse et crétine, et heureuse de l’être. Une société de la cacophonie et de l’hystérie, qui anéantissait l’individu, qui le dépouillait de sa propre richesse. Au fond, nous sommes dans le même état de délabrement que la planète. Il n’y a aucune différence. Nos organismes sont remplis de microplastiques et de métaux lourds, de pesticides et de substances toxiques. Nous logeons des dizaines de cancers dans nos entrailles, tout en étant le cancer de la biosphère. Ce n’est qu’une question d’échelle, mais c’est irréfutable : chacun de nous est exactement dans le même état de délabrement que la planète.

— Pourquoi tu nous racontes ça ? demanda Luna d’un ton rude.

— Parce qu’il nous semble que cela constitue une réalité à prendre sérieusement en compte lors de l’inévitable discussion que nous aurons au sujet de notre avenir, répliqua-t-il.

— Chaque chose en son temps, tempéra Wolf. Trouve d’abord le camion. »

Spoelberch maugréa et ajusta le col de son pardessus. Aucun de nous ne lui avait demandé pourquoi il portait ces frusques antédiluviennes, alors que la chaleur était accablante. Nous ne l’avions pas non plus interrogé sur la raison de sa présence dans les environs – sans doute parce que nous ne parvenions pas à le considérer comme une menace. Et parce que son verbe était un torrent imprévisible.

« Nous ne sommes pas train de chercher notre camion, corrigea-t-il. Nous sommes en train de vous emmener jusqu’à notre camion. Nous espérons que vous saisissez la différence avec la meilleure acuité, bien que cela ne se perçoive pas encore dans les manifestations de déférence que ce geste hautement altruiste devrait vous inspirer. »

Personne ne voulut lui répondre, et moins d’une dizaine de minutes plus tard, le chemin vicinal déboucha sur une départementale.

« Bon sang ! », s’exclama Dimitri.

Le premier véhicule, un 4×4, était carbonisé, portières dégondées et capot éventré. Le troisième était simplement abandonné. Et au milieu, un camion flanqué des lettres UN, apparemment intact. 

« Le convoi venait de nous dépasser, expliqua Spoelberch de Lovenjoul. Nous étions quelque deux cents mètres derrière, caché dans le fossé, quand un hélicoptère noir s’est mis à tourner autour à grands bruits d’enfer et de métal. Puis il a lâché des grenades sur la première voiture, qui a fait un formidable bond dans les airs. Alors, tous les soldats ont déguerpi en glapissant comme des lapins de six semaines. Des bleus bites, à l’évidence. Un vrai soldat, c’est fait pour se battre et pour mourir, pas vrai ? Ceux-ci, ils ont juste chié dans leur froc. Ah là là ! Misère, misère, misère… ! Comment en sommes-nous arrivés là, très chers amis ? », demanda-t-il en calant ses poings sur les hanches.

Nous le regardâmes, et il murmura d’un air songeur : « Imaginez un monde où les United Scabs of AmeriKKKa n’auraient jamais existés… Un monde où le continent sauvage qu’ils ont massacré, avant de ravager le reste de la planète, serait resté le paradis terrestre qu’il était avant l’arrivée de cette gale exterminatrice issue de la lie de l’Europe… »

Dimitri et Wolf inspectèrent le camion. Silver suggéra de siphonner le réservoir de la troisième voiture. Spoelberch ajouta qu’il avait repéré des fûts de deux cents litres de carburant dans la ferme. Wolf allait tourner la clé de contact quand Luna déclara, d’une voix sans appel :

« Pas question qu’on monte dans cet engin.

— Et pourquoi donc ?! », s’étouffa Spoelberch.

Pour toute réponse, elle désigna la mitrailleuse lourde placée juste derrière le toit de la cabine.

« Foi de vicomte, nous ne nous en servirons pas ! jura-t-il.

— Une arme est expressément fabriquée pour tuer.

— Ah ! s’exclama Spoelberch. Et les gouvernements sont expressément faits pour légitimer le vol et l’exploitation par la force et le mensonge ! Nous en sommes-nous débarrassés pour autant ? Jamais ! »

Wolf alluma le moteur, fit jouer l’accélérateur, coupa le contact et descendit du camion. 

« Six roues motrices, et tout paraît en ordre. Il faut juste masquer le sigle de l’ONU, qui fait de l’engin une cible entre les cibles. »

Il y eut un moment de silence. Les regards convergèrent vers Luna.

« Le monde dans lequel nous voulons vivre est le cinquième point cardinal. Il commence ici et maintenant. Voulons-nous que ce soit à nouveau un monde d’absurdité, de nihilisme et de mort ? »

« Elle a raison », déclara Wolf.

Avec des gestes précis, il neutralisa son pistolet dont il dispersa les pièces alentour. Silver acquiesça avec un soupir de résignation et démonta également son arme.

« On peut considérer ça comme un ustensile de cuisine ? demanda-t-elle en exhibant son poignard.

— Pas la peine ! s’écria Spoelberch. Nous nous sommes permis d’emprunter l’inoxerie – car il ne serait point séant de parler d’argenterie – qui encombrait les tiroirs de la ferme ! »

Il secoua son pardessus et ses poches débordèrent de tintements métalliques.

« Couteau à beurre, petite cuillère, cuillère à soupe, fourchettes, nous avons parmi nous un service complet ! »

Après avoir démonté et saboté la mitrailleuse, chargé les fûts de carburant et siphonné le réservoir du tracteur qui avait servi à les transporter, nous prîmes place dans la cabine du camion : Wolf au volant, Silver et Spoelberch à côté de lui ; Luna, Dimitri et moi sur la banquette arrière.

L’engin paraissait capable de traverser rivières, montagnes et champs de mines. Wolf quitta la départementale, franchit le fossé et conduisit à travers champs, droit vers le point de l’horizon où le soleil s’était levé.

« Deux cent trente-huit kilomètres, déclara Silver en coupant le moteur.

— Quarante de plus qu’hier, dit Dimitri.

— Et une bonne centaine de plus que le premier jour », ajouta Wolf.

Tous trois se relayaient derrière le volant et pour l’instant, la direction était simple : plein Est en restant dans des terrains praticables par le 6×6, ce qui donnait une bonne amplitude à nos trajectoires de terre, d’asphalte, d’eau et de rocaille.

La cabine du camion était pourvue de toutes sortes de cartes topographiques qui couvraient le continent avec une précision de 5 mètres, de Gibraltar à Skarsvåg et de Brest au Tchoukotka, dans l’Extrême-Orient russe. 

Sur le plan au 1:25000e, Silver nous indiqua où il était probable de trouver une source, les endroits à forte déclivité et quantité de détails dont nous comprenions jour après jour la portée pratique. 

Wolf et Dimitri partirent à la recherche d’eau. Luna et moi sortîmes les plaques d’ardoise du camion et les disposâmes autour de l’endroit que Silver avait désigné pour allumer le feu. Ces pierres plates servaient à cuire légumes, galettes de blé et de maïs, à faire bouillir l’eau. Les racines de bardane et les fruits sauvages complétaient notre régime.

La principale activité de Spoelberch de Lovenjoul consistait à balayer les fréquences radio. Il prétendait comprendre les langues étrangères par une forme de pénétration psychique. Jusqu’alors, il avait principalement capté des grésillements, des codes Morse et de la musique classique, superbement lugubre en pareille situation.

La nuit était tombée et les flammes disputaient la pénombre aux étoiles.

« Nous sommes ici, à la pointe Est de la Slavonie, expliqua Silver en dépliant la carte devant le feu. Mieux vaut traverser les Carpates aux environs du Danube. Il y a un parc national qui s’étend ici et ici, indiqua-t-elle. Mais ensuite, il faudra faire un choix. »

C’était évident au premier coup d’œil : fallait-il contourner la mer Noire et la mer Caspienne par le nord ou par le sud ?

« La guerre est partout, dit Dimitri. Où y a-t-il le moins de centrales nucléaires, le moins de frappes de missiles atomiques tactiques, le moins de bombes au phosphore et d’armes à sous-munitions ?

— Attention, très chers amis, intervint Spoelberch. C’est le moment… Permettez… »

Il ferma les yeux et inspira à fond.

« Nous faisions semblant d’écouter les grésillements en ondes courtes, mais en fait, nous roupillions sans vergogne. Nous rêvions que nous étions un tamanoir et que les grésillements étaient des fourmis. Oh ! Quel régal ! Quelle opulence ! »

Spoelberch sourit comme s’il venait de jouer un bon tour à notre gravité – ce qui était effectivement le cas. 

« Le monde dans lequel nous voulons vivre est le cinquième point cardinal. Il commence ici et maintenant. Nous avouons que tu nous as fait forte impression, Luna Yamada. Oh ! vous de même, dit-il en tendant la main vers Silver et Wolf. L’alignement des équinoxes. Territoires physique, psychique, spirituel. Et votre quête de la pleine vie vivante, dit-il à Luna et Dimitri. Tout cela se complète admirablement, très chers amis. Toutefois, nous ne pouvons pas faire l’économie de comprendre d’où nous venons. Le capitalisme totalitaire ultralibéral à hautes performances nihilistiques a enfin atteint sa destination : l’autodestruction mondialisée. Pute borgne, que ce fut long et pénible ! Mais nous voici enfin libérés d’un monde exclusivement matérialiste, mécaniste, standardiste, calculateur, planificateur, compresseur, toxique, un monde qui tendait exclusivement à l’esclavage et à la mort. Voilà de quoi nous sommes les survivants ! Mais où allons-nous ?… »

Spoelberch fit une courte pause pour reprendre haleine.

« Par cinquième point cardinal, nous entendons bien sûr anarchie. Pas le chaos, non, mais l’absence de tout gouvernement, car tout gouvernement est inéluctablement fasciste. Absence de gouvernement parce qu’inutilité de gouvernement. Inutilité de gouvernement parce pleine réalisation de l’humanité en tant qu’organisme vivant, conscient et autonome. La pleine vie vivante, physique, psychique et spirituelle. Nous parlons bien évidemment de culture, et la culture est toujours une spiritualité de la terre. Nous parlons bien évidemment du verbe, qui est le souffle et le sang de la culture, mais nous y reviendrons en temps voulu, car pour l’heure nous sommes épuisé et désirons surtout rêvasser sous les étoiles », conclut Spoelberch avant d’aller s’allonger à l’écart du feu.

« Résumons, déclara Wolf. Route sud : Turquie, Syrie, Irak, Iran, Afghanistan, Pakistan. Route nord : Moldavie, Ukraine, Russie, Kazakhstan.

— Les infrastructures à haut risque sont partout, la lutte pour la survie est partout, tempéra Dimitri.

— Réel lacunaire et tangentiel du mensonge : voilà d’où nous venons, grogna Spoelberch en poursuivant tout seul sa conversation. Et voyez le bon côté des choses : nous sommes débarrassés des calamités telles que l’industrie du divertissement et de l’ingénierie sociale, l’industrie agro-alimentaire, l’industrie pharmaceutique, l’industrie de la finance, qui étaient respectivement des industries de l’ultra-contrôle et du suicide, de la faim, de la maladie et de la pauvreté. Et les complexes militaro-industriels ! Avez-vous déjà réfléchi une seconde à l’aberration que contient cette dénomination ? Ne vous êtes-vous jamais dit que dans une société industrielle, les hommes étaient forcément réduits à des pièces de machinerie ? 

— Néanmoins, intervint Luna, je penche pour la route nord. Et vous ?

We-are-the-robots, chanta Spoelberch en imitant une voix traitée au vocodeur. We’re-charging-our-battery… tut-tututu-tutut… We’re-functioning-automatic… tut-tututu-tutut… We-are-the-robots…

— Route nord, confirma Silver. Et prendre un itinéraire sud-est après la mer Caspienne, pour atteindre le Népal en passant au nord de l’Afghanistan.

— Népal ou Mongolie ? », demanda Dimitri.

— Et la géographie ? s’écria Spoelberch. Et l’hydrologie ? Et l’histoire ? La faune, la flore, les espèces endémiques, le climat, les traditions artisanales et les chansons folkloriques ? Les contes, les légendes, les mythologies, les cosmogonies sublimes ? Nous allons choisir sans discuter de tous ces sujets passionnants ? Alors qu’ils influent directement sur les conditions de notre survie ? Laissez-nous vous faire un sémillant exposé socio-historico-toponomastique ! La civilisation indienne a 5000 ans ! La civilisation chinoise, 4000 ! déclara-t-il en se levant brusquement. Car tout est lié, mes amis ! Les mouvements de la terre destinent ceux des âmes ! »

Une semaine plus tard, la question de la Mongolie ou du Népal n’était toujours pas tranchée, et chaque kilomètre nous rapprochait du moment de prendre une décision. Il avait été question d’une île dans le golfe du Bengale ou dans le golfe de Thaïlande, de Haïnan, de Taïwan, d’Okinawa. Chacune de ces hypothèses dessinait lentement l’itinéraire à venir.

Seuls Dimitri et Silver connaissaient l’Asie. Lui avait passé trois années sur une île proche de Hong Kong – et lorsqu’on l’interrogeait à ce sujet, il réfléchissait un moment avant de livrer une réponse qui tenait en quelques mots, mais où il était toujours question d’une relation fusionnelle avec la nature.

Silver, qui avait grandi au Laos, parlait des divinités tigres blancs, des cavernes perdues dans la jungle, des célébrations du feu et de l’eau, des reptiles qui étaient ses compagnons de jeu et de sommeil. 

« Nous sommes la nature, dit Wolf. Nous n’en sommes pas séparés. La nature, c’est nous. C’est la vie dont nous faisons partie. »

Leur entente était évidente. En observant des colonnes de fumée monter dans le ciel du nord, je pensais souvent à la cause première de tout ce qui s’était passé : la peur irrationnelle qui nous pousse à tout détruire. Peur de la mort, peur de la vie. Trouver refuge dans des prisons qui rendent fou.

Le camion progressait vers l’Asie centrale. 

Luna, Silver, Dimitri et Wolf se relayaient au volant, discutaient le fil du chemin. Spoelberch essayait de déterminer la langue des brefs messages qu’il captait à la radio. Je laissais mes pensées dériver.

Bien sûr, il devait se passer beaucoup de choses. Mais la suite des évènements m’échappa car quelque temps plus tard, Spoelberch et moi quittâmes cette équipée survivante.

Avant cela, nous serions traqués par un gang de mercenaires, dont certains étaient des déserteurs que l’armée avait recrutés dans un asile psychiatrique. Wolf organiserait notre esquive, mais nous resterions sous la menace permanente d’une embuscade. Le troisième matin, à l’aube, il prendrait les devants, irait voler un fusil à nos poursuivants, logerait une balle dans la tête du chef de meute et de chacun de ses lieutenants. Dans la même poignée de secondes, Silver en abattrait quatre autres. Les deux jours suivants, nous soignerions la blessure de l’un de ces mercenaires, un gamin de seize ans qui nous raconterait son périple. Sa famille serait originaire de l’Altaï et son père aurait été tué dans le massacre de Jañaözen. À quinze ans, il se serait engagé dans une milice privée, aurait échoué en prison avant d’être incorporé de force, avec des détenus de l’aile psychiatrique, dans un nouveau régiment du désespoir qui aurait rapidement déserté pour survivre de vols et de massacres. Deux ou trois jours plus tôt, un coup de coutelas lui aurait sectionné la moitié du mollet. Des types du gang auraient versé de l’alcool sur la plaie avant de lui agrafer les chairs. Un cinglé aurait suggéré de le faire cuire et de le manger. La gangrène et la fièvre le tueraient, bien qu’il se persuaderait que l’emplâtre de plantes antibactériennes et antiseptiques de Silver le sauverait. Et il serait reparti en claudiquant, avec une réserve de thym et de plantain pour renouveler son pansement.

Nous adopterions un tout jeune renard, au pelage roux et aux pattes noires, que Luna appellerait Inari.

Nous échangerions un litre d’eau contre vingt d’essence.

Nous trouverions des campements abandonnés, sans plus distinguer ceux qui auraient abrité des civils de ceux qui auraient été des postes tenus par des militaires – armes, gamelles, tranchées, brosses à dents, caisses de munitions vides, vêtements, photos, fétiches…

Dans des villages, des gens nous parleraient d’épidémies de choléra et de pénurie de médicaments – qui s’ajouterait à la pénurie de tout. Wolf nous expliquerait que le choléra faisait partie des toxi-infections dont il était difficile de déterminer l’origine quand elle était propagée par des armes biologiques, tout comme la maladie du charbon, diverses mycotoxines et quantité de virus. Silver nous parlerait de la « pluie jaune » que l’armée américaine a déversé sur les populations du Cambodge et du Laos entre 1975 et 1983 – « la toxine T2 était présente dans les rapports d’étude de la CIA depuis les années 60 », soulignerait Wolf, qui enchaînerait avec le Projet Coast sud-africain, une arme chimique secret-défense utilisée des années 70 aux années 90 contre la population noire, pour la tuer – un projet parallèle visait à stériliser les femmes. « Plusieurs enquêtes affirment que les États-Unis ont racheté les stocks de ce poison », confirmerait Silver, qui étayerait ses propos avec le Projet SHAD, Shipboard Hazard and Defense, du Département de la Défense des États-Unis, qui a développé quantité d’armes chimiques et biologiques, y compris une nouvelle version de la malaria, puis avec le programme Biopreparat russe lancé dès les années 70 – mais Luna changerait de sujet. 

Un soir, Spoelberch de Lovenjoul nous raconterait l’histoire fascinante de la dynastie chinoise des Song, qui connut dix-huit empereurs entre l’an 960 et l’an 1276, dynastie qui vit l’invention de la boussole, du papier, de l’imprimerie et de la poudre à canon, qui développa de manière prodigieuse la mesure des distances, la cartographie, la navigation, l’astronomie, les mathématiques et le génie civil. Surtout, Spoelberch nous parlerait de Zhou Xi qui, avec l’académie de la Grotte du cerf blanc, avait cristallisé pour les siècles à venir la gemme de la pensée chinoise en établissant le canon des classiques confucéens.

« Ren, humanité ; yi, droiture ; li, correction ; zhi, sagesse ; xin, fidélité ; cheng, sincérité : en voilà les principes fondateurs, réciterait-il, qui se déploient dans une métaphysique associant la société humaine et la Voie du Ciel. »

Nous passerions deux hivers dans un village du Bangladesh, que la pauvreté mettrait paradoxalement à l’abri du chaos. Luna, dont les cheveux auraient depuis longtemps retrouvé leur noir d’obsidienne, y donnerait naissance à une fille qu’elle et Dimitri prénommeraient Miu, « magnifique pluie », à cause de la douceur de l’averse qui accompagnerait sa venue au monde.

Et puis, il y aurait le dernier discours de Spoelberch de Lovenjoul, qui serait un évènement notable.

Ce serait un soir de fin d’été, près d’un lac. Des dizaines de libellules rouges flotteraient autour de notre campement, se poseraient un moment sur l’extrémité du doigt que nous tendrions en l’air, repartiraient dans leurs interminables explorations, entre la surface étale du lac et les squelettes de broussailles qui se dresseraient derrière nous.

Spoelberch se lèverait et ferait un pas vers les braises sur lesquelles nous aurions cuit notre repas. Il sourirait à chacun de nous, lentement.

« Ah, très chers amis… Vous êtes déjà morts, peut-être même plusieurs fois. Et vous n’en éprouvez ni injustice, ni regret, car dans les flammes de l’enfer, vous avez découvert le substrat de votre être… »

Il frapperait alors dans ses mains.

« Nous ne sommes qu’un souffle, mes amis ! Notre vie est un souffle, tout comme la vie immense autour de nous est un gigantesque souffle… »

Il ouvrirait les bras pour inspirer l’air du crépuscule à pleins poumons et son visage exprimerait une soudaine béatitude.

« La question est : dans quoi inscrivez-vous tout cela ? Le souffle, le sang, l’énergie, le vertige, la terreur… La pleine vie vivante, l’alignement des équinoxes… Dans quoi inscrivez-vous tout cela ? La chaleur ne se propage pas dans le vide, et la lumière ne rayonne que dans les ténèbres. L’existence de la plus petite chose est un paradoxe époustouflant. Avez-vous déjà essayé de vous représenter ce que peut être le néant absolu ? Je ne parle pas du vide, je parle du néant si parfait qu’il n’existe même pas par opposition à ce qui est, car il inclut tout ce qui est, tout en n’étant pas – puisqu’il est le néant absolu et parfait. Il ne peut donc exister, pas même en imagination. Eh bien, mes amis, toutes les choses que nous tenons pour existantes ne diffèrent en rien du néant parfait. »

Wolf, Dimitri, Luna et Silver observeraient les braises, le ciel crépusculaire, les libellules dont la carapace se teinterait de reflets dorés. Ils écouteraient Spoelberch, et ne feraient que cela, calmes et sereins.

« Voici le trou noir total et le soleil total, mes amis : l’absolu se réalise pleinement là où il se nie absolument. Et c’est là son incomparable beauté. Vous êtes l’absolu, très chers amis, et nous n’êtes rien.

« Et n’oubliez jamais Natsume… Le bon, l’intelligent et pénétrant Natsume. »

Spoelberch mettrait sa main droite sur le cœur et hocherait gravement la tête :

« On peut être tout-puissant sans que le monde tourne comme on le veut. Maîtriser le monde, ou maîtriser son esprit ? »

Il braquerait son regard vers les derniers rougeoiements des braises.

« Et Mizoguchi… Tu n’as compris ta folie qu’en rencontrant le malheurMaîtriser le monde… dominer, diriger, contrôler, ordonner, accaparer, posséder, déposséder, vaincre, humilier. Pour vaincre, il faut un ennemi. Les religions ont le diable, et leur siamoises, les idéologies, sont tout aussi néfastes : elles ont pour ennemi l’ensemble de l’humanité. Vouloir ordonner le monde ou prétendre connaître la parole de Dieu, c’est un symptôme de folie dure et l’assurance de la guerre permanente. Et c’est la funeste alliance de ces deux pestes noires qui a eu raison de l’Occident. Oh ! Il aura fallu une débauche de dégueulasseries pour l’occire, cet Occident : imperium américain, agonie capitaliste, pouvoir toxique, dérégulations généralisées, écroulement des États, guerre, chaos, autoritarisme, déshumanisation, nationalisme, fanatisme, esclavagisme, extrémisme religieux, meurtres de masse, profit exterminateur, nihilisme identitaire, destruction du réel, pulvérisation de l’individu, extinction de la biosphère, marchandisation de la vie, catastrophes climatiques, mensonges individuels et manipulations de masse : les œuvres du siècle. Et nous voici dans les ténèbres du cœur humain, au soleil de l’équinoxe. Sol Invictus. »

Spoelberch de Lovenjoul nous regarderait avec un sourire grave.

« Il n’y avait plus un seul souffle d’air en Occident, très chers amis. C’était bel et bien l’heure de l’autodestruction nucléaire. »

On entendrait un grondement dans sa poitrine. Alors il prendrait un bâton pour tisonner les braises, en enfoncerait l’extrémité au cœur d’une bûche calcinée qui se fendrait en deux, dispersant une cascade d’escarbilles étincelantes.

« Il n’y a ni début, ni fin, il n’y a ni chemin, ni vérité, nous dit le zen. Il n’y a rien de tout cela, mais il existe une voie : la voie du cœur. La culture est infiniment supérieure à n’importe quelle gouvernance imbécile. La culture, spiritualité de la terre, est le seul air respirable pour la société humaine. Et le verbe, c’est le sang de la culture. Oh… Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient… »

Au soleil levant

les îles surgissent de la nuit

dans une langue de feu et de diamant.

— Takahama, Fukui, 11e mois de l’an 5 de Reiwa.

DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions Gallimard

Terres noires, Série noire, 2023.

Mécanique mort, Série noire, 2022.

Les Nuits rouges, Série noire, 2020.

Petit éloge du zen, Folio/2€, 2017.

Minuit à contre-jour (La trilogie des Équinoxes III), Série noire, 2017.

Sagittarius (La trilogie des Équinoxes II), Série noire, 2016.

L’Alignement des Équinoxes (La trilogie des Équinoxes I), Série noire, 2015, Folio Policier n° 791.

Chez d’autres éditeurs

La Caverne aux chauves-souris sous la montagne noire, immersion dans un temple zen, récit, Éditions du Relié, 2021.

Confession japonaise, roman, Mercure de France, 2019.

3 minutes, 7 secondes, novella, La Manufacture de Livres, 2018.

2023 / Une année noire / Clete

Même si son territoire semble de plus en plus envahi par la légèreté et la niaiserie du « cosy crime », il n’y a pas eu besoin de fouiller beaucoup pour dénicher du Noir de qualité en 2023. Ajoutons que ce fut même une grand année pour le polar français. De magnifiques réussites que vous retrouverez plus bas et de méchantes déceptions que vous irez trouver ailleurs.

Cette liste ne se veut pas un « Best of », juste une recension chronologique de mes coups de cœur, des bouquins qui m’ont fasciné par leur noirceur mais aussi leur éclat, leur originalité, loin des canons actuels de la réussite mercantile, très loin des formatages de plus en plus grossiers et visibles.

S’il fallait établir néanmoins un podium, je retiendrais Bois aux renards d’Antoine Chainas, Kalmann de Joachim B. Schmidt et Le baron Wenckheim est de retour de László Krasznahorkai, trois romans époustouflants, à la marge et d’une intelligence rare.

BOIS-AUX-RENARDS d’Antoine Chainas / La Noire Gallimard

« J’avais usé de beaucoup de superlatifs pour Empire des chimères, je les renouvelle en vous enviant vraiment d’avoir encore à lire ce chef d’œuvre. Ne le ratez pas ; il n’y en aura peut-être pas d’autres de ce niveau cette année. »

RÉTIAIRE(S) de DOA / Série Noire / Gallimard

« L’intrigue est béton, le roman vous saute à la gueule dès le prologue, du DOA quoi, vous savez déjà … mais le plus effrayant, c’est peut-être ce qui apparaît en filigrane, au détour des pages, ce que vous découvrirez entre les lignes. »

HARLEM SHUFFLE de Colson Whitehead / Terres d’Amérique / Albin Michel

« La plume est superbe. « Harlem Shuffle » ne s’avèrera peut-être pas aussi évident que « Nickel Boys » pour les lecteurs de littérature blanche mais pour tous les amateurs de vieux polars en noir et blanc, des Série Noire de Duhamel, quel régal, quelle ivresse.« 

KALMANN de Joachim B. Schmidt / La Noire Gallimard

« …très longtemps que je n’avais pas rencontré un si beau personnage de roman provoquant avec le même bonheur l’hilarité comme l’émotion et qui peut-être bien vous fera verser une petite larmichette à la fin. Le genre de bouquins que vous quittez avec tant de regrets. Du bonheur ! »

LA DERNIÈRE VILLE SUR TERRE de Thomas Mullen / Rivages

« Par la petite lorgnette de l’histoire tragique de la communauté de Commonwealth, ce sont toutes les pièces du puzzle américain qui apparaissent et se mettent en place. L’aube d’un pays peuplé de parias, d’exclus, de maudits, d’aventuriers et qui, dans la souffrance, dans les épreuves, dans la violence et sur les cendres d’une Europe bouffie de suffisance qui s’entretue, va devenir le pays le plus puissant du monde. »

LE BARON WENCKHEIM EST DE RETOUR de László Krasznahorkai / Cambourakis

« Virtuose et méchamment foutraque, à hurler de rire et horriblement triste, « Le baron Wenckheim est de retour » est un roman génial et je vous souhaite l’immense bonheur qui fut le mien à le lire. »

TERRES NOIRES de Sébastien Raizer / Série Noire / Gallimard

« Sébastien Raizer reste droit dans ses bottes, se moque du consensuel, se concentre sur sa diatribe, montre une autre vision du monde et offre une histoire éprouvante et très prenante, un cauchemar halluciné et hallucinant. »

AU BON VIEUX TEMPS DE DIEU de Sebastian Barry /Joëlle Losfeld éditions

« Au bon vieux temps de Dieu » n’offre pas un moment de lecture confortable, les océans de larmes vous envahissent très vite, vous submergent rapidement, vous noient dans des abîmes sans fin mais c’est un roman utile, nécessaire, magnifique, qui, pour moi, fera date. »

LES NAUFRAGÉS DU WAGER de David Grann / Editions du Sous-Sol

« La furie va vous emporter très loin, sans retour possible jusqu’au dernier mot, jusqu’à l’ultime note de cette complainte divine et horrible. Si vous cherchez un grand roman d’aventures, vous ne trouverez jamais mieux ni même approchant. »

LES AFFREUX de Jedidiah Ayres / EquinoX / Les arènes

« Aucune célébration de la beauté sauvage de la campagne, mettez ces abrutis au soleil du littoral californien, ils agiront de la même manière dégueulasse. L’amoralité et l’immoralité triomphent. Affreux mais également sales, méchants et surtout à hurler de rire, si vous osez… une pépite ! »

On en a terminé avec 2023, on vous retrouve avec le plus grand plaisir en 2024. Et puis on ne manquera pas de boire une pinte à la santé de Shane MacGowan et on laissera le dernier mot à Explosions in the sky, le grand bonheur de l’année.

JOUR ENCORE, NUIT A NOUVEAU de Tristan Saule / Le quartanier

On avait raté Mathilde ne dit rien et Héroïne, les deux premiers volets des chroniques de la place carrée de Tristan Saule et on tente de réparer nos impairs avec le troisième tome Jour encore, nuit à nouveau sorti début 2023 en attendant Et puis, on aura vu la mer à paraître en février.

“Cloîtré dans son appartement, Loïc scrute la place carrée par la lunette de sa carabine .22 Long Rifle.

Quand la France s’est déconfinée, en mai 2020, Loïc a eu peur – du virus, du vaccin, des autres. Un an plus tard, il n’est toujours pas sorti. Épiant la vie du quartier, il rumine sa détresse et maudit ses anciens camarades de théâtre. Heureu­sement, l’écriture de sa pièce, Les aventures de Clic et Cloque, l’aide à canaliser ses angoisses. Jusqu’à quand  ?”

D’emblée, la parenté avec Travis Bickle de Taxi Driver semble évidente et l’histoire ne nous démentira pas vraiment . Loïc, sous nos yeux, bascule dans la peur, la phobie, la folie. Petit à petit, par la focale du viseur de sa carabine, il observe, épie son environnement. Si l’aspect polar psychologique est réel et plutôt bien entretenu malgré une certaine prévisibilité du scénario, c’est surtout l’observation du quartier en temps de “guerre”, avec le recul de quelques années qui s’avère passionnante, qui peut même troubler quand on s’appesantit sur le terrorisme sanitaire qu’on nous a fait subir… pour notre bien. 

Tristan Saule offre un regard sans pathos excessif ni misérabilisme complaisant. On imagine bien vers qui va sa sympathie mais dans son propos, il semble vouloir être juste un témoin. Polar socio-politique, espèce en voie de disparition, “Jour encore, nuit à nouveau” sent l’authentique, le vécu, les rencontres et offre de beaux portraits de gens qui passent la vie dans des quartiers dont on ne parle que quand ça brûle.

Clete

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