Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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FAR WEST GITANO de Ramon Erra / Asphalte

Traduction: Juliette Lemerle.

 

Asphalte est l’un des éditeurs que nous suivons avec plaisir tant leurs publications sont de grande qualité, et ce nouveau roman n’échappe pas à la règle !

Far West Gitano de Ramon Erra est envoûtant et même bien plus que ça, un hommage aux gitans – aux nomades !

“Ram a passé sa jeunesse sur les routes. Mais depuis son mariage, il vit à Perpignan, sédentarisé, avec sa femme, ses enfants et son chien. Quand sa fille adolescente lui annonce qu’elle est enceinte, il décide sur un coup de tête de tout quitter et d’embarquer sa tribu à bord d’un camion bâché, direction Saragosse, où une faiseuse d’ange peut les aider. Passé l’enthousiasme initial pour ces vacances improvisées, la famille va vite déchanter.”

Far West Gitano n’est pas un polar mais un roman social qui nous permet de découvrir et de comprendre une culture qui nous est, avouons le, inconnue – et surtout de défaire les clichés qui gravitent autour. Et grâce à Ramon Erra, nous prenons la route en compagnie des gitans.

Avant tout, il faut comprendre que beaucoup d’entre eux sont maintenant sédentaires, au grand dam de Ramounet, le père de famille. Les interdictions de faire des feux de camps – les réglementations pour la chasse et la pêche, en sont la cause. Mais comme il nous le fait rapidement savoir quand le sang gitan coule dans les veines, la route n’est jamais très loin. Alors c’est parti pour la grande chevauchée.

La route, voilà la grande question soulevée par l’auteur. Comment apprivoiser la route lorsque l’homme est sédentaire, l’avoir dans les veines ne suffit pas. On comprend rapidement que la grossesse de Marioula n’est qu’un prétexte pour le départ. Le départ, Ramounet y pense depuis longtemps. Et quitte à partir, autant le faire complètement, c’est-à-dire vendre son étal, ses toiles cirées et offrir sa camionnette, se débarrasser du gagne-pain contre une liasse de billets. Cela signifie tout abandonner – la maison, les meubles, … et qu’ils le veuillent ou non, ces personnages sont très attachés aux objets. Alors, pour Ivan, le plus important est d’emporter la télévision et surtout de trouver un moyen de la faire fonctionner.

Et, bien sûr, il y a une solution à tout.

Le vol, « Voleur de poules », un cliché, facile à dire lorsqu’on ne cherche pas à comprendre pourquoi. Tous les nomades le pratiquent. Il faut survivre, et pour survivre, le troc ne suffit pas toujours. Alors voler est une option comme une autre, comme chasser ou pêcher, et de toute manière, pour l’expliquer, il y a une réponse adéquate : « A qui sont les choses ? A qui est le monde ? » Deux questions auxquelles il serait bon de réfléchir.

La route ne se résume pas seulement à tracer son chemin. Pour cette famille, c’est la redécouverte pour les aînés et la découverte du voyage pour les enfants. Pour Ram et sa sœur, Tati, il s’agit de renouer avec leur enfance. Car il ne reste rien, aucun écrit, rien qui puisse faire comprendre la culture gitane – un peuple qui ne fait que passer. Leurs parents ont toujours vécu sur la route, vivant de tout et de rien, du soleil. Ram comme ferrailleur. Ram qui conduit sa famille sur les chemins de ses souvenirs d’enfance. Sur la route, les rencontres ont un goût particulièrement savoureux, les hôtels où il fait bon rester quelques jours, même avec des gadjés. Le camping sauvage et la contemplation du ciel étoilé en écoutant un joueur de banjo, qui n’en rêve pas ?

Au cours de la lecture, on comprend très vite que Ramounet souhaite transmettre ce mode de vie à ses enfants… mais sont-ils assez matures pour le comprendre, pour remettre en question le mode de vie qu’ils ont toujours connu ?

Bison d’Or.

Entretien de Cloé Mehdi auteure de RIEN NE SE PERD aux éditions Jigal Polar par Chouchou.

Il est des auteurs qui présentent une maturité en irradiant de leurs écrits un réalisme cru et une faculté d’écriture subjuguante. L’année dernière est apparu un ouvrage s’affirmant, comme une évidence, être de cette trempe et démontrant que la qualité n’attend pas les années.

/Votre ouvrage présente une visibilité de plus en plus prégnante dans le monde de la littérature noire avec le corollaire des prix attribués entre autres, ce contexte vous permet-il de prendre du recul sur votre écrit et d’y voir ses forces ou ses faiblesses?

Pas vraiment : si les personnes qui ont chroniqué ce livre évoquent souvent les mêmes points forts, mes échanges avec des lecteur-ices me font aussi réaliser que chacun-e projette sa propre histoire et ses propres sentiments dans un récit. On n’y lit jamais la même chose, on n’y comprend jamais la même chose non plus. J’ai parfois été stupéfaite d’entendre certaines analyses. Et c’est bien, l’écriture est vivante, en mouvement, la lecture l’est aussi. Mais à partir de là c’est compliqué de déterminer des « forces » et des « faiblesses ». Elles varient tout le temps. Après s’il y a un point qui revient systématiquement dans les critiques c’est le fait qu’on s’attache aux personnages. Ça tombe bien, pour moi c’est l’essentiel d’un bon roman.

 

/Ce qui m’avait touché et remué était ce réalisme cru des difficultés rencontrées par ce trio. Peut on penser qu’il y a une part de votre histoire personnelle et/ou professionnelle dans ce récit?

 
J’ai pu constater, par moi-même ou à travers des proches, la violence du milieu médical. Dans Rien ne se perd ça transparaît avec l’hôpital psychiatrique. J’ai vécu et été témoin d’un grand nombre de violences policières mais je n’ai jamais connu quelqu’un qui ait été tué. Après il suffit de suivre les actualités pour pouvoir prévoir, à l’avance, le déroulé de chaque enquête et le dénouement de chaque procès…

 

/Derrière le rideau des affres du quotidien on sent poindre une lumière qui tend à l’optimisme. Pensez vous que dans ce type de situation négative il y ait toujours du positif à conserver?

On me dit souvent ça mais je ne trouve pas qu’il y ait beaucoup d’optimisme à la fin de Rien ne se perd. Beaucoup des problèmes de Mattia sont résolus mais est-ce que ça veut dire que la suite de sa vie sera plus heureuse ? « Vous êtes sur terre, c’est sans remède », j’aime bien cette phrase de Beckett, elle veut tout dire. Pour répondre à la question je ne peux parler que pour moi, quand ce genre de chose arrive la seule solution de survie consiste à essayer de construire des solidarités autour de ce qui s’est produit pour qu’autre chose puisse en sortir. Mais je n’irai pas jusqu’à affirmer qu’il y a du bon dans chaque malheur, c’est complètement faux. Il y a autant de façons de vivre un problème que d’invividu-e-s, et même en s’étant relevé de dix coups durs on n’est pas à l’abri de s’effondrer au onzième.

 

/Votre ouvrage est-il une critique de nos politiques?

Ça dépend du sens qu’on donne au mot « politiques ». Souvent cette notion renvoie automatiquement aux politiques « professionnelles », aux élu-e-s etc. C’est un peu facile. Quand on questionne les gens au sujet d’une affaire médiatisée qui concerne une bavure policière beaucoup trouvent des tas d’excuses aux responsables quand ils ne retournent pas complètement le problème. Les médias jouent aussi là-dessus. Par exemple on entend toujours dire que la victime « était connue des services de police » comme si ça justifiait la mort. (Et en plus ça ne veut rien dire, si vous êtes entendu-e au poste en tant que victime ou témoin vous êtes considéré-e comme étant connu-e). Et les gens sont rarement « tués » par la police. Ils sont toujours « abattus »…

 

/On est justement dans une actualité brûlante concernant l’avenir de notre pays, la littérature a t-elle un rôle à jouer dans ces circonstances à vos yeux?

Tout le monde ne lit pas. Je pense qu’il faut toujours le garder à l’esprit quand on interroge le rôle de la littérature. En tant qu’auteur-e on doit savoir que, même si on veut s’adresser à tout le monde, dans les faits ce ne sera jamais le cas. Donc elle a peut-être un rôle mais il sera toujours très limité. Par rapport à son impact réel je suppose que ça dépend totalement de la sensibilité de la personne au moment où elle commence une lecture. Un livre qui m’aura laissée froide il y a trois ans peut changer ma façon de penser les choses si je retombe dessus au bon moment, mais il faut qu’il y ait déjà une sorte de terreau favorable. Je doute qu’une personne qui pense en terme d’ordre, de sécurité et de délinquance puisse être très touchée par Rien ne se perd (jusqu’à preuve du contraire).

 

/Diriez vous que la jeune génération, pour faire simple 18-35 ans, semble globalement désabusée, pessimiste?

Quand je discute avec des personnes plus âgées (la génération de mes parents, 50-60 ans), la principale différence qui ressort systématiquement c’est qu’à nos âges elles étaient dans l’idée que les choses ne pourraient que s’améliorer. Tandis que les gens de mon âge, s’ils sont parfois optimistes sur leurs chances personnelles de « s’en sortir », sont assez unanimes sur le fait que tout ira de pire en pire. Dans Rien ne se perd, les personnages de Mattia, Gina, Siham, et dans une moindre mesure Karim et Nadir me semblent assez représentatifs de ce fossé générationnel. Et en même temps ce découragement peut avoir valeur de force : à partir du moment où on n’attend plus rien des institution et des politiques on peut sortir d’une certaine passivité et essayer de créer autre chose sans attendre que d’autres le fassent à notre place. (Ce que ces personnages font dans le roman d’une certaine manière). 

 

 

/ Est-ce que Mattia c’est vous, dans un certain sens?

Pas du tout. Je n’ai pas eu une enfance dure comme la sienne et je n’ai pas été confrontée, à son âge, à autant de questions politiques et sociales. J’évite au maximum l’autofiction dans mes romans, je pense que c’est contre-productif. Dès qu’un personnage se met à trop me ressembler j’efface tout, ça me bloque.

 

/Que représente pour vous l’écriture?

La possibilité de se planquer quelque part, peu importe le degré de saloperie ambiant.

 

/Un livre qui vous a marqué, récemment ou pas.

Le dernier qui m’ait marquée : « Les évaporés » de Thomas B. Reverdy. Avec une courte citation en prime : « la misère est une énergie renouvelable. »

/C’est un peu la marque du site, un titre musical qui pourrait symboliser Rien ne se perd, ou un titre qui pourrait résumer votre état d’esprit actuel…

Il y en a un qui marche pour les deux ! Kery James, Lettre à la république.

Entretien mail effectué entre le 25 et le 27 Avril. Je remercie vivement Cloé Mehdi pour son avenant et  Jimmy Gallier pour son aide et  surtout pour nous avoir permis de découvrir cette littératrice.

Chouchou.

 

DANS LES EAUX TROUBLES de Neil Jordan / Editions Joëlle Losfeld.

 

Traduction: Florence Lévy-Paoloni

Dans une ville crasseuse d’Europe de l’Est, coincée dans une bulle temporelle post-communiste, coule une rivière brune et visqueuse. Un pont l’enjambe, sur lequel des anges aveugles sont sculptés. Serait-ce le fleuve des amours perdues que ces êtres de pierre ne sauraient voir, témoins estropiés des errances humaines et de leurs passions meurtrissantes ? A moins que ce ne soient les vérités d’un autre monde, jetées dans ces rues antiques et pavées au grès de la folie des dieux.

C’est imbibée d’une moiteur estivale éreintante que commence l’enquête de Jonathan, anglais expatrié et patron d’une agence de détectives locale lancé sur les traces de la petite Petra, disparue il y a fort longtemps lorsqu’elle était enfant. Rongé par ses problèmes de couple, Jonathan semble perdre pied au fur et à mesure que l’enquête avance. De moins en moins maître d’une situation qu’il ne parvient plus à gérer, il s’enfonce viscéralement dans les affres de la jalousie et de la rancœur.

Sa vie va pourtant basculer lors d’une rencontre impromptue sur le pont des anges aveugles : il va en effet sauver de la noyade une jeune violoncelliste aux charmes mystérieux et envoûtants.

« Dans les eaux troubles » est un roman piège, une lente plongée hors de la matière vers des territoires immergés et hallucinatoires. Ouvrage Kafkaïen et lovecraftien pour ainsi dire, on serait bien tenté d’y voir aussi comme une ode parallèle à l’incantatoire ‘ »Eyes Wild Shut » de Kubrick.

Au fil des pages, on croisera dans le dédale de cette étouffante cité des personnages complexes et attachants, fragiles, hésitants, pétris d’incertitude ou de souffrance…finalement terriblement humains.

Ainsi Gertrude, la voyante aux atours de Marlène Dietrich, ancienne beauté toujours impeccablement fardée et passerelle emblématique entre notre monde et l’immatériel. Sarah la femme archéologue de Jonathan – très inquiète pour leur fille Jenny et son imaginaire débordant – fera quant à elle surgir de terre un saint ou une victime d’outrages préhistoriques, porteur d’une rébellion insoupçonnée…

Nos pas, cherchant désespéramment un peu de quiétude et de réconfort, nous mèneront aussi au cabinet du « Viennois », psychologue de couple aux sourcils broussailleux et à la rhétorique sibylline. Il nous apprendra par exemple que « le but de la thérapie est la transformation de la souffrance névrotique en souffrance ordinaire ». Trébuchant de concert avec Jonathan, il semblerait que cette ville souhaite nous dissoudre totalement dans sa torpeur toxique et éternelle.

Et puis, il y a aura ce moment de bascule. Celui on l’on perd définitivement pied avec le réel pour pénétrer dans quelque chose de plus intangible, hors des limites du temps et sur lequel notre emprise est futile, désespérée.

Cela arrive doucement, un glissement vers le fantastique comme une trame qui se dérobe ; les eaux montent et les esprits qui se noient.

Rationalité et fantasme s’enchâssent de manière sinueuse dans ce recueil onirique, inquiétant mais non dénué d’humour, un peu comme ces notes d’une gamme en mineur, étranges mais familières, tirées sur les cordes d’un instrument vibrant d’un diapason magique.

On s’enlise, on s’enlace et l’on glisse avec celle ou celui qui n’est pas l’autre dans les plaisirs coupables des relations délétères. Fuir l’amertume, fuir le passé… Se perdre corps et âme malgré le remord et la folie : voilà le leitmotiv en filigrane emporté par les eaux troubles de ce roman au parfum d’étrangeté, à mi-chemin entre rêve et réalité.

Réalisateur, producteur, scénariste et écrivain irlandais, Neil Jordan cumule les succès. On lui doit notamment le cultissime « Entretien avec un vampire », mais aussi « The Crying Game » ou encore plus récemment la réalisation de la série  » Les Borgias ». Il est l’auteur de six romans, dont « Confusion » publié également aux éditions Joëlle Losfeld en 2013.

Wangobi.

 

LE JOKER de John Burdett aux Presses de la Cité

Traduction : Thierry Piélat.

John Burdett, écrivain britannique, a longtemps été avocat avant de se consacrer à l’écriture et il a travaillé en Thaïlande. Il a écrit toute une série de romans policiers avec  l’inspecteur Sonchaï Jittpleecheep travaillant dans un des quartiers chauds de Bangkok. Je ne les ai pas lus et c’est donc avec cet épisode que j’ai découvert ce héros.

« L’inspecteur Jitpleecheep se rend sur la scène d’un crime perpétré à deux pas du commissariat. La surprise qui l’attend est de taille : la victime, une adolescente, a été décapitée… à mains nues. Une inscription en lettres de sang a été laissée à son attention.

Quelques jours plus tard, il est dépêché sur les rives d’un fleuve à l’extérieur de Bangkok, où il assiste à un double meurtre aussi révoltant qu’inexplicable. Les deux affaires l’entraînent au cœur de la jungle cambodgienne, à la recherche du Joker, un homme capable d’exploits physiques extraordinaires. Aidé par une nouvelle coéquipière aux méthodes très différentes des siennes, le célèbre flic bouddhiste remonte aux sources d’un complot mêlant la CIA et les gouvernements thaï et chinois, prêts à tout pour protéger leurs secrets. »

Sonchaï Jittpleecheep est le seul flic non corrompu de Bangkok, son supérieur direct est un chef de gang bien connu, il ne s’en cache pas trop. C’est un personnage très attachant : flic bouddhiste ayant hésité à se faire moine, fils d’une pute thaïlandaise et d’un soldat américain inconnu, à la recherche de ce père dont il ne sait rien, marié à une ex-escort féministe et ne dédaignant pas un petit (ou gros) joint de temps en temps. C’est lui le narrateur et il livre parfois ses pensées au lecteur en l’interpelant. Le décalage entre les modes de pensées bouddhistes et occidentaux amène un regard étrange, souvent amusant, parfois féroce sur notre monde.

John Burdett transpose les codes du polar à la Thaïlande et nous fait découvrir ce pays, qu’il connaît bien, et son fonctionnement très différent du nôtre tant dans son code de moralité que dans sa situation avec une pauvreté et une corruption énormes mais impliqué dans des trafics internationaux. Petit pays vivant principalement de l’industrie du sexe, il a peu de moyens de s’opposer aux grandes puissances et se retrouve le lieu d’affrontements entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine dont la proximité se fait fortement sentir.

John Burdett décrit une Bangkok vraisemblable, vivante et nous embarque dans une enquête complexe au cœur d’opérations top secrètes de plusieurs pays où Sonchaï Jittpleecheep va se retrouver impliqué personnellement. John Burdett réussit avec talent un mélange de genres : policier, espionnage et science-fiction. C’est bien écrit, on ne s’ennuie pas un instant, l’enquête se tient et l’histoire personnelle de  Sonchaï Jittpleecheep s’y insère parfaitement.

L’enquête de Sonchaï va s’orienter vers un transhumain aux facultés physiques et intellectuelles augmentées. J’ai eu du mal à adhérer à cet élément de science-fiction, ce n’est pourtant pas inintéressant au niveau des questions que ça peut soulever sur la technologie et toutes ses applications possibles sur les humains, mais du coup je suis passée un peu à côté de cette histoire. Je l’ai pourtant lue jusqu’au bout pour Sonchaï, étrange et sympathique, pour l’ambiance dépaysante et parce que c’est vraiment bien écrit, ça m’a donné envie de lire les autres enquêtes de Sonchaï Jittpleecheep. Alors j’imagine que pour les amateurs de science-fiction c’est vraiment parfait !

Raccoon

L’ ÉTÉ DES CHAROGNES de Simon Johannin / Allia.

C’est un premier roman. C’est donc original sans être totalement événementiel même si l’auteur est jeune et devrait donc, à priori se bonifier avec le temps. J’ai terminé le livre, il y a plus d’une quinzaine mais j’ai eu beaucoup de mal à exprimer mes sentiments et je pense que ce petit écrit ne rendra pas parfaitement compte de mes impressions, ma foi, bien contradictoires.

« Ici c’est La Fourrière, un « village de nulle part » et c’est un enfant qui raconte : massacrer le chien de « la grosse conne de voisine », tuer le cochon avec les hommes du village, s’amuser au « jeu de l’arabe », rendre les coups et éviter ceux des parents.

Ici on vit retiré, un peu hors-la-loi, pas loin de la misère aussi. Dans cette Guerre des boutons chez les rednecks, les bêtes sont partout, les enfants conduisent leurs parents ivres morts dans des voitures déglinguées et l’amitié reste la grande affaire.
C’est un pays d’ogres et d’animaux errants, un monde organique fait de pluie et de graisse, de terre et d’os, où se répandent les fluides des corps vivants et ceux des bestioles mortes. Même le ramassage scolaire ressemble au passage des équarisseurs.
Mais bientôt certains disparaissent, les filles vous quittent et la forêt finit par s’éloigner. »

 Etonnant roman à plusieurs titres qui semble formé de deux parties complètement différentes  au point que j’ai pensé que la fin comprenant une trentaine de pages, qui tranche réellement jusqu’à choquer, ne faisait pas partie du même roman. Celui-ci débute comme la chronique rude mais très vivante, alerte, de deux ados durant un été à la campagne où ils vivent dans le sud- ouest  de la France. S’il y a un petit peu une mode en ce moment pour faire passer les ruraux pour des taiseux philosophes humanistes, ici, c’est loin d’être le cas.

A la Fourrière, sur des terres communales vivent deux familles exploitant les terres et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ressemblent bien à leurs cousins ricains rednecks .Alors, j’ai lu que ce roman se moquait de la ruralité mais ce n’est pas le sentiment que j’en ai eu. Les gamins ont l’air d’être livrés à eux-mêmes, sans repères parentaux efficients, et d’être obligés de grandir comme ils le  peuvent, avec à la clé le lot de conneries qui va avec, c’est certain mais ce genre de familles, de comportements existe aussi et il serait malhonnête de vouloir nier leur existence comme il serait stupide d’en faire une généralité. Sans doute, l’auteur a exagéré un peu le trait mais de nombreuses anecdotes m’ont rappelé beaucoup de souvenirs de mes séjours estivaux durant l’enfance à la campagne chez mes grands-parents dans la cambrousse du Nord-Finistère et racontent une certaine réalité que je vis tous les jours. Il y a beaucoup de vécu visiblement, cela sonne authentique ;

La prose est vive, capable de beaucoup d’éclats comme lors d’un enterrement hilarant et rock n’ roll, ressemblant à celui présent dans l’excellent « Mister Alabama » de Phillip Quinn Morris paru chez Finitude l’an dernier. Bien sûr, certains passages sont sales, repoussants et le meilleur exemple est cette lapidation de chien qui débute le roman mais globalement cette partie est très réjouissante, addictive et souvent particulièrement attachante et drôle tout en montrant bien les manques affectifs et éducatifs et prouvant surtout  qu’il faudra compter à l’avenir avec Simon Johannin.

J’aurais aimé que le roman s’arrête là puisque dans le final d’une trentaine de pages, nous assistons à la descente vers les enfers de la drogue du narrateur dans cet automne raconté de manière certainement trop brève et qui tranche trop avec le propos assez gouailleur du début. Le thème devient très dramatique mais aussi très commun, très souvent traité et de bien plus belle et prenante manière dans la littérature et semble donner à penser que le malheur arrive, finalement, quand on quitte le cocon « barbare » de la campagne. Par ailleurs, j’ai eu du mal à comprendre les raisons d’un tel anéantissement du héros en si peu de temps.

Certainement, Simon Johannin a forcé un peu le trait, n’a pas réussi à complètement maîtriser sa fougue, il n’empêche que ce premier roman surtout les premiers trois quarts prouve que les Editions Allia ont découvert un auteur de talent dont on reparlera certainement très vite.

Prometteur.

Wollanup.

L’ AFFAIRE ISOBEL VINE de Tony Cavanaugh / Sonatine

Traduction: Fabrice Pointeau.

 

Alors, il est tout à fait normal que les éditeurs fassent la promotion de leurs auteurs et des romans qu’ils présentent mais parfois, peut-être, qu’ils prennent les lecteurs pour des gogos. Sonatine dont nous suivons assez régulièrement les sorties est, pour moi, un nom magique pour toujours associé au chef d’œuvre de Tim Willocks « la religion » et pour bien d’autres raisons aussi reste une maison sérieuse proposant des thrillers souvent de bonne facture si on excepte le deuxième roman  de Robert Pobi qui, lui, était un grand foutage de gueule pour le lecteur ayant lu le précédent.

Or, donc,si on lit le bandeau accompagnant le roman, Sonatine a découvert le nouveau Michaël Connelly.  Je dois avouer que je ne suis pas un grand spécialiste de l’auteur mais, néanmoins je peux vous garantir d’une part que le personnage principal Darian Richards, d’un point de vue psychologique, est à des années-lumière de Harry Bosch et d’autre part, jamais ici, on ne ressent la tension, l’angoisse et le dégoût provoqués par la lecture du superbe roman de Connelly « le poète ». Bien sûr, tout cela est encore une question de goût, ce n’est juste que mon impression mais il semblerait aussi que l’on ne soit pas très sûr de son affaire chez Sonatine puisqu’ on aborde la série Darian Richards à sa quatrième aventure.

Alors, que va-t-il se passer ensuite ? Va-t-on nous refourguer les aventures précédentes en cas de succès de « l’affaire Isobel Vine », des romans qu’on n’a pas jugé bon d’éditer en premier afin de respecter une certaine chronologie qu’affectionne en général le lecteur sérieux ? Cavanaugh risque-t-il de disparaître si ce roman ne marche pas ? Tony Cavanaugh serait-il devenu le nouveau Michaël Connelly en cours d’écriture du quatrième roman mais pas avant ?

Comme on rate le début de la série, certains aspects de la psychologie des personnages restent mystérieux et pour cause, l’auteur a déjà eu trois romans pour tout expliquer aux lecteurs, il ne va peut-être plus trop s’étendre à l’avenir sur les heurts et malheurs de Darian pendant toute la saga. Alors, on apprend des bribes de son histoire. Il a vécu quatre ans dans une cabane au bord d’un lac mais pourquoi ? On l’ignore. Il a quitté la section criminelle de Melbourne mais pourquoi ??? Il ressasse une précédente affaire, et cela finit par être gonflant, notre ignorance, pendant tout le bouquin, au point qu’on pense, hélas en vain, qu’elle va être résolue dans ce roman. C’est certainement raconté dans un précédent volume, une histoire de tueur du train qu’il n’a jamais réussi à choper mais pour quelles raisons ? Peau de balle ! Beaucoup de trous noirs pour le lecteur ainsi qu’un sentiment qu’on vous a refilé un produit trop gravement tronqué pour être apprécié à sa juste valeur. Pour terminer, même le choix de la couverture n’est pas très réussi car si l’image est belle, elle n’a par contre aucun rapport ni de loin ni de près, y compris dans la symbolique, avec le contenu du livre. Par contre, si vous êtes d’accord sur la filiation avec Connelly, vous pouvez même rêver de lire toute la geste de Darian Richards dans l’ordre et donc de manière cohérente et plus en phase avec la pensée de l’ auteur ainsi que, peut-être, remarquer une évolution dans l’écriture . Les chroniques que j’ai pu lire encensent le livre et il est peut-être temps d’arrêter avec les regrets et de parler du roman qui mérite néanmoins considération malgré cette grosse déception.

« Pour n’importe quel passant, les rues, les places, les jardins de Melbourne possèdent un charme certain. Pour Darian Richards, chacun de ces lieux évoque une planque, un trafic de drogue, un drame, un suicide, un meurtre. Lassé de voir son existence ainsi définie par le crime, et uniquement par le crime, il a décidé, après seize ans à la tête de la brigade des homicides, de passer à autre chose. Une vie solitaire, plus contemplative.

Il accepte néanmoins de sortir de sa retraite par amitié pour le chef de la police qui lui demande de disculper son futur successeur, en proie à des rumeurs relatives à une ancienne affaire : en 1990, après une fête donnée chez elle, on a retrouvé le corps sans vie de la jeune Isobel Vine. Suicide, accident, meurtre ? L’enquête fut d’autant plus délicate que quatre jeunes flics participaient à cette soirée. Elle fut classée sans suite, mais le doute persiste sur ce qui s’est réellement passé.

Reprendre des investigations vingt-cinq ans après les faits n’est jamais une partie de plaisir, surtout quand l’affaire concerne de près la police. Les obstacles ne manquent pas. C’est sans compter sur le caractère obstiné, rebelle et indiscipliné de Darian Richards et sur sa fâcheuse habitude à porter davantage d’attention et de respect aux morts qu’aux vivants. »

Dès le départ, vous aurez compris qu’on va découvrir un meurtre et non pas un suicide sinon à quoi passerait-on les 400 pages du bouquin parce que Cavanaugh est peut-être Connelly mais n’est pas Thomas H. Cook réussissant à vous trimbaler comme il veut. On est  dans un « cold case » où sont impliqués quatre flics de Melbourne qui ont gravi de hauts échelons depuis cette histoire. Alors, il y a pas mal de clichés dans cette histoire et chez les personnages et les lecteurs assidus de polars les verront très bien mais il y a aussi une grande maîtrise du dosage du suspense allant jusqu’à la création de moments de tension factices pour faire monter la pression. Les purs et durs du polar ne marcheront certainement pas dans ces artifices.

Utilisant par ailleurs des chapitres courts, technique de plus en plus utilisée dans les thrillers, Tony Cavanaugh maîtrise parfaitement son histoire et la manière de la raconter, très formatée certes, mais qui fonctionne et va crescendo dans une deuxième partie où il fait parler l’assassin. Par ailleurs, les multiples retours sur la situation initiale de 1990 offrent une compréhension plus fine et permettent de conforter ou d’infirmer certaines de nos présomptions. Si on ajoute un beau rebondissement dans la dernière partie, on tient là un honnête thriller, idéal pour les lecteurs qui ne vont pas souvent vers le polar. Rien d’ inoubliable mais rien de désagréable non plus. Il existe déjà d’innombrables romans ressemblants sur la forme et le fond.

Wollanup.

PS:Dans le bouquin,  une référence au groupe aussie « Hunters and Collectors » très bienvenue et qui m’a rajeuni de plus de deux décennies.

 

MAUVAISE PRISE de Eoin Colfer / Série Noire.

Traduction: Sébastien Raizer.

Eoin Colfer, l’auteur irlandais vedette internationale de la littérature pour jeunesse, quand il a envie de se défouler, de quitter les aventures d’ Artémis Fowl, il crée le clone adulte de son anti-héros pour enfants et il lui invente des aventures chaudes, hautes en couleur dans le New Jersey et à New York dans le milieu des gangsters.

« L’ancien militaire Daniel McEvoy s’apprête à quitter le monde sans foi ni loi de la pègre du New Jersey pour se concentrer sur sa nouvelle vie de patron de club. Mais lorsqu’il se retrouve au fond de l’Hudson, enfermé dans un taxi de la mort, après avoir été kidnappé par deux flics qui comptaient faire de lui le héros d’un snuff-movie, il comprend qu’il n’en a pas fini avec les manigances et les vengeances des barons du crime de Cloisters.

Si Dan veut survivre, il devra échapper à des malfrats qui se trouvent des deux côtés de la loi, et retrouver sa tante qui lui avait jadis tout appris sur l’art de caresser les filles. »

Un auteur qui cite Elmore Leonard dès la première phrase du roman mérite bien sûr tout mon respect mais, en même temps, se met une putain de pression. Suite de « Prise Directe » à la Série Noire » en 2012, « Mauvaise Prise » ne nécessite pas d’avoir lu le premier pour l’apprécier et le comprendre. Concentré sur 36 heures et 300 pages, « mauvaise prise », en ces lendemains d’élections, peut s’avérer un excellent roman à la gueule de bois électorale que certains doivent ressentir de manière plus ou moins aiguë.

Ne prônant aucune autre intention que de vous divertir par une action et un humour débridés de tous les instants, le roman part comme un missile et ne faiblit jamais même si la répétition de certaines situations peut amener à penser que le roman s’arrête juste avant que ne gagne une certaine monotonie. Mais ce n’est pas le cas, Daniel, homme sympathique mais héros pathétique se retrouve attaché et en string rose dès les premières pages et ce n’est que le début de l’hystérie car les barges et les connards merveilleux qui peuplent ce roman déjanté vont faire de leur mieux pour lui pourrir la vie. Vous pouvez ajouter par ailleurs des considérations particulièrement vachardes sur les Irlandais et la religion bien disséminés dans les quelques moment de calme.

« Si j’avais été joseph le charpentier et que la vierge Marie soit rentrée à la maison en m’expliquand qu’elle avait été fécondée par le Saint- Esprit, alors le christianisme aurait connu un destin très différent. »

« Putains de farfadets, de Riverdance, de chaumières, foutaises, connerie d ‘Homme tranquille ».

Pas de message derrière une toute petite intrigue néanmoins amplement suffisante pour servir de grands moments de bouffonneries bien noires et souvent irrésistibles.

Explosif.

Wollanup.

EN LETTRES DE FEU, LES BRILLANTS III de Marcus Sakey / Série Noire.

Traduction: Sébastien Reizer.

On ne pourra pas dire que l’on était pas prévenu : tout est dans le titre. Marcus Sakey pour clore sa trilogie des Brillants ne fait pas dans la dentelle mais plutôt dans le macramé.

Il faudra au lecteur quelques jours pour se remettre de cette plongée psychotique dans l’horreur d’une guerre civile d’un nouvel age, celui des Brillants face aux Normaux, c’est à dire nous.

Vers la fin du 20 ième siècle, une partie infime de la population, 1% pour être précis, s’est en effet vue doter par la nature de nouvelles facultés cognitives la propulsant du stade d’Homo Sapiens à quelque chose de nouveau et de supérieur : l’état de Brillant. Ces prédispositions natales se situent à mi-chemin entre le génie pur et les prouesses de certains autistes, débarrassés pour la plupart de leur handicap social et profitant donc pleinement de leur incroyables pouvoirs.

Ces enfants surdoués ont grandi et leurs capacités ont profondément modifié le monde tel que nous le connaissons. La technologie ne cesse de faire des bonds en avant, le système financier s’est effondré… Une dichotomie profonde s’est finalement installée, car c’est une nation dans la nation qui a vu le jour. Un peuple pour l’instant sous contrôle étatique, mais pour combien de temps ?

Marcus Sakey avait fait preuve d’un brio incroyable dans son premier volet, jetant le lecteur dans un tourbillon extrêmement efficace d’intrigues et de scènes d’actions explosives dignes du meilleur blockbuster américain. Il a décidé par le suite de prendre quelque peu le lecteur à contre-pied dans un deuxième volume au tempo plus pesant, plus chaotique. Le glissement vers le coté obscur est annoncé, soutenu par une tonalité générale anxiogène où flirtent allègrement humour noir, décadence morale et survivalisme obsédant.

C’est cette veine qu’il continue d’exploiter dans ce troisième volet, sauf que le virage entrepris précédemment dans un grincement d’essieu se transforme ici en une vertigineuse descente vers l’enfer !

On y retrouve avec plaisir les principaux protagonistes de cette partie d’échecs aux nombreux volte-faces et rebondissements : l’agent Nick Cooper sauveur du monde, Erik Epstein le fondateur de la Nouvelle Canaan, John Smith le rebelle visionnaire maitre de stratégie, Shannon la brillante qui se décale ainsi que Soren le psychopathe au temps ralenti. Une mosaïque de protagonistes épaulés par de nouveaux personnages aux motivations troubles, orchestrant d’un chœur asynchrone un dénouement sauvage et pyrotechnique.

Marcus Sakey signe ce dernier épisode de la trilogie des Brillants en digne fils d’une Amérique traumatisée par le terrorisme et les bouleversements géopolitiques actuels. Une Amérique binaire et bipolaire en proie au doute, une super puissance qui voit ses fondamentaux balayés par la dégénérescence du tissu social et la décrédibilisation des pouvoirs publics. Les réflexions politiques et sociétales de l’auteur sur le terrorisme, la sphère complotiste ou le racisme servent de toile de fond à cette saga incendiaire et mutante, inscrite au tison d’un nouveau millénaire sur le fil du rasoir. On la sirote comme un cocktail Molotov lâché à la face d’un monde devenu dément.

Les Brillants tome 1 et 2 sont réédités chez Folio Policier.

Wangobi.

TRANSSIBERIAN BACK TO BLACK de Andreï Doronine/ La Manufacture de Livres / Collection Zapoï

Traduction : Thierry Marignac (Russe)

On suit le parcours chaotique d’un toxico aux prises, bien sûr, avec ses démons mais aussi le courant de sa vie dans la vallée de larmes d’une existence rude qui n’exclut pas le comique. Ce récit se présente sous la forme d’un journal des pérégrinations dans le Saint-Pétersbourg actuel qui nous renvoie, comme le souligne avec clarté le sous titre de la collection Zapoï, à un monde largement inconnu après un quart de siècle de gueule de bois post-guerre froide.

« Un jeune auteur de Saint-Pétersbourg raconte le quotidien tragi-comique d’un camé. Sans illusion. sans la moindre sentimentalité inutile, ces récits noirs en grande partie autobiographiques, tragiques et pleins d’humour, font de la grande ville du nord une métropole anonyme à la beauté lépreuse et dont les palais tant vantés cachent d’innombrables taudis. »

Andreï Doronine est un ancien toxicomane, né en 1980, époux d’Olga Marquez, chanteuse du Oili Aili. Auteur considéré comme une voix importante de la nouvelle littérature russe en ayant parcouru son pays afin d’y présenter ses ouvrages.

On peine souvent à se rendre compte de la somme de travail à additionner, à juxtaposer, permettant l’édition d’un livre. Là on est bien en présence d’un résultat acquis grâce justement à une volonté commune d’émergence d’un auteur. La traduction de Thierry Marignac ciselée confère à l’œuvre une lisibilité et une enveloppe punchy au tout. Régulièrement on nous assène des sous titres de livres où l’on est à cent lieues de ce qui est décrit mais je dois concéder que dans le cas précis « Trainspotting à Saint-Pétersbourg » est une évidence. L’autre allusion contenue dans le titre même prend comme référence le titre d’Amy Winehouse, victime damnée de cette pathologie addictive qui remplit la légende des musicos ayant tiré leur révérence à 27 ans.

La vingtaine de récits décrit, donc, avec acuité, percussion, et, souvent, sur un ton décalé en sachant prendre du recul et de la distance sur la tragédie noire du quotidien. La capacité de l’auteur à conter ses petites histoires avec une dose de burlesque ne peut que faire évoquer le très bon « Envoie moi au ciel scotty » de Michael Guinzburg, toute proportions gardées tant au niveau du produit incriminé que la mise en forme typique US versus Europe Orientale. Quoiqu’il en soit l’ouvrage possède d’indéniables qualités littéraires et un don certain de mise en scène, en perspective, un environnement sans concessions ni d’effets larmoyants. On est bien devant une réalité crue mais sans appuyer le trait sur une ambiance nauséabonde, bien que par moment le lecteur ne soit pas épargné par des tranches de galère particulièrement ardues.

Le sujet est éculé, peut rebuter mais, car il y a un mais, on est face à un objet d’écriture tendu, riche et attractif. Doronine possède le sens de la formule et surtout délivre son message dans la traversée de son expérience douloureuse constitutive de son être, son histoire.

Le livre qui m’a réconcilié avec les ouvrages traitant du brown sugar ou autre speed ball avec cette vision propre de l’Est !

Chouchou.

 

 

BOMBES de Dominique Delahaye / La Manufacture de livres.

Bombes c’est la corolle de la déflagration, Bombes c’est le point visé et ses dégâts collatéraux. La trajectoire d’une vie de protagonistes disparates sur 24 heures engendrera le chaos, la perte de repères, de morale, de sens commun. On déclenche le chronomètre et l’on craint de distinguer la trotteuse effectuer son dernier pas….

« Greg est grapheur à Lyon, un grapheur militant : sa cible ? Les symboles des catholiques intégristes, remobilisés à l’occasion des manifestations contre le mariage pour tous. Salif est un infirmier d’origine malienne, il vit sur une péniche. Emilie, une jeune autostoppeuse, une zadiste qui voyage avec son chien Joop, a trouvé refuge chez lui. Annabelle a des valeurs, elle, contrairement à ses parents séparés, et à cette belle-mère qu’elle déteste. Elle croit en la famille et elle partage cet engagement avec ses amis. Lorsque ces derniers surprennent Greg et son pote Choukri à grapher sur un pont, des insultes, puis des pierres qui volent. Une atteint Choukri qui s’effondre sur le quai, mort… A partir de cet accident, l’escalade effrayante des non-dits, des malentendus, de la culpabilité et de la vengeance vont aboutir à un drame dont la modernité va de pair avec une violence qui nous laisse le souffle coupé. »

La société est exsangue sur ses fondements moraux, sociétaux, elle a perdu, derrière les apparences de sa concorde suivant les attentats ayant secoué notre pays. L’intelligence collective et les intelligences individuelles sont karcherisées par la fornication coupable, inavouable des pouvoirs médiatique et politique. Le bon sens, l’esprit critique et notre libre arbitre, confinés dans les méandres de nos subconscients, sont mis à rude épreuve.

On embarque dans le récit en suivant des personnages doués de leur histoire propre. Chacun obéit à son échelle de valeurs et à sa conception de la vie. Claquemurés, pour certains, dans leurs certitudes, leurs opinions, on désespère de l’absence de capillarité et la vacuité de leur part réflexive.

Notre société est un tronc dont les racines n’ont pas toute la même origine, la même force, la même chance pour autant elles appartiennent au même arbre. Greg, Salif, Emilie, Annabelle et des personnages périphériques constituent cette matrice et les symboles des travers ou de la déliquescence de notre société actuelle. Il y a de belles âmes dans ce récit mais son pendant obscur reste bien présent dans un réalisme sans concession. Irrémédiablement l’on se dit que les groupuscules terroristes ont réussi leur entreprise de déstabilisation des sociétés occidentales et que le contrepoids reste bien faible…

Rythmé, sachant prendre le temps de donner sens à ses personnages dans leurs différentes dimensions, BOMBES nous propulse à travers les traboules de la cité des canuts dans une poursuite à perdre l’haleine.

Glaçant réalisme !

Chouchou.

https://www.youtube.com/watch?v=3mKSgt9MH2s

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