Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 37 of 80)

CE QUE LA MORT NOUS LAISSE de Jordi Ledesma / Asphalte.

Lo que nos queda de la muerte.

Traduction : Margot Nguyen Béraud

“Dans ces stations balnéaires de la Costa Dorada, sur le littoral de la Méditerranée, tous les habitants se connaissent. Le flux incessant des touristes a beau rythmer les saisons, ce sont toujours les mêmes jalousies, les mêmes rivalités, les mêmes clans. Lucía, qui a grandi ici, est belle, trop belle : elle attire tous les regards et déchaîne les commérages. Qu’il serait facile de lui imaginer une liaison avec le séduisant Ignacio Robles, fils à papa propriétaire d’une agence immobilière… Mais qui prendrait le risque de déclencher l’ire de son mari, le Crocodile, commandant local de la Guardia Civil ? Celui-ci est d’ailleurs sur une affaire délicate : un des jeunes de la ville a été retrouvé mort sur une plage, et il craint que ce cas révèle les petits trafics qu’il couvre en échange d’un pourcentage… Tous les ingrédients du drame à venir sont réunis.” 

Et drame il y aura: nous sommes dans un bien bon roman noir, sans effets de théâtre, tout est dans l’ambiance grise malgré le soleil estival, dans une noirceur se développant dans une société où tous semblent bien mal en point, malgré les apparences, les convenances. 

Lancé par un magistral premier chapitre plantant élégamment le décor, les personnages, et c’est ce qui différencie d’emblée le roman de pas mal de séries B voulant faire genre, le roman emprunte des chemins de traverse, papillonnant sur des personnages, des vies, des lieux, des hiérarchies locales visibles et invisibles. Dans une chronique sociale où pointe souvent le mépris, l’auteur montre les conséquences à l’aube des années 90 de la politique touristique outrancière de l’Espagne de la fin du XXème siècle sur cet ancien petit port de pêche devenu station balnéaire tout en progressant méticuleusement, méthodiquement vers la catastrophe.

Le choix d’un narrateur ayant vécu, ado, cet été de “chronique d’une mort annoncée” mêlant les souvenirs et les éclairages postérieurs donne une belle tenue au roman, qui sans en avoir la virtuosité, rappelle le très beau “Basse saison”  de Guillermo Saccomanno paru il y a quelques années également chez Asphalte.

“Ce que la mort nous laisse” n’est pas une lecture plaisante. La souffrance, la douleur, les erreurs, les mauvais choix hantent toutes les pages, les faux semblants aussi. Les mères, les femmes, les jeunes filles seront les premières victimes de l’argent sale, des petits monarques, de la came, de la connerie, de la vilenie mais pour les coupables plus dure sera la chute aussi.

Une belle plume, une tragédie ordinaire mais puissante, du noir qui brille. Chapeau bas.

Wollanup.


BANLIEUE EST de Jean-Baptiste Ferrero /Lajouanie.

“Un détective venu aider un vieux copain en conflit avec un caïd local constate à son grand désespoir que la banlieue n’est décidément plus ce qu’elle était : on y viole, on y massacre, on y corrompt, on s’y drogue, on s’y radicalise et on s’y débauche comme jamais…Cynique mais pas blasé, idéaliste mais pas naïf, Thomas Fiera, enquêteur gouailleur et un poil expéditif, entreprend alors, aidé de sa fine équipe, de s’attaquer aux racines du mal.”

Chroniqueur fatigué mais qui ne fera pas de blagues pourries avec le nom de l’auteur.

Le roman commence lors d’un enterrement et qui ne connaît pas l’oeuvre de Jean-Baptiste peut s’imaginer, redouter ou espérer un roman débordant de pathos, usant de pessimisme et de spleen. Mais ceux qui ont déjà goûté aux aventures de Thomas Fiera, le sosie littéraire de l’auteur qui ose les outrance que les convenances interdisent à l’homme, savent très bien que la morosité va très vite faire place à beaucoup d’humour irrévérencieux.

Le style de l’auteur s’apparentait déjà à du Audiard, à du san Antonio, réminiscences certaines de ses univers littéraires et cinématographiques d’autrefois même si l’auteur n’est pas d’un âge canonique. Dans les précédentes enquêtes du détective irascible qu’il ne vaut pas mieux trop chatouiller, cela donnait un ton old school qui séduisait mais qui pouvait sembler bien obsolète ou étranger aux plus jeunes des lecteurs. Ici, avec cette dichotomie entre la banlieue qu’a connue Fiéra et ce qu’elle est devenue, cela devient un régal de voir débarquer dans le bronx le détective au volant d’une DS de 1976 et de le voir évoluer dans une “chienlit” que n’aurait pas désavoué le grand Charles. Le contraste, la confrontation de deux mondes est souvent jouissive.

Attention, ce n’est pas un roman pour gamins, la violence est à la hauteur du bordel ambiant, les répliques y sont assassines, Fiéra va y laisser de plumes aussi. La Jouanie appose sur ses couvertures “roman policier mais pas que”. Ici, merci Jean Baptiste Ferrero, le slogan prend tout son sens.

Décapant, méchamment irrévérencieux.

Wollanup.



LE PARFUM DE L’HELLÉBORE de Cathy Bonidan / La Martinière.

Ce n’est pas la quatrième de couverture trompeuse. Pas plus la couverture où un Kévin ou un Dylan, si communs et si célèbres dans les cours de récréation, semble si fier d’avoir arraché des pauvres carottes pour vous les offrir ou plus certainement vous les vendre. Encore moins le fait que le bandeau annonce que ce premier roman a gagné onze prix, quoique, onze, c’est beaucoup… Ce n’est pas non plus parce que Cathy Bonidan n’a jamais contacté la moindre maison d’édition, qu’elle écrit en secret depuis l’âge de onze ans et que depuis de nombreuses années, ses histoires contées autrefois sur des cahiers d’écolier, comme ses romans présents n’avaient jamais eu le moindre lecteur. Bien sûr, on connait tous de multiples déclencheurs qui nous font ouvrir un roman plutôt qu’un autre: le moment, un thème, une recommandation, le hasard, la curiosité… et puis il y a d’autres raisons parfois, liées à un désir certain, à un évident devoir aussi mais, mais… c’est personnel.

Anne qui vient de rater son bac quitte la Gironde pour aller vivre chez son oncle qui dirige un centre psychiatrique à Paris. Nous sommes en 1957 et la France de cette époque au patriarcat bouffi sert de toile de fond à une histoire qui dans sa première partie est écrite de manière épistolaire et de journal intime. Anne produit la correspondance tandis que Béatrice, jeune anorexique de 13 ans raconte son vécu de patiente dans le très modeste institut Falret. Au fil des mois, Gilles enfant autiste devient le coeur de l’histoire, les deux jeunes filles découvrant que le jardinier rustre est arrivé à établir un lien, un fil ténu avec l’enfant en extrême souffrance quand tous les spécialistes avaient échoué puis abandonné. La forme d’écrit donne une douceur, une lenteur, un candeur au temps qui passe consignant les joies, les souffrances, les espoirs, le malheur des uns et des autres. Le style simple mais très élégant de l’auteure offre de très belles teintes à cette première partie lui donnant un beau cachet de photographies passées, de monde perdu ou oublié.

L’histoire se poursuit dans un Paris de 2O17, très loin de l’époque où le chignon était une obligation pour les demoiselles de bonne famille et où il ne faisait pas bon de montrer son goût pour une musique du diable naissante: le rock n’roll. Sophie, grâce à un cadeau de la vie digne de l’Amélie Poulain de Jeunet dont l’ombre plane parfois dans les beaux moments de la première partie, se retrouve avec des archives officielles et officieuses de l’établissement aujourd’hui disparu. Rapidement, ignorant la thèse universitaire qu’elle mène sur l’histoire de la psychiatrie française, la jeune femme va s’intéresser aux destinées d’Anne et de Béatrice, à leur histoire interrompue par l’auteure en juillet 57. Cette quête du temps perdu va proposer un nouveau départ à la jeune femme, lui suggérer une autre voie loin des convenances, des obligations sociétales de l’époque.

De la sensibilité sans sensiblerie, du charme sans glam, de la bienveillance, la vraie, du romantisme discret, la cause des femmes, le bons sens plutôt que la théorie, la passion plus forte que la souffrance, la beauté des choses simples, la mémoire des pierres et des anciens et de belles âmes que malheureusement on ne rencontrera jamais… “Le parfum de l’hellébore” aux notes discrètes, touchantes, au bouquet sucré parfois mais aussi souvent acidulé, aux senteurs de vieilles boiseries et de papier imbibé d’encre est un très beau roman.

Discret et lumineux.

Wollanup.

PS: à la fin de ses remerciements, l’auteure écrit : “Ce jour-là, l’enfant que j’étais à onze ans me fera un clin d’oeil, c’est certain.” et elle peut déjà être très fière de vous Cathy.



L’année noire 2019 de Clete Purcell / Wollanup / Nyctalopes.com

Beaucoup de choix heureux ont fait de 2019, surtout dans sa première moitié, une année particulièrement riche. Ce ne sont pas les meilleurs romans de l’année mais certainement ceux dont le souffle vous emporte et dont l’écho résonne longtemps après que le livre repose dans un coin précieux de votre bibliothèque. Voilà donc ces treize ouvrages que j’ai aimés, ces histoires que j’aimerais offrir comme preuve d’amitié ou d’amour aux proches comme aux amis qui partagent cette passion pour le Noir.

GRACE de Paul Lynch / Albin Michel.

Grace, de la même famille que Ree de “Winter’s bone” de Daniel Woodrell, chef d’oeuvre!

Entretien avec Paul Lynch.

WILLNOT de James Sallis / Rivages.

En si peu de pages et même si ce n’est pas un exploit pour lui, c’est du grand art, pessimiste à faire mal mais brillant.“Certains conditionnels ont de quoi vous démolir”.

Entretien avec James Sallis.

LA DERNIERE CHANCE DE ROWAN PETTY de Richard Lange / Terres d’Amérique.

Tous les voyants sont au rouge, mauvais karma, mauvais alignement des planètes, bad trip, chaos total… poisse, scoumoune… Grand auteur, grand roman et un Rowan Petty inoubliable. “A tous les chanceux et les malchanceux, les escrocs et les escroqués, les vivants et les morts. A tous.”

UN SILENCE BRUTAL de Ron Rash / Gallimard.

Ron Rash sait créer des personnages, des destins, des vies qu’on n’oublie pas et qui nous interpellent par leurs réponses à l’adversité du moment ou d’une vie entière. Précieux !

PRESIDIO de Randy Kennedy / Delcourt littérature.

Tout est juste, beau et douloureux, à se flinguer sur la fin.

EN LIEU SUR de Ryan Gattis / Fayard.

L’impact dramatique, la puissance du propos, les multiples fulgurances d’une histoire urgente vous défoncent plus d’une fois et font de “En lieu sûr” un roman solide, violent, vif, puissamment humain et intelligent, très intelligent.

1793 de Niklas Natt och Dag / Sonatine.

Niklas Natt och Dag instille l’hébétement, la colère, la révolte, l’effroi, l’horreur avec un talent qui l’impose, pour moi, au même niveau que le Tim Willocks de “La Religion”. Choc identique.

LES DIEUX DE HOWL MOUTAIN de Taylor Brown / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Si pendant les deux tiers du roman, le suspense n’est pas exceptionnel, il règne néanmoins une ambiance bouffée par l’appréhension, la peur des exactions que l’on sait très prévisibles et forcément à venir. Reste à savoir comment et quand le mal frappera et quel sera son vrai visage. 

Entretien avec Taylor Brown.

ROBICHEAUX de James Lee Burke / Rivages.

Des écrivains capables de vous choper par les amygdales dès les premières lignes, capables de vous phagocyter au bout d’un chapitre et de vous entraîner en enfer pour cinq cent pages, il n’y en a pas d’autres. James Lee Burke est unique, James Lee Burke est Dieu !

SUICIDE de Mark SaFranko / Editions Inculte.

On est dans le Noir, le sale, le désespéré, les vies ratées, les gens qui s’accrochent et ceux, plus nombreux qui flanchent et SaFranko vous raconte une histoire très moche entre quatre yeux, impossible de se défiler.

LA DÉBÂCLE de Romain Slocombe / Robert Laffont.

Romain Slocombe,  une nouvelle fois, atteint un niveau d’écriture qu’on rencontre peu que ce soit dans la couverture d’une époque comme dans la narration d’une histoire qu’il conclut par une allusion à peine voilée au Dormeur du Val de Rimbaud.

LA FRONTIÈRE de Don Winslow / Harper Collins.

La route vers “la frontière” est longue, difficile, complexe, noyée de sang et de larmes, pavée d’horreur et de mort: huit cents pages sidérantes, époustouflantes au bout de l’enfer.

LE SECOND DISCIPLE de Kenan Görgün / EquinoX / Les Arènes.

Molenbeek, porte des enfers. Glaçant et courageux, un très grand roman.

That’s all folks !

Wollanup / Clete Purcell.

CATARACT CITY de Craig Davidson / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Cataract City

Traduction: Jean Luc Piningre

Dernièrement, on vous avait présenté « Les bonnes âmes de Sarah Court » qui n’a finalement pas eu l’écho qu’il méritait légitimement. Mais, aussi bon soit-il et il l’est réellement, ce roman peut être aussi considéré comme le galop d’essai avant  » Cataract City » situé sur les mêmes terres autour des chutes du Niagara et qui, lui, est une véritable petite merveille noire.

« Duncan Diggs et Owen Stuckey ont grandi à Niagara Falls, surnommée par ses habitants Cataract City, petite ville ouvrière à la frontière du Canada et des États-Unis. Ils se sont promis de quitter ce lieu sans avenir où l’on n’a d’autre choix que de travailler à l’usine ou de vivoter de trafics et de paris.

Mais Owen et Duncan ne sont pas égaux devant le destin. Tandis que le premier, obligé de renoncer à une brillante carrière de basketteur, s’engage dans la police, le second collectionne les mauvaises fréquentations. Un temps inséparables, sont-ils prêts à sacrifier le lien qui les a unis, pour le meilleur et pour le pire ? »

Il est des romans qui vous secouent, des histoires qui vous happent contre votre gré, des écrivains qui vous prennent aux tripes sans pitié, des pages tendres, humaines et bonnes qui se mêlent à des scènes cruelles, barbares, des romans que vous n’oubliez pas une fois la lecture terminée tant les émotions nées de leur lecture restent gravées dans votre cerveau peu habitué à de tels transports, des histoires avec des héros très ordinaires habités par des sentiments extraordinaires… Il en est assez peu, finalement, de ce genre de romans et « Cataract City » en est.

Craig Davidson est devenu célèbre grâce à l’adaptation cinématographique de sa nouvelle « Un goût de rouille et d’os » tirée du recueil de nouvelles éponyme et adapté par le maître du film noir français, Jacques Audiard. Ce roman confirme son statut d’écrivain hors normes.

Duncan Diggs et Owen Stuckey, gamins de prolos de Niagara Falls à la frontière avec les USA vont quitter ensemble, brutalement, le monde de l’enfance le soir de leur étrange rencontre avec leur idole « Bruiser Mahoney » catcheur dans un circuit professionnel de bas de gamme. Cet événement sera le point d’ancrage de leur amitié et par là même le moment de leur séparation. Chacun va prendre les voies qui lui semblent opportunes pour réussir à quitter « Cataract city ». Le début du roman est serein, offrant des pages attendrissantes sur l’envers du décor de cette triste foire qu’est devenu le site des chutes du Niagara et des gens qui y vivent toute l’année. Certains passages font penser à du Mark Twain de Tom Sawyer, du Tom Drury. Mais très vite, les choix de vie risqués de Duncan : courses de lévriers, combats de chiens, contrebande, combats à main nue font entrer le roman dans une autre atmosphère bien crade, un décor empli d’adrénaline et de testostérone, de sueur, de sang, de souffrance. 

Sans dévoiler l’intrigue, il est évident que les deux amis vont se retrouver bien des années plus tard après s’être perdus de vue mais sans avoir jamais oublié ce que chacun devait à l’autre depuis l’enfance. L’amitié dont parle Davidson si talentueusement est tout sauf mièvre ou édulcorée tant elle est plus forte que la haine, plus puissante que la morale, la loi et l’ordre.

Le final, au premier abord redondant avec une nouvelle scène au fond des bois, s’avère époustouflant en nous projetant dans un pur thriller. Certains souffriront peut-être tant certains passages sont éprouvants et glauques mais si vous ne devez lire qu’un roman noir cette année, celui-là, c’est du très lourd et ce serait vraiment dommage de passer à côté.

Du sang, de la sueur et des larmes.

Wollanup.


LE SECOND DISCIPLE de Kenan Görgün / EquinoX / Les Arènes.

“Xavier Brulein, ancien militaire de retour du Moyen-Orient, est écroué après une rixe sanglante dans un bar.En prison, il rencontre Abu Brahim, prédicateur islamiste, l’un des cerveaux du terrible « attentat de la Grand-Place ». Seul membre de son réseau capturé, Brahim est convaincu d’avoir été sacrifié.

Converti avant sa remise en liberté, Xavier devient Abu Kassem, adoptant l’un des noms du Prophète de l’islam. Il infiltre une cellule terroriste pour démasquer ceux qui ont trahi Brahim, devenant l’instrument de sa vengeance, un homme-machine que rien ne saurait faire dévier de sa mission : « En comparaison, le 11-septembre sera l’enfance de l’art. »”

On avait l’habitude de voir en la Belgique un pays sympathique, les Belges comme nos cousins gentils, amoureux de la bière, un modèle réduit de la France qu’on suivait avec un peu de condescendance. Le pays avait eu beaucoup de mal à une époque à mettre en place un gouvernement mais s’en sortait bien sans ses politiciens. Puis, on a découvert une horrible histoire de pédophilie montrant qu’on n’était pas non plus au pays des bisounours, que Brel était mort depuis trop longtemps, que Tintin n’était pas le seul modèle wallon. Pourtant, la vitalité d’un cinéma belge très souvent social montrait souvent autre chose de bien plus sombre. La puissance du rock talentueux d’outre Quiévrain qu’on peut jalouser depuis de très nombreuses années, orienté vers un modèle anglo-saxon, révélait que la Belgique était aussi le vrai carrefour de l’Europe occidentale et qu’elle en connaissait donc les joies mais aussi les affres. La Belgique, on ne pouvait pas la résumer au seul clivage Wallons, Flamands. Il existait, là-bas, les mêmes problèmes civilisationnels que chez nous.

“En vain, la barbarie vient.”

Et puis un soir d’automne 2015, les barbares ont attaqué Paris, fauchant sa jeunesse. L’enquête a mené rapidement vers Molenbeek qui jusque là n’évoquait pour moi  qu’un club de foot. La ville est devenue du jour au lendemain le symbole de l’horreur, enfin une partie de la ville. C’est ici, au berceau de l’innommable, de la bestialité faite homme que nous amène l’auteur Kenan Görgün. On découvre Molenbeek dès le prologue qui se termine en glaçant les sangs. Déjà, le style vous cloue et ce n’est que l’introduction d’un roman qui frappe, cogne, démolit pendant quatre cent pages suffocantes, puissantes, sans manichéisme, sans jugement et sans fausses excuses non plus. Kenan Görgün est belge d’ascendance turque, fils d’imam et auteur depuis plusieurs années. Comme Chainas, DOA ou Jaccaud avant lui et avec qui la parenté est évidente, sa collaboration avec l’éditeur Aurélien Masson a porté ses fruits, ses bombes…

Ce livre ne séduira pas tous les lecteurs. On dit parfois qu’on ne sort pas indemne d’un roman, “Le second disciple” vous flingue, vous met à terre, mais très intelligemment, sans abuser de faits choquants mais sans oublier aucun discours honteux, en vous montrant avec minutie, en vous démontrant avec précision, en analysant à la perfection, en interrogeant douloureusement, en explorant la funeste galaxie du terrorisme puis en vous laissant hagard à la dernière page comme une des nombreuses victimes des infamies que vous allez affronter.

“Blasphémateur ! Toi et tes copains, là. Vous vous permettez d’accuser les autres de blasphémer ou je ne sais quoi. Dès que les gens ne parlent pas comme ça vous plait, vous vous y mettez, comme si vous étiez les avocats de Dieu, comme si Dieu avait besoin de cancrelats comme vous pour prendre sa défense. Mais, qui a blasphémé plus que toi? Tu as commis le pire des blasphèmes. Le jour du Jugement dernier, quand on sera appelés devant Dieu, toi et les tiens, vous resterez, dans vos cages. Personne voudra de vous. Même ce jour où tout le monde sera pardonné, vous le serez pas. » Tu ravales tout: ta langue, tout. Ton père s’éloigne.”

Glaçant et courageux, un très grand roman.

Wollanup.


RUSTY PUPPY de Joe R. Lansdale / Denoël.

Traduction: Frédéric Brument.

Est-il encore nécessaire de présenter Joe Lansdale? Le Texan écrit depuis trois décennies et a commencé le cycle Hap et Leonard en 1990. Également scénariste de comics, il est aussi l’auteur de romans d’horreur et d’oeuvres noires plus ambitieuses comme “les marécages” ou “Les Enfants de l’eau noire”. Grâce au professionnalisme de son éditeur français Denoël, on vous a déjà proposé un entretien avec le vieux cow-boy rendu possible par Joséphine, attachée de presse aussi sympathique et compétente que bretonne, et réalisé l’an dernier par un Chouchou heureux comme un gosse.

“Lorsque le duo de détectives se penche sur le cas d’un jeune Noir assassiné par la police, ils mettent le doigt dans un engrenage qui les mènera à des flics corrompus, des tueurs à gages et même à une vampire naine assoiffée de vengeance.Ce n’est pas la première fois qu’ils subissent menaces et agressions, mais que faire quand vos ennemis sont les représentants de la loi en personne?”

C’est, il me semble, la dixième aventure en français du duo Hap et Leonard d’un cycle en comptant, en trente ans, une quinzaine. Certains récents sont passés à la trappe (?) et deux autres déjà parus aux USA ne sont pas encore arrivés chez nous. Hap, le péquenaud blanc hétéro de l’East Texas autrefois victime d’écureuils enragés et son pote Leonard noir, gay, républicain et fan de la country la plus traditionnelle et la plus destinée à un public de bouseux blancs sont donc les deux détectives amateurs de la série, une équipe aussi drôle que maladroite, ayant un talent certain à se mettre dans la mouise. Dans le précédent, Hap était mourant… Suspense ? Pas vraiment. Joe Lansdale n’est pas fou non plus, on ne change pas une équipe qui gagne. D’ailleurs, dès le départ de l’histoire, Hap raconte sa guérison, fruit du travail des toubibs et non l’oeuvre d’un hypothétique quelconque dieu. Il en parle dans des termes plus crus et méchamment jouissifs que vous lirez avec plaisir si vous connaissez les deux gugusses ou si les religions vous font gerber.

Volume après volume, Hap et Leonard morflent, prennent des coups mais en balancent encore plus et ont un sens de la répartie qu’on leur envie. Des vrais pros de la réplique qui tue! Pas de temps morts dans “Rusty Puppy”: des bastons, des flingues, des dialogues qui défoncent, du vice, des flics ripoux, une vampire naine de quatre cents ans, du cul bien gras, de la connerie comme s’il en pleuvait et une amitié plus forte que l’adversité.

Alors, ce n’est pas un chef d’oeuvre, l’intrigue ne casse pas trois pattes à un canard comme souvent mais les bouffonneries sont hilarantes, de la très bonne série B pour se remettre d’un Winslow géant mais épuisant par exemple ou d’un Ellroy salement cryptique abandonné très dubitatif.

Enjoy!

Wollanup.


CENDRES DE MARBELLA / GARDIEN DU TEMPLE de Hervé Mestron / aNTIDATA.

Hervé Mestron écrit depuis 96,” passant indifféremment du polar à la comédie, du scénario au roman musicologique, de la fiction radiophonique à la littérature jeunesse.” (source Babélio). Il vit à Aubervilliers, n’est pas tout à fait un de ces enfants dont parlait Prévert à la fin de la guerre mais il prend la commune du 9.3 comme cadre de ces deux novellas noires sorties chez Antidata en 2017 pour “ Cendres de Marbella” et en juin de cette année pour “ Gardien du temple”. Il est préférable d’acheter, à très bon marché, les deux puisqu’elles racontent la même histoire, le boléro de Ziz de la cité Ravel à Auber et peut-être aussi parce que sans le premier, le second me paraît boiteux.


“Cendres de Marbella” donne la parole à Ziz, quinze ou seize ans, qui ne connaît pas son père, dont la mère s’est pendue il y a quelques années et qui a été élevé par K. son frère aujourd’hui en taule. Avec l’aide de Dick, le caïd de la cité, il se lance dans le boulot de la came. D’abord chouffeur, guetteur, il s’illustre par sa fermeté dans les affaires et par son talent à régler les différends commerciaux et les histoires de territoires. Ah ouais, c’est la banlieue, pas trop mon monde ni un univers littéraire qui me passionne ou m’attire encore mais tout est sauvé par la verve, l’humour détonnant, irrespectueux, un poil provocateur de l’auteur et par la description de la zone, l’économie souterraine, la loi de la cité, ces zones de non-droit idéalisées par Ziz. La solidarité existe, on y assure mieux qu’à la Maif, les soins sont mieux remboursées que par la sécu et la MGEN. Mouais ! On arriverait presque à trouver sympathique Ziz si on oubliait qu’il a tué et qu’il recommencera froidement, sans pitié. 

Le Rastignac de la zone va monter à Paris, vendre chez les bourges sous le couvert d’un emploi d’agent immobilier également très rémunérateur grâce à sa gueule d’ange. Il empile les liasses, a une copine “gauloise”, bourgeoise camée dont les amis fréquentent les grandes écoles, ont la belle vie des sales gosses gâtés. “ Si à 50 ans on n’a pas une rolex c’est qu’on a raté sa vie”, la vision de la réussite chez ce pôvre Séguéla, Ziz la connaît dès 17 ans. Mais, souvent, ce genre de réussite éclair est aussi synonyme de vivre vite et mourir jeune. Il suffit d’un grain de sable et plus dure serat la chute au sens figuré comme au sens propre pour Ziz…


Dix ans ont passé, Ziz sort de zonzon. Mais, durant son absence, la vie, la France, sa cité ont changé et la droite au pouvoir a légalisé le cannabis foutant en l’air le système social et économique où certains s’en foutaient plein les poches pendant que les autres ramassaient les miettes. Les cadors d’hier comme Dick sont les losers d’aujourd’hui dans leurs survets griffés pourraves, tristes gros bouffons puant la mort et le malheur. Ziz revient à Ravel, en zone sinistrée. Et c’est un autre monde que va découvrir Ziz, il va vivre son “Carlito’s way” du naze. Cette deuxième partie est beaucoup plus noire, violente, cruelle, absolument nécessaire mais peut-être moins addictive parce que très noire et montrant trop le désenchantement sans les pointes humoristiques d’un premier opus beaucoup plus fouillé.

Il est peut-être préférable de le répéter, lisez les deux pour trouver le plaisir des “retrouvailles” avec Ziz du second. Lire le seul “Gardien du temple” vous laissera sur votre faim et vous rateriez un excellente première novella.

9.3 !

Wollanup.


SEULES LES PROIES S’ENFUIENT de Neely Tucker / Série Noire / Gallimard.

Only The Hunted Run

Traduction: Sébastien Raizer (ah ouais!)  » Kon’nichiwa, tomodachi ! »

“La voie des morts” paru fin 2015 inaugurait le cycle Sullivan Carter, ex reporter de guerre devenu journaliste à Washington, de manière très honnête malgré quelques clichés sur un homme usé, revenu de tout et buvant sa vie… un mélange de thriller et de roman d’investigation sur fond de chronique sociale dans la capitale américaine. En 2017, “A l’ombre du pouvoir” nous ramenait un Sully, beaucoup plus vivant, beaucoup plus crédible et dégageant une belle humanité, une ténacité et un désabusement salutairement moins visible. En cette fin d’année, le retour de Sully donne vraiment l’impression de retrouvailles avec un vieux pote toujours accompagné de ses casseroles et de ses fantômes, bien sûr, mais on pardonne beaucoup à ses amis. Dans tous ses romans, Neely Tucker, journaliste comme son héros, utilise des événements réels pour les transposer, les utiliser dans un développement fictionnel. Ainsi, il prend ici comme origine l’attaque du Capitole par un certain Russell Weston en 1998 qui avait forcé l’entrée et flingué deux gardes avant d’être maîtrisé et enfermé dans un hôpital psychiatrique.

“Washington D.C. suffoque sous le soleil d’août et la capitale fédérale semble désertée par ses habitants. Sullivan Carter se rend au Capitole pour couvrir les débats législatifs. Alors qu’il traverse la crypte, une fusillade éclate. L’ancien reporter de guerre retrouve ses vieux instincts et se rapproche au plus près du danger. Dans un bureau, il découvre le corps d’un représentant de l’Oklahoma, des pics à glace enfoncés dans les orbites. Quand l’équipe d’intervention de la police arrive sur les lieux, le tireur a déjà disparu. Mais lorsque paraît l’article de Sullivan, le meurtrier – Terry Running Waters, Amérindien au casier judiciaire bien rempli – prend contact avec lui… Sullivan décide alors de suivre sa propre piste, en marge de l’enquête officielle, qu’il estime bâclée.”

Neely Tucker, en pleine forme, façon de parler, ouvre dès les premières lignes la boîte de Pandore et l’horreur vous chope pendant une trentaine de pages furieuses.

” Les hurlements l’empêchaient de compter les coups de feu. Bon Dieu, ce vacarme. Amplifié par les escaliers en marbre, le sol en pierre, les colonnes, renvoyé en écho dans les longs couloirs. Des femmes. C’étaient surtout des femmes qui criaient, mais quelques hommes aussi… La femme en face de lui, dans la crypte du Capitole, saignait abondamment. Elle avait pris une balle dans la poitrine et s’était mise à hurler. Elle n’ émettait plus désormais qu’un gémissement.”

Attention! Attention! Attention à ne pas confondre avec “Jake” de Bryan Reardon le monument pontifiant, niaiseux et larmoyant très apprécié par la blogosphère à l’époque de sa sortie. Tucker raconte un massacre au départ et la lecture est salement éprouvante: certains, encore marqués par les tueries des barbares du 13 novembre 2015, éviteront d’ouvrir ce roman. Mais, si le début est réellement mortifère, il laisse rapidement la place à un pur roman d’investigation, de bien belle tenue et très, très intelligent dans ses révélations comme dans son déroulement au rythme sans temps morts. Dans certaines pages de “La danse de l’ours”, le chef d’oeuvre de James Crumley, on sent la peur, l’effroi chez Milo Milodragovitch, son héros. Toutes proportions gardées, on ressent la même chose dans certaines péripéties de Sully en Oklahoma où il va chercher la vérité dans son berceau infernal. Neely Tucker ne fait pas dans l’épate, se sert de son roman pour raconter des  anciennes pratiques légales américaines en matière de psychiatrie. C’est horrible, révoltant mais utile et sans aucune putasserie ni violence uniquement gratuite.

“Seules les proies fuient” fait penser à une Série Noire vintage avec un Sully impeccable et une intrigue superbe. Bon le final, apocalyptique, est peut-être un poil trop hollywoodien mais le message lancé par l’auteur reste bien ancré une fois la dernière page tournée. En fait, si vous êtes en général à peu près raccord avec nos choix, vous pouvez foncer.

Solide Série Noire.

Wollanup.

PS: Dites, à la Série Noire, on en voudrait bien un peu plus des comme ça !



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