Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 34 of 160)

UNE EXÉCUTION de Danya Kufafka / Buchet Chastel

 Notes on an Execution

Traduction: Isabelle Maillet

« Ansel Packer attend la mort, après avoir lui-même tué. Dans douze heures, il sera exécuté dans une prison américaine. Ansel ne veut pas mourir. Il veut être écouté, admiré, compris. À son monologue obsessionnel depuis sa cellule se superposent les récits de trois femmes : Lavender, sa mère, Hazel, la sœur jumelle de son épouse, et Saffy, l’enquêtrice, qu’il avait croisée plus jeune en foyer d’accueil. Alors que l’heure de l’exécution se rapproche, les destins des trois femmes se nouent à la manière d’une tragédie, laissant place à des questions d’une cruelle actualité. Qu’est-ce que cette fascination du tueur en série dit d’une société qui oublie ses victimes ?« 

Agente littéraire devenue autrice avec un premier roman, Dans la neige publié en 2018 chez Sonatine, Danya Kukafka revient avec Une exécution, son deuxième roman, publié cette fois chez Buchet-Chastel. Passé à côté de son premier, j’ai cru comprendre que celui-ci rencontrait un franc succès outre-atlantique. Curieux, les critiques étant assez dithyrambiques, j’ai décidé de vérifier par moi même de quoi il en retourne.

Les romans et autres true crime sur les tueurs en série ne manquent pas. Ils sont même légion et un très large lectorat en est friand. Il existe une réelle fascination pour les tueurs en série. Avec Une exécution, Danya Kukafka a décidé de prendre le contre-pied de cette fascination populaire. S’il est bien question d’un tueur, Ansel Packer, et de son histoire, l’autrice fait le choix de donner ici une place importante et légitime aux femmes, celles ayant influencé sa vie ainsi qu’à ses victimes. Pour ce faire, elle donne voix à de multiples narratrices, en plus du tueur, pour étoffer son récit et mettre en lumière celles qui, le plus souvent, tendent à disparaître dans l’ombre des tueurs dont l’on fait des célébrités. Une démarche on ne peut plus pertinente. Mais, car il y a un mais, ces différents personnages restent à mon sens un peu creux, voire stéréotypés, ne permettant pas de ressentir de véritables émotions à leur égard. 

Si le procédé d’avoir plusieurs narrateurs, ainsi que d’alterner entre présent et passé, aurait pu donner quelque chose de confus, il n’en est rien. Sur ce point, Danya Kukafka fait preuve d’une belle fluidité. Sa plume se veut assez lyrique, insufflant une sorte de poésie contemplative au texte, qui selon les goûts pourra s’avérer poignante ou, comme je l’ai ressenti, parfois un peu « too much ». L’épure m’aurait semblé plus à-propos dans la démarche globale. Pour autant, on ne pourrait certainement pas dire qu’elle ne sait pas écrire. L’impression sera clairement différente en fonction des sensibilités des un(e)s et des autres.

Alors que l’on attend avec Ansel Parker ce qui devrait être son inéluctable destin, c’est-à-dire la peine de mort (le livre débute douze heures avant), Danya Kukafka nous amène à nous poser toutes sortes de questions sur différentes problématiques. Il y a d’abord celle de la « glorification » des tueurs en série dont les Etats-Unis ne manquent pas, ainsi que la légitimité de la peine de mort, la  question de la rédemption, la place que l’on donne aux femmes dans le récit de ces prédateurs dont elles sont bien souvent les premières victimes, ou encore le système judiciaire qui multiple les échecs. Il y a là matière à débattre. On peut dire que c’est l’une des forces du livre.

Une exécution est un roman intelligent par son approche singulière d’un sujet récurrent. Il suscite des questions pertinentes et revêt une dimension féministe importante. S’il m’a paru inégal dans l’écriture et le traitement des personnages, peinant à franchement me convaincre, il a bien ce qu’il faut pour trouver son public. Un petit vent de fraîcheur sur le thriller. 

Brother Jo.

VOYOUS de Doug Johnstone / Métailié Noir

Breakers

Traduction: Marc Amfreville

Doug Johnstone est un auteur écossais basé à Edimbourg fort d’une œuvre conséquente de treize romans dans son pays et que nous découvrons aujourd’hui en France avec Breakers daté de 2019.

“Tyler est un adolescent débrouillard qui vit avec sa petite sœur dans l’un des quartiers les plus malfamés d’Édimbourg. Sa mère est une junkie et son grand frère, aussi brutal que toxique, l’oblige à participer au cambriolage des maisons huppées de la ville. Au cours d’un vol, une femme est laissée pour morte, mais Tyler apprendra très vite à qui elle était mariée…”

Tyler est l’exemple type du bon môme né dans la mauvaise famille. Il est continuellement harcelé par son demi-frère, une ordure toxico particulièrement dépravée. Sa demi-sœur, mis à part la violence est de la même engeance, la pire d’un quartier délabré de la capitale écossaise. Qu’à cela ne tienne, Tyler fait contre mauvaise fortune bon coeur. Il tente de tenir à flot une mère alcoolo et toxico ne vivant que pour la dose ou la bouteille qui lui permettront de partir égoïstement dans des paradis artificiels. Mais il y a aussi Bean, sa petite sœur, adorable petite boule de tendresse qu’il tente de protéger de la laideur du monde, sa seule raison de ne pas fuir avec d’autres horizons forcément plus accueillants.

“Il fallait à peine dix minutes en voiture pour passer des quartiers les plus déshérités d’Edimbourg aux résidences des millionnaires.” Le terrain de chasse est donc très proche et le frère de Tyler peut ainsi pratiquer de pitoyables cambriolages, lui assurant l’argent nécessaire pour se farcir les narines de cocaïne. C’est aussi l’occasion d’extérioriser cette violence jusqu’au jour où ça dérape, le barbare poignardant la femme d’un des caïds de la ville.

Le roman qui avait mis un peu de temps à montrer le caniveau dans lequel se débat Tyler s’accélère et devient méchamment flippant, la tension rendue terrible par les agissements incontrôlables du frangin abruti qui met la vie de toute la famille en danger. L’histoire devient violente, effrénée et parfois apte à vous briser le cœur. On reprochera éventuellement à Doug Johnstone d’en faire beaucoup dans le pathos, dans la narration d’un univers noiricissime, mais on tient avant tout un bon roman noir, solide, dur et en même temps très émouvant, touchant.

Clete

ZONE TENDUE de Gérard Alle / Editions In8

« La notion de « Zone tendue » qualifie les agglomérations où le marché immobilier souffre dun grave déséquilibre entre loffre et la demande de logement. La Loi ALUR (Loi n° 2014-366 du 24 mars 2014 pour lAccès au Logement et à un Urbanisme Rénové) censée sopposer à ce déséquilibre ne sapplique pas aux territoires fortement impactés par le tourisme saisonnier. »

Être autochtone et trouver un logement à l’année sur un littoral squatté en pointillé par les estivants : l’équation n’est pas simple à résoudre. Avec une pensée, là, pour les amis finistériens confrontés à l’épineux problème. Lui-même Breton de cœur et d’adoption, c’est à Douarnenez que Gérard Alle pose cette fois le doigt là où ça fait mal. Dans la cité sardinière d’Iroise comme ailleurs, le moindre immeuble avec vue sur mer et dividendes à venir attire les convoitises et sourires faux-derches des Stéphane Plaza locaux. Ici, le vautour a la tronche de Kersauzon et se prénomme André. Pour le (sale) coup, c’est au nid délabré de Lola, pipelette au look de zadiste en cale sèche, et Alex, jeune type un tantinet simplet et entravé par une mère haut perchée, que le rapace s’attaque. L’une est intérimaire à la conserverie de poisson, l’autre s’ignore en Monsieur Jourdain du slam inné.
Quand arrivent les courriers synonymes d’expulsion, les trois locataires, moineaux aussi déplumés que démunis, serrent les ailes. La mère (surnommée Tit’Annick, c’est dire l’étendue du naufrage) tangue un peu mais se rallie à l’active résistance soudaine de son fils et de Lola. La fronde est en marche. Les voisins s’en mêlent, le quartier s’en mêle. Même la presse vient en soutien aux insurgés. Même André se prend un méchant coup de blues et voit ses convictions professionnelles s’effriter comme les murs du vieux bâtiment convoité. Mais un contrat reste un contrat et le dépeçage des bords de mer continuera, avec ou sans Lola, avec ou sans Alex.

Les mots lestes (qui molestent finement aussi) de Gérard Alle, conjugués à ceux qui dansent et pétillent dans la tête d’Alex, rythment les 90 pages de ce court roman allègre autant qu’ébouriffé. À la bonne franquette, pour ainsi dire, l’auteur des mémorables Il faut buter les patates et Babel Ouest (aux éditions Baleine au début du siècle), réussit avec cette intrusion en Zone tendue un autre de ces sprints sympathiques et humanistes à porter au crédit de la collection Polaroid, cette série de novellas initiée par Marc Villard pour les éditions In8. Trugarez ! Certes. Mais, de toute façon, on ne peut que faire confiance à un mec qui cite sans ciller Billy Bullock And The Broken Teeth, l’héroïque combo du punk’n’roll penn-sardin…

JLM

LES MORTS ET LE JOURNALISTE d’Oscar Martinez / Métailié

Los muertos y el periodista

Traduction: René Solis

Parfois, toujours, rétorqueront certains, il vaut mieux s’effacer devant les propos de l’auteur:

“Écrire ce livre ne m’a pas coûté. Cela a été un processus organique, comme vomir. Cela ne m’a pas coûté, ce qui ne veut pas dire que j’y ai pris plaisir, mais je suis content de l’avoir fait.

Dans les pages qui viennent vous trouverez une histoire centrale reliée à d’autres histoires secondaires. Toutes sont affligeantes dans les grandes lignes : j’en ai connu le fond. Le récit central va plus loin, il va au bout de l’échec, il s’enfonce de tout son poids aussi profond que possible, et est sans aucun doute susceptible de descendre plus bas que le niveau atteint par les lettres que je forme.

Il y a dans ce livre des vies qui se déroulent dans des profondeurs auxquelles on a du mal à croire qu’il est possible de s’habituer. J’ai moi-même du mal à y croire alors que je l’ai écrit pendant un an. Il n’y a pas de héros véritables ni de victimes revendiquées ; ce n’est pas une réalité à l’élégance “noire”, avec des bienfaiteurs à la morale douteuse, qui ont de la classe et du mystère, imparfaits et attirants ; il y a de la déformation, de la sauvagerie et de la cruauté.

Mais il n’y a pas non plus de méchants sans nuances. De fait, il n’y a pas de méchants, et pas de bons non plus, ni d’antipodes saillants. Il y a un autre monde avec d’autres règles, avec d’autres limites, et avec des principes, des certitudes, des haines et des amours qui ne correspondent pas aux canons acceptés par ceux d’entre nous qui acceptent les choses et les publient sur Internet, qui font des discours et donnent des conférences, qui boivent des verres à New York comme à Medellín…”

Ce propos qui cogne est le préambule de Les morts et le journaliste. Il est l’œuvre d’Oscar Martinez journaliste d’investigation et écrivain salvadorien qui travaille pour elfaro.net, journal en ligne spécialisé sur les sujets de violence, migration et crime organisé. Ses articles et enquêtes sont fréquemment relayés par El pais et le New York Times. On lui doit également El Niño de Hollywood, lecture affolante qui raconte la Mara Salvatrucha 13, gang de gamins crevant la dalle créé à L.A. dans les années 80 dont les membres les plus dangereux avaient été rapatriés par Reagan au Salvador au début des années 90 et qui est devenu un véritable fléau sur tout le continent américain avec des ramifications un peu partout dans le monde.

“C’est une mafia, oui, mais c’est toujours une mafia de pauvres. Le secret c’est que leur rêve n’est pas de devenir riche, mais d’être quelqu’un. Quelqu’un de différent de ce qu’ils étaient. Parce certains d’entre eux, comme Miguel Angel, étaient pauvres depuis toujours, mais aussi humiliés, frères de gamines violées, fils de parents alcooliques, nomades. Ils étaient le rebut. Personne dans cette vie ne veut être Miguel Angel Tobar.” extrait de El Niño de Hollywood.

Les morts et le journaliste s’intéresse à l’autre versant de la violence, celle qui est légitime , l’œuvre de la police salvadorienne dans “des affrontements” que Martinez traduit par des “massacres”. Il raconte avec une sincérité touchante ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu, ce qu’il a subi, sa colère, sa rage, ses peurs, sa tristesse, ses regrets, ses larmes. Le Salvador est un des endroits les plus dangereux de la planète et pour beaucoup de mômes nés au mauvais endroit un seul choix: tuer ou être tué…Et Oscar Martinez est au milieu de la boucherie.

L’ouvrage est très douloureux et pourtant c’est une œuvre importante sur le journalisme, son éthique, la recherche de témoignages, la diffusion ou non d’informations très compromettantes pour les émetteurs. Parsement son discours d’anecdotes stupéfiantes, l’auteur se concentre surtout sur l’histoire de Rudi et de ses frères et sœurs qui ont accepté de témoigner. Rudi a quatorze, quinze ans ou seize ans, personne,lui compris, ne sait vraiment. Sa mère a eu quatorze enfants de douze pères différents… C’est un mara, un “bambilla” comme préfère le nommer Martinez, il est déjà impliqué dans sept meurtres et il est le seul témoin d’un massacre orchestré par la police qui veut donc sa peau. Il va tout raconter à Oscar Martinez tout en restant caché dans une auge à cochons pendant des mois.

“Si ce dimanche 16 avril 2017 au soir je ne m’étais pas pointé dans le village de Santa Teresa, peut-être que Herber n’aurait pas été assassiné à coups de machette au visage; peut-être que Wito n’aurait pas été décapité; peut-être que Jessica n’aurait pas été obligée de fuir. Rudi, lui, je crois qu’on l’aurait tué de toute façon”.

Plongez dans la souffrance et la douleur, Oscar Martinez vous attend au fond. Les cojones de ce monsieur, chapeau !

Clete.

LONELY BETTY de Joseph Incardona / Finitude

Lonely Betty est un roman déjà ancien de l’auteur suisse Joseph Incardona à qui on doit depuis quelques années, de grands et forts moments de littérature noire : 220 volts, Derrière les panneaux il y a des hommes, Chaleur, La soustraction des possibles et Les corps solides.

L’ouvrage, publié chez Finitude en 2010, était épuisé depuis longtemps et la maison en le rééditant va permettre aux fans de l’auteur de s’offrir un petit plus, délicieusement noir.

C’est la veille de Noël 1999, tout le monde est pressé, bien occupé mais à Durham, petite ville du Vermont, on va fêter les cent ans de Betty Holmes née le même jour que Jésus Christ. La vieille instit est internée à l’hospice communal depuis 60 ans, depuis la disparition restée mystérieuse de trois frères qui étaient ses élèves. Depuis ce tragique événement la vieille toupie est restée totalement mutique. Les notables de la commune se rendent donc à la petite célébration, une petite corvée avant les agapes du réveillon. Et puis badaboum, la vieille dame prend soudain la parole…

“ Je veux parler au lieutenant à la retraite John Markham.” Le silence autour de la vieille était aussi dense qu’un pudding. Elle-même, surprise d’entendre sa propre voix après tout ce temps, ajouta d’un ton scolairement autoritaire:

“Et tout de suite, nom de Dieu!”

Beaucoup plus léger que ses dernières oeuvres noires Lonely Betty est un pastiche des vieux romans noirs américains, une fable noire très drôle si vous aimez un humour souvent situé en dessous de la ceinture.

“Lauren interrompit sa fellation, leva son visage vers James Sullivan :

– Dis, mon chou, tu ne trouves pas que les chapitres de cette histoire deviennent de plus en plus courts ?

Le regard voilé par le plaisir, il soupira :

– Je suppose que c’est une question de rythme…

– Mais on est des personnages secondaires ? À quoi bon mentionner que je te taille une pipe ?

– J’en sais rien, continue, poupée.”

Evoluant dans une centaines de pages addictives, on se demande un moment comment Joseph Incardona va retomber sur ses pattes tant le propos est court et on s’inquiète d’un final qui serait bâclé. Mais l’auteur est malin, très malin et réussit un très beau coup en transformant son récit décalé en hommage à un grand écrivain du Vermont, oui, je sais bien que vous avez deviné de qui il est question. Rajoutons que cette nouvelle mouture est embellie par des illustrations délicieusement noires de Thomas Ott dont on avait déjà beaucoup apprécié le travail pour une réédition de A Hell of a Woman de Jim Thompson aux éditions la Baconnière.

Un beau cadeau à faire ou un bel objet à s’offrir.

Clete

LE GUIDE de Peter Heller / Actes Sud

The Guide

Traduction: Céline Leroy

“Quelques années après un été traumatique, Jack arrive au Kingfisher Lodge comme guide de pêche à la mouche auprès de riches et célèbres qui fuient la réalité morose d’une Amérique covidée dans les paysages sublimes du Colorado. Outre que la rivière fourmille de truites multicolores, Alison K, la cliente qu’on lui confie, est irrésistible. Mais la menace et le danger viennent vite assombrir la parenthèse enchantée.”

Peter Heller avec La constellation du chien il y a longtemps et La rivière dernièrement nous a charmés par ces belles intrigues dans des cadres naturels qu’il magnifie par ses peintures magnifiques de la nature décrites  avec talent et passion.

On retrouve ici Jack, personnage principal de La rivière, venu dans le Colorado pour panser ses plaies et prendre un nouvel élan dans la vie. Mais dès son arrivée dans cette réserve de pêche pour gens fortunés, lieu idoine pour écrire de belles pages de nature writing, plusieurs choses le chiffonnent: la présence de caméras, les limites draconiennes des espaces de pêche, des voisins du “resort” irascibles et une clientèle bizarre qui ne semble pas réellement s’intéresser aux loisirs proposés mais s’absente souvent pour revenir avec des mines ravagées et des pansements sur les mains. 

Jack est à l’essai comme guide mais tout de suite se lance dans l’investigation, fait fi des recommandations anti-covid (un énième variant venu d’Inde est apparu… pfffff!), refuse certaines obligations liées au fonctionnement du lieu. Il enquête d’abord seul puis avec l’aide de sa jeune et belle cliente Alison K., une rock star venue là pour évacuer la pression mais qui se lance avec lui dans l’”aventure”. Ils découvriront le pot aux roses et ce n’est pas joli, joli ce qui se passe à Kingfisher Lodge mais d’une part, ce n’est pas très original et d’autre part le lecteur l’aura découvert bien, bien longtemps avant eux. Le dernier tiers du roman tient du thriller mais dès que ça commence à sentir franchement le roussi pour nos deux amis, la cavalerie arrive à bord de deux hélicos…

Franchement ? De très belles pages au fil de l’eau qui pourront peut-être même créer une attirance pour la pêche chez certains mais aussi des personnages peu crédibles, des dialogues plats, une liaison très improbable, une intrigue à deux balles déjà souvent lue, un suspense poussif, une fin un peu niaise. Peut-être que ce roman s’adresse à un public très jeune, je ne sais pas, un peu désarmé… Et s’il est vrai que Peter Heller s’attaque aux loisirs privilégiés des nantis, à leur fric qui peut tout acheter même le plus immoral comme on pourra le constater, les appâts sont vraiment trop grossiers pour qu’on morde à l’hameçon, enfin moi toujours. Une grosse déception…

Clete.

KALMANN de Joachim B. Schmidt / La Noire Gallimard

Kalmann

Traduction: Barbara Fontaine

“Raufarhöfn, petit port islandais tout proche du cercle polaire arctique, décline lentement mais sûrement depuis que les quotas de pêche ont été imposés. Dans ses rues désolées, Kalmann Óðinsson déambule, paré de son étoile et de son chapeau de shérif, portant fièrement à la ceinture le mauser légué par un père américain jamais vu. Kalmann est le cœur simple du village, pêcheur de requin émérite apprécié de tous. Un matin tout blanc, parti chasser le renard, il découvre une grande tache de sang qu’absorbent les flocons. Est-ce du sang humain ? Or l’homme le plus riche du village, Róbert McKenzie, a disparu depuis quelques jours. La police débarque et Kalmann, témoin vedette, se retrouve sur la sellette.”

Et comme dab, ce sont les romans dont on n’attend mais alors vraiment rien qui procurent souvent les plus grands plaisirs de lecture et nul doute que Kalmann est une sublime surprise.

Vous je ne sais pas mais en ce qui me concerne l’Islande à toutes les sauces comme ça l’est depuis quelques années, ça commence à me donner des boutons. Pour un Indridasson combien de -Son et de -Dottir à chier usant des mêmes ficelles d’un soitdisant esprit Nordic Noir aussi crédible dans son unité que le rural noir ricain qu’on nous vante aussi parfois de manière bien exagérée. L’Islande, un pays de 300 000 âmes où on naît aujourd’hui avec un stylo à la main pour vendre des histoires bien glaciales aux Français qui les adorent. Paragraphe inutile j’en conviens mais néanmoins révélateur de mon envie d’aller errer une fois de plus sur ce caillou battu par les vents et maudit des dieux.

Le pays a peut-être  beaucoup de charme et il a beaucoup séduit Joachim B. Schmitt l’auteur suisse tombé amoureux de l’île et qui réussit ici un roman sincère, beau, tendre et dur, intelligent et complètement barré autour d’un personnage extrêmement attachant Kalmann qu’on prend au départ comme un ado un peu à l’ouest avant de comprendre qu’en fait il est, en gros, l’idiot du village et qu’il a une trentaine bien avancée. Protégé, souvent de manière un peu condescendante par sa communauté de 150 âmes qui tente de survivre aux quotas rendus nécessaires après des décennies de pêche sauvage. A ce propos, on ne saurait trop vous conseiller la série Arte sur le thème de la privatisation de la pêche en Islande dans les années 80, Blackport. Alors, sûr, en France aujourd’hui, on a d’autres priorités actuellement que les quotas islandais et je peux envisager votre manque d’engouement mais ce mélange de tragédie et de comédie burlesque est particulièrement jouissif et on y retrouve beaucoup de ce qui fait le bonheur du roman de Schmidt. Dans les deux œuvres, on sent une spécificité des communautés de pêcheurs en Islande que je n’avais pas perçue avant.

Kalmann navigue entre ethnologie et sociologie de ce petit village, Raufarhöfn, qui existe réellement tout au nord du pays et qui dans les années 40 et 50 était le principal port de pêche exportateur de l‘île. Existe aussi le Stone Heng  cet espèce de monument inachevé érigé pour attirer des touristes… où Kalmann, chassant un renard polaire qui s’approche trop près des habitations découvre cette mare de sang et cela au moment où on recherche l’homme le plus riche du village, Róbert McKenzie, qu’on soupçonne d’avoir vendu son quota de pêche à un autre port signifiant la mort du village. La dernière fois qu’on l’a vu un matin il errait, divaguait à moitié nu et complètement bourré. Beaucoup auraient de bonnes raisons de l’éventrer comme un cabillaud. Kalmann se retrouve bien malgré lui au cœur du mystère. L’enquête policière commence car ne l’oublions pas, nous sommes bien dans un polar ou peut-être plutôt dans un magistral conte noir embelli par la tendresse dégagée par ce Kalmann bien démuni depuis le départ en maison de retraite de son grand-père, son idole, sa seule référence paternelle.

La Noire veut promouvoir des écrits un peu différents des autres productions noires, à la périphérie du genre et s’il y a eu des crashs mémorables par le passé comme avec le très crypté Les larmes du cochontruffe qui peut-être délivre sa vérité ou un once de sens après une bonne absorption de champis, force est de reconnaître que la collection envoie maintenant, à chaque fois, du très lourd. 

On peut se demander ce qui séduit le plus dans ce roman. Est-ce ce récit entre tradition avec cette communauté de pêcheurs solidaire, la pêche ancestrale et des mets effroyables d’un autre monde avec le requin du Groenland, les ours polaires que certains pensent avoir aperçus et la modernité avec des immigrants lettons dont on se méfie, des quotas de pêche précieux, la perte des services publics, des tonneaux remplis de cannabis et de cachetons, un village en train de crever? Sont-ce les personnages attachants et tous un peu barrés avec une mentalité fière et indomptée qu’on attribue souvent aux îliens de toutes les mers ? Est-ce une résolution de l’enquête policière tout à fait originale et particulièrement terrible ?

Peut-être un peu de tout cela et également certainement la plume très juste de Joachim B. Schmidt mais surtout, surtout il y a Kalmann et je vous promets qu’il y a très, très longtemps que je n’avais pas rencontré un si beau personnage de roman provoquant avec le même bonheur l’hilarité comme l’émotion et qui peut-être bien vous fera échapper une petite larmichette à la fin. Le genre de bouquins que vous quittez avec tant de regrets.

Du bonheur !

Clete.

LE PRÉSAGE de Peter Farris / Gallmeister

The Bone Omen

Traduction: Anatole Pons-Reumaux

Cynthia Bivins rend souvent visite à son père, Toxey, dans une maison de retraite de Géorgie. Un jour, alors que l’Amérique est tombée sous la coupe d’un homme politique violent et sans scrupules, le vieil homme décide qu’il est temps de partager son secret.

L’histoire commence des décennies plus tôt. Tout juste sorti de l’adolescence, Toxey se rêve photographe ; d’ailleurs, ses clichés se vendent déjà à l’épicerie locale. Un jour, une jeune femme est retrouvée morte dans la réserve naturelle voisine, la Lokutta. Elle était enceinte, mais il n’y a aucune trace de l’enfant. L’affaire ne plaît pas du tout à l’héritier de la riche famille Reese, qui possède tous les bois jusqu’à la Lokutta. Elder Reese, qui a bien des choses à cacher, joue gros, car il s’est lancé en politique et se voit déjà sénateur. Quand Toxey s’aventure dans la réserve pour y prendre des photos, il s’expose à la colère du clan. 

Il m’aura fallu du temps pour lire enfin un livre de Peter Farris, que je connais vaguement comme l’un des chanteurs du groupe Cable, mais dont on m’a dit du bien en tant qu’écrivain. Vieux motard que jamais, non ? J’ai donc troqué le lapin de Chung Bora pour le cerf de Peter Farris. Le présage est son quatrième roman chez Gallmeister et pour l’instant non publié aux Etats-Unis. 

Avec certains livres, on peut déterminer dès les premières pages qu’on ne le lâchera pas – et ce sans le moindre effort – avant d’en voir la fin. Juste une impression, qui ne fait pas dire que le livre est excessivement bon, mais qu’il aura au moins le mérite d’être fluide et limpide. Le présage est de ceux-là. 

On embarque dans l’état de Géorgie, aux Etats-Unis, où la vie d’un certain Toxey s’apprête à être bouleversée par une tragédie et où il ne fait peut-être pas si bon vivre. Un événement qui ne sera que les prémices d’un basculement à venir du pays dans une dérive politique fasciste et autoritaire, avec l’avènement d’un politicien corrompu (Elder Reese) qui n’est pas sans rappeler d’autres personnages biens réels, et dont la trajectoire à de quoi faire frémir. En toile de fond on peut également percevoir un certain chaos du même ordre dans d’autres parties du globe. Disons ce qui est, le monde dépeint ici par Farris n’est pas bien jouasse, et ce sans être très éloigné de celui d’aujourd’hui dans lequel nous vivons. Il y a quelque chose de pourri dans l’air, c’est évident, et il n’y qu’à observer les cerfs du coin qui n’ont pas la grande forme…

Le présage a ses faiblesses. L’histoire est attendue, prévisible, et laisse plus ou moins une impression de déjà lu, néanmoins parfaitement dans l’air du temps. On comprend vite où Peter Farris veut nous emmener et il ne nous réserve pas de réelles surprises. Il suit un chemin bien balisé. Pour ce qui est des personnages, ils n’échappent pas toujours aux clichés du genre, tout en restant crédibles. Mais ce n’est pas aussi vilain qu’il n’y paraît. Ces défauts pourraient potentiellement nuire à la qualité du livre si Farris ne maîtrisait pas si bien son récit. La véritable force de son roman réside dans sa construction efficace, et particulièrement dynamique, qui le rend aussi solide que cohérent. 

Peter Farris signe avec Le présage un roman complètement dans l’actualité et dont le savoir-faire ne manquera pas de remporter la faveur des lecteurs. Les amateurs du genre seront certainement comblés. Pour du noir, c’est noir, et sans beaucoup d’espoir même si pas totalement désespéré non plus. Mais il faut reconnaître qu’après la pluie, vient quand même souvent la pluie…

Brother Jo.

PS: LE DIABLE EN PERSONNE, DERNIER APPEL POUR LES VIVANTS, LES MANGEURS d’ARGILE .

LA FILLE DU BATELIER d’Andy Davidson / Gallmeister

The Boatman’s Daughter

Traduction : Laure Manceau

Nous l’avions salué en son temps, le premier roman d’Andy Davidson, Dans la vallée du soleil, sorte d’horror western, nous avait accroché en 2020. Il était plus que temps que son second opus nous parvienne, qui lui aussi a été remarqué par la critique anglo-saxonne.

Par une nuit noire, alors que la tempête se déchaîne, Hiram navigue au cœur du bayou. Il emmène la vieille sorcière Iskra et une petite chose difforme recouverte d’un tissu taché de sang. Le bateau accoste au bord d’un lac, Iskra s’enfonce dans la forêt. Hiram l’accompagne, laissant seule sa fille de onze ans, Miranda. Cette nuit de cauchemar, Miranda ne l’oubliera jamais. L’obscurité a englouti son père et a enfanté un bébé mutant qu’elle a pris sous son aile. Pour lui, elle trafique de la drogue sous les ordres d’un pasteur fou et vicieux. L’enfant grandit sous la protection d’Iskra et de sa magie noire, attendant impatiemment les visites de “Sœur”. Mais des puissances aussi bien humaines que surnaturelles ont décidé de s’en prendre à eux.

Abandonnant le décor minéral et poussiéreux du South West, Andy Davidson plante son thriller horrifique dans le bayou glauque de l’Arkansas, aux lisières du Texas. Son sens du détail fait merveille pour évoquer le caractère foisonnant d’une nature inhospitalière, où la pourriture côtoie la profusion. Il semble évident qu’un tel environnement contamine les créatures humaines qui s’y abritent. La touffeur abîme les corps et fait moisir l’âme. Dans les méandres de la Prosper River, Miranda et son frère adoptif Littlefish, pauvre créature difforme qui n’est pas sans rappeler le Gollum, semblent bien isolés au milieu de sinistres personnages, révérend damné, flic pourri, nain interlope, trafiquants sanguinaires. Seule Iskra la sorcière pourrait être leur alliée. Mais sa science plonge aussi ses racines dans l’envers d’un noir absolu du monde, elle dialogue avec les puissances des ténèbres.

Le roman s’épanouit dans un kudzu de violence sans merci, d’avidité et de magie noire, lustré par une prose nerveuse et séduisante. Mais tandis ce qui monte des sous-bois et des eaux noires menace de nous balayer dans un flot de terreur, Andy Davidson réussit à nous faire toucher du doigt des psychologies abouties et tourmentées, au bord de l’abîme, ou bien alors qui voient la rédemption palpiter comme un fanal dans la tempête. Même dans le bizarre, il existe des jeunes filles qui aiment leur père, leurs proches, aussi étranges soient-ils, et sont prêtes à aller jusqu’au bout pour protéger ce précieux.

Un avatar luisant de vase et de sang noir du Southern Gothic, parfait de tension dramatique.

Paotrsaout

BAISSE TON SOURIRE de Christophe Levaux / Editions Do

Vous avez déjà peut-être rencontré Christophe Levaux dans votre parcours livresque : La disparition de la chasse chez Quidam puis Le tas de pierre chez Cambourakis associé à sa sœur Aurélie. Enfin pour les amoureux de zik, on retrouve l’auteur chez Densité pour un ouvrage sur Rage against the machine. Cinq ans plus tard, il reprend la plume pour conter les heurs et malheurs du couple, sujet très hype ces derniers temps mais aussi très casse -gueule si on ne le fait pas avec talent et sensibilité.

“Lorsqu’il rencontre Sophie, c’est comme si elle illuminait subitement le monde. Avec elle, le passé moche s’efface : l’adolescence morose, les foirages amoureux, la sensation de n’être nulle part à sa place, les cris à la maison… Même le quotidien semble prendre de la distance : le travail idiot, l’ennui, la ville grise dans la province à l’abandon. Quand il s’observe dans le miroir, il semble que Sophie l’illumine, lui aussi.

Mais le temps passe, la romance s’effiloche, et on dirait que ça n’a cessé de germer, comme une plante toxique : la laideur, revenue au galop.”

Voilà, vous êtes fixés sur un sujet qui, je le répète, peut être le théâtre de magnifiques ratés si, dès le départ, une partie de vous ne s’intéresse pas vite au sujet et aux acteurs de cette mauvaise comédie humaine, finalement, si ordinaire. Tous ces drames que des couples affrontent et qui se terminent mal comme l’actualité nous le rappelle si souvent. Il est indéniable que l’opportunisme de certains auteurs se décèle rapidement, et si le roman se résume à la narration d’une tragédie prévisible, on n’a pas forcément envie de finir le voyage.

Ici, en introduisant, un footballeur belge de la fin des années 90, idole des jeunes avec un côté sombre très violent, on sent d’emblée que l’auteur a vraiment posé une réflexion, des pierres à son édifice, qui, malgré sa brièveté, laisse et laissera des traces.

Monologue, témoignage du bourreau, le roman raconte l’enfance morose et quelconque, les modèles masculins, footballeur connu et père, que l’âge adulte déboulonne méchamment, l’entrée précipitée dans la vie adulte comme une porte de sortie à défoncer pour voir plus beau.

Vient ensuite la rencontre, la passion, l’amour mais on le sait bien “Les histoires d’amour finissent mal en général”, heureusement qu’elles ne connaissent pas toutes la même issue. Petit à petit apparaissent les premières petites maladresses, les premières querelles, les premières incompréhensions, les premières erreurs et enfin les premiers coups… Au fur et à mesure, on tente de se persuader qu’ils sont trop beaux, trop intelligents, trop jeunes pour tomber dans le sale, le moche, le sang. Las !

Avec beaucoup de pudeur mais aussi un humour particulièrement roboratif, enfin au début de l’histoire, Christophe Levaux fait mal, montrant les affres du malheur, l’incompréhension, les rêves brisés, le sentiment de vacuité de l’existence, les blessures de l’enfance non cicatrisées et surtout le tableau affligeant de sa propre misère que renvoie le regard de l’être aimé. Christophe Levaux ne cherche pas à expliquer les violences conjugales mais donne des pistes pour approcher peut-être l’origine de cette colère, de cette haine et de la violence qu’elle entraîne malheureusement, hélas à la mesure du gouffre où on est tombé.

Histoire au sujet très malaisant, Baisse ton sourire au titre assassin et au traitement juste, pudique, du malheur d’un couple vaut vraiment un détour certes périlleux.

Clete.

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