Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Paotrsaout (Page 12 of 12)

JEWISH GANGSTA de Karim Madani / Editions Marchialy (2017).

New York City, fin des années1980, début des années 1990. Brooklyn et le Queens ne sont pas encore le décor de ces escapades et expériences urbaines cool aujourd’hui fameuses. Déliquescence de l’habitat, pauvreté, déclassement, délinquance dure font des cités refermées sur elles-mêmes et saupoudrées dans les boroughs des îlots de pure sauvagerie. Rassemblées par Karim Madani, journaliste pour des revues spécialisées dans les cultures urbaines et les musiques afro-américaines, les trajectoires de quatre jeunes gens nous donnent un aperçu d’une réalité sociale méconnue.

Les frères Braunstein, Ill Bill et Necro, J. J. (Jewish Jane) et Ethan Horowitz ont en commun d’être blancs, juifs et déclassés et de vivre au cœur du cratère. Enfants de voyou israélien expulsé vers les Etats-Unis, de juifs soviétiques déchus d’une existence dans le paradis socialiste ou bien de citoyens américains qui se sont détournés des règles orthodoxes de leur communauté, ils doivent s’en sortir par tous les moyens : trafic de drogues, vol à la tire, braquages, bagarres de rue ultra-brutales pour sauver sa peau ou se tailler un espace vital.

D’une certaine manière, ils sont les derniers avatars d’un banditisme juif historique à New York.  Avant qu’elle ne se dilue dans la mafia italienne avec laquelle elle s’était associée, qu’elle aille essaimer à Vegas, une véritable Yiddish Connection a tenu le haut du pavé dans les années 1920 et 1930. Elle avait pour figures marquantes des hommes comme Meyer Lansky, Bugsy Siegel, Mickey Cohen.

Mais nous parlons d’un autre époque. Les gangs noirs et latinos se font une guerre sans merci pour un bout de territoire, pour écouler du crack, sur le tempo du moment, le rap, le hip-hop, qu’Ill Bill et Necro embrasseront si bien à leur manière qu’ils finiront par monter leur propre label après défendu leur flow et leur rimes devant des assemblées féroces. Deux petits Blancs jetés dans la fosse aux lions. Ethan Horowitz se fait un nom de voleur de bagnoles prodige puis devient braqueur de dealers. J. J. monte un gang de filles juives, les Cee Jay, aussi violentes que les rues qu’elles arpentent.  Pour elles, les Ramones cadencent au plus près leur quotidien.

Des cités-forteresses du Bronx et du Queens à The Deuce, 42nd Street dans Manhattan, de Coney Island au sud à Rikers au nord, la sinistre prison qui est une étape obligée des voyous, se dessine une géographie new-yorkaise étourdissante de violence.

Il y a une rage de vivre chez tous ces personnages, dont les histoires vraies paraissent hors du commun. Il y a une énergie vitale. Elle définira d’ailleurs un courant de la street-culture et du hip-hop, celui des goons, les « criminels », qu’Ill Bill et Necro porteront dans leurs productions musicales. Plus que les Beastie Boys, déconneurs et issus d’une middle class juive, Ill Bill et Necro seront des pionniers blancs dans l’univers hip-hop. De ces quatre qui voulaient survivre, c’est peut-être eux qui s’en sortent le mieux. Car aucun ne raconte son histoire en évoquant « the good old time ».

Karim Madani nous calibre, dans le genre journalisme narratif, un documentaire qui passionnera tous les amateurs de culture urbaine et musicale et leur laissera un poster d’époque de New York en bichromie, avec beaucoup de noir et quelques petits blancs.

Pour terminer, n’oublions pas de garder un œil sur les productions de cette nouvelle maison d’édition familiale, Marchialy, qui revendique de ne publier que de la « littérature du réel » (récits, reportages…). L’année dernière, le remarquable Tokyo Vice de Jake Adelstein, reporter spécialisé sur le crime organisé pour le compte d’un grand quotidien japonais, m’avait tout simplement bien fait voyager. Entre ça et un énième polar qui râcle le macadam, le choix du véhicule est vite vu. D’autant que chez Marchialy, on vous désigne de sacrées carrosseries. Un éditeur qui annonce la typo et le grammage du papier,  il y a une élégance quand même.

Paotrsaout

L’IRRÉSISTIBLE ASCENSION DE LAT EVANS de A.B. Guthrie / Actes sud / collection l’ouest, le vrai.

Traduction: Agathe Neuve.

Avec ce titre, Bertrand Tavernier et la collection « L’Ouest, le vrai », clôture la traduction et la publication étalée sur quatre ans en France du cycle The Big Sky, quatre ouvrages écrits dans les années 1950 par Alfred Bertram Guthrie, historien, écrivain et scénariste, qui reçut le prix Pullitzer pour les deux premiers titres de sa saga. Car de saga il s’agit, louée par James Lee Burke par exemple, qui s’étale des années 1830 à 1890, dans l’ouest américain de part et d’autre des Rocheuses. On aimerait vous la lister, histoire que vous n’en perdiez rien :
La Captive aux yeux clairs
La Route de l’ouest
Dans un si beau pays
L’irrésistible ascension de Lat Evans.

Bertrand Tavernier le précise, qui signe la postface de chacune de ces publications : il tient ce quatrième tome comme « l’œuvre la plus mûre et la plus aboutie de l’auteur, et pourtant la plus méconnue. La plus dense aussi, peut-être, parce ce que pour la première fois dans ce cycle, la colonne vertébrale du récit s’appuie sur une problématique sociale et non plus épique. »

Lat Evans, fils d’un couple de pionniers rencontrés dans La Route de l’ouest, quitte le domicile familial de l’Oregon où il étouffe dans un cadre moralement étriqué et laborieux. Il veut de l’aventure, il a de l’ambition. Dans ses projets, un ranch, des terres, des têtes de bétail. Il s’engage dans un convoi de cowboys vers le Montana qui s’annonce à cette époque comme une terre d’opportunités. Entre apprentissage, période de vache enragée, coup de dé et investissement astucieux, Lat Evans va devenir le rancher et le notable qu’il rêvait d’être. Mais il y a un prix à payer, car si les amitiés, les fidélités, la générosité accompagnent et permettent cette ascension, il y a en nombre des reniements, des mensonges, de morts.

On ne peut nier à l’historien Guthrie la fine connaissance d’une époque et de ses changements. Extermination des bisons, marginalisation des tribus, stabilisation d’une société de pionniers et d’aventuriers qui deviennent pour certains (et certains seulement) des entrepreneurs et des notables, enracinement de valeurs morales et religieuses plus conservatrices et intransigeantes. Tout cela infuse le récit. A petites touches, c’est aussi la beauté et la rudesse du Montana qui est donnée au lecteur, contrée où l’auteur vint s’installer avec le succès littéraire.

Il faut confesser peut-être que, parmi tous les personnages distribués dans le cycle, celui de Lat Evans n’est pas le plus attachant à mes yeux. Il y a quelque chose qui agace dans la rectitude apparente de celui-ci, dans son comportement de « do-gooder », terme qui qualifie ceux qui pensent agir pour le bien (il s’agit bien souvent de leur propre bien) sans réaliser que tous les autres ne vont pas nécessairement être illuminés par leurs actes. Avec une facilité étonnante, Lat Evans se met à dos un ami plus tourmenté ou moins en réussite, se détourne d’une femme à qui il doit beaucoup mais dont le statut de prostituée ne peut que contrarier ses désirs de notabilité. On aurait l’impression d’un héros archétypal de western des années 1950, sûr de ses valeurs et son chemin, et il ne peut être mauvais parce qu’il réussit. Seules les dernières pages, un final dramatique et dépouillé, nous le rendraient plus sympathique, qui rappellent que le destin réserve des gifles même à ceux qui oublient qu’ils ne sont pas intouchables.

Terminons avec ce qui est le plus réjouissant. Le cycle The Big Sky est bouclé, donné aujourd’hui dans son intégralité à ses lecteurs francophones. Il est magistral. Groupez les quatre volumes dans votre bibliothèque. Quand vous les aurez lus, ils y seront comme des pics de la chaîne des Rocheuses. Eclairés par le couchant, ils vous feront penser à un beau pays et à de la belle littérature.

Paotrsaout

LES MARCHES DE L’ AMÉRIQUE de LANCE WELLER / Gallmeister.

Traduit par François Happe(American Marchlands, 2017), Gallmeister, 2017.

 

Tu les avais vu venir à des kilomètres de distance. Le ciel brûlant que l’après-midi avait blanchi semblait aspirer la chaleur de la terre pour la rejeter sous forme d’un voile liquide entre eux et votre petite caravane de trois chariots. La promesse du Territoire de l’Oregon paraissait encore si lointaine derrière le ciel atroce de ce soir-là. Ils s’approchaient en chatoyant ; ils s’amalgamaient, puis éclataient avant de fusionner à nouveau comme du mercure, comme s’ils n’étaient qu’une seule entité, ne devant plus jamais se séparer. Au début tu n’aurais pas pu dire si c’étaient vraiment des êtres humains. Tu n’aurais pas pu dire ce qu’ils étaient. Tu te souviens que ton père avait demandé qu’on lui apporte son fusil mais Dizzy avait dit :

Nan, j’crois que c’est juste des gens avec un chariot.

 

(…)

Et enfin, tu te souviens d’eux, repartis, disparus dans le lointain, un lointain liquide où la chaleur du monde suintait comme le pus d’une blessure. L’énergie fiévreuse de leur voyage en direction du sud, associée à votre propre marche incessante vers l’ouest, produisant une autre sorte de chaleur qui se joignit à celle du monde, celle du ciel, ainsi que celle des étoiles, pour hâter l’extinction finale de tout ce qui existait.

Il est des fois quand une quatrième de couverture dit la vérité. C’est une impression confirmée très vite (les lignes ci-dessus appartiennent au premier chapitre du roman de Lance Weller) : ce texte est un voyage, une errance en charriot. Je veux dire physiquement. Un chariot qui se dirige lentement et inexorablement vers son destin. Il branle, gémit, couine, ses roues épousent la boue, luttent pour se dégager, éclatent la surface de la terre craquelée, s’y enfoncent. Vous reniflez la sueur des chevaux, votre propre sueur, miel de mouches méchantes et bourdonnantes. Vous sentez votre propre angoisse. Elle a un parfum. Car le pays terrible et immense qui s’ouvre devant vous vous impressionne et vous fait peur. Même si il signifie s’éloigner un peu plus d’un passé de honte et de douleur. Elles aussi ont leur odeur entêtante dont on ne peut se débarrasser.

Ils sont trois, réunis par le désir de vengeance et de revanche. Tom Browning, visage d’ange et conscience termite dans le vieux bois du monde. Trop lucide. Ses crises de migraine le rendent dingue, à intervalles réguliers. Il tue pour survivre. Il tue pour avancer encore même si la mort est au bout du chemin. Il doit faire ce chemin. Pisgmeat, son ami d’enfance. Une âme presque innocente mais remodelée à jamais par la brutalité des guerres indiennes et la perte de sa femme chérie. Eux deux se pardonnent leur condition. Ils sont amis. Et puis il y a Flora, l’esclave à la beauté inquiétante, qui trouve son oxygène dans la haine. Elle a été avilie et ne peut pas l’oublier*. Ils iront jusqu’au bout, au Mexique, et présenter à l’ancien maître de Flora le corps de son fils unique conservé dans un cercueil rempli de sel.

Tous trois sont des victimes aussi, d’un monde en construction. Il est violent. Il s’appelle l’Amérique. Et si en cette première moitié du XIXe siècle, il n’occupe géographiquement que la partie orientale du continent, jusqu’au fleuve Mississippi, il avance, grignote l’ouest et le sud, vers l’autre côte et le Mexique. Ceux qui rêvent d’un avenir meilleur, ceux qui fuient un passé lourd ou raté se sont mis en route. Si leur chariot semble chargé du strict minimum, ils portent déjà en eux, avec eux, ils poussent devant eux, les tares et les péchés de la société qu’ils veulent fuir. Les essieux de leur chariot grincent, ils sont grippés par une intrinsèque rouille.

C’est peut-être un talent de Lance Weller. Vous faire subir physiquement un pays et des scènes. Vous n’y échapperez pas. Ses phrases vous garrottent. Lumières, sons, odeurs s’imposent à vos sens. Par petits gestes précis, répétés, on pourrait croire qu’il charge le tableau, écrasant même ses personnages sous des coups de marteau. Lance Weller ciselle. En défonce et relief, vous retrouverez quelque chose de saisissant. De même qu’il faudra un tour de roue complet pour avancer, il faudra attendre la fin de ce travail pour saisir l’importance du moment écrit. Rien n’est gratuit.

Mais ce roman peut aller bien plus loin. Il a des ramifications philosophiques. Il affronte l’Histoire et le Mythe, les désigne du doigt, l’index. Oui, l’Amérique s’est construit avec un esprit d’aventure, terriblement humain mais aussi dans la violence et le sang, et sans doute qu’elle s’en nourrit encore. D’innombrables vies ont été broyées ou abîmées sur le chemin, ce que la fresque vive omet d’évoquer. Elle ne veut en conserver que quelques figures choisies. Avec trois personnages, à taille humaine, Lance Weller nous invite à envisager la force mais aussi le caractère destructeur de l’Amérique. Un pays mais aussi un concept.

Les Marches de l’Amérique est le deuxième roman de Lance Weller, après Wilderness, publié en 2013 chez Gallmeister. Beau et abouti, déjà. Lance Weller était attendu. Il revient avec tout ce souffle historique et humain.

– Ecoute. Tu n’en es qu’au début de ton voyage. Et de l’autre côté de cette rivière, il y a des choses à voir que tu ne trouveras nulle part ailleurs que là où elles sont. Des paysages et des ciels si beaux que tu en auras des douleurs dans les dents. Mais tu rencontreras le mal aussi. Le mal en abondance.  Alors il va falloir que tu sois équipé. (Il haletait dans l’obscurité. Sa respiration était sifflante.) Ces beaux petits bijoux que je t’ai montrés. Vas-y, prend-les. **

*magnifiques lignes quand nous découvrons le regard sur le monde de Flora, femme, belle, esclave, objet donc. Terrible et juste, me semble-t-il.

** Le locuteur, Gaspar, parle d’un sabre et d’un pistolet.

Paotrsaout.

PETITE SŒUR LA MORT de William Gay / le Seuil / CADRE NOIR.

Traduction: Jean-Paul Gratias.

C’est avec une référence affichée à Shining de Stephen King (William Gay et celui-là se portaient une admiration réciproque) que nous est présenté Petite Soeur La Mort. Binder, l’auteur d’un premier roman, succès de librairie, a trébuché sur la production de son deuxième manuscrit. Il décide d’emménager avec sa famille dans une demeure du Tennessee, célèbre pour son histoire tourmentée : elle serait hantée par une présence maléfique. Certain d’y trouvé l’inspiration (l’endroit et son histoire le fascinent), il s’attelle à l’écriture d’un roman de commande qui doit le relancer. Bien vite, il va se rendre compte que sa décision n’est pas sans conséquence sur sa vie et celle des siens tandis quelque chose de diabolique va affirmer son emprise sur les lieux.

Par ses romans La demeure éternelle et, surtout, La mort au crépuscule, William Gay s’est fait connaître comme un nom du Southern Gothic, ce genre où la rigueur, la morale, la religion sont minées par la dégénérescence, l’esprit du mal, le surnaturel, un processus de délitement accentué par ce qui caractérise le Sud en tant que milieu : la chaleur, la torpeur, la pauvreté, tout ce qui abîme le corps et l’âme.

Le terroir du Tennessee est rendu avec densité sous la plume de William Gay, une qualité du texte qu’il faut reconnaître. Il est apprivoisé depuis peu de temps au regard de l’Histoire, auparavant les sauvages libres l’occupaient depuis des siècles. Il suffit que l’homme baisse les bras ou connaisse un mauvais coup du sort pour que la plantation ou la ferme retourne à l’état de nature. Une nature pas spécialement douce, peuplée d’insectes agressifs, d’oiseaux au cri lugubre, de serpents mortels, de végétation rétive, soumise aux orages violents ou à la merci d’un incendie d’été.

 

 Je ne sais pas si l’auteur, l’écrivain fait un bon personnage de roman. J’ai des réticences personnelles à accompagner un héros qui travaille, hésite, avance, s’enfièvre face à sa machine à écrire. Je n’aime pas retrouver une certaine idée de l’écrivain, en fait. Et je n’ai aucune jubilation à lire un metalivre. Ayons l’honnêteté d’écrire ici que ce processus, ce projet sciemment décidé par Binder et dont le contrôle va lui échapper car la personnalité de la maison va se révéler et le transformer, se met difficilement en place. Les ingrédients d’une histoire d’horreur sont là, tout autour : bruits dans la maison, spectres canin ou féminin, atmosphère pesante… Un livre qui fout la peur au ventre ? C’est déjà trop annoncé pour que cela advienne vraiment. Seules les dernières pages, l’approche du dénouement, font légèrement monter la tension. Pas d’orgie de sang ni du spectaculaire, au final, mais quelque chose de plus psychologique et de trivial presque dans la forme. Binder s’est transformé en un personnage plus noir. Il souhaite la mort de son beau-frère et laisse un serpent le mordre. Le beau-frère détestable n’en mourra même pas.Des inserts ou chapitres historiques sont glissés dans le déroulé de l’histoire fixée à l’été 1982. 1785. 1933. C’est sombre, menaçant, rythmé. L’un d’entre eux ferait même une excellente nouvelle southern gothic si elle respirait seule. Quand on retrouve Binder et son récit, quelque chose piétine ou chancelle. Le livre se boucle par une sorte de justification écrite à la première personne. William Gay semble nous parler de son intérêt pour la légende de la sorcière du Tennessee qui a défrayé la chronique jusqu’au XXe siècle et qui est à l’origine de l’histoire.

Le roman de Willian Gay est une oeuvre publiée à titre posthume, un manuscrit « ressuscité ». Si les aficionados prendront plaisir peut-être à retrouver la voix et l’imaginaire de l’auteur aimé, à discerner là un hommage, je pense que d’autres lecteurs resteront comme moi en attente d’un texte plus abouti, décalaminé et mieux construit, d’un texte à frissons qui vous fait dresser les poils sur les avant-bras ou frémir par sa cruauté. L’auteur vivant aurait-il même de la sorte laissé partir son texte pour l’imprimerie ? La question se pose. Et si l’on peut se douter un peu plus désormais que l’art d’écrire est délicat et cruel, il est à nouveau la preuve que du Scotch et des accroches marketing ne font pas un roman même si William Gay – dont le talent a été autrement apprécié – en a fourni le matériau.

Paotrsaout.

 

PENDAISON A CINDER BOTTOM de Glen Taylor / Grasset

J’ai découvert Glenn Taylor par hasard quand La Ballade de Gueule-Tranchée était sorti en poche. J’avais saisi ce bouquin dont le titre m’évoquait déjà un type avec un bec-de-lièvre ou la marque d’un vicieux coup de lame dans la face, persuadé qu’il allait me causer. Je l’avais acheté puis lu et n’avais pas été déçu. Sur ce blog qui publie régulièrement des papiers sous la titraille « Mon Amérique à moi », je conseille la lecture au préalable (ou bien alors vite après) de l’Amérique de Gueule-Tranchée, héros atypique, dont on suit les aventures sur ses 108 années d’existence dans son terroir de Virginie-Occidentale. Car ses aventures bien à lui nous racontent quelque chose de l’Amérique.

 

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Paotrsaout en 2016 / Une sélection à mettre sous le sapin pour les cowboys.

J’ai proposé aux Nyctalopes de leur concocter un menu, le meilleur de ce que j’ai eu, piqué au bout de la fourchette lors de cette année 2016. Je suis d’abord lecteur, par passion, amené par mes fonctions (bibliothécaire) à m’intéresser également à l’actualité éditoriale. Je ne m’en fais pas une religion. Mécaniquement, le circuit d’acquisition-mise à disposition des livres en médiathèque produit un différé que la librairie ne connait pas. Je suis d’avis qu’un bouquin est patient, il saura trouver le bon moment pour vous choper. Dans cette sélection, vous trouverez des publications antérieures à 2016. Elles ont tout même régalé certains de mes moments, les mois derniers. Le must est pour moi d’être séduit par une histoire, un style, d’avoir envie d’écrire moi aussi quelque chose d’aussi bonne qualité. Je suis auteur également de quelques textes noirs, un roman, des nouvelles. Mais ceci n’est pas le sujet ici. Ce détail pourrait toutefois indiquer que l’exigence et l’admiration sont dans le regard que je peux porter sur ces incomparables compagnons que sont les livres. Capables aussi de faire naître des camaraderies telles que celle que je ressens à l’égard des Nyctalopes et de leurs lecteurs, une heureuse expérience de cette année 2016. On ne va pas bavasser plus. Alors, à table ! C’est plutôt riche en gnôle, steak de cheval et plomb.

 

  • Faites-nous la bise, Daniel Woodrell – Rivages

L’atavisme a ses aspects fâcheux. Rural, noir, tendre et cruel à la fois. Beau, aussi. Un Woodrell, quoi.

 

  • Le Verger de Marbre, Alex Taylor – Gallmeister

Le Kentucky était jusque là réputé pour ses distilleries. Le réalisme écorcheur et l’écriture ciselée d’Alex Taylor s’y ajouteront peut-être. Une très forte impression personnelle.

 

  • Bull Mountain, Brian Panowich – Actes Sud

On lave son linge sale en famille, d’accord. Mais à ce niveau-là, c’est assez diabolique. Une mignardise pour les tordus. J’en suis.

 

  • Le passage du canyon, Ernest Haycox + Du haut des cieux, les étoiles, Harry Brown – Actes Sud

 Inconditionnel de western, je suis de près la collection L’Ouest, le vrai chez Actes Sud. De très bons textes. Intensité dramatique et authenticité, dans les décors les plus impressionnants. Franchement, on y est.

 

  • Luke la Main Froide, Donn Pearce – Rivages

Luke, c’est le vrai rebelle. Un vrai personnage. On connaît la fin mais on aurait tort de rester éloigné d’un texte qui reste vraiment jubilatoire.

 

  • Josey Wales, Forrest Carter – Passage du Nord-Ouest

Oui, vous avez vu le film. Mais le bouquin c’est quand même une bonne vieille pétoire fumante. Ça met dans le mille.

 

  • L’Oiseau du Bon Dieu, James McBride – Gallmeister

Une rebondissante chevauchée avec les abolitionnistes foutraques de la période de la « Civil War ». C’est vraiment pas triste et de surcroît, instructif.

 

  • Fan Man de William Kotzwinkle – Cambourakis (poche)

Une antiquité, certes. Mais les élucubrations, le flux verbal continu, de ce clodo new-yorkais, crevard et ultra-optimiste, c’est du miel de montagne. Un potentiel d’hilarité rare.

 

  • Cartel de Don Winslow – Seuil

La suite du monumental La Griffe du Chien. Une confirmation. Un impressionnant travail documentaire. Sur le sujet du narco-trafic nord-américain, laissez tomber toute enquête ou travail journalistique. Vous avez, enrobé de fiction, LE truc.

***

Pour finir, une dédicace musicale et animée. Un lieu, des personnages, une esthétique aussi. Traversés par l’électricité. On est quelque part. On va quelque part. Et si ça aiguillonne le cardiaque et donne envie de gigoter les orteils, tant mieux. C’est ce que je recherche.

 

Paotrsaout.

LE VERGER DE MARBRE de Alex Taylor /Néonoir Gallmeister

Traduction: Anatole Pons.

 

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Pour l’état-civil, Beam, 19 ans, est un Sheetmire, On compte un paquet de Sheetmire dans ce coin perdu et figé du Kentucky, sur les rives de la Gasping. On y cultive le maïs et le soja, les familles nombreuses aussi. Chacune est souvent composée de douzaines de membres et c’est un passe-temps que de décortiquer les arbres généalogiques le soir au coin du feu. Enfin, les arbres. On a envie de dire les liserons généalogiques, tant ça foisonne et rampe, pas franchement noblement.

Mais il y a un truc qui cloche. Beam n’a pas le physique de ses pairs, oncles, cousins.

Une nuit alors qu’il remplace son père Clem – dont c’est le job – à faire le passeur sur la rivière, il charge sur le bac, un rouquin, éméché, hâbleur, qui tente de le dévaliser. On serait venimeux, on dirait que ça fait quatre bonnes raisons de corriger le bonhomme. Beam le tue et balance le corps à la rivière. A l’occasion, Clem lui-même, assomme et dépouille les ivrognes qui l’emmerdent pendant la traversée. Cette fois, il y a mort d’homme. Sur le conseil de son père, Beam s’enfuit. Il ne le sait pas mais sa victime est le fils de Loat Duncan, vieux méchant salopard local, puissant homme d’affaires pour ne pas dire trafiquant, psychopathe et assassin sans pitié. Il n’a de tendresse que  pour ses Dobermann et son homme de main. Ce meurtre est une atteinte directe à ses principes : on ne touche pas à ses intérêts ni aux siens. Loat Duncan détient, en outre, un lourd secret concernant le passé de Beam et celui de Derna, sa mère, une femme à la beauté sulfureuse et ternie par l’âge, droite à sa manière et aimante. Loat Duncan et Elvis Dunne, le shériff, se lançent à la poursuite de Beam. Sur les bords de la Gasling, le silence lourd qui pèse sur les histoires de famille se déchire. Le bidon est renversé et le noir goudron qu’on y trouve va tâcher pas mal de salopettes…

On aborde ce roman avec la circonspection qu’inspirent les étiquettes avancées, « noir », « rural », « roman initiatique » ou « welcome chez les poor white trash ». On aura lu avec plaisir Daniel Woodrell, Chris Offut (Kentucky Straight) Frank Bill (Chiennes de vie, chroniques du Sud de l’Indiana) ou Brian Panowich (Bull Mountain) voire Cormac McCarthy (Un Enfant de Dieu). Que pourrait-il y avoir d’original encore une fois inspiré par la cambrousse américaine, souvent dans les Etats du Sud ? Dès les premières lignes, on croit savoir ce qu’Alex Taylor nous propose, sous l’influence des titres précédemment nommés (ce qui en soit suffirait à poser un roman de bonne facture). Peu à peu va s’imposer un attrait pour les personnages :

– Beam, un gars simple, pas vraiment doué, un peu lâche, avec un talent quand même : s’attirer les sanglants ennuis qui éclaboussent avant tout les autres

– Loat Duncan, remarquable ordure, dont la cruauté finirait pour nous rendre le jeune Beam presque attachant, lui

– Derna, la mère de Beam, superbe personnage féminin, avec ses rayures et ses blessures, et sa pâle mais stoïque lumière maternelle.
Le drame s’articule autour de ces trois-là mais Alex Taylor a pris soin de placer également dans le tableau, parfois pour quelques instants, un boisseau de personnages, gravés à l’eau-forte, emblématiques de cette Armericana kentuckyenne : shériff, petites gens et péquenauds, types louches ou bancals, avec le fumet du pays sous les aisselles et la poussière sur les manches. Il n’y a pas grand chose qui bouge chez eux mais quand quelque chose se déclenche, leur sort pour le pire est lié et il a été décidé il y a bien longtemps.

Alex Taylor, enfin, crée une ambiance particulière à cet endroit déclassé, abandonné des mythes – même si la rivière pourrait être une sorte de Styx peuplée de poissons-chats. C’est son sens du détail qui impressionne. Il y a une exigence lexicale pour décrire la banalité ou la rude réalité. Du noir, oui, mais qui n’est pas écrit avec de la crotte sous les ongles ou bien avec une sécheresse qu’on considère inhérente au genre. On ne cachera pas qu’il y a finalement une élégance dans tout cela, une poésie et qu’elle nous séduit diablement. Ce n’est pas la moindre qualité de ce texte. Alors bienvenue au Verger de Marbre, où poussent les pierres tombales et piaule l’oiseau Taylor. On entendra son chant et on se souviendra de sa plume. Car il en a.

Un premier roman au réalisme écorcheur qui laisse une persistante écharpe de tristesse.

Paotrsaout

 

 

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