«C’est quoi comme race ? – C’est le chien de la mère, répondit Dev. »
Dev. Un géant. « Guette ses paluches, renchérit Sketch. On dirait des godets de pelleteuse. » Un costaud que tout le monde supposait débile parce qu’il ne se défendait jamais, n’était pas bavard et qu’il vivait « au milieu de nulle part » dans la maison de sa mère qu’il avait trouvée morte dans le potager. Seul avec sa douleurs dans sa tête, « insaisissable et granuleuse. », sa migraine nébuleuse et flottante, crissant contre les recoins de ses pensées. »
« Dev se considérait comme un rien. Il était calme et discret, mais pas à un point qui sortait de l’ordinaire. »
Mais l’histoire ?
D’abord, il y a quelque chose d’étrange dans ce livre : Pour moi, tout se passe comme si Colin Barrett avait écrit, dans la même veine que les sept superbes nouvelles qui constituent son livre Jeunes loups paru en 2016, un très beau texte sur le personnage magistral de Dev (et son chien ). Et un autre sur la lucide, généreuse et bosseuse Nicky. Et j’aurais beaucoup aimé ces deux nouvelles.
L’écriture est précise, ciselée, dense, sensible et j’aurais partagé l’enthousiasme des critiques.
Et puis on dirait que l’auteur a imaginé que ces deux personnages feraient tout aussi bien les sujets d’un beau roman…Il a alors bricolé à la va-vite une intrigue un peu faiblarde sur fond de peinture sociale…désenchantement, picole, drogue…
Et à partir de là ?
« On est dans la merde, Georgie », lance Dev dans la nuit.
Dans le comté de Mayo, en Irlande, Les Ferdia, deux dangereux escrocs kidnappent le jeune frère d’un trafiquant de drogue minable qui leur doit une grosse poignée de billets. Comme ils se sont insinués petit à petit dans la vie et la maison de Dev ils y planquent le gamin et donnent leurs ordres…
L’écriture se délaie, se délite. Le livre se vide de sa substance, s’effiloche…
Et on est déçu de voir l’émotion soulevée par Dev (et le chien !), la mélancolie, l’humanité, se dissoudre dans la banalité d’une écriture qui cède à la facilité…
« L’incontrôlable Clete Purcel retrouve sa Cadillac pillée par un gang lié au trafic de drogue. Il se sent personnellement atteint car sa petite nièce est morte d’une overdose de fentanyl. Il va partir en croisade avec son fidèle ami Robicheaux et mettre au jour une affaire autrement plus complexe et dangereuse. »
James Lee Burke est le meilleur auteur de polars vivant. Souvent imité, jamais égalé, le vieux Texan année après année nous sort un nouvel épisode d’une de ses deux séries. La première suit la famille texane Holland à diverses époques de l’histoire très tourmentée de l’état dont est originaire James Lee Burke. La seconde série qui nous intéresse aujourd’hui, la plus populaire, l’immanquable, l’inimitable est consacrée à « Belle Mèche » Dave Robicheaux, Cajun pur jus, flic par intermittences à New Iberia au fin fond du bayou louisianais. Cette série se compose de vingt-quatre histoires où Robicheaux combat le Mal aidé de Clete Purcel, son fidèle ami depuis leurs débuts ensemble au NOPD, la police de la Nouvelle Orleans. Robicheaux est parti s’installer ensuite dans le bayou pendant que Clete Purcel entamait une carrière de détective privé dans la fournaise de la Big Sleazy. Pour autant, la séparation n’a pas nui à leur amitié, »podnas » pour la vie.
En 2019, Burke avait sorti un roman simplement intitulé Robicheaux censé se centrer sur Dave, un focus qui s’était avéré vain tant la série est déjà centrée sur lui, le clone littéraire de son auteur… Signalons que Robicheaux a été interprété à l’écran en 1996 par Alec Baldwin de manière très anecdotique dans Vengeance froide inspiré de Prisonniers du ciel, le deuxième volet de la saga où se crée vraiment le mythe Dave Robicheaux. Tommy Lee Jones a revêtu aussi le costume du flic de New Iberia qui lui allait impeccablement, magnifié par la caméra du grand Bertand Tavernier dans In the Electric Myst, adaptation du petit bijou Dans la brume électrique avec les soldats confédérés, une des rares histoires dont Clete Purcel est absent.
Consacrer cet opus à Clete Purcel semble être une idée bien plus réjouissante. Et elle le sera particulièrement, mais reconnaissons que les fans de l’auteur vivront également des hauts mais aussi des bas, alternant le meilleur et le moins bon de Burke… et chacun mesurera sa tolérance, sa bienveillance face aux erreurs commises par le meilleur d’entre les meilleurs sur cette histoire. Mais consacrons-nous à ce Clete Purcel, électron libre aux tendances psychopathes avancées, brute épaisse se fondant en gros nounours pour les femmes en difficulté, une énigme et un danger.
Clete tel qu’il se présente au début : « Dave ne deshonora jamais son insigne, moi, si. J’ai accepté des pots-de-vin de la mafia, j’ai buté acidentellement un témoin fédéral, j’ai dû me tirer vite fait de Big Sleazy et rejoindre les gauchos au Salvador. J’ai aussi travaillé pour les Ritals à Las Vegas, Reno et dans le Montana, où ils tentaient de construire sur Flathead Lake des casinos dans le style du Nevada, ce qui aurait transformé l’Etat en toilettes géantes. »
James Lee Burke est né à Houston au Texas le 5 décembre 1936 et aura donc 89 ans en fin d’année. Chaque année, il nous gratifie d’un nouveau roman. Un bonheur, mais jusqu’à quand cette petite magie ? Inévitablement, vu son âge, sans vouloir l’offenser, peut-être que certaines fonctions s’affaiblissent. Burke semble connaître une légère faiblesse avec la temporalité, le temps de manière générale. Il y a quelques années, il avait déclaré que sa fille Alafair, auteure également, le suppléait. Mais ça ne semble plus suffire tant certaines erreurs sont regrettables. Que Burke ne soit plus trop au point avec la chronologie, la temporalité on peut aisément le comprendre mais visiblement personne chez l’éditeur ricain n’a fait le boulot. Par le passé, s’étaient déjà produites quelques erreurs mais on faisait semblant de ne pas les voir. Là, reconnaissons qu’il n’y a eu aucun travail éditorial et c’est bien dommage parce qu’on voit rapidement qu’il y a des trucs qui déconnent. Dans ce roman situé en 1998, Burke parait inclure des éléments de 2025 et qui n’étaient d’aucune actualité à l’époque. En 1998, les USA ne souffraient pas encore d’une génération d’ados le portable collé à la tempe et ne subissaient pas non plus une invasion de fentanyl. Plus grave ou plus risible, dans tous les cas, regrettable, Clete, à un moment, s’épanche sur l’extrême solitude de Dave et parle de ses malheurs avec ses épouses et particulièrement de la quatrième, décédée dans un accident de voiture… c’est bien triste tout ça mais totalement déplacé puisque en 1998, Robicheaux ne peut pas la regretter puisqu’elle est bien vivante et qu’il ne l’a pas encore rencontrée. Sept ans après, dans Swan Peak elle part dans le Montana avec Robicheaux pour oublier le traumatisme de Katrina qui s’est produit fin août 2005.
D’autres confusions nées peut-être d’un certain manque de viligance de l’auteur font que les pensées et considérations sur la vie de Clete sont identiques à celles qu’on attribuait avant à Robicheaux. Des réflexions habituelles sur la guerre mais amplifiées, plus loin dans le passé criminel de l’humanité puisqu’on remontera jusqu’à Roland à Ronceveaux. Cet angle neuf fait parfois apparaitre Robicheaux comme un simple comparse et il faut un petit moment d’acclimation. Ainsi certains souffriront peut-être d’une légère frustration, reconnaissons néanmoins que cette affaire concerne Clete Purcel et il est donc légitime qu’il soit aux commandes de l’hallali. Comment des types ont-ils pu s’en prendre à la Cadillac de Clete ? Suicidaires, inconscients ou complètement ravagés par la dope ? Toucher à la Cad de Clete ? La Pink Caddy de Clete, c’est un symbole, la monture du cinquième cavalier de l’apocalypse. Quand Robicheaux la voit débouler au soleil couchant dans une nuage de poussière, il sait que les ennuis ont commencé, que Clete a encore commis l’irréparable.
On peut s’interroger sur un choix qui fera sourire le lecteur français. Dans le roman intitulé Dans la brume électrique avec les soldats confédérés, Robicheaux était victime d’hallucinations et taillait le bout de gras avec des soldats morts pendant la guerre de Sécession. Pas de jaloux, Burke fait subir le même traitement à Clete Purcel mais dans une version XXL. Clete, lui, est en communication avec…Jeanne d’Arc et son armée de 50 000 soudards français. La Pucelle d’Orléans le guidera tout au long du roman. Sans commentaire…
Alors Clete vaut-il la peine d’être lu ? Evidemment, c’est du Burke, du Robicheaux et c’est même une succulente énorme madeleine de Proust pour les admirateurs de Burke, un roman immanquable. Faisant référence à plusieurs histoires anciennes, Burke ravive les mémoires, fait ressortir des détails cocasses oubliés comme cette liaison improbable entre Clete Purcel et Helen Soileau.
Burke est un écrivain formidable et sa plume, une fois de plus, éclabousse le roman de sa classe. Le vieux cowboy n’a rien perdu de son talent pour balancer des répliques assassines et c’est un régal. Alors, bien sûr, on regrettera que la fin ne résolve pas tous les mystères. Il faudra attendre une suite pour savoir ce qu’il advient de certains nuisibles encore en liberté et de ce mystérieux virus qui menace l’humanité. Mais, avant tout et essentiellement, sachons apprécier à sa juste valeur une nouvelle histoire comme on les aime tant et savourons cette chance d’avoir à nouveau vécu quelques grandes heures avec le duo Dave Robicheaux/Clete Purcel. Merci monsieur Burke.
Après des années passées dans le Nord, Pascal Dessaint revient sur ses terres toulousaines et il semblerait que la cité violette ravive la malice qui était souvent la sienne à ses débuts et lui donne l’occasion de continuer son combat pour l’environnement tout en retournant vers des intrigues noires qu’il avait délaissées ces dernières années.
« Dans un quartier populaire de Toulouse, Gaspard est chargé de la vidéosurveillance d’un carrefour. Il voit des choses curieuses et apprend avec stupeur que sa femme a un amant depuis longtemps. Lucas, lui, se passionne pour les girafes dont il a fait un objet d’étude, mais sa vieille mère acariâtre lui pourrit la vie, un vrai cauchemar. Zélie a pour spécialité de se lancer dans des combats environnementaux aussi sincères que dérisoires, à la consternation de son compagnon Pierre qui est transporteur spécialisé en matières dangereuses. Enfin, il y a celui qu’on surnomme « L’Homme à la craie », un botaniste qui parcourt le quartier armé d’un bâton de craie pour répertorier les « mauvaises herbes » qui poussent çà et là. Il a vécu un drame et est peut-être sur le point d’en vivre un autre car il est à couteaux tirés avec son voisin. Le destin va mettre en présence ces quatre obsessionnels, ça ne peut pas bien se passer.«
Et ça ne se passera pas bien du tout mais avant, en prenant son temps, Pascal Dessaint va nous conter des vies très ordinaires, nous peindre avec son talent habituel quatre personnes un peu barrées, un peu perdues ayant tous un amour de la nature, de ses traces visibles dans un environnement humain agressif pour elle, la ville. Les plantes sauvages des murets, les chardonnerets, les pigeons et les goélands mais aussi les arbres qu’on doit élaguer participent pleinement au destin de ces quatre personnages avec leurs plaies, finalement, pas si éloignées des nôtres. De vraies histoires de vie, du social de proximité, du réel, sans message particulier mais une belle attention pour ces vies sur le fil, au bord de la chute. Des rencontres très émouvantes: de belles personnes capables de ramasser un escargot qui va se faire écraser en tentant de traverser une rue, de doux rêveurs que Pascal Dessaint dépeint avec l’empathie qu’on a toujours sentie chez lui.
Et puis il y a une girafe… une girafe sur une place périphérique de Toulouse et qui est la belle attraction « perchée » du roman. Et ces gens qui se côtoient vont être un moment connectés, de manière sans doute plus modeste mais très proche dans l’idée de Magnolia du brillant Paul Thomas Anderson.
Pascal Dessaint que l’on pensait pouvoir qualifier de Hitchcock toulousain avec cette intrigue empruntant à Fenêtre sur cour, Les oiseaux et même avec une touche de Psychose, casse le mythe en nous offrant un scène finale dantesque mais s’approchant plus à des blagues genre « Flip Flap la girafe« . Un très bel épilogue, un final improbable… Je ne sais pas ce que prend monsieur Pascal Dessaint mais vous me mettrez la même chose!!!
L’envers de la girafe sans clinquant ni esbroufe offre une intrigue virtuose très dépaysante « et en même temps » si proche de nous. Une belle humanité, très loin de la médiocrité du moment dans le polar.
En 2019, la mort du musicien David Berman marque profondément les esprits des fans de rock indépendant, toutes générations confondues. Dandy provocateur et intemporel, chanteur et poète ultra charismatique, il s’est fait connaître avec le groupe Silver Jews qui compta un temps en ses rangs Stephen Malkmus et Bob Nastanovich du groupe Pavement. En quelques albums clés, il a contribué à remettre de la poésie dans le rock’n roll des années 1990 et 2000, conjuguant humour noir, écriture littéraire et charisme de crooner grunge. Artiste maudit, il est considéré par de nombreux fans et journalistes comme un musicien aussi important que Bob Dylan ou Patti Smith en leur temps.
Ecrit par Pascal Bertin – le journaliste (Libération, Tsugi, France Inter…) – à ne pas confondre avec son homonyme contreténor (mais peut-être que lui aussi donne de la voix), Au nom du pire : David Berman et Silver Jews face aux démons de l’Amérique est le deuxième livre des éditions Le Gospel, après L’Histoire de secrète de Kate Bush (et l’art étrange de la pop) de Fred Vermorel, consacré à un artiste musical. Cette fois-ci il est question de David Berman, un nom peut-être moins grand public que Kate Bush, mais dont l’oeuvre en a passionné plus d’un et en passionne aujourd’hui encore.
Avec une carrière à ce point erratique, comprenez par là quelques albums (sept au total, de 1994 à 2019), qui longtemps ne furent pas accompagnés de concerts, ni même d’interviews, ainsi qu’un unique recueil de poèmes (quand bien même l’étiquette « poète » lui fut toujours collée à la peau) et un autre recueil de dessins qui lui aussi n’a jamais connu de suite, tout en ajoutant à cela une « pause » de bien huit ans après avoir officiellement mis fin à son groupe les Silver Jews en 2009, on peut dire qu’il aurait été facile d’imaginer que le nom de David Berman et son oeuvre finissent par complètement disparaître des radars. Néanmoins, il y a un truc qui s’appelle le talent et cela aura suffi à ce qu’il devienne l’un de ces artistes cultes dont l’influence aura perduré au fil des années.
L’avant-propos de Pascal Bertin se veut clair dès la première phrase sur le contenu du livre : « Ceci n’est pas une biographie. » Pour ceux qui espéraient une biographie tout ce qu’il y a de plus classique, rassurez-vous, Au nom du pire reste tout de même très biographique. Pour autant, il est vrai que Pascal Bertin essaye de construire un propos autour de l’oeuvre et la vie de David Berman, plus qu’il ne s’attarde en détail sur toute la vie de l’intéressé. Tel que je l’ai perçu, Pascal Bertin nous donne une lecture personnelle de la vie d’un artiste qu’il admire. Il ne multiplie pas les interviews pour étayer son propos, il se contente essentiellement du témoignage de Bob Nastanovich de Pavement et ex-Silver Jews, qui en quelque sort sert ici de fil conducteur. Une démarche qui se veut relativement pudique et sobre.
C’est en mettant en perspective la figure paternelle, Richard Berman, un célèbre avocat lobbyiste tout ce qu’il y a de plus détestable et ombre qui aura toujours pesé sur son fils, ainsi que les changements et les travers de l’Amérique vécus sur plusieurs décennies, que Pascal Bertin fait le choix de nous raconter David Berman. En puisant dans ses textes et en analysant ses choix de vie et artistiques, il nous dépeint David Berman en témoin profondément conscient de son environnement et en artiste en marge des canons de son époque. Le parcours d’un homme hanté, traversé ou habité, c’est selon, dont la fin tragique et brutale des suites d’une dépression qui le rongea tout au long de sa vie, a malheureusement sonné le glas d’un œuvre qui nous aurait sans doute encore réservé quelques belles surprises.
Au nom du pire est le tout premier ouvrage publié à ce jour sur David Berman et les Silver Jews. Pascal Bertin signe ici un livre qui est à l’évidence le travail d’un passionné avant tout, mais qui a le mérite d’être assez accessible pour ne pas s’adresser qu’aux initiés. De quoi donner envie de se plonger à nouveau dans toute cette musique et tous ces textes, avec peut-être un regard différent mais une émotion toujours intacte.
“Tu sais pourquoi j’aime les jeux ? Pour la même raison que j’aime la littérature. Dans un jeu… un bon poème, une bonne fiction… C’est la mort qui engendre la beauté.” Il s’interrompit et pivota pour me regarder en face. “Tu vois ce que je veux dire ? — Pas du tout.”
Dans ce livre, « chaque organisme, terrestre ou aquatique », joue, même les grandes raies manta de récif … Et peut-être que l’auteur lui-même joue avec le lecteur…C’est comme s’il l’installait devant le tablier quadrillé d’un jeu de go. Il va distribuer les pierres. Les noires. Les blanches. Construire des territoires (La banlieue chic de Chicago, ses quartiers défavorisés : le South Side, le prestigieux lycée Ignatus, l’université d’Urbana, la bibliothèque municipale de Taylor Street, la minuscule île de Makatea) .Placer minutieusement ses pions. En décidant des intersections dans le temps (de 1947 à 2027), et dans l’espace…
Todd Keane est devenu ingénieur, spécialiste de l’intelligence artificielle et milliardaire. Sa mémoire s’efface peu à peu mais c’est lui qui va replonger dans les souvenirs : Son enfance, sa fascination pour la première femme océanographe Evelyne Beaulieu, ses parents riches mais « ineptes », son père acharné du jeu de dames, son amitié avec Rafi Young. Cette amitié qui va naître autour d’un échiquier avant d’être supplantée par une passion dévorante pour le jeu de go, leur point commun étant « d’être les fils de pères déconnants et de mères erratiques incapables de maîtriser leur couple. »
Rafi Young, jeune noir, que sa mère affuble d’un blouson et d’une casquette orange vif qui peupleront à jamais ses cauchemars et qui, à « treize ans décida de vivre à jamais dans la vérité», passionné de philosophie, de poésie.
Ina Aroita vit depuis 4 ans dans l’île de Makatea, (82 habitants) où Rafi Young « a fini par la rattraper ». Elle fabrique « des choses » avec ce qu’elle ramasse sur l’estran, y compris les déchets plastiques rejetés par l’océan.
Evelyne Beaulieu, Evie, qui plonge toujours à 92 ans.(Son père s’étant pourtant servie d’elle comme cobaye, la jetant à l’eau à 12 ans attachée à un prototype…) Qui plonge dans les eaux de… Makatea… et se perd dans la contemplation et l’écoute de la cacophonie des fonds sous-marins.
Makatea…on sent déjà que c’est là que tout va se… jouer !…
Alors, on patiente encore un peu…
Les longues énumérations de Cnidaires et autres bestioles pélagiques nous séduisent et nous fatiguent pourtant. Les fantasmes de Todd « enivré par la croissance exponentielle de la puissance de programmation du monde», même s’ ils nous défripent un peu les neurones au passage, nous ennuient quelques temps …
Et puis, tous les personnages sont si brillants, si intelligents, qu’on se trouve fatalement un peu idiot !
Mais…
«Je ne veux pas gâcher la fête, mais quelque chose est en train de se passer et il faut que tout le monde en soit informé. Un groupe d’entrepreneurs américains, des spécialistes du… capital-risque, sont en train d’explorer la possibilité de construire des communautés flottantes à partir d’éléments modulables. Ces communautés s’assembleraient d’elles-mêmes dans les eaux internationales. » va annoncer le maire de Makatea. Un référendum va donc être organisé : « On va cocher votre nom sur le registre et vous donner à chacun deux pierres : une noire et une blanche.»…
Ni noir, ni polar, avait déjà prévenu Nyctalopes à propos de Sidérations paru en 2021. C’est encore le cas pour ce nouveau roman de Richard Powers Un jeu sans fin. Sciences, technologie, poésie …il y a beaucoup d’érudition, mais l’écriture reste limpide malgré une architecture complexe. C’est un roman brillant.
L’extinction des espèces se profile évidemment, ainsi que la menace des intelligences artificielles au service du cynisme humain …mais Richard Powers nous fait miroiter que la partie n’est peut-être pas encore tout à fait jouée ?
Sept meurtres à leur actif, commis ensemble ou séparément. Et sont prêts à continuer si nécessaire. Car ils ont des problèmes à régler. Neutraliser un projet de tunnel, d’abord. Faute de quoi le tracé de la route nationale sera modifié et Os, leur bourg, restera à l’écart. Or ils ont de grands desseins pour leur domaine… Ensuite, museler le lensmann, qui rêve de faire profiter les deux épaves de voitures, en contrebas du virage des Chèvres, des progrès de la police scientifique. L’une abrite le corps de son père, qui l’a précédé dans ses fonctions. L’autre ceux des parents Opgard. Et surtout, la solidité de leur lien fraternel est menacée par une nouvelle rivalité. Y a-t-il de la place pour deux maîtres au royaume d’Os ?”
Les maîtres du domaine est la suite de Leur domaine paru à la SN en 2021, un très, très bon polar, sorte de huis clos au fin fond des montagnes de Norvège. Parfois, il n’est pas nécessaire d’avoir lu le premier volet pour comprendre la suite, mais là, il est impératif d’avoir toujours bien en tête le premier avant d’entamer celui-ci. Même si Jo Nesbo vous raconte avec précision les principales péripéties effroyables de Leur domaine, ce résumé ne dégage pas l’émotion, la peur, la tension, l’horreur ressenties à la lecture du premier roman aussi passionnant que troublant. Ici le démarrage est très lent parce que Nesbo, ne voulant perdre personne en route, détaille le passé des deux frères sans se soucier des lecteurs qui connaissent parfaitement la première intrigue. En fait, à force de retours lassants, l’histoire se traîne un peu avant de prendre son envol… à la moitié du roman.
On avait quitté Roy et Carl avec beaucoup de sang sur les mains. On les retrouve en pleine forme huit ans plus tard. Les affaires vont bien. Après avoir trucidé leurs parents, puis l’épouse de l’un qui était aussi la maîtresse de l’autre dans Leur domaine, on se demande à qui ces deux salopards vont bien pouvoir s’attaquer? Et logiquement, après avoir éliminé tous leurs proches, les loups vont se bouffer entre eux. Tandis que Roy se lance dans une petite application locale du capitalisme : ses méthodes, ses magouilles et exactions mais aussi ses risques, son frère Carl commence à déraper dangereusement et la situation va vite s’avérer invivable.
On retrouve ici le Nesbo talentueux qui relance si bien son intrigue, n’hésite pas à rudoyer, surprendre et même choquer le lecteur. Mais las, une histoire d’amour, centrale pour l’intrigue et à laquelle je n’ai pas cru un seul instant, va bien gâcher la fin et on a du mal à comprendre qu’un auteur brillant comme Nesbo, si grand observateur des comportements et agissements de ses contemporains puisse se fourvoyer de la sorte, tentant de créer vainement de l’émotion, de l’empathie pour une véritable ordure, victime d’une peine de coeur… Beaucoup de mal à comprendre ce romantisme à deux balles avec fugue amoureuse à Paris, pitié !
Plus bavard et moins surprenant que Leur domaine, Les maîtres du domaine est une petite déception malgré l’immense talent de son auteur et deviendrait même une punition si Jo Nesbo décidait un jour d’emprunter la porte ouverte à une suite suggérée à la fin de l’histoire.
Et de quatre volumes pour Jérémy Bouquin dans la collection Polaroid des éditions In8, dont un Baraque à frites chroniqué ici en 2022. Et de quatre novellas donc : quatre uppercuts définitifs pour régler par KO l’addition salée d’autant de destins fracassés. Des gamins salement malmenés surtout : Maurice, Julien et les autres, qui (on le croit quelques secondes) vont enfin pouvoir profiter de la fête et des manèges. Ҫa alors ! Jérémy paie sa tournée de popcorn et nous convie à la rituelle Foire à l’Oignon d’un très plausible Loiret vicinal. Une parenthèse haute en bruits et couleurs s’annonce mais tourne vite au vinaigre lorsque la barbe à papa sanglante est en fait celle d’un forain percuté par la nacelle folle d’une « grande roue » bonsaï et rouillée. Les papiers retrouvés sur le macchabée s’avèrent plus faux qu’un Vuitton de Barbès. Seul viatique authentifiable et recevable pour un aller simple vers le ciel : l’homme détient dans ses poches une carte de visite de Katia, une carte de sa vie d’avant, une carte témoin d’années plus lumineuses, remise à Raphaël jadis avec la mention manuscrite « Tu me manques ». De fait, c’est à elle que les autorités demandent d’identifier un corps anonyme. Tatoué, râblé, le cadavre n’est pas le Raphaël de ses souvenirs. Katia respire, mais pas pour longtemps. Tel un papillon attiré par la flamme d’une bougie, elle décide de s’incruster au sein de la caravane manouche, en route vers une autre bourgade plus nordiste mais toute aussi cafardeuse. L’ex-assistante sociale, qui vivote d’une retraite famélique dans sa camionnette (un vieux Jumpy Citroën bricolé), plaque ainsi le peu qu’il lui reste pour plonger une nouvelle fois vers l’inconnu, à la recherche de son seul fantôme intime, générateur perdu d’espoirs évanouis, Raphaël. Il était éducateur, idéaliste surtout, tel un Peter Pan au service des Enfants perdus. Il bâtissait d’ailleurs son Neverland à lui (Le pays de jamais donc) lorsqu’il s’est évaporé. Aucune raison ne pouvait à cet instant valider un quelconque désir de fuite. D’où l’incompréhension de Katia et sa chute dans une précarité assumée. Entre querelles de Gitans et solidarité clanique, elle ne trouvera en route que peu de réponses à ses questions. Encore moins de certitudes. Mais comme souvent chez Jérémy Bouquin, une fée s’en mêle. Léa. Ici, tout le monde l’appelle Clochette, comme la Tinker Bell de Peter Pan, tant qu’à faire.
On y revient, aux fracassés, à TigerLily, au Captain Hook, à Wendy, John, Michael, Margaret et leur avenir en suspens… En suspens, ce sprint allégorique de 90 pages le restera, soutenu par autant de mélancolie aigre et farouche que de noirceur douce et tamisée. Soit une séduisante maîtrise des contrepoints du noir, marque de fabrique du très estimable Jérémy Bouquin.
« Quand sa fille disparut, la lumière s’éteignit dans les yeux de Paddy Gladney ; la joie déserta son cœur. Jusque-là, il coulait des jours paisibles. »
Paddy et Kit vivent dans le canton de Tipperary, près de Nenagh, (lieu de naissance de l’auteur). Leur fille Moll, disparaît un matin, sa vieille valise en cuir à la main, à bord du bus de Frankie Welsh.
Nous sommes en Irlande, dans les années 1970, une période de violences et d’agitation politique et si on ne connaît pas Donal Ryan ( !) on imagine assez vite qu’après le bus il y aura un train vers Dublin…des groupes armés…
Mais. Non. La vie simple et ordinaire va se poursuivre.
Chaque jour Paddy n’a « pas d’autre choix que de continuer » à accomplir sa besogne : la distribution du courrier le matin et le travail à la ferme des Jackman l’après-midi et l’ensilage et le foin, et le travail de la « tourbe molle » et à admirer à chaque instant tout ce vert autour : les arbres , les haies, les prairies, les collines…
« Même la pluie avait des reflets verts »
Et Kit à prier.
« On promit des prières et on dit une messe, ou du moins le père Coyne fit une vague allusion embarrassée à sa disparition au détour d’un sermon invoquant saint Antoine et saint Jude, patrons des objets perdus et des causes désespérées… »
Ce n’est pas trahir l’intrigue que d’annoncer, qu’au bout de cinq ans , un matin de printemps, Moll réapparaît…
A l’instant précis où il voit sa fille, Paddy perçoit simultanément la haie verdoyante, les ronces et les bourgeons, les poules en colère…Plus tard, lors d’une confrontation avec sa patronne, ou l’apparition sinistre du curé et du sergent il verra la rose blanche d’églantier « qui jaillit en silence de la haie épineuse », l’oiseau nocturne qui se pose sur l’appentis…
Dans ce monde-là, on reste, quoiqu’il advienne, en prise avec la terre.
Un peu trop pour certains qui se recroquevillent sur leurs croyances et excluent ceux qui diffèrent d’eux-mêmes. Le racisme émane aussi des tourbières.
J’avoue m’être moins attachée aux personnages de la deuxième partie du livre, peut-être parce que justement, ils ne vivent plus à Nenagh mais à Londres…
L’écriture de Donal Ryan est poétique, pudique, sensible. Ses personnages, auxquels on s’attache, sont tendres, modestes et humbles dans leur façon de comprendre leurs failles et de les exprimer.
« Bougre » conclurait Paddy.
J’ai apprécié aussi les petites touches d’humour discrètes.
J-C. Chapuzet et C. Gérard, compères associés ont déjà produit deux albums, Le matinde Sarajevo et L’affaire Zola, tous deux des reconstitutions historiques. C’est en effet aujourd’hui un axe fort de développement (et parfois de créativité) de la BD : le documentaire.
La photographie du Duce et de sa maîtresse Clara Petacci pendus par les pieds sur la place Loreto de Milan a fait le tour du monde. Et la résonance de ce cliché a souvent occulté dans la mémoire collective la dernière cavale de Mussolini sur les bords du lac de Côme… Mussolini n’est pas mort à Milan. Fuyant la résistance italienne comme les forces alliées, Mussolini et Clara Petacci tentent de rejoindre la Suisse en compagnie de quelques fidèles du régime. Cette fuite désespérée, proche du grotesque, prendra fin une soirée d’avril 1945, sous une pluie fine, en Lombardie : Mussolini démasqué est finalement arrêté, déguisé, planqué et fusillé le lendemain matin sur les berges de ce lac d’une beauté rare. Cette dernière sortie pathético-romanesque, d’une violence inouïe, est à l’image de la trajectoire de celui qui inventa le fascisme. En quelques jours tout remonte à la surface.
Au bord du lac de Côme, dans la nuit du 27 au 28 avril 1945, Benito Mussolini partage un ultime moment de répit avec Clara Petacci, sa maîtresse. L’ancien Duce, acculé, voit sa fin approcher. Le poids des décennies et des trahisons le ronge. Adolf Hitler, qu’il croyait son allié, l’a relégué à la tête de la (minuscule) République de Salò, une marionnette au service du Reich. Tandis que les Italiens se déchirent, que les Alliés progressent depuis le Sud tandis que la Wehrmacht et les SS, descendus des Alpes, les affrontent, Mussolini cherche désespérément à sauver ce qu’il reste de l’Italie fasciste. Un dernier espoir du côté d’Hitler ? En attendant, le Duce confie son désarroi et son désenchantement à son entourage. Il décide de se replier sur Milan. Mais sur la route, des partisans vont démasquer sa piteuse tentative de dissimulation…
Il est loin, en 1945, le macho italien, flamboyant, fort en gueule et en mimiques (à la limite du grotesque), habile en louvoiements politiques, queutard aussi, qui a transformé l’Italie en régime autoritaire, d’un genre nouveau. Par flashbacks, l’album revient sur ces épisodes de l’ascension et du règne du Duce. Mais c’est la trouille au cul que Musso sillonne les routes dangereuses. Comme s’il avait subi lui-même le ricin employé pour « punir » les opposants, le pays évacue le contenu de ses tripailles : c’est sale, sanglant. Pour Mussolini, ce sera la fuite à Varenne puis un sommaire jugement comme les époux Ceaucescu… Triste, pathétique farce.
Côté dessin, Christophe Girard propose un style proche du réalisme, assez classique, mais qu’il sublime par un bel usage d’une dominante bleu-gris ou vert-gris où fleurit parfois une couleur plus vive ainsi que par l’utilisation de détails ou d’instants détourés, s’extirpant du fond blanc. A noter également une parenthèse graphique, avec des cases crayonnées, pour évoquer le triste sort de Pier Paolo Pasolini tué par un groupuscule fasciste en 1975. Le rideau n’est pas définitivement retombé sur les plus sombres heures de notre histoire…
Une reconstitution historique solidement documentée et qui se lit comme un polar, portée par une belle impression glauque (au sens littéral et au sens figuré).
Eddie Miles est taxi de nuit à Chicago. C’est un homme solitaire, qui connaît chaque recoin de la ville, depuis les quartiers les plus huppés jusqu’à ceux où il est devenu dangereux de s’aventurer. Du crépuscule à l’aube, chacune de ses courses est une nouvelle aventure, parfois heureuse, parfois périlleuse. Alors qu’un mystérieux tueur s’en prend aux chauffeurs de taxis, Eddie essaie tant bien que mal de ne pas se laisser gagner par la violence qui gangrène la ville. Jusqu’au jour où celle-ci l’atteint personnellement : il sauve de justesse une jeune prostituée passée à tabac, et un de ses meilleurs amis est victime du tueur. Eddie décide alors de prendre les choses en main…
On lit, on lit, et on attend toujours de tomber sur une pépite, une vraie, qui pourrait peut-être bien devenir notre coup de cœur de l’année. Un de ces bouquins que l’on oublie pas. Et si Taxi de nuit, roman vendu 5 dollars de la main à main durant plusieurs années, par son auteur Jack Clark et ce dans son propre taxi, était cette fameuse pépite ? Et si Jack Clark, illustre inconnu qui écrit dans son coin depuis plusieurs décennies, était de la trempe des grands écrivains ? Et si cette citation de Quentin Tarantino apposée sur la couverture, « Mon roman préféré de l’année », signifiait vraiment quelque chose ? Ça vient de sortir chez Sonatine, et j’annonce d’emblée la couleur, on a là du très lourd.
C’est assez évident que le boulot de chauffeur de taxi, c’est du pain bénit pour un écrivain. Ces mecs là voient et vivent tellement de choses. Alors quand, comme l’Américain Jack Clark, vous avez passé plus de 30 ans à conduire un taxi, on peut dire que vous avez une conséquente expérience de terrain dans le domaine. De quoi gratter quelques pages et c’est bien là ce qu’il a fait.
Très rapidement, en lisant Taxi de nuit, je me suis remémoré plusieurs références auxquelles me faisaient penser ces pages. La première, c’est Cabdriver, livre dans lequel le regretté Dege Legg relatait sa propre expérience en tant que chauffeur de taxi de nuit. Une autre évidence, c’est Taxi Driver de Martin Scorsese, dans l’atmosphère notamment, ou même Drive de Nicolas Winding Refn. Mais j’ai aussi un peu pensé au superbe Night on Earth de Jim Jarmusch. En allant plus avant dans le roman, l’histoire écrite par Jack Clark m’évoquait également Black Flies de Shannon Burke, pour la connaissance de terrain de l’auteur, en tant qu’ambulancier pour le coup, ainsi que l’incontournable Baltimore de David Simon, pour le ton désabusé des flics qui ont roulé leur bosse, à l’image de ces chauffeurs de taxi qui enchainent les nuits, et même des quelques flics auxquels Eddie Miles est confronté. Vous mélangez un peu tout ça, et vous avez là de quoi vous faire une première idée de ce que dégage Taxi de nuit.
Notre héros, Eddie Miles, s’est laissé aspirer par son boulot de chauffeur de taxi de nuit qu’il imaginait temporaire, le temps se refaire et de remettre sa vie en ordre. Mais les nuits se répètent et les années se suivent. A ce stade de sa vie, il n’est plus qu’une âme en peine bouffée par une mélancolie rampante, parcourant les rues de Chicago en tentant de survivre comme il peut, ville hantée par ses propres fantômes où l’on navigue entre ruines d’un autre temps et gentrification. En toile de fond, une série de crimes perpétrés par différents cinglés. Non seulement plusieurs de ses collègues se font dézinguer, mais des prostituées sont également la proie d’un taré. Plus on avance dans l’histoire, plus ces crimes génèrent un suspense galvanisant et font planer un mystère. Mais cette intrigue n’est pas le cœur du livre, comme on pourrait l’imaginer, c’est bien la vie nocturne de ces chauffeurs de taxi et cette contemplation des rues, faisant de ce livre un miroir de la société, qui en sont le véritable fil conducteur.
Taxi de nuit est un authentique roman d’atmosphère, noir comme les nuits qu’il traverse. Un récit très brut et d’un réalisme saisissant, particulièrement minutieux, donc autant dire écrit d’une main de maître. Impossible de décrocher une fois que l’on s’est plongé dedans. Un court mais grand livre qui a tout d’un classique.
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