Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 35 of 160)

JE SUIS LE CHÂTIMENT de Giancarlo De Cataldo / Métailié Noir

Io somo il castigo

Traduction: Anne Echenoz

Je suis le châtiment est le premier volet d’une série mettant en scène le procureur Manrico Spinoli della Rocca, grand mélomane, vieil aristo amateur d’opéra lyrique et bien sûr de préférence italienne. On ne vous présentera pas Giancarlo De Cataldo, magistrat romain et auteur du cultissime Romanzo Criminale, qu’on suit avec régularité : Suburra ici et , Rome brûle, L’agent du chaos, Alba nera.

“C’est un type étrange, le procureur Manrico Spinori della Rocca, un aristocrate de vieille souche, un peu coureur et fils d’une mère ludopathe qui a perdu toute la fortune de la famille au jeu. Mais si on consulte les statistiques, on ne peut que constater qu’il est très fort dans sa partie. Et il travaille avec les meilleurs, une équipe de femmes. De plus, il ne perd jamais son sang-froid, et il en faut quand on enquête sur la mort de Mèche d’or, un vieux beau, chanteur populaire, juré de la Nouvelle Star romaine et producteur de chanteuses débutantes. Les suspects ne manquent pas : une famille affreuse et rapace, un chauffeur silencieux et des jeunes filles naïves.”

Un roman de Giovanni de Cataldo est l’assurance de retrouver une Italie polardesque qui a vraiment du chien, une ville de Rome toujours aussi fascinante et un propos toujours moderne, “politique”, hautement sociétal. Mais nul n’est à l’abri de se planter de temps en temps. Loin de moi l’intention d’affirmer que ce roman est raté, disons qu’il restera peut-être moins longtemps en mémoire que certains de ses prédécesseurs.

Le cadre met un peu de temps à se mettre en place, il faut bien lancer la série et que les personnages principaux, Manrico et sa nouvelle équipe féminine, puissent être rapidement identifiables mais ensuite le suspense est constant, assez prévisible, hélas, mais ça roule, ça fonctionne, ça ronronne un peu, diront les lecteurs assidus de polars. On reprochera aussi quelques clichés, assez pour qu’ils puissent agacer les plus sensibles d’entre nous, des stéréotypes éprouvés, un déroulement assez convenu. Il est certain que la plume experte de De Cataldo et Rome aident à faire passer tout cela mais on reste un peu sur sa faim.

Allegro ma non troppo, Je suis le châtiment, un polar qu’on espérait porté par l’art lyrique et qui joue en fait une musique très classique.

Clete.

HOLLYWOOD S’EN VA EN GUERRE d’ Olivier Barde Cabuçon / Série Noire

“Septembre 1941. Aux États-Unis, le mouvement isolationniste et antisémite America First gagne du terrain et le président Roosevelt n’arrive pas à faire basculer son pays dans la guerre. À Hollywood, on prépare la contre-attaque avec un film engagé en faveur de l’intervention, mais sa vedette, la star Lala, est victime d’un chantage qui pourrait tout compromettre.

Vicky Mallone, détective privée, légèrement portée sur les cocktails et les femmes, va voler à son secours avec l’aide d’un vieux fédéral bougon et, lorsqu’il est sobre, d’Errol Flynn en personne. Le tournage du film va bientôt concentrer toutes les menaces et tous les enjeux de l’époque. Mais qui manipule qui à l’ombre des plateaux ?”

Depuis plus de quinze ans, Olivier Barde Cabuçon, d’abord chez Actes sud et maintenant à la SN de Gallimard écrit des polars dont les intrigues se situent dans le passé. Féru d’Histoire, il a voulu ici tordre le cou à une rumeur déclarant que pendant que les pauvres G.I. se faisaient tuer en Europe, à Hollywood, la fête battait son plein. Son intrigue, basée à l’époque du débat sur l’entrée en guerre des USA, montre que la communauté du cinéma s’est engagée et a œuvré pour l’entrée en guerre. Certes, tourner un film de propagande, s’impliquer publiquement ne peut s’apparenter à la course désespérée d’un soldat sur une plage de Normandie et certainement que les rations de guerre n’offraient pas le même plaisir gustatif que les buffets des soirées dans le L.A. qui compte et qui festoie mais certains acteurs, réalisateurs, producteurs se sont “battus” et Olivier Barde Cabuçon nous le montre.

Dès l’entame du roman, on sent que l’auteur connaît parfaitement son sujet, est dans son élément. Sa passion pour Hollywood et son amour du cinéma en noir et blanc des années 40, se voit dans sa faculté à apporter des informations nécessaires, des connaissances fines et des anecdotes sympathiques tout en restant parfaitement dans une intrigue qui sonne “hard boiled” avec ses flics, ses privés, ses informateurs, ses méchants camouflés, belle adaptation des polars ricains de l’époque.

Mais ces connaissances historiques comme cinéphiles adroitement réinvesties auraient été bien vaines sans une belle intrigue, et des personnages bien incarnés. Le suspense va crescendo et le roman s’avère prenant grâce à cette variante magique du Sam Spade de Hammett qu’est l’héroïne Vicky Mallone, détective privée et sacrée nana qui tombe aussi vite et régulièrement les filles que les cocktails.

La plume est adroite, souvent moqueuse, gentiment railleuse… très élégante.

Bienvenue à Lala Land !

Clete

LAPIN MAUDIT de Chung Bora / Matin Calme

Jeojutokki 

Traduction: Han Yumi et Hervé Péjaudier

Entre Eraserhead de David Lynch, Carrie de Stephen King et Les Revenants de Laura Kasischke, elle est la nouvelle voix du réalisme magique. Ses héros, baroques et tragiques, errent en quête de vengeance, de rédemption ou d’amour tel un reflet onirique de nos propres existences, portés par un imaginaire sans limites.

On ne le dit que trop peu, on ne parle pas assez de l’exercice de la nouvelle, à qui on semble préférer celui du roman. Pourtant, les deux se valent. Un texte de qualité restera toujours un texte de qualité, qu’importe son format. Non ? J’énonce là ce qui me semble être une évidence. J’espère que ça l’est. Mais dans le doute, je me permets. Tout ça pour en venir à Lapin maudit, recueil de nouvelles de la coréenne Chung Bora publié chez Matin Calme, dont on dit qu’il est un phénomène mondial et sur lequel on appose d’impressionnantes références. Une chose est certaine, il est difficile d’oublier cette couverture une fois qu’on l’a vu, mais qu’en est-il du contenu ?

Dix nouvelles composent ce recueil. Pour ceux qui pourraient craindre de manquer de matière à lire,  cela tient quand même sur 283 pages. Il y a donc de quoi se mettre sous la dent. Mais la sobriété et la concision de la plume font que vous en verrez le bout assez rapidement. Si vous deviez buter sur quelque chose durant votre lecture, ce serait probablement plus sur l’univers de Chung Bora qui peut ne pas plaire. Mais parait-il que ça plait. Quoi qu’il en soit, il faut être en mesure d’apprécier la dimension magique/fantastique de ces textes et cela n’est pas donné à tout le monde. Si vous cherchez du pur réalisme, Lapin maudit n’est probablement pas pour vous. Pour autant, toutes les nouvelles ne sont pas aussi excentriques que cela puisse paraître, même s’il y a toujours quelque chose de cet ordre dans ces textes.

Au fil de ces pages, vous découvrirez un lapin maudit qui causera bien des misères à une famille, un « enfant », fruit de déjections, qui prend forme dans la cuvette des toilettes, une victime d’un accident de voiture qui sombre progressivement, une femme qui tombe enceinte de façon inexpliquée mais dont on dit que la vie de son bébé dépendra de sa capacité à lui trouver un père pour sa naissance, une autre trop amoureuse d’un androïde qui le lui rendra brutalement, un renard puis un enfant qui saigne de l’or et qui fera la fortune et l’infortune de son père, un garçon maltraité par une créature dont il s’échappera pour finir maltraité par les hommes, un couple qui devient propriétaire d’un bâtiment dans lequel il emménage et autour duquel il va se passer beaucoup de choses étrange, et j’en passe… On navigue constamment entre contes étranges et écrits un peu ou franchement teintés de surnaturel, mâtinés d’un peu de romantisme, de science-fiction, d’horreur ou de magie, le tout souvent assez noir. Un mélange qui a de quoi surprendre.

Lapin maudit ne sera peut être pas de tous les goûts, mais il demeure une curiosité intrigante qui peut autant séduire des amateurs, qu’étonner positivement des lecteurs qui n’ont pas l’habitude de ce type de lectures. Dans tous les cas, l’imaginaire foisonnant de Chung Bora ne devrait pas vous laisser indifférent. A vous de juger si le livre méritait ou non de finir dans les finalistes du Booker Prize en 2022.

Brother Jo.

LES DERNIERS GÉANTS d’Ash Davidson / Actes Sud

Damnation Spring

Traduction : Fabienne Duvigneau

Originaire de Californie, Ash Davidson vit aujourd’hui en Arizona. Elle nous propose aujourd’hui son premier roman, salué par une large critique américaine (dont Stephen King himself).

1977. Californie du Nord. Rich est de ces bûcherons qui travaillent au sommet des arbres. C’est un métier dangereux, dont son père et son grand-père sont morts. Il veut une vie meilleure pour sa femme Colleen et son fils Chub. Pour cela, il a investi en secret toutes leurs économies dans un lot de séquoias pluricentenaires. Mais lorsque Colleen, qui veut avoir un deuxième enfant malgré de précédentes fausses couches, se met à dénoncer la compagnie d’abattage pour l’usage d’herbicides responsable selon elle de nombreuses malformations chez les enfants, le conflit s’invite au coeur de leur couple.

De (bons) romans qui nous entraînent dans les forêts de la côte ouest des Etats-Unis et/ou dans les communautés de bûcherons, Nyctalopes en connaît quelques-uns, chroniqués parfois dans nos colonnes. Citons Le miel du lion de Matthew Neil Null, Faire bientôt éclater la terre de Karl Marlantes ou le désormais classique Et quelquefois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey.

L’autrice déclare avoir mûri et travaillé son projet durant dix années. Il n’y aucun mal à le croire tant le texte coche de bonnes cases : caractère épique de cette saga familiale, sens du détail vif, personnages d’épaisseur humaine sensible, galerie de portraits remarquable, lignes de dialogues qui font mouche, enjeux enracinés dans un contexte temporel et humain mais universels (amour, travail, honneur, loyauté aux siens, impact de la dégradation de l’environnement sur la vie humaine). Oui, Les derniers géants s’appuie sur cette ancienne problématique, l’homme contre le vivant, la nature, pour dérouler superbement une chronique familiale et communautaire des plus fines. Ash Davidson et son roman, avec puissance, talent et grâce, même, s’avancent sur la scène. Et déjà cela est une réussite. Ne dit-on pas que nous aurions là trouvé une nouvelle Great American Voice ? C’est fort possible et demandera confirmation.

Voilà un premier roman de haut calibre, qui pourrait démarrer un parcours littéraire de façon parfaite. Trop parfaite ? Selon moi, un texte soigneusement travaillé, calibré, expression d’un talent et qui, pourtant, est retenu, juste à temps, de s’aventurer plus loin sur des versants fragiles face à un glissement de terrain, comme il peut arriver à la saison des pluies au pays du redwood. C’est une impression personnelle qui ne doit pas vous empêcher d’embrasser les arbres et les habitants de Del Norte County. Ash Davidson, désormais nous voulons un autre géant.

Paotrsaout

LE COUTEAU DES SABLES de Minos Efstathiadis / Actes noirs / Actes Sud

Traduction: Lucile Arnoux-Farnoux

“Le meurtre d’un inconnu dans les rues de Montmartre plonge les enquêteurs de la police française dans une impasse. De son côté, Théodore Richter, le jeune fils de la victime, tient à ce que les dernières volontés de son père soient respectées. Il engage le détective privé Chris Papas pour faire rapatrier le corps du défunt en Grèce, où il voulait être inhumé. C’est là, dans le cimetière d’un village grec, que Papas va mettre la main sur une vieille carte mystérieuse…”

On avait découvert Minos Efstathiadis avec son premier roman paru en France en 2020. Le plongeur  était un bon polar mais également un roman avec certains passages très durs relatant des pratiques odieuses des nazis en Grèce durant la seconde guerre mondiale. On avait d’ailleurs alors signalé le caractère glaçant de certaines scènes, un roman à ne surtout pas mettre entre toutes les mains. D’emblée, on peut dire que si ce roman n’est pas un long fleuve tranquille et heureusement d’ailleurs, la violence, bien présente, n’atteint jamais les sommets d’abomination connus dans le passé. Tout n’est pas parfait non plus. Commençons donc par ce qui fâche un peu.

Petite déception, alors qu’on envisage aisément le bleu de la mer Egée en ouvrant un polar grec, nous voilà propulsés d’entrée dans la grisaille parisienne à Montmartre plus précisément. Une grande partie de l’histoire se déroule d’ailleurs à Paname et pour l’exotisme, le soleil, la bouffe méditerranéenne, on repassera. Ceci dit, vous verrez que la vision de la capitale par un regard extérieur ne manque pas de piquant parfois. 

Deuxième regret, peut-être encore plus subjectif, le roman est très (trop) court tant certaines histoires, à forte coloration onirique ou magique, auraient mérité d’être beaucoup plus détaillées. On sent une sorte d’emballement, peut-être un peu regrettable, à en faire un thriller blindé qui décolle dès le départ et qui ne vous laissera souffler, et encore, qu’une fois la dernière ligne lue. 

C’est indéniablement du très bon dans le genre polar d’investigation avec un Chris Papas, tout simplement humain, aux prises avec une histoire qui le fascine peut-être autant que les soucis de son chien hospitalisé. Homme solitaire, discret, Chris se dévoile un peu plus que dans le précédent opus. L’histoire, lancée comme une enquête sur un banal fait divers part très vite sur les thèmes des trafics internationaux d’œuvres d’art et du commerce des humains…quelques belles ordures et de nombreuses vies brisées ou scarifiées. 

Le couteau des sables, deuxième enquête béton signée Chris Papas et la confirmation du talent de Minos Efstathiadis.

Clete.

TRUE CRIME STORY de Joseph Knox / Le Masque.

Traduction: Jean Esch

Introduit certes il y a fort longtemps en littérature avec Truman Capote et De sang-froid racontant journalistiquement une tuerie aux USA en 1959, le True Crime connaît actuellement un fort succès, le nouveau truc pour vendre des bouquins d’une manière pour l’instant encore originale. En s’appuyant sur des histoires réelles où on instille une part de fiction ou en créant une histoire et en y mettant les ingrédients nécessaires à une impression tangible de réalité, des auteurs anglo-saxons commencent à occuper les bacs polars des librairies françaises. On vous a déjà proposé le premier épisode de six versions de Matt Wesolowski Les orphelins du Mont Scarclaw. Là, c’est Joseph Knox, déjà connu pour sa trilogie du flic Adain Watts (Sirènes, Chambre 413 et Somnambule) qui s’y colle pour True Crime Story, son nouveau roman.

“Manchester, 17 décembre 2011. Zoe Nolan, 19 ans, quitte la tour de sa résidence universitaire à l’aube, après le déclenchement de l’alarme incendie lors d’une fête organisée dans sa colocation. C’est la dernière fois qu’elle est aperçue vivante.

Sept ans plus tard, l’écrivaine Evelyn Mitchell, qui s’intéresse aux disparitions inexpliquées de jeunes femmes, devient obsédée par celle-ci et décide de creuser l’enquête. Alors qu’elle envoie, au fur et à mesure de ses avancées, les chapitres de ce qui constituera son prochain livre à son ami Joseph Knox, elle disparaît à son tour.

Joseph plonge dans ses notes et ses retranscriptions d’interviews, et découvre les témoignages des proches de Zoe.”

Il est évident que ce nouveau roman de Joseph Knox dont on connaîtra en partie la solution en fin de lecture ne fonctionnera que si vous acceptez de vous laisser balader par un auteur particulièrement expert dans l’art de distiller le suspense et de retarder les informations importantes. Dans ce cas, et même si on note des invariants qui pourraient très vite lasser à l’avenir dans ce sous-genre mais que je ne citerai pas pour ne pas spoiler, le roman devient vite passionnant. Rapidement, devant les mensonges, les incertitudes, les oublis, les inexactitudes, on ne peut s’empêcher d’aller soi-même à la pêche aux indices dans une phrase, dans une situation, dans une attitude, un comportement. On voit très vite que certains mentent mais pour quoi, pour qui ou contre qui d’ailleurs. Personne n’a vraiment d’alibi pour cette nuit et logiquement se dévoilent comme le signale Joseph Knox, les “usual suspects” : le petit copain, les colocs, les amis, la sœur jumelle, les parents… auxquels Knox ajoutera d’autres éléments périphériques mais importants. Il n’est pas exagéré de dire que se dégagent rapidement au moins quatre “gros” suspects.

L’affaire est complexe, le petit monde fermé de Zoe s’ouvre petit à petit et il y a des surprises pour ceux et celles qui pensaient vraiment la connaître. Démarrant six mois avant la disparition, l’histoire se termine sept ans après la tragédie. Knox décortique, fouille, expertise, relance de manière très recevable, propose quatre ou cinq versions de chaque moment-clé et c’est un puzzle infernal qui apparait. Knox a parfaitement réussi son challenge et son instantané d’une jeunesse mancunienne. La lecture est souvent agréablement parasitée par des “celle-là, je ne l’avais pas vu venir” ou des “ah mince !”, agrémentée aussi par la musique de Mogwai.

Franchement addictif, un thriller parfaitement réussi dans le fond comme sur la forme.

Clete

MOLLESSE de Franck Mignot / P.O.L.

Samuel, un quadra sans réels problèmes ni grandes passions, promène son spleen, sa “mollesse” en Bretagne, vraisemblablement à Brest. Il a un job, est marié et père de trois charmants bambins. On le découvre à la plage où il retrouve une des mères d’élèves de l’école de ses enfants mais en tout bien tout honneur. Tout semble passer sur la vie de Samuel sans que ça l’émeuve particulièrement, une routine rassurante et ennuyeuse…

Il rencontre aussi beaucoup de parents, à l’entrée et à la sortie des classes, à la fameuse “heure des mamans” que connaissent bien les enseignants de primaire et de maternelle où les parents discutent, traînent… En l’occurrence, ce moment est présenté de façon idyllique car bien souvent, dans la réalité, ce petit quart d’heure est souvent le moment du grand réquisitoire et du procès des enseignants. Ici, on cause de la pluie et du beau temps, on fait connaissance, on raconte son parcours… Samuel connaît des problèmes dans son couple et il n’est pas indifférent au charme de certaines femmes qu’il observe avec paresse…

Et puis, l’occasion faisant le larron, pas vu pas pris, un matin, il franchit le pas. Alors, on pense tous à ces histoires d’adultère qu’on a lues ou vécues ou imaginées. Mais ici, pas de passion dévorante, pas d’histoire d’amour qui rend fou. Non, juste une histoire de cul, un petit coup vite fait entre deux adultes responsables et consentants, un moment qu’il pense sans conséquences, un désir animal, une envie de possession, un moyen de sentir à nouveau vivant… à vous de voir…

On a parfois beaucoup de mal à comprendre le comportement de personnes qu’on pense connaître par cœur, alors, quand on se lance dans une histoire qui doit rester secrète avec des inconnues, cela relève de la loterie. Et arrive très vite le drame qui va se muer en sanglant cauchemar. Samuel va vite regretter cette petite baise. Alors, on a déjà lu voire connu pareilles entreprises avec leurs conséquences, mais il faut reconnaître que la partition de Franck Mignot est très originale, réussie et particulièrement dérangeante.

Mollesse est le premier roman de Franck Mignot. Il fait vraisemblablement partie des histoires conçues pendant le break en COVID, on sent d’ailleurs souvent sa présence. Partant d’une idée très originale, il écrit son très court roman, en se concentrant sur Samuel racontant son histoire. Cela lui permet de faire souvent l’économie du cadre, de l’explication de certains comportements, en se concentrant sur le drame et la “misère” de Samuel, le rythme d’écriture comme seul réel indicateur de la tension.

Interrogeant sur les relations adultérines mais aussi sur l’amitié et ses limites comme sur l’image de la femme-objet, “Mollesse” est un cauchemar hurlant. Eh ouais, des gens comme ça, existent… Le roman laisse durablement un sale goût dans la bouche, une histoire très noire, un nom à retenir.

Clete.

PÉCHÉ MORTEL de Carlo Lucarelli / Métailié Noir.

Peccato Mortale

Traduction: Carlo Lucarelli

“La période entre le 25 juillet et l’armistice du 8 septembre 1943 est un moment étrange, hallucinant, dans l’histoire italienne. Entre bombardements de Bologne, coup d’État contre Mussolini, et occupation allemande du nord de l’Italie. Un moment idéal pour faire les mauvais choix.

Dans ce chaos, au cœur du fascisme italien, le commissaire De Luca poursuit son travail de policier, en obsessionnel indifférent aux changements politiques. Il doit identifier un corps sans tête retrouvé dans un canal.”

On avait redécouvert De Luca en 2021 dans Une histoire italienne, le personnage ayant été créé dans les années 90. L’histoire était située en 1953. Péché mortel, lui, replonge De Luca dans la guerre, en 43, quand il servait le pouvoir fasciste.

On le voit très vite. De Luca n’est pas fasciste, il fait juste son job de flic dans un grand bordel bolognais: on ne sait plus qui gouverne, les communistes sortent du bois violemment, les bombardements alliés détruisent Bologne et sèment la mort tandis que l’armée nazie décide de s’installer en ville. Faut être très fort pour essayer de faire régner la loi et l’ordre, un peu comme le Gunther de Kerr dans l’Allemagne nazie. Et De Luca aura bien du mal…

Alors qu’il mène une intervention chez un trafiquant, un pro du marché noir, De Luca tombe sur un corps sans tête. Mais De Luca est très futé, il cherche et retrouve la tête. Pas de chance… elle ne correspond point au corps mon cher monsieur… Le mystère s’épaissit. Sa hiérarchie ne semble pas trop s’émouvoir de la chose. Ok, c’est la guerre, le malheur, on en a déjà sa dose. Pas de vagues De Luca, semblent lui dire aussi certaines autorités politiques et judiciaires. Et cela semble très louche à notre flic cet empressement à vouloir enterrer cette histoire qui va prendre rapidement des directions inquiétantes pour les autorités, les voies de la corruption, la valeur d’une vie…

De Luca a levé un lièvre voire plusieurs et il ne le lâchera pas. C’est un enquêteur de haut vol, l’as de la criminelle locale et il va le prouver. Bon, peut-être que c’est un peu dommage qu’il ait toujours les bonnes intuitions, mais l’enquête est vraiment jubilatoire pour ceux qui aiment les bons vieux polars à l’intrigue très riche, de quoi bien vous surprendre plusieurs fois. Et comme De Luca est un mec bien, c’est souvent un régal. J’ai déjà dit ma grande affection pour les polars ritals. Métailié, avec sa collection italienne dirigée par Serge Quadrupanni, a tout pour ravir les fans.

Un bon polar, tout simplement.

Clete.

CEREMONIE de Leslie Marmon Silko / Terres d’Amérique / Albin Michel

CEREMONY

Traduction : Michel Valmary

C’est avec un petit décalage de quelques mois que notre regard se porte aujourd’hui sur cette réédition d’un roman de 1977 (avec traduction révisée, avant-propos inédit et préface de Larry McMurtry extraite de l’édition anniversaire des trente ans du texte chez Penguin Classics). Terres d’Amérique ne surprend pas en proposant à nouveau l’ouvrage de l’autrice d’origine Laguna Pueblo du Nouveau-Mexique, reconnue aux côtés de James Welch, N. Scott Momaday et Louise Erdrich comme l’un des quatre piliers de la Renaissance indienne sur le plan littéraire.

Tayo, un jeune Indien du Nouveau-Mexique, revient de la Seconde Guerre mondiale hanté par la mort de son cousin et l’âpreté des combats contre les Japonais dont il a été prisonnier. Son retour sur la réserve de Laguna Pueblo ne fait qu’accroître son sentiment d’aliénation, car pour Tayo comme pour nombre des siens, l’amour de sa terre porte en lui la honte de l’avoir perdue à jamais. Tandis que certains vétérans se réfugient dans l’alcool ou la violence, Tayo s’interroge sur le véritable sens de son mal. Sa quête, qui le ramène aux croyances et aux traditions de son peuple, prend alors la forme d’une cérémonie, seule voie pour retrouver la lumière.

Cérémonie est tout d’abord un roman sans fard sur les difficultés de réadaptation des soldats submergés par leur expérience intime avec la violence et la mort. Soyons clairs, cela a nourri et nourrira encore hélas d’excellents et douloureux textes. La particularité du roman de Leslie Marmon Silko réside en ce que ce terrible bouleversement est aussi vécu par un Native American. Appartenant à une communauté déjà méprisée, spoilée, sous le joug d’un racisme quotidien, Tanyo découvre avec son enrôlement une sorte d’émancipation et de reconnaissance par la société blanche. En réalité les Etats-Unis ont besoin de chair à canon, peu importe la couleur de peau de ses soldats tant qu’ils sont prêts à endurer et verser leur sang. Revenus à leurs vies d’avant, Tanyo et les GI amérindiens ne peuvent digérer l’amertume qu’ils éprouvent : fini les sourires des Blancs, le prestige de l’uniforme, les conquêtes féminines… Ils boivent, errent, se font rouler, se battent.

Pour Tanyo, ce retour au pays est alourdi d’une culpabilité immense : lui, le bâtard, sans père, à part dans la famille et la communauté, n’a pu revenir de la guerre sans son cousin-frère Rocky, mort dans les terribles conditions de la détention par les Japonais. Loin du foyer, il n’a pu apporter non plus de l’aide à son oncle, qui s’est épuisé à récupérer des vaches volées ou enfuies. Sa dépression abyssale le mène aux portes de la folie et de la mort. Il accepte de se soumettre à une cérémonie, de se reconnecter aux croyances et aux traditions pour comprendre ce qui lui arrive et échapper aux forces noires, pour réparer et se réparer.

Leslie Marmon Silko nous ouvre une porte vers la spiritualité et une cosmogonie syncréthique des peuples voisins, Pueblo, Zuni, Navajo, du Sud-Ouest montagneux des Etats-Unis. Le paysage fait l’objet de magnifiques descriptions « habitées ». Pour ceux qui veulent encore les voir, les mythes et les histoires dessinent les points remarquables, les pistes et les contours de terres volées pour la plupart à leurs habitants anciens. Ils sont l’ancrage d’un peuple. Il en résulte un texte marqué par une forte spiritualité, comme un appel nécessaire à renouer avec ses racines.

Un texte sur la dévastation sociale et spirituelle d’une communauté amérindienne au milieu du XXe siècle mais aussi un très beau roman d’éveil.

Paotrsaout

VENGERESSES de Peggy-Loup Garbal / Philippe Rey

Mireille et Marie ont vécu silencieuses de longues années, à porter seules, ensemble, leur anormalité. Pour ces soeurs jumelles autistes, les coups ont été encaissés très tôt : la mort du père, l’alcoolisme de la mère, une société violente et déshumanisante. Ballottées d’une famille d’accueil à l’autre, meurtries par des blessures profondes, celles que l’on disaient douces, calmes et timides, décident, à la suite d’un énième renvoi chez leur mère, de se faire justice elles-mêmes.

C’est le début d’un périple qui les mène du nord au sud de la France, à la reconquête de la place qui leur revient. Furies assoiffées de vengeance, les deux soeurs traquent un à un leurs anciens tortionnaires, infligent rigoureusement leurs châtiments, sans exception. Et, lorsqu’elles arriveront enfin face au dernier des coupables – le plus surprenant –, iront-elles jusqu’au bout de leur plan ?

Cela faisait un petit moment que je n’étais plus allé regarder ce qui faisait du côté de chez Philippe Rey. Enfin, ça n’est pas tout à fait exact, disons plutôt que ça fait un petit moment que je n’ai rien vu de chez Philippe Rey qu’il me semblait pertinent d’évoquer sur Nyctalopes. La dernière fois, ce fut Une déchirure dans le ciel de Jeanine Cummins. Cette fois-ci c’est Vengeresses, le premier roman de Peggy-Loup Garbal, sur lequel j’ai jeté mon dévolu. 

Premier constat, le livre ne pèse pas lourd. 126 pages seulement ! C’est court. Très court. Mais est-ce trop court ? Pas ici. Enfin pas vraiment. D’un côté, c’est un peu trop expéditif par moments, mais d’un autre, ça fuse comme il faut pour être percutant. L’écriture de l’autrice se veut directe, sans détour, une façon d’aller droit au but sans prendre le risque de s’éparpiller. Mais les sujets sont néanmoins nombreux : les relations familiales, la gémellité, l’autisme, la différence au sein de la société, la maltraitance, la vengeance et j’en passe. Peggy-Loup Garbal reste parfois trop en surface mais ouvre la porte à la réflexion. Elle allume la mèche et donne matière à débattre. 

Avec Vengeresses je ne peux m’empêcher de penser à ce genre cinématographique assez controversé dit du « rape en revenge ». Pour les novices en la matière, ce sont généralement des films qui reposent sur une histoire de viol(s) suivi d’une vengeance brutale et punitive. C’est un peu  le fil conducteur du livre. Comme qui dirait, pas le temps de niaiser ici. Nos deux jumelles ont la ferme intention d’en finir avec ceux qui leur ont fait du mal au cours de leur vie, une vie qui se dévoile par bribes, au fur et à mesure que l’on fait route vers ce qui devrait être le grand final de cette petite expédition. Mais comme le livre se lit très rapidement, je ne peux trop en dire, au risque de vous divulgâcher l’intrigue.

Pour une première, Peggy-Loup Garbal ne prend pas de pincettes en écrivant Vengeresses et c’est franchement appréciable. Un roman tout en tension, aussi lapidaire qu’ardent. On n’a pas le temps de s’ennuyer, ni de jouer la fine bouche.. Un début encourageant. On attend de lire la suite.

Brother Jo.

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