Chroniques noires et partisanes

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L’EQUATEUR D’EINSTEIN de Liu Cixin / Actes Sud

Traduction: Gwennaël Gaffric

 Je n’avais jamais vu la nuit. Je n’avais jamais vu les étoiles. Je n’avais jamais vu le printemps, ni l’automne, ni l’hiver. Je suis né à la fin de l’Ère du freinage. La Terre venait tout juste d’arrêter de tourner.

 Il y a un bon moment que je souhaitais aborder Liu Cixin. Si j’avais su ce qui m’attendait, je n’aurais pas attendu si longtemps. 

 On fait peu de découvertes comme celle-ci dans une vie de lecteur, amateur de science-fiction ou pas d’ailleurs. Tout n’est pas parfait dans ce recueil de nouvelles, dont certaines sont apparemment des œuvres de jeunesse (une préface ou une présentation aurait été la bienvenue), mais il y a une telle richesse dans les thèmes abordés que c’en est vertigineux. En seulement dix-sept nouvelles, « L’équateur d’Einstein » évoque les nanotechnologies, les voyages spatiaux ou sous-marins, l’inversion du temps, les progrès scientifiques de tous ordres, la vie extraterrestre, la musique et l’énergie atomique, la physique quantique et les mathématiques. Et j’en oublie. 

 « L’équateur d’Einstein » c’est l’assurance de s’embarquer dans de grandes conjectures scientifiques, dans des  questionnements métaphysiques sur l’existence d’un dieu créateur, sur la finalité des sciences, avec les participations indirectes et élogieuses d’Albert Einstein et de Stephen Hawking.

 Ces nouvelles, si elles sont de la science-fiction, sont souvent plus des textes sur un avenir possible que de l’anticipation pure. Ce qu’il met dans ses textes semble tout à la fois  envisageable et irréaliste, avec son imaginaire il pousse un peu les sciences vers l’avant pour décrire des futurs concevables.

 Si ĺes textes sont courts, entre dix et soixante pages, les effets de leurs lectures sont durables. Les réflexions suscitées par ces nouvelles donnent matière à penser longuement à notre condition, à nos modes de vie et au sens de celle-ci, à l’avenir et à la fin de toutes choses. La quarantaine de pages du « Micro-âge » est à ce titre exemplaire. Il y a quelque chose de bouleversant dans ses textes, il ne cesse de bousculer nos pauvres certitudes et somme nos neurones de se réveiller.

 Plusieurs fois j’ai pensé à Gaston Bachelard qui s’interrogeait au rapport entre la littérature et la science, Liu Cixin exerce cette même stimulation intellectuelle dans ses nouvelles, il nous lance un défi à la compréhension du monde, tout en étant assez souvent dans la contemplation, dans la rêverie.

La Terre était noir et blanc.

 Le noir correspondait à la surface rocheuse des continents, qui avaient fondu avant de se solidifier à nouveau ; c’était le noir des stèles funéraires. Quant au blanc, il s’agissait de la surface des océans, qui s’étaient évaporer avant de geler. C’était le blanc des linceuls.

 L’Arche vint se placer en orbite basse autour de la Terre. Le vaisseau survola lentement les noirs continents et les blancs océans gelés, mais le Précurseur ne découvrit pas le moindre vestige humain. Tout avait fondu. La civilisation était partie en fumée. Il devait pourtant bien subsister quelque chose, se dit-il ― un mémorial, un monument capable de survivre à une température de quatre mille degrés… 


La première nouvelle, assez courte, est en forme d’hommage à Herman Melville, Carlo Collodi et au roman noir américain, « Le chant de la baleine » offre une approche technologique du trafic de drogue. Ce n’est pas la mieux puisqu’on devine assez vite la fin mais c’est une lecture prenante avec une fin non dénuée d’humour noir.
« L’effondrement » de Liu Cixin n’a rien à voir avec celui théorisé par nos écologistes, c’est un retour vers l’origine du temps, du monde, dans lequel on commence par mourir pour naître ensuite. Un dialogue entre astrophysique et préoccupations basiques d’une quinzaine de pages qui se termine à l’envers. Absolument stupéfiant ! 

 Si nous étions plus petits, nous consommerions moins. « Le micro-âge » est une façon d’envisager cette décroissance dont on parle tant. Liu Cixin passe de l’infiniment grand à l’infiniment petit, grâce à une utilisation ébouriffante des nanotechnologies comme moyen de survie de l’humanité. L’avenir pourrait être dans le développement d’une civilisation humaine microscopique.

C’est dans« Soleil de Chine » que l’on croise un Stephen Hawking songeur. Pourtant, cette nouvelle est bâtie sur la glorification de la technologie et des sciences d’un côté, et la mise en avant de l’effort collectif de l’autre. Une sorte d’hommage, d’ode à la Chine moderne, qui se rêve toute puissante. C’est très efficace et on passe un bon moment. 

 « L’équateur d’Einstein » donne son titre au livre, en une nouvelle l’auteur nous fait traverser l’histoire de l’humanité, du premier homme à regarder le ciel, à ceux capables de reproduire le big bang. Et tout ça en nous ramenant à une grande modestie, quelle différence entre l’homme préhistorique et nous ? L’homme, ou plutôt le scientifique se prend pour dieu, mais à la fin la vanité ne paie pas.

 À cette époque, l’accent était surtout mis sur les matières techniques et scientifiques. La philosophie et les arts étaient laissés de côté, car personne n’était d’humeur à s’y intéresser. L’humanité était trop occupée pour avoir du temps à consacrer à ces distractions. Tous les hommes croulaient sous le travail. Phénomène intéressant, les religions avaient disparu du jour au lendemain. Les gens réalisaient enfin que même si Dieu existait réellement, il était un salaud. Nous étudiions encore l’histoire, mais l’Ère primosolaire nous paraissait être le mythe obscur d’un paradis perdu.

En prévision d’un cataclysme solaire, notre planète est équipée de moteurs gigantesques qui doivent lui permettre d’échapper à l’attraction du soleil et de changer de galaxie. Quelles sont les conséquences concrètes d’une telle catastrophe et d’un voyage aussi périlleux ? Quel est l’avenir de l’humanité, s’il en reste un ? C’est ce nouveau départ qui nous est conté dans « Terre errante » par un personnage que l’on voit grandir puis vieillir au long du texte. On assiste également aux nombreux bouleversements humains, sociaux ou psychologiques.

 Le récit abonde en catastrophes (raz de marées, astéroïdes, etc) mais elles sont toujours vécues collectivement avec un grand sens du sacrifice. C’est une des rares nouvelles du texte où affleurent les émotions et sentiments individuels de quelques personnages. « Terre errante » est une des meilleures nouvelles du livre, un des plus longues aussi, pas étonnant donc qu’elle ait été éditée indépendamment en 2020 et adaptée au cinéma.

Je termine ce rapide survol de quelques unes des nouvelles composant ce recueil par la plus saisissante : « L’ère des anges ». Comment un scientifique d’un pays africain imaginaire résout le problème de la malnutrition et des famines grâce à une modification génétique sur le corps humain. C’est un texte éminemment politique, qui nous met face à un dilemme cornélien absolument terrible. C’est LA nouvelle qu’il faut lire dans ce recueil tant elle met à mal les convictions de chacun sur des sujets comme la génétique ou l’aide aux pays pauvres. C’est vraiment perturbant, et ça reste en tête longtemps après, je dois confesser que plusieurs jours après l’avoir lu, puis relu, je ne réussis toujours pas à mettre les mots sur l’effet proprement renversant de ce texte. Cette nouvelle mériterait à elle seule une longue chronique, ce dont je suis bien incapable aujourd’hui. « L’ère des anges » est un chef-d’oeuvre.

Dans la salle du Conseil, les gens commencèrent à se disperser. Enfin, il ne resta plus qu’Ita, Cardo et l’agent de police. Ita se dirigea vers la sortie, le bras passé autour des épaules de Cardo. Le policier regarda sombrement s’éloigner l’enfant. Caressant de la main le revolver pendu à sa hanche, il murmura tout bas : 

— J’aurais mieux fait d’abattre ce petit monstre.

Aucune des autres nouvelles n’est mauvaise, c’est même le contraire. Simplement, quelques-unes sentent la blague, l’exercice de style. « Le destin » par exemple, m’a rappelé une des premières histoires d’Enki Bilal et la Planète des singes de Pierre Boulle, c’est court, c’est agréable puis on passe à autre chose. Pareillement pour « La mer des rêves », que j’ai trouvé peu convaincante.

Non l’intérêt de ce recueil est ailleurs, dans les longues nouvelles, telles « La Terre errante », « Le micro-âge » ou « L’ère des anges », dans lesquelles Liu Cixin montre un grand talent de raconteur d’histoires, qu’on pourrait comparer aisément à Jules Verne : des histoires solides couplées à une imagination scientifique débridée, avec en plus un questionnement philosophique.
« L’équateur d’Einstein » vaut vraiment le détour et donne déjà très envie de lire le second volume à paraître.

NicoTag

Après avoir voyagé aussi loin en avant dans le temps et l’espace, un petit retour vers l’arrière, oh pas bien loin, à peine quelques dizaines d’années, quand personne n’avait posé son pied sur la Lune…

HOYA BELLA de Anne Luthaud / Inculte

“Tes mesures sont fausses, tu ne sais pas faire un relevé.

Qu’y a t-il de pire comme sanction pour Mitka, géomètre par passion? Ça nous est tous arrivé, un peu de colère, on passe à autre chose et ça s’estompe. Pas Mitka, lui, a la rage au ventre, qu’il soit en Picardie, à Séville ou en Italie.

Devoir se venger est pour lui une occupation comme n’importe quelle autre, une occupation nécessaire et vitale. Il lui faut pour cela ruminer, ratiociner, calculer. La vengeance comme mode de vie.”

On passe « Hoya Bella » dans la tête de Mitka, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y règne une noirceur de charbon.
Il passe ses journées à mesurer, tracer, quadriller des rues, des places, mais aussi à échafauder des façons de tuer, évaluer des portes de sortie au cas où il tuerait, couperait une nouvelle tête de l’hydre qui lui tient les tripes. Les motifs de ces assassinats se situent dans sa mémoire. Régulièrement, les paragraphes nous font plonger dans les différents âges de sa vie, à la recherche de souvenirs pénibles qui le tourmentent, l’assaillent.

Dans ce catalogue de morts violentes, la préméditation est un passage obligatoire ; avec méthode et mesure, Mitka tue, ou pas, on ne sait pas toujours s’il est passé à l’acte, ou si c’est dans son cerveau que ça se passe, c’est bien la seule imprécision de ce livre. Anne Luthaud y est toujours très précise, ses phrases sont aussi aiguisées que les couteaux utilisés par Mitka.

Elle montre une forme de détachement, ne juge jamais, comme si elle posait un regard d’entomologiste sur les actes de Mitka, et de la poignée de personnages qui tournent autour de lui. 

“ Mitka traîne le long du Tibre, arpente la berge.

Et de trois. J’en ai eu trois. Toujours plus habile, toujours plus rapide. Celle du pont n’a rien vu venir. Un sourire en trop et hop ! L’hydre est efficace, bien nourrie.

Le dégoût viendra plus tard. Et avec lui l’épuisement.

Il lui reste cinq jours avant la fin.”

Je fais attention à ne rien dévoiler, « Hoya Bella » est court, serré, concentré. Anne Luthaud s’amuse à nous perdre, elle imbrique les histoires d’amour, de mort, les unes dans les autres. 


Au cours de ma lecture j’ai souvent pensé à Thomas de Quincey et à son « Assassinat considéré comme un des beaux-arts », et encore plus à l’anthologie d’Alfred Eibel et Françoise Montfort, « Les 500 façons d’éliminer son prochain ». Anne Luthaud pourrait y ajouter quelques notices à l’un comme à l’autre. 

NicoTag

Mitka se promène dans les rues de Séville, de Rome ou de Crépy en Valois, et il tue, parfois. On pourrait faire de son périple une « murder ballad ».

LE MUR DES SILENCES de Arnaldur Indridason / Métailié

 þagnarmúr

Traduction: Eric Boury

“Peu à peu, l’histoire de son père était devenue pour lui une sorte de passe-temps. Plusieurs choses l’avaient poussé à se lancer dans ces recherches. L’affaire n’avait jamais été résolue. Personne n’avait été arrêté, reconnu coupable ni condamné, et les questions qui s’étaient posées en 1963 demeuraient encore aujourd’hui sans réponse. La situation était identique. La seule chose dont il avait obtenu la preuve formelle, c’était que, peu de temps avant son décès, son père s’était remis à collaborer avec un dénommé Engilbert qui se prétendait médium et que les deux compères avaient manipulé des personnes crédules et plongées dans la peine.”

 Un squelette ressurgit dans une buanderie, d’une manière fort peu ordinaire, flirtant avec le surnaturel. Voilà Konrad, retraité de la police qui remet ses neurones en route. Vieux flic en retraite, cabossé par la vie, un bras handicapé, l’allure vaguement négligée ; souvent gêné face aux autres personnes, il devient parfois gênant par son opiniâtreté.
Comme dans les précédents volumes de cette série, Konrad continue à enquêter sur la mort de son père au début des années soixante. Ce coup-ci Arnaldur Indridason n’hésite pas une seconde à le mettre en bien mauvaise posture. Dans « Le mur des silences », il est clairement en position de faiblesse, et il s’y met un peu tout seul.

 “Avant de rentrer chez lui, il s’arrêta avec plaisir chez Eyglo. Sa visite à la prison l’avait plongé dans la consternation. Il avait éteint son portable durant sa converstion avec Gustaf et, en le rallumant, il avait vu qu’Eyglo avait tenté de le joindre. Il la rappela avant de franchir la lande qu’il devait traverser pour regagner Reykjavik. Il avait réussi à se fâcher avec tout le monde, sauf avec elle, et il était heureux qu’elle accepte de le recevoir.” 

 J’aime bien l’écriture faussement simple d’Indridason. Il y a une recherche de sobriété assez rare, ce n’est pas un fabricant de punchlines, il n’en a pas besoin, ses histoires sont solides. Dans ce livre, comme dans d’autres, la pédophilie et les violences faites aux femmes sont au cœur du récit. Les hommes portraiturés ne sont pas bien bons. On évoque souvent Simenon à propos d’Indridason, c’est là un de leurs points communs ; dans les « romans durs » de l’écrivain belge, les hommes sont rarement à leur avantage.
Mais, malgré la culpabilité avec laquelle il les assomme, Indridason a toujours beaucoup de compassion pour ses personnages, rares sont ceux totalement mauvais. Il y en a quand même un ou deux dans ce livre qui mériteraient une bonne raclée, voire plus… 

 — Le salopard, marmonna-t-il tandis que les lumières de la ville faisaient leur apparition à l’horizon.

 Ce n’était pas la première fois qu’il se débattait avec ce genre de dilemme. Il avait l’impression que la vie le confrontait constamment à de telles situations. Qu’elle l’amenait régulièrement à douter du bien-fondé de ses actes comme de ceux qu’il choisissait de ne pas accomplir. Rien n’était simple. La réalité ne se limitait pas aux apparences.” 

 Y a t-il un lien entre l’histoire du squelette et l’enquête sur le meurtre de son père ? 

 Petit à petit le roman évolue, des liens fragiles apparaissent entre des affaires vieilles de plusieurs dizaines d’années. Comme souvent chez cet auteur, l’histoire mêle passé et présent. Sous nos yeux il y a deux narrations, celle du passé racontée au travers d’un écran de fumée, et celle du présent, lacunaire, cherchant à reconstituer un vieux puzzle.


Alors rien de révolutionnaire dans « Le mur des silences » c’est sûr, mais il y a une histoire au cordeau et un auteur qui sait comment nous capter dès le début pour ne plus nous lâcher avant la fin de ces trois cent trente pages. 

NicoTag

L’écriture d’Arnaldur Indridason c’est de la grisaille délicate, un peu comme la musique de Richard Hawley.

ENTENDEZ-VOUS DANS LES CAMPAGNES de Ahmed Tiab / L’Aube noire

« Vingt Stations », le dernier livre d’Ahmed Tiab, était une longue errance douloureuse à travers Oran. Il revient en ce début d’année, avec « Entendez-vous dans les campagnes », a une forme classique et efficace, et en compagnie de son inspecteur Lotfi Benattar, spécialiste du terrorisme islamiste au sein de la DGSI. Ce flic est un concentré de souffrances, un vrai survivant un peu bancal, pas toujours agréable, mais d’une stabilité à toutes épreuves. Un vrai héros de roman.

   Lotfi Benattar est conduit directement sur le lieu de la découverte macabre. Il faut faire vite car on risque de polluer l’endroit. Il est déjà intervenu sur des scènes de crime où l’on a trouvé des trucs qui ne devaient pas y être : des traces de pas, des cendres de cigarette, des miettes de bouffe laissées par des personnes peu habituées à ce genre de situations, ou bien tout simplement distraites. Tomber nez à nez avec un macchabée n’est pas une partie de plaisir, sauf pour des esprits tordus. Il y en a aussi dans la profession mais la plupart peut s’en trouver déstabilisée, ce qui explique certaines erreurs commises. La vraie vie de flic ne ressemble pas aux séries policières inlassablement ventilées sur les plateformes en ligne où les morts se ramassent à la pelle par une légiste top model.


Dans un coin du Morvan, Émilien, 16 ans, est retrouvé mort quelques jours après sa disparition. À deux kilomètres, trois jeunes gars s’évaporent d’un centre de déradicalisation. 

Voilà de quoi satisfaire le voyeurisme des chaînes d’infos continue. C’est Marie-Aliénor Castel de Fontaube, jeune journaliste irascible et ambitieuse  qui se trouve dépêchée sur place.
Elle attend que les gendarmes retrouvent le corps du disparu. Issue de la grosse bourgeoisie, à la haute fonction publique elle a préféré le journalisme et se rêve en bourlingueuse. 

Tous deux, avec Lofti Benattar et sa carcasse déglinguée, ils tiennent le roman. Uniques éléments extérieurs de ce bourg perdu, ils côtoient bien malgré eux les autres personnages, tous enracinés à Verniers. Les deux jeunes gendarmes qui se rêvent en Rambo, Pif le jardinier, la famille du jeune décédé, un patron mutique de motel pourri, etc. Enfin il y a Camille, demi-sœur d’Émilien. Écorchée pas bien farouche un peu camée, on la voit peu, mais elle est omniprésente, comme le brouillard local qui parfume le roman d’un bout à l’autre.

   Lotfi scrute minutieusement le cadavre. Pas de sang, pas de traces apparentes de bagarre. Une odeur de crasse spécifique des personnes en délicatesse avec l’hygiène ordinaire en émane, ce qui ne détonne guère dans cet environnement malsain. D’un geste de la main, il repousse les gars du SAMU avec leur brancard souple.

   « Il est déjà mort, rien ne presse. »

L’écriture est précise, dynamique, les phrases claquent, les dialogues sont rythmés, il faut ajouter quelques belles saillies teintées d’un humour noir brillamment aiguisé. Ahmed Tiab n’est pas adepte de la digression : l’histoire et uniquement ce qui la fait avancer. Tout détail donné a son importance, il faut rester aux aguets durant la lecture.  

Au passage, l’auteur en profite pour brosser le portrait d’une province un peu oubliée, loin de tout, avec ses petits trafics et ses affaires de famille, d’héritage et de partage de terres, de vengeances recuites ; tout juste bonne à accueillir ce que les villes de pouvoir ne veulent pas chez elles, comme ce centre de déradicalisation.


L’enquête, ou les enquêtes, avancent avec lenteur, Ahmed Tiab entretient le flou durant toute l’histoire. Les hypothèses sont nombreuses, il ne cherche pas non plus à nous emmener dans une direction particulière ou dans une autre. Il amasse les renseignements, les interrogatoires plus ou moins formels. Il laisse vivre ses personnages, nous laisse tenter de trouver un début de piste dans cet intense brouillard morvandiau jusqu’au final musclé, un véritable western, dont certains ne se relèveront pas. 

NicoTag

Dans le genre western, la musique du film « Lawless » est exemplaire. Vous pensiez que réunir dans un même morceau le Velvet Underground, Mark Lanegan, Nick Cave et sa bande de scélérats n’était pas possible ?

VOYAGE AU LIBERLAND de Timothée Demeillers et Grégoire Osoha / Marchialy

Alors qu’ils tentent de tourner un reportage sur une école de Vukovar, les deux auteurs, Timothée Demeillers et Grégoire Osoha, entendent parler du Liberland. 

“Sur une cinquantaine de kilomètres de frontière danubienne entre Croatie et Serbie subsistent des poches de territoire à l’appartenance vague. La grande majorité, rive gauche, est disputée par les deux pays, tandis que quelques confettis, rive droite, ne sont revendiqués par personne. Ce sont des terra nullius, c’est à dire des terres vierges. Parmi ces minuscules poches délaissées, souvent des zones marécageuses inondables, la plus grande — ou la moins petite — se nomme Gornja Siga.”

Si les frontières sont le plus souvent bien établies, il y a des exceptions. Songez à l’aberrante ligne qui traverse les maisons du village de Baerle-Duc/Baarle Nassau entre Belgique et Hollande. Un vrai terrain de jeu. Dans l’ex-Yougoslavie, tout n’est pas réglé, loin s’en faut, et certains en profitent. Des hurluberlus libertariens se servent des désaccords nationaux pour tenter de créer leur propre nation sur les 7 km² potentiellement minés de Gornja Siga. C’est sur cette île que s’est installé le Liberland depuis 2015. Micronation ultralibérale, créée par desTchèques, qui se dote très vite d’un drapeau et d’un président élu par deux voix sur trois. L’élu, Vít Jedlička, s’est abstenu.


À une époque où le planisphère semble cadenassé, où les frontières apparaissent comme immuables et éternelles, la plupart des articles sont bienveillants, pleins de clins d’oeil facétieux et décrivent un acte fantaisiste. Quotidiens de droite comme de gauche s’en amusent avec ironie ou sarcasme. C’est au mieux une innocente plaisanterie provocatrice, au pire une démarche se situant entre le genre potache et le gentil anarchisme, entre le happening et le paradis fiscal. Qui sont-ils ? Que veulent-ils vraiment ? Que disent-ils de notre temps ? Très peu s’en soucient.”

À peine né, les demandes affluent des pays du Sud, pour beaucoup il s’agit d’un possible espoir d’entrer légalement en Europe.
Les deux reporters décryptent les conséquences de la naissance d’un nouveau pays européen.

Le président se heurte aussi à la population locale, d’un côté comme de l’autre du fleuve. Dans cette ancienne Yougoslavie, les histoires de frontières sont compliquées et meurtrières. Celui qui veut en créer de nouvelles n’est pas accueilli avec bonhomie, bien au contraire. C’est dans le court deuxième chapitre que ressurgit l’histoire récente et sanglante de ce confin européen. 

On poursuit avec un bon brin d’humour et l’analyse des forums du Liberland, où les questions dépassent l’entendement et frôlent l’absurde.
Puis on passe aux travaux pratiques. Les colons libertariens venus d’un peu partout se retrouvent à Bezdan, en Serbie, où ils louent ce qu’ils surnomment la Liberland Settlement Association. Seul le Danube les sépare de leur eldorado. Ils tentent de nombreuses fois de le rallier en bateaux, c’est sans compter sur les douaniers et policiers croates qui voient tous ces énergumènes d’un mauvais œil et n’hésitent pas à les gratifier de séjours en prison. Ce sont presque des scènes de westerns que décrivent Timothée Demeillers et Grégoire Osoha.
Malgré tous leurs nombreux efforts de médiatisation, les Liberlandais n’arrivent pas à occuper leur bout de marais. La colonie se délite à l’automne 2015, et tous repartent boursicoter vers leurs bureaux suisses, tchèques, américains, etc.

“Projet trouble à haut potentiel de rentabilité, le Liberland draine autour de lui son essaim de mythomanes, de personnages louches et interlopes. Mais Vít Jedlička semble s’en accomoder. Puisque les voies officielles lui sont fermées, il fait prendre à son pays les chemins de traverse, les réseaux parallèles. Les vrai-faux concours de Miss, les voyages diplomatiques au Somaliland, les levers de fond obscurs dans les salons de cryptomonnaie. Petit à petit, le Liberland s’intègre à un monde bêta qui singe le monde alpha”.

Cette histoire paraît tellement improbable qu’à plusieurs reprises, lors de ma lecture, je me suis demandé si les auteurs n’avaient pas brodé autour d’un fait divers un peu farfelu et bâti une fiction rocambolesque sous couvert de reportage. Parce qu’on trouve dans « Voyage au Liberland » tous les ingrédients pour cuisiner une bonne fiction : de l’aventure, du rêve, des poursuites, un peu de dystopie, de la politique bien barrée, des finances louches, des personnages hors du commun, et bien d’autres choses encore.
Mais non, la réalité est bien celle décrite, l’hypothétique Liberland existe bien dans la tête de quelques-uns, les reportages écrits, photographiques, télévisuels, rapportant la fondation en 2015 sont accessibles, tout comme les personnes citées. On ne compte plus les allées et venues du président dans le monde des rencontres internationales, ses tentatives de rencontres avec les dirigeants politiques. Malgré tout, c’est quand même une réalité montée à coups de bitcoins et de likes sur les réseaux sociaux. Ou alors c’est l’arnaque du siècle ?
Une preuve de plus que les meilleurs créateurs de fictions ont encore de la marge pour rattraper la réalité, aussi virtuelle ou fugace soit-elle.

NicoTag

Le Liberland n’est pas réputé pour la qualité de sa musique, alors autant piocher dans les fondamentaux. Avec « I’m free » par exemple.

DE L’OR DANS LES COLLINES de C Pam Zhang / Le seuil

How Much Of These Hills Is Gold

Traduction: Clément Baude

 Au crépuscule de la ruée vers l’or, deux sœurs traversent les États-Unis avec les restes de leur père et un fusil pour tout bagage…Il suffit de peu de mots à ce livre pour m’enrôler : cette courte phrase sur la quatrième de couverture.

 Alors quid du reste ? 

 Le soleil les vide. Milieu de la saison sèche, la pluie désormais lointain souvenir. Leur vallée n’est que terre nue, coupée en deux par un tortillon de ruisseau. De ce côté sont les pauvres cahutes des mineurs, de l’autre les bâtiments des riches avec de vrais murs, des fenêtres en verre. Tout autour, qui encerclent, les collines infinies dorées par la chaleur ; et cachés parmi leurs hautes herbes desséchées, les campements disparates des prospecteurs et les Indiens, les groupes de vaqueros, de voyageurs, de hors-la-loi, et la mine, et d’autres mines, et plus loin, et plus loin. Sam redresse ses petites épaules et traverse le ruisseau. Sa chemise rouge est un cri dans le paysage désolé.

Je n’ai pas choisi cet extrait au hasard. Lisez, relisez, encaissez. L’écriture toute cabossée, heurtée, est à l’image des vies de Sam et Lucy. Deux filles de 11 et 12 ans d’origine chinoise, grandies trop vite dans l’ouest américain. Leur mère, Ma, est morte depuis quelques années, le père, Ba, meurt aux premiers mots du roman.
Elles sont seules dans un pays et une époque qui ne les aiment pas. 

 A eux seuls, ces quatre personnages sont la clef de voûte de ce roman, ils sont puissants et surtout intimidants. Au point qu’il est difficile d’avoir de l’empathie tant ils s’imposent avec rudesse. 

 La lecture entre en collision permanente avec le livre, les mots y sont concassés, les phrases abruptes, sèches, difficiles à relier par moments. L’écriture est assez décousue, malaisante, heurtée. Il faut s’accrocher à ce défi lancé, persévérer et accepter de ne pas tout comprendre.

 Régulièrement on bute sur des mots ou des expressions d’une langue chinoise transcrits en alphabet latin, mais non traduits, on déduit par rapport au contexte, mais est-ce qu’on déduit correctement ? Une traduction en bas de page n’aurait pas été de trop. De même pour toute la symbolique asiatique, à laquelle, parfois, je suis resté étranger. Mais c’est bien le seul défaut de ce roman. 

Le récit va et vient entre un présent extrêmement rude pour les deux filles, je rappelle qu’elles trimballent le cadavre de leur père, et les souvenirs de dialogues avec la mère ou le père. La compréhension n’est pas toujours aisée tant l’histoire est démembrée.

« De l’or dans les collines » se situe à la croisée de la quête de l’endroit idéal où donner une sépulture au père, et du roman initiatique hard-core, de la perte de l’innocence. C’est également, en filigrane, un portrait peu flatteur de l’accueil américain réservé aux asiatiques. Sur les chantiers du chemin de fer, dans les mines de charbon, d’accord, pour le reste faut pas trop en demander. C Pam Zhang offre un pas de côté inhabituel sur cette époque de l’histoire américaine.

La photo de couverture de l’édition française est particulièrement bien choisie, elle est un subtil reflet des deux sœurs, de leurs vies erratiques et solitaires, de leur sort : à la marge de tout. Dans ces mêmes paysages aussi désolés à vivre que grandioses à contempler.

NicoTag

On retrouve dans « Don’t go dark on me » de Distance Light & Sky une âpreté très proche du roman.

DECAMPER-Treize nouvelles sur la fuite / recueil collectif / Antidata

 Pour rester, c’est très simple : il suffit de ne pas ouvrir de portes. La vie n’est qu’une longue succession de portes à ouvrir, dont on ne sait jamais laquelle nous cache le malheur, laquelle sera la dernière. (Maxime Herbaut)


Prenons un thème et tournons autour avec treize auteurs : voici « Décamper-13 nouvelles sur la fuite ». Certains ont déjà des livres à leur actif, d’autres ont publié en revues, et pour plusieurs c’est visiblement une première.


Laurent Dagord ouvre talentueusement ce recueil. Un peintre anglais du XIXème siècle, une petite baraque de campagne et Tolstoï : le décor d’« Astapovo » est planté. Voilà un écart rustique qui paraît simple, et qui, pourtant, provoque le malaise chez les autres qui ne laissent pas tranquille bien longtemps Jean de Conty.


Le plaisir de lire des premiers textes est rafraîchissant, d’une nouvelle sur l’autre c’est la surprise. Quand les uns fuient en courant avec Théo Castagné dans l’effrayant « Cimetière aux fleurs » parce qu’il y a surnombre et qu’ils veulent vivre, certaines, grâce à l’épistolaire, écrivent sur la fuite des autres en rêvant de les rejoindre pour « La randonnée », de Pascale Pujol.
Guillaume Couty lui, vit dans un futur proche du nôtre, covidé, masqué, etc. Avec brio et humour, il pousse les potentiomètres un peu plus fort : délit de promenade en forêt, infraction pour application inutilisée et fantasme autour du masque. « En avant » est douce-amère.
L’écriture est véloce chez Claudie Gris pour qui la fuite prend la forme d’une fenêtre ; le rêve musical de Nicolas Fert nous emmène à coups de guitares et de téléphone de la pas très rock Montrouge à Seattle, véritable eldorado musical des 90’s.

 Depuis, chaque année, à la veille de novembre, il m’adresse ce même signe. Parfois, de Londres ou de New York, une fois de Kyoto et depuis deux ans de Vancouver.

 Oui Vancouver.

 Vous semblez surpris ? (Jean-Yves Robichon)


Les personnages de Jean-Yves Robichon sont ceux qui restent après le départ de Fire, ils sont « Les Témoins » pendant une douzaine de pages. Leurs récits croisés racontent une des pépites de ce recueil.

Il y a également des auteurs confirmés, qu’il est bien plaisant de retrouver. J’ai surtout lu Stan Cuesta et Jean-Luc Manet dans leurs vies précédentes de chroniqueurs rock’n roll. Ce dernier, grâce à « Nigel », nous ouvre un phare, un refuge pour les égarés de la brume nocturne d’une ville endormie. Quant au premier, il gagne allègrement le prix du meilleur incipit du recueil : J’ai été en fin de carrière assez jeune. Vers 27 ans.

« Décamper », avec son ravissant bouquet de nouvellistes, se présente élégamment, la taille d’une petite main, idéal pour mettre dans la poche arrière du jean et prendre le large en restant léger. 

NicoTag


Il est aisé de décamper avec la musique. Encore plus avec le formidable album BKO de Dirtmusic, ou comment réunir Bamako, Seattle, New York et Melbourne en passant par Ljubljana.

LA MEDIUM DE J.P. Smith / Série Noire/ Gallimard.

The Summoning

Traduction: Karine Lalechère

 Elle était en train de se rendormir, quand ça recommença : une note de piano.

 Avait-elle rêvé ? Elle s’assit, écouta. Une troisième note retentit.

 C’était ce qu’elle redoutait. Les monstres dans son esprit s’étaient échappés et maintenant ils pouvaient se promener, la narguer et la ridiculiser. Ce qui était à l’intérieur était à l’extérieur. Comme la voix de la femme en pleurs. La voix qui la mettait en garde.

 ― Qui est là ? 

Kit vit entourée de fantômes, certains plus réels que d’autres.
Son mari Peter est mort le 11 septembre 2001, dans la tour nord. Zoey, sa fille de 17 ans, née orpheline de père au printemps 2002, se trouve dans un semi-coma depuis trois ans après une crise de convulsions face à un accident dans le métro.
Kit voit Peter parfois, ils se parlent.
C’est une actrice sans trop de succès, qui court après les castings et les cachets. Pour boucler les fins de mois, rembouser son prêt et régler les notes d’hôpital de Zoey, elle parcourt les annonces nécrologiques puis contacte les survivants. Elle dit communiquer avec les morts, contre une éventuelle rétribution.
Elle se situe entre la personne de bonne volonté qui apporte un peu de réconfort et l’escroc de bas étages. Tout se joue dans cette ambiguïté.

On nage dans un surnaturel du quotidien, qui n’a jamais entrevu un proche disparu dans une foule ? Elle pousse le curseur plus loin, c’est tout.

 Il semblait que la membrane entre la vie et la mort était devenue légère, diaphane, avec des trous et des déchirures partout. Et que Kit passait maintenant librement d’un monde à l’autre.


La mort rôde en permanence, des morts qui parlent, des malades donnés pour morts qui ne meurent pas, des vivants qui simulent un dialogue avec des morts, des morts sans corps, etc.
C’est la rencontre entre l’art de persuader et l’envie de croire. On navigue entre l’arnaque et l’étrange, sans trop savoir où pencher. Le doute est extrêmement bien entretenu par l’auteur.

C’est aussi une chasse aux charlatans par les flics new yorkais de la répression des fraudes. Une véritable pantomime se met en place quand l’inspecteur David Brier en vient à rencontrer Kit. Là se met en place un formidable jeu de dupes qui tiendra jusqu’à la toute fin du livre.

 ― David ?

 Elle répéta son nom plusieurs fois, avant de se rendre compte qu’il avait raccroché. Elle avait l’impression d’être coincée dans le cauchemar de quelqu’un d’autre, une histoire pleine d’ambiguïtés et d’impasses. D’être enfermée dans une pièce dont elle n’avait pas la clé.

L’écriture est très classique, et le récit plutôt linéaire, rien de révolutionnaire dans tout ça, mais ça se lit presque magnétiquement tant il est difficile de refermer « La médium » pour reprendre le lendemain. On sent bien la patte du scénariste qu’est aussi J.P. Smith.

La toile de fond, qui se déploie dès le début, est réussie. Que reste-t-il de nos morts ? Encore plus, quand comme pour beaucoup de victimes des attentats du 11 septembre 2001, il n’y a pas de corps à inhumer. Ce qui peut arriver dans la vie courante aussi, malheureusement.

Je ne suis pas amateur de surnaturel, l’écueil de la fumisterie est ici facilement écarté en maintenant une tension permanente, toujours sur le fil entre réalité et folie. On ne sait jamais dans quelle dimension on se trouve, comme si plusieurs versions du roman se superposaient, s’imbriquaient.

Il y a bien une enquête policière, mais elle passe presque au second plan. L’histoire, ou plutôt les histoires, ne cessent d’aller et venir, de s’entremêler sans jamais nous perdre. L’auteur renfloue même un personnage de son roman précédent, comme un caméo, une auto-citation. Brouiller les pistes à un tel niveau, sans jamais embrouiller la lecture est une prouesse.

NicoTag

Mogwai ou l’art de perfectionner des ambiances troubles, le groupe joue avec nos émotions et crée le malaise.

CELUI QUI VEILLE de Louise Erdrich / Albin Michel

The Night Watchman

Traduction: Sarah Gurcel

“Alors on en est là, se dit Thomas en fixant la froide succession de phrases de la proposition de loi. On a survécu à la variole, à la carabine à répétition, à la mitrailleuse Hotchkiss et à la tuberculose. À la grippe de 1918 et à quatre ou cinq guerres meurtrières sur le sol américain. Et c’est à une série de mots ternes que l’on va finalement succomber. Réallocation, intensification, termination, assurer et cetera.”

Sous couvert de fiction, avec Celui qui veille, Louise Erdrich nous raconte un épisode de la politique américaine à l’encontre des Nations Indiennes. Sous l’administration Eisenhower, en 1953, une résolution conduite par un sénateur mormon veut mettre fin à tous les traités signés précédemment. Résumé rapidement, c’est la fin des réserves et des tribus, la fin de la cohésion, l’ensemble des membres est transformé en citoyens américains à part entière, pauvres et seuls, les terres vendues à l’encan. C’est ce qu’on a appelé la termination. Ces mots ont des sens bien précis : la note de Sarah Gurcel, traductrice, est bien utile.
Cette arme plus juridique, cette arme de papier, toute aussi dévastatrice que les fusils, traverse tout le roman, parfois frontalement, d’autres fois en sourdine. 

Louise Erdrich adopte le mode de la fiction pour nous raconter cet épisode peu spectaculaire de l’histoire, mais ô combien destructeur, et déjà entrevu chez David Treuer. 

C’est par Thomas Wazhashk que cette histoire de lutte contre la résolution du sénateur Watkins avance. Il est veilleur de nuit dans une usine, et président du conseil tribal Chippewa. Il est la conscience de la réserve, celui qui mène la résistance, tente de fédérer les membres de sa tribu. Il est calqué sur le grand-père de l’autrice, Patrick Garneau.

Les chapitres sont nombreux, souvent très courts, trois ou quatre pages, quelquefois plus longs quand c’est nécessaire. Louise Erdrich essaime une myriade de personnages, qui pour certains s’évaporent très rapidement. Il faut veiller à ne pas se perdre parmi cette nombreuse galerie, même si très vite les rôles principaux sont distribués.

Patrice Paranteau, une jeune ouvrière, première de sa famille à l’usine, est là d’un bout à l’autre. Ambitieuse et indépendante, elle cherche à s’extirper de la pauvreté dans laquelle elle est née, sans pour autant mettre de côté les nombreux problèmes familiaux. Les chapitres passés à rechercher sa sœur à Minneapolis sont tragiques, mais surtout, ils permettent d’entrevoir le futur qui attend les indiens si la résolution est adoptée.

Le chemin est long et coûteux jusqu’au Capitole de Washington où Thomas et Patrice se rendent, avec quelques autres, défendre leurs causes. Les combats de boxe organisés pour payer une partie du voyage sont l’occasion de rencontrer Wood Mountain, un jeune boxeur à la fois ancré dans la tradition, et curieux de ce qui se passe à l’extérieur. C’est un personnage secondaire, mais admirablement bien portraituré, on l’observe passer en quelques semaines de jeune gars à la fois candide et trop sûr de lui à père adoptif responsable.

Celui qui veille décrit le quotidien de Patrice, Thomas, Pokey, Zhaanat, et de bien d’autres protagonistes. À chaque chapitre c’est un peu du monde indien qui nous est dévoilé, des choses banales ou d’autres plus spirituelles, de la lutte pour simplement survivre. Le roman avance par petites touches, comme un tableau. Chaque touche est un instant passé à la loupe, ciselé. Comme si Louise Erdrich cherchait à nous rendre une image la plus précise possible des quelques semaines dans lesquelles s’écoule le roman, par certains aspects c’est aussi un livre d’ethnographie.

NicoTag

C’est la musique qu’a choisie Samantha Crain pour raconter la vie des siens, les Choctaws. Et le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle le fait vraiment bien.

Best of 2021 / Nico Tag

Voilà déjà l’heure du premier bilan alors que je viens à peine d’arriver. Pour ce choix de fin d’année j’ai sorti une dizaine de mes lectures parues cette année. Aucun classement particulier, n’attendez pas de moi un podium. J’ai simplement choisi cinq livres lus pour Nyctalopes, et cinq autres piochés dans mes lectures personnelles. Les critères de choix sont simples, ces livres m’ont ému ou empêché d’éteindre la lumière alors qu’il était déjà bien tard, certains ont pris le temps de mûrir alors que d’autres m’ont crocheté aux premières phrases. 

SOLAK de Caroline Hinault / Le Rouergue Noir

Ma première chronique pour Nyctalopes parue en juillet dernier est restée bien ancrée. « Solak » de Caroline Hinault est un huis-clos aussi glaçant qu’effrayant. Un premier roman d’une rare maîtrise.

DOCILE de Aro Sáinz de la Maza / Actes Noirs Actes Sud.

« Docile » d’Aro Sainz de la Maza. Ah quel bouquin ! Celui-ci est vraiment au-dessus de tous les livres de fiction que j’ai lus depuis un moment. Bien que refermé depuis quelques semaines déjà, je repense à Milo Malart régulièrement, il n’a pourtant rien d’attachant, mais sa complexité attise ma curiosité. 

LE DERNIER AFGHAN de Alexeï Ivanov / Rivages Noir

En bon amateur de romans russes je n’ai pas été déçu avec « Le dernier Afghan » d’Alexeï Ivanov. Dernière lecture de l’année et certainement la plus brute, avec des personnages sortis des forges de l’enfer afghan portés par une écriture captivante et une construction imparable.

DANS L’ETAT SAUVAGE de Diane Cook / Gaïa

APRÈS NOUS LE DÉLUGE de Yvan Robin / Editions IN8

Le hasard fait que j’ai lu plusieurs romans sur la fin du monde, la crise climatique, etc. Tous très différents dans leurs écritures et dans leurs approches de ces thèmes.

En voici deux qui traitent de notre avenir en tant qu’espèce. De notre devenir et du moment où notre planète en aura marre de nous. « Dans l’état sauvage » de l’américaine Diane Cook, et « Après nous le déluge » d’Yvan Robin ont cette même préoccupation. Ces deux-là ont un autre un point commun, on dit d’un vin qu’il est long en bouche, c’est aussi le cas de ces livres qui gravent de longs souvenirs dans ma tête de lecteur.

Un petit tour dans ce que j’ai lu par ailleurs. 

VINGT STATIONS d’ Ahmed Tiab

Seul roman de cette partie, « Vingt stations » d’Ahmed Tiab est un roman puissant sur l’Algérie contemporaine. Je suis ressorti bien bousculé par l’histoire de cet homme qui traverse Oran en bus tout en revenant sur sa vie bien cabossée par l’histoire algérienne contemporaine. Ce roman n’est pas un polar, pas vraiment d’enquête ni d’intrigue ou de suspense. Alors ? Un roman noir peut-être, un roman de la souffrance à coup sûr. 

OUBLIER FUKUSHIMA d’Arkadi Filine / Editions du bout de la ville

« Oublier Fukushima » n’est pas une fiction. Les auteurs racontent, analysent la façon dont l’état japonais et Tepco (l’EDF locale) gèrent l’accident de Fukushima et ses conséquences. Leurs textes sont tellement édifiants que je lis ce livre en pointillés, laissant passer plusieurs jours entre chaque chapitre pour digérer. C’est un terrible constat de la médiocrité et du cynisme dont sont capables ceux à qui nous laissons les manettes.

PATTI SMITH & ARTHUR RIMBAUD de Pierre Lemarchand

Pierre Lemarchand commence à bâtir ce qui s’appelle une œuvre. Dans son dernier livre, « Patti Smith &  Arthur Rimbaud », il raconte la relation quasi amoureuse de la chanteuse avec le poète. Les paragraphes, les chapitres sont de véritables poèmes en prose dans lesquels, avec son style sensible et singulier, P. Lemarchand fait évoluer l’écriture musicale et lui apporte ses lettres de noblesse.

HACHE TENDRE ET GUEULES DE BOIS de Patrick Foulhoux / Kiklos éditions

«Hache tendre et gueules de bois » est un recueil de chroniques écrit par Patrick « Tad » Foulhoux, livre que j’ai déjà eu le grand plaisir de chroniquer ailleurs.
Pour l’auteur, la musique c’est du sérieux ; dans ce livre souvent drôle et très érudit, il nous explique pourquoi. Si comme moi vous pensiez avoir quelques connaissances en  rock’n roll, ce livre est pour vous, car comme moi vous avez tout faux ! 

L’ECHO DU LAC de Kapka Kassabova / Marchialy

Enfin le livre qui m’a enchanté cette année. « L’écho du lac » de Kapka Kassabova, édité par Marchialy, relate le voyage de l’autrice aux lacs d’Ohrid et Prespa, frontières entre la Grèce, l’Albanie et la Macédoine du Nord. S’il fallait citer quelques noms, Nicolas Bouvier et Bruce Chatwin suffiraient à situer cette écrivaine. Ses récits vont bien au-delà du voyage classique, elle fait parler les paysages traversés en donnant vie et parole aux personnes rencontrées. C’est un périple rude dans ces confins européens oubliés où j’aime que les livres m’emmènent.

Nico Tag

Pour clore cette année de lecture, rien de mieux que « Once », un album qui sur le papier n’avait rien pour me plaire, mais qui a embelli mon année. Voilà le fringant duo Maxwell Farrington et Le Superhomard, rien que ça.

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