Chroniques noires et partisanes

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L’OISEAU QUI BUVAIT DU LAIT de Jaroslav Melnik / Actes Noirs Actes Sud

Traduction: Michèle Kahn

Après un premier passage dans les bacs des librairies françaises en 1998, chez Robert Laffont, Jaroslav Melnik est revenu vingt ans après avec un récit de SF Horizon lointain paru chez Agullo. Une dystopie Macha ou le IVe Reich, en 2020, appréciée ici, scellera son arrivée chez Actes sud où il publie aujourd’hui son premier polar qui prend comme cadre la Lituanie et plus particulièrement Vilnius où vit l’auteur ukrainien depuis plusieurs années.

“Ce jour-là, Algimantas Butkus, commissaire à la police criminelle de Vilnius, la cinquantaine fatiguée, était assis sur un banc devant sa maison. Il toussait beaucoup, ses dents bougeaient et, comme on était samedi, il devait rendre visite à son vieux père. Bref, son humeur n’était pas au beau fixe.

Il se dirigeait vers sa voiture quand son portable sonna : on avait trouvé le cadavre dénudé d’une jeune femme sur le mont des Trois-Croix. Sur le front de la victime, un oiseau mort. Ses seins mutilés, souillés par un mélange de sang et de lait… Et voilà qu’en plus un aigle avait été aperçu planant au-dessus de la scène de crime. Tout ça ne lui disait rien qui vaille. Un meurtrier ordinaire ne joue pas avec la police. Il tue et disparaît.”

Bon, on ne va pas se mentir, une histoire de psychopathe, en Lituanie territoire déshérité et un peu méconnu de l’Europe et heureusement protégé des Russes comme les deux autres républiques baltes par son intégration  à l’Union européenne, a priori, ce n’est pas trop notre tasse de thé. Mais il en va des thrillers sur des tueurs en série comme avec d’autres genres romanesques moins goûtés, il suffit d’en apprécier un pour revenir, au moins provisoirement, sur son jugement. Peut-être, sûrement même, que l’écriture, le style, l’affectif créé emportent tous les préjugés. Des banalités bien sûr, juste une tentative d’explication de l’addiction née pour une histoire passionnante mais non exempte de défauts dans sa toute fin. 

Concernant le cadre, la Lituanie, patrie de Hannibal Lecter a tout d’un petit cauchemar éveillé, à portée de griffes de l’ogre russe. La situation économique est difficile, le pays est étouffé par des tarifs prohibitifs du gaz russe vendu beaucoup plus cher qu’aux Allemands par exemple. Les jeunes tentent tous de partir vers l’Angleterre ou les pays scandinaves.

L’ambiance est morne et  Algimantas Butkus, le flic chargé de l’enquête en est une belle illustration. Quinqua solitaire, abandonné par sa femme, les dents qui se déchaussent, une bronchite qui s’avère être finalement la tuberculose, un père qui se perd dans des histoires d’amour qui ne sont plus de son âge, sa fille qui doit avorter suite à un viol en Arable Saoudite où elle fait ses études… Beaucoup de clichés du flic cabossé bien sûr mais ça passe très bien parce que ce n’est pas appuyé trop lourdement d’une part mais aussi parce que le premier meurtre, particulièrement révoltant, glace et stupéfait d’emblée. Une deuxième victime, rapidement, achèvera bien sûr de créer la panique dans tout le pays et chez le lecteur, méchamment bousculé.

L’enquête est très délicate, toute l’équipe de flics de Algimantas Butkus subit une énorme pression des médias et du pouvoir, tâtonne, s’égare, doit plonger très loin dans l’ésotérisme,  dans un mysticisme qui tend vers le christianisme primitif avec une symbolique héritée de ses origines égyptiennes. C’est flippant et passionnant, Freud aurait adoré. On frôle juste le fantastique, l’intrigue est réellement fascinante, envoûtante et sa résolution nous entraîne très loin dans la psyché malade d’un tueur.

L’oiseau qui buvait du lait, roman passionnant, souffre néanmoins de quelques petites faiblesses vers la toute fin du livre. Si l’enquête est résolue de façon impeccable, on a néanmoins parfois le sentiment qu’elle se déroule un peu trop dans l’environnement proche de Butkus. Pareillement, une piste pourtant évidente, jamais suivie, a pour conséquence d’éliminer un gros suspect de nos cogitations embrumées. Les dernières révélations, probantes, sont peut-être aussi amenées de manière un peu précipitée et maladroite malgré leur pertinence. Enfin, si vous voulez garder en souvenir cette atmosphère très inquiétante, arrêtez vous avant le dernier chapitre où on semble débarquer chez Harlequin, incompréhensible dans le ton, totalement déplacé, bourré jusqu’à l’indigestion de “happy ends” aussi invraisemblables que parfaitement inutiles, dénaturant une ambiance générale pourtant délicieusement dérangeante. Ces menus tracas de fin de roman, néanmoins, ne ternissent pas vraiment un thriller tout à fait recommandable, une belle réussite. 

Clete.

PS: La couverture du roman ayant déjà été interdite par FB, nous craignons un peu pour la diffusion de cet avis sur les réseaux.

Et merci à Brother Jo pour cette illustration musicale parfaite, toute en délicatesse éclairée.

VALENTINA de Christophe Siébert / Au diable vauvert

Mertvecgorod, tournant de l’an 2000.

Pour fuir une misère à laquelle ils sont socialement prédestinés, cinq ados noient leur lucidité dans toutes les drogues possibles et une bande-son pop, punk et indus russe des années 1980-90, romantique et rebelle.

Mais l’assassinat de leur voisine Valentina, vieux travesti à la vie mystérieuse, va révéler une ombre bien plus dangereuse que leur petite délinquance ordinaire.

Un roman qui me paraissait plein de promesses que ce Valentina (sous titré Un demi siècle de merde) de Christophe Siébert publié chez au Diable Vauvert. Non pas que je connaisse l’auteur et son oeuvre, récompensé du prix Sade (une petite pensée au passage pour la dernière lauréate Charlotte Bourlard appréciée chez Nyctalopes) pour son roman Métaphysique de la viande, mais ce que j’ai pu apprendre après recherches ne manquait pas d’arguments pour me convaincre de lire Valentina. C’est donc pour moi une découverte. En tant qu’objet, le livre est soigné, très beau. Et l’éditeur fait référence à Blade Runner, parle de « postsoviétisme apocalyptique et décadent », en bref ce qu’il faut pour me parler. Le résumé, lui, se veut un peu cliché. Pour autant, l’un dans l’autre, je reste curieux. Ai-je bien fait ?

On le comprend vite, ce n’est pas la belle vie pour nos cinq ados. Une petite bande paumée dans un monde à la dérive où la misère est leur quotidien. Ça se drogue, ça écoute de la musique, ça fait la teuf et ça n’a que peu de perspectives d’avenir. Et puis il y a ce meurtre qui arrive et qui ne les laisse pas indifférents, tout particulièrement Klara, 15 ans, l’ado la plus présente dans le roman, qui a la bonne idée d’aller visiter les lieux du crime peu de temps après que le corps de la victime ne soit enlevé. Mauvaise idée. Elle laisse des traces. Il y a une enquête. Le flic qui enquête, Tomas, bien plus âgé qu’elle, n’est pas très clair non plus et a un passif amoureux avec Klara. Dès lors Klara se retrouve prise dans un étau, perturbée par ses sentiments et la tournure que prennent les évènements. Une intrigue un peu simpliste, que rien n’arrive à rendre très passionnante, ni convaincante. 

Il faut dire ce qui est, les personnages sont si caricaturaux et l’histoire si prévisible, que j’ai peiné à lui trouver une quelconque légitimité. L’écriture, si néanmoins très fluide, ne se prive d’aucun cliché. Elle se veut rock’n’roll, provocante et j’en passe, mais c’est si poussif et artificiel, qu’on peine à croire que le livre est écrit par un auteur adulte ou pour un lectorat adulte. S’il est certes question d’adolescents, j’ai surtout eu l’impression de lire un roman pour adolescents écrit par un adolescent. Était-ce le but ? Si tel était le but, on peut excuser bien des choses, voire même plus largement comprendre, mais en tant que roman adulte, c’est bien trop léger et peu crédible. Les références musicales s’enchainent, tout comme les références franchement naïves aux drogues, ou le vocabulaire gentiment et surtout gratuitement vulgaire. Plutôt que d’enrichir le texte, tout cela semble combler une sorte de vide et il ne reste que peu de choses à quoi se raccrocher. Bien heureusement, c’est un roman facile à lire, sur lequel on ne bute pas, ce qui sauve un peu l’expérience de lecture mais ne suffit pas. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir eu envie d’aimer.

Plutôt qu’un mauvais livre, Valentina est avant tout une occasion manquée. A qui est-il supposé s’adresser ? Si celui-ci avait été vendu comme une roman noir à destination des ados, voire des jeunes adultes à la fibre romantique et rebelle, j’aurais pu lui trouver des arguments positifs mais, en l’état, c’est bel et bien une vive déception. Je n’ai pas été embarqué une seule seconde et définitivement pas convaincu par cette écriture trop légère dans le propos et trop lourde dans la forme. Qui de l’auteur ou de moi devrait retourner prendre de la drogue ? Je ne saurais dire, même si j’ai mon idée sur la question. Quitte à me shooter à la littérature, va falloir que je choisisse un peu mieux mes produits.

Brother Jo.

UN SIMPLE ENQUÊTEUR de Dror Mishani / Série Noire / Gallimard

Traduction: Laurence Sendrowicz

Quand Une deux trois de Dror Mishani était paru à la Série Noire, on avait apprécié de le trouver au catalogue de la SN. Il nous semblait alors qu’il avait trouvé sa juste place, même si on regrettait la disparition de son enquêteur Avraham Avraham qui nous avait tant plu dans ses trois enquêtes parues au Seuil. Surprise et joie, il est de retour et je vous envie vraiment si vous vous apprêtez à faire la connaissance de ce mec bien.

“Bientôt quarante-quatre ans, récemment marié et promu commissaire à Holon, Avraham est las d’enquêter sur des crimes domestiques dont la résolution ne rend service à personne. Il rêve de missions plus importantes. Aussi le jour où deux affaires se présentent simultanément délègue-t-il la plus banale — un nouveau-né découvert dans un sac plastique à proximité de l’hôpital — à une collaboratrice. C’est la disparition d’un touriste signalée par le directeur d’un hôtel du front de mer qui retient son attention…”

En attendant une éventuelle mutation plus proche des affaires concernant la sécurité d’Israël, Avraham doit retourner à l’ordinaire. Battre le pavé, frapper aux portes, un ordinaire qui ne lui plait plus vraiment mais Avraham est un type humain qui va s’acquitter de sa tâche du mieux qu’il pourra. L’homme, grand admirateur du commissaire Maigret, agit d’ailleurs comme son modèle fictif, en développant une réelle empathie pour les victimes, et par voie de conséquence, la moindre affaire le touche toujours profondément, le mine. 

Avraham prend son temps, fouille, furète, interroge et comme à chaque fois, ses affaires qui paraissent tristement banales s’avèrent en définitive tragiques, cruelles. Petit à petit, on descend vers des abîmes. L’histoire de la disparition de ce touriste qui n’en est pas un va lui poser un sacré cas de conscience et lui permettre d’entrevoir les hautes sphères de la sécurité du pays qu’il convoite. La deuxième affaire du bébé abandonné verra Mishani et Avraham revenir vers des drames familiaux souvent traités et mettra en évidence des plaies non cicatrisées et cachées du peuple israélien. 

Le hasard des deux investigations le mènera à Paris, seul point commun aux deux histoires. Une pointe d’exotisme pour son lectorat local mais qui nous prive un peu de son regard acerbe sur la société israélienne. Outre Maigret dont il apparaît comme un beau successeur, on peut aussi comparer Avraham à Erlendur d’Indridasson, même rythme, même empathie pour les victimes, même bonheur de noir.

Dror Mishani, certainement une des plus belles trouvailles de la SN de ces dernières années.

Clete.

HARLEM SHUFFLE de Colson Whitehead / Terres d’Amérique / Albin Michel

Traduction: Charles Recoursé

Époux aimant, père de famille attentionné et fils d’un homme de main lié à la pègre locale, Ray Carney, vendeur de meubles et d’électroménager à New York sur la 125e Rue, « n’est pas un voyou, tout juste un peu filou ». Jusqu’à ce que son cousin lui propose de cambrioler le célèbre Hôtel Theresa, surnommé le Waldorf de Harlem…

Chink Montague, habile à manier le coupe-chou, Pepper, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, Miami Joe, gangster tout de violet vêtu, et autres flics véreux ou pornographes pyromanes composent le paysage de ce roman…

On a tous des auteurs incontournables, quoi qu’ils écrivent, qu’importent les sujets, on suit. Leur talent, leur travail leur permet de traverser les genres, de les apprivoiser, de les faire leurs pour mieux transmettre leur message. Colson Whitehead fait partie pour moi de cette catégorie des auteurs immanquables.

Comme beaucoup en France, j’ai découvert Whitehead avec ses deux dernières fulgurances, Underground railroad et Nickel Boys, deux romans auréolés par le prix Pulitzer. On pouvait penser à ce moment-là que le New Yorkais était beaucoup dans l’affectif et aux marges du Noir. C’était oublier qu’il avait aussi écrit précédemment un roman d’initiation avec Sag Harbor et que Zone 1 était tout simplement une histoire de zombies. Colson Whitehead est donc capable de couvrir différents univers. Pas une réelle surprise donc de le voir débarquer dans le Noir.

Dans l’Intuitionniste, son premier roman (nouvelle parution à l’automne chez Albin Michel), on pouvait penser mais sans certitude qu’il montrait NY. Le Colosse de New York : Une ville en treize parties, très jolie variation sur New York que tout amoureux de la ville doit lire: des lieux célèbres, des coins discrets, des moments dans la journée. Il témoignait alors  «Si je suis ici, c’est parce que je suis né ici, à jamais perdu pour le reste du monde”.  New York, véritablement une passion.Ses débuts dans l’écriture se manifesteront par des articles pour le Village Voice, bible de l’agitation culturelle de la ville, très branché underground, indé, indie… Mais il n’avait encore jamais écrit une fiction sur New York, il a remédié à cette absence avec Harlem Shuffle, première partie d’une trilogie qu’il consacre à Harlem principalement mais en fait aussi à toute l’insularité de Manhattan. 

Harlem, dans les années 60, c’est le pire d’une ville très dangereuse, plus des deux tiers des toxicos de NY y résident avec la violence prévisible et incontrôlée qui en découle. C’est aussi le principal bastion dans la lutte pour les droits civiques des populations afro-américaines. Voilà pour le décor.

Colson Whitehead, pour ce roman, revendique l’héritage de deux grands auteurs de polars qui ont pris pour cadre la Grosse Pomme. La filiation entre Carney, le personnage de Whitehead et Jackson, le héros du fabuleux La reine des pommes de Chester Himes est évidente. Les points communs : Harlem et la naïveté “apparente” des deux personnages. L’héritage de Donald Westlake se retrouve dans une certaine similitude entre Carney  et le cambrioleur John Dortmunder, un homme qui a un talent surnaturel pour rater des coups immanquables ou pour dérober des objets qu’il n’aurait même pas dû effleurer du regard. John Dortmunder sait très bien que son destin est d’échouer mais il ne sait pas résister à la tentation, aux plans géniaux de ses camarades d’infortune. Et Carney, de la même manière, va se laisser entraîner par son cousin Freddie, son ami, son pote et surtout un vrai voyou, lui. Au début, ce sont des marchandises tombées du camion qui vont emplir le magasin de meubles de Carney avant qu’il devienne rapidement un fourgue qui va planquer des objets qu’il n’aurait jamais fallu dérober. La police aux trousses, ce n’est déjà pas toujours simple quand on n’a pas la même couleur de peau que les flics locaux irlandais. Mais avoir la moitié de la pègre new-yorkaise et une des familles les plus puissantes de la ville sur le dos, cela devient très dangereux.

Colson Whitehead raconte trois casses, cambriolages situés en 59, 61 et 64. Si l’humour est souvent présent, il ne masque pas pour autant le racisme, les discriminations. Carney en est souvent la première victime, lui qui veut juste le meilleur pour son épouse et ses deux enfants et devenir un simple commerçant respecté. Si le rythme, le ton, les histoires sont parfois de l’ordre de la comédie, le drame n’est jamais loin. Tous les ingrédients d’un polar délicieusement vintage sont réunis, mais ils ne sont néanmoins qu’une très jolie façon de raconter New York et Harlem dans les années 60. Et cela fonctionne très bien pendant les deux premières parties. La dernière partie, la plus dangereuse et la plus dramatique aussi, est par contre un tout petit peu encombrée par la narration des émeutes raciales de 64, des évocations de Martin Luther King et du KKK, éléments importants de l’époque, mais qui n’ont rien à voir avec le déroulement de l’intrigue et nuisent un peu à un suspense assez terrible. Mais on l’aura compris aussi, le personnage principal de l’histoire est Harlem.

La plume est superbe. Harlem Shuffle ne s’avèrera peut-être pas aussi évident que Nickel Boys pour les lecteurs de littérature blanche mais pour tous les amateurs de vieux polars en noir et blanc, des Série Noire de Duhamel, quel régal, quelle ivresse.

Clete

SIX VERSIONS / LES SIX ORPHELINS DU MONT SCARCLAW de Matt Wesolowski / EquinoX

Traduction: Antoine Chainas

“Un soir d’août, sur les pentes sauvages de la montagne écossaise, Tom Jeffries, quinze ans, disparaît. L’été suivant, son corps est retrouvé dans les marécages. Accident ou crime ? Le doute subsiste. 

Vingt ans plus tard, dans son célèbre podcast « Six Versions », Scott King donne la parole aux témoins pour tenter de résoudre l’énigme.« 

Matt Wesolowski a inventé le personnage de Scott King, animateur d’un podcast qui reprend en six épisodes hebdomadaires des affaires depuis longtemps enterrées, des cold cases qu’il réchauffe en interviewant six personnes, acteurs plus ou moins proches de la tragédie. Les orphelins de mont Scarclaw est le premier volume, le second, La tuerie Macleod sortira en mars.

Les séries true crime des plate-formes séduisent  mais aussi passionnantes qu’elles puissent être si le montage est performant, elles peuvent nuire au temps de lecture de chacun. D’ailleurs, autre débat hors sujet, les jeunes lisent-ils encore ou préfèrent-ils tout simplement être guidés confortablement par les épisodes que l’on prend quand l’envie vous prend et dont le format de 45 minutes est confortable, ne nuisant pas au temps dévolu à d’autres activités. 

 L’auteur, natif de Newcastle, Matt Wesolowki, éducateur pour jeunes a dû s’interroger sur ce phénomène avant de créer cette délicieuse « six versions » qui reprend de vieilles affaires non résolues, des « cold cases » sur le principe d’épisodes de podcasts qu’on peut lire d’une traite si on accroche et vous accrocherez ou qu’on peut reprendre aisément après une pause avec des parties très bien délimitées mettant en lumière un seul personnage à chaque fois.

Les orphelins de mont Scarclaw, premier de la série, avec cet ado perdu, bouffé par une forêt et recraché un an après ne brille pas, c’est évident, par son originalité scénaristique. Mais, après le premier épisode où on évacue l’éventuelle responsabilité des deux adultes accompagnateurs, on va vers une intrigue passionnante intéressant uniquement des ados, devenus aujourd’hui des adultes hantés plus ou moins par cette tragédie depuis deux décennies.

Et là, on a un beau florilège des désarrois et désordres habituels des adolescents: alcool, cannabis, histoires de cœur, de cul, rivalités dans le groupe, désirs de séduction, attrait du morbide, fréquentations dangereuses, méchanceté, mythomanie… Petit à petit, le lecteur se fait un opinion souvent battue en brèche par le témoignage suivant. On écoute, interprète, s’interroge, s’étonne de certains silences ou d’oublis.

Le suspense est crescendo, on avance bon train, en se dirigeant inexorablement vers le centre d’une cible toujours floue, accident ou meurtre ? Mais on est loin du compte quand apparaît en plus la possibilité, l’éventualité du surnaturel, de la légende ? Antoine Chainas, l’auteur du virtuose Bois aux renards  tout juste sorti et également traducteur du roman a dû apprécier cette intrigue frôlée, effleurée par le fantastique et animée par la mythification d’un lieu.

Matt Wesolowki, malin, sait très bien agripper son lecteur, l’épouvanter avec un roman qui ne comporte pourtant aucune goutte de sang, pas la moindre violence, pour mieux l’abandonner au bord du chemin avec une dernière version de l’histoire… la sienne.

Chapeau !

Clete.

L’ANTRE de Brian Evenson / Quidam

The Warren

Traduction : Stéphane Vanderhaeghe

L’antre, un lieu sous terre où il se réveille. Dehors, l’air est irrespirable. Pourtant, il va devoir sortir. Sa survie semble être à ce prix. Mais qui est-il ? Est-il aussi seul qu’il le pense ? Et d’où lui viennent les souvenirs qui le hantent ? Le terminal qu’il interroge possède peut-être quelques-unes des réponses aux questions qu’il se pose. Mais le terminal a aussi une question à lui poser : qu’entend-il par ce mot de personne ?

Avec Immobilité chez Rivages, L’Antre est est le deuxième roman de Brian Evenson publié en ce début d’année 2023, mais cette fois-ci chez Quidam. Pas convaincu par le trop inconsistant Immobilité, j’appréhendais un peu la lecture de L’Antre, craignant une nouvelle déception. Les choix de Quidam n’étant généralement pas anodins, je nourrissais néanmoins un petit espoir de vivre une lecture un peu plus originale. 

Tout d’abord, il faut noter qu’il y a une connexion évidente entre Immobilité et L’Antre. Il est intéressant de lire les deux coup sur coup. Dans les deux ouvrages il est question de cryogénisation, d’un personnage principal confus, plein de doutes et en recherche d’identité, ainsi que d’un monde extérieur devenu dangereux pour l’être humain ou autre bipède de cet ordre. Pour autant, L’Antre est plus court (seulement 110 pages) et l’expérience de lecture toute autre. Mais l’un pourrait, dans une certaine mesure, être la suite de l’autre. Ou bien est-ce juste le fruit de mon imagination ? Quoi qu’il en soit, cette novella de Brian Evenson me paraît définitivement plus intéressante, car plus riche et mieux aboutie. 

L’Antre joue avec nos nerfs. Tortueux, voire franchement labyrinthique, la confusion toujours plus intense et chaotique à laquelle est en proie notre héros, gagne également le lecteur tant elle est efficacement mise en forme. On se sent rapidement pris dans une spirale infernale et un poil anxiogène. X perd pied, ne sachant pas ou plus ce qui il est, et ce qu’il est, en constant dialogue avec lui-même et une machine, il perd ses repères et nous avec. Mais qui est X, à la fin ? Schizophrénique ! Il y a de quoi se sentir tout autant piégé que captivé.

Brian Evenson a une complète maîtrise de son texte et l’exercice, somme toute assez habile, est bel et bien concluant. Difficile de rester indifférent. Que vous aimiez ou non la science-fiction, si tant est que vous appréciez les expériences littéraires singulières, pour ne pas dire aliénantes, L’Antre est pour vous. Aussi court soit-il, ce livre n’est ni expéditif, ni incomplet. Il est intelligemment dosé et tient le lecteur en haleine. Contrairement à Immobilité, L’Antre sort du lot et s’impose comme une curiosité notable. Si vous ne craignez pas de secouer un peu votre cerveau, vous pourriez bien être surpris. 

Brother Jo.

IMMOBILITÉ de Brian Evenson / Rivages

Immobility

Traduction: Jonathan Baillehache

Lorsque vous ouvrez les yeux, vous ne savez plus qui vous êtes ni d’où vous venez. Vous savez que le monde a changé, qu’une catastrophe a détruit tout ce qui existait, et que vous êtes paralysé à partir de la taille. Un individu prétendant être votre ami vous dit que vos services sont requis. Vous voici donc transporté à travers un paysage de ruines, sur le dos de deux hommes en combinaison de protection, vers quelque chose que vous ne comprenez pas et qui pourrait bien finir par vous tuer. Bienvenue dans la vie de Josef Horkaï.

Rien de moins que deux livres de Brian Evenson publiés en France en janvier 2023 et chez deux éditeurs différents. Pour moi qui n’a jamais lu Brian Evenson, et que l’on m’avait déjà par ailleurs plus ou moins bien vendu, c’est une bonne occasion pour le découvrir. Et comme on dirait chez les amateurs de tartes flambées, l’occasion fait le lardon ! Voilà. Ça c’est fait… Maintenant, passons aux choses sérieuses. Des deux ouvrages de l’auteur que sont Immobilité (Rivages) et L’Antre (Quidam), je me suis d’abord attaqué à Immobilité et sa couverture que je trouve assez fascinante. Mais le contenu l’est-il autant ?

On m’a décrit Evenson comme pas bien joyeux, dans ses textes j’entends, du genre à ne pas trop voir la vie en rose. En amateur de littérature égayante, c’est un bon argument pour me pousser à la lecture d’un auteur. Je reconnais qu’ici l’argument est amplement confirmé. Malheureusement, cela ne peut toujours suffire à faire un bon livre. Immobilité peine à me convaincre.

Difficile de trouver un véritable intérêt à cette randonnée post-apocalyptique à dos d’hommes. L’histoire, peu palpitante et relativement prévisible, manque de substance. Il ne se passe pas grand-chose et l’atmosphère de fin du monde est somme toute assez convenue. Ou juste pas assez développée. Ou bien vue et revue ? Si la promenade n’est pas désagréable, dans le sens ou la lecture est facile et rapide, elle ne m’a pas laissé de trace particulière. 

Notre héros, Josef Horkaï, est perclus de doutes tout au long de son aventure. Après avoir été apparemment sorti d’une longue stase, sa mémoire lui fait défaut, ainsi que ses jambes. Envoyé aussitôt en mission – la mission étant de partir du point A, pour aller au point B chercher quelque chose dont il ne sait rien ou peu, et le ramener au point A, aidé par deux « mules » – il se questionne sur tout. Mais disons ce qui est, notre héros est surtout très naïf et ses réflexions lassent assez rapidement. Le résumé dit juste, Josef Horkaï ne comprend pas et c’est bien dommage, on aimerait bien le secouer un petit peu. Je ne vais pas vous divulgâcher le déroulé, sinon vous n’aurez vraiment pas grand-chose à vous mettre sous la dent, mais le fond n’a rien d’une surprise : la vraie catastrophe c’est l’Homme. 

Pas la randonnée la plus passionnante que j’ai connue. Dommage. Les sujets à creuser ne manquaient pas. L’intrigue aurait mérité d’être plus élaborée et la plume un peu plus vive. On est loin du roman qui fera date dans l’univers de la science-fiction post-apocalyptique. Cela reste une petite lecture qui aura peut-être son charme pour certaines et certains, mais assez anecdotique à mon sens. L’Antre, publié chez Quidam, sera-t-il plus concluant ? Réponse après lecture.

Brother Jo.

RÉTIAIRE(S) de DOA / Série Noire / Gallimard

Il y a eu bien sûr l’épisode Lykaia sur le BDSM en 2018 mais on était nombreux à attendre le DOA de Citoyens clandestins et de Pukhtu. Les années noires COVID auront eu au moins un effet positif puisqu’elles auront bloqué l’auteur dans ses recherches sur l’histoire d’un officier nazi en France. En attendant, DOA est donc revenu vers le Noir, ses premières amours et des univers où depuis de longues années, il nous séduit par la puissance de sa plume, son art à nous montrer le côté obscur, l’underground sans filtre.

“Une enquêtrice de l’Office anti-stupéfiants, l’élite de la lutte anti-drogue, qui a tout à prouver.

Un policier des Stups borderline qui n’a plus rien à perdre.

Un clan manouche qui lutte pour son honneur et sa survie.”

Un roman de DOA est difficile à résumer et je ne m’y risquerai pas plus que la Série Noire très minimaliste dans sa quatrième de couverture. Disons que très globalement si Pukhtu parlait de la guerre en Afghanistan, Rétiaire(s), lui, parle de la drogue en France, une autre guerre. On connaît la rigueur de DOA, sa volonté que certains trouvent farouche de se montrer inattaquable sur ce qu’il montre, raconte et on retrouve tout cela dans une intrigue très riche sur le trafic de came en France à différents niveaux. Tout d’abord l’internationale de la came avec les nouvelles routes de transit, des états bandits comme la Bolivie, la Mauritanie, beaux pays où, même en rêve, on n’a pas envie de séjourner. Ensuite, le trafic sur le pays avec une famille de trafiquants manouches de la région parisienne qui a maille à partir avec la concurrence et les forces de police et de gendarmerie, soldats de l’ombre, qui luttent avec leurs moyens et leurs limites et enfin, les sentinelles et spadassins de bas étage de la Courneuve et du quartier des amandiers du XXème.

L’histoire fait intervenir de nombreux personnages avec qui il faudra se familiariser au départ, effort nécessaire, on n’est pas dans un énième thriller à deux balles. Heureusement, l’annexe en fin d’ouvrage, avec ses deux entrées la loi et le crime, permet de bien ancrer s’il le faut, les différentes factions, organisations qui gravitent en périphérie de cette histoire. Par ailleurs, un glossaire regroupant acronymes, abréviations, services de police et judiciaires préserve un liant, une certaine urgence à l’intrigue.

Côté personnages, certains offrent tellement de facettes et de possibilités qu’ils ne peuvent pas avoir été créés pour un simple “one shot”. On pense à la jeune Lola, côté crime et à Théo Lasbleiz le Finistérien (tueur de loups en breton) flic des stups qui a perdu femme et fille exécutées et occupant cette place de guerrier solitaire incontrôlable qu’on a déjà rencontré un peu chez DOA autrefois sous les traits de Lynx. Pas de réelle barrière entre le bien et le mal, des personnalités complexes animées par des désirs et des volontés antagonistes. 

L’intrigue est béton, le roman vous saute à la gueule dès le prologue, du DOA quoi, vous savez déjà … mais le plus effrayant, c’est peut-être ce qui apparaît en filigrane, au détour des pages, ce que vous découvrirez entre les lignes ou à travers une petite histoire comme celle d’Adama de la Banane…DOA a toujours déclaré n’émettre aucun avis, aucune opinion, néanmoins, il dresse parfois, mine de rien, un tableau assez inquiétant de la France de 2021.

Superbement construit avec des interludes qui permettent quelques respirations, Rétiaire(s) était à l’origine, en 2006, un projet de série refusée par France Télévisions. Dommage ! Avec cette loupe sur le travail de fourmi des flics, les filatures et les écoutes ainsi qu’une étude sociétale très forte comme on retrouve dans toutes les productions de David Simon, cela aurait pu devenir une sorte de The Wire à la française très crédible. Mais, de manière je le reconnais très égoïste, le malheur de DOA à l’époque fait notre bonheur aujourd’hui.

Last but not least, l’histoire est loin d’être bouclée…

DOA est de retour et cela fait un putain de bien.

Clete.

PS: entretien à venir.

LA MONTAGNE INVERSÉE, UNE EXPÉDITION DANS LES MÉANDRES DU FANTASME de Romain Lescurieux et Antonin Vabre / Marchialy

2012 : la fin du monde aura lieu le 21 décembre selon le calendrier maya. Une rumeur dit que le pic de Bugarach, dans l’Aude, sera épargné. Un emballement médiatique, peut-être plus ridicule que la ferveur millénariste, est déclenché. Les deux auteurs, alors jeunes journalistes, se retrouvent au sommet de la montagne le jour J.

2022 : dix ans plus tard, ayant survécu à l’apocalypse, les auteurs reviennent sur place. Ils prennent le temps de rencontrer les habitants, de remonter le fil de la rumeur. En s’engouffrant au cœur de la montagne dans une expédition plus que risquée, ils partent à la recherche des mystères de la région.

Que faisiez-vous pour la fin du monde ? Celle de 2012, j’entends. Où étiez-vous ? J’imagine que vous ne vous en souvenez plus. Moi non plus. Mais il me reste quelques souvenirs de tout le marasme autour de Bugarach. Deux pour être exact. Tout d’abord, le pic de Bugarach qui rappelait étrangement « La tour du diable » que l’on voit dans Rencontre du troisième type, mais aussi un illuminé bien perché qui aura beaucoup fait rire, j’ai nommé Sylvain Durif, le joueur de flûte de pan qui se faisait appeler « Le Christ cosmique » et se répandait en discours hallucinés et hallucinants. La triste star de ce délire médiatisé. Depuis, internet aidant, on en a vu défiler d’autres du même acabit, et l’ère du complotisme à outrance dans laquelle nous vivons est un terreau fertile. En prenant pour exemple le 21 décembre 2012 à Bugarach, les journalistes Romain Lescurieux et Antonin Vabre tentent de comprendre, avec La montagne inversée : une expédition dans les méandres du fantasme, tous les tenants et aboutissants de ce non-évènement ultra médiatisé. Comme on dit, il n’y pas de fumée sans feu. Ou bien ?

Si l’idée peut prêter à sourire, ce livre est une enquête tout à fait sérieuse, faite autant de recherches que de rencontres inopinées. Ici se télescopent histoire, légendes, ésotérisme, faits réels ou imaginés, traitement médiatique et discours de tous types, des plus pragmatiques et scientifiques, aux plus décalés, voire invraisemblables. En prenant comme fil conducteur une expédition spéléologique au coeur même de la montagne, nos deux journalistes progressent en parallèle, lentement mais surement, dans leur exploration de cette toute petite commune qu’est Bugarach, ses habitants passés et présents, son histoire et ses alentours. De boyaux en catastrophes naturelles, de concrétions en vies soi-disant extraterrestres ou intraterrestres, galerie après galerie et années après années, ce sont diverses strates de Bugarach et son pic qui se dévoilent à nous. 

Et au final, quel est le résultat de cette enquête ? Sont-ils tous fous à Bugarach ? Est-ce que l’on y trouve une concentration anormale de faits paranormaux ? Mais qu’est-ce qu’une concentration anormale de faits paranormaux ? Est-ce un lieu si unique qu’il devait indubitablement devenir un jour le centre de toutes les attentions ? Est-ce qu’E.T téléphonerait plus facilement à la maison depuis le haut du pic ? L’intérieur de la montagne est-il un garage à ovnis ? Tant de questions dont je ne vous dévoilerai pas précisément les réponses. Vous allez devoir lire pour savoir ! Ce que je peux vous dire, c’est que vous allez être déçus. Non, je déconne ! Enfin, pas complètement… Il y a une large part de démystification dans ce livre, n’en déplaise à ceux qui s’imaginaient trouver là un livre qui laisse toute sa place à l’imagination, mais l’intérêt se trouve ailleurs. On découvre ici plein de petites histoires, individuelles et collectives, parfois communes, parfois plus singulières, avec ce qu’elles peuvent comporter de poésie, de passion, d’humanité et d’absurdité. L’ordinaire d’un lieu un peu isolé, comme on en trouve plein en France et ailleurs, qui un jour bascula dans l’extraordinaire, pour finalement revenir à ce qu’il a toujours été. Deux phrases extraites du livre me  semblent assez représentatives du fond de celui-ci : « Les humains sont comme ils sont et non comme ils devraient être. Les montagnes aussi. »

En conclusion, La montagne inversée : une expédition dans les méandres du fantasme est une enquête rondement menée, qui tente de mener intelligemment le lecteur vers les faits, la réalité tangible, en tenant compte des idées et des fantasmes des uns et des autres. D’une sorte de folie ambiante, nous revenons progressivement au concret : l’humain et la nature. A l’image de l’expédition spéléologique de nos deux journalistes, on s’enfonce petit à petit dans l’obscurité pour revenir vers la lumière. A l’évidence, de cette fin du monde, il n’y avait pas de quoi en faire toute une montagne, juste un bon livre.

Brother Jo.

DANS LES MURMURES DE LA FORET RAVIE de Philippe Alauzet / Le Rouergue

Jean est un vieux paysan, rude et rustre comme peu. Agnès, fille de Jean, pas bien mieux lotie que son père avec qui elle partage les tâches depuis que sa mère est morte. La mère, elle n’a pas d’autres noms, a disparu quand Agnès avait quinze ans. Depuis, c’est comme si le jour ne s’était jamais levé.
Pàl vient de loin, d’un pays de froid. Il travaille à la ferme depuis quelques mois.
Il y a aussi le bien-nommé Pentecôte, le chien de Jean. Et les brebis.
Sacré huis-clos, épais, très épais. Rares sont les mots échangés.
Ça pourrait se passer il y a cent ans ou mille ans ou plus, ces êtres sont enracinés dans cette terre qui les a vu naître, d’où rien ne pourra les déloger sinon la mort.
Les jours passent lourdement, tous pareils, avec pour seule distraction un bout de plaisir furtif, rapide, entre Agnès et Pàl, à peine quelques minutes tard le soir, de temps en temps.

Il y a le ciel, et la terre, les carrés de la terre, le domaine des hommes, les champs mis à nu, les rivières contraintes, les routes noires et grises, l’ordre des hommes, leurs toits serrés les uns contre les autres, leurs douanes, leur ignoble façon de dessiner un monde qui ne leur appartient pas, la carte des puissants. De si haut, tout est minuscule et il n’y a de grand que l’homme qui regarde de loin, impuissant à saisir, forcé à l’inaction, inoffensif, étranger aux lignes qui s’écrivent, tout en bas, qui semblent impérieuses et qui ne sont rien quand le temps est passé. Jean regarde tout mais ne pense rien. Il chasse de son esprit les idées qui s’y engouffrent à mesure qu’il le vide. 

Les forêts ne sont pas désertes, et les bêtes qui les peuplent ont faim. Les brebis en pâtissent, en meurent, c’est inacceptable pour Jean que l’on voit crapahuter et chasser le loup, ce loup qui avait disparu et qui lui prend son bien. C’est comme une quête pour lui, ou un jugement dernier, une mort enfin. Il remonte dans sa vie, de son passé le plus lointain à son entourage et aux autres villageois qu’il ne peut pas souffrir, et le lui rendent bien.
Au même moment, Agnès n’est pas épargnée par cette nuit de chasse, des vautours s’envolent et s’approchent d’elle.

Dans les murmures de la forêt ravie est un premier roman (au titre bien trop long), je veux bien le croire, pourquoi pas après tout, mais une chose est sûre, Philippe Alauzet est bel et bien un écrivain. Il a plus qu’une simple histoire effrayante à raconter, il a un style propre, touffu et poisseux, ses phrases sont sculptées et tournées dans un bois noble. Ses mots sont choisis, poncés puis imbriqués ; il y a de l’ébéniste chez cet auteur. Et une prestance peu courante.
Le roman est court, ramassé sur une centaine de pages d’un nature writing noir, glaçant, prenez votre temps pour en apprécier chaque pli et repli ; de toutes façons vous ne pourrez pas faire autrement.

NicoTag

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