Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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PROFIL PERDU de Hugues Pagan / Rivages.

Vingt ans après « dernière station avant l’autoroute », Hugues Pagan nous revient avec un polar. Il n’est pas resté inactif durant cette période puisqu’il a largement collaboré à l’écriture de scénarios pour la TV comme pour le cinéma. Néanmoins, ceci reste un bel événement pour ses fans et certainement une aubaine pour un public plus jeune pour découvrir cet auteur.

« Une ville de l’Est de la France. Un commissariat que tous les flics surnomment « L’Usine ». En cette soirée de réveillon de l’année 1979, un inspecteur du Groupe stupéfiants interroge Bugsy, dealer connu des services, à propos d’une photo représentant une jeune femme. Le dealer ne dira rien, sinon qu’il faut « demander à Schneider » et le flic le laissera partir, omettant de le fouiller au corps, une erreur de débutant. Schneider est le chef du Groupe criminel. Flanqué de son adjoint Charles Catala, il sillonne la ville en voiture tel un fantôme. Deux événements vont faire basculer son existence : une enquête trouble et complexe sur l’attaque à main armée dont a été victime l’un de ses collègues et une rencontre en forme de coup de foudre ; après Cheroquee la vie ne sera plus jamais la même pour Schneider… »

Pour ce redémarrage, Pagan nous ressort l’inspecteur Schneider un héros de deux de ses romans. Il me semble bien qu’il s’agit d’un prequel mais ayant lu les autres romans de la série, il y a fort longtemps, et n’ayant pas été franchement ébloui de manière réellement durable, à l’époque, par le personnage, il ne m’a pas été très compliqué de retourner dans ce climat très particulièrement sombre cher à l’auteur, autour du héros et de son enquête.

« Profil perdu » est un polar, un vrai, procédurier, dans l’enfer d’un commissariat au milieu des flics qui se supportent, supportent leurs collègues, supportent leurs conditions de travail avec son cocktail de violence, de misère humaine, et de malheur et commandés à la brigade criminelle par Schneider, flic incorruptible, terriblement seul et implacable, une version flic de papier du personnage du samouraï de Melville interprété par Delon dans les années 60 et le côté Bayard sans peur et sans reproche de l’homme pourra un peu énerver certains lecteurs… ou pas. Le roman est situé dans une ville de l’Est de la France en 1979, dans la France de Giscard où  on écoute du Chris Isaak, bien avant que celui-ci ait commencé à produire discographiquement… mais sinon l’époque est bien rendue.

Le roman raconte avant tout l’enquête sur le meurtre d’un flic, crime qui prévoit la guillotine au coupable à l’époque et le déroulement est très réussi, avec moult investigations et sans réels coups d’éclat hollywoodiens dans une atmosphère très sombre atténuée par la rencontre entre Schneider et Cheroquee dans ce qui ressemble à un  coup de foudre.

Retour gagnant donc pour un Hugues Pagan qui maîtrise son art et dont la connaissance parfaite des milieux policiers permet une plongée très enrichissante dans l’univers des commissariats de police de la fin des années 70 tout en montrant les tourments de son héros dans un roman prenant.

Vintage et sobre.

Wollanup.

SOUS TIBÈRE de Nick Tosches chez Albin Michel

Traduction : Héloïse Esquié.

Nick Tosches, journaliste rock et biographe de talent est devenu un écrivain culte qualifié de dernier écrivain hors-la-loi et on comprend pourquoi après la lecture de ce « Sous Tibère » jubilatoire et iconoclaste.

« Dans un recoin des archives secrètes de la bibliothèque vaticane, Nick Tosches découvre un codex vieux de deux mille ans qui relate les mémoires d’un aristocrate romain : Gaius Fulvius Falconius.

Orateur de talent chargé d’écrire les discours de l’empereur Tibère, il tombe un jour en disgrâce et doit s’exiler en Judée. Il y fait la connaissance d’un jeune vagabond juif sans foi ni loi, obsédé par l’argent et le sexe, qui le fascine littéralement. Lui vient alors une idée : faire passer ce jeune homme au charisme indéniable pour le Messie tant attendu… »

Le manuscrit de Gaius s’adresse à son petit-fils, il veut avant de mourir lui faire part de sa vie et le mettre en garde contre tous les prophètes qui distillent l’espoir d’une vie meilleure dans l’au-delà pour mieux asservir les pauvres et les malheureux. Et il sait de quoi il parle…

Gaius, fin lettré, rédigeait pour Tibère les discours destinés à faire passer toutes les pilules au sein du peuple qu’il dépouillait allègrement, raconte comment, après sa disgrâce, il a monté avec un certain Jésus, une arnaque monstrueuse au Messie et Nick Tosches nous embarque dans une grande aventure où se mêlent humour et érudition.

Jésus, petite frappe aux yeux d’ange est bien coaché par Gaius, rhétoricien aguerri et doué, vieux routard de la manipulation des foules. Tous deux vont jouer sans scrupule sur le besoin d’espoir de l’humanité pour s’enrichir. Ils enflamment les foules par des discours habiles, imagés et poétiques mais aussi mystérieux. Ils cultivent l’ambivalence, Jésus ne se prétend jamais Messie même s’ils font tout pour que les gens le pensent et prennent soin de ne heurter ni Rome ni les autorités religieuses de Judée qui ne rigolent pas. Nick Tosches plante également avec talent et érudition le contexte historique de cette histoire : la vie à Rome, la folie qui gagne Tibère, sa retraite à Capri, les autorités juives qui s’arrangent de l’occupation romaine tant qu’elles gardent la mainmise sur le peuple…

Nick Tosches nous ressert la vie de Jésus cuisinée à sa sauce mais fidèle à ce qu’on en dit, enfin pour ce qu’en connaît une mécréante qui n’est jamais allée au catéchisme… Tout est cohérent, je dirais même plus, tout s’explique ! Ils n’hésitent devant aucun artifice pour réussir des miracles hors norme : utiliser la lumière du soleil couchant pour mettre en scène une apparition de Jésus ou des accessoires de prestidigitation, droguer tout un auditoire… Le tout dans un style drôle et vivant et c’est franchement réjouissant.

Mais le fond de l’histoire est noir : Jésus et Gaius sont de fins psychologues, grands connaisseurs de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus fragile, il faut bien les connaître pour répondre exactement aux attentes des malheureux. Adepte du « Connais-toi toi-même » qu’il attribue à Thalès, Gaius initie Jésus à la philosophie. Tous deux athées et conscients de la dictature qu’impose une religion, ils recherchent le paradis sur terre, le seul qu’on n’aura jamais. Tout en les arnaquant en beauté, Jésus a parfois pitié de ses pigeons et ne peut s’empêcher de leur fournir des clés pour les libérer des carcans que la religion impose tout en étant assez abscons pour ne pas s’attirer d’ennuis. Nick Tosches plonge dans les recoins les plus profonds, les plus obscurs de l’esprit humain où la stupéfaction, la peur face à la mort sont parfois si fortes que le courage manque pour les affronter et qu’on se tourne alors vers n’importe quel gogo qui nous promet la vie éternelle. La faille que toutes les religions exploitent…

Dans ce roman drôle et noir, pas de suspense pour la fin, on sait tous comment ça finit, la version officielle a atteint des sommets de popularité, et pourtant on suit avidement le comment, le pourquoi de cette histoire subversive que Nick Tosches mène de main de maître.

Un roman noir, drôle et brillant.

Raccoon.

CHOUCROUTE MAUDITE de Rita Falk / Mirobole éditions.

Traduction: Brigitte lethrosne / Nicole Patilloux.

Choucroute Maudite, une ode à la bonne bouffe – de la boustifaille, mais pas que…

« Bienvenue dans le village de Niederkaltenkirchen, en Bavière. Village natal où se retrouve le commissaire Franz Eberhofer pour des raisons de discipline.

Dans sa petite bourgade, le commissaire se la coule douce – des aires de vacances – jusqu’au jour où les membres d’une famille du village meurent dans des circonstances peu banales.

Enfin du travail pour le commissaire Franz Eberhofer. »

Grâce à Rita Falk, nous découvrons un peu de pays, la Bavière, et surtout la vie de ce village au nom difficilement prononçable lorsque nous ne manions pas l’allemand correctement. Ce village a des allures pittoresques, peu accueillant : couvert de neige et gris. Les habitants ressemblent aux personnages peints par Brueghel. En tout cas, ceux-ci semblent heureux de vivre ici. Pourquoi ne le seraient-ils pas ? La campagne, bien que souvent obscure pour les citadins, ne l’est pas pour d’autres ; c’est l’histoire d’apprivoiser les lieux. Dans Choucroute Maudite, les personnages y sont arrivés… et comment !

Choucroute Maudite fait penser à un film, version germanique, des frères Coen : Fargo plus exactement, avec des personnages pour le moins étranges. Franz Eberhofer est un flic aux abords un peu gauches – sa façon de raconter, de parler, est pour le moins spéciale. Evidemment, c’est un ressort d’écriture pour que le personnage soit attachant. Et qu’est-ce qu’on se bidonne en sa compagnie ! Les anecdotes, ses histoires de cœur, ses virées au bar « Chez wolfi »… tout est génial ! Même son chien, Louis II, fait du boudin lorsqu’il n’a pas le droit à sa promenade. Avez-vous déjà vu un chien jouer au grand blessé lorsqu’il n’a pas ce qu’il veut ?

Et que dire de la mémé ? Vieillarde, sourde comme un pot, qui ne mâche pas ses mots, toujours en quête des super-réductions chez Aldi et balance des coups de pieds dans les tibias pour montrer son mécontentement. Et surtout grande cuisinière, qui titille vos papilles tout le long du roman. Avec la peau du ventre bien repue et tendue, l’enquête sera, à coup sûr, une réussite !

Car parlons-en de l’enquête. L’intrigue est classique mais bien trouvée, avec un lot de rebondissements tous aussi originaux les uns que les autres. Mourir écrasé sous un container n’est pas banal. D’ailleurs, c’est cet évènement qui lancera le commissaire dans une enquête effrénée, où sa hiérarchie ne cessera de la prendre pour une buse. A la campagne, rien ne se passe sans que tout le monde le sache !

N’oubliez pas : si un jour vous entendez les Beatles jouer un peu trop fort sur la platine, ne vous étonnez pas de voir Eberhofer tirer sur le disque avec son arme de service !

En un mot : GENIAL !

Bison d’or.

 

LA FEMME DU CHEF DE TRAIN de Ashley Hay / Mercure de France.

Traduction : Josette Chicheportiche (Australie)

Ashley Hay résidente de Brisbane, édite ce deuxième roman couronné par plusieurs prix en Australie mais c’est la première fois qu’elle est publiée en France

« En un instant, le bonheur paisible d’Ani Lachlan, entre un mari très amoureux et leur petite fille de dix ans, a volé en éclats. On est à Thirroul, une petite ville australienne au bord de la mer, en 1948. Mac, chef de train, est mort dans un accident sur les voies.

Parmi les voisins d’Ani, ils sont au moins deux frappés de plein fouet, eux aussi, par le malheur : Roy McKinnon, un jeune poète dévasté d’avoir dû tuer pendant la guerre en Europe, et le docteur Draper, qui ne peut oublier ce qu’il a découvert à la libération des camps de concentration.

Dans le cadre somptueux d’une nature superbe et bien sûr indifférente, chacun tente de reprendre le cours de sa vie. Un des deux hommes saura-t-il, pourra-t-il toucher le cœur d’Ani? Mais le désire-t-elle? »

Annika conserve une dignité « somptueuse » dans son deuil. Son isolement intérieur se mêle avec un froid réalisme de cet isolement à travers cette étendue paysagère de carte postale.

Le dédain irrémédiable de la nature n’a cure de la souffrance du manque et l’évolution des endeuillées ne peut que se rattacher à des souvenirs, à des lumières du passé. La gravitation d’Ani, tentant d’exister dans une acceptation conditionnée, autour de moteur qu’est sa fille, s’intercale deux hommes marqués par leur passé respectif récent.

Mais, et surtout, elle s’accroche à des rameaux matérialisés par le pouvoir des livres. Et c’est aussi, en partie, une ode à ce vecteur thérapeutique, à cette alternative de reconstruction. Ils seront par ailleurs les ponts, les liens entre ces trois adultes en  perte de repères nécessitant de nouveau de tracer une ligne vers l ‘avant.

La question, alternant régulièrement avec les souvenirs forts égrainés remémorant Mac, d’un hypothétique frémissement des sentiments envers ce docteur ou ce poète lacéré de meurtrissures sombres heurtant leur conscience.

L’écriture est fine, luxuriante, pointilliste dans cette palette chromatique, on a envie d’adhérer au propos mais, malgré de concrètes propensions stylistiques, l’ambiance sirupeuse générale ne m’a pas incliné à une sincère et profonde plongée. Mon esprit du moment ne m’aura pas  infléchi à cette fusion espérée.

L’écriture est bien présente, le fond un peu tendre à mes aspirations, mes attentes.

Chouchou.

 

 

 

DESERT HOME de James Anderson chez Belfond

Traduction : Jérôme Schmidt.

Originaire de la côte Nord du Pacifique, James Anderson est diplômé d’un master en écriture. Certains de ses écrits ont été publiés dans des revues mais il a longtemps été éditeur. « Desert home » est son premier roman publié. C’est un roman noir et magnifique dont le décor est une route que James Anderson connaît bien puisqu’il partage son temps entre l’Oregon et la région des « four corners ».

« La route 117 coupe le désert de l’Utah.

Le long de cette route, il n’y a rien. Ou si peu. De la poussière à perte de vue, un resto fermé depuis des lustres, quelques maisons témoins d’un vague projet immobilier suspendu pour l’éternité. Et là, dans cette immense solitude, des âmes perdues qui ont fui le monde : les frères Lacey, criminels prêts à tout pour sauver leur peau ; Walt, vieux solitaire dévoré par les remords, qui ne veut plus voir personne et se cloître dans son diner ; John, pécheur repenti, qui traîne chaque été une croix grande comme lui pour échapper à la tentation…

La route 117, Ben la connaît par coeur, lui qui la sillonne toute l’année au volant de son camion.

Et puis, un jour, une apparition. Une jeune femme, belle, étrange, qui joue d’un violoncelle sans cordes. Elle s’appelle Claire, elle est en fuite et Ben est irrésistiblement attiré. »

Tout se passe le long de cette route 117 que Ben Jones emprunte tous les jours pour effectuer ses livraisons à ceux qui y vivent : des êtres cabossés, qui pansent leurs plaies, expient leurs fautes ou tout simplement se planquent. Ce coin de désert aride, hostile est vraiment hors du monde : aucun réseau, aucun signal radio, rien ne passe, même pas le facteur, une sorte de triangle des Bermudes d’où il est facile de disparaître au sens figuré comme au sens propre car l’espérance de vie dans ces conditions extrêmes est courte. James Anderson décrit ce paysage lunaire dans un style magnifique, on étouffe de chaleur, on voit la poussière et surtout la lumière du désert, magique.

Dans cet univers, Ben, le narrateur, est bien plus qu’un livreur. Il connaît tout le monde, il sait que tous ont de bonnes raison d’avoir choisi et accepté l’isolement, que les questions ne sont pas les bienvenues et il a dompté sa curiosité. Il porte sur lui-même et le monde un regard lucide  assez désespéré mais non dénué d’humour et avec une empathie extraordinaire. Il comprend la solitude, le malheur, la souffrance, il connaît, il ne se permet pas de juger. C’est un personnage fort, profondément humain qu’on aime tout de suite. Cette vie lui convient, il y a trouvé la paix à défaut du bonheur, mais elle est en train de déraper, il est au bord de la faillite et sa rencontre avec Claire va tout faire voler en éclats.

James Anderson mêle ses histoires avec un grand talent, des histoires d’amour belles et tragiques, des histoires de trahison, de vengeance, de meurtre. Tous les personnages sont sublimes, paumés, désespérés, un peu barjots ou simplement malchanceux. Le désert les a dépouillés de toute vanité, ils ont renoncé au rêve américain de réussite et James Anderson plonge ainsi au plus profond de l’humanité de chacun avec tout ce qu’elle peut comporter de violence, de noirceur mais aussi d’amour et de rédemption.

Tous ces destins humains réunis créent une atmosphère noire, envoûtante et poétique : on partage une « air cigarette » sur le bord de la route, on joue du violoncelle sans corde, on va jusqu’au bout de la route… autant de scènes étranges et magnifiques que je n’évoquerai pas plus pour ne rien dire de l’histoire. Car il y a en plus le récit principal, le mystère de la présence de Claire qui n’est pas là par hasard bien sûr !

Un premier roman aux allures de chef-d’œuvre !

Raccoon.

SAVANA PADANA de Matteo Righetto / La dernière goutte /Fonds noirs.

Traduction: Zooey Boubacar.

Parlons  de « la Dernière Goutte »,  petit éditeur qui m’enchante à chacun des polars latins de sa collection « fonds noirs ». Après l’énormissime « Entre hommes » de Germán Maggiori, l’excellent « Viande sèche » de Martín Malharro, à nouveau une réussite avec ce « Savana Padana de l’ Italien Matteo Righetto à qui l’on doit déjà « Bacchiglione Blues » chez le même éditeur.

« San Vito, cette bourgade miteuse perdue au milieu de la campagne padane, pourrait être un lieu paisible où l’on trompe son ennui en regardant pousser les mauvaises herbes, une bouteille de grappa à portée de main. En réalité, San Vito connaît une concentration assez remarquable de truands minables à la gâchette facile, Italiens d’un côté, Chinois de l’autre et Gitans en périphérie, qui se partagent le territoire et les trafics en tout genre, surveillés du coin de l’œil par des flics véreux. La routine, en somme. Jusqu’au jour où des Gitans fraîchement débarqués ont la mauvaise idée de cambrioler la demeure d’Ettore Bisato et, surtout, de lui voler ce qu’il y a de plus précieux à ses yeux : sa statue de saint Antoine. Or, quand on commet l’erreur de s’en prendre aux biens de quelqu’un que l’on surnomme la Bête, les choses risquent de mal, vraiment très mal finir. »  

Un pulp, un vrai, un féroce, 120 pages furieusement drôles tout en racontant des horreurs. Une bande de truands locaux, les « zozos » en apparence plus cons que méchants, en apparence seulement, en conflit avec une pègre chinoise fraîchement débarquée dans la région, un équilibre précaire, une relation périlleuse et improbable mais fonctionnant, foutue en l’air par l’arrivée en pèlerinage de gitans voleurs de poules peu au fait des règles locales mises en place par un chef des carabiniers alcoolo fini et corrompu et c’est le début d’un bordel sans nom.

Le roman est très inspiré des comédies italiennes des années 60 comme les excellents « les montres » de Dino Risi et « le pigeon » de Mario Monicelli tout en étant situé à notre époque et c’est un délice pour qui goûte ce genre d’ambiance.

Par ailleurs, le ton particulièrement railleur et les personnages bien croqués font que le seul reproche que l’on puisse faire au roman est sa brièveté tant cet univers déglingué se quitte à regret. Notons aussi que dans l’écriture comme dans les ambiances, on sent bien l’influence de Donald Westlake, génie disparu et regretté, avec notamment de belles scènes cocasses et décalées dans les deux bars du village, un peu comme au O. J.’s bar cher à Dortmunder.

Enfin, ne négligeons pas  trois seconds rôles qui ont leur importance dans le final, trois porcs que leur propriétaire a nommé affectueusement DSK, Berlusconi et Trump.

Westlakien !

Wollanup.

AU SCALPEL de Sam Millar / Le seuil, Cadre Noir.

Traduction: Patrick Raynal.

La collection « cadre noir » du Seuil est définitivement lancée puis qu’arrive en ce début de mois une valeur sûre des polars du Seuil, à savoir Sam Millar. L’auteur irlandais ajoute en effet une belle pierre à l’édifice avec la quatrième aventure de Karl Kane, son héros et détective de Belfast.

« Karl Kane, l’irréductible privé de Belfast, est confronté à Walter Arnold, l’homme qui a brutalement assassiné sa mère sous ses yeux, quand il était enfant, avant de le laisser pour mort à côté du cadavre. Quand une très jeune fille disparaît après l’incendie suspect de la maison familiale, Kane le soupçonne aussitôt. De fait, Arnold, inexplicablement libéré après de nombreuses années en prison, séquestre l’adolescente ainsi que Tara, une proie moins innocente qu’il y paraît : elle s’est échappée de Blackmore, une institution pour jeunes personnes « à problèmes », après avoir trucidé l’aumônier, un vrai porc, avec des aiguilles à tricoter (viser les yeux !). Walter Arnold travaille à la terreur, au scalpel et à la violence démente. »

Quatrième opus d’une série qui a déjà fait ses preuves et connu un certain succès en France sans atteindre les sommets de « On the brinks » récit autobiographique où Sam Millar racontait son passé sulfureux d’activiste de l’IRA puis de braqueur de banque aux USA, « Au scalpel » cristallise tout ce qu’on aime mais aussi tout ce qui peut nous lasser dans une série aussi bonne soit-elle.

Dans ce volet, on retrouve le cadre de l’Ulster même s’il est beaucoup moins présent que dans les précédents romans. Du point de vue de la construction, on s’aperçoit que l’on retrouve des aspects déjà connus : un méchant, tendance gros malade irrécupérable, une scène choc pour démarrer le roman et y instiller l’horreur, des éléments de la vie du héros et de son entourage et un puissant crescendo dans le rythme pour atteindre un final particulièrement musclé. Tout cela nous donne un roman qui sent un peu le formatage, le plan qui a déjà bien fonctionné dans les précédentes aventures. Bref, on est parfois un peu trop dans du « déjà lu », une impression de cycle qui ronronne, qui se repose sur ses acquis, ses réussites.

Mais l’atout principal des romans de la série Karl Kane est avant tout Karl Kane lui-même, personnage très charismatique et surtout mec sympa qu’on aimerait avoir comme pote. Toujours prêt à rendre service à ses amis, Karl paye de sa personne pour résoudre les énigmes qui lui sont soumises avec un art de la répartie qui cogne autant que les gnons et les coups de latte qu’il distribue à l’envi.

Ni meilleur ni pire que les autres aventures « Au scalpel » ravira les fans de l’auteur tout en laissant un peu sur leur faim des lecteurs plus exigeants qui aimeraient bien que l’auteur sorte un peu des sentiers battus et rebattus.

Solide mais classique.

Wollanup.

LUNA de Ian McDonald / Denoël Lunes d’Encre.

Traduction : Gilles Goullet.

La lune en 2110 : un satellite appartenant à la Lunar Development Corporation où près de 2 millions d’âmes vivent dans des installations high-tech et servent les nouvelles dynasties qui se partagent le pouvoir et en exploitent les richesses, les Cinq Dragons.

Les Corta, dernière de ces familles à s’être hissée au sommet du pouvoir, gèrent l’extraction et la commercialisation de l’hélium 3, le gaz qui fournit l’énergie à la Terre. Les Mackenzie, rivaux de longue date, extraient les métaux. Les Asamoah se sont concentrés sur l’agriculture et la bio-ingénierie. Les Vorontsov sur le transport et les différentes infrastructures qui en dépendent. Les Sun, pour finir enfin, sont passés maîtres dans l’art de la haute technologie.

Marina Calzaghe, elle, est fraichement débarquée sur Luna. C’est une « Joe Moonbeam » pour reprendre l’expression populaire, un pied-tendre. Passablement en galère peu après son arrivée, c’est à travers son regard que l’on découvre émerveillé et plein d’effroi ce nouveau monde : un eldorado sans pitié, cocktail étourdissant de cultures et d’opportunités. Un monde en vase clos dont elle devra maîtriser les codes si elle désire rester en vie.

« Luna c’est Dallas dans l’espace »

Intrigues de palais, violence, coups de vices, espionnage, sexe, mensonges et trahisons. L’univers de Luna est effectivement impitoyable… mais aussi furieusement chic et glamour !

C’est un microcosme ultra libéral économiquement, féodal dans son organisation politique et ultra libéré au niveau des mœurs. Le système judiciaire y est limité à sa plus simple expression : pas de droit pénal ou civil. Pour éviter toute lourdeur et pesanteur administrative, tout est négociable sur Luna, contractuel… et se gère d’un clic de rétine ou d’un coup de couteau.

De l’aveu même du génial Ian McDonald, ce premier volet d’une trilogie se situerait donc à mi-chemin de la fameuse saga texane secouant la famille Ewing et de la série à succès « Game of Thrones ». L’argument commercial est certes louable, il élude cependant tout un pan magistral du récit.

Si ce dernier de ses cinq romans sortis chez Lunes d’encre reprend en effet les recettes des télénovelas et autres séries de renom, il développe surtout une palette impressionnante de thématiques et de visions bien plus personnelles chères à l’auteur, scientifiquement crédibles, mais aussi humanistes et profondes.

Que l’on ne s’y trompe pas : les atours sont légers, la plume suave et alerte, mais c’est bien l’ombre dantesque d’une tragédie shakespearienne ou d’un « Dune » de Frank Herbert que l’on voit rôder sur le régolite lunaire.

L’approche socio-historique, la finesse psychologique des personnages et la fougue jubilatoire de cet opus en font véritablement une œuvre d’une grande force et d’une grande justesse qu’on dévorera d’un bout à l’autre.

Ian McDonald est né en 1960, à Manchester. Décrit comme postcyberpunk, cet anglais émigré à Belfast cumule les succès et les prix littéraires depuis de nombreuses années.

Les droits de Luna on été achetés par CBS. Une adaptation pour la télévision est en cours de production.

Wangobi

PS: Et pour l’illustration sonore, j’ai choisi la grande Billie Holiday et son fameux Blue Moon, titre évoquant bien évidemment le cocktail éponyme « guest star » dans les salons huppés du satellite lunaire.. Je serais d’ailleurs bien surpris que la CBS ne rachète pas les droits d’une des nombreuses versions de ce morceau pour la balancer dans le jukebox de leur BO 😉

 

 

UN BREF MOMENT D’ HÉROÏSME de Cédric Fabre / Editions du Sang Neuf.

La fracture du manque, la souffrance de la perte de son phare existentiel, de son mât d’arrimage conjugue son  fil d’ariane sur le temps du passé composé. La lumière reste faible dans les ténèbres et les stigmates indélébiles de différentes vies, de parcours traumatiques s’additionnent pour prouver que philosophie et recherche de sens individuel contrastent avec des actes percutants, soufflés par des messages politiques non conventionnels.

« Bienvenue à Marseille, où un étrange phénomène se produit.Dès qu’un élu prononce un discours, une horde d’activistes l’en empêche en se lançant dans une véritable « foire à la baston ». Derrière ces happenings d’une rare violence, il y a plusieurs hommes et femmes aux parcours et aux motivations bien différents. Paolo, l’inventeur du concept et le meneur du groupe ; Lang, ancien photographe de guerre au passé peu clair. Olivia, l’ex de Lang ; Awa, qu’il a connu dans sa première vie. Et un gamin, Arsène, qui va finir par jouer un rôle crucial dans cette affaire. »

Journaliste indépendant Cédric Fabre vit et travaille à Marseille, anime des ateliers d’écriture, passionné de culture Rock, il est l’auteur de romans tel que Marseille’s Burning (2013 La Manufacture de Livres)

Lang traine un mal être foré dans sa sinueuse trajectoire professionnelle où se sont émulsionnées horreurs ultimes des terrains de conflits et fuites inassumées de directions instinctives ou irréfléchies. Son amertume, c’est aussi, donc, l’amputation du membre périphérique le plus vital à son cœur, à son bide, à sa capacité d’avancer. Bien qu’il tente de s’accouder, bien qu’il tente d’émerger sa tête d’un marigot putride, un boomerang incessant lui lacère violemment la face ! Les piquets d’ancrage que sont Awa, Arsène, Old Mo ou Paolo restent friables dans leurs propres ambivalences ou leurs propres méandres opaques. Ils sont beaux aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur mais ne possèdent pas nécessairement les attributs adéquats pour apaiser le feu rampant des entrailles de Lang.

« Nous suivons le flot des gars qui rejoignent la manifestation, ils descendent La Canebière d’un pas rapide, drapeaux roulés sous le bras, tee-shirts de la CGT et foulards rouges et noirs, ils vont encore écouter du reggae et « antisocial » de Trust, couverts par les slogans à la voix nasillarde crachés dans le mégaphone et qu’on comprend rarement. Certains ont des masques de protection qui dépassent de leur poche arrière. Ça sert à rien de se défendre des gaz lacrymo, il faut inverser le processus, faire pleurer ceux qui te brûlent les yeux, les émouvoir aux larmes, peut-être avec dix mille personnes qui entameraient en chœur, immobiles et face aux flics, « Juste une mise au point » de Jakie Quartz. »

Ce court passage, à mes yeux, partiellement sans nul doute, dévoile le style et l’esprit de l’auteur. Entre profond amour de ses personnages d’airain façonnés avec vigueur, empathie, mise à jour de leur mode de fonctionnement personnel inter humain inscrit dans ce processus politique moderne, on assiste, sans être simple spectateur, à un certain déclinisme contrebalancé par un paradoxal optimisme du tréfonds. Cédric Fabre sait jongler, sait détourner notre attention tel un hypnotiseur thérapeute pour nous instiller humour, critique sociale et politique, sans oublier cette posologie homéostatique d’une étude psychologique fondée de ses personnages. L’architecture complète nous fait, alors, tour à tour sourire, provoque un inévitable bruxisme , impose la réflexion délibérément entrouverte par le géniteur du récit ET porte avec alacrité une indéfectible volonté de transmettre notre ressenti.

Passeur d’idées, passeur de sens sachant manier le tempo Rock, le tempo Soul !

N.B. : A noter une belle playlist hétéroclite….(ponctuant soit son écriture, soit pour illustrer son récit….)

Chouchou.

FOURBI ÉTOURDI de Nick Gardel / Editions du Caïman.

 

C’est toujours un plaisir de retrouver les éditions du Caïman, car leur catalogue réserve souvent de bonnes surprises. Qui plus est, sont originales!

La preuve en est avec Fourbi étourdi de Nick Gardel.

Quelle mauvaise idée a eu Jean-Edouard en volant cette antique DS Pallas dans un parking. Heureusement, il y a cette mallette remplie d’argent. Mais c’est sans compter cet encombrant cadavre de curé déculotté, ainsi que deux fous furieux qui le prennent en chasse.

L’épilogue donne la couleur du roman. Ici, ça va décaper! C’est noir et l’humour est digne d’un bon film de gangsters franchouillard et satirique. Les ecclésiastiques et les maires qui s’imaginent surpuissants ne seront pas en reste!

Dans “Fourbi étourdi”, tout y est – les femmes, au lieu d’être réduites à faire la figuration, deviennent des êtres au caractère bien tranché et bagarreuses. Dans ce roman fou et drôlement noir, les femmes fouettent du curé, abandonnent du camionneur nu sur le bord de la route. Y’a de l’amour et ça fume des joints sur la terrasse.

Et les bonhommes ont tout à leur envier. Surtout José et Gaspard, deux employés municipaux qui se la jouent gros bras, la ringardise incarnée!

Bien évidemment, on ne peut que deviner l’amour que l’auteur a pour ce modèle de DS. La voiture y est traitée comme un personnage à part entière. Et tout le long de l’intrigue, sa carrosserie semble narguer les protagonistes, s’amuser de leur malheur.

Et pourtant, cette rutilante voiture de collection, presque divinité, va conduire Jean-Edouard sur les routes, une fois dans les bras de la superbe Lorelei, en route pour Saint-Jacques de Compostelle.

Fourbi étourdi : un roman à mettre en toutes les mains!

Bison d’Or.

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