Les silences familiaux et les non-dits provinciaux tueraient-ils plus que l’anonymat et vacarme citadins ? Simon François avec La Proie et la meute ou La Plupart des hommes et Mathilde Beaussault avec Les Saules ou La Colline y ont clairement répondu récemment. Après les angles respectivement solognots et bretons des auteurs précités, Mathieu Lecerf enfonce le clou et défriche à la faux une nouvelle voie au cœur des sinistres de traverse. L’histoire est cette fois normande mais toute aussi charpentée d’amertume adolescente.
Hier donc, au mitan des années 80, Jimmy rencontre Sidonie et la symbiose trouble est instantanée entre les deux gamins. Appelons ça de l’amour, même si leur jeune âge n’en interprète pas encore toutes les nuances. Mais la jolie, voire lumineuse, Sidonie perd la vie et l’innocence sous les coups pervers et supposés du daron de Jimmy. Trois décennies plus tard, celui-ci reçoit une dernière missive du paternel incarcéré lui jurant corps et âme ne pas être responsable du meurtre dirimant. Bousculé par les mots du patriarche mourant, Jimmy décide de retourner au pays, quelque part entre Elbeuf, Le Thuit de l’Oison et la Saussaye, pour démêler l’écheveau de doutes qui entrave sa vie. Il comprend vite que retourner la terre maternelle à la bêche n’est pas sans conséquence. Du limon émergent bientôt vieilles rancœurs et secrets imputrescibles. Les souvenirs d’enfance plutôt souriants effleurent, mais l’adolescence ravagée s’impose. Les premiers copains s’effacent et les années d’initiation tournent à l’aigre dès lors que les rêves se confrontent au réel. Les gentilles escarmouches enfantines laissent la place à de plus sévères tragédies. Le drame majeur fait tout voler en éclats et Jimmy en est encore là lorsqu’il retrouve les lieux après plus d’un tiers de siècle. Avec un géniteur assassin et violeur, le gamin s’est construit de guingois et tangue en devenant adulte. D’une époque à l’autre, Mathieu Lecerf opère une intéressante métamorphose des mots. Ceux du petit Jimmy, pleins de couleurs, tournent au gris lorsque la quarantaine surgit. La mue des voix et des convictions pousse le fils à remettre ses pas dans ceux du père. Pour comprendre d’abord, pour prouver la non-culpabilité ensuite, jusqu’à un dénouement forcément clanique, qu’évidemment nous tairons.
Après une trilogie remarquée au service du thriller parisien (La Part du démon, Au royaume des cris et La Mort dans l’âme chez Robert Laffont et Pocket pour leur version poche), Mathieu Lecerf s’attaque avec ces Sales gosses à une ruralité non moins noire et aux dangers de la promiscuité en vase clos et agreste. Si le personnage central du gosse introverti devenu écrivain en bout de course est un tantinet entendu, le traitement adéquat d’épineux sujets tels que les relations entre les générations ou les impossibles rédemptions donne corps à un texte appréciable.

JLM