Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 36 of 160)

JE NE SUIS PAS LÀ de Lize Spit / Actes Sud

Ik ben er niet

Traduction du néerlandais: Emmanuelle Tardif

Si le nom de Lize Spit, l’auteure belge ne vous dit rien, c’est que vous n’avez pas lu son premier roman Débâcle. Ceux qui en étaient venus à bout, avaient vécu cette tragédie racontant la terrible histoire d’une pauvre môme et de sa petite sœur dans un monde où la beaufitude des adultes règne, en l’occurrence dans une Belgique tellement proche de nos chères campagnes muettes. Ils n’ont sûrement pas oublié la crudité des propos de Lize Spit, sa puissance à générer chez un lecteur rendu rapidement à cran, une grande variété de sentiments comme la répulsion, la révolte, la colère, la douleur, le chagrin enfin, beaucoup de chagrin. Une véritable épreuve Débâcle, ça bouscule, ça ébranle, tout le monde ne peut ou n’a pas envie d’être témoin de tant de souffrance mais quel talent sur plus de 500 pages. La dame revient avec Je ne suis pas ici. Et on l’attendait depuis longtemps, moi en tout cas…

« Nous étions deux piliers de guingois qui, dès lors qu’on les appuierait l’un contre l’autre, auraient plus de stabilité qu’un seul pilier à la verticale. Tout irait bien tant que nous resterions ensemble. »

Leo vit avec son petit ami Simon depuis dix ans. Lié par une enfance troublée, le couple vit parfaitement heureux. Jusqu’à ce que tout change : Simon rentre chez eux au milieu de la nuit et Leo ne le reconnaît plus, ni dans ses gestes, ni dans ses mots. Lentement, l’existence méticuleusement construite de Leo s’effondre, jusqu’à mettre sa vie en danger…”

Débâcle parlait d’une enfance à la campagne, Je ne suis pas ici raconte l’existence de deux adultes plombés par l’aliénation de l’un par le bipolarité. Il fonctionne exactement avec la même mécanique perverse que Débâcle. Le roman débutant dans les derniers moments avant un drame inévitable, on rentre très vite dans l’urgence, mais on va nous livrer les clés lentement, avec une méchante parcimonie, une avarice coupable. Un compte à rebours apparaît, mais on n’est pas dans un thriller, on est juste au bord du précipice, avant le grand saut possible et très prévisible vers un océan de noirceur, les lecteurs de Débâcle se souviennent encore des moments d’horreur… Parallèlement Lize Spit va nous raconter l’histoire de Simon et Léo, surtout les six derniers mois, ceux de la maladie de Simon, et rien ne nous sera caché.

Un couple de trentenaires bobos, bruxellois, geeks aux métiers branchouille, pas de quoi créer au départ une réelle attirance pour cette histoire, mais c’est Lize Spit aux commandes et son talent, une fois de plus, opère. Rapidement, comme pour son premier roman, on se prend d’affection pour la victime, cette petite nana, Léo qui va supporter un Simon devenu incontrôlable, à l’ouest de l’ouest. Et si au départ, on peut parfois sourire, on est très vite figé. L’épreuve endurée est largement à la hauteur de son amour fou… et le plus terrible arrive.

La plume est adroite, la construction parfaite, le suspense extrêmement tendu et la dernière phrase, l’apanage des grands, vous achève. Talentueux !

Clete

NOUS AURIONS PU ETRE DES PRINCES d’Anthony Veasna So / Terres d’Amérique – Albin Michel

Afterparties

Traduction : Héloïse Hesquié

Il aurait pu un prince des lettres issu de la population des Asian-Americans. Mais le destin en a décidé autrement : Anthony Veasna So est mort d’une overdose le 8 décembre 2020, à l’âge de 28 ans. La publication de son recueil de nouvelles à titre posthume a bénéficié de critiques élogieuses et de diverses récompenses, celle par exemple de la Fondation Ferro-Grumley pour les littératures LGBTQ. Tandis que le reste de son œuvre pourrait être édité en 2023, Terres d’Amérique, les radars toujours orientés vers l’actualité de la littérature contemporaine américaine, nous propose la traduction française de ces neuf nouvelles au goût doux-amer.

À Stockton, Californie, les temples bouddhistes et les épiceries cambodgiennes ont fleuri depuis l’arrivée massive de familles ayant fui leur pays et le régime génocidaire des Khmers rouges. Dans cette ville entre Asie et Amérique, on croise ainsi des bonzes, de vieilles tantes intrusives et des adolescents mortifiés par l’ennui, tout un monde d’histoires passées sous silence, de désirs naissants, de tiraillements identitaires et sexuels, où l’avenir tente de se construire sur les fondations d’un traumatisme profond et en dépit du poids des traditions.

Se pouvait-il qu’un peuple martyrisé par les débordements (non officiels) de la guerre du Viet Nam sur son propre territoire – ce qui provoqua un chaos social et politique – et l’avènement d’un régime parmi les plus paranoïaques et sanguinaires de l’histoire, celui des Khmers rouges, produise des exilés sans lourd bagage traumatique ? Heurtés de surcroît par un choc culturel, les survivants du Cambodge de Pol Pot ont transmis une partie de leur blues à leurs enfants nés eux Américains, qui se débattent avec leur sexualité, la consommation de drogues et les problèmes de karma. C’est ce que raconte Anthony Veasna So au long de neuf histoires sises dans le microcosme de la Central Valley en Californie où s’est regroupée la communauté des Cambos, travaillée par les vieilles solidarités, le poids des traditions et des rêves de réussite sociale presque aussi insaisissable que la fumée des bâtons d’encens.

Avec un sens du détail nerveux, une dérision certaine non dénuée de tendresse, l’auteur nous donne, au travers de plusieurs personnages, un portrait attachant d’une composante de la société américaine probablement sans porte-voix littéraire jusque-là. Voilà une marchande de donuts et ses filles, un joueur de badminton vieillissant sur le retour, l’héritier d’un garage familial, des jeunes gens aux problèmes d’addiction ou relationnels, un universitaire par dépit en pleine quête de soi homosexuelle, une jeune infirmière en soins gériatriques aux prises avec un spectre de l’ère Pol Pot… Entre les effluves de la cuisine pays, les formules de politesse communautaire et les auras bouddhistes, chacun patauge pour trouver sa voie, avec une sorte de rapport au monde schizophrénique. Ils sont des Cambos, veulent ou doivent rester des Khmers – malgré les difficultés psychologiques liées à l’appartenance à un peuple qui a pratiqué l’autogénocide (sic) – mais est-ce si aisément conciliable avec l’American way of life suintant l’obsession du matérialisme et du sexe ? La réponse convoque un certain nombre de déconvenues et de déboires qui pincent ou font sourire.

C’est criant d’intelligence, de justesse et de modernité et fait regretter la disparition prématurée de ce jeune auteur qui s’annonçait comme une voix américaine talentueuse.

Paotrsaout

LES MILLE CRIMES DE MING TSU de Tom Lin / La Noire Gallimard

The Thousand Crimes Of Ming Tsu

Traduction: Doug Headline

“Dans les années 1860-1870, ce sont des immigrés chinois qui construisent la voie ferrée pour la Central Pacific. Ming Tsu est l’un d’eux, orphelin formé à l’art de tuer par son père adoptif américain. Pour retrouver Ada, l’épouse blanche que les hommes de main de son beau-père lui ont enlevée, il va traverser l’Utah, le Nevada et la Californie en fugitif dont la tête est mise à prix. En cours de route, il exécute chacun des hommes qui lui ont « volé sa vie ».”

Quand il démarre sa route sanglante, Ming Tsu est déjà coupable de plus de deux cents meurtres et on se doute bien que sa quête sera impitoyable. Le premier nom qu’il peut barrer sur sa petite liste arrive très rapidement. On comprend rapidement que sa colère froide et ses compétences dans l’art de tuer feront de lui un guerrier solitaire redoutable, sans affects pour les éventuelles victimes collatérales.

Tous les éléments du décor et les personnages le montrent, on est dans un western, un rude même. Mais ce premier roman d’un auteur de vingt-cinq ans est bien plus que cela.

Tout d’abord, et c’est devenu en quelques mois la marque de fabrique de la Noire, l’histoire est vraiment joliment écrite, les descriptions sont souvent très cinématographiques, le phrasé toujours soigné, adapté à la situation.

Mais c’est la créativité et la fantaisie de l’auteur qui en font un roman à part.

Tout d’abord, Tom Lin raconte l’Ouest dans le prisme de ces populations chinoises venues tâter le rêve américain et souvent absentes du tableau historique et de la mythologie western hollywoodienne, un peu comme les cow-boys de couleur. Cet éclairage nouveau profite au roman.

Ensuite, si Ming Tsu ne crée aucune empathie, les autres personnages sont riches, souvent source de bonheur. Un peu à la manière du personnage principal de Nightmare Alley de William Lindsay Gresham, Ming Tsu va accompagner une petite troupe itinérante où chacun possède un “miracle”, un talent surnaturel et vous serez surpris, stupéfaits sûrement. Peut-être que votre esprit cartésien n’acceptera pas cette irruption du surnaturel. Et ce sera dommage car certaines pages, certaines situations provoquent l’émerveillement, incitent à la rêverie, embellissent l’histoire, sidèrent… de la belle ouvrage si vous vous laissez envoûter.

Enfin, Ming Tsu est accompagné pendant les deux tiers du roman par un vieux Chinois aveugle qui voit l’avenir et qui peut notamment vous dire la date de votre décès si vous voulez vraiment le savoir. “Le prophète” lit toutes les vies sauf celle de Ming Tsu “l’homme sans limites”. Philosophe, il se montre sibyllin, humoriste à ses heures et ajoute une touche supplémentaire d’étrangeté, validant pleinement cette fable surnaturelle où il a la personnalité peut-être la plus attachante.

La dernière partie revient de pleine boot dans le western sauvage qu’on verrait bien filmé par le Paul Thomas Anderson de There will be blood. L’ultime assaut est dantesque et le duel final, terrible et particulièrement original, emporte tout.

Du plaisir à lire cet enchanteur Les mille crimes de Ming Tsu, manque juste un peu l’émotion que Ming Tsu ne daigne pas offrir.

Clete

LES SILENCES de Luca Brunoni / Finitude

SILENZI

Traduction: Joseph Incardona

« Se taire, ne jamais se mêler des affaires des autres, voilà la règle qui prime dans ce village au cœur des montagnes, et permet à chacun de cultiver consciencieusement son lot de rancœurs et de préjugés. Quand Emil a disparu, personne n’a rien dit, bien sûr, les langues sont restées liées. Et quand l’orpheline, la jeune Ida, a été placée chez les Hauser, on se doutait bien que la vie serait difficile pour elle.

En butte à la haine de la fermière et aux regards libidineux de son mari, la jeune fille ne peut compter que sur son amitié clandestine avec Noah, un adolescent qui rêve d’ailleurs. Il réussit à la convaincre qu’elle aussi a droit à sa part de bonheur, mais il est trop tard. Ils ne parviendront, bien malgré eux, qu’à déclencher malheurs et drames, à faire remonter à la surface toute la boue de secrets et de non-dits du village.« 

Luca Brunoni, écrivain et professeur de droit suisse, arrive en France chez Finitude avec Les Silences, son deuxième roman mais son premier traduit en français. Si Luca Brunoni est apparemment parfaitement francophone, c’est en italien qu’il écrit, sa langue maternelle, et c’est l’écrivain Joseph Incardona qui s’est chargé de la traduction. 

On nous le spécifie dès le début du livre, l’auteur s’inspire ici d’une page pas très glorieuse de l’histoire helvétique. Il apparaît qu’entre le XIXe siècle et 1960, de nombreux enfants orphelins ou de familles difficiles, furent placés dans des institutions ou dans des familles, notamment paysannes, où ils furent une main d’oeuvre très largement exploitée, pour ne pas dire réduits à l’esclavage. Le contexte donné, on se doute déjà que l’ambiance du roman ne s’annonce pas bien joyeuse.

Les silences est découpé en deux parties. La première est consacrée à Ida, l’orpheline de 13 ans, et à son arrivée puis son quotidien au sein de la famille Hauser et dans le village. On découvre petit à petit différents personnages par le prisme de l’orpheline, ainsi que tout ce qu’elle doit subir. Pour ce qui est de la deuxième partie, celle-ci revient sur le même laps de temps mais du point de vue du village et ses habitants. Le procédé a le mérite d’être un minimum original et permet ainsi de poser dans un premier temps les différents éléments de l’intrigue, tout en gardant une part de mystère, puisque c’est seulement dans la deuxième partie que se dévoile plus en détails tout ce petit monde – et ses secrets – qui gravite autour de notre orpheline.

Le style de Luca Brunoni qui se veut assez concis, même lapidaire, est fait de phrases courtes et épurées. On n’est clairement pas dans de grandes envolées lyriques. Bien que pour ma part ce soit une démarche que j’ai tendance à trouver efficace et intéressante en général, ici j’ai néanmoins l’impression que c’est parfois un peu trop sommaire, voire scolaire. Nul doute que des moins tatillons que moi serons aisément plus convaincus, les pages s’avalant rapidement et agréablement. L’atmosphère est dickensienne et définitivement noire, de quoi contenter les amateurs du genre qui n’ont pas pour habitude de faire dans le jovial.

Les silences de Luca Brunoni est un roman de campagne bien noir et austère dans lequel tous les personnages ont leur part d’ombre. On est assez loin d’une certaine image lissée de la Suisse avec ses paysages bucoliques de carte postale. Un livre qui a un potentiel pour trouver son public et une nouvelle voix de la littérature helvète qui n’a probablement pas encore écrit son dernier mot. 

Brother Jo.

SANGS MÊLÉS de John Vercher / EquinoX / les Arènes

Three-Fifths

Traduction: Clément Baude.

“Né d’un père noir inconnu, Bobby s’est toujours fait passer pour Blanc. Un soir d’hiver, il retrouve enfin Aaron, son meilleur ami, qui a passé trois ans en prison pour trafic de stupéfiants. Mais les retrouvailles tournent au drame : Aaron agresse sauvagement un jeune Noir, rendant Bobby complice d’un meurtre raciste.

Dès lors, la vie de Bobby bascule dans la tragédie. Il fuit la police qui enquête sur ce crime ; il fuit Aaron devenu son ennemi ; il fuit sa propre identité qu’il ne peut révéler…”

Situé à Pittsburgh en 1995, au moment du procès d’O.J. Simpson, Sangs mêlés est le premier roman époustouflant de John Vercher. C’est un polar, sans nul doute, surtout dans son début et à la toute fin, mais l’intérêt est vraiment ailleurs que dans ces deux déchaînements de violence qui inaugurent et closent une histoire bouleversante.

Les thématiques sont nombreuses, certaines évidentes comme l’identité, le racisme, d’autres apparaissent en filigrane, l’alcoolisme, l’univers carcéral, la pauvreté, l’amour défendu. Le talent, manifeste, de John Vercher tient dans la maîtrise de ses thématiques dans un format relativement court, à sa faculté d’explorer les personnages très humains, imparfaits mais tellement crédibles, à une justesse de son propos qui frôle la perfection, à ces silences pudiques qui valent plus que des faits. Le drame que nous vivons, comme la chronique d’une mort annoncée finalement, est éclairé par des flashbacks qui nous racontent Bobby, sa mère, Robert un médecin qui accompagne les derniers instants de la victime de la folie d’ Aaron, devenu une bête raciste, embrigadé par la fraternité aryenne en prison.

Deux semaines après sa lecture, l’écriture d’un avis à peu près lisible apparaît comme impossible et j’y renonce. Le roman vous travaille bien après sa lecture, révolte par son final dramatique, vous laissant bien seul et démuni avec vos questions, avec vos “et si…”, vous noie de regrets pour les routes possibles non empruntées par Bobby et Aaron. Un roman magnifique, qui risque de vous briser le cœur, à ranger par son humanité, son intelligence et sa plume à côté des précieux romans de William Boyle.

Ne passez pas à côté.

Clete.

DE FEMME EN FEMME de Hélène Couturier / Rivages

Depuis quelque temps, Rivages fait découvrir de nouvelles plumes féminines comme Noëlle Renaude, ou en ressuscitent d’autres comme Hélène Couturier, déjà présente chez l’éditeur avec “ Fils de femme” et “Sarah”, respectivement en 1996 et en 1997, au siècle dernier donc, avant de se lancer dans de nouveaux projets littéraires. Elle était alors la première femme à entrer dans le catalogue de l’éditeur.

« Ilyas aime sortir la nuit, il aime les femmes, il aime danser.

Une nuit, il rencontre Elodie, une flic, dans une boîte. Elodie n’a pas froid aux yeux. Ils repartent ensemble. Le drame va se nouer et la vie d’Ilyas basculer. »

Le format court de ce roman très, très percutant nous place dans le cerveau de Ilyas et nous interdit de parler de l’issue de cette rencontre avec Elodie, flic de son état, sans spoiler la suite. Ilyas est sympathique, aucun doute là-dessus, il peut même être touchant, il est amoureux des femmes, de toutes les femmes, mais il sait aussi qu’il ne peut pas toutes les séduire. Peu importe, sur le dancefloor dont il est le roi, il existe toujours une femme avec le même objectif que lui : un coup d’un soir. Il peut être attiré par un physique mais aussi par un regard, une beauté callipyge, une ressemblance, il a le cœur assez grand pour toutes. En plagiant l’auteure qui truffe très plaisamment son récit d’extraits de chansons très populaires des années 80, 90, on pourrait qualifier Ilyas ainsi :

« Je ne suis pas homme à femmes

Dans ma vie la solitude

Si souvent, souvent

A pris ses habitudes

Je serais plutôt de ceux

Qui parlent en baissant les yeux

Et qui disent encore madame aux dames”

Et ce voyage dans la psyché d’Ilyas s’avère bien plus ardu qu’il pouvait sembler de prime abord. On ne peut que louer Hélène Couturier pour nous avoir troussé un personnage masculin aussi crédible, qu’on a déjà certainement croisé dans la vie. Beaucoup d’hommes s’y reconnaîtront mais aucun ne s’en vantera, c’est certain. On retrouve ici les thèmes récurrents de l’auteure : la difficulté d’aimer, la sexualité décomplexée et les traumatismes de l’enfance.

Ce voyage de trente-six heures vers l’enfer d’Ilyas permet surtout à Hélène Couturier de dresser quatre portraits de femmes qu’il croise : la beurette lesbienne épanouie qui prend son envol loin de chez elle, la mère soumise, la fliquette très joueuse et une quadra un peu perdue. Ce sont ces femmes qui sont le bonheur de notre dragueur mais qui, bien involontairement je préfère préciser, conduiront à sa perte.

Hélène Couturier, sous des abords légers, monte une tragédie qui fait très mal, qui nous renvoie à une triste réalité barbare de notre époque et qui nous laisse sonnés avec cette terrible errance sur l’origine de la violence faite aux femmes.

Clete.

NEIN, NEIN, NEIN ! La dépression, les tourments de l’âme et la Shoah en autocar de Jerry Stahl / Rivages

Nein, Nein, Nein!: One Man’s Tale of Depression, Psychic Torment, and a Bus Tour of the Holocaust

En septembre 2016, l’inénarrable Jerry Stahl touche le fond. Son éternelle dépression est au plus haut, sa carrière et sa vie personnelle, au plus bas. Découvrant grâce à son improbable alerte Google « Holocauste » que des voyagistes proposent des circuits sur les hauts lieux de la tragédie, il décide de s’inscrire. Puisqu’il ne peut soigner son mal de vivre, il ira le nourrir en compagnie de ces « touristes des camps de la mort », qui viennent consommer frites et sensations fortes au snack-bar d’Auschwitz, comme dans un parc d’attractions.

Jerry Stahl, un nom que je connaissais de loin mais que j’étais loin de connaître. Jamais lu, même si j’ai un doute là-dessus (il était édité fut un temps chez 13e Note), et vite fait vu (Inland Empire). Quoi qu’il en soit, dès que je suis tombé sur le titre de son nouveau livre Nein, Nein, Nein ! La dépression, les tourments de l’âme et la Shoah en autocar, j’ai su qu’il fallait que je le lise, sans savoir le moins du monde à quoi m’attendre. Avec un tel titre, franchement, ça se tente les yeux fermés (mais ouverts, c’est tout de même plus pratique).

Alors en plein divorce qui n’est pas son premier, Jerry Stahl, ancien toxico consommateur d’héroïne dont le père s’est suicidé au monoxyde de carbone, scénariste qui se traîne quelques petites casseroles artistiques (par exemple la série Alf), dépressif chronique, en pleine phase de conception d’une série inspirée de son histoire de couple – et ce à la demande de producteurs d’ABC – décide soudainement de partir en voyage organisé pour visiter les camps de la mort. Un plan on ne peut plus adéquat pour se changer les idées ! Ça vaut bien une petite cure thermale, non ?

Direction les camps avec Jerry Stahl pour guide et interprète. Tout en nous dévoilant des bouts de sa vie, notre narrateur va se voir confronté à ses congénères touristes, la réalité même de ce voyage organisé, mais aussi celle des camps de la morts, tels qu’existants à l’époque et tels qu’ils sont visitables aujourd’hui. De façon plus générale, c’est un peu Stahl face au reste du monde, à un instant donné de sa vie et dans des conditions un poil singulières. Si on accroche à la personnalité du bonhomme, on se laisse facilement embarquer dans son improbable expédition. 

Dans l’écriture règne une dynamique assez chaotique, Stahl passant d’un sujet à un autre et digressant régulièrement entre parenthèses. Une façon de faire qui ne fait qu’ajouter à sa liberté de ton. Souvent cynique, critique autant à son égard qu’à l’égard des autres, il ne se prive de rien (vraiment rien) et ce pour notre plus grand plaisir. Enchaînant les situations gênantes voire franchement grotesques, tout est prétexte à écrire tout et rien sur mille et un sujets. Tout en mettant en exergue la gravité de l’Histoire qui défile sous ses yeux, il étale non sans gêne certaines futilités de sa propre vie ou aberrations du monde d’aujourd’hui. Trump en prend pour son grade, l’Amérique de Trump même, autant que le racisme ordinaire, la bêtise humaine, les comportements des uns et des autres autour de lui, mais sans jamais oublier ses propres conneries. 

On rigole franchement. On savoure même. Il fallait oser (ou pas?) s’inscrire, en pleine excursion, sur le site internet alt.com pour se renseigner sur les éventuelles déviances sexuelles existantes aux abords d’Auschwitz (un chapitre dont le titre vaut déjà son pesant de cacahuètes : Brève digression (je vous présente le « vagin youpin »)). J’étais également ravi d’apprendre qu’Ilsa, la louve des SS fut tourné dans les décors de la série Papa Schultz, avec tout l’explicatif autour des faits historiques derrière ce film et de l’importance qu’il occupe dans la carrière de l’actrice principale, ainsi que dans l’imaginaire de Jerry Stahl lui-même. J’en passe et des meilleures. Il fait feu de tout bois.

Que je vous rassure quand même, les réflexions intelligentes et sensées ne manquent pas non plus. L’anecdotique se mélange toujours à des réflexions plus larges. Le cocktail est assez explosif mais pas sans fondements. On retrouve ici un esprit digne d’un Hunter S. Thompson, en un peu moins cramé quand même, mais tout aussi réjouissant et fantasque. 

Amateurs d’humour non filtré (ce qui tend à manquer par les temps qui courent), ou simples curieux d’approcher l’Histoire sous un angle (clairement) différent, ce Nein, Nein, Nein ! La dépression, les tourments de l’âme et la Shoah en autocar ne devrait pas vous laisser insensible. Une parenthèse (toujours ces parenthèses!) bienvenue de franche rigolade, de traits d’esprits douteux et un bain d’Histoire – au regard du monde tel qu’il est aujourd’hui – nécessaire pour rafraîchir un peu les mémoires. Aussi jouissif qu’impertinent ! Une lecture de premier Shoah.

Brother Jo.

FLORIDA de Jon Sealy / EquinoX / Les Arènes

The Edge Of America

Traduction: Mathilde Helleu

Jon Sealy était apparu dans les librairies en 2017 avec Un seul parmi les vivants publié par Terres d’Amérique d’Albin Michel, un impressionnant premier roman. Six ans plus tard, exit Albin Michel et arrivée dans la collection EquinoX des Arènes chez qui il se passe beaucoup de choses intéressantes en ce début 2023: nouvelle maquette, format resserré et surtout venue de deux jeunes auteurs américains qui sont loin d’être des seconds couteaux Jon Sealy et John Vercher dont nous reparlerons aussi bientôt avec beaucoup de plaisir.

Un seul parmi les vivants traitait d’une histoire de contrebande d’alcool au moment de la prohibition en Caroline dont est issu l’auteur. Les trafics sur le sol américain ne doivent pas laisser insensible Jon Sealy puisque Florida parle, entre autres, du trafic de came tout particulièrement à Miami, Magic City comme on la nomme souvent au milieu des années 80 quand la Floride était la plaque tournante du trafic sur le sol ricain.

“Bobby West règne en maître sur Miami.

La quarantaine florissante, il surveille le sud des États-Unis pour le compte de la CIA.

Ruiné par ses investissements politiques et son divorce, il accepte une opération de blanchiment pour le trafiquant Alexander French. Mais sa fille s’empare du pactole et s’enfuit avec un inconnu.”

La couverture et la quatrième de couverture, aussi réussies soient-elles, laissent peut-être présager un bouquin un peu déjanté avec une course poursuite d’un père aux abois mais ce n’est pas du tout cela. The Edge of America, le titre original, beaucoup plus maline, n’incitait pas une confusion possible avec les polars azimutés de Carl Hiassen ou de Tim Dorsey, dont les romans se situent aussi en Floride.

S’il fallait situer ce roman, disons qu’on est très souvent proche d’une écriture journalistique comme le faisait si bien Tom Wolfe, auteur par ailleurs d’un très bizarre Bloody Miami et surtout un grand observateur de la société américaine qu’il mettait génialement à nu dans ces trop rares romans. On peut ainsi établir une certaine similitude entre la chute de Bobby West et celle du héros bouffi d’orgueil et de certitudes narrée par Wolfe dans Le bûcher des vanités. Le destin de West pourra aussi s’apparenter à celui du héros du film Cartel de Ridley Scott dont le scénario avait été écrit par Cormac McCarthy.

Le ton est parfois humoristique, léger en apparence au début du roman où se mettent en place tous les éléments qui vont conduire aux sales ennuis de West. 

“Le pays était au bord du gouffre et il voulait seulement se tirer d’affaire avant que l’histoire se répète et que le château de cartes ne s’effondre”

Mais on s’aperçoit très vite que West, ponte de la CIA, qui a voulu se préparer une retraite dorée à peu de frais, est dans une belle panade. La mafia veut récupérer son argent, trois millions de dollars quand même, dérobés par une gamine en fuite avec un jeune nouvellement embauché par la Pieuvre locale. La direction de la CIA sent qu’il y a un problème dans les finances de sa boutique de Miami d’où elle surveille le Cuba de Castro mais aussi les puissants opposants au régime. 

Le cauchemar de West, très prenant, ne saurait cacher tout le travail effectué par Jon Sealy pour nous raconter, à travers cette histoire, de manière très claire, brillante parfois les sales affaires de la CIA: sa collusion avec les barons de la drogue, ses financement sales dans les guerres d’opposition aux régimes communistes, ses modes opératoires au-dessus des lois, au-dessus du Congrès, ses méthodes de désinformation, de falsification de la vérité, ses meurtres.

“Il ne s’agissait pas de servir son pays, mais de se servir soi-même. Depuis plus de dix ans, Miami était inondé par l’argent des drogues colombiennes, mais cela ne dérangeait personne. Pas plus qu’on ne s’inquiétait du fait que la CIA s’enrichissait secrètement grâce aux drogues en provenance d’Asie centrale. Mais que Bobby West redistribue cet argent à des exilés voulant renverser Fidel Castro, alors là-non, ça ferait mauvais genre.”

Puissant, percutant, éclairant et passionnant de bout en bout, un très grand roman. 

Clete

NOTRE DERNIÈRE PART DE CIEL de Nicolas Ferraro / Rivages

El cielo que nos queda

Traduction: Alexandra Carrasco et Georges Tyras

“Keegan et Zambrano, deux narcotrafiquants, se battent à bord d’un Cesna bourré de cocaïne qui finit par s’écraser. La cargaison se retrouve disséminée dans la campagne argentine.

 Survivants du crash, Keegan et le pilote sauvent une partie de la drogue et volent une voiture pour l’emporter. Mais ils savent que le reste va exciter les convoitises. Entre le gang qui veut récupérer son dû et les pauvres qui voient dans cette drogue une manne inespérée, une course poursuite s’engage.”

Notre dernière part de ciel, prenez donc un instant pour savourer le titre vu que c’est le seul instant de poésie du premier roman à paraître en France de l’auteur argentin Nicolas Ferraro. 

Tout est parti en couilles en sept coups de fusil”. D’entrée Ferraro ferre ou perd son lecteur. Cette phrase introduit un premier chapitre tout simplement dantesque se terminant par le premier d’une longue, très longue série de meurtres abominables. C’est d’ailleurs la mort la plus sympathique à vivre pour le lecteur dans la mesure où, balancée d’un avion, on ne voit pas, pour la seule fois, les dégâts subis par la victime.

Alors, un premier chapitre qui déchire méchamment, balançant entre horreur et humour très, très noir, on connaît bien. On a déjà vécu aussi souvent ces intrigues alimentées à l’hémoglobine et à la violence bestiale qui se dégonflent une fois le premier moment de bravoure achevé. Mais, mais dans Notre dernière part de ciel, cette intro n’est qu’un tout petit shoot, une simple mise en bouche. Ce roman est très fortement déconseillé aux personnes sensibles et aux vegans, on y abat beaucoup de barbaque dans ce trou du cul dangereux de l’Amérique latine qu’est la zone de la “triple frontière” entre l’Argentine, le Paraguay et le Brésil, un espace que la loi et l’humanité ont quitté depuis longtemps.

Notre dernière part de ciel raconte une histoire de narcos et ces gens-là ne font jamais dans la dentelle, on le sait mais, généralement, certains de leurs sicaires savent à peu près se tenir vis à vis de la came. Ici, ils ont tous le pif emplâtré de cocaïne inhalée à la truelle. Et forcément, conséquences: perte de discernement et folie meurtrière chez ces enculés. Le maillot jaune sera attribué au dénommé Zupay, belle ordure dont on espère la mort, avec le maximum de souffrances si possible. Monsieur Zupay est un artiste, un petit Mozart de la torture. Psychologique au tout début puis physique rapidement ensuite quand on attend de lui de prompts résultats. Lors de quatre “happenings”, certains particulièrement durs à encaisser, Zupay montre toute l’étendue de son art en variant les outils, les techniques, les coups, avec toujours une brillante réussite, conséquence d’une grande virtuosité qui rend quand même souvent très nauséeux un public pourtant bien aguerri. Les victimes? vous verrez bien assez tôt.

Notre belle équipe de cramés du bulbe va donc se frotter aux frères Vargas, deux frangins, deux paysans qui ont récupéré quelques paquets et veulent les vendre pour tenter une nouvelle vie à Buenos Aires. Ils sont aidés par deux anciens venus dans la région pour se faire oublier après une vie criminelle visiblement bien remplie. L’un des deux, Raiser, est pris d’un soudain désir de rédemption et va aider nos deux jeunes neuneus qui ont pris la mauvaise option vis à vis de la came. Là, surprise, on s’aperçoit que Raiser, lui aussi, sait faire parler les gens à l’aide de clous de voirie pour voies de chemin de fer. 

 Notre dernière part de ciel est extrêmement violent. On pourrait le rapprocher des bons polars du Brésilien Edyr Augusto chez Asphalte ou du génial Entre hommes de German Maggiori sorti, il y a quelques années, chez La dernière goutte.

Manque à ce roman, un petit peu d’affectif, un soupçon d’humanité, qui permettrait de se passionner, de trembler pour certains personnages. Là, au bout d’un moment, on s’en fout.  On est simplement spectateur de beaucoup d’abominations. Pas de message apparent, juste des pages noyées dans le sang, le sperme, les larmes, la merde…

Il faut certainement aborder ce roman avec un peu de recul, en se distanciant, en se préparant un peu au pire comme pour un film de Tarantino ou de Dario Argento.  Alors, est-ce que ce roman est gore ? Non, pas tout à fait mais on est à l’extrême limite néanmoins et on n’a pas tous le même seuil de tolérance… Lu avec un certain détachement nécessaire, Notre dernière part de ciel s’avère jubilatoire, très addictif, quelques heures de lecture en apnée, du sang sur les murs, un massacre sans nom…

Une boucherie !

Clete

CLIENT MYSTÈRE de Mathieu Lauverjat / Scribes / Gallimard

Alors qu’il pédale comme un dératé dans les rues de Lille pour livrer toujours plus de repas chauds, le narrateur de Client mystère est percuté par une voiture. S’il sort de l’accident sain et sauf (avec un bras mal en point), il se retrouve néanmoins « indisponibilisé » par les algorithmes de l’application pour laquelle il travaillait. Et donc, sans ressources.

C’est alors qu’il entend parler d’un métier curieux : les « clients mystères », des particuliers mandatés par les entreprises pour jouer aux clients afin d’évaluer les performances des employés à leur insu. Notre héros devient donc l’un de ces hommes invisibles à la solde du management contemporain.

En 2022, Gallimard inaugurait sa nouvelle collection Scribes avec une première publication, le roman Au moins nous aurons vu la nuit d’Alexandre Valassidis, qui fut une belle surprise. Pour la deuxième publication sous Scribes, Client mystère le premier roman de Mathieu Lauverjat, c’est encore une nouvelle voix tout à fait singulière qui s’offre à nous. 

Notre narrateur est livreur à vélo. Son travail est ce qu’il est mais semble plus ou moins lui convenir. Qui plus est, il est efficace dans ce qu’il fait et l’application dont il se sert en tient compte.  Il fuse et enchaîne les livraisons. Puis c’est l’accident. Tout s’arrête brutalement. C’est l’opportunité  qu’il fallait pour tenter autre chose. Changement d’application. Travail ubérisé toujours. Il est envoyé d’un endroit à un autre où, pour de petites sommes, il est missionné pour contrôler discrètement la qualité des services ou des produits proposés. Parfois il doit aller jusqu’à se mettre en scène, jouer un personnage, poser des questions. Il suit les consignes et remplit les questionnaires de satisfaction. Il repère et, le cas échéant, signale. Il fonce comme lorsqu’il était livreur, enquille les missions pour rentrer de la caillasse, au point d’utiliser simultanément plusieurs applications. Il gravit les échelons de l’algorithme et se voit assez vite proposer des missions plus poussées, au niveau national, pour enfin rejoindre une équipe façon start-up sur la recommandation de sa nouvelle manageuse qui a suivi son évolution avec attention sur les applications. Enfin une opportunité de s’élever, voire de faire carrière. En somme est venue l’heure d’être reconnu pour ses efforts. Puis il rencontre l’amour. Les étoiles s’alignent. Une livreuse sur laquelle il avait déjà flashé et qui elle aussi est à un tournant professionnel de sa vie. Mais la réalité va finir par le rattraper. Il y a d’abord un drame dans son ancien milieu professionnel, celui de la livraison à vélo. Puis un signalement opéré au cours d’une de ses enquêtes mystères aura des conséquences tragiques. La machine s’enraye. Consommation massive de médicaments pour s’anesthésier et faire face. Une mission va tourner au désastre et l’amener à commettre l’irréparable. C’est la descente aux enfers. Le désenchantement poussé à son paroxysme. Bienvenue dans le monde moderne. 

Avec une plume fournie et dense, très percutante dans le choix des mots, arrivant à basculer avec aisance d’un style plus romanesque mais jamais boursouflé, à une littérature plus grise qui se veut le reflet du vocabulaire abscons et aliénant dont le narrateur est abreuvé dans son milieu professionnel,  Mathieu Lauverjat propose un portrait incisif du monde du travail ubérisé. Non seulement il est indéniable que Mathieu Lauverjat sait écrire, avec une voix qui lui est propre, mais il a également une parfaite maîtrise et connaissance de son sujet. Précision chirurgicale dans le propos comme dans la forme. Ce qu’il faut de satire. Redoutable sur toute la ligne. 
Scribes est définitivement une collection à suivre, sa pertinence ne fait pour l’instant aucun doute.  Client mystère est un premier roman qui a tous les atouts pour faire parler de lui, comprenez par là un sujet totalement dans l’air du temps et une écriture qui s’imprime avec force dans le cerveau du lecteur. Un livre autant taillé pour le pur plaisir de la lecture que pour éveiller les consciences.

Brother Jo.

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