Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Paotrsaout (Page 11 of 12)

BRACONNIERS de Tom Franklin / Albin Michel/ Terres d’ Amérique.

 

Traduction: François Lasquin

Si d’aucuns avaient l’intention d’explorer les Etats américains et certains de leurs comtés les plus paumés à partir de textes d’auteurs locaux, après peut-être le Kentucky du Kentucky Straight de Chris Offutt, l’Ohio du Knockemstiff de Donal Ray Pollock, l’Indiana de Chiennes de Vie de Frank Bill ou le Missouri du Manuel du hors-la-loi de Daniel Woodrell, ils pourraient envisager l’Alabama du Braconniers de Tom Franklin. Plutôt que d’ânonner le célèbre refrain Sweet Home Alabama, ils devraient se tenir prêts à adopter une habitude locale, à savoir mener sa barque ou son pick-up avec un bocal de gnôle dans une main et une carabine calibre .30 dans l’autre, ce qui contrarie la marche arrière au fond de l’impasse et prédispose de façon évidente aux sorties de route et autres accidents plus fâcheux encore.

Dispersés dans les dix nouvelles de ce recueil écrit il y a vingt ans, paru pour la première fois en France à l’aube du siècle, nous retrouvons sans grande surprise des personnages types du backcountry de l’Alabama, majoritairement des Blancs, employés ou agriculteurs, chasseurs ou pêcheurs, cabossés par la vie, un peu trop portés sur la boisson pour que cela n’ait pas de conséquence sur leur moral, leur vie sentimentale ou leurs décisions, traversés eux-mêmes par la frontière évasive qui existe entre les bois et les rivières et les usines d’insecticides et de granulats et les centrales électriques alentour. Auquel de ces deux mondes appartiennent-ils vraiment ? Dans lequel vont-ils vraiment s’en sortir ? L’un ou l’autre promet ses chausse-trappes, ses siphons, ses défaites, une agonie en fait. Comme il faut bien tenter quelque chose ou continuer, autant braconner, que ce soit dans le coffre des souvenirs, dans la cache des espoirs ou, plus littéralement, dans un coin de brousse à l’écart. Il faudra passer à la caisse, de toute façon, sans recevoir exactement la monnaie ou le bonus espérés. Perdre est aussi un verbe américain.

J’ai particulièrement apprécié la construction de ce recueil, exercice toujours délicat, souvent diminué par la perte de souffle. Ici nous commençons par la douce amertume, la mélancolie, qui nous autorise à rencontrer l’auteur et le versant le plus doux de son amer Alabama. Cela ira crescendo, pour finir dans la violence cruelle. De la grenaille au projectile à tête explosive, pour ainsi dire, avec la dense nouvelle éponyme (caser le terme fait toujours gagner des points), Braconniers.

Vingt ans c’est sans doute le temps qu’il faut pour méconnaître ou oublier un auteur qui, sans démériter aucunement, n’a pas réussi plus que ça à s’extirper du tohu-bohu littéraire. La culasse de l’enfer (son plus célèbre roman) n’est pourtant pas un titre donné à tout le monde. Braconniers, la première publication de Tom Franklin a été saluée et comparée en son temps à celles de grands disparus (Faulkner, Hemingway, Carver). Fort bien. A mes yeux, ce n’est pas lui faire insulte aujourd’hui que de le rapprocher des auteurs de recueils de nouvelles précités, histoire de rester sur un terrain de nature (ensemble de textes courts) et de qualité équivalentes. Il nous dit simplement et avec talent, que, dans son coin à lui, baigné d’une atmosphère sombre, sinistre, il y a des personnages qui se débattent dans le pot de colle ou la mare de vase. Et même si nous n’avons pas envie de leur ressembler, ou alors même s’ils nous demandent l’effort d’oublier que nous leur ressemblons trop, ils nous permettent de cultiver la tendresse littéraire et immense que nous éprouvons pour les damn losers, fussent-ils des rives de l’Alabama et de la Tombigbee, dans un coin paumé du centre de l’Etat de l’Alabama.

Paotrsaout

CE QU’EST L’ HOMME de David Szalay / Albin Michel.

Traduction: Etienne Gomez

C’est auréolé des louanges de la critique anglo-saxonne, distingué par des prix littéraires et finaliste du prestigieux Man Booker Prize qu’est publié en France en ce début d’année le 4e roman de David Szalay, sélectionné par Granta comme l’un des jeunes romanciers britanniques les plus talentueux de sa génération. En matière de pedigree, il y a moins consistant.

Ce qu’est l’homme est – tandis que l’on débat encore (roman ou pas roman ?), débat qui ne sera pas tranché ici tant il apparaît secondaire par rapport au fond – le kaléidoscope de neuf portraits d’hommes agencés selon différents âges de la vie. Ces hommes ont entre 17 et 73 ans, ce sont des hommes blancs, européens, appartenant à divers échelons de la classe moyenne même si la plupart du temps il faut leur reconnaître un degré de réussite universitaire, sociale ou économique. Ils n’ont pas la même nationalité, ne vivent pas au même endroit mais tous s’interrogent sur le sens de ce qu’est être vivant, en rapport avec leur âge, leur expérience et leurs désirs, ce moment de leur existence où nous les rencontrons. Ce peut être le sexe, la réussite sociale, le bien-fondé d’une relation, le sens d’un parcours…

David Szalay a un œil pour les détails qui donnent de bons instantanés. Où le sinistre domine. En fait, une sorte de blues de l’homo europaeus se dégage et résonne dans la série écrite par David Szalay. Sa vie représentée est faite de mouvements physiques fréquents sur un continent qui a aboli ou adouci les frontières. Mais lui reste enfermé dans de vieux taraudements mâles : « est-ce que je vais baiser ? Si oui, avec qui ? Est-ce que je peux réussir (mieux/plus, à cocher) ? N’est-il pas trop tard pour moi à mon âge ? Où est-ce que j’ai échoué dans tout ce parcours ? ».

Écrit de façon précise, avec toute la tension du présent, ce « roman » propose une vision des hommes de ce début de siècle en plein désarroi, en pleine crise, incapables de se donner une réponse, vision déclinée sans affect aucun, de façon clinique.

Faut-il pourtant abonder dans les éloges ? Les lectrices et lecteurs adultes se feront leur idée. A titre personnel, je dirais que je n’ai pas été plus impressionné que cela par ce texte, par la portée du propos. Les hommes sont mal barrés effectivement en ce début de siècle. Sont-ils seulement les seuls ? La photographie de neuf d’entre eux, englués dans leur questionnement trivialement masculin reste focalisée sur un sous-ensemble établi. Leurs membres, blancs, hétéros semblent sans problème extraordinaire , sans imagination, sans humour non plus. Les paroles qu’ils échangent sont plates. A vrai dire, ces hommes sont fades, inintéressants, rien ne nous rapproche particulièrement de l’un ou de plusieurs d’entre eux.

Il y a une promesse forte qui accompagne ce « roman » de définir ou circonscrire un Zeitgeist masculin. Szalay y contribue mais la répétition d’un même motif sans éclat ne fait pas une démonstration implacable.

Paotrsaout

DERNIÈRE SAISON DANS LES ROCHEUSES de Shannon Burke / Editions 10 / 18.

Traduction: Anne-Marie Carrière.

L’accueil réservé à la publication du polar 911 de Shannon Burke (2014) et de récentes lectures très séduisantes parmi les grands formats de 10/18 (La Famille Winter de Clifford Jackman, Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire) me faisaient attendre la dernière publication de l’Américain chez le dit éditeur avec une petite impatience. Cette fois-là, Burke revenait avec un roman d’aventures historiques, un western plus précisément, et les éclats des chroniques outre-Atlantique que nous recevions semblaient scintiller de bon augure.

Fin des années 1820. Tout ce qui est à l’ouest du Mississippi et de Saint Louis est une contrée sauvage. Un homme décidé peut y faire fortune, s’il survit à l’expérience, car la trappe et le commerce des fourrures sont de rudes activités. Le jeune et ambitieux William Wyeth rejoint une expédition vers le territoire crow, à des centaines de kilomètres de Saint Louis. Ce qu’il découvre de la vie des trappeurs le séduit. Mais blessé, il doit à l’aide et la loyauté de ses pairs de survivre et d’être évacué vers un fort militaire. Pendant sa convalescence, il tombe amoureux d’une jeune et fière veuve, Alene Chevalier, et finit par la séduire. Une vie plus rangée attend Wyeth s’il parvient à rentrer à la date fixée d’une expédition audacieuse qui se prépare, loin à l’Ouest, et qu’il ne peut ignorer. Menée par un fils de famille arrogant et tête brûlée, Henry Layton, avec d’anciens camarades de Wyeth comme Ferris, cette expédition s’annonce dangereuse mais très rentable. Elle va mettre à l’épreuve la nature profonde de nos héros et se heurter de plein fouet aux disputes territoriales et commerciales entre Britanniques, Américains et peuples indigènes dans les Rocheuses.

Ce roman est un honnête produit de divertissement. L’écriture est simple. Les tensions entre les trois principaux personnages, leurs caractères et leurs ambitions, nourrissent le déroulé dramatique. Paysages et épisodes violents contribuent à la dimension aventuresque. L’auteur s’est documenté pour redonner vie à ces trappeurs et coureurs des bois, pour reposer une époque, un contexte environnemental, commercial, diplomatique marqué par les divisions et les querelles guerrières.

Dépassé ce premier niveau de lecture, si vous attendiez comme moi un texte à la hauteur des citations (« A grand immersion into the past » – Kirkus ; « un chef d’œuvre de justesse historique et de fougue romanesque » -Publishers Weekly) qui épicent le web ou la quatrième de couverture du roman de Shannon Burke, vous serez (très) déçus. Pour le dire, des impressions se sont imposées au fil des pages : fadeur du style, côté émoussé des scènes et agaçant des personnages principaux,  approximation de la reconstitution. La liberté de l’auteur en matière de fiction est entière, elle l’autorise par exemple à adjoindre aux trois héros des compagnons d’expédition comme Jed Smith, Jim Bridger, Hugh Glass, trois des coureurs des plaines et des bois parmi les plus illustres de l’époque. Il est parfois cocasse de songer qu’ils ne sont là que pour un caméo littéraire. La liberté de l’auteur l’autorise aussi à négliger des faits historiques, à imaginer des épisodes scénaristiques inattendus (c’est un euphémisme) pour bousculer un récit indolent ou avancer des détails improbables voire incorrects sur les tribus indiennes et la géographie physique. C’est sa liberté de création et de fiction. A l’avoir utilisée de cette manière, Shannon Burke et son dernier roman ne m’ont pas personnellement convaincu.

A explorer, à votre convenance. En terme de qualités littéraires, romanesques, historiques, on peut attendre autre chose.

Paotrsaout

DES JOURS SANS FIN de Sebastian Barry /Editions Joelle Losfeld.

 

Traduction: Laetitia Devaux.

J’ai lu ces deux dernières années un certain nombre de romans auxquels j’ai pensé au fil de pages de celui de l’Irlandais Sebastian Barry. Des romans qui, par leur cadre historique, leurs personnages, leurs choix narratifs et dramatiques, se sont imposés comme des références à mes yeux. Je me suis posé cette question : peut-on encore lire et apprécier un texte comme Des jours sans fin après avoir été marqué par les lectures cumulées de Neverhome de Laird Hunt, L’oiseau du Bon Dieu de James McBride, Les marches de l’Amérique de Lance Weller, La poudre et la cendre de Taylor Brown (ouvrages tous chroniqués par Nyctalopes, ce qui n’est pas hasard) ?

La réponse, fort heureusement, est oui.

Des Jours sans fin est le récit de Thomas McNulty, jeune Irlandais, seul survivant de sa famille décimée par la famine, qui n’arrive pas cadavre sur la terre d’Amérique, comme des milliers d’autres, abîmés par les privations et l’éprouvante traversée. Thomas va lier son destin à celui de John Cole, un paria vagabond comme lui, rencontré sur un chemin qui n’a pas de direction véritable. Ils sont jeunes, doivent survivre, leur gracile constitution physique va leur permettre dans un premier temps de travailler dans un saloon, grimés en femmes. Ce n’est pas sans provoquer des émois profonds à Thomas, qui se sait très vite attiré par John Cole. Pudiquement, Sebastian Barry nous fait comprendre que ces deux-là sont plus qu’un couple d’amis. Les garçons mûrissent physiquement et changent, ils n’ont d’autre choix à un moment que d’embrasser une carrière militaire. Sous l’uniforme, après tout, la promiscuité masculine n’a rien de suspect. Cette décision les emmènera dans l’ouest. Avec leur unité, ils « pacifient » la nouvelle colonie de Californie, combattent plus tard les Indiens des Plaines. Ce à quoi ils participent, ils le réalisent, est de la violence pure, raciste, aveugle. De façon incompréhensible, cela se déroule dans un pays magnifique et redoutable et parmi les êtres vrillés par la guerre qu’ils côtoient, il y en a certains pourtant qui deviennent leurs fidèles amis. A l’issue d’un énième affrontement avec une tribu tantôt amicale tantôt rétive, ils recueillent Winona, petite fille sioux désormais orpheline. Quand vient le temps de la démobilisation, Winona est comme la fille du couple John Cole – Thomas McNulty. Celui-ci reprend sa vie de travestis de cabaret, avec un talent nouveau. Un vieillard noir, McSweny, devient le grand-père de cette famille improbable. Mais quand résonnent à nouveau les tambours de la guerre, Thomas et John rejoignent leurs frères d’armes et les troupes de l’Union sur le champ de bataille, jusqu’à la capture et l’emprisonnement, puis la paix. Cette fois, il faudra payer un prix bien plus lourd pour trouver le peu de bonheur auquel ils aspirent tous ensemble avec Winona. Ce n’est qu’une particule dans des existences âpres, brutales, mais qui donne l’impression que, malgré tout, la vie vaut la peine d’être vécue et que, au moment où elle est goûtée, « le jour sera sans fin. »

Le texte de Sebastian Barry est tout simplement magnifique. Il repose sur une voix, celle de Thomas McNulty. D’origine populaire, il s’exprime comme tel. Le travail d’écriture est là. Les phrases sont courtes, épurées, l’expression est « vulgaire » (au sens de contraire à « littéraire »). Pourtant c’est d’une puissance imagée rare. Bien souvent, la poésie étincelle. Et par poésie, j’entends le pouvoir du parler du banal, du trivial, du détail, d’une façon unique. Sebastian Barry évoque une violence terrible, les souffrances, le sang, la merde, la beauté du monde aussi et la quête d’un sens que nous cherchons à donner à notre passage sur terre (aussi particuliers soyons-nous ou pensons-nous être).  Il a été écrit ailleurs que l’écriture de ce roman doit beaucoup au fait que l’auteur et son fils homosexuel se sont libérés l’un et l’autre de se dire la vérité sur qui ils étaient et ressentaient l’un pour l’autre.  Il ne faut pas oublier que ce roman nous parle de l’homosexualité de l’identité sexuelle, avec beaucoup de justesse et de délicatesse.

Dans le tohu-bohu de nos vies, où qu’elles se passent, n’importe quand et comment elles se passent, nous ne cherchons sans doute que de simples moments de bonheur (un foyer, des proches, des sentiments) qui nous permettront peut-être de traverser nos existences sans être dominés par la défaite de l’absurdité. Alors voilà un roman historique empli de vacarme, aux ramifications existentielles, qui pourrait, vous donner à penser et, comme à moi, vous serrer les tripes et la gorge.

Vif et poignant. Même si l’année est loin d’avoir donné toutes ses récoltes, il me semble déjà qu’il me sera difficile d’ignorer ce roman à l’heure des bilans.

« On échange une poignée de main, et Lige part, peut-être à pied jusqu’au Tennessee. Il dit qu’il doit bien y avoir un moyen de traverser les Blue Ridge Mountains. Personne le sait. Il va tenter sa chance. Ecris-nous dès que tu peux, dit John Cole. Nous oublie pas. Je garde le contact, dit Lige, je vous abandonnerai pas. John est un type grand et maigre dont le visage exprime jamais grand-chose. Quand il prend une décision, il s’y tient. Il a mon soutien, il veut le meilleur monde possible pour Winona et il néglige pas non plus ses amis. Pourtant, quand Lige Magan sous-entend cette sorte d’amour pour lui, on distingue quelque chose sur le visage de John Cole. Peut-être qu’il se rappelle de sa maladie, quand il pouvait pas bouger un muscle, et que Lige était aux petits soins. Pourquoi un homme en aide-t-il un autre ? Ça sert à rien, la vie s’en moque. La vie, c’est qu’une succession de moments difficiles en alternance avec des longues périodes où il se passe rien, à part boire de la chicorée, du whisky, et jouer aux cartes. Sans aucune exigence. On est bizarres, nous autres soldats engoncés dans la guerre. On est pas en train de discuter des lois à Washington. On foule pas leurs grandes pelouses. On meurt dans des tempêtes ou des batailles, puis la terre se referme sur nous sans qu’il y ait besoin de dire un mot, et je crois pas que ça nous dérange. On est heureux de respirer encore quand on a vu la terreur et l’horreur qui, juste après, se font oublier. La Bible a pas été écrite pour nous, ni aucun livre. On est peut-être même pas des humains, puisqu’on rompt pas le pain céleste. Pourtant, si Dieu essayait de nous trouver une excuse, il pourrait invoquer cet étrange amour parmi nous. C’est comme quand on cherche dans l’obscurité, qu’on allume une lampe et que la lumière vient à notre rescousse. On découvre des objets ainsi que le visage d’un homme qui est pour vous comme un trésor déterré. John Cole. Une sorte de nourriture. De pain terrestre. La lumière de la lampe va jusqu’à ses yeux, et une lueur leur répond. »

Paotrsaout

AUGUSTE L’ AVENTURIER de Marek Corbel / Goater noir.

Il rend un bien bel hommage, Marek Corbel, dans son dernier roman noir, Auguste l’aventurier, librement inspiré par la vie et l’œuvre d’Auguste Monfort dit Le Breton (1913-1999).

Né à Lesneven (29-N, comme le précisaient les PTT à une autre époque, qui n’avaient pas intérêt à se gourer de train postal), orphelin de père dès les premiers orages d’acier de la guerre en 14, abandonné par sa mère par la suite, le jeune Auguste devient pupille de la Nation et est placé en intuition. Il s’en évade plusieurs fois, ce qui l’amène être transféré dans un Centre d’Education surveillée, au régime sévère. Devenu adulte, en région parisienne, il fréquente la zone et mène une vie de petit ouvrier. Lorsque la Seconde Guerre Mondiale et l’Occupation surviennent, il fait le bookmaker, possède des parts dans des tripots et restaurants, s’égratigne avec une partie du Milieu français qui profite de cette période pour développer des affaires et des « services » voués depuis aux gémonies. Certains de nos bandits nationaux de l’époque choisirent en effet de se salir les mains et l’honneur. Auguste, qui faillit vraiment mal tourné, décoré de la Croix de Guerre à la Libération, ne se vit jamais que comme « héraut » de celles et ceux à qui on avait salopé l’enfance. Il en savait lui-même quelque chose.

C’est une promesse personnelle, après la naissance de sa fille, qui le pousse à écrire et devenir un auteur de romans noirs et polars, signés par sa maîtrise d’une langue verte et argotique. Il invente le terme même de « rififi » et en décline le terme dans de multiples titres, introduit le verlan dans la littérature, qui jusque-là était le verlen pour ses locuteurs. Ses succès de librairies deviennent aussi des adaptations cinématographiques assez peu méconnues, pour employer la litote : « Du rififi chez les hommes », « Razzia sur la chnouf », « Le clan des Siciliens ».  Il côtoie Gabin, Ventura, Delon, Hossein, Gilles Grangier, Henri Decoin, Henri Verneuil, Jean-Pierre Melville.

J’abrège. Vous lirez de toute façon sur la page Wikipédia d’Auguste des lignes qui ressembleront trop aux miennes, qui n’a pas le courage de rédiger mieux. Cela m’a en tout cas donné envie d’en savoir plus.

Marek Corbel a trouvé la force et le talent pour nous donner un Auguste réinventé dans son expression et des moments de sa vie (et ceci nécessite un travail de recherche et de passion, il faut le saluer) : Gus Le Léon, taulier de bar interlope et prêt au coup de main pour sauver une pauvre fille bretonne mise au tapin (contre quelques talbins quand même), dans le XVIIIe arrondissement de Paris, aux dernières heures de l’Occupation en août 1944 ; le ci-après Auguste Tréguier, écrivain reconnu et déjà sur la pente du dédain dans les milieux littéraires, au beau milieu de l’été caniculaire de 1976, en villégiature à Nevez (29-S, comme le précisaient les PTT à une autre époque). Un satané bougre, un peu amer, mais toujours attaché à la Bretagne et à ce que lui a enseigné son destin personnel : « il faut (essayer de) sauver les enfants de la dureté de ce monde ».

Trois décennies après, ce qu’il a fait en août 1944 à Paris, revient lui gratter la mémoire, en la personne de Suzanne, une journaliste locale, qui a trente ans de chagrin sur le plastron. Elle est chargée de l’interviewer. Auguste va réaliser petit à petit à qui il a affaire. Ils ne se sont plus vus depuis lors. Mais ni l’une ni l’autre n’ont réellement oublié.

Pas loin, dans une résidence sur les bords de l’Aven, Le Hénan, on a retrouvé, un notable au passé pas si glorieux, calanché. Mort pas si naturelle, se révèle-t-il. Tandis qu’un gendarme local, un peu con, et un vieux briscard de la Sûreté rennaise envoyé sur place, s’acoquinent et racontent au travers de leurs échanges formels ou moins, la police et ses dynamiques politiques, en particulier en région Bretagne, depuis la Libération, jusqu’à la Ve République, le passé plus personnel pour d’autres remonte à la surface…

J’ai aimé, au travers de sœurs, que cela parle aussi de ces femmes bretonnes de la première moitié du XXe siècle, perdues entre la paroisse, la tradition et la grande ville, où elles ont été avalées, bonniches ou putains, bonnes filles du terroir assez fragiles pour qu’un sale destin (et des sales types) en fasse des putains. Certaines ont trouvé un courage énorme a existé.  On a pu faire de Bécassine une godiche de l’imagerie nationale aussi parce qu’elle cristallisait une réalité de l’histoire sociale française. Un jour, quand il n’y eût plus assez de pauvres filles originaires des provinces à vouloir survivre, malgré la misère, les préjugés religieux et bourgeois, on partit en trouver ailleurs : Europe du Sud, Maghreb, Sud-Est asiatique… Toutes n’ont pas eu leur histoire évoquée ou exposée. Toutes n’ont pas eu un sauveur comme Auguste.

Parfois, dans ce roman d’une grande culture historique, littéraire et stylistique, régionale aussi, on se retrouve pris dans un faisceau de points vues et d’époques, entre août 1944 (l’Histoire) et août 1976 (la saison). On peut alors s’égarer entre troisième personne du pluriel, deuxième personne du singulier, reconstitutions historiques précises et vivantes et anecdotes locales non moins précises et vivantes, qu’il saurait falloir contextualiser ou décrypter. Ce serait peut-être à mes yeux un des défauts de l’écriture, celui de nous laisser par brefs instants désorientés. Mais d’autres pourraient y voir une virtuosité narrative.

En tout cas, du Paris des voyous et des compromis sous l’Occupation à l’été caniculaire de 1976 sur la côte sud du Finistère, Marek Corbel nous rend plus proche la voix, la gouaille et le parcours sinueux d’un personnage, Auguste, qui, s’il n’est ici pas totalement réel, est diablement romanesque.

Emouvant portrait et belle reconstitution d’époque.

Paotrsaout

 

 

Un 6 coups pour Noël / Best of 2017 de Paotrsaout.

Je ne vous ferai pas croire que je n’ai consacré ces mois écoulés qu’à lire des nouvelles publications. Je ne parlerai donc ici que d’ouvrages parus en 2017 puisque c’est la formule du moment sur le blog. La liste des titres avec lesquels j’ai chevauché depuis janvier avec plaisir est bien entendu plus étoffée. De façon peu étonnante, vous trouverez trace ci-dessous de mes marottes : l’Amérique et son histoire, écrite avec du plomb et du sang.

 

Les Marches de l’Amérique de Lance Weller.

Puissant, profond, vaste comme les plaines et les montagnes que ses personnages parcourent.  A damn good western comme dirait l’oncle Bill. Littéraire, bien sûr, parce que c’est écrit d’une plume assez magistrale, pour faire dans la litote.

La poudre et la cendre de Taylor Brown

Une chevauchée haletante dans un paysage carbonisé physiquement et moralement par la guerre de Sécession. Mon cœur karstique s’est fendillé pour les deux jeunes héros. Ouais, parce qu’il y a, en plus, une forme de beauté et de l’amour dans tout ça.

La Famille Winter de Clifford Jackmann

Imaginez la scène finale de la citadelle dans La Horde Sauvage de Sam Peckinpah étirée sur plusieurs dizaines de pages. On se massacre copieusement dans cette histoire de bonshommes. Et les bonshommes sont ce qu’ils sont. Tordus, cruels, violents, pas bons donc. Mais pas complètement détestables. En plus, en toile de fond, des reconstitutions historiques et sociales solides et lucides.

Un seul parmi les vivants de Jon Sealy

L’anomalie n°1 peut-être de cette sélection. Plus Sud que Ouest des Etats-Unis. Alors ? Sur l’autre rive du Mississippi et en dessous de la ligne Dixie, d’autres contrées, d’autres terroirs, d’autres rythmes, d’autres hommes, qui meurent aussi sous les balles américaines. Et on peut en faire toute une histoire. Comme celle-là. « Sale et poisseuse » ai-je lu, fort à propos, ailleurs.

A coups de pelle de Cynan Jones

L’anomalie n°2 peut-être de cette sélection. Contemporain, gallois (mais le pays n’est-il pas à l’Ouest du Royaume-Uni ?), sensoriel, physique, animal. Et psychologique à la fois. C’est court, écrit au rasoir. Ça sert diablement la gorge et c’est très beau.

Scalp de Hugues Nicol

L’anomalie n°3 peut-être de … Non, c’est pour faire hennir le patron et les lecteurs du blog. Son of a gun ! Une BD…  On en parle jamais ou presque ici. C’est dommage dans ce cas. Déjà parce que le personnage de chasseur de scalps John Glanton a laissé une trace sanglante dans la petite Histoire ET dans la grande littérature (Il va falloir l’admettre, Méridien de sang de Cormac McCarthy ne s’inspire pas de la Petite Maison dans la Prairie). Ensuite parce que le traitement narratif et graphique noir et blanc vaut le coup, ne serait-ce que d’œil. Ces quinze derniers mois, trois nouveautés BD/romans graphiques inspirés par Géronimo et les Apaches.  Avec un meilleur rôle et une juste considération. Mais, désolé, pas moyen d’en faire, comme là, l’objet d’une chronique « noire et partisane ».

Voilà. Le compte est bon, 6 projectiles dans le barillet. Visez le cœur. Joyeux Noël sur la Frontière.

Paotrsaout

SANDINISTA ! Hommage à The Clash / Goater Noir.

Sous la direction de Jean-Noel Levavasseur.

Couvertures de Jean-Christophe Chauzy.

Préface de Caryl Ferey.

Avec, par ordre d’apparition, des textes de Serguei Dounovetz, Stéphane Grangier, Michel Embareck, Jean-Hugues Oppel, Caroline Sers, Karine Médrano, Anne Bourrel, Alain Feydri, Thierry Crifo, Jean-Luc Manet, Sylvain Bertrand, Jean-Noël Levavasseur, Thierry Gatinet, Nathalie Burel, Mark Kerjean, Frédéric Prilleux, Sylvie Rouch, Thomas Fleitour, Max Obione, Stéphane Le Carre, Patrick Amand, Marion Chemin, Mathieu Rock, Marc Villard, Hugues Fléchard, Mouloud Akkouche, Léonard Taokao, Olivier Mau, Jean-Bernard Pouy, Denis Flageul, José-Louis Bocquet, Olivier Martinelli, Mathias Moreau, Pierre Domengès, Frederic Paulin,  et Giuglietta.

S’il est une chose que la lecture des chroniques du blog Nyctalopes confirme, c’est bien que la musique rock au sens large offre aux lecteurs et aux auteurs de littératures noires des références, des inspirations ainsi qu’un bruit de fond, un élément d’ambiance, un rythme qui accompagneraient l’écriture ou la lecture.

Jean-Noël Levavasseur est un grand apôtre de la nouvelle noire et rock. L’homme n’en est pas à son premier coup éditorial. Depuis 2009, il  a aggloméré autour de son aimable personne et de plusieurs projets de même essence (à savoir rendre hommage à ou s’inspirer de l’univers d’un groupe de rock  ou d’un de ses LPs) une chorale d’auteurs (dames et messieurs) de textes noirs – connus, reconnus  et nouveaux venus – pour éditer des compilations littéraires dédiées, par exemple, à The Clash, The Ramones, Little Bob, The Cramps, Bérurier Noir, Nirvana, The Gun Club ou Motörhead.

La branche noire (et armée de talent) des éditions rennaises Goater a décidé cette fois de porter ce dernier projet en date. Ce n’est pas une anomalie. Déjà, parce ce que Goater a l’éclectisme militant. Ensuite, parce que sa collection noire (aux superbes couvertures, qu’il soit dit au passage) regroupe dans son porte-feuille  un certain nombre de plumes de qualité que nous retrouvons dans le recueil : Frédéric Paulin, Nathalie Burel, Stéphane Grangier, Léonard Taokao, Mark Kerjean… Le casting s’appuie également sur Michel Embareck, JL Manet,  Olivier Martinelli, Max Obione, JH Oppel, JB Pouy, Marc Villard… bourlingueurs du texte noir et du polar, qui ont plus d’un 33T dans leur sac. Il en reste un certain nombre que je ne mentionne pas mais qui participe pleinement à l’entreprise. Goater Noir a en tout cas donné carte blanche à Jean-Noël Levavasseur et ses copains, à Caryl Ferey (préface) et à JC Chauzy (couvertures) pour construire un atypique recueil en trois tomes, disponibles à l’unité ou bien fagotés dans un même coffret.

Trois tomes comme trois disques, trente-six titres pour trente-six auteurs. Car il faut en venir au cœur du projet, après ces longs prolégomènes. Ce recueil rend hommage à un groupe mythique et à une de ses productions, qui ne mérite pas moins le même adjectif journalistique. The Clash et Sandinista ! Le triple album vinyle sort à la fin de l’année 1980. Musicalement, il marque une ouverture inédite, dans les compositions du groupe, à des genres variés : rock n’ roll, rhythm and blues, reggae, calypso, dub, jazz, gospel, rap, soul, rockabilly et folk. Historiquement, il exprime la vision mondiale d’un groupe engagé, au cœur de son époque. L’affrontement Est/Ouest se cristallise en particulier en Amérique Centrale. Mais The Clash n’en oublie pas moins de pointer d’autres problèmes sociaux et politiques plus britanniques.

« Sandinista ! est le genre d’album qui vous suit toute la vie  puisqu’ elle court après ; on ne s’en lasse pas à force d’étrangetés, d’expérimentations, de sons nouveaux mille fois revisités depuis. » écrit Caryl Ferey dans sa préface.

Alors du noir, du rouge, couleurs révolutionnaires, couleurs de désespoir, de galère, de lutte et de violence, vous en trouverez sur le dessus et dans le dedans de ce recueil. Vous  trouverez aussi des références musicales et historiques (précises ou alors à la frontière floue de la fiction), des endroits et des époques, des balles et des lames de métal, qui ouvrent dans les chairs et les souvenirs des bouches assez grandes pour en faire sortir des rires, vous trouverez du con et du cul, des crépuscules et des aubes, des clichés et des instantanés., du style et du soufre. Vous trouverez peut-être l’envie de vous plonger en intégralité dans les trente six titres, de l’album et du recueil. Vous trouverez peut-être l’envie de découvrir ou de creuser la bibliographie des trente neuf (Caryl Ferey et JC Chauzy et Goater Noir compris) contributeurs, rassemblés par la camaraderie, la folie, la connerie et une certaine envie de raconter des histoires et de les partager. Termes qui entreraient, pour ma part, dans une tentative de développer la définition du « rock ».

Sortie officielle ce week-end aux festivals Noir sur la Ville à Lamballe ou L’ Autre Livre à Paris.

Fan material, for sure. Mais noir, rock et récréatif  pour tous les autres.

Paotrsaout

FEMME DE FEU de Luke Short / Collection  » L’Ouest, le vrai  » / Actes sud

Traduction: Arthur Lochmann

 

Bien que la répétition soit pédagogique, l’auteur de cette chronique invite à parcourir l’essentiel du compte-rendu d’un précédent ouvrage du même auteur (Luke Short) dans la même collection (L’Ouest, le vrai) tant ces lignes vous aideront à cadrer l’essentiel et lui épargneront l’écueil du plagiat.

Après Ciel Rouge, Femme de Feu est le second ouvrage de Luke Short proposé aux lecteurs francophones. A l’origine publié en 1943 sous le titre de Ramrod, le roman est adapté au cinéma par Andre De Toth en 1947. Pour le public français, ce western s’appellera Femme de Feu.

 « On disait que c’était un pays béni des dieux jusqu’à ce que le démon y mette cette femme ». Cette phrase ornait certaines des affiches de hall de cinéma à l’époque de la sortie américaine, du film de De Toth. Avec le titre de la VF, il est aisé de comprendre que Luke Short a fait de Connie Dickason, le personnage principal de son intrigue noire, une femme qui cherche à s’émanciper d’une société patriarcale autant qu’à se venger des figures de ce patriarcat, son père Ben et Frank Ivey, tous deux puissants éleveurs dans l’Utah en 1870. Elle fera montre d’un caractère, d’une duperie et d’une brutalité équivalente à celle de ses adversaires masculins pour prendre son indépendance et monter son exploitation. Il y a là un schéma classique du western (une guerre pour la terre et les bêtes) dans lequel Luke Short insère un personnage typique du roman noir, la femme fatale ou la femme tragique. C’est en soi une originalité, parfaitement maîtrisée par l’auteur dans sa trame narrative et dans les ressorts psychologiques qu’il actionne.

 Connie Dickason embauche Dave Nash, un cow-boy sans attaches, réprouvé et orgueilleux, ainsi que d’autres hommes pleins de rancœur contre les deux barons de l’élevage et les entraîne dans un jeu de manipulations et de coups bas. Au milieu de la communauté locale divisée, le shérif Jim Crew, pourtant aguerri, tente de faire valoir le droit et la justice et d’empêcher le sang de couler, et Rose Leland, une couturière, femme libre aussi à sa manière, essaie d’éviter à Nash auquel elle s’est attachée, les conséquences d’un choix douteux et d’une attraction dangereuse. Impossible pourtant de séparer de façon nette les bons et les méchants dans cet affrontement sanglant. Quand la violence se déchaîne sous la plume de Luke Short, elle le fait avec force et rapidité et n’épargne pas plus un côté que l’autre.

 Presque aussi bon que Ciel Rouge ? En tout cas, un western cynique et sombre, écrit avec une élégance nerveuse qui nous vient du siècle du hard-boiled.

 Paotrsaout

LA FAMILLE WINTER de Clifford Jackman / Editions 10/18.

 

Traduction: Dominique Fortier

La violence de l’histoire américaine au XIXe siècle a servi d’à-plat paysager ou social pour une galerie de personnages, réels ou bien fictionnels, outlaws, braqueurs, tueurs à la carrière sanglante (et souvent brève), chasseurs d’hommes sans pitié. Les silhouettes entremêlées de Jesse James, de Billy the Kid, de John Welsey Hardin, de Josey Wales pourraient se dessiner facilement devant vous. C’est du côté de l’authentique chasseur de scalps John Glanton et de son supposé acolyte, le Juge Holden, au centre de l’incontournable roman Méridien de sang de Cormac McCarthy, qu’il faudrait se pencher pour donner une mesure de l’extraordinaire violence déchaînée par La Famille Winter, dans le premier ouvrage traduit du Canadien Clifford Jackman.

La « famille » Winter se constitue à la faveur de la guerre de Sécession. Un détachement d’éclaireurs maraudeurs, en pointe et déjà en marge, tandis que derrière eux les colonnes du général Sherman vont s’ébranler à travers la Géorgie. Cette situation est une aubaine pour certains de ces hommes. L’officier Quentin Ross, menteur pathologique, roublard, tueur psychopathe et sadique. Les frères Empire, stupides et cruels qui voient le Walhalla de pillages et de viols qui s’offre à eux. Dans un affrontement à l’arme à feu, ils sont redoutables. Pour d’autres, c’est une sorte de fatalité. Fred Johnson, l’esclave qui a le dos au mur ou la corde presque au cou, il a tué son maître à coups de hache. C’est une force de la nature et une intelligence. Bill Bread, le Cherokee rongé par l’alcool et la culpabilité, peut-être le bourgeon d’un sens moral. Jan Muller le soldat allemand enrôlé à peine débarqué en Amérique et qui obéit aux ordres de Ross, fussent-ils déjà louches. Au centre de cette sinistre association se tient l’insondable Augustus Winter, torturé par son père au nom de principes moraux et religieux. S’affranchir des règles est pathologique chez lui. Il va révéler un don surnaturel pour le meurtre. La famille Winter est l’histoire de son ascendant sur la sinistre fratrie, de sa volonté morbide de piétiner jusqu’au bout une morale qu’il juge hypocrite.

Pendant presque trente ans la famille va faire parler d’elle, tandis qu’elle s’élargit ou rétrécit sur le plan numéraire. Elle joue un rôle abject dans tous les épisodes de la fin de la guerre, de la reconstruction, de l’expansion urbaine et politique du Midwest, de la Frontière et de la disparition de celle-ci.  Episodes qui sont parfois de simples ligaments narratifs. Tantôt stipendiée et utilisée en sous-main, tantôt pourchassée, tantôt au service de la « civilisation » américaine, tantôt s’opposant à elle. Le nombre de morts violentes qu’elle laisse dans son sillage est proprement ahurissant. Clifford Jackman tape dur, très dur. La sympathie ou l’affection pour les bad guys que d’aucuns pourraient ressentir est ici mise à rude épreuve. Ces mecs sont de vrais putains de tarés sanguinaires.

Encore que Clifford Jackman nous protège d’une partie de l’horreur. Des pires atrocités, nous avons un écho a posteriori, par des détails ou des dialogues. La cruauté de Winter, sa réputation justifiée, est inscrite dans le regard de ceux qu’il rencontre. Elle suffit bien souvent. Et l’écriture de Clifford Jackman privilégie l’action et dévie de toute velléité de flamboyance littéraire. Les violences, les sévices, les fusillades et les meurtres s’enchaînent à un rythme endiablé. On en oublie le décompte de la même manière qu’on oublie la quantité de projectiles balancés dans une production cinématographique américaine, disons moyenne. C’est leur accumulation qui peut-être pèse, au final.

Impardonnables et détestables, les membres de la famille Winter le sont. J’ai suivi une bonne part de leur effroyable parcours à califourchon sur une lame de rasoir, m’interrogeant sur le moment où je serais tranché en deux, d’écœurement ou de lassitude. J’ai tenu bon.

Déjà, parce que j’ai été intrigué puis séduit par la période « Chicago » de la famille, une des plus étonnantes dans leur parcours, et leur implication  en tant que nervis, dans la campagne électorale de 1872, une réussite de reconstitution puante et bruyante de la jeune métropole, déjà corrompue jusqu’à l’os.  Ensuite parce que, dans le cheminement d’Augustus Winter perce ici et là une interrogation, oui, philosophique. Augustus Winter est déterminé à outrepasser les règles et les normes, il force sa « famille » à le suivre sur un terrain effroyable. Il va peu à peu se rendre compte que cela ne le rend que temporairement à part. Il existe une force plus impitoyable encore que lui. Elle est en marche pour le broyer.

« Toutes les sociétés ont en leur cœur un mythe mobilisateur, un récit directeur, un prisme à travers quoi voir le monde, mais Augustus s’était cru différent. Il avait cru que lui seul parmi les hommes avait le courage d’affronter la vérité du monde, de vivre en accord avec les lois de la nature, de suivre les règles de la raison pure. Que lui seul avait vu la face de Dieu. Ce fut donc pour lui une double désillusion que de découvrir que cette croyance avait été son fantasme personnel. »

Advient le crépuscule de la famille Winter, en Oklahoma, à la toute fin du XIXe siècle. Au milieu des explosions de violence de son récit, l’auteur dessine une lucide dynamique sociale et historique.

« L’Ouest se refermait autour d’eux tandis que s’élevaient les clôtures, que les hordes de bétails envahissaient les plaines et que les Indiens disparaissaient. Les nouvelles se répandaient aussi vite  que l’éclair par les fils du télégraphe. La Famille Winter se regroupa à nouveau ; c’est tout ce qu’elle pouvait faire face à la pression constante exercée par l’ennemi. Partout autour d’elle,  la pressant de tous les côtés, les gens, les gens, les gens. »

Augustus Winter n’est pas Kurtz et le roman de Cliffton Jackman n’approche pas l’esthétique du film Apocalypse Now ni la force littéraire de Méridien de sang.  Mais de sa gangue « explicite et graphique », comme diraient littéralement les Anglo-Saxons, pourrait émerger  une pierre précieuse, du point de vue des premiers Sapiens Sapiens . En l’occurrence un silex, tranchant et capable de faire naître le feu. Mais tout le monde ne pourra pas le contempler ou s’en réchauffer, aussi Sapiens Sapiens soit-il.

Copieusement violent. Mais peut-être pas si gratuit.  En tout cas, pas de la graine pour les petits serins.

Paotrsaout.

 

 

 

 

AMERICAN WAR de Omar El Akkad / Flammarion.

Traduction: Laurent Barucq.

Dans son premier roman, le journaliste Omar El Akkad imagine des Etats-Unis ravagés par une Seconde Guerre de  Sécession, à la fin du XXIe siècle. Dans la veine dystopique devenue familière aux lecteurs et téléspectateurs, c’est la plausibilité des projections d’Omar El Akkad qui donne à son roman un aspect de sombre prophétie.

  • le réchauffement climatique et ses conséquences ont modifié la géographie des Etats-Unis. Ouragans et montée des eaux ont submergé la Floride, le sud de la Louisiane, d’autres côtes au bord de la nouvelle Mer du Mississippi. Les températures caniculaires empêchent l’agriculture et font progresser la désertification dans tout l’intérieur du pays.
  • La décision du pouvoir  à Colombus (nouvelle capitale) de bannir les énergies fossiles, responsables de ces dérèglements, à l’origine aussi de plusieurs accidents écologiques, provoque la rébellion et la sécession des Etats du Sud, où les intérêts pétroliers sont importants et où est cultivée une mythologie historique et identitaire dévoyée.
  • La guerre éclate en 2074, après un attentat-suicide contre la personne du président de l’Union. Elle va durer 19 ans, jusqu’en 2093 et opposer les Bleus de l’Union contre les Rouges sécessionnistes du Mississippi, de l’Alabama, de Géorgie et de Caroline du Sud, dans un imbroglio de combats entre milices, d’attentats, de frappes de drones, de déplacements de populations et de massacres de civils, qui n’est pas sans rappeler ce que subissent certains malheureux pays du Moyen-Orient actuel.
  • Comme autant d’échos d’un déclin états-unien, le Mexique récupère au bout du fusil ses anciens territoires et l’Union Bouazizi des pays arabes envoie aide humanitaire et conseillers militaires pour que cette guerre fratricide s’étire et continue d’affaiblir un rival.

Ce cadre touffu ainsi posé, il convient d’indiquer qu’American War est avant tout un récit familial qui s’attache à suivre les Chestnut de Louisiane sur une période de près de 50 ans. L’enfance de Sarat s’achève brusquement avec la mort de son père dans un attentat. Avec sa mère, son frère, sa sœur, elle doit rejoindre un camp de réfugiés. Au fil des épreuves et des injustices, la fillette se transforme. Avec un physique déjà atypique, pleine de ressources et de résolution, elle s’endurcit, grince de révolte. Un homme la prend sous son aile et en fait petit à petit une féroce combattante dont les actions auront des répercussions sur l’ensemble du conflit. Trahie, arrêtée, torturée, brisée, elle sera libérée à la fin du conflit, la guerre et la vengeance couvant de façon inextinguible dans son cœur. Jusqu’au bout, Sarat voudra tuer la Paix et incarner la Mort, la sienne et celle des autres.

Pour employer un terme qui fait florès, c’est une « radicalisation » sans retour véritable que nous raconte American War, la transformation d’une personnalité dans un contexte de guerre, influencée par des expériences terribles, manipulée par des croyances et des idéologies ou tout simplement bernée par ceux qui l’entourent, des « recruteurs » aux motifs troubles, jusqu’à basculer sans retour dans l’obscur.

_ Enfin quand ils nous ont fait rentrer d’Irak et de Syrie pour la dernière fois, j’ai un peu bourlingué avant de m’installer à Montgomery. Tu sais, dans ce pays, on a la fâcheuse habitude de réfléchir à nos guerres après les avoir faites, et il faut croire qu’on avait décidé que la guerre où on m’avait envoyé n’était pas si une bonne idée que ça. Dans le Nord, tous les gens qui apprenaient que j’avais été au front voulaient en débattre, encore et encore, comme si c’était moi qui avais donné l’ordre d’y aller. Au Sud, ils ne font pas ça ; du moins, personne ne me l’a fait.

_ C’est tout ? Ils étaient sympas avec vous, ici, alors vous vous êtes rallié aux Rouges ?

_ Non a dit Gaines. J’ai rejoint les Rouges parce que, quand un sudiste te raconte pour quoi il se bat – que ce soit la tradition, la fierté ou simplement l’obstination -, tu peux être d’accord ou pas, mais tu ne peux pas dire que c’est un mensonge. Quand un nordiste te raconte pour quoi il se bat, il emploie des mots comme « démocratie »,  « liberté » et « égalité », mais vous savez très bien tous les deux que le sens de ces mots change jour après jour comme le temps qu’il fait. J’en ai eu assez de tout ça. Si tu prends les armes pour te battre pour une cause, tu as intérêt à ne pas changer d’avis. Que tu aies raison ou tort, tu assumes ce pour quoi tu te bats et tu ne changes jamais, jamais d’avis.

_ Alors vous pensez qu’on a tort ? Vous pensez qu’on ne se bat pas pour une bonne cause ?

_ Non, et toi ?

_ Non.

_ Mais si c’était le cas ? Si tu étais sûre d’avoir tort, est-ce que ça suffirait pour que tu te retournes contre les tiens ?

_ Non. »

Gaines a souri.

_« C’est bien ma fille. »

 

On pourra garder certaines réserves sur la construction du roman (la narration du personnage principal, enchâssée dans celle de son neveu qui lui a survécu. Devenu historien de la période, il insert de façon régulière et plus ou moins adroite des extraits de documents officiels, d’archives, de mémoires, pour replacer en perspective les épisodes de la longue guerre civile) et son écriture (certaines lignes de dialogue un peu trop mélo). Il conserve néanmoins une force certaine et un aspect dérangeant. American War nous propose un avenir pour un pays et ses (mauvaises) habitudes impériales et militaires, son déni d’un bouleversement climatique mondial en cours et sa facilité à jouer sur de vieilles fractures historiques, sociales, raciales plutôt que de les dépasser. Il est terrible d’évocation, car il ressemble au pire présent que d’autres peuples doivent affronter aujourd’hui.

Après tout, qu’est ce que la sécurité sinon le bruit des bombes qui tombent sur la maison de quelqu’un d’autre ?

Une fable lugubre pas si irréelle. Les réfractaires au roman d’anticipation n’y trouveront  peut-être pas leur compte.

Paotrsaout.

 

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