Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 33 of 160)

LE PLUS GROS JEU d’Al Alvarez / Métailié

The Biggest Game in Town

Traduction: Jérôme Schmidt

Envoyé du New Yorker, le poète Al Alvarez se rend à Las Vegas pour faire un reportage sur le Championnat mondial de poker de 1981. Las Vegas est alors l’une des villes les plus extravagantes des États-Unis, une ville qui n’a qu’une promesse : votre vie peut changer d’une seconde à l’autre… si vous avez de la chance. Des millions de gens venus du monde entier jouent aux tables de poker, mais une poignée à peine se risque aux plus grosses tables. Les fortunes changent de main, le poker devient alors un sport extrême. Les joueurs sont tout autant aveuglés par le romantisme des grandes pertes que des grandes victoires, ou, comme l’explique l’un d’entre eux : « Notre poker est un art, les autres se contentent de tirer sur une cible mais nous, notre cible est vivante, et elle riposte. »

Qu’on se le dise, le poker ne me passionne pas le moins du monde. Je n’ai jamais éprouvé une once d’intérêt pour ce jeu. C’est bien là ce qui m’a poussé à lire Le plus gros jeu, deuxième livre du défunt écrivain Al Alvarez publié chez Métailié. Je n’étais pas exactement curieux d’en apprendre plus sur le poker, mais de savoir si l’auteur était en mesure de capter mon attention tout un livre durant sur le sujet.

Avant même le poker et ses joueurs, il y a le décor qu’Al Alvarez plante à merveille, comprenez la ville de Las Vegas, son climat, ses casinos, et ses différentes facettes, de la plus clinquante à la plus obscure : « Les casinos trônent sur la terre brûlante comme des jouets extravagants échoués sur la plage, leurs enseignes clignotant, nous faisant de l’oeil, s’emberlificotant, étincelant follement, comme s’ils vivaient leur chant du cygne, avant que la batterie s’épuise. » Les quelques descriptions nous transportent instantanément sur place et permettent au lecteur de se projeter là où il n’ira peut-être jamais. Bien que l’on connaisse tous Las Vegas, au minimum par le prisme du cinéma, le dépaysement est assuré. Une destination qui n’est pas sans conséquences pour beaucoup de ceux qui s’y risquent : « Tous les pigeons du monde entier viennent à Vegas dans l’espoir que leur chance tourne, mais un perdant reste un perdant, où qu’il aille, et ils finissent tous par sombrer dans le désespoir. D’où les agressions, d’où la violence, d’où les vols. »

A Las Vegas, les jeux se trouvent en pagaille. Parmi ces jeux, aux dires de ses pratiquants et d’Al Alvarez, il y a le poker qui est résolument à part, notamment du fait des impressionnantes sommes d’argent qui sont investies dans les parties. Certains s’autorisent à jouer sans compter, rendant les enjeux des parties colossaux et inconcevables pour le commun des mortels : « Le caractère banal et imperturbable de cette élite qui bouge de grosses sommes d’argent à table est au-delà de toute compréhension pour le joueur ordinaire. Il n’est pas uniquement question de talent et de niveau de jeu, mais aussi d’une tout autre réalité des choses. » La compétition est rude, et les joueurs s’impliquent des heures durant, avec des méthodes différentes et un savoir faire technique qui impressionne : « Pour la plupart des plus grands joueurs professionnels, le poker est devenu un substitut au sport – une activité qu’ils adoptent lorsque leur avantage physique s’est émoussé, mais qui demande la même concentration, le même talent et la même endurance, un exutoire à la compétitivité qui bouillonne en eux. »

L’une des grandes forces de l’auteur est d’arriver, en plus de la ville et du jeu, à saisir la diversité des profils des différents joueurs dont il est question au fil des pages. Il rend parfaitement compte des parcours de vie des uns et des autres, et de leur état d’esprit face au jeu en général, mais aussi dans le cadre des grandes compétitions qu’ils disputent. A cela s’ajoute la dimension intemporelle du récit, alors même que nous sommes au début des années 1980, mais peut-être cela est-il dû à Las Vegas où le temps semble s’arrêter. Quoi qu’il en soit, la beauté de la plume d’Al Alvarez et la justesse de son regard insufflent une véritable beauté à une chronique qui aurait tout aussi bien pu être purement clinique et technique.

Al Alvarez nous offre une plongée réaliste et immersive dans l’univers du poker au coeur même de Las Vegas. Le plus gros jeu est un livre fascinant et passionnant. Ecrit d’une main de maître, il a tous les atouts pour satisfaire bien plus que les amateurs de poker.

Brother Jo.

FAIS-LES PLEURER de Smith Henderson et Jon Marc Smith / Belfond

Make Them Cry

Traduction: Maxime Berrée

Première collaboration entre Smith Henderson et Jon Marc Smith. Si le second est hors des radars, le premier, Smith Henderson, est l’auteur d’un premier roman noir brillant, sorti en France en 2015 Yaak Valley, Montana où, inspiré par son passé d’éducateur spécialisé, il racontait l’Amérique des marges dans l’Amérique des années 80. Par la suite, il a beaucoup travaillé avec Phillip Meyer sur The Son l’adaptation en série de son extraordinaire roman Le fils, racontant une famille texane sur trois générations et interprété notamment par Pierce Brosnan. Ce retour est donc une bonne nouvelle.

“Diane Harbaugh, l’une des recrues les plus coriaces de la DEA, l’agence antidrogue américaine, est celle qu’on appelle pour faire parler les dealers les plus récalcitrants… Jusqu’au jour où l’un de ses indics se suicide sous ses yeux, faisant émerger des doutes sur la nature exacte de leur relation. Sous le coup d’une enquête interne, lâchée par sa direction, Diane perd peu à peu le contrôle. Dans un sursaut rageur, elle part au Mexique rencontrer un certain Gustavo. Celui-ci affirme avoir une info qui pourrait faire tomber tout un cartel. Mais c’est un piège dans lequel se précipite la jeune femme.”

Les lecteurs de Yaak Valley, Montana auront compris rapidement que c’en est terminé de la rudesse et des grands espaces d’un Montana très glauque des années 80. Bon, en deux mots comme en cent, Fais les pleurer est tout bonnement un roman de narcos avec tout ce que ça sous-tend comme fusillades, tueries, coups tordus. poussées de testostérone et montées d’adrénaline en grandes doses. La DEA, La CIA, les Zetas, la Mara 13, tout le monde est bien présent et forcément, si vous avez déjà goûté pareil cocktail explosif, vous savez que cela sera bouillant, sanglant, violent, effréné et j’en passe… Les personnages sont suffisamment bien cernés, tous avec leurs zones d’ombres, leurs failles, c’est hyper-classique mais ça le fait bien. A sa sortie aux USA, le roman a été dézingué parce qu’une partie des dialogues était en espagnol et nécessitait une certaine connaissance de la langue pour bien comprendre certains dialogues. C’était un peu ballot, c’est vrai. Si l’espagnol, y compris à New-York, est en train de devenir la langue la plus parlée sur le territoire américain, elle n’est pas forcément la plus lue et ce souci d’authenticité s’était avéré un gros obstacle. Pour la version française, pas ce genre de souci.

Sans atteindre le niveau de la trilogie de Don Winslow, La griffe du chien, Cartel et La frontière, le roman de Henderson et Smith fait bien le taf. On peut aisément envisager une suite et on imagine très bien que les deux auteurs, pas fous, se verraient très bien l’adapter pour le petit ou le grand  écran.

Clete

L’HOMME APPRIVOISÉ de Horacio Castellanos Moya / Métailié

El hombre amansado

Traduction:  René Solis

La vie d’Erasmo Aragón change soudainement quand il est faussement accusé d’abus sexuel. Il perd son travail dans une université américaine et ne peut plus renouveler son permis de séjour. Après une crise nerveuse il rencontre Josefin, une infirmière suédoise, à laquelle il s’accroche désespérément. Afin d’oublier son passé, ils démarreront une nouvelle vie ensemble à Stockholm, mais les fantômes latino-américains, la monotonie, la dépendance et les anxiolytiques feront ressurgir la paranoïa…

L’écrivain salvadorien Horacio Castellanos Moya n’en est de loin pas à son premier roman. Déjà chroniqué et apprécié chez Nyctalopes avec Moronga, L’homme apprivoisé qui sort chez Métailié est au moins son treizième livre publié en France. Un auteur confirmé donc, mais une découverte pour moi et certainement pour d’autres.

Une citation extraite de L’Apocalypse de Jean, ainsi qu’une d’Arthur Schopenhauer en guise d’introduction, on peut dire que le ton est donné. Les 126 pages qui composent ce court roman ne seront probablement pas une ode à la joie. Mais qui va s’en plaindre ? Et puis, je peux me tromper, on n’est jamais à l’abri d’une fausse piste. 

Une certitude néanmoins. En quelques pages la plume d’Horacio Castellanos Moya fait mouche. Il a un réel talent d’écriture. On sent l’expérience. Les phrases sont précisément ciselées. On se coule dans le texte sans difficulté et avec un plaisir certain. Il a un ton, un sens du dynamisme et une musicalité bien à lui. Nul doute qu’il pourrait écrire sur ce qu’il veut qu’il embarquerait toujours le lecteur. N’est-ce pas là l’apanage des bons auteurs ?

Erasmo Aragón, le héros de L’homme apprivoisé déjà présent dans plusieurs romans de l’auteur, on s’y attache autant qu’il nous irrite. Ici tout du moins. On a là un homme déraciné, apathique, clairement perdu, parfois drôle et parfois plus perturbant car très parano. Tout ou presque devient suspicieux avec lui, ce qui peut prêter à sourire autant qu’à angoisser. Les médicaments tempèrent ses crises mais il est dans une constante lutte avec lui-même. Bien évidemment, son histoire avec Josefin, l’infirmière qui l’a pris en affection et le porte vers d’autres horizons, va lui apporter confort et réconfort un temps, jusqu’à ce que la spirale infernale qui semble l’étouffer prenne à nouveau le dessus par la force des choses. 

Grâce à l’habileté de Horacio Castellanos Moya, ce qui se passe dans la tête de Erasmo Aragón devient « contagieux », et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, on se retrouve à la fin du livre, aussi égaré que Erasmo, mais conscient de la chance que l’on a de ne pas être à sa place. Une place que lui même est bien incapable de trouver. 

L’homme apprivoisé de Horacio Castellanos Moya est un trop court mais très bon roman. La fin est un peu abrupte tant le livre est bon, frustrante même, car il y avait matière à aller un peu plus loin dans l’histoire, mais ce qui nous est donné à lire est déjà, en soit, un régal. Un ravissement de tous les instants.

Brother Jo.

DE SANG ET D’OR d’Olivier Martinelli / Kubik Editions

Olivier Martinelli pourrait occuper une place plus conséquente dans nos chroniques « noires et engagées ». Né en 1967, le Sétois avait eu son temps un sacré badge of honor en étant publié il y a dix ans (le seul écrivain français à y parvenir) chez 13e Note, l’éditeur (2008-2014) aux références nickel côté fous furieux ou francs-tireurs : Dan Fante, Mark SaFranco, Willy Vlautin… On en parle encore. D’autres textes noirs, souvent infusés de culture rock, suivaient La nuit ne dure pas : L’ombre des années sereines en 2016, Mes nuits apaches en 2020, des participations à des tributes littéraires dédiés aux Thugs, à OTH, à l’album Sandinista de The Clash… Plus récemment, l’auteur s’était consacré à un récit autobiographique (L’homme de miel, 2017) et un diptyque de fantasy, Le livre des purs. Avec De sang et d’or, il renoue avec sa veine originelle, de surcroît au sein d’une toute nouvelle collection, lancée ce printemps.

Des meurtres sordides ensanglantent Paris. Les organes prélevés sur les victimes semblent servir une énigme indéchiffrable, un dessein mystérieux.

Dans une atmosphère de fin du monde, deux lieutenants de la brigade criminelle mènent l’enquête… Porteurs de leurs propres secrets, ils avancent sur le fil du rasoir et vont livrer une ultime partie d’échecs contre l’esprit machiavélique du tueur…

Dans un Paris hivernal contemporain, comme esquissé à l’eau-forte sur une plaque de zinc, des meurtres qui se révèlent bien vite sériels mobilisent l’équipe de Baumel et Cortini, deux flics qu’aucune affinité apparente ne rapproche mais qui pourraient se rassembler par la défiance qu’ils font naître chez leur hiérarchie ou leurs collègues. Dans un style sans falbala, le texte d’Olivier Martinelli se concentre sur la psychologie et les blessures intimes du tueur qui s’amuse à semer des indices macabres sur sa piste mais aussi sur celles de Baumel et Cortini, personnages abîmés et douloureux eux aussi.

Baumel dit l’Ombre est fils de flic, son père a été officiellement tué en opération, aux côtés des anciens qui sont devenus les collègues de Baumel. Mais quelque chose de son passé, de cette relation père-fils, le ronge et le rend désabusé et songeur. Il est solitaire. Son frère a refait sa vie en Amérique Latine. Sa mère perd la boule. Parfois, il trouve du réconfort dans les bras d’une étudiante qui se prostitue et qu’il ne sait pas aimer.

Cortini est seul lui aussi, largué par sa compagne, fille d’un hiérarque policier. Il boit la tasse sur le plan sentimental. Ses nuits sont hantées de visions cauchemardesques qui ne sont peut-être pas sans lien avec la psyché du tueur. Ses seuls amis : son père, écrivain compulsif mais sans ambition, et un voisin fan de rock comme lui.

Des meurtres en série, c’est en soi un sale boulot. Mais ceux-là semblent s’affirmer tout spécialement comme une adresse à ces deux flics cabossés, en porte-à-faux avec leur milieu professionnel. Une enquête qui les obligera à affronter leurs souvenirs et leurs blessures les plus secrètes, le vertige de leur destruction aussi. De la même manière qu’une formation ramassée guitare-basse-batterie peut nous faire toucher du doigt les sommets de la musique électrique, Olivier Martinelli revisite avec trois forts personnages la notion du duel où l’adversaire est l’autre et soi-même en même temps.

Un beau jeu d’échecs où les pièces maîtresses, le tueur, les deux flics, sont d’un métal écorcheur.

Paotrsaout

SOLEIL OBLIQUE ET AUTRES HISTOIRES IRLANDAISES de Donal Ryan / Albin Michel

A Slanting of the Sun

Traduction: Marie Hermet

En le suivant depuis son arrivée dans les librairies françaises, on pensait, vraiment à tort, connaître, au moins en partie, l’univers de Donal Ryan. Des histoires simples de gens ordinaires comme  Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe dans la difficulté ou déjà dans la marge, sans misérabilisme, avec beaucoup de respect, d’une compassion  jamais surjouée avec une faculté impressionnante à conter d’une manière somme toute très banale, pudiquement mais souvent assassine pour le lecteur.

On attendait, on espérait fortement Strange Flowers, son roman sorti en Irlande en 2020 voire le dernier de 2022 The Queen of Dirt Island et puis finalement on découvre Soleil oblique et autres histoires irlandaises daté de 2015, un recueil de vingt nouvelles n’excédant que très rarement la dizaine de pages. Alors on connaît le couplet sur les lecteurs français qui goûtent peu la nouvelle mais je sais très bien que tous ceux qui ont un jour pénétré l’univers de Donal Ryan y retourneront les yeux fermés. 

Si on s’arrête sur le titre, Soleil oblique est la dernière histoire du recueil, découvrez l’émotion et l’horreur qui s’en dégagent pour savoir si vous serez capables d’appréhender la peine en totalité. Et autres histoires irlandaises semble très réducteur car on est très loin du microcosme irlandais et d’une celtitude fantasmée très barbante et autres biniouseries très à la mode par chez nous, c’est beaucoup plus universel. Les gens que raconte Donal Ryan, on les croise tous les jours aussi ici, on tourne juste un peu la tête pour ne pas savoir, pour ne pas voir mais ils sont présents parmi nous. Ryan nous montre leurs failles, leurs malheurs, leur déchéance, leurs regrets, leur noyade, leur ignominie, leur cruauté aussi,  rien n’est épargné, rien n’est faussé, aucun manichéisme juste la manifestation du malheur, quel qu’il soit, subi ou volontaire, parfois, mais juste parfois, atténué par un trait d’humour prouvant une fois de plus, s’il le fallait, la noblesse de l’auteur, le respect pour ces êtres et ses lecteurs.

Méfiez-vous de la couverture très belle mais qui vous donne une idée bien fausse de la réalité du bouquin.

Ces vingt nouvelles sont toutes écrites, sauf une, à la première personne, créant rapidement une promiscuité avec les personnages, une intimité avec leur mouise ou leurs dérives qui pourra s’avérer très douloureuse voire gênante quand vous comprendrez, par petites touches, la réalité des êtres pas tous recommandables. Elles se déroulent principalement en Irlande mais on voyage aussi vers le drame syrien comme dans Par une mer basse et tranquille et même jusqu’à Kinshasa.

Alors, toutes ne vous émouvront pas de la même façon, selon votre humeur, votre vie, votre histoire mais sûr que certaines vous seront très douloureuses. Il est vraisemblablement très difficile de les lire à la suite, l’émotion vous étreint trop durablement et de manière, ma foi, souvent insupportable. J’ai été obligé de prendre un autre ouvrage pour me changer les idées. J’ai été plombé par Soleil oblique, détruit par un tout petit passage vraiment anecdotique dans Le peloton, choqué par Nephtys et l’alouette, horrifié par Départ en retraite, gêné par La passion, ému aux larmes par Bleu roi, ébloui par Grace… 

“Le monde est rempli de mots que personne n’a envie d’entendre.”

Donal Ryan les dit avec talent et c’est aussi douloureux que frappant et imparable.

Clete.

LOIN EN AMONT DU CIEL de Pierre Pelot / La Noire Gallimard

Les exégètes et les lecteurs qui le suivent depuis longtemps savent que dans l’oeuvre fabuleuse de Pierre Pelot, le western tient une place tout à fait particulière. C’est même le genre de prédilection de ses débuts littéraires. Entre 1966 et 1982, Pierre Pelot a écrit pas loin de 40 textes se rattachant au western, notamment une conséquente série avec un personnage principal, Dylan Starck, un métis franco-indien né dans le Sud des Etats-Unis. 2023 nous apprend qu’il n’avait pas tout à fait renoncé à ses premières inspirations.

La fin de la guerre de Sécession vient tout juste d’être signée. Une bande de pillards commandés par Captain Sangre de Cristo et une sorcière sanguinaire surnommée Mother débarquent dans la vallée d’Ozark, en Arkansas. Ils s’installent dans la ferme des McEwen, massacrant les parents et la plus jeune des quatre filles de la famille, avant de poursuivre leur chevauchée meurtrière.Les trois soeurs survivantes n’auront de cesse de traquer cette horde pour se venger. Par monts et par vaux, au hasard de la reconstruction du Sud, elles vont finir par former une bande de femmes hors la loi à la recherche de ceux – tous ceux – qui ont détruit leur vie…

En fin connaisseur des Etats-Unis, Pierre Pelot a choisi une bonne tourbe historique comme le terrain de son roman. Dans la région des Ozarks, Arkansas, la guerre de Sécession ne s’est jamais incarnée en batailles rangées ou boucheries à grande échelle. Pour ainsi dire, la contrée a même été épargnée par les bandes de franc-tireurs et de soudards antagonistes, Jaywalkers, Bushwackers ou Red Legs, qui ont éreinté le Missouri et le Kansas voisins, au nord, par leurs actions de guérilla et leurs raids sanglants dirigés principalement vers les civils supposés être du mauvais bord. Et puis un jour, qui devrait être celui de la paix à peine signée, tout change. Une bande de massacreurs aux bords de la folie passe par la propriété de la famille McEwen pour égorger, violer, piller et incendier. La vie des trois filles McEwen survivantes bascule dans un noir cauchemar. La défaite véritable, ce serait d’accepter leur sort injuste. S’il leur reste quelque chose à vivre, puisque plus rien ne fait sens, ce sera la vengeance.

Pierre Pelot est un horticulteur. Il sait faire éclore avec constance les plus belles fleurs de son écriture dans ses descriptions ou ses scènes d’action, très vives, avec un registre qui peut passer du cru au presque précieux par moment. Il n’y a pas de roses sans la caresse d’une épine. Les pétales sont ici d’un rouge puissant. Le roman déchaîne une violence échevelée, qui laisse pantois. Ça mitraille, ça sabre, ça égorge, ça éventre sur un rythme enlevé. Et cela n’est pas l’apanage unique des hommes. Les femmes y ont leur part. Leur innocence, leur jeunesse, leurs espérances bafouées, les sœur McEwen, Enéa en cavalière de tête, vont se montrer sans concession. Leur adversaire est d’envergure inhabituelle. C’est l’époque des hommes pour lesquels le meurtre est aussi banal et quotidien que de chier dans les bois. Mais ils sont assortis là d’une illuminée adepte du sacrifice humain.

Les sœurs McEwen vont constituer en chemin un escadron femelle déterminé en incorporant dans leurs rangs des putains malmenées par la colonne des pillards. C’est aussi un aspect fort de ce roman, une révolte de femmes contre un destin tragique, contre un statut d’humiliée. Des femmes vont prendre leur vie entre leurs mains et laver leurs humiliations dans le sang. Bien que hors-la-loi, elles vont redonner une âme et une dignité à toute une communauté martyrisée par la guerre et la folie des hommes.

A la différence de leurs adversaires maléfiques, elles cherchent ainsi une paix de l’esprit et un rééquilibrage de leur monde sens dessus dessous. Et après ? Elles ne veulent pas y penser. Les rêves d’amour, de mariage, de vie familiale heureuse d’Enéa sont peut-être définitivement morts avec la lame de sabre qui lui est entrée dans la joue et l’image imprimée sur sa rétine de ses proches suppliciés. La guerre qui s’achèvait, c’était la promesse du retour de l’être aimé, le fils des voisins Starck. Leur vie ne sera plus jamais la même.

Pierre Pelot avait bien entendu toute la légitimité et toutes les munitions pour s’aventurer (à nouveau) sur les territoires du Old West. Loin en amont du ciel rejoint sans conteste les étoiles du western littéraire de fabrique européenne. Elles ne sont pas si nombreuses. Nous avions – chaudement – chroniqué le dyptique de l’Irlandais Sebastian Barry dans nos colonnes. En voici une autre.

Sauvage, cruel, émouvant. Et une magnifique cavalière sur le dos de La Noire.

Paotrsaout

LE DERNIER LOUP de Corrado Fortuna / Gallmeister

Traduction : Anita Rochedy

Décidément, l’Italie noire a le vent en poupe. Après les excellents Péché mortel de Carlo Lucarelli et Ce n’est que le début de Valerio Varesi, voire l’exposition de la littérature transalpine sous les feux de la rampe du tout récent Festival du livre de Paris, c’est au tour de Corrado Fortuna d’immiscer son Dernier loup dans le sillage d’un filon dont les gemmes séduisent. Déjà responsable d’un Un giorno sarai un posto bellissimo en 2014, passé sous les radars français, le Sicilien repart aujourd’hui sur les sentiers escarpés de ses terres natales. Acteur (brièvement aperçu jusque dans les ruelles du To Rome With Love de Woody Allen), réalisateur de clips et documentaires, il sera cette fois spectateur et auteur d’un huis clos étouffant au cœur du massif des Madonie, sous l’ombre du Pizzo Carbonara, point culminant du nord de l’île.


Piano Battaglia, minuscule village incrusté dans la roche et l’omerta : Tancredi Pisciotta, natif du coin et lecteur assidu de Jean-Claude Izzo, compte bien s’y oublier un temps, pour fuir la camurrìa, en VF « pour fuir les emmerdes du quotidien », ce qui traduit en truismes siciliens n’est pas dénué d’inhérents problèmes. À deux heures de route chaotique de Palerme, Tancre’, comme l’appelait Ruggero, son petit frère disparu, retrouve cet oxygène dont son statut de critique musical et citadin l’a exclu.


Mais la soixante-quinzième brebis d’Amir, berger sympathiquement intégré mais néanmoins ex-naufragé médusé et repêché au large de Lampedusa, n’est pas rentrée. Amir ne rentrera pas non plus. Et le brouillard s’incruste sur les côteaux comme sur les profils de quelques personnages guère moins flous, dont la belle et mutique Angela, son père Piero, l’aubergiste un peu ours, Gaetano, le grand-père et père des deux précédents. Et puis il y a aussi l’ombre d’Adelmo, l’autre grand-père, celui de Tancredi, parti depuis belle lurette mais laissant à la postérité son prestige de tueur du dernier loup de l’île, quarante ans auparavant. Ajoutez Mimmo, le vieil Abele, puis l’inspectrice Gaia Di Bello, venue démailler l’écheveau, et le casting serré est complet.


Alors, c’est quoi cette histoire d’une possible résurgence du canis lupus sur les hauteurs ? Conte, mythe ou légende ? D’autant que l’humain et ses travers s’invitent en filigrane pour une sorte d’allégorie entre le loup des bois et ses homologues bipèdes, bien plus néfastes. Forcément, de ce soupçon de fable exsude le souvenir de l’époustouflant Bois-aux-renards d’Antoine Chainas, paru aux premières heures de l’année. Le dernier loup n’en a certes que les frondaisons et les racines sylvestres, mais une jolie structure entre présent et flashbacks, ainsi qu’une écriture souple et intense, parsemée de belles tournures et d’adroits coups de crocs, lui confère haut la main un honorable rang de lecture conseillée. « L’homme est un loup pour l’homme » écrivait Thomas Hobbes il y a des lunes (Du citoyen, 1641). Et Corrado Fortuna nous confirme que ce prédateur-là n’est pas en voie d’extinction.

JLM

LE TOURNOI DES OMBRES de Jean-Pierre Perrin / Rivages

Il y a deux ans dans Une guerre sans fin l’ex grand reporter Jean-Pierre Perrin nous délivrait un très beau roman, que nous qualifierons ici très sommairement et injustement, de guerre…L’histoire se situait dans une Syrie ensanglantée et montrait comment des hommes affrontent l’innommable, ce qui les fait tenir, comment on peut être plus fort que le cauchemar dans lequel on se noie et tous ces petits riens qui permettent d’entretenir la flamme de la vie.

Cette année avec Le tournoi des ombres, l’auteur nous introduit dans un autre pandemonium, l’Afghanistan quand les Ricains se carapatent laissant le pays entre les mains sanguinolentes des sinistres Talibans. Perrin reprend un schéma qui de prime abord peut sembler identique à son précédent roman mais qui est en fait une nouvelle variation, une nouvelle danse avec le diable pour trois personnages animés par des sentiments forts, plus forts que la vie, plus forts que la mort. 

“Une romancière à succès, Judith, convainc un ancien commando, Charles, de l’accompagner dans l’Afghanistan en guerre pour se documenter sur Alexandre le Grand. Mais Judith a une motivation secrète : venger son ancien compagnon, flic de l’antiterrorisme, qui s’est suicidé après la tuerie de Toulouse, en 2012. Charles, quant à lui, a également des comptes à régler avec un criminel de guerre russe qui vit dans la région. En parallèle, un étudiant illuminé part à la recherche, en plein pays taliban, du manuscrit perdu d’un grand poète afghan.”

Si, en Syrie, les damnés se battaient pour tenir, un morceau des Stones, tel un mantra, devenant la seule défense face à la souffrance, à la folie, ici c’est leur Highway to Hell qui est raconté…

Comment la vie peut n’avoir plus beaucoup d’importance face à la volonté, la détermination, le but ultime.

Comment l’amour d’un poète disparu depuis des siècles vous guide aveuglément dans une quête impossible et folle.

Comment la mémoire de l’être aimé disparu à cause d’un enculé tueur d’enfants vous fait réclamer le sang des ordures complices. 

Comment le besoin de rédemption peut vous faire devenir un chasseur impitoyable…

Le tournoi des ombres est juste, érudit, un témoignage touchant d’une belle humanité qu’on sent page après page dans la plume de Jean-Pierre Perrin, un roman d’une grande noblesse.

Clete.

LE BARON WENCKHEIM EST DE RETOUR de László Krasznahorkai / Cambourakis

Traduction: Joëlle Dufeuilly

Ça démarre par une couverture qui attire l’œil, une quatrième qui interpelle, ça se poursuit par un clic compulsif et l’arrivée par la poste d’un bouquin, énorme, compact, massif, de premier abord assez indigeste. Un achat sur un coup de tête sans s’interroger sur l’auteur, sans avoir la moindre idée du style de ce monsieur László Krasznahorkai pour finalement se rendre compte un peu tardivement que l’histoire se situe en Hongrie, un territoire très à l’est des rives de la Vilaine, synonyme de terra incognita pour moi. Voilà, voilà.

Pour ce qui concerne l’auteur, faisons confiance à Cambourakis, l’éditeur.

“László Krasznahorkai, né à Gyula, en 1954, est l’un des écrivains hongrois contemporains les plus importants, auteur d’une dizaine de romans, nouvelles et essais. Il a également collaboré avec le cinéaste hongrois Béla Tarr, pour lequel il a adapté certains de ses romans (Le Tango de Satan ; Les Harmonies Werckmeister), mais aussi rédigé des scénarios originaux (Le Cheval de Turin). Son œuvre a été primée dans son pays et à l’étranger : en 2004, il obtient le prix Kossuth, la plus haute distinction littéraire en Hongrie et en 2015, le Man Booker International Prize.”

C’est déjà beaucoup plus parlant pour vous, non ? Un peu de courage, bienvenue en terre inconnue !

“Sentant approcher la fin de sa vie et désireux de retrouver son amour d’adolescence, le baron Béla Wenckheim, qui a passé l’essentiel de son existence en Argentine, décide de rejoindre sa ville natale, en Hongrie. Ce voyage lui permet en outre de fuir les nombreuses dettes qu’il a contractées dans les casinos de Buenos Aires. Mais son retour sème la confusion, car nombreux sont ceux qui nourrissent de grandes attentes quant à sa capacité à sauver la ville de la faillite, le considérant comme un riche bienfaiteur…”

Gyula, à la frontière avec la Roumanie attend donc son sauveur, son mécène, son pigeon…Plus personne ne se souvient de lui, parti en Argentine plus de quarante ans plus tôt mais quand même un baron richissime qui rentre au bercail, c’est une aubaine. Oui mais, tout le monde l’ignore, il n’a plus un sou vaillant et vient juste là pour finir sa vie, incognito, dans le décor fantôme de son enfance. Et bien sûr, pour ce qui est d’une arrivée discrète, il ne va pas être déçu. Toute la ville, les autorités, les notables, les curieux, les magouilleurs, les filous, des bikers en pétrolettes bêtes et méchants, tout le monde est au garde à vous sur le quai, y compris son amour de jeunesse qui ne souvient pas vraiment de lui, mais pas grave, un baron, ce n’est pas rien. Tous font des plans sur cette comète en provenance d’Argentine. Après la cacophonie de l’arrivée, chacun tente de séduire le tonton d’Amérique…latine. Mais bien vite, devant l’apathie du revenant bien désorienté par ces marques d’affection et d’intérêt, s’installera le doute mais aussi une accumulation de méprises, d’incompréhensions très jubilatoires, de quiproquos, parce que Krasznahorkai n’ira pas avec le dos de la cuillère pour se foutre de ses compatriotes. En fait, personne ne semble aller bien dans sa tête dans cette ville, et on déboule très vite dans du burlesque particulièrement barré, du grand n’importe quoi, un goulash épicé à la weed.

Furieux est le vocable qui vient d’emblée à l’esprit quand on repense à ce qu’on a vécu, subi pendant plus de 500 pages complètement folles où l’auteur qui brocarde les habitants de sa ville natale se fout aussi carrément du lecteur. Tout est écrit en style indirect et on passe fréquemment du coq à l’âne, d’un personnage à l’autre avec comme seule séparation un simple passage à la ligne. Pas de respirations, pas de paragraphes, un flux ininterrompu, des phrases fiévreuses, marathoniennes de plusieurs pages, des répétitions élevées au rang de figure de style, des passages qui commencent par un “il” qui reste très indéterminé parfois pendant de longues pages, la narration détaillée des conséquences d’un événement inconnu du lecteur et dont on lui relatera la genèse que bien plus tard, quand on aura le temps. C’est souvent hallucinant, sans temps morts, mais par contre si vous arrivez à entrer dans l’histoire (il faudra compter quelques pages pour s’habituer à la logorrhée), difficile de quitter cette démence. Alors ne vous inquiétez pas trop, certains passages sont difficiles à comprendre, d’autres complètement illisibles : une page entièrement en latin, une dizaine d’autres dont j’ai renoncé à comprendre le sens comme la pertinence, des propos savants et des moments très perchés comme un échange sur les mérites comparés du Dante de “la divine comédie” et Dante le footballeur brésilien, à l’époque pensionnaire du Bayern de Munich…

Bien sûr, tout le monde ne va pas accrocher parce que la lecture n’est pas toujours aisée. Je me suis souvent frotté les yeux, sidéré, et je suis donc allé voir ce qu’en pensaient les critiques de magazines nobles. J’y ai lu des propos de critiques littéraires qui en plus avaient des compétences en géopolitique en voyant dans ce roman un terrible exemple de la déliquescence de la Hongrie. Ils font bien de le rappeler, on a parfois trop tendance à oublier les temps heureux du communisme sous le joug du grand frère soviétique. C’est vrai que des trains en retard, une zone géographique qui se désertifie, des services publics fantômes, des maires corrompus, des flics ripoux, des migrants encombrants, il n’y a qu’en Hongrie qu’on voit ça…

Évidemment, derrière la farce, la bouffonnerie, la connerie ambiante très prégnante, se glisse le drame de la vieillesse, des lieux chers à l’enfance qui ont disparu, des souvenirs qui s’effacent, des regrets, des occasions ratées, de la vacuité de l’existence et on peut passer très rapidement du rire à l’émotion, à pire quand se déclenche la violence et c’est très fort ce que réalise là l’auteur, passant son temps à vous bousculer et à dézinguer ses compatriotes. Entre autres amabilités :

“…mais ne me permet pas de trouver la clé d’accès au Hongrois, puisque, si tous les défauts de la terre sont présents chez lui, ils y sont décuplés, et non seulement ils sont présents, mais chacun d’eux pris séparément, définit l’essence du Hongrois, si tu penses envieux, alors tu peux dire Hongrois, si tu penses: hypocrite, alors tu peux dire Hongrois, si tu penses : agressivité refoulée, qui se manifeste soit par l’arrogance soit par une servilité mielleuse, là, tu approches vraiment du Hongrois, mais tu seras encore plus près, tu saisiras encore mieux le Hongrois au vol si tu dis tout simplement que le Hongrois est une tête de con, avec cette formule, tu frappes en plein dans le mille…”

Virtuose et méchamment foutraque, à hurler de rire et terriblement triste, Le baron Wenckheim est de retour est un roman génial et je vous souhaite l’immense bonheur qui fut le mien à le lire.

Clete.

PS: La musique d’accueil à la gare interprétée par un chœur et accompagnée en impro par les klaxons de bikers. Un tout léger manque de synchronisation entre les deux parties nuira quelque peu à la portée émotionnelle désirée.

LA DERNIÈRE VILLE SUR TERRE de Thomas Mullen / Rivages

The Last Town on Earth

Traduction: Pierre Bondil

Thomas Mullen a acquis une certaine reconnaissance chez les amateurs de polars avec sa trilogie Darktown racontant l’histoire des premiers flics noirs dans le Deep South à Atlanta et dont Sony Pictures a acquis les droits pour une série. Comme l’auteur originaire de Rhode Island et vivant à Atlanta n’en était pas à son coup d’essai, le succès de la trilogie et l’actualité mondiale des dernières années ont incité Rivages à sortir ce grand et beau roman sur un pan de l’histoire américaine qu’est La dernière ville sur Terre.

“1918, État de Washington. Au cœur des forêts du Nord-Ouest Pacifique se trouve une ville industrielle appelée Commonwealth, conçue comme un refuge pour les travailleurs et les syndicalistes.

Pour Philip Worthy, le fils adoptif du fondateur de la scierie, c’est le seul endroit au monde où il peut compter sur une famille aimante. Et pourtant, les idéaux qui définissent cet avant-poste sont menacés de toutes parts. Le président Wilson a fait entrer son pays dans la Première Guerre mondiale et, avec la peur des espions, la loyauté de tous les Américains est remise en question.

Mais une autre menace s’est abattue sur la région : la grippe espagnole. Lorsque les habitants de Commonwealth votent en faveur d’une quarantaine, des gardes sont postés sur l’unique route menant à la ville. Philip Worthy aura la malchance d’être en service lorsqu’un soldat se présentera pour demander l’asile.”

Certains lecteurs, ayant associé le nom de Mullen à des polars, seront certainement un peu désarçonnés par ce roman, le premier de l’auteur. On n’est plus dans le procédural, l’investigation sous relents de racisme. Néanmoins, le volet social et politique présent dans la trilogie est ici à son zénith. Pour cette communauté au fond des bois, c’est l’heure des choix : s’isoler pour se sauver ou continuer à vivre dans la peur de la contagion. La pandémie de grippe espagnole fera beaucoup plus de victimes que la première guerre mondiale. Il est évident que la tragédie du COVID vient de suite à l’esprit et ne nous lâche plus pendant 500 pages. Nous voyons ici, sur ce petit territoire qui décide de vivre en autarcie, tous les comportements, toutes les réactions, toutes les interrogations, tout le complotisme, tous les mensonges, toutes les oppositions, toutes les fuites, toute la panique que nous avons vécus il y a peu, tout sauf les vaccins et l’action étatique. C’est impressionnant, troublant. Parallèlement, Mullen montre les mouvements sociaux notamment celui des suffragettes, la répression dans le sang des mouvements syndicaux, les modèles de société qui éclosent en balbutiant, la relation au travail. Surtout apparaît cette forte opposition populaire somme toute très légitime, gommée de l’histoire officielle, à l’idée d’aller se faire massacrer dans les tranchées françaises pour que les financiers ricains récupèrent leurs avoirs européens.

On ne peut s’empêcher de penser à deux autres grands romans du catalogue Rivages dans un registre très proche : Nous ne sommes rien, soyons tout du regretté Valerio Evangelisti et le magnifique Un pays à l’aube de Dennis Lehane à une époque où il n’écrivait pas encore des bouquins ressemblant trop à des scénars prêts à l’emploi.

Par la petite lorgnette de l’histoire tragique de la communauté de Commonwealth, ce sont toutes les pièces du puzzle américain qui apparaissent et se mettent en place. L’aube d’un pays peuplé de parias, d’exclus, de maudits, d’aventuriers et qui, dans la souffrance, dans les épreuves, dans la violence et sur les cendres d’une Europe bouffie de suffisance qui s’entretue, va devenir le pays le plus puissant du monde.

Un grand roman américain.

Clete.

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