“C’est une mafia, oui, mais c’est toujours une mafia de pauvres. Le secret c’est que leur rêve n’est pas de devenir riche, mais d’être quelqu’un. Quelqu’un de différent de ce qu’ils étaient. Parce certains d’entre eux, comme Miguel Angel, étaient pauvres depuis toujours, mais aussi humiliés, frères de gamines violées, fils de parents alcooliques, nomades. Ils étaient le rebut. Personne dans cette vie ne veut être Miguel Angel Tobar.”
Les Salvadoriens Oscar et Juan José Martinez sont frères, exercent la profession de journaliste pour l’un et d’anthropologue pour le second et ont joint leurs compétences pour écrire un magnifique document sur l’organisation criminelle la plus récente et certainement la plus terrible: la Mara Salvatrucha 13, émanation d’un enfer biblique ou pas d’ailleurs, peu-importe votre interprétation de la terreur..
Ils sont 100 000 en Amérique centrale, plus de 30 000 aux Etats-Unis et sont devenus le gang le plus puissant mais aussi le plus cruel. On commence de plus en plus à les rencontrer dans les polars, leur cruauté faisant passer bientôt les Zetas et autres saloperies pour de gentils plaisantins. On ne va pas prendre de gants non plus pour parler de ces ordures, les auteurs ne montrant pas non plus la moindre compassion, la moindre indulgence dans leur écrit.
Ce document souvent effrayant par ce qu’il dévoile de la nature humaine met en vedette un tueur, plus de 50 assassinats à son actif et autant comme comparse assistant, Miguel Angel Tobar, dit “El Niño de Hollywood”. “El Niño”, c’est son nom de mara succédant à celui de clown de ses débuts. Inutile d’imaginer les alentours de Sunset Boulevard comme territoire du gus même si L.A. sera souvent le théâtre, non, Hollywood est le nom de son quartier pourri, l’origine de sa clique.
Oscar et Juan José Martinez ont interviewé pendant des centaines d’heures ce Mara qui a trahi passé du statut de prédateur à proie, devenant la cible de tous les apprentis tueurs pré-ados de la MS13. A trente ans, Tobar est un rescapé pour un Mara, ainsi les hommes et femmes de la cinquantaine qui compléteront et enrichiront ses aveux, sont les témoignages de miraculés. “El nino de Hollywood” très informatif, souvent surprenant, raconte le Salvador, les gangs angelinos, les politiques salvadoriennes et ricaines sous Reagan, la corruption, la misère, la violence, la mort et parfois ça cogne dur, dans les faits comme dans ce que cela soulève d’ inhumanité.
Si “El nino de Hollywood” est un remarquable document sur le MS13, on pourra néanmoins regretter de ne pas avoir fait le choix d’une écriture chronologique de l’histoire. Les incessants allers retours entre les époques peuvent parfois égarer le lecteur sans néanmoins le perdre. Dans tous les cas, si le sujet vous intéresse, c’est du lourd mais du tout un thriller comme suggéré sur la quatrième de couverture. On y apprend notamment qu’au tout début de son histoire la MS13 regroupait des fans de Black Sabbath !!! J’ai toujours su que le hard rock ne dézinguait pas que les oreilles…
Personnellement toujours, une fois le livre terminé, j’ai aussitôt noté de ne jamais mettre le pied au Salvador. Enfin, je m’aperçois qu’une mort là-bas avait nettement moins d’importance que la bite de Benjamin Griveaux chez nous.
“Non, l’homme qu’elle a épousé n’est pas celui qui l’a frappée ! Ça ne se reproduira plus jamais, c’était juste un moment de folie. Et puis cela recommence. Camille ne reconnaît plus celui avec qui elle vit. Certains secrets restés trop longtemps enfouis sont plus dangereux qu’un poison mortel. Camille va l’apprendre à ses dépens.”
Elle va bientôt disparaître et trois suspects se dégagent très rapidement: Pierre son mari, son frère avec qui elle est en froid et un mystérieux SDF qui semble connaître Camille de longue date. Commencé comme un roman noir sur les violences faites aux femmes “ C’est pour ton bien” s’en démarque néanmoins assez rapidement pour donner toute sa mesure dans un polar au suspense bien entretenu et relancé par un coup de théâtre final.
L’auteur belge Patrick Delperdange est un touche à tout de la littérature depuis quelques décennies: scénariste de BD, romancier, traducteur. Il doit sa notoriété chez nous à sa rencontre avec l’éditeur Aurélien Masson à la Série Noire qui a permis à cet homme qui a peur de la campagne de nous offrir de très bons romans noirs ruraux. Il a d’ailleurs suivi Aurélien Masson (comme beaucoup d’autres…) dans sa nouvelle aventure EquinoX aux Arènes.
Alors, que dire ? J’ai été dupé par un superbe premier chapitre qui m’a sûrement fait croire à un drame de couple un peu à la Incardona. L’intention de mettre en lumière la violence ordinaire est louable et si cette partie est réussie, jamais aucun homme, pour moi, ne saura néanmoins décrire le traumatisme, cette violence comme une femme. Jamais un homme ne saura lire le cerveau féminin, pour ma part il y a longtemps que j’y ai renoncé. Bêtement peut-être, mais si c’est Joyce Carol Oates qui m’en parle, j’ai l’oreille beaucoup plus tendue.
Mais de toute manière, l’aspect thriller prend vite le devant de la scène l’étude psychologique des personnages un peu sommaire ne permettant pas réellement l’émission d’hypothèses. Et ça fonctionne bien jusqu’au final mais si vous voulez découvrir l’univers noir de Delperdange, lisez plutôt “Si tous les dieux nous abandonnent” ou « L’éternité n’est pas pour nous » vraiment plus aboutis. Et puis si vous êtes déjà fan, ne vous privez surtout pas.
Traduction: Antoine Chainas. Oui, oui le Chainas de « Empire des chimères ».
Une fois n’est pas coutume, une BD ou plus exactement un document graphique qui reprend les phénomènes nouveaux du XXième siècle, les nouvelles terreurs nées des nouvelles technologies mais aussi les réponses des certains humains lanceurs d’alarme. Ces femmes et ces hommes nous préviennent des dérives, des chemins apocalyptiques que prend l’humanité depuis sa terrible entrée dans le nouveau millénaire, un certain 11 septembre 2001, sur les bords de l’Hudson, dans la luxueuse partie de Manhattan à New York.
“Verax : pseudonyme d’Edward Snowden, en latin : « Celui qui dit la vérité ». Après les attentats du 11 septembre 2001, les services de sécurité américains (CIA, NSA, FBI…) se lancent dans une course folle à la surveillance de masse.”
Publié en 2017 outre manche “Verax: The True History of Whistleblowers, Drone Warfare, and Mass Surveillance.” est sorti à l’automne dernier chez nous aux Arènes et est l’oeuvre du journaliste britannique Pratap Chatterjee qui rend compte de ses enquêtes durant quasiment deux décennies pour essentiellement le quotidien “ The Guardian”. Ce travail impressionnant de révélations est magnifié par le dessin de Khalil qui parvient à dramatiser des scènes, des moments déjà bien angoissants et donne une rythme effréné à une enquête de haut vol. L’énorme atout de cette BD document, c’est qu’elle permet de vulgariser le complexe, de schématiser les situations pour les rendre bien plus parlantes, de faire comprendre par quelques phrases ou citations les dangers qui nous guettent, de faire la part belle aux punchlines déjà célèbres issues de la presse, du monde politique et autres acteurs, rafraîchissant la mémoire et informant à moindre effort pour le lecteur voulant juste comprendre sans vraiment se plonger au cœur du sujet.
Organisé autour de trois grands thèmes, “Verax” rend hommage en premier aux lanceurs d’alerte: Assange, Snowden et Greenwald qui sont les vrais héros du XXième siècle. On peut toujours croire qu’ils sont manipulés mais on a quand même affaire à des types qui ont les couilles de se mettre à dos le pays le plus puissant du monde, de se retrouver la cible de la NSA, de la CIA, sans rien y gagner apparemment dans le cas de Snowden qui voulait uniquement prévenir le monde, l’informer, libre ensuite à l’humanité de faire son choix d’avenir.
Parallèlement, l’auteur dévoile l’univers des drones d’attaque qui ont opéré en Afghanistan puis en Syrie (DOA en parlait très bien dans PUKHTU). Le fonctionnement est parfaitement détaillé, les résultats et les énormes bévues du système sont montrés du doigt: les erreurs humaines, les infos mal contrôlées et les mauvaises infos, les métadonnées en trop grande profusion, la vectorisation de l’humain, les addictions des différents acteurs (pilotes, observateurs…), les négligences répétées, les morts de victimes innocentes, le stress post-traumatique des tireurs de missiles, les mots d’Obama qui considère que les dommages collatéraux sont acceptables tant qu’ils épargnent les Américains et les Européens, l’absence de comptes à rendre, 168 personnes à s’occuper d’un avion soi-disant sans pilote…
Avec “le Patriot act”, lancé après le 11/09 pour lutter contre le terrorisme sur son territoire l’état américain a pu se comporter comme le hors la loi qu’il était déjà si souvent dans sa politique mondiale mais là vis à vis de ses propres citoyens. Découvrir l’étendue des informations que la NSA peut obtenir sur un citoyen américain mais aussi maintenant sur n’importe quelle personne du globe donne le tournis et amène un profond malaise mais vous lirez par vous-même et ensuite vous découvrirez qui sont les vrais voyous Assange et Snowden ou les états qui nous fliquent. La NSA en connaît plus sur votre histoire que vous-même, vous transforme en algorithme. Même pas la peine de cacher des détails sur les réseaux sociaux… ils ont déjà tout ce qu’ils veulent savoir.
Depuis une dizaine d’années, c’est à chaque fois un réel plaisir de retrouver Joseph Incardona. Le Suisse est certainement l’une des plus belles plumes noires de langue française. Récompensé par le grand prix de la littérature policière pour le très éprouvant “Derrière les panneaux, il y a des hommes” en 2015, Incardona hausse gravement le ton ici, certainement l’oeuvre la plus volumineuse et la plus fouillée de cet explorateur de la société occidentale dans ces aspects les plus vils, les plus abjects. Espérons que ce superbe roman lui permettra d’arriver à une renommée qu’il mérite depuis si longtemps.
“On est à la fin des années 80, la période bénie des winners. Le capitalisme et ses champions, les Golden Boys de la finance, ont gagné : le bloc de l’Est explose, les flux d’argent sont mondialisés. Tout devient marchandise, les corps, les femmes, les privilèges, le bonheur même. Un monde nouveau s’invente, on parle d’algorithmes et d’OGM.À Genève, Svetlana, une jeune financière prometteuse, rencontre Aldo, un prof de tennis vaguement gigolo. Ils s’aiment mais veulent plus.”
Le thème peut paraître très classique: une jeune évadée des Balkans, pro de la finance et un champion de tennis raté, un peu gigolo vont connaître le coup de foudre et faire alliance pour réussir une énorme arnaque qui leur permettra de partir très loin au soleil. Mais ce n’est qu’apparence, le roman, l’histoire se situent aussi bien ailleurs. Dans le monde de la finance à Genève, dans une famille de “bergers” corses qui a beaucoup d’argent à blanchir, au Mexique d’El Chapo, à Lyon. Dès le départ, on se doute que le couple Svetlana/ Aldo, malgré leurs dents longues, sera bouffé par plus sauvages qu’eux … on est chez Incardona qui ne connaît pas les termes de résilience, de rédemption, de pardon, de chance.
Le Suisse dénonce, montre, prend à parti dans une narration très originale que vous découvrirez par vous mêmes. Il raconte les complots, l’avidité, les magouilles, et comme il nous parle durant tout le roman, il ne s’embarrasse pas de détails trop complexes sur les opérations financières, les montages diaboliques. Il explique bien les grandes lignes mais reste surtout ancré sur ses personnages principaux et secondaires étonnamment et méchamment tous interconnectés entre eux sans s’en douter. Incardona vous conte les heurts et malheurs de ces nantis les yeux dans les yeux, vous interpelle, vous frappe, vous provoque,vous choque avec désinvolture, vous prend à témoin, vous questionne, de la belle mécanique…
Une fois de plus, Incardona dépèce ses personnages, les met à nu dans leur apparence la plus vile, la plus sale et nul doute que chacun pourra y retrouver un aspect de sa personnalité qu’il cherche à cacher ou à ignorer. Les multiples digressions qui souvent font mouche, les remarques sur la nature humaine, sur les salauds qui nous cassent, donnent une énorme puissance à un roman particulièrement pointu dans ses descriptions et servi par une très, très belle plume empreinte de morgue et de mépris.
Et surprise, énorme surprise même quand on connaît son oeuvre, Incardona a su écrire l’histoire d’amour parfaite: animale, brutale, passionnée, désespérée et énormément chargée d’émotion sur la fin.
Joseph Incardona, avant il cognait, maintenant il flingue.
Après avoir été publié par les éditions Cambourakis pour ses recueils de nouvelles, Scott McClanahan arrive à l’Olivier pour son roman “Le livre de Sarah”. En aparté, certains choix éditoriaux me surprendront toujours puisque “Le livre de Sarah” est la suite de “Hill William” où le “héros” rencontre cette fameuse Sarah et cette première histoire est toujours inédite en France…
Au fin fond des Appalaches, Scott, dans la jeune vingtaine, rencontre Sarah légèrement plus âgée que lui. Un couple se forme, grandit, décline et puis meurt au bout d’une dizaine d’années. Scott, c’est tout simplement l’auteur, Scott McClanahan qui raconte son histoire avec Sarah, jeune infirmière qui va devenir son épouse et qui lui donnera deux enfants. Dix ans de vie commune dans un coin paumé pour le prof et la soignante, avec quelques hauts et beaucoup de bas.
Les avis seront très certainement très partagés: certains y verront beaucoup de tristesse, de mélancolie et c’est vrai qu’elles parcourent les pages, les hantent parfois mais pas très longtemps non plus, masquées par les bouffonneries puis les remords de ce grand gosse alcoolo qu’est Scott. Quand la plume s’attarde sur Sarah, bien sûr, ses souffrances sont visibles, certains s’y retrouveront sûrement, hélas. Mais le ton est tout autre, penché vers un humour très présent et parfois bien en dessous de la ceinture. On peut être surpris par nombre de critiques ricaines parlant d’immense émotion… Mouais, “Le livre de Sarah” débute néanmoins par “ J’étais le meilleur conducteur bourré du monde” et cela n’évoque pas d’emblée les violons qui chialent.
Quels que soient les sentiments engendrés, “Le livre de Sarah” est avant tout un roman de vie plaisant, écrit dans un style qui ne provoquera pas d’émerveillement certes mais qui engendre un certain attachement pour ce couple. La prose très honnête, franche de l’auteur alterne chapitres au moment du divorce et retours sur l’histoire en amont et aussi pitoyable que soit un type qui picole quand il est en phase d’auto-apitoiement, l’histoire demeure intéressante et cela même si l’issue, très prévisible, est connue.
On peut très bien rapprocher “Le livre de Sarah” de “Putain d’Olivia” de Mark SaFranko et par extension à l’univers de John Fante à qui il semble rendre manifestement hommage dans un chapitre rappelant irrésistiblement “Mon chien stupide”. C’est plein de verve avec des digressions à jeun ou alcoolisées sur la guerre, la vieillesse, la mort, la guerre. On passe un bon moment certes, de là à crier au génie, non.
“Aujourd’hui, le maire, c’est un peu le dindon de la farce républicaine.”
Pascal Grégoire est publicitaire et après “ Goldman sucks” qui fouillait la finance internationale en 2018, il revient avec ce “Monsieur le maire”, brûlant d’actualité à quelques semaines du marigot des municipales.
“Lorsqu’il est élu maire du village qui l’a vu naître, dans les Ardennes, Paul jubile : il va agir concrètement et auprès des siens.
Quinze ans plus tard, le « terrain » et un drame personnel l’ont usé. Sa vie bascule. Il est reconnu coupable d’un meurtre et condamné à vingt ans de prison ferme.”
Le roman commence avec la sentence d’emprisonnement de 20 ans pour avoir été reconnu coupable de meurtre à l’encontre de son ennemi juré Jacques Gentil échotier local et fils de l’ancien maire renversé par Paul lors d’une campagne électorale où il a utilisé le dénigrement pour faire tomber l’icône locale. Lors du transfert vers le centre pénitentiaire dans le fourgon de la gendarmerie, Paul se souvient, se raconte, tente de comprendre ce qui a pu le faire passer de héros local à paria de la république en une dizaine d’années où se sont mêlés difficultés, combats d’édile, et douleurs intimes dans sa vie de couple.
“Monsieur le maire” n’est pas un roman tapageur, pas spectaculaire pour deux sous mais étonnamment juste, concret, évident comme un reportage de “Strip Tease”. Mon parcours professionnel de directeur d’école rurale m’a fait côtoyer, pendant une décennie, un maire de campagne passé d’enseignant syndicaliste à élu de la République et si la politique de l’homme et le culte de la personnalité développés auraient bien plu à Staline, il faut bien reconnaître que ce type-là comme tous les autres maires qui ont décidé d’entamer cette carrière, fait un boulot bien ingrat, mal reconnu et très mal compris. A la campagne, l’opposition vous la prenez dans la gueule, directement, dès le matin à l’épicerie, au bistrot et sans garde-fous. Et le roman de Pascal Grégoire rend très, très, bien compte de ce quotidien au service des autres, du western quotidien.
“Oui, être maire aujourd’hui représente une charge très lourde. Faire plus avec moins d’argent, être aux avants postes, appliquer des lois décidées à Paris, être confronté aux drames humains, à la misère aussi. Combien de maires aujourd’hui démissionnent? Combien sont harassés, premiers de cordée d’une société qui va mal, au bord de l’explosion?”
Situé dans une commune rurale des Ardennes, Pascal Grégoire montre bien cette France périphérique fantôme, met en lumière les monstres planqués qui permettent aux fachos de grandir tranquillement dans l’ombre: l’ignorance, la xénophobie, le racisme, la pauvreté, l’absence d’avenir, l’isolement, la marge.
Puissamment informatif, politiquement brûlant, “Monsieur le maire” a en conséquence les défauts de ses immenses qualités. On aurait bien aimé qu’apparaissent plus longuement les blessures internes, les plaies, la voie de la désillusion, le sentiment d’usure face à l’obscurantisme et à la connerie, les accommodements philosophiques. La justesse, l’humanité, l’authenticité prégnante auraient mérité encore plus de développements. Néanmoins et surtout, sans l’air d’y toucher, Pascal Grégoire balance un sacré pavé dans la gueule des élites parisiennes qui nous gouvernent aveuglément en nous prenant pour des buses.
Un roman important. Politique au sens le plus noble.
Sébastien Rutés, déjà remarqué pour “Monarques” et “La vespasienne” parus chez Albin Michel débarque chez Gallimard et plus précisément dans la version française de la “La Noire” ressuscitée l’an dernier par Stéfanie Delestré et Marie-Caroline Aubert en charge de la SN. Sébastien Rutés, qui a enseigné la littérature latino-américaine pendant quinze ans, a puisé dans son univers privilégié et a ancré son intrigue au Mexique.
“À l’approche des élections, le Gouverneur – candidat à sa propre réélection – tente de maquiller l’explosion de la criminalité. Les morgues de l’État débordent de corps anonymes que l’on escamote en les transférant dans un camion frigorifique. Le tombeau roulant est conduit, à travers le désert, par Vieux et Gros, deux hommes au passé sombre que tout oppose. Leur consigne est claire : le camion doit rester en mouvement. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sans autre arrêt autorisé que pour les nécessaires pleins de carburant. Si les deux hommes dérogent à la règle, ils le savent, ils iront rejoindre la cargaison. Partageant la minuscule cabine, se relayant au volant, Vieux et Gros se dévoilent peu à peu l’un à l’autre dans la sécurité relative de leur dépendance mutuelle. La route, semée d’embûches, les conduira-t-elle au légendaire Mictlán, le lieu des morts où les défunts accèdent, enfin, à l’oubli?”
Souvent synonyme de violence, de terreur, de mort tout simplement, le Mexique subit ici une très violente charge, toute en symbolique, derrière les grandes figures malfaisantes du pays Patron, Gouverneur et Commandant, les voix qui ordonnent, qui commandent, qui jugent et montre sans tabous, sans fioritures le désespoir, la misère d’un monde où la mort, c’est la vie… et inversement.
Version latino ensablée de la mythologie grecque, Mictlan, “le lieu des morts” en nahuatl, met en scène Vieux et Gros dans le rôle de Charon, tandis que la barque du nocher des enfers est un semi-remorque empli de 143 cadavres lancé à tombeau ouvert sur un Styx de poussière désertique.
Se démarquant d’un simple thriller, Mictlan, dans un style direct, épuré, ne gardant que Gros et Vieux comme personnages physiques, est un roman très réussi mais qui risque de surprendre les lecteurs néophytes, peu habitués à une telle description du Mexique et de sa violence. Assez proche de “Les féroces” de Jedidiah Ayres, il évoque un même monde inhumain, sans rédemption envisageable. Réussissant à captiver malgré la faiblesse d’une intrigue très prévisible, Sébastien Rutés parvient à faire éclore des petits instants de beauté, de bonté dans le cloaque des destins de salopards de ces deux damnés, des instants précieux près des cieux.
Habitués comme occasionnels du site, on vous remercie de votre présence, de vos avis et de vos encouragements et on vous souhaite, bien sûr, le meilleur pour 2020.
On est de retour, à géométrie variable comme à l’accoutumée maintenant mais toujours prêts pour vous faire partager ce qui est pour nous le meilleur du Noir.
Le côté partisan revendiqué d’une littérature noire qui a quelque chose à dire ou à montrer, qui interroge, sera développé. On continuera aussi à snober ou à dire tout le mal qu’on pense des auteurs nombrilistes, philosophes et sociologues à deux balles, et autres foutages de gueule d’éditeurs ou d’auteurs.
Allez, on vous aime, on vous embrasse tous parce que vous appréciez la même came que nous et vous êtes donc très loin d’être idiots!
Wollanup.
PS: Et puis cadeau, une petite perle belle à pleurer !
« LE SECOND DISCIPLE » paru à l’automne dernier nous avait sidérés. Est venue immédiatement l’envie d’entrer en contact avec l’auteur. C’est chose faite. Découvrez Kenan Gorgün auteur de la collection EquinoX, là où s’écrit le Noir qui cogne, qui émeut, qui interroge.
Kenan, qui peut mieux que vous présenter l’homme qui existe derrière l’auteur, son parcours ?
Né flamand, grandi Bruxellois, marié Liégeois, redevenu semi-Bruxellois depuis mon divorce, j’ai aussi vécu à certaines périodes au Canada, en Afrique Centrale, et sur la Lune, où j’ai une résidence secondaire sur les bords d’un cratère dont la contemplation ne m’apaise pas mais c’est plus fort que moi, faut que je voie ce qui va en sortir. Il en sort toujours quelque chose. Sinon, sur le plan de l’existence terrestre, je suis le rejeton d’une famille très nombreuse qui a principalement vécu dans les quartiers prolétaires de Bruxelles… ces quartiers comme Molenbeek et Anderlecht qui ont tant fait parler d’eux pour la qualité de leurs kebaps et leurs réseaux jihadistes.
Excusez mon inculture mais dès les premières lignes lues de “le second disciple” est venue une envie de connaissance de l’oeuvre de l’auteur et, surprise, vous avez une carrière en littérature qui est loin d’être débutante et qui semble de surcroît très diversifiée avant cette arrivée chez EquinoX. Vous pouvez nous en parler un peu? Quand cette envie d’écrire est-elle venue et quels sont vos maîtres, vos modèles?
J’écris depuis plus de 10 ans, avec une interruption de 2009 à 2014, suite à cette question restée sans réponse : Pourquoi écrire ? Ça m’a pris 5 ans d’y trouver à peu près une réponse et me remettre à écrire et publier. De la même façon qu’aucune émotion humaine ne m’est étrangère, je suis incapable de m’en tenir à une seule approche de la littérature et de la langue. J’aborde les choses selon mon feeling et mes objectifs. Ça donne un parcours accidenté, des allers retours entre différents types de littérature, ce n’est pas l’idéal pour se faire identifier du lectorat… mais whatever, c’est ainsi que j’aime être écrivain. Néanmoins, LE SECOND DISCIPLE initie une période de ma vie où je vais creuser un certain territoire littéraire et thématique pendant plusieurs années. Je n’ai pas de maîtres, du moins pas en littérature, étant plus inspirés par des musiciens… mais sans Stephen King, Robert Silverberg, Norman Spinrad, Paul Auster, Henry Miller, Norman Mailer, et quelques autres, je ne serais pas là aujourd’hui.
Traiter le terrorisme issu de Molenbeek de manière si explosive (je sais le qualificatif est un peu facile) n’est sûrement pas chose aisée. Cette volonté est-elle née des attentats de Paris en 2015 et de Bruxelles en 2016 ayant la même origine géographique ou est-ce la suite logique d’une volonté plus ancienne?
Je suis le fils d’un homme qui a pratiqué comme imam. Un homme charismatique à la voix providentielle et qui m’a laissé de merveilleux souvenirs de chants coraniques. Mais aussi un homme orageux, sombre, porté sur les plaisirs, raffiné et brutal, rêveur et cynique, qui a vécu une vie dans laquelle je le soupçonne de ne s’être jamais reconnu. La religion, mais aussi toutes les valeurs et les discours convenus, les rôles sociaux, sont devenus pour moi des sources de suspicion. J’ai aussi découvert qu’une partie de ma famille avait des origines dans le Caucase et était juive avant de se convertir. Le doute a donc encore grandi. En étant le seul auteur de langue française et d’origine turque, ayant reçu l’éducation que j’ai reçue, je savais que j’allais finir par traiter ces sujets un jour. J’attendais d’avoir les mots pour le dire, des mots qui n’appartiennent qu’à moi.
Depuis que l’homme a inventé dieu, il tue en son nom. l’Histoire a montré que les religions sont les moteurs, les excuses aux plus grands massacres hier comme aujourd’hui. Tuer au nom de dieu n’est-il pas le prétexte idéal pour tous les terroristes de la planète?
En effet. Prétexte idéal. Idéal irrésistible. Mais ça va au-delà de Dieu et des religions. L’instinct de mort de l’homme est inépuisable. La commodité de la religion et de la question divine, c’est qu’elles sont elles aussi inépuisables.
Dans le roman, on voit que des personnes issues de cultures différentes mais grandissant dans le même espace géographique se liaient pendant l’adolescence pour se haïr ensuite à l’âge adulte. Ce fossé se creuse-t-il de façon irrémédiable et systématiquement ou est-il le résultat d’une évolution plus récente des rapports entre les diverses communautés qui forment la Belgique?
Ce n’est pas communautaire ni propre à la Belgique. C’est l’animosité de l’homme envers l’homme quand l’homme est rendu vulnérable par tout ce qu’il ne maîtrise plus.
En vous lisant, il semble que vous distinguiez la communauté maghrébine de la communauté turque? Où se situent les différences?
Ce sont deux cultures très différentes, apparentées par de rares liens, tel que la religion. Et la religion est également ce qui les distingue très fort. Comme je dis dans le roman, Atatürk, fondateur de la Turquie moderne, est aussi celui qui a dissous le Califat et le pouvoir religieux au sein de la société civile. Du moins temporairement. Et au forceps, pour ainsi dire. Les circonstances historiques de la fin de l’empire ottoman et de la nécessité de préserver un territoire national ont dicté ce programme révolutionnaire des mœurs, des modèles juridiques, électoraux, etc. Mais on voit que la psyché humaine n’a jamais dit son dernier mot et partout le religieux a fait un retour en force dans le monde musulman. Ce n’est ni la faute d’Atatürk ni de Dieu, c’est l’échec des hommes à constituer des sociétés où les gens ont le sentiment d’avoir leur place et quelque espoir d’avenir.
Dans la cellule terroriste du roman existe un débat au sujet du choix des cibles qui terrifie: doit-on frapper aveuglément les populations civiles ordinaires ou s’attaquer aux élites pour faire tomber l’édifice? Avez-vous eu vent d’un tel débat dans la réalité?
Non, jamais. Hélas.
“Le doute est diable”, dit Abu Brahim au cours du roman. Qu’est-ce qui peut faire s’interroger, douter un terroriste? Comment faire apparaître ce diable ?
Je suis obligé de vous renvoyer au roman. Je ne pourrai jamais répondre ici aussi bien que je pense l’avoir fait dans le livre.
“Le second disciple” est le premier volet d’une trilogie. Sans rien dévoiler, les deux prochains opus porteront-ils toujours sur le terrorisme ou reviendrez-vous de manière différente à Molenbeek?
Le second livre va entrer dans les territoires de Bruxelles occupés principalement par la communauté turque. Ce sera davantage Anderlecht, Saint Josse et ce qu’on appelle la Petite Turquie. On va y croiser les services secrets turcs, le ministère des affaires religieuses turc qui est le plus puissant des ministères et possède des antennes dans tous les pays d’immigration turque. Une arme sur-financée et puissante. Dans son Flow et sa construction, le second volet pourrait se rapprocher d’un traitement romanesque à la James Ellroy, que j’aurais pu citer aussi plus haut dans mes influences littéraires
Et bien sûr, la question que j’aurais dû vous poser ? Et bien sûr, la réponse qui va avec.
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