Chroniques noires et partisanes

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ZEM de Laurent Gaudé / Actes Sud.

ZEM de Laurent Gaudé / Actes Sud

Zem ? On le connaît !
Dans Chien 51, (Nyctalopes, octobre 2022), il était un « chien », ayant fui une Athènes en faillite, rachetée, comme grand nombre de pays, par le consortium GoldTex…Un policier désespéré errant dans une zone sordide de Magnapole…En le suivant dans cette «  zone du dehors »  nous nous étions même attendus, parfois, à croiser ces « furtifs » d’ Alain Damasio…


Alors, évidemment quand Zem sort en librairie ou quand on apprend qu’il va apparaître sur les écrans le 15 octobre prochain dans un film de Cédric Jimenez avec Gilles Lellouche, on éprouve à la fois du plaisir et de l’appréhension…Ce Zem là va-t-il être à la hauteur de notre attente ?

« La ville se prépare aux festivités de la cérémonie des Cinq Cents Jours. »
« Tout aurait dû se passer ainsi. Les docks qui travaillent. Les journalistes qui font tourner les caméras  pour pouvoir fournir aux informations des images du découpage des blocs jusqu’à plus soif… » Des blocs de glace qui arrivent du Groenland transformé en comptoir par GoldTex pour fournir « trois cent mille bouteilles d’une eau qui a connu les mammouths et l’ère glaciaire. Une eau d’avant la pollution humaine, pure comme l’éternité. »

« Mais soudain, un chariot porte-container surgit. Il déboule de la droite, dans le dos des journalistes, et roule vers le quai. Il va étrangement vite. » 

Il percute un bloc de glace, fait éclater un container qui laisse apparaître… « Cinq corps. Trois inconnus et deux « Rebuts.», se tenant les uns les autres et bourrés d’antidouleurs…

« Qui sont ces gens ? Et qu’est-ce qu’ils fuyaient ?»

 « Le surgissement du container au port est-il une mise en scène très bien réfléchie ? « 

C’est l’enquête que devront mener Zem, aujourd’hui garde du corps de Barsok chef de la Commission des Grands Travaux, et l’inspectrice Salia Malberg : « deux déracinés qui s’accrochent à leurs enquêtes pour ne pas se noyer. »

Par de discrètes allusions Laurent Gaudé nous rappelle habilement la trame essentielle du livre précédent.
L’intrigue policière est parfaite.
De courts paragraphes scandent sa progression.
« Inspirer, expirer » s’impose Salia à elle-même et le récit va suivre ce rythme haletant.

Mensonges, Cynisme, violence, barbarie, pillage des ressources, mépris, voire déni, du vivant chez ces nouveaux « maîtres du monde » (mais ne croisons-nous pas les mêmes chaque jour sur nos écrans ?).

Nous allons donc éprouver beaucoup de tendresse pour Zem et Salia, leur fragilité cachée qui les submerge parfois, leur amitié. Ils sont sans compromissions. Ils gardent aussi l’espoir qu’il y ait « d’autres mondes » et que la vie soit toujours « plus forte que tout. »

«Je ne sais pas ce que tu as mis en moi, Zem, il y a des années de cela, mais cela a peut-être à voir avec la rage ou la résistance.»(Salia)

Comme dans chien 51, l’auteur a choisi un genre littéraire auquel il ne nous avait pas habitués (au travers de ses pièces de théâtre, de ses romans, de ses nouvelles, de sa poésie …il écrit quand même depuis 1999 !) mais on y retrouve toujours le même souffle, le même élan, la même puissance, la même précision d’écriture.

Soaz.

PS : Il y a un autre « personnage » , une sorte de bidule qui m’a attendrie. A mon grand étonnement d’ailleurs, puisqu’il s’agit de Motus, le DataGulper de Salia, un programme d’assistance intelligente… « presque timide », qui hésite et affirme son désir de loyauté !

« Si les machines peuvent désobéir par loyauté, peut-être faut-il encore croire en l’avenir. » ?

LE GOÛT DES SECRETS de Jodi Picoult et Jennifer Finney Boyland / Actes sud.

Mad Honey

Traduction: Marie Chabin

« Je plonge dans une mer de monstres : des caméras cyclopes avec leurs yeux aveugles et noirs braqués sur moi, des micros dardés comme des baïonnettes dans ma direction.
Connaissiez-vous Lily Campanello ?
Pourquoi votre fils l’a-t-il tuée ?
Asher a-t-il un passé de garçon violent ? »

Asher est le fils d’Olivia, il a dix-huit ans, plein d’attentions délicates pour sa mère. « Il a un tempérament tellement doux » murmure son amoureuse Lily.

Dans Le Goût des secrets, deux voix alternent, mélangeant le présent et le passé, comme à contre-courant : celles d’Olivia et de Lily. Elles se côtoient (dans le New Hampshire), l’une ayant échappé à un mari violent, l’autre à un père dont on sait seulement qu’elle le hait.


Au début, on a parfois l’impression d’être immergé dans un traité d’apiculture…Il n’y aura plus aucun secret… pour la vie des abeilles ! Olivia nous raconte, par petites touches, l’organisation de la ruche, la récupération d’un essaim, la récolte du miel, ou comment allumer un enfumoir…

« Quand on travaille avec des abeilles, on commence par les enfumer. » nous explique-t-elle, et, peu patiente, j’ai eu un peu peur que cet enfumage agisse aussi sur le lecteur…Mais non, ce sont au contraire, Mille petits riens (un autre ouvrage de Jodi Picoult (2018) qui nous captivent et nous entraînent vers le drame : La mort de Lily.

Asher crie son innocence « Je me rappelle juste avoir vu la mère de Lily devant moi, et elle me demandait ce qui s’était passé. Elle a appelé les secours et ensuite elle s’est agenouillée près de Lily et là, je… je me suis écarté. Et ensuite, la police est arrivée. »

Emprisonnement, procès, et de multiples rebondissements…

Une étincelle de violence surprise dans les yeux d’Asher, un pli mauvais au coin de sa bouche…le souvenir d’un mur de plâtre enfoncé dans la chambre de l’ado et le poison du doute s’insinue dans le cœur d’Olivia. Et si…comme son père … ??

Le titre anglais Mad honey fait peut-être mieux ressentir l’atmosphère du roman :
«L’arme secrète du miel fou, bien sûr, c’est que l’on s’attend à quelque chose de doux sans penser un instant qu’il peut être mortel.»

L’écriture ressemble aux gestes de l’apicultrice (et aux mouvements des abeilles?)…Simple, efficace, mesurée, fluide. Toute en douceur et subtilité pour aborder des thèmes difficiles comme ceux de la violence faite aux femmes, le rapport au mensonge, (Est-ce que le fait de ne pas tout dire revient à mentir? Quelle est la différence entre ce qui relève du secret et ce qui relève de
l’intime ?), la construction de l’identité…

Les autrices ? Jodi Picoult et Jennifer Finney Boylan. Les éditeurs n’en révèlent quasiment rien et nous laissent attendre les notes des autrices elles-mêmes pour que le secret se dévoile.

Alors, on dira simplement que les deux autrices, engagées pour la défense des Droits humains abattent (avec délicatesse), tout au long de ce livre, des « pyramides de préjugés ».

Soaz

Du même auteur chez Nyctalopes: La tristesse des éléphants.

L’HOMME QUI AIMAIT LES LIVRES de Patrick DeWitt / Actes Sud.

The Librarianist

Traduction: Emmanuelle et Philippe Aronson

Il est des romans qu’on lit, qu’on apprécie vraiment mais qu’on laisse de côté parce qu’ils ne semblent pas être tout à fait de la délicieuse noirceur qu’on privilégie ici. Et puis au moment où on va baisser le rideau pour l’été, on s’aperçoit que ces romans qui prennent des traverses frôlent peu ou prou les univers aimés, on se dit que si on a été profondément touché par l’histoire, le propos ou les deux, certains, on le souhaite, y trouveront aussi leur bonheur. Ainsi, nous exhumons de nos archives quatre romans de cette année qui, loin d’être des seconds couteaux, s’avèrent être de dangereuses lames à l’écriture brillante et parfois inoubliable.

Ma première entrée dans l’univers de Patrick DeWitt s’est produite avec son deuxième roman Les Frères Sisters, un western qui sera adapté à l’écran par Jacques Audiard dans un film éponyme. Tout en appréciant la verve, la folie, certaines trouvailles de DeWitt, force est de dire que, hélas, l’histoire à succès de ces deux grands bourrins dangereux ne m’a pas particulièrement ému et ne m’a point donné une quelconque envie d’y retourner. Une impression coupable de ne pas avoir vu la richesse que tout le monde vantait et admirait.

Oui mais voilà, avec le temps, les goûts peuvent changer. Certains détails indécelables, improbables peuvent vous troubler… Peut-être une allusion, s’avérant finalement très, très fausse à l’univers de Wes Anderson dans un canard bien-pensant, gardien du bon goût littéraire. Non, plus sérieusement une dédicace sur la première page à la mémoire de David Berman, leader de Silver Jews et de Purple Mountains qui a décidé de nous quitter en 2019. Brother Jo vous a déjà présenté ce perdant magnifique en chroniquant Au nom du pire de Pascal Bertin qui lui était consacré aux éditions du Gospel.

« L’existence de Bob Comet, bibliothécaire à la retraite, s’écoule tel un long fleuve tranquille : il n’a pas d’amis, son téléphone ne sonne jamais, et si quelqu’un frappe à sa porte c’est pour lui vendre quelque chose. Depuis longtemps, Bob a abandonné l’idée de connaître son prochain, ou de s’en faire connaître, et sa seule façon d’être au monde est la lecture. Lors d’une de ses longues promenades, Bob croise la route d’une vieille femme égarée et la raccompagne à la maison de retraite. C’est là qu’il tombe sur un appel à bénévoles. L’opportunité pour lui de faire découvrir ses romans préférés aux résidents, mais aussi, de manière tout à fait inattendue, l’occasion de se réconcilier avec son passé et, peut-être, d’affronter la nostalgie féroce d’un amour perdu…« 

Dès le départ, on sent le grand écart entre un nom Bob Comet qui évoque un héros survolté de Comics et la réalité de ce bibliothécaire en retraite qui veut donner un peu de sa vie, de son temps à faire encore connaître les trésors de la littérature. Une toute petite maison de retraite comme théâtre des opérations, on se dit que le bouquin, qui ne démarre pas pied au plancher mais de manière très touchante, a peu de risques de nous affoler. Et pourtant, le roman, entre émotion et sourires, captive rapidement, enchante par son humour, sa finesse, sa tendresse et laisse des impressions, des sentiments très troubles. On oscille souvent entre peine et ravissement comme dans le cinéma de Chaplin. Bob Comet par son innocence, sa gentillesse, émeut. La vacuité d’une existence, les rendez-vous ratés, les trahisons, les abandons, son désir d’aider de manière modeste les plus démunis est émouvante. C’est vrai que l’on ne prend plus le temps de rencontrer des types comme Bob Comet mais des mecs gentils, ça existe. Sont juste invisibles dans le monde nombriliste des réseaux sociaux. Nous sommes en 2005, Bob Comet a soixante-douze ans et on se surprend à se passionner pour sa vie sans charme, sans éclats, sans couleurs ni saveur quand DeWitt, perfidement, nous ébranle par une étonnante révélation avant de clore sèchement sur cette époque et nous propulser dans le passé.

En 1959 Bob va connaître l’amour d’une vie et découvrir une amitié qu’il espère aussi éternelle… Las, bien sûr, Bob Comet est l’éternel perdant, le malchanceux pathétique, l’éternel second. DeWitt, dans une nouvelle pirouette, nous invite aux quatre jours de fugue de Bob en 1945 quand il part à la recherche d’une quelconque affection qu’il n’a jamais trouvée auprès de sa mère. L’épilogue nous ramènera en 2006 pour assister à une conclusion un peu chagrinante.

On s’étonnera un peu du titre français car le roman traite finalement très peu des livres. Le titre original, The Libriarist, habillait beaucoup plus habilement le personnage, donnait des impressions sur l’existence du héros. Alors, on a du mal à imaginer un bibliothécaire en parfait aventurier, et on a bien tort bien sûr… Là, je fais gaffe car je suis en train, mine de rien, de niquer deux amitiés de longue date, ayant survécu pourtant à d’autres tempêtes… Bref, on se trompe souvent en ne représentant pas assez les bibliothécaires en guerriers aux multiples combats, missions et quêtes. Dans l’imaginaire populaire, un bibliothécaire mène une vie aussi rangée que les livres qu’il dépose dans les rayonnages et Bob en est le parfait exemple.

Lire était une chose vivante, toujours en mouvement, qui lui échappait, qui grandissait et qui, il le savait, ne prendrait jamais fin.”

Souvent drôle, touchant, L’homme qui aimait les livres est un grand roman. Chaleureux comme sait l’être Richard Russo, Patrick Dewitt en racontant une histoire ordinaire, crée un roman extraordinaire. Bonne route Bob Comet !

Clete.

LEGITIME DEMENCE de Laurent Philipparie / Actes Noirs – Actes Sud.

Légitime démence est le quatrième polar de Laurent Philipparie criminologue et commandant de police mais également son premier dans la collection Actes Noirs d’Actes Sud.

« Une opération de police vire au cauchemar. Le capitaine Thierry Bar tue le leader des « Servants de Gaïa », premier groupe écoterroriste français. Quand sa supérieure et amie, Catherine Novac, suspecte une bavure, il n’a d’autre choix que de l’exécuter elle aussi…Traqué par toutes les polices du pays, et prêt à tout pour accomplir une mystérieuse mission, Bar élimine un à un les membres du groupuscule terroriste. L’enquête est confiée au commissaire Nicolas Novac, frère de la commandante assassinée, qui, guidé par une experte des mouvances écoguerrières, met au jour un effroyable secret… »

Ce roman de Laurent Philipparie plaira certainement à tous les amateurs de thrillers explosifs où les situations chaudes et les coups de théâtre, très impressionnants, s’enchaînent pour créer une addiction certaine. De par sa fonction, l’auteur dresse un tableau assez cinglant de la police, de l’inertie dans sa lutte contre la criminalité handicapée par une hiérarchie et des politiques adeptes du principe du « pas de vagues ». C’est une police désabusée, déconsidérée, désarmée qui est confrontée à une criminalité de plus en plus diversifiée et insaisissable. L’exemple le plus frappant de ces nouveaux maux qui nous guettent est ici l’écoterrorisme ; ces écoguerriers qui, sous couvert de protection de la planète et des animaux, s’attaquent aux humains, fomentent des complots et pourraient presque faire passer Poutine et Trump pour de jolis plaisantins. Sont contés des groupuscules fictifs mais aussi des organisations réelles ayant pignon sur rue et dont les desseins et les vues sur l’humanité sont particulièrement terrifiants.

Si on peut trouver que la figure du mal combattue ici par le commissaire Novac possède quand même beaucoup de talents pour une seule et même personne, il n’empêche que l‘histoire ne souffre d’aucun temps mort et apporte son lot d’enseignements sombres qui donnent à réfléchir.

Clete

UN JEU SANS FIN de Richard Powers / Actes Sud.

Playground

Traduction: Serge Chauvin

“Tu sais pourquoi j’aime les jeux ? Pour la même raison que j’aime la littérature. Dans un jeu… un bon poème, une bonne fiction… C’est la mort qui engendre la beauté.”
Il s’interrompit et pivota pour me regarder en face. “Tu vois ce que je veux dire ?
— Pas du tout.”

Dans ce livre, « chaque organisme, terrestre ou aquatique », joue, même les grandes raies manta de récif …
Et peut-être que l’auteur lui-même joue avec le lecteur…C’est comme s’il l’installait devant le tablier quadrillé d’un jeu de go. Il va distribuer les pierres. Les noires. Les blanches. Construire des territoires  (La banlieue chic de Chicago, ses quartiers défavorisés : le South Side, le prestigieux lycée Ignatus, l’université d’Urbana, la bibliothèque municipale de Taylor Street, la minuscule île de Makatea) .Placer minutieusement ses pions. En décidant des intersections dans le temps (de 1947 à 2027), et dans l’espace…

Todd Keane est devenu ingénieur, spécialiste de l’intelligence artificielle et milliardaire. Sa mémoire s’efface peu à peu mais c’est lui qui va replonger dans les souvenirs : Son enfance, sa fascination pour la première femme océanographe Evelyne Beaulieu, ses parents riches mais « ineptes », son père acharné du jeu de dames, son amitié avec Rafi Young.
Cette amitié qui va naître autour d’un échiquier avant d’être supplantée par une passion dévorante pour le jeu de go, leur point commun étant « d’être les fils de pères déconnants et de mères erratiques incapables de maîtriser leur couple. »

Rafi Young, jeune noir, que sa mère affuble d’un blouson et d’une casquette orange vif qui peupleront à jamais ses cauchemars et qui, à « treize ans décida de vivre à jamais dans la vérité », passionné de philosophie, de poésie.

Ina Aroita vit depuis 4 ans dans l’île de Makatea, (82 habitants) où Rafi Young « a fini par la rattraper ». Elle fabrique « des choses » avec ce qu’elle ramasse sur l’estran, y compris les déchets plastiques rejetés par l’océan.

Evelyne Beaulieu, Evie, qui plonge toujours à 92 ans.(Son père s’étant pourtant servie d’elle comme cobaye, la jetant à l’eau à 12 ans attachée à un prototype…) Qui plonge dans les eaux de… Makatea… et se perd dans la contemplation et l’écoute de la cacophonie des fonds sous-marins.

Makatea…on sent déjà que c’est là que tout va se… jouer !…

Alors, on patiente encore un peu…

Les longues énumérations de Cnidaires et autres bestioles pélagiques nous séduisent et nous fatiguent pourtant.
Les fantasmes de Todd « enivré par la croissance exponentielle de la puissance de programmation du monde», même s’ ils nous défripent un peu les neurones au passage, nous ennuient quelques temps …

Et puis, tous les personnages sont si brillants, si intelligents, qu’on se trouve fatalement un peu idiot !

Mais…

«Je ne veux pas gâcher la fête, mais quelque chose est en train de se passer et il faut que tout le monde en soit informé. Un groupe d’entrepreneurs américains, des spécialistes du… capital-risque, sont en train d’explorer la possibilité de construire des communautés flottantes à partir d’éléments modulables. Ces communautés s’assembleraient d’elles-mêmes dans les eaux internationales. » va annoncer le maire de Makatea. Un référendum va donc être organisé : « On va cocher votre nom sur le registre et vous donner à chacun deux pierres : une noire et une blanche.»…

Ni noir, ni polar, avait déjà prévenu Nyctalopes à propos de Sidérations paru en 2021. C’est encore le cas pour ce nouveau roman de Richard Powers Un jeu sans fin. Sciences, technologie, poésie …il y a beaucoup d’érudition, mais l’écriture reste limpide malgré une architecture complexe. C’est un roman brillant.

L’extinction des espèces se profile évidemment, ainsi que la menace des intelligences artificielles au service du cynisme humain …mais Richard Powers nous fait miroiter que la partie n’est peut-être pas encore tout à fait jouée ?

Soaz.

PERSONNE SUR CETTE TERRE de Víctor Del Árbol / Actes Noirs-Actes Sud.

Nadie en esta terra

Traduction: Alexandra Carrasco

Víctor del Árbol, neuf romans dans la collection est le fer de lance d’une littérature policière espagnole de grande qualité présente chez Actes Noirs. Aro Sáinz de la Maza, Mikel Santiago, Carmen Mola, Agustin Martinez… se sont glissés dans la faille créée par Del Arbol en 2011 avec le succès de La tristesse du samouraï.

Dans un village côtier de Galice, en 1975, un enfant assiste à l’incendie criminel de sa maison et au meurtre de son père. En 2005, à Barcelone, l’adulte qu’il est devenu semble avoir enfreint toutes les règles éthiques et morales qui avaient présidé à son entrée dans la police. Il a battu (presque) à mort un entrepreneur sans histoire et reste obstinément muet sur les raisons de son acte. Atteint d’une maladie incurable, il revient sur les terres où il est né. Pour déterrer le passé et venger sa triste enfance ? Ou pour affronter ses vieux démons et trouver le repos de l’âme ? Trente années défilent alors, qui voient des hommes chasser en meute pour garder leurs secrets, des serments d’amitié se briser contre l’intérêt supérieur du clan, la “blanche” mexicaine remplacer le bourbon irlandais de contrebande, des hommes puissants cachés derrière des masques de loup abuser d’enfants rêveurs, et un tueur à gages aux yeux noirs accomplir son office avec une éblouissante humanité.

Au premier abord, Julian, flic condamné par la maladie se rendant sur les terres maudites de son enfance, nous entraîne dans une histoire où résilience, rémission, rédemption seront une nouvelle fois un peu trop à la fête. Le décor est soigné “gothiquement”, la tragédie rurale avec ses gros sabots est en place. En fait non, la voix off d’un tueur à gages qui va semer la mort dans le sillage de Julian et nous entraîner vers des réalités beaucoup plus contemporaines, montre une autre voie et semble indiquer que l’intrigue sera retorse. Un ange de la mort aux yeux noirs comme une évocation des vers de Pavese en exergue de La mort aura tes yeux de James Sallis:

 » La mort viendra et elle aura tes yeux –
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
« 

La phrase complète dont est extrait le titre est “Personne sur cette terre n’est innocent, personne n’oublie, personne ne pardonne”. Elle éclaire sur la réalité d’une intrigue qui va montrer de manière remarquable que nous sommes l’addition de toutes nos histoires (nos réussites mais aussi nos échecs, nos blessures, nos douleurs) et que nos réactions parfois surprenantes ne sont que les réponses aux maux de notre existence.

Alors, faut-il encore présenter Víctor del Árbol ? Je ne le pense pas. Si vous n’avez jamais lu Víctor del Árbol, cela signifie peut-être tout simplement que vous n’êtes pas faits pour les polars et cela n’est pas très grave. Víctor del Árbol est certainement un des plus grands du polar actuellement. Il y a une certaine noblesse dans l’écriture de cet ancien flic qui avance à son rythme, économe de ses indices, jouant avec la perception erronée du lecteur, irritant dans son avarice et surprenant dans les esquisses joliment humaines de ses personnages. Les histoires de Víctor del Árbol sont sombres, violentes, mais animées d’une grande humanité. On est rapidement oppressés par le propos et si Víctor del Árbol en joue sans en abuser, il a néanmoins la belle élégance des très grands en nous cachant l’indicible, se contentant de le suggérer. La fin ne séduira sûrement pas tous les lecteurs, mais ne laissera personne indifférent.

Le beau retour d’un Grand d’Espagne !

Clete

Víctor del Árbol chez Nyctalopes: LE FILS DU PÈRE, LA VEILLE DE PRESQUE TOUT.

DREAM GIRL de Laura Lippman / Actes Noirs-Actes Sud

Dream Girl

Traduction: Thierry Arson

« Gerry rêve. Dans son lit médicalisé de location, surplombant la ville plus haut qu’il ne l’aurait jamais cru possible dans ce Baltimore à l’architecture écrasée et sans grâce, Gerry passe plus de temps endormi qu’éveillé. Il flotte, il s’éveille, il dérive, il rêve. »

Gerald Andersen – Gerry – Ecrivain, auteur du roman Dream Girl qui l’a rendu célèbre.

On ne va pas l’aimer ce sexagénaire. Il est autoritaire, cynique, égocentrique. Il rame dans son appartement à 1,75 millions de dollars pour se maintenir un beau torse, mange des carottes râpées, se préoccupe de sa densité osseuse…
Il a été un mari médiocre, 3 femmes dont il a divorcé, et un coureur de jupons effréné : 37 partenaires sexuelles (il en donne le compte exact) « des assistantes qui travaillaient pour lui »…

Et… il apprécie peu les auteurs de romans noirs…

Il se retrouve là, cloué, au vingt-cinquième étage d’un immeuble luxueux dans une Baltimore « il est assez malvenu de parler des événements de 2015 » et d’évoquer la mort de Freddy Gray (un Afro-Américain  de 25 ans, tabassé à mort par six agents de la police de Baltimore ) à la suite d’une chute violente dans son « escalier flottant »…

Une infirmière Eileen et une assistante, Victoria, se relaient pour le soigner, le nourrir, obéir à ses ordres… et filtrer et gérer  un quotidien de plus en plus inquiétant…

«Il n’y a pas de démarcation claire entre ses songes et son imagination, son demi-sommeil et son état de veille embrumé. Les engrenages de son cerveau sont grippés »

Et quand « une lettre adresse écrite en cursive à l’ancienne » qu’il est sûr d’avoir aperçue, reste introuvable, lorsqu’il reçoit des appels de Aubrey, l’héroïne de fiction de son dernier roman, qui ne laissent aucune trace sur l’écran du récepteur, quand les tweets disparaissent …c’est le chaos :

« Était-ce un rêve ? Une hallucination ? L’effet de ses médicaments ? Une combinaison des trois ? »

C’est une errance kaléidoscopique d’une bonne cinquantaine d’années. De petites bulles colorées réfléchissant sa mère (morte récemment), son père qui a décampé et refondé une deuxième famille, des amis disparus, des souvenirs d’enfance, des femmes ambigües et machiavéliques…

Le rythme imposé par Laura Lippman est assez lent…  Les évocations incessantes d’auteurs (une quarantaine !) ou de films (une trentaine !) censées ajouter de la profondeur à un personnage qui, pendant toute sa vie a oscillé entre réalité et fiction, plombent, par leur surdosage, la montée en puissance de ce huis clos macabre…
Mais Il y a une présence littéraire, saluée déjà pour La Voix du lac . L’intrigue est bien travaillée et le suspens assuré…

Soaz

LE FIL DE L’ESPOIR de Keigo Higashino / Actes Noirs / Actes sud.

Traduction: Sophie Refle.

« Quand Yayoi, propriétaire d’un paisible salon de thé, est retrouvée assassinée, les enquêteurs Kaga et Matsumiya plongent au cœur d’une affaire aussi complexe qu’émouvante. Leurs investigations les conduisent à Shiomi, un homme marqué par une tragédie indescriptible… »

Le fil de l’espoir est le quatrième volume de la série mettant en scène le flic Kaga Kyōichirō du romancier japonais Keigo Higashino, incontestable grand maître du polar d’investigation qui doit certainement à son éloignement géographique le fait que son œuvre, brillante, ne soit pas encore aussi reconnue en France que celle de l’Islandais Indridason.

Les doigts rouges, début d’une série publiée en 2009 débarque chez nous en 2019 et sera suivi par Le Nouveau et Les Sept Divinités du bonheur l’an dernier. Cet opus qui est loin d’être le dernier d’une série ce qui ravira les fans, est une nouvelle plongée dans un Japon actuel si éloigné de nos valeurs et de nos comportements. Une plongée dans le malheur aussi, dans un drame qui amènera l’émotion, énorme, à vous briser le cœur.

Kaga aura dans cette enquête un rôle secondaire se contentant de donner des conseils à Mastsumiya l’enquêteur qui en plus d’être son subalterne s’avère être son cousin. A noter que parallèlement à l’enquête, Matsumiya se verra confronté à un évènement familial particulièrement troublant. Ainsi les moments où les deux hommes confrontent leurs sources et leurs opinions seront complétés par des parenthèses beaucoup plus intimes mais aussi stupéfiantes.

Il serait vain de détailler l’intrigue magistrale, relancée intelligemment à chaque fin de chapitre et qui vous entraîne, vous oblige à poursuivre, à ne pas lâcher les victimes. Comme dans les précédents opus, on trouvera les révélations dans une histoire de famille, bien dissimulées dans le passé malchanceux de personnages particulièrement bien brossés.

Higashino fait sentir, éprouver la malchance, la douleur, la peine incommensurable, du point de vue de la victime mais aussi de son entourage familial et également de la part du coupable. L’enfer intime de certains personnages est décrit de manière poignante et la résolution achèvera de montrer que certaines personnes vivent toute leur existence un calvaire qu’ils n’ont pas cherché. Si vous connaissez le bonheur d’être père ou mère, vous serez particulièrement touchés.

Brillant, mémorable, la classe.

Clete.

Du même auteur: LE CYGNE ET LA CHAUVE-SOURIS, LES SEPT DIVINITÉS DU BONHEUR, LES MIRACLES DU BAZAR NAMIYA .

LA NUIT DU HACKEUR de Yishaï Sarid / Actes Noirs / Actes Sud.

Megaleh HaHulshot

Traduction: Rosie Pinhas-Delpuech

Yishaï Sarid, dont c’est ici le cinquième roman à paraître à France, s’est rendu célèbre chez nous avec Le poète de Gaza, grand prix de la littérature policière en 2011.

« Surdoué du piratage informatique, Ziv est débauché à l’armée par une start-up qui offre ses services de cybersurveillance et de détournement de systèmes de communication à de petits États en délicatesse avec leurs dissidents. Tétanisé dans sa vie intime par une culpabilité qui le poursuit depuis l’adolescence, il noie dans l’exercice aveugle de ses compétences professionnelles toute notion de scrupule. Mais il n’en demeure pas moins tiraillé entre le désir de laisser derrière lui sa dépouille d’asocial angoissé pour embrasser sa réussite et le fantasme de devenir enfin le tout-puissant protecteur qu’il n’a pas su être pour sa jeune sœur à la dérive. »

L’épisode récent des bipeurs du Hezbollah qui explosent a montré une fois de plus la maîtrise technologique des services d’espionnage d’Israël, à la pointe de toutes les nouvelles armes des guerres à venir. Ce roman s’envisage d’abord comme une passionnante et effrayante plongée dans les nouveaux mondes du flicage des individus, des nouvelles manières d’épier son voisin afin de lui nuire. Pour autant, on n’est nullement dans un thriller techno-futuriste, plutôt dans l’histoire de Ziv, sa brillante ascension professionnelle mais aussi son histoire familiale douloureuse. Alors, on le sait bien « il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne ». Pourquoi Ziv échapperait-il à l’adage quand, de son plein gré, il va commencer à franchir la ligne, se montrant hautement méprisable et indéfendable. Et quand bien même on aurait peut-être agi pareillement.

A l’heure où tous les géants de la tech s’aplatissent devant Trump, La nuit du hackeur apporte une terrible et brillante illustration du monde qui arrive et des choix que chacun peut ou doit faire.

Clete.

PASO POR AQUI de Eugene Manlove Rhodes / L’Ouest, le vrai / Actes Sud

Pasó por aquí

Traduction : Serge Chauvin

La collection L’Ouest, le vrai poursuit son bonhomme de chemin en publiant ce printemps un nouvel opus qui inspira le film Four Faces West / 3000 $ mort ou vif d’Alan E. Green (1948), un des rares du genre à ne pas mettre en scène un combat à l’arme de poing. L’auteur peut se targuer d’avoir été un authentique westerner et lui-même cow-boy, une expérience qui inspira son œuvre, mélange de romans et nouvelles consacrés à un Ouest déjà crépusculaire.

Ross McEwen cambriole un magasin au Nouveau-Mexique avant de s’enfuir dans les montagnes, pourchassé par Pat Garrett et sa milice. Au bord de l’épuisement, le cow-boy aperçoit un moulin à vent et une cabane isolée. Il titube vers la source d’eau et l’abri pour ensuite découvrir qu’ils sont occupés par une famille de peones atteinte de diphtérie. « Je suis là pour aider » leur dit-il. Mais l’opiniâtre shérif va bientôt découvrir que McEwen n’est pas un desperado comme les autres…

C’est la première fois que la collection publie, non pas un roman mais une novella d’une centaine de pages. On peut regretter que l’introduction et l’issue de cette cavale dans les sierras nous soient données au travers des propos de personnages secondaires, assez lointains du héros, Ross McEwen, un procédé indirect presque daté. Toutefois quand enfin, Eugene Manlove Rhodes place son fugitif au cœur du récit, il est aisé de comprendre qu’il connaît parfaitement le territoire et les mœurs des caballeros du Nouveau-Mexique. Les paysages décrits avec acuité et les mouvements pleins de ruse et de sagacité du cavalier en fuite ne peuvent se justifier que par une intimité réelle avec le sujet.

De plus, Ross McEwen campe un cow-boy peu ordinaire, prolixe et ironique, même si ses remarques s’adressent avant tout aux oreilles de son cheval. Il n’y a rien chez lui du pistolero brutal. Le hold-up qui exige sa fuite, McEwen donne l’impression de l’avoir fait comme une mauvaise blague. Il est désormais dans le pétrin et compte sur sa science des sierras pour échapper à ses poursuivants qui ne lui feront pas de cadeau. Sur son chemin, le sort d’une famille mexicaine l’émeut. Il fait tous les efforts (et par la même, compromet ses chances de fuite) pour la secourir et rameuter de l’aide extérieure. Notre desperado a en fait un grand cœur. Lui sera-t-il suffisant pour survivre ?

De sympathiques signaux de fumée montent de l’horizon : L’Ouest, le vrai est de retour. Mais le format et la nature de cette récente publication font désirer plus que tout d’autres romans aussi flamboyants, aussi épiques que ceux des premières saisons.

Paotrsaout

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