Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 5 of 56)

MON AMERIQUE A MOI / Caroline de Mulder.

Photo: Julie Grégoire.

On aime bien les romans de Caroline de Mulder qui avait déjà entamé une belle carrière avant de nous conter comment accommoder les faons dans « Manger Bambi ». Pour BYE BYE ELVIS, en 2014 chez Actes Sud, elle s’emparait de bien belle manière d’un des plus grands mythes américains. Du coup, on lui a proposé notre vieux questionnaire déjà bien usé sur son rapport avec L’Amérique. Caroline s’y est prêté avec sérieux et célérité et on l’en remercie.

  • Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Vers l’âge de treize-quatorze ans, je lisais beaucoup de westerns, je les empruntais pour ainsi dire au kilo à la bibliothèque communale. Ceux de Louis L’amour, notamment ; parmi d’autres, j’ai retenu ce nom. Pendant cette période, j’attachais même systématiquement un foulard triangulaire par-dessus ma chemise en jeans.   

  • Une image

La première couverture (non commercialisée) de Bye bye Elvis. Un portrait qui représente Elvis jeune, mais qui, légèrement retouché par la graphiste, évoque un masque figé, cireux, presque mortuaire. Il transpire l’angoisse et exprime la fixité, l’ombre, la mort. Elvis a été rapidement prisonnier de son image, réduit à elle et dévorée par elle. Il a vécu dans son ombre et sans doute n’est-ce pas un hasard si l’une des premières choses qu’il s’est mis à détruire, était sa beauté et son apparence –  son image.  

  • Un événement marquant
Photo:Robert Capa

Le débarquement, qui a laissé derrière lui le vaste cimetière américain de Colleville-sur-mer, très impressionnant et émouvant. Beaucoup de ces soldats n’avaient pas vingt ans. À ce sujet, la formidable série Band of Brothers de Steven Spielberg et Tom Hanks, qui permet au spectateur d’être au plus proche de ce qu’a pu être cet événement vécu de l’intérieur par ces très jeunes hommes. 

  • Un roman

La Route de Cormac MacCarthy. Puissant, lyrique, étrangement lumineux.

  • Un auteur

Hubert Selby Jr. Le style, c’est l’homme. 

  • Un film

The Night Of The Hunter de Charles Laughton.

  • Un réalisateur

David Fincher, notamment pour sa série Mindhunter.   

  • Une série

GODLESS de Scott Frank. Image et cadrages magnifiques, un scénario solide. L’Amérique dans toute sa beauté et toute sa noirceur. 

  • Un disque

Don’t be cruel/ Hound dog  

  • Un musicien ou un groupe

Kurt Weill

  • Un personnage de fiction

Skyler Rampike dans My Sister My Love de Joyce Carol Oates. 

  • Un personnage historique

Calamity Jane

  • Une ville, une région

Les Keys, rouler pendant des heures dans le ciel, regarder des ponts désaffectés envahis par les oiseaux.  

  • Un souvenir, une anecdote

Ma nuit toute seule dans un abri de fortune le long de l’Appalachian trail en plein milieu d’une forêt de conifères sombres. Sous l’abri entièrement ouvert sur un côté (et qu’en étudiant la carte topographique j’avais imaginé être un gîte d’étape), un genre de mezzanine censée vous mettre hors de portée des ours. Il y avait une pancarte « Beware the bears. They ‘re out and they ‘re hungry ». Pas d’eau, pas d’électricité, personne. La nuit tombait, elle fut longue.  

  • Le meilleur de l’Amérique

L’auto-stop. Les Etats-Unis sont le paradis des autostoppeurs qui n’ont pas froid aux yeux. Les rares fois où, levant le pouce, le premier automobiliste ne s’arrête pas, c’est forcément le deuxième, qui vous embarque dans un élan d’humanité et de panique, « I can’t believe you are hitch-hiking ». À vingt ans, j’étais émerveillée de la facilité avec laquelle je taillais la route sur le pouce. C’est la seule fois qu’un chauffeur (qui avait une fille de mon âge) a fait pour moi un détour de près d’une centaine de kilomètres, pour m’éviter de faire du stop dans une région peuplée de ce qu’il appelait des « wood people » – l’expression m’est restée.   

  • le pire de l’Amérique

L’auto-stop, quand on n’a pas de chance. 

  • Un mot.

Nuts ! (General McAuliff)

****

Entretien réalisé par mail, il y a fort longtemps…

Et puis pour terminer, The Doors interprétant Kurt Weill.

Clete.

AUCUNE TERRE N’EST PROMISE de Lavie Tidhar / Editions MU.

Unholy Land

Traduction: Julien Bétan

Au tout début du XXème siècle, le sixième congrès sioniste avait autorisé une expédition en Afrique orientale britannique pour déterminer de sa pertinence en tant que patrie juive. Le gouvernement britannique avait proposé d’installer les Juifs sur un haut-plateau en Ouganda à l’époque, au Kenya aujourd’hui. Le climat clément aurait convenu aux populations d’origine européenne. On sait que ce choix ne se fit pas, la grande majorité voulant s’installer sur la terre dite promise. Cet épisode “Ouganda” n’est plus qu’une amusante anecdote. Pourtant dans une autre chronologie, dans une autre Histoire, les Juifs sont réellement partis coloniser une petite partie de l’Afrique et c’est ce que Lavie Tidhar, auteur de SF né dans un kibboutz et vivant actuellement en Angleterre nous raconte dans cet extraordinaire “Aucune terre n’est promise”, roman qui décoiffe salement et interroge gravement.

Les plus grands chocs littéraires se produisent souvent quand on sort de sa zone de confort, de son petit univers douillet. Les uchronies, pas ma tasse de thé, une fois les curiosités initiales avalées , l’histoire ne tient pas souvent la route. La kabbale, pas mon shot de vodka, trop loin du Texas ou de l’Arizona. La question juive pas ma weed… Et pourtant quel bouquin !

“Berlin. Lior Tirosh, écrivain de seconde zone, embarque pour la Palestina, fuyant une existence minée d’échecs. Il espère retrouver à Ararat City la chaleur du foyer, mais rien ne se passe comme prévu : la ville est ceinturée par un mur immense, et sa nièce, Déborah, a disparu dans les camps de réfugiés africains. Traqué, soupçonné de meurtre, offert en pâture à un promoteur véreux, Lior est entraîné malgré lui dans les dédales d’une histoire qu’il contribue pourtant à écrire.”

Lavie Tidhar (double de Lior Tirosh?) a choisi le polar pour entrer dans ce roman. Et le parcours erratique et chaotique de Lior pour retrouver sa nièce va donner l’occasion à l’auteur de faire la leçon du sionisme, de la politique d’Israël en montrant qu’en Afrique aussi, les mêmes causes produisent les mêmes effets: haine des populations expulsées, relations diplomatiques très difficiles avec les pays voisins, un état guerrier ultranationaliste, un terrorisme aveugle… Le tableau est laid et salopé un peu plus par la création d’un mur de protection qui finalement emprisonne, prône le repli sur soi. Le style est impeccable et la lecture se révèle particulièrement addictive mais on se demande aussi s’il y avait vraiment besoin de créer tout un monde pour un polar si souvent déjà lu.

 Et puis tout d’un coup, ça fuse… on change de monde, de mondes… Il existe des mondes parallèles et Lior comme Bloom le flic qui le surveille, font partie d’une minorité qui peut “glisser” d’un monde à l’autre, et d’une époque à l’autre. Alors les plus cartésiens d’entre nous s’écrient déjà qu’ils ne partiront pas dans ce genre de délires et pourtant, une fois de plus, c’est très sensé, le plus souvent juste évoqué pour raconter certains moments de l’histoire juive et ce qu’il aurait pu advenir si certains choix avaient été faits ou non. Bien sûr, ceux qui connaissent la Kabbale apprécieront encore plus une lecture baignée parfois de poésie pour apaiser le vertige vécu. Par ailleurs, tout lecteur acceptant un petit effort pour s’adapter à la forme choisie, sera séduit par la pertinence du “montage”, par l’écriture techniquement virtuose, par le soin mis à éblouir, à enchanter, à déstabiliser.

Avant tout roman sur l’histoire des Juifs, ”Aucune terre n’est promise” interroge aussi sans bornes les néophytes, séduit par la force de l’écriture, l’imagination florissante et s’universalise par les questions qu’il pose, les interrogations qu’il impose. Un roman rare !

Clete

PS: Merci à ma bonne fée Aurélie de l’agence “Un livre à soi” pour son conseil et sa relance très justifiée.

LES JARDINS D’EDEN de Pierre Pelot / Série noire

Ainsi va la vie des collections… Au moment où Caryl Ferey migre vers les Arènes avec LED, Pierre Pelot arrive à la SN. Pelot, même si vous ne l’avez jamais lu, est un nom qui doit vous être néanmoins familier. L’auteur débarque dans ce qu’il appelle lui -même un panthéon, avec une œuvre littéraire courant sur plus d’un demi-siècle et forte de plus de 200 romans et BD allant de la littérature pour enfants et ados à la littérature générale, au polar, à la SF… “On lui doit aussi des pièces de théâtre, des contes, des pastiches et des parodies de western ou d’heroic-fantasy, des chroniques, des nouvelles, des feuilletons et des adaptations pour la radio ou la télévision. Le champ de l’écriture s’est encore étendu au scénario de film, de bande dessinée, de téléfilm et à la novélisation.” (source wikipédia). Je n’ai pas lu beaucoup de romans de Pierre Pelot durant mon parcours de lecteur mais nul doute que la Série Noire a ici ferré un gros poisson etcela se voit dès cette première sortie.

“Jip Sand est revenu de tout et surtout d’un sale cancer. Il est aussi revenu à Paradis, dans la ville et la maison de son enfance, pour se requinquer et retrouver sa fille, Annie dite Na, qui semble avoir disparu depuis plusieurs mois.

Paradis, sa clinique privée, ses eaux thermales et ses Jardins d’Éden. Mais aussi Charapak, l’envers du décor, la casse des Manouches, et le corps à moitié dévoré de Manuella, l’amie de Na, retrouvé dans les bois quelques années plus tôt.

Ce que Jip n’a pas cherché à élucider à l’époque, il veut le comprendre aujourd’hui. Pour Na. Pour savoir ce qui lui est arrivé.”

Pelot, un auteur? Un écrivain? Bien sûr, mais avant tout et ce n’est pas péjoratif et même plutôt rare et précieux, Pierre Pelot est un conteur, un raconteur d’histoires de nos campagnes peuplées de héros ordinaires souvent fracassés comme Jip qui va nous intéresser dans cette histoire située dans un coin des Vosges natales de l’auteur. Et, dans cette première moitié du roman, qui commence assez nonchalamment, tout le temps nous est donné pour apprécier cette plume enchanteresse dans les descriptions, les portraits, les retours dans un passé proche ou aux confins de l’enfance.

Dans la seconde moitié de l’histoire le rythme va terriblement s’accélérer, poussé par un héros alcoolique en roue libre. J’ai pu lire que Jip était un personnage attachant. Une vraie tête à baffes, oui, et vous approuverez bien sûr si vous avez déjà côtoyé un alcoolique entre crises d’auto apitoiement et délires surréalistes. Jip pète les plombs et le tableau s’embrase, plus rien ni personne ne peut le retenir. Du coup, on entre dans un exemple réussi de de que l’on appelle sans réellement beaucoup de référents autres que la mode actuelle, de rural noir de la pire espèce. Immortalisée par Jules Ferry, la ligne bleue des Vosges, ce n’est plus ce que c’était.

Costaud.

Clete.

TRAVERSER LA NUIT de Hervé Le Corre / Rivages

Certains bouquins vous chopent dès les premières lignes et même parfois, plus rarement, rien que la couverture vous donne la chair de poule. Cette femme floue en couverture de “Traverser la nuit” attire immédiatement le regard et si on teintait de bleu ses lèvres, elle évoquerait irrésistiblement certaines amazones d’Enki Bilal. Évidemment, votre regard accroche ensuite la signature. Hervé Le Corre n’est plus à présenter et, s’il vous est inconnu, vous pouvez pénétrer son univers noir avec ce roman qui est, pour moi, le plus brillant de sa déjà très belle oeuvre. Enfin, ce titre vous paraîtra si juste une fois le livre lu.

Trois personnages, trois destins, trois vies cabossées… Louise aide-ménagère qui élève seul Sam, Jourdan un flic qui enquête sur un tueur de femmes à Bordeaux et Christian un employé qui regrette l’adrénaline ressentie autrefois avec l’opération Barkhane. Tous trois doivent affronter leur enfer nocturne, naviguer sur leur Styx intime, parvenir à “traverser la nuit”. Louise endure les coups ou les menaces de son ex. Jourdan sent sa femme s’éloigner de sa vie, remplacée dans ses nuits par les victimes de ses enquêtes. Christian, lui, quand les pulsions sont trop fortes, massacre des femmes dans la nuit bordelaise…

Le tueur, la victime et le flic… scenar simpliste, rebattu, léger, et donc avec une intrigue initiale à deux balles, Le Corre vous sort un extraordinaire roman noir, parfois très loin des standards et pourtant très classique dans cette volonté de montrer la saloperie du monde dans lequel nous vivons, l’inhumanité de certaines situations vécues par de gens non pas indigents mais tout simplement infiniment malheureux, malchanceux, largués. Le Corre, mieux que tout autre, écrit, décrit la souffrance avec toutefois cette pudeur préférant la grandeur du propos à la démonstration de la déchéance et de la bestialité. Pourtant ce roman est très dur, malgré une plume qui se préfère parfois très discrète, c’est noir, ça pue la peur, le désespoir, la folie et la mort. 

La lecture régulière de polars apporte, empiriquement, une connaissance de certains petits trucs, de petites aides pour entretenir un suspense ou relancer une intrigue chez les auteurs, actes réalisés avec plus ou moins de talent ou de réussite. Rien de ça ici. “Traverser la nuit “est l’exemple du roman noir parfait, s’imposant dès les premières lignes par une écriture juste, belle sans paraître empruntée, montrant compassion pour les femmes battues et colère contre les violences des salauds individuels ou institutionnels. La lecture ne souffre d’aucune baisse de tension. Le Corre vous emporte et s’il vous épargne bien des détails sordides il vous oblige néanmoins, malignement, à créer vos propres visions du cauchemar.  L’auteur va réussir à vous suggérer l’abjection sans jamais l’énoncer laissant ainsi volontairement des zones d’ombre, laissant des points de suspension assassins… qui interrogent et vous détournent de l’attaque qui va vous terrassera.

“Traverser la nuit”, c’est parfois très dur, toujours superbe !

Clete.

UNE SUITE D’ÉVÉNEMENTS de Mikhaïl Chevelev / Gallimard.

Traduction: Christine Zeytounian-Beloüs

Les romans russes contemporains se retrouvent rarement sur les étals des librairies françaises et donc ce premier roman de Mikhail Chevelev, journaliste de presse écrite est une véritable aubaine pour qui s’intéresse un peu à l’empire de Poutine et à ses manières en matière de relations internationales où la diplomatie, visiblement, n’a pas beaucoup cours et encore moins dans la gestion d’affaires dites de terrorisme. 

“C’est avec une grande surprise que Pavel Volodine, journaliste moscovite, apprend un soir qu’il est attendu sur les lieux d’une prise d’otages, où on le réclame comme médiateur. Un homme retient plus d’une centaine de fidèles dans une église, et ne veut négocier qu’avec lui.”

L’histoire récente russe nous apprend que Poutine ne cède jamais aux volontés des terroristes et on peut d’emblée voir l’inquiétude, la panique qui s’empare du narrateur une fois la stupéfaction digérée. Rapidement, il va reconnaître à l’écran celui qui demande son aide et comprendre pourquoi il a été choisi. Vadim, chef des insurgés a une histoire longue, commune avec le journaliste et commencée lors de la première guerre en Tchétchénie. A l’époque, le journaliste avait réussi à libérer Vadim, prisonnier des autorités tchétchènes à l’issue du premier conflit.

Ainsi à l’urgence du moment, parallèlement, va se recréer l’histoire d’un homme qui, dans son parcours de vie, n’aura pas eu beaucoup de chance, se retrouvant à chaque fois, au milieu du théâtre des opérations martiales du président russe : les deux conflits tchétchènes et la Crimée. Roman mené de main de maître par Chevelev, “une suite d’événements” dresse un tableau frappant et assez morose d’un pays qui n’aime pas trop révéler ses tares : alcoolisme des élites au pouvoir, corruption, incompétence.

Animée par un certain fatalisme et un  désabusement certain, l’histoire se partage entre compte à rebours dramatique et parcours malchanceux sur un ton assez ironique, la dérision, peut-être, comme arme ultime des vaincus, des opprimés ? Mais ne nous y trompons pas, on file vers le drame, la tragédie, tout en s’interrogeant sur la valeur de la notion de terrorisme. Le mot bonheur existe-t-il en russe ?

Clete.

JUSTICE INDIENNE de David Heska Wanbli Weiden / Gallmeister.

Winter Counts

Traduction: Sophie Aslanides.

Les romans traitant des Amérindiens sont souvent couronnés de succès chez nous. Quand ils sont écrits par des Indiens, on peut même penser qu’ils apportent des éléments crédibles sur la situation actuelle des populations dans les villes comme dans les réserves. Celui-ci, premier roman de David Heska Wanbli Weiden, ancien avocat, membre de la Nation lakota sicangu, devrait lui aussi avoir une belle carrière chez nous, débarquant dans les librairies accompagné des louanges de Tommy Orange très justifiées, d’une Oprah Winfey certainement sous stupéfiants quand elle cite comme référence Hammett, et de Louise Erdrich dont nous parlerons bientôt.

Nominé pour Prix Goodreads du meilleur premier roman policier  et parmi les meilleurs livres 2020 du Publishers Weekly, “Justice indienne”, écrit par un Lakota de surcroît avocat de formation et débarquant dans l’excellence Gallmeister a de quoi séduire… sur le papier.

“Sur la réserve indienne de Rosebud, dans le Dakota du Sud, le système légal américain refuse d’enquêter sur la plupart des crimes, et la police tribale dispose de peu de moyens. Aussi les pires abus restent-ils souvent impunis. C’est là qu’intervient Virgil Wounded Horse, justicier autoproclamé qui loue ses gros bras pour quelques billets. En réalité, il prend ses missions à cœur et distille une violence réfléchie pour venger les plus défavorisés. Lorsqu’une nouvelle drogue frappe la communauté et sa propre famille, Virgil en fait une affaire personnelle. Accompagné de son ex-petite amie, il part sur la piste des responsables de ce trafic ravageur. Tiraillé entre traditions amérindiennes et modernité, il devra accepter la sagesse de ses ancêtres pour parvenir à ses fins.”

Si le monde des réserves indiennes aux USA reste un univers assez peu connu, « Justice indienne” sera un livre précieux pour ceux qui veulent le connaître ou qui aiment la culture indienne sans folklore, sa société décrite sans fard. On comprend très bien dès le début que l’auteur connaît son affaire et a analysé les réserves indiennes et plus particulièrement cet espace lakota du Dakota du sud. Dans cet univers marginal, se dégage aussi une justice propre, résultat des carences des institutions fédérales qui se moquent peu ou prou de la délinquance et de la criminalité dans les réserves. A Rosebud, Virgil Wounded Horse administre la justice indienne contre espèces trébuchantes et le démarrage ressemble à une démonstration de justice violente à la Burke dans la dernière pôvre aventure de Robicheaux. 

Signalé comme une nouvelle plume du polar par l’éditeur, David Heska Wanbli Weiden montre ainsi d’emblée la couleur d’un roman qui sent bon le hard boiled et puis paf, plus rien. L’aspect polar se désintègre très rapidement et le reste n’intéressera pas les amateurs de polars tant il est cousu de fil blanc, très prévisible et peu crédible. L’action reprend dans le dernier quart du bouquin avec un coup de théâtre qui tient presque la route et un duel final épique. Mais le mal est fait depuis trop longtemps et si la lecture des actes d’héroïsme de personnes de la réserve perpétuant les traditions ou s’employant à aider leurs compagnons d’infortune est instructive, elle peut lasser. Pareillement, les multiples hommages très appuyés à la culture et à l’histoire lakota (on remontera ainsi exagérément jusqu’à Wounded Knee… ) ont un intérêt, mais n’en demeurent pas moins complètement inutiles à l’intrigue (parfois même complètement à l’ouest avec des pages consacrées à la gastronomie lakota). Tous ces éléments relèguent l’enquête au second voire au troisième plan.

Si l’affaire est résolue et si Virgil est bien devant l’affreuse tentation de l’auto justice, tout ceci montre néanmoins une maîtrise du polar un peu juste et je suis certain que l’auteur écrira d’autres romans que j’aurai plaisir à lire mais il est certain aussi que ce ne sera plus des polars.

Convenu.

Clete.

PS: Tony Hillerman n’était peut-être pas indien mais ”Coyote attend”, “Les voleurs de temps”… c’était des grands polars.

Entretien avec Caroline De Mulder pour MANGER BAMBI/ La Noire/ Gallimard.

“Née à Gand, Caroline De Mulder est l’auteur de quatre romans. Ego tango (Prix Rossel 2010) et Nous les bêtes traquées (2012) ont paru aux éditions Champ Vallon puis en Babel; Bye bye Elvis (2014) et Calcaire (2017) aux éditions Actes Sud. Elle est aussi enseignante de lettres modernes à l’université de Namur. On lui doit par ailleurs un essai “Libido sciendi: le savant, le désir, la femme” (2012), aux éditions du Seuil.”

Photo: Francesca Mantovani.

1-Choisissant la facilité, j’ai repris votre petite bio datant de notre premier entretien de janvier 2018, est-elle toujours valide si on excepte ce “Manger Bambi” ?

Oui. Peut-être un petit ajout à faire : en 2020, j’ai publié « Folie à deux », une non-fiction littéraire sur l’affaire Paulin-Mathurin, qui a été intégrée dans le recueil Les Désirs comme désordre aux éditions Pauvert.

2- Vous êtes flamande et vous travaillez en français, vous écrivez en français, vous lisez en français, à quelles occasions votre langue maternelle refait-elle surface? 

Elle refait surface quand me manque en français un mot qui existe seulement en néerlandais. Quand je cherche une expression dont il n’existe pas d’équivalent dans la langue de Molière, pourtant si riche. Quand je m’amuse à essayer de traduire un titre ou une phrase d’une langue vers l’autre, petit jeu compulsif dont je ne me lasse jamais. Quand je m’énerve en regardant un film ou une série en néerlandais sous-titré en français, et en trouvant la traduction mauvaise voire erronée. Et enfin, elle refait surface en famille, puisque toute ma famille au sens large, flamande d’origine, parle d’abord (et pour certains uniquement) le néerlandais.

3- “Manger Bambi” sort chez Gallimard, vous n’étiez pas bien chez Actes Sud? Sans présager du succès de votre roman, concernant la couverture vous êtes déjà méchamment gagnante non? Plus sérieusement que ressent-on quand on arrive dans une grande maison comme Gallimard et qu’on est tout de suite propulsé dans une collection mythique comme La Noire?

Tous les livres ne sont pas pour tous les éditeurs. Manger Bambi n’avait pas sa place dans la ligne éditoriale d’Actes Noirs. Stéfanie Delestré, qui dirige actuellement La Noire, a accueilli le texte avec enthousiasme. Dire que je suis fière de publier ce texte dans le sillage de Cormac McCarthy, Raymond Chandler et autres fines gâchettes, est en dessous de la réalité. Quant à la couverture du roman, elle est en effet très réussie – l’œuvre de Martin Corbasson, graphiste chez Gallimard. Il a aussi créé la magnifique couverture de Lykaia (D.O.A.), dont on peut se demander si elle n’a pas inspiré ensuite le graphisme de La Noire. 

4- “Manger Bambi”, le titre annonce le soufre qui va se diffuser pendant tout le roman, qui a eu cette belle inspiration pour le titre?

C’est aux alentours de Noël il y a quelques années (deux ? trois ?), alors que le roman existait sous forme d’ébauche, que l’idée de ce titre m’est venue – d’abord sur le mode de la plaisanterie, en fait. Je l’ai soumis à plusieurs personnes, dont certains l’ont trouvé obscur ou étrange, tandis que d’autres l’ont aimé. Je l’ai gardé et, pour la petite anecdote, c’est le titre qui a valu à mon « héroïne » le surnom de Bambi. En d’autres termes, le titre est antérieur au surnom. 

5- Quelle est la genèse de l’histoire, un moment déclencheur ou une envie de traiter un sujet particulier?

L’idée de départ était d’explorer, d’une manière ou d’une autre, la violence féminine. Ce sujet reste largement tabou, en particulier à l’ère post-« me-too » où les femmes sont surtout et pour ainsi dire exclusivement représentées comme des victimes. J’ai exploré toutes sortes de femmes et de violences – tueuses en série, terroristes, infanticides etc. – et je me suis arrêtée sur le phénomène actuel et assez bien documenté des « gangs de filles », qui sévissent dans les grandes villes. À côté de ça, il y a le phénomène du « sugardating », auquel ont recours des populations jeunes et précarisées ; j’ai trouvé intéressant de renverser la donne en faisant de la proie une prédatrice. 

6- Les univers des gangs de filles et du sugardating sont effectivement bien montrés dans votre roman. Avez-vous justement déjà été confrontée à une telle précarité pouvant inciter à la prostitution dans votre relation avec vos étudiants? 

Si certains de mes étudiants ou étudiantes ont recours à la prostitution, ce n’est certainement pas auprès d’une de leurs profs qu’ils iront se confier en priorité. Cependant, cette prostitution existe, forcément, parmi une population pour partie précarisée. En 2017, « Rich meet beautiful » a mené une campagne publicitaire qui a fait scandale, autour des campus bruxellois (voir photo jointe) : « Hey les étudiantes ! Améliorez votre style de vie. Sortez avec un sugardaddy. Richmeetbeautiful.be » – surfant à mon avis insidieusement sur la vogue de Fifty Shades of grey. Pour Manger Bambi, je me suis fait des profils factices du côté « daddy » et du côté « baby », et rien qu’en y traînant un peu, je peux déjà vous dire que la réalité n’est pas très glamour. A fortiori en regardant des documentaires sur le sujet et en passant un peu de temps sur des forums où des intéressé(e)s échangent leurs expériences. 

7- Vous revenez sur “Me too” que nous avions évoqué lors du premier entretien début 2018. Avec le recul, ce mouvement a-t-il eu un impact pour la cause des femmes?

Il serait absurde de prétendre que « Me too » n’a pas eu d’impact sur la cause des femmes. Reste à savoir quel sera exactement cet impact à long terme. En tout cas représenter systématiquement les femmes comme des victimes et les hommes comme des bourreaux (ce qui constitue une sorte de tendance de fond actuellement) risque de ne pas être vraiment constructif sur le plan du vivre-ensemble. Et placer les femmes dans une position de passivité systématique face à l’inévitable agressivité masculine n’est absolument pas féministe, à mon avis.  

8- Pensez-vous qu’un auteur homme pourrait écrire “Manger Bambi” aujourd’hui sans être rapidement l’objet de vives critiques?

Idéalement, il faudrait qu’un auteur homme puisse écrire Manger Bambi au même titre qu’une femme. Mais force est de reconnaître qu’il ne pourrait présenter un personnage féminin aussi ambigu sans apparaître pour le moins suspect. C’est une évolution qui m’inquiète ; comme s’il fallait qu’un personnage soit inscrit dans notre chair même plutôt que d’être un enfant de notre esprit. Pourquoi est-il devenu risqué de parler de femmes lorsqu’on est un homme, de noirs lorsqu’on est blanc, d’homosexuels quand on est hétérosexuel ou de trans quand on est cis ? Ainsi, si un homme ne peut pas écrire Manger Bambi, à quel titre Dominique Manotti peut-elle écrire sur un policier homosexuel ? La fiction ne nous donne-t-elle pas le pouvoir et le droit de nous glisser dans toutes les peaux ? 

9- Les gangs de filles utilisent des codes très spécifiques y compris langagiers et lexicaux que vous semblez bien maîtriser alors qu’ils paraissent assez éloignés du quotidien d’une universitaire en lettres modernes. Quel a été votre travail, comment vous êtes-vous immergée dans cette “subculture” ?

Comme je l’écrivais en réponse à la question 8, la fiction permet de se glisser dans toutes les peaux. Pour peu, bien sûr, qu’on travaille à fond son personnage et l’univers qui est le sien. Dans le cas de Manger Bambi, j’ai bien sûr regardé tous les documentaires disponibles sur le phénomène des gangs de filles et autres adolescentes rebelles, ce qui permet de voir non seulement leur manière de parler, mais aussi de bouger, de s’habiller, et de se comporter. À côté de cela, il y a toutes sortes de vidéos mises en ligne par des filles d’un profil semblable à ma Bambi, et les forums, qui permettent de s’approprier certaines tournures, voire une certaine manière de penser. Sans oublier, les ouvrages sur les codes langagiers en banlieue, mais aussi le « Dico des ados » et le « Dictionnaire de la zone ». Enfin, j’ai écrit ce roman en écoutant du rap français, beaucoup de rap, du bon et du moins bon. Du point de vue de la langue, c’est un travail qui m’a passionnée. Ensuite, pour ce qui est de la psychologie, j’ai infusé dans Bambi ma propre colère, transposée sur un tout autre plan, et elle lui a donné vie, je pense. C’est un personnage que j’aime beaucoup.  

10- “Manger Bambi” est écrit au présent. Peut-on demander à une prof les avantages d’un tel choix narratif ?

Lorsque la narration se fait à la troisième personne, les temps à l’imparfait établissent une distance de plus. J’aime le présent, pour son côté direct, et parce qu’il permet d’accompagner au plus près le personnage. Le sujet, en outre, est actuel : l’écriture au présent me semble s’imposer. Je pourrais aussi vous répondre ce que je dis quelquefois aux étudiants qui suivent mon cours d’Ecritures fictionnelles : je me méfie des adjectifs, des phrases longues et … du passé simple. À mon avis, la littérature, ce n’est pas forcément ce qui « fait » le plus littéraire. Le passé simple, notamment, est sans doute le temps littéraire par excellence, mais me semble dépassé, me ramène irrémédiablement aux grands romans du XIXe siècle (que je lis avec plaisir, d’ailleurs).

11- Plus haut vous avez dit “avoir trouvé intéressant de renverser la donne en faisant de la proie une prédatrice”, cela signifie-t-il que pour vous Bambi est coupable? Prenez-vous parti ou restez-vous juste observatrice dans vos romans en général et en particulier dans Bambi où vous donnez au lecteur tous les outils d’analyse du comportement de l’ado?

Bambi est un personnage profondément ambigu. C’est une victime devenue bourreau redevenue victime d’elle-même et d’un environnement qui refuse de lui accorder ne serait que l’idée de la violence comme mode de défense. L’idée derrière ce livre, c’est que la violence nous vient à tous, et aussi aux filles, quand nous sommes victimes de violence, et que plus cette violence est sale, plus on y répond salement. Que de victime, le plus souvent, la réaction est de devenir bourreau, les femmes aussi, et que la spirale de violence dans laquelle on s’enfonce ensuite, on n’en sort pas, ou très mal, quand on n’est pas ou mal armé par la vie. 

Je ne prends pas parti pour elle, non. On ne peut pas prendre parti pour elle, car indéniablement elle se conduit mal. En revanche, on peut dans une certaine mesure la comprendre, lui trouver des circonstances atténuantes, trembler de ce qui lui arrive et espérer un revirement. 

12- “Manger Bambi” devait sortir en avril 2020… Comment vit-on ce retard?  Peut-on se consacrer sereinement à d’autres projets d’écriture?

Je vous avoue qu’on ne le vit pas forcément bien, surtout quand le livre finit par sortir sur un marché qui reste adverse – troisième confinement en vue ? Il faut lâcher prise et essayer de se concentrer sur autre chose, sinon sereinement du moins obstinément. 

13- Quelle serait la B.O. idéale pour “Manger Bambi”?

Junglepussy, « Bling bling »

14- Un vœu pour 2021?

Que les librairies ne referment pas à la mi-janvier, histoire de ne pas devoir enterrer Bambi une semaine après sa sortie. 

Entretien effectué par échange de mails autour de Noël 2020.

Merci Caroline.

MANGER BAMBI de Caroline De Mulder / La Noire / Gallimard.

“Bambi, quinze ans bientôt seize, est décidée à sortir de la misère. Avec ses amies, elle a trouvé un filon : les sites de sugardating qui mettent en contact des jeunes filles pauvres avec des messieurs plus âgés désireux d’entretenir une protégée. Bambi se pose en proie parfaite. Mais Bambi n’aime pas flirter ni séduire, encore moins céder. Ce qu’on ne lui donne pas gratis, elle le prend de force. Et dans un monde où on refuse aux femmes jusqu’à l’idée de la violence, Bambi rend les coups. Même ceux qu’on ne lui a pas donnés.”

Le sugar dating, à l’ère d’internet, permet aisément à des jeunes filles étudiantes de rencontrer des hommes mûrs, riches, qui ayant réussi leur parcours de vie, leur montreront la voie à suivre, les guideront, les aideront socialement, économiquement et philosophiquement à entrer dans le “nouveau monde” et y trouver une belle place bien mieux que leurs parents ne peuvent ou n’ont pas su le faire. Le sugar daddy offrira à son sugar baby tout ce qui lui manque et celle-ci lui offrira son cul parce que l’on parle ici tout simplement de prostitution, de la plus vile, la plus détournée où des filles vendent mais de façon indirecte, ce qu’elles peuvent offrir, leur gentil sourire, leurs charmes…Ce procédé n’est pas nouveau mais a maintenant pignon sur le web. Il suffit de taper le mot sur google et la porte est ouverte au marchandage ou plutôt à l’échange de compétences pour une belle entrée dans le monde adulte pour l’une et un retour vers la jeunesse pour l’autre. Alors, bien sûr, rien de mal à cela voyons, chacun ayant un intérêt dans cette relation…

“ Vous êtes un homme à l’aise dans la vie ? Vous êtes quelqu’un d’occupé et aimez les jeunes femmes attirantes et ambitieuses ?” 

“ Vous êtes une femme. Vous en avez ras-le-bol des jeunes sans ambition et sans avenir. Ici vous trouverez des hommes mûrs qui savent ce qu’ils veulent.” Oh oui, ils savent !

Caroline De Mulder est universitaire et nul doute que son environnement professionnel lui fait côtoyer des personnes ayant versé côté sombre, peut-être suffisamment pour que le sujet lui donne envie ou lui crie le besoin de le traiter dans un roman détonant au titre méchamment évocateur et provocateur. On a déjà apprécié l’auteure belge qui lorgnait vers le Noir dans “Bye Bye Elvis”, qui y est entré avec “Calcaire” et qui s’y impose aujourd’hui.

Caroline De Mulder aime changer d’univers mais à chaque fois c’est avec une solide connaissance du cadre qu’elle nous y convie. Dans “Manger Bambi”, elle nous bouscule d’emblée avec une entrée violente dans le monde de petites ados racailles et de leur extravagances lexicales SMS et verlan. Il faut s’y faire un peu mais pas trop le temps parce qu’en très peu de pages, on entre dans le dur avec ce gang de dézinguées issues de l’univers étrange de l’adolescence, de ses contradictions, du désir de posséder ce que l’on n’a pas, tout ce que l’on ne vous a pas offert, du sentiment d’invincibilité particulièrement aidé par la baguette magique de Bambi un Sig Sauer qui permet toutes les outrances.

Alors, ce roman pourrait ne raconter que le parcours criminel de ces jeunes amazones qui prennent ce qui leur semble être leur dû, il le fait bien sûr mais Caroline de Mulder en contant par petites touches la vie de Bambi qui, sans son maquillage de guerre, va redevenir Hilda, pauvre môme, victime des mauvais traitements de sa mère, de la fuite de son père premier salopard d’une galerie d’hommes pas très reluisante. Et petit à petit, à l’effarement et à l’irritation provoqués par les agissements barges des gamines succède une autre lecture, celle du mal être, de l’abandon, de la difficulté de la création de la personnalité quand on n’a aucun modèle autre que ceux proposés par les réseaux sociaux ou MTV, les affres et le drame des gamins abandonnés à leurs peurs. Caroline De Mulder montre avec l’adresse qu’on lui connaît, dévoile ce qui se cache sous le rimmel, sous le Mademoiselle Dior, sous les faux ongles et soudain, on tremble pour Hilda. Coupable ou victime? Vous verrez par vous même, “Manger Bambi”, très paradoxalement et c’est l’exploit de l’auteure, respire l’amour, le plus beau, le plus fort, le plus désintéressé.

Très fort !

Clete.

PS: un entretien avec l’auteure vendredi…

L’ANNÉE DU MASQUE de Clete Purcell

Cette année particulièrement maussade et qui m’aura, par moments, hélas, passé l’envie de lire, a cependant très certainement durci mes choix en matière de lectures. La réalité étant souvent bien plus terrible que la grande majorité des fictions lues, le choix de dix romans marquants pour 2020, s’est avéré, maigre consolation, beaucoup plus aisé qu’à l’accoutumée. 

Cinq ricains, quatre d’expression française et un… grec sembleraient montrer que mes choix se sont portés vers les zones de confort et pourtant la petite centaine de romans initiale a rencontré la  même multitude d’univers géographiques et affectifs que tout lecteur rencontre dans son aventure romanesque.

Il y a bien sûr les romans ordinaires, mais aussi ceux qu’on ne comprend pas, ceux qui incitent à se pencher sur l’état mental de l’auteur ou à s’interroger sur la pertinence d’écrire sous coke, mais aussi les romans facebook avec des auteurs qui s’agitent quotidiennement pour nous rappeler qu’ils existent, de grands prêtres avec leurs hordes d’adorateurs et qui ont la magnifique capacité à passer de hyène à blanche colombe au moment de leurs sorties… On a tous connu aussi les romans dont on arrête la lecture à un moment pour revenir en amont car nos pensées ont vagabondé, les romans dont on admire la pugnacité de l’auteur à finir une histoire qui était sûrement une mauvaise idée au départ. Et que dire des romans qu’il vous semble avoir lu des dizaines de fois déjà, des personnages rencontrés des centaines de fois et puis tous ces romans que la quatrième de couverture rend imbuvables, toutes les couvertures répulsives,( la palme à Actes Noirs qui nous rappelle que “peu importe le flacon..”!), les novellas bâclées qui sentent le roman avorté, les recueils de nouvelles transformés en romans, les erreurs de casting, les recommandations bien déplacées et toutes ces romans dont vous ne gardez aucun souvenir une quinzaine plus tard, les romans qui puent la putasserie, l’opportunisme, les écrits dont vous n’avez pas aimé le style, l’écriture, les bouquins trop pauvres et les trop riches, les histoires que vous rejoignez au mauvais moment, ratant ainsi votre rendez-vous, les romans qui vont font passer un bon moment mais très fugitif, les bandeaux rouges à la con… Et bien sûr, chacun avec sa sensibilité, ses goûts, ses habitudes, sa générosité, sa tolérance ou son impatience…

Et puis il y a les autres romans, les bons, les grands, ceux qui vous restent en tête longtemps, qui vous ont impressionné, rendu humble, qui vous ont choqué, émerveillé, rendu malheureux comme les pierres et finalement marqué durablement. Vous savez ces journées au boulot que vous traversez, absent, avec “la soustraction des possibles” ou “les abattus » sous la main et que vous rejoignez dès que vous avez un minute, ces nuits que vous traversez en solitaire la mort dans l’âme avec les “Nickel Boys” ou en “Ohio”, ces moments terribles où “ le sang ne suffit pas” pour calmer vos “nuits rouges” maltraitées par “les dynamiteurs”, ces voyages qui vous entraînent aux confins de l’horreur avec “le plongeur ou à “Mogok”, brisant peut-être “ce lien entre nous”.

Peut-être représentatifs de cette terrible année, tous ces romans sont particulièrement noirs, de la plus sombre des nuances où la rédemption et la résilience sont absentes, où l’éclaircie est toujours de courte durée, des romans qui agressent, qui cognent, qui vous interrogent sur la nature humaine et titillent méchamment votre propre humanité, votre intimité… Aucun souvenir d’une sélection personnelle annuelle ressemblant tant à une “cour des miracles”, un tel pandemonium. Pas de réconfort à attendre des histoires mais par contre un bonheur constant à lire ces plumes toutes divines, à parcourir ces constructions malines ou réellement admirables au service de torrents de malheur, de cruauté, de courage, de misère sociale et intellectuelle.

Six confirmations et quatre premiers romans classés uniquement par ordre de sortie. Néanmoins la présence de Joseph Incardona en haut du classement reflète bien que “La soustraction des possibles” est, de loin, ce que j’ai lu de mieux, de plus puissant en 2020. J’envisage d’ailleurs de porter plainte contre l’auteur qui me maltraite à chacun de ses romans, cela doit pouvoir s’apparenter à une forme de masochisme chez moi.

LA SOUSTRACTION DES POSSIBLES de Joseph Incardona / Finitude.

« Une fois de plus, Incardona dépèce ses personnages, les met à nu dans leur apparence la plus vile, la plus sale et nul doute que chacun pourra y retrouver un aspect de sa personnalité qu’il cherche à cacher ou à ignorer. Les multiples digressions qui souvent font mouche, les remarques sur la nature humaine, sur les salauds qui nous cassent, donnent une énorme puissance à un roman particulièrement pointu dans ses descriptions et servi par une très, très belle plume imprégnée de morgue et de mépris. « 

LES ABATTUS de Noëlle Renaude / Rivages.

« Voilà un roman qui pourrait n’être que la chronique très dure d’un enfant puis d’un adulte de la fin du XXème siècle si ne s’accumulaient autour de lui, dans son sillage, des tragédies, des horreurs et des meurtres. Articulé en trois parties très inégales dans la densité: les vivants, les morts et les fantômes, le roman est un véritable polar qui se double d’une dimension sociale avec le portrait  d’une France provinciale des petites villes avec ses gueux, ses prolos et ses nantis de la bourgeoise locale, deux mondes, deux entités qui se côtoient mais ne se mélangent pas. Le style peut paraître bien quelconque, il ne l’est pas, parfaitement adapté aux tragédies qui peuplent le roman, au discours des personnages qui s’y perdent, s’y débattent avec leurs monstres intimes. » Rendre passionnantes misères sociale et intellectuelle n’est pas un mince exploit pour un premier roman.

LE SANG NE SUFFIT PAS d’Alex Taylor/ Gallmeister.

« De manière générale, Alex taylor montre les affres de la psyché humaine, les limites de l’entendement, l’animalité ordinairement cachée qui se dévoile  dans la terreur, la perte de conscience: l’homme est un loup pour l’homme. L’histoire de cette colonie dans un hiver à fendre les pierres est éprouvante mais magnifique, interroge sur les comportements, les choix, montre la barbarie à visage humain, l’aveuglement généralisé, accepté par une communauté. «  Quelle plume !

OHIO de Stephen Markley / Albin Michel.

“Ohio” est le roman de l’enclavement, de la récession, de l’isolement, du désabusement d’une jeunesse paumée, des mauvais choix, des regrets, des traumatismes adolescents qui bousillent toute une vie, des amours interdites, des passions éternelles, des addictions, de la guerre. “Ohio” est un roman éminemment politique, ça cogne dur, ça saigne, salope l’auréole de « Barack”et en même temps” Obama”, et effectue une troublante radioscopie d’une population qui va voter en masse Trump quelques années plus tard. «  Grand Prix de la littérature américaine 2020 et en cours d’adaptation par HBO. What else?

NICKEL BOYS de Colson Whitehead / Albin Michel / Terres d’Amérique.

« Il m’est impossible de comprendre et encore plus d’expliquer en quoi “Nickel Boys” est magique… Tout est fluide, brillant, les enchaînements sont parfaits, la poésie offre des moments divins, en apesanteur… Une fois la lecture commencée, toute interruption ressemble  à une trahison vis à vis d’Elwood et Turner et de leur martyre et donc on continue, noué, mal à l’aise jusqu’à un twist final génial aussi effroyable qu’inattendu. » Ce monsieur a pris la fâcheuse manie de remporter le Pulitzer chaque fois qu’il sort un roman. Nickel !

LES DYNAMITEURS de Benjamin Whitmer / Gallmeister.

« Continuant son credo d’une histoire de la violence aux USA, il creuse à nouveau et plus profondément dans le passé pour nous conter violemment le cloaque de Denver à la fin du XIXème siècle. » Dickens dopé au Tarantino.

CE LIEN ENTRE NOUS de David Joy / Sonatine.

« David Joy voulait créer un personnage ressemblant à Lester Ballard d’ “Un enfant de Dieu” de Cormac McCarthy et il l’a réussi certainement bien au delà de ses espérances tant la vengeance de Dwayne distille horreur mais aussi d’autres sentiments d’empathie bien plus troublants, créant un climat bien étouffant, imprévisible jusqu’à la dernière ligne. On est souvent secoué par les faits mais aussi par la réflexion que la prose de David impose. Il n’y pas de blanc et de noir, tout est gris, les victimes agissent comme des bourreaux tandis que les prédateurs font preuve d’une intelligence et d’une mansuétude inattendues. «  L’habitude est prise, David Joy, ce pote qu’on aime retrouver.

LES NUITS ROUGES de Sébastien Raizer / Série Noire.

« De manière plus générale et parce qu’ils ne sont pas légion, ne ratez pas le polar français de l’année. » Sébastien Raizer a arrêté d’emmerder les planètes et revient sur Terre, sur ses terres. Il n’est pas là pour plaisanter et il s’en prend à ceux qui ont flingué sa Lorraine.

LE PLONGEUR de Minos Efstathiadis / Actes noirs / Actes Sud.

« C’est tout simplement du Thomas H. Cook et ses histoires d’amour dramatiques, du Indridason de la grande époque de “la femme en vert” pour le rythme, la parole donnée aux anonymes. Il se dégage beaucoup d’émotion dans la deuxième partie, un inquiétant crescendo qui culminera en fin de roman vers l’abomination ou à la stupéfaction pour le moins ». Un final glaçant .

MOGOK d’Arnaud Salaün / Le Seuil.

« La plume de Salaün est vive, précise, souvent belle, offrant uniquement les seuls détails nécessaires mais créant d’emblée l’ambiance. Satire sociale aussi acerbe qu’inattendue, Mogok renvoie parfois vers des océans de solitude, de tristesse… » La très belle surprise de fin d’année, bretonne de surcroît, un auteur assurément à suivre.

Peut-être que ce ne sont pas les meilleurs, sûr que j’en ai oublié, certainement que je ne sais pas su saisir la beauté d’une écriture, forcément que je suis resté insensible à certains élans, évidemment que je n’ai pas su saisir la poésie ou la prouesse, sûrement, sûrement, mais ces dix romans, eux, m’ont flingué, tous, et c’était bien… A vous de voir maintenant. Je vous souhaite pareil bonheur.

Et puis relativiser, toujours bien garder en tête ce que chante si bien Mustang…

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