Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 11 of 80)

LA POUPONNIÈRE D’HIMMLER de Caroline de Mulder / Gallimard.

Nyctalopes suit l’auteure belge Caroline de Mulder depuis dix ans maintenant:  Bye bye Elvis puis ses deux romans noirs Calcaire montrant une Flandre bien glauque et Manger Bambi récompensé par le prix Sade en 2021. Dans deux entretiens datés de 2018 et 2021, elle nous avait expliqué, entre autres, ses méthodes et surtout son travail préalable minutieux de découverte, d’imprégnation, d’assimilation et de compréhension des univers contés parfois très éloignés du sien. Une vraie quête d’universitaire, fonction qu’elle occupe d’ailleurs.

“Heim Hochland, en Bavière, 1944. Dans la première maternité nazie, les rumeurs de la guerre arrivent à peine ; tout est fait pour offrir aux nouveau-nés de l’ordre SS et à leurs mères « de sang pur » un cadre harmonieux. La jeune Renée, une Française abandonnée des siens après s’être éprise d’un soldat allemand, trouve là un refuge dans l’attente d’une naissance non désirée. Helga, infirmière modèle chargée de veiller sur les femmes enceintes et les nourrissons, voit défiler des pensionnaires aux destins parfois tragiques et des enfants évincés lorsqu’ils ne correspondent pas aux critères exigés…”

Et même s’il faut, bien sûr, toujours retenir les leçons du passé pour bien comprendre le présent et parfois craindre l’avenir, d’aucuns et je les comprends bien seront peut-être un peu rebutés à l’idée de retourner à l’époque du nazisme et de la seconde guerre mondiale. J’y suis moi-même allé un peu à reculons et pourtant quel roman! Une fois entré, et je sais la médiocrité de l’expression, difficile d’en sortir et d’ailleurs, le roman ne provoque-t-il pas un choc durable, une émotion qui hante quelque temps et qui permet parfois, peut-être, de relativiser certains de nos petits problèmes ?

Si Caroline de Mulder s’éloigne un peu de ses derniers romans “Cette fois du blanc sur fond noir”, c’est de très loin son roman le plus sombre, un vrai crève cœur. L’atout majeur du roman, vraie réussite de l’auteure, tient dans ses trois personnages principaux, bien plus que dans la description du berceau de l’eugénisme nazi. Renée la toute jeune Française coupable d’être tombée amoureuse et enceinte d’un jeune nazi au moment où à la faveur du débarquement en Normandie, tous les Français devenaient résistants;  Helga la jeune infirmière du Lebesborn qui s’occupe avec dévouement et amour de ces nourrissons, premiers éléments de la race pure de Germains nordiques et enfin un résistant polonais prisonnier qui tente de ne pas sombrer. L’empire de mille ans voulu par Hitler est en train de s’effondrer et on découvrira sa chute par la vie de ce petit “paradis” nazi factice. Petit à petit, à demi-mots, par sous entendus, par les événements, l’horreur sera dévoilée au grand jour par une auteure qui le fera avec beaucoup de tact, de pudeur, sans jugement et en employant avec beaucoup de justesse parfois le mode épistolaire:

“Il n’y a pas d’un côté le bien, de l’autre le mal, il y a de longues glissades dont on se relève pas, et des passages quelquefois imperceptibles de l’un à l’autre. Quand on s’en rend compte, il est déjà trop tard.”

Dans la plume de Caroline de Mulder on sent, beaucoup plus qu’à l’accoutumée, même si elle s’en défendra sans doute, l’émotion, la compassion, la communion avec ces femmes, ces mères qui finalement, au bout du compte, se retrouvent seules parce que les hommes de toute manière, comme elle l’écrit au moins deux fois, “Ils ne reviennent jamais”. La pouponnière d’Himmler est bien un roman historique sur un aspect moins connu de la barbarie nazie mais surtout un douloureux et bel hommage au combat des mères, une complainte bien plus universelle. Enfin, dans cette période très noire de notre époque, n’oublions pas aussi de lire ce roman très fort pour se rappeler et pour transmettre aux jeunes générations la réalité de la guerre qui, si elle touche bien sûr en premier tous celles et ceux qui meurent au combat, n’épargne personne à part ceux qui la provoquent.

Touchant et important.

Clete.

RETOUR DE FLAMME de Liam McIlvanney / Métailié noir

The Heretic

Traduction: David Fauquemberg

Glasgow 1975. L’incendie d’un entrepôt d’alcool clandestin appartenant à la mafia provoque la mort de trois personnes dans un immeuble voisin, et le cadavre d’un vieil homme est trouvé cette même nuit dans un squat à proximité. La police identifie une guerre des gangs.

L’inspecteur McCormack qui revient d’un mystérieux exil londonien est chargé de cette enquête dont personne ne veut.

Le nom de McIlvanney réveillera certainement de bien beaux souvenirs chez les amateurs de polars aux tempes grisonnantes. William McIlvanney est en effet l’auteur d’une trilogie policière devenue culte ayant pour cadre Glasgow dans les années 70 et comme héros, un flic atypique “Laidlaw”. 

Liam McIlvanney, qui nous intéresse aujourd’hui, est tout simplement son fils, un auteur déjà reconnu à qui on doit notamment Le quaker, son troisième roman sorti également chez Métailié et finaliste du Grand Prix de Littérature Policière en 2020. Liam a voulu se distinguer de l’œuvre de son père, dont il n’a pas terminé le roman laissé inachevé. C’est en effet Ian Rankin qui a mis un point final au roman entamé par William McIlvanney Rien que le noir sorti en 2022 chez Rivages. Le fils McIlvanney suit néanmoins la trace de son père en racontant Glasgow dans les années 70 et en nous entraînant sur les pas d’un flic dans une enquête complexe mais particulièrement bien charpentée.

Retour de flamme est la suite directe de Le quaker mais ne nécessite pas la lecture préalable de celui-ci. Par contre, les retours sur la précédente enquête sont autant de spoilers qui vous priveront de la lecture différée du premier opus. McCormack est un flic pur et dur, n’hésitant pas à dénoncer sa hiérarchie corrompue ce qui lui occasionne une certaine méfiance de la part de ses collègues. On est dans du polar pur jus : la pègre, les notables, les flics, les victimes innocentes, les mal nés, le Celtic Fc et les Rangers, les putains d’Irlandais et bien sûr un McCormack déterminé qui ne lâche rien… tous contribuent à faire de Retour de flamme un roman béton, particulièrement sombre et violent et en même temps d’une humanité et d’une tristesse remarquables. Attention, c’est un roman qui se mérite, agrémenté de beaux retournements, mais on avale les six cents pages avidement, naviguant entre effroi et immense tristesse.

Sans nier certaines qualités aux romans d’Alan Parks dans le même univers glaswégien des années 70, passez donc à l’excellence avec Liam McIlvanney chez qui on ne sent pas un seul instant une sorte de revival de l’œuvre de son père.

Clete.

LES DOIGTS COUPÉS de Hannelore Cayre / Métailié Noir.

“En découvrant le squelette d’une femme dans une grotte, la paléontologue n’a pas seulement mis au jour une sépulture vieille de 35 000 ans, mais également la première scène de crime de l’Histoire.

Quelle révélation est allée colporter Oli, cette femme venue du fond des âges, entraînant à sa suite l’humanité dans un chaos irrémédiable ? Qu’a-t-elle voulu nous dire en plaçant l’empreinte de sa main mutilée au centre de cette fresque de la douleur et de l’impuissance ? “Regardez donc ce qu’ils m’ont fait” ; “Regardez, ce qu’ils nous ont fait subir à nous toutes !”

Oli veut être une chasseuse car la chasse est interdite aux femmes. Comme toutes les héroïnes de l’auteur, elle est portée par le même vent de liberté et elle revendique avec une âpre autorité et un humour caustique son droit au bonheur.”

On avait beaucoup aimé, le terme est très faible, les deux derniers romans de Hannelore Cayre La daronne et Noblesse oblige, deux histoires noires qui, dans des péripéties passionnantes et hilarantes, permettait aussi à Hannelore Cayre de s’en prendre aux gens et aux catégories de personnes qui lui pourrissaient la vie au quotidien. Aucun filtre et des diatribes et railleries particulièrement bien senties et réjouissantes. On attendait donc avec impatience Les doigts coupés et ce premier crime de l’humanité qu’elle y raconte.

L’époque de la Préhistoire, le paleolithique, semblait moins propice à baffer ses contemporains, aussi  Hannelore Cayre a concentré sa verve et diriger son courroux sur les hommes, la gente masculine, pour raconter les débuts de la domination masculine et conter le premier combat féministe de l’humanité.

Le récit alterne les expériences de vie et les combats de Oli et commentaires contemporains d’une assemblée de paléontologues et, sous couvert de comédie échevelée, raconte la rencontre entre Homo Sapiens et Néandertaliens, les débuts de la dictature masculine avec menaces, baffes et agressions physiques, les avancées techniques, les débuts de la conscience reproductrice chez l’humain, évoque Roger Caillois et son précieux et poétique Pierres tout en montrant la première lutte pour l’égalité des sexes.

Mordant, addictif, drôle, éminemment intelligent, du Hannelore Cayre…

Clete.

SIX VERSIONS / LE VAMPIRE D’ERGATH de Matt Wesolowski / EquinoX Les Arènes

Beast

Traduction: Antoine Chainas

Bienvenue dans Six Versions, je suis Scott King. Cette saison, nous allons revenir sur le destin tragique de la vlogueuse Elizabeth Barton, décédée en mars 2018.

Hiver 2018. Au bord de la mer du Nord, dans  » la tour du vampire « , le corps d’une vlogueuse de 24 ans, Elizabeth Barton, est retrouvé congelé. Trois de ses anciens camarades de classe sont rapidement condamnés pour ce meurtre. Certains doutent cependant de leur culpabilité.

2020. Le journaliste Scott King, auteur du célèbre podcast Six Versions, mène l’enquête. En interrogeant les proches de la victime, il découvre l’existence d’un challenge funeste auquel s’adonnait la jeunesse d’Ergarth à l’époque du crime : le défi Mort Dans Six Jours. Lequel semble étrangement lié à un mystérieux abattoir à l’écart de la ville…

Dès lors, la sinistre légende du vampire d’Ergarth se dessine.

Après Les orphelins du Mont Scarclaw, La tuerie Macleod et Le disparu du Wentshire, voici le quatrième tome d’une série de six qui développent des “cold cases” sous forme d’un podcast où interviennent six personnes proches de la tragédie, le tout complété par les commentaires de Scott King qui réalise l’enquête.

On aurait pu penser que la série allait s’essouffler avec le nombre d’histoires racontées et il n’en n’est rien. A la lumière des histoires précédentes on s’aperçoit que l’auteur sait se réinventer, joue un peu avec son “héros” qui commence à craindre pour son anonymat avec la notoriété nouvelle de son podcast. Matt Wesolowski fait preuve de beaucoup plus de liant, les témoignages font avancer l’intrigue à un rythme optimal permettant la progression dans l’histoire mais aussi une cogitation sur les différents témoignages et les pistes proposées par l’auteur.

L’ensemble reste passionnant et peut-être mieux développé que précédemment, plus précis dans l’aspect sociologique. Au sommaire de Le vampire d’Ergath : une mort non résolue malgré la condamnation des trois coupables, un lieu maudit, une légende locale, des légendes urbaines, une cité sinistrée du nord-est de l’Angleterre, un panorama économique et social performant, une jeunesse perdue, déboussolée, des profils psychologiques, une jeunesse “plantée”, les dangers des réseaux sociaux (beaucoup d’apports passionnants et terrifiants sur leur réel contenu et leurs dérives, aussi pertinents que chez Jo Nesbo) et bien sûr le talent et la malice de Matt Wesolowski.

Si vous avez lu les précédents, il est certain que vous ne tomberez plus dans certains pièges tendus par l’auteur mais vous ne les éviterez pas tous. Par ailleurs, à la lecture de ce quatrième opus, vous pouvez entamer aisément une lecture précise sur la méthode utilisée, les invariants de chaque histoire, l’ossature générale sur laquelle il greffe des éléments de découverte, de relance ou d’émissions d’hypothèses. Enfin, au niveau de l’environnement de la tragédie, le propos est beaucoup plus précis, du niveau de True Crime Story de Joseph Knox.

On ne peut qu’envier celles et ceux qui découvriront Six versions avec Le vampire d’Ergath certainement le plus réussi d’une série totalement novatrice, bien calibrée pour une lecture en un week-end et offrant beaucoup de plaisir aux amateurs de “true crime” et autres enquêteurs en herbe.

Solide !

Clete.

SOMNAMBULE de Dan Chaon / Terres d’Amérique / Albin Michel

Sleepwalk

Traduction: Hélène Fournier

On avait été durablement marqué par Une douce lueur de malveillance en 2018. Six longues années plus tard, Dan Chaon nous revient avec un roman fascinant, le genre d’histoire folle mais totalement maîtrisée qui vous trotte dans la tête longtemps. 

Vous savez sûrement qu’à Nyctalopes, on aime l’Amérique dans tous ses excès mais aussi qu’on goûte assez peu les dystopies et les romans post-machin qui fleurissent partout depuis un certain COVID certainement très pourvoyeur d’images terribles dans l’imaginaire collectif. Somnambule est certes une dystopie mais qui ne vous transportera que dans un avenir très proche, vers 2035 peut-être, une vision du futur totalement crédible, prévisible et en conséquence beaucoup plus inquiétante et par bonheur sans aucun propos moralisateur.

Le monde de notre héros, Will Bear ou William Baird ou Bill Berh ou William Baier ou Liam Bahr… ou “la nébuleuse brumeuse” comme il aime se qualifier, est très proche du nôtre puisqu’on y roule encore en Toyota Corolla, c’est juste que la situation que nous vivons aujourd’hui s’est méchamment dégradée. Des coupures de courant géantes, des milices qui administrent leur justice expéditive, des drones omniprésents, une IA vicieuse, la reconnaissance faciale généralisée, la violence pour quotidien mais Will Bear s’en moque. C’est un mercenaire d’une cinquantaine d’années qui apprécie les microdoses de LSD mûries à la vodka et qui fume voluptueusement et abondamment sa “Death Star”. A son actif des décennies de meurtres, de sabotages et de beaucoup d’autres méfaits qu’il exécute pour une société secrète qui l’emploie. Il parcourt ainsi le pays en long et en large dans un camping-car qu’il a amoureusement aménagé, passant sous les radars, sans réseau, sans adresse, n’ayant aucune existence officielle avec comme seul compagnon Flip un pitbull un peu dérangé. La “Van Life” en fait pour Will Bear, sorte de survivaliste parfaitement entraîné et rôdé à affronter le chaos de l’époque. Et puis un jour, d’un de ses téléphones soit disant intraçables, lui arrive l’appel d’une jeune femme qui déclare être sa fille. La cata !

ll n’est plus un type invisible d’une part et d’autre part cette possible paternité le travaille profondément. Parce que c’est un mec cool Will, il est toujours désolé quand il est obligé de tuer. De savoir qu’il a peut-être une fille quelque part va bien lui prendre la tête, nous faisant profiter de ses espoirs, de ses craintes et interrogations. Dan Chaon est un virtuose sachant faire naître la peur ou la violence dans des situations anodines et évacuer l’effroi en y ajoutant de l’humour ou en se contentant d’effleurer les moments terribles. Mais attention il est capable de coloniser votre cerveau, jouant avec vos sentiments et impressions, soufflant le chaud puis le glacial, déglinguant les certitudes qu’il vient de vous instiller.

L’auteur interpelle aussi brillamment sur la notion de paternité en interrogeant sur ses limites. Alors, il n’est pas aisé d’écrire sur Chaon parce que ça fuse vraiment. C’est du très haut de gamme, très, très malin. Petit à petit, il raconte le passé de Will permettant de mieux comprendre les raisons de cette vie. Décemment, on ne peut pas l’excuser. Mais Will est parfois si confondant de tendresse, de naïveté qu’on ne peut que l’accompagner dans son “road trip” vers sa fille ou vers un piège tendu par une IA, au son de vieilles chansons country des années 60 puis de rock des années 80 et 90 avec Suicide, New Order et Psychedelic furs. On a beaucoup cité Thomas Pynchon à propos de Somnambule mais, à mon humble avis, il existe également une magnifique parenté avec Jim Dodge: un peu de Stone Junction, une larmichette de L’oiseau Canadèche et une touche de Not fade away. Du grand art !

Des œuvres majeures qui vous laissent abasourdis et comblés, franchement on n’en rencontre pas plus d’une ou deux par an. Somnambule est un très grand roman noir, violent, bourré d’humour et de tendresse qu’on ne quitte pas vraiment totalement à la dernière page. 

Remarquable.

Clete.

UN ESPION EN CANAAN de David Park / Table ronde

Spies in Canaan

Traduction: Cécile Arnaud

“En 1973, Michael Miller, jeune diplomate timide, se retrouve en poste à Saigon alors que les États-Unis s’apprêtent à quitter le Viêt Nam. Travaillant comme gratte-papier dans une des multiples agences de renseignement présentes dans une ville sur le point de tomber aux mains du Viêt-cong, il donne l’impression d’évoluer dans une dimension parallèle, loin de la panique et de la violence ambiantes, jusqu’au moment où Ignatius Donovan le recrute officieusement pour le compte de la CIA… Quarante ans plus tard, Michael, devenu veuf peu de temps après avoir pris sa retraite, vit dans une maison trop grande pour lui au bord de l’Atlantique. S’il replonge dans ses souvenirs, c’est qu’il va devoir, au nom du passé, accomplir pour Donovan une dernière mission, quelque part sur la frontière mexicaine.”

Pour la première fois, je n’ai rien à vous dire sur ce roman. Je viens de le refermer et je ne sais pas encore si je l’ai aimé ou détesté… Je remets le bébé entre vos mains et vous appelle à l’aide.

Je suis preneur de toutes vos remarques au sujet de ce roman qui évoque l’espionnage du point de vue d’une personne recrutée par la CIA. J’ai suivi l’auteur jusqu’à Saïgon où j’ai vécu le départ des Américains dans l’urgence en 75, la fuite laissant derrière eux les Vietnamiens qui les avaient servis. J’ai voyagé avec lui dans le no man’s land de la frontière mexicaine de nos jours. J’en suis revenu. J’ai tourné la dernière page, relu la quatrième de couverture, me suis assis devant mon ordi et là rien. Incapable de dire un mot en bien ou en mal.

Qu’est-ce que David Park a bien pu vouloir dire dans cette histoire sur deux époques par ailleurs bien écrite ou plutôt qu’est ce que je n’ai absolument pas capté?

La panne !

Clete.

L’AFFAIRE SYLLA de Solange Siyandje / Série Noire / Gallimard.

Entamé pendant la période du confinement où beaucoup ont pris la plume pour tenter  d’égayer cette période d’isolement, L’affaire Sylla est le premier roman de Solange Siyandje, avocate au barreau de Paris. Contrairement à la majorité de pieux projets littéraires avortés, ce roman a vu le jour chez un éditeur et pas des moindres quand on parle polar, la Série Noire. Jolie destinée pour un premier roman en compétition pour le prix “Polar en séries” 2024 de “Quai du polar”.

“En quelques jours, cinq personnes meurent empoisonnées. La police se saisit de l’enquête et découvre qu’elles ont pour seul point commun d’avoir été en rémission de cancer après avoir consulté un guérisseur, Moussa Sylla. Immédiatement dans le viseur de la justice, Sylla fait appel à Béatrice Cooper pour le défendre. L’avocate remarque que l’une des victimes était en lien avec Merculix, l’entreprise pharmaceutique pour laquelle travaille son mari, mais elle est loin d’imaginer dans quel engrenage elle a mis le doigt…”

Parti de de l’affrontement judiciaire d’un guérisseur africain avec un élément du “Big pharma” ricain, L’affaire Sylla déroule une intrigue très originale permettant de découvrir un peu la communauté africaine de Paris. Addictif, le roman s’avère souvent passionnant malgré quelques faiblesses dans la description des personnages masculins. Prenant appui sur son expérience professionnelle, Solange Siyandje décrit avec talent les univers judiciaire et pénitentiaire, offre des personnages féminins très forts, crédibles comme l’héroïne Béatrice, certainement, à bien des égards, le clone littéraire de l’auteure.

Le roman se lit vite et avec plaisir, rebondissant entre les deux enquêtes menées par un flic d’un côté et par l’équipe de l’avocate de l’autre. Dominique Manotti, dans Racket en 2018 aux éditions les Arènes, clamait que “Les Etats-Unis n’ont jamais perdu un marché” et Elisabeth, dans un combat judiciaire qui se décalera dangereusement dans la sphère personnelle en fera la sinistre expérience.

Premier roman tout à fait recommandable par son intrigue addictive et les apports de l’expérience professionnelle de Solange Siyandje, L’affaire Sylla réjouira les amateurs de polars français explorant des pans sociétaux souvent ignorés ou mal connus.

Clete

LES PARIAS d’Arnaldur Indridason / Métailié noir

Kyrrpey

Traduction: Eric Boury

Traduit en quarante langues, 18 millions de lecteurs, est-il nécessaire encore de présenter Arnaldur Indridason, l’auteur qui a créé la vague islandaise qui sévit sur la France depuis quelques années ? Nyctalopes a chroniqué l’auteur six fois en huit ans et nous ne voyons plus vraiment que dire ou ajouter sur ses romans. L’éditeur, lui-même, a compris que chaque roman d’Indridason trouvera son public. Alors à quoi bon se fouler pour une couverture ? Un paysage tourmenté qui évoque peut-être l’Islande et le tour est joué.

“Une veuve trouve un vieux pistolet dans les affaires de son mari et l’apporte à la police. Une vérification montre qu’il a été utilisé pour un meurtre non résolu depuis de nombreuses années. Konrad, un détective à la retraite, s’y intéresse car son père a eu une arme similaire…

Konrad nous apparaît ici dans toute son ambiguïté morale, aux prises avec les démons de son enfance auprès de ce père malhonnête, dangereux et assassiné par un inconnu. La soif de vengeance le domine, mais il résout les crimes restés sans réponses claires dans le passé. Il regrette un certain nombre de ses actes et essaye de s’amender.”

On a sûrement été nombreux à regretter la disparition d’Erlendur, il y a quelques années. L’apparition de Konrad, nouvel héros détective a eu un peu de mal à passer. Mais cette cinquième enquête prouve le talent d’Indridason à rendre aimable des personnages aussi imparfaits que ce flic bourru maintenant à la retraite et toujours méchamment hanté par le meurtre de son ordure de père.

Généralement, l’auteur aborde un problème de la société islandaise mais avec le temps et les volumes déjà parus, il lui est encore difficile d’être original et dans Les parias, il traite des thèmes déjà évoqués précédemment comme l’homophobie, la pédophilie et la maltraitance familiale. De sa formation d’historien, l’Islandais a gardé et cultivé le goût de fouiller dans le passé pour trouver les clés permettant de résoudre des affaires et une nouvelle fois, la violence actuelle fera écho à la souffrance et la douleur des années 60 et enfin, cerise sur le gâteau on connaîtra la vérité sur la mort de son père.

Alors, rien de bien nouveau mais toujours cette qualité d’écriture, des sentiments nobles, une empathie sans cesse renouvelée pour les faibles, les bannis. Du bon polar !

Clete.

LA SAINTE PAIX d’André Marois / Héliotrope Noir

“Jacqueline et Madeleine vivent chacune de leur côté de la Mastigouche et, depuis la mort de leurs maris, elles se saluent de loin chaque jour, sans plus. C’est un arrangement qui leur convient parfaitement. Alors, quand Madeleine annonce qu’elle a l’intention de vendre sa maison, pour Jacqueline, c’est une catastrophe. Un nouveau propriétaire s’incrustera dans le paysage, avec sa famille nombreuse, ou pire, des locations à court terme ! Et cela, elle ne le supporterait pas. Très vite, la solution s’impose à Jacqueline…” Il faut qu’elle tue Madeleine pour dissuader les éventuels candidats à l’achat, refroidis par une mort violente dans la maison.

C’est juste une “sainte paix” que veut Jacqueline, rester tranquille les dernières années de sa vie à regarder couler la Mastigouche et vivre au rythme de la nature. On ne s’improvise pas meurtrière quand on est une septuagénaire dont le corps, par ses douleurs, rappelle les faiblesse et les limites. Mais elle est tenace Jacqueline, pas réellement d’états d’âme vu les doutes sur les relations qu’entretenait son mari décédé avec cette Madeleine. Notre “héroïne” pourrait être l’incarnation vivante de la chanson de Line Renaud.

« Ma cabane au Canada
C’est le seul bonheur pour moi
La vie libre qui me plait
La forêt

A quoi bon chercher ailleurs… »

Il est évident que la réalité sera bien différente des prévisions, de l’optimisme béat de Jacqueline, dopée au CBD avant de s’aventurer carrément dans le THC, qui va s’engager dans une spirale de violence imprévue. Alors, bien sûr, ce n’est pas le polar de l’année, pas le dessein non plus d’un auteur français au Québec depuis plus de trente ans et qu’on pourra rencontrer à “Quai du Polar” cette année. Les habitués des petits mondes teintés d’humour noir d’André Marois retrouveront certainement avec grand plaisir le sergent-détective Mazenc, aussi sympathique que malchanceux déjà rencontré dans Irrécupérables et Bienvenue à Meurtreville. 

Une vraie bouffée d’air frais, très sympa à lire malgré les horreurs. Un joli détour québécois à l’expression souvent craquante dans un début d’année 2024 où les auteurs du noir ont tendance à emprunter des voies beaucoup plus agressives et sanglantes.

Clete.

LES FILS DE SHIFTY de Chris Offutt / Gallmeister

Shifty’s Boys

Traduction: Anatole Pons-Reumaux

Les fils de Shifty est le deuxième roman d’une trilogie mettant en scène Mick Hardin, flic dans l’armée, revenant sur ses terres natales, donner un coup de main à sa soeur Linda, sherif de Rocksalt dans le Kentucky dans des affaires de meurtres. Dans Les gens des collines paru en 2022, il revenait en permission et ici, il est de retour en convalescence d’une blessure contractée lors d’une mission en Afghanistan.

On retrouve des personnages déjà rencontrés notamment Shifty, symbole d’un matriarcat assumé dans ces collines appalachiennes, et on fait de nouvelles rencontres. Nul besoin de lire le premier roman pour accrocher immédiatement à une histoire commençant par le meurtre d’un dealer, un des fils de Shifty. Les trois romans débutent de la même manière, le retour de Mick Hardin au cœur d’une situation critique, une série de meurtres à élucider dans l’urgence pour éviter l’embrasement des campagnes.

Larry Brown avec le Mississippi, David Joy et Ron Rash avec la Caroline, Daniel Woodrell avec le Missouri, Tom Franklin avec l’Alabama, … nombreux sont les auteurs ricains talentueux à nous raconter leurs campagnes natales, à nous dévoiler les difficultés rencontrées. Il faut donc y ajouter le Kentucky de Chris Offutt immortalisé dans Kentucky straight, recueil de nouvelles méchamment bon de la fin du XXème siècle, devenu culte auprès des amateurs de littérature rurale ricaine. Après une période vierge d’écrits d’une vingtaine d’années consacrée à la participation à des séries TV comme True blood ou Treme, il avait signé son grand retour avec Les nuits appalaches, récompensé en 2020 par le prix Mystère de la critique, auquel nous préférerons toujours le titre original  Dark Country définissant parfaitement ce qu’écrit Chris Offutt depuis des années et qu’on trouve dans le magistral Sortis du bois.

Chris Offutt, par le biais de cette trilogie, délaisse un peu ses chroniques noires, pour passer dans le monde du polar. Deux flics, Mick Hardin et sa soeur, enquêtent pour prévenir une vengeance qui flotte toujours dans l’ambiance rurale de ce coin perdu d’Amérique. Si cette ouverture vers le polar classique ne séduira pas forcément tous les fans de la noirceur des écrits de Offutt, elle offre néanmoins, par le biais de l’investigation, des portraits remarquables ou tels qu’on aime les lire, de personnages englués dans un quotidien pas toujours très réjouissant mais qu’il faut bien assumer jour après jour. Plus qu’un polar beaucoup trop dopé à la testostérone dans son issue finale et encore empreint d’auto-justice comme si ces coins reculés vivaient encore au XIXème siècle, ce sont ces rencontres d’anonymes pour qui Offutt montre beaucoup de tendresse qui font le sel du roman. 

Encore un bon roman de Chris Offutt et cela malgré une consensualité plus poussée qu’autrefois, avec des touches humoristiques, un souci environnemental sans pour autant, merci à lui, nous accuser de mille maux et une intrigue policière somme toute classique mais qui se révélera aussi assez surprenante.

De la bonne came.

Clete.

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