Chroniques noires et partisanes

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LE DERNIER AFGHAN de Alexeï Ivanov / Rivages Noir

Traduction: Raphaëlle Pache

« Ce fut Jan Soutchiline qui fit coulisser la portière, et largement. Guerman le força aussitôt à reculer avec le canon du Saïga et,depuis le marchepied, l’obligea à se rasseoir sur son siège.

 — Qu’est-ce qui te prend, l’Allemand ? s’étonna Jan. Tu débloques ?

 — Les gars, c’est un braquage, expliqua Guerman avec un soupir. J’ai pas envie de vous descendre, mais je pourrais sans mal vous estropier. Vous me connaissez, non ?« 

Entre 1979 et 1989, l’URSS intervient économiquement et bien sûr militairement en Afghanistan, pays frère à cette époque là. Ces combats, parmi les derniers de la Guerre Froide, feront des milliers de morts, militaires comme civils, de blessés et de réfugiés. 

Les jeunes anciens combattants russes revenus vivants sont surnommés les Afghans, et sont très souvent mal aimés et craints par la population. Un peu partout émerge l’idée d’une fraternité afghane parmi ceux qui ont perdu leur jeunesse dans ce pays qu’ils ne connaissaient pas. 

Le problème du retour des soldats à la vie civile contemporaine après d’âpres combats sans réelles victoires est récurrent en littérature, Kevin Powers il y a quelques années, Sébastien Vidal plus récemment, l’ont brillamment traité. Alexeï Ivanov y ajoute, et ça m’a plu, une histoire de la Russie post-communiste, de la chute du régime à l’avènement d’un capitalisme tumultueux avec ses luttes de pouvoirs et ses méthodes mafieuses. 

« Le dernier afghan » prend place à Batouiev, une ville fictive de Russie centrale fortement inspirée par Iekaterinbourg et son histoire depuis une trentaine d’années.  À son retour des combats en 1986, le jeune officier Sergueï Likholiétov, un invraisemblable roublard, met sur pied le Komintern, une amicale d’afghans, tous marqués et abîmés par ce qu’ils ont vu, fait et subi. Sous couvert de fraternité, il développe une économie de marché et infiltre, souvent violemment, avec ses dizaines de gars, tous les secteurs de Batouiev. Ce qui donne lieu à des scènes rocambolesques à plusieurs moments : la prise de contrôle d’un marché couvert avec des bulldozers, les règlements de compte avec des rivaux, etc. Les flingues comme la picole sont de sortie. Voilà pour la toile de fond du roman.


De ce groupe et de cette histoire d’anciens combattants, Alexeï Ivanov extirpe le taiseux Guerman Niévoline, dit l’Allemand, et fait défiler sa vie devant nous. De son service militaire en Afghanistan au milieu des années 80, jusqu’à une période récente. Mais plutôt que de faire banal et chronologique, il a découpé en tranches la vie de son personnage, secoué le tout, et nous charge de recoller les pièces dans le but louable de nous divertir. 

« Les arbres étaient bordés de brouillard. Tout en tirant la carriole, Guerman, le souffle court, songeait à l’étrangeté de sa situation. L’ex-soldat qu’il était, ancien combattant d’Afghanistan, se retrouvait en plein automne, dans une forêt déserte, à tirer au milieu d’un taillis compact d’aulnes et de sorbiers une charrette de jardinage contenant une montagne de fric insensée. Comment sa vie avait-elle pu tourner ainsi ?« 

Guerman Niévoline est sans cesse présent, tour à tour au cœur de l’action ou simple figurant. Il semble ordinaire, subir le cours de sa vie. Sauf qu’à un moment subir ne lui convient plus, et là son intelligence se met en branle. Redoutable intelligence qui tente de parer à toutes les éventualités jusqu’à faire fi de la fraternité afghane. Dès le début du roman, on le voit dérober des sacs remplis de billets, en attachant ses anciens compagnons d’armes dans le fourgon de transport de fonds dont il est le chauffeur. 


Le traitement des personnages est particulièrement réussi, beaucoup se voient comme des héros, certains en sont, d’autres ne sont que des flambeurs, la plupart sont bruts de décoffrage, souvent machos, remplis de bière et de vodka. Les quelques femmes du roman ne sont pas mieux loties, ce sont des harpies, des teigneuses, à l’exception de Tatiana Koudiélina qui flotte tel un songe du début à la fin.

La lecture se doit d’être attentive, Ivanov construit sa galerie de personnages tout au long du roman, et beaucoup réservent quelques surprises, bonnes et mauvaises.

« Le dernier Afghan » est donc diablement réussi. Ivanov est habile à raconter plusieurs histoires, à jouer avec nous, à feindre de nous égarer mais, toujours, il glisse au détour d’une phrase un détail, une allusion qui nous repêche. C’est un travail de haute couture que sa façon de lier, de mêler des histoires de guerre à celles du quotidien d’une autre époque, des scènes de western urbain en 1991 à celle d’un braquage tranquille en 2008. Ces récits souvent très réalistes, comme celui de la rencontre entre Niévoline et Likholiétov lors d’une longue séquence de combat, sont de véritables nouvelles et pourraient quasiment être lues séparément.

C’est un pavé brutal, âpre, on s’enfonce profondément dans le noir, mais grâce au talent de raconteur d’histoires de l’auteur, c’est absolument passionnant.


NicoTag


A roman puzzle, clip puzzle. Voici le dernier titre de Wonderflu, une pépite de l’indie-rock français.

PASSEUR de Jean Daniel Beauvallet / Editions Braquage

Il est étrange de lire les mémoires d’une personne qui a participé à mon éducation musicale. J’ai lu les Inrockuptibles pendant une dizaine d’années (du numéro trois jusqu’à la fin des années 90), après plus sporadiquement puis quasiment plus du tout.  J’y ai fait de nombreuses découvertes, j’y ai forgé ma culture musicale, grâce à lui, JD Beauvallet et à quelques autres, Christian Fevret, Emmanuel Tellier, etc. 

J’ai découvert, grâce aux tirs croisés de Bernard Lenoir à la radio et des Inrockuptibles, des tas de groupes, dont, au premier rang les Pixies et les Breeders, Dinosaur jr, Massive Attack, PJ Harvey, Björk et bien sûr Wedding Present, Miossec et Dominique A, sans oublier les vétérans du Velvet Underground et des Byrds pour les ancêtres ; et tant d’autres que j’oublie ou que j’ai remisé bien loin dans ma mémoire. Quand d’autres magazines hautains et sentencieux comme &#$*’n F{<|| s’extasiaient sur les derniers Genesis ou Supertramp, eux parlaient de gens qui me ressemblaient, et la solitude était d’un coup plus ensoleillée. 

Je ne compte pas le nombre de disques achetés souvent sur la foi de quelques lignes imprimées, aussi justes qu’abstraites, de quoi nourrir une insatiable curiosité.

“Les premières années aux Inrocks, nous sommes si fiers d’avoir des bureaux que nous y passons notre vie. S’y jouent d’interminables blind-tests. Chacun vient avec ses disques cultes et les fait découvrir aux autres. Je me souviens du choc en entendant pour la première fois Tim Hardin ou The Zombies. Nous sommes des éponges. Chacun enrichit l’autre jusqu’à ce que le dernier ferme la porte. Et la discussion reprend, enragée, sur le trottoir, avant que nos chemins ne se séparent enfin sur un joyeux « à demain ». Car demain serait pareil : entièrement dédié à la musique, à la découverte, à l’échange.”


Les premiers chapitres de « Passeur » sont ceux de l’enfance, de l’adolescence et des grandes découvertes, parfois drôles ou touchants. Dès qu’arrive la musique, l’écriture se fait plus pétillante, pressée de raconter. Chaque chapitre démarre sur un sujet, une ville, un artiste puis dévie, comme une conversation entre potes. Chaque page est l’occasion de ressortir au moins un album, et d’en découvrir deux autres ! 

Son enthousiasme n’est en rien émoussé par le temps. Il suffit de lire les passages sur les Smiths et les Stone Roses par exemple, ou sur le hip-hop, pour se rendre compte qu’il est un amoureux fervent du rock, de la musique. Ces phrases sont les plus belles du livre.

JD Beauvallet est aussi un homme sans qui. Quand « Boire » sort en 1995, il en a déjà fait la promo dix fois avec la cassette de démos envoyée par un Miossec sans maison de disques. Ces pages restent malgré tout modestes, il est, comme Miossec, là par accident, s’excusant presque. 

Il n’y a jamais de nostalgie dans tout ça, ni dans son écriture, ni dans ma lecture. Le temps qui passe suffit. Et le plaisir de lire, probablement d’écrire aussi.
Beauvallet est l’anti-Manœuvre, ce Lester Bangs de pacotille, et c’est très bien comme ça. « Passeur » est donc à poser sur l’étagère à côté des « Coins Coupés » de Philippe Garnier et du « Sur Le Rock » de François Gorin.

NicoTag


Avec un tel livre il est difficile de choisir un groupe ou un titre, une playlist de cent morceaux ne serait même pas exhaustive. Alors en voici un choisi chez Sarah Records.

KATJA de Marion Brunet / In8

 Elle le voit pour la première fois, enfin. Dans sa tête, elle l’appelle le vieux. Il ne l’est pas tant que ça mais les traces de son cancer le marquent déjà de manière irréversible. C’est bien la maladie qui lui a tanné la face, pas le boulot. La maladie et ces dernières années sur la presqu’île — le vent, surtout. 

 Il la regarde avec insistance, comme pour la mettre mal à l’aise.

— Vous avez déjà fait ce genre de travail ?

Un homme dans la force de l’âge, et au bord de la mort, embauche une jeune femme pour s’occuper de lui pendant ce qui lui reste à vivre, un peu de cuisine, de ménage, etc.
À la lumière des phrases denses de Marion Brunet on comprend que, si lui ne la reconnaît pas, elle n’a pas répondu à l’annonce par hasard. Elle le connaît, il est proche de la tombe, mais pas suffisamment pour qu’elle ne puisse pas rappeler une vieille histoire à sa mémoire de reporter.

Grâce à quelques flash-backs bien sentis, on comprend ce qui les lie intimement, et ce n’est pas beau. Katja est en colère. L’homme va se souvenir, et Katja va apprendre ce qui se cache derrière une vérité prétendument simple.

Le thème de l’enfance, cher à l’autrice, est ici traité de loin, comme effleuré, mais il n’est pas absent.

Si le texte est court, environ soixante-dix pages, la lecture se doit d’être lente. Il s’agit de ne rien manquer, de ne louper aucun détail, car il s’en passe dans les interstices des phrases et des paragraphes de  » Katja ».
Chaque mot est soupesé, chaque mot compte. Marion Brunet n’écrit pas pour ne rien dire, pas de dilutions ni de digressions.
Il n’y a pas besoin d’écrire quatre cents pages pour envoyer une bonne histoire. La preuve avec « Katja ».

NicoTag

La musique des mots de Marion Brunet est sensible et agitée, tout comme les chansons de Laura Gibson.

LE FILM VOLÉ de You Sun-Dong / Matin Calme

Traduction: Han Yumi et Hervé Péjaudier 

“Pourquoi est-ce que le prix attribué à Kim Yeong-hoe me met dans un tel état ? Est-ce que je suis dépourvu de fierté à ce point-là ? C’est une bonne question. Qu’est-ce que ça peut me foutre, à moi, que ce mec reçoive un prix et se retrouve sous les projecteurs ? C’est quoi, cet état dans lequel je me vautre dès qu’il remonte à la surface, à ton avis ? Qu’est-ce que tu t’imagines que j’éprouve, quand je vois Jang Bo-yun pleurer en pensant à son mari ? Eh bien, c’est simple, je savoure le sentiment puissant de ma médiocrité et m’abandonne au vertige d’une chute infinie dans le gouffre, ça, tu piges ?”

« Le film volé » est un roman accidentel, il est d’abord écrit pour l’épouse de l’auteur en guise de divertissement quotidien, se transforme ensuite en webtoon, en pièce de théâtre, et enfin, à la demande d’un éditeur, You Sun-dong le reprend pour en faire un roman. Il a bien fait.


Et un drôle de roman. On a d’abord affaire à Seo Dong-yun, un scénariste vaguement cliché et bien loser, qui subit les petites humiliations quotidiennes de son milieu professionnel, de sa vie privée, des élèves de fac à qui il fait cours alimentairement. Mais il s’avère assez retors par moment. Et comme c’est lui qui raconte, il se révèle être aussi un sacré sale type.

C’était pendant le procès qui devait juger de l’assassinat de Kim Yeong-hoe, j’étais assis au fond du tribunal où j’assistais aux débats. Le juge interrogeait un témoin. « Vous affirmez que le coupable se trouve ici présent ? — Oui. » L’homme qui se tenait dans la pénombre à la barre des témoins répondait d’une voix ferme. Le juge a poursuivi l’interrogatoire. « Dans ce cas, pourriez-vous nous le désigner ? » Le témoin a alors levé lentement la main et a pointé du doigt un endroit précis. La direction de son index désignait très exactement une des personnes présentes dans le public, moi. Soudain, plein feu sur le visage du témoin accusateur…il s’agissait de Kim Yeong-hoe en personne !” 


L’histoire, qui débute avec une bonne dose d’humour, devient de plus en plus grave, noire. Ce scénariste au bord du gouffre s’accapare, sans trop de scrupules, du manuscrit d’un de ses étudiants. Et c’est à ce moment que sa vie commence à bien déraper : l’étudiant est… Je ne dévoilerai rien de plus. Je peux juste assurer que ce qui arrive, met ce scénariste à la manque sans dessus dessous, et surtout prêt à tout pour que sa face d’usurpateur reste bien planquée. Mais c’est sans compter sur ceux qu’il a humiliés, et qui sont très, très, en colère.

You Sun-dong s’amuse avec les codes du roman policier classique et du roman populaire. Tous les ressorts du polar sont au rendez-vous : trahison, vengeance, doigts coupés, sang sur les murs, etc.


« Le film volé » a tout les atouts d’une bonne série B, voire même série Z. C’est souvent outrancier, et même parfois inutilement cru. On navigue dans le milieu du cinéma en général, coréen en particulier. Ce qui au départ était une simple histoire d’écriture de scénario se transforme en roman hard-boiled bien ficelé. Quelque part entre Stephen King, David Lynch et Dashiell Hammett. 

NicoTag

Ce n’est pas parce que You Sun-Dong est coréen que l’on doit se farcir de la K-pop. Écoutons plutôt « Revenge (Of The Great Leader Of Rock’n Roll) » de Kim Jong 4 !

LE POÈTE DE SAFI de Mohamed Nedali / L’ Aube

 « Cest lui l’auteur du faux appel ! tonne le muezzin, écumant de rage. C’est lui le profanateur de la maison d’Allah ! »

 À ces mots, un solide luron d’une trentaine d’années, la barbe teinte au henné, charge Moncef par  derrière et lui assène un violent coup de pied au bas du dos, accompagné d’un « Allahou akbar ! », détonant comme une bombe. Les autres lui emboîtent le pas : les coups de poing et de pied pleuvent de partout avec une bestialité effrayante, suivis d’imprécations, insultes et crachats ; c’est comme si on ouvrait la boîte de Pandore. Face à des scènes pareilles, assez fréquentes dans les rues populeuses, on prend soudain conscience que la plupart de nos concitoyens, quoique souvent d’une apparence moderne et émancipée, tiennent moins de l’homme civilisé que du troglodyte mal dégrossi.« 
 
A Safi, la jeunesse masculine se divise principalement en deux. Les Homo Islamicus d’un côté, et les Égarés de l’autre. Ce qui change est le rapport plus ou moins assidu à la religion. Se trouver entre ses deux bandes n’a rien de facile. Utiliser le minaret pour déclamer des poèmes n’a rien d’une bonne idée. Ça coûte un cassage de gueule en règle à ce pauvre poète de Moncef.

On rembobine pour retracer la brève vie de Moncef, lui « Le poète de Safi », racontée avec drôlerie par Mohamed Nedali. Sa description de la société marocaine est pleine de coups de griffes.  On voit surtout Moncef et ses deux amis se cogner contre les murs d’une réalité sociale qui ne propose rien à sa jeunesse, et ne veut pas d’eux. D’autant plus s’ils sont poètes, ou même simplement différents. C’est un portrait parfois drôle, voire moqueur, et surtout sombre que dessine M. Nedali. A Safi comme ailleurs rêver est à peu près tout ce qui reste aux gens ordinaires qui ont envie de s’échapper de leur univers, du chemin tracé à l’avance par un déterminisme aussi tenace que buté.

« Peuple borné, peuple ignare, 

Réveille-toi !

Sors de ta léthargie !

Reviens à la vie !

Renais au monde !« 

On retrouve ensuite Moncef au commissariat, en garde à vue, lui le blessé, le tabassé. La suite du portrait vire carrément au noir. Corruption, radicalisation, enfermement commencent à résonner autour de ce pauvre poète. Et surtout, le discours des policiers fait penser aux dystopies comme « 1984 » ou « Fahrenheit 451 ». L’état et surtout la religion répondent à l’ensemble des problèmes quotidiens, s’élever contre est à la fois une hérésie et un non-sens. Le huis-clos de la déposition, quand Moncef est interrogé par deux policiers, surnommés Hercule et Raffarin par l’auteur, est un beau mélange d’humour, de politique, de poésie, de bêtise, et d’éloge de la libre pensée. On se demande quand même comment cela va se terminer.

Le roman n’a de cesse de balancer entre l’humour, l’ironie, et la noirceur sociale. Les amateurs d’enquête peuvent passer leur chemin. Il y a bien un crime mais pas de victime, hormis Moncef. Très vite se pose la question de son devenir immédiat, Mohamed Nedali maintient un certain suspense jusqu’aux toutes dernières pages, tout en décochant des flèches bien acérées n’épargnant personne. 

NicoTag

A plusieurs moments, Mohamed Nedali met son héros dans des impasses. Comme les Kinks.

DOCILE de Aro Sáinz de la Maza / Actes Noirs Actes Sud.

Dócil

Traduction: Serge Mestre

  —Tant que nous n’aurons pas interrogé ce garçon…

   —Lucas Torres, bordel, il s’appelle Lucas Torres.

   —Oui, eh bien tant qu’on n’aura pas interrogé Lucas Torres…

   —C’est correct, coupa-t-il, tant qu’on ne l’aura pas interrogé. Et qu’est-ce que ça signifie ? Je te donne la réponse. Qu’il existe deux sortes d’inspecteurs : ceux qui, comme toi, veulent vite trouver un coupable, à n’importe quel prix, pourvu qu’ils obtiennent une médaille, et ceux qui, comme moi, tentent de trouver la vérité pas à pas, sans autre considération.

   Milo se tourna. Il marcha vers l’inspecteur Boada.

   —Ce que j’aimerais savoir, moi, c’est pourquoi tu es toujours si bien peigné, dit-il. Un jour il faudra que tu m’expliques.


On apprend qu’un crime particulièrement odieux, aussi sanguinaire que barbare, a été commis : la famille Corona est assassinée, presqu’entièrement, chez elle en plein Barcelone, au moment du repas et de la retransmission d’un match du Barça.
Un jeune homme s’évanouit en pleine rue non loin d’un commissariat, il est couvert de sang, de sangs différents du sien. L’image passive qu’il donne contrecarre complètement avec ce dont il est accusé. 
Voilà comment débute « Docile », troisième enquête de l’inspecteur Milo Malart.

Milo Malart est un commissaire plus organique que scientifique ou rationnel, il fait confiance à ses impressions, à ses perceptions. Il est au centre du roman, pas comme un pivot, ce n’est pas lui qui distribue, non, c’est lui qui encaisse les coups, les douleurs. C’est un esprit torturé par de vieilles histoires d’amour, un frère interné, un neveu suicidé, des affaires classée à ses dépens. Les motifs ne manquent, d’autant qu’il est plus ou moins schizophrène. À cela il faut ajouter une réputation de serpent calculateur, méchant, alors qu’il est finalement d’une humanité sans bornes. Impitoyable avec les autres comme avec lui-même. Ce que l’on sait de sa vie et de ses démons familiaux vient éclairer son comportement professionnel. Ses méthodes pourraient paraître farfelues, elles sont redoutablement logiques

On retrouve ces troubles psychiques avec les adolescents du livre, chacun victime de troubles de ce genre. Bien au-delà du mal-être de cet âge là. Vivant comme mort, leurs personnalités sont disséquées avec le plus grand souci du détail par l’auteur. 

 Pour corser son roman déjà bien noir, Aro Sáinz de la Maza, en plus de nous détailler au microscope l’épouvantable crime de la famille Corona, brouille son récit avec d’autres affaires, ce qui demande une certaine acuité mais augmente carrément le plaisir de lecture.

  “ L’inscription en latin sculptée sur un cadran solaire. « Toutes blessent, la dernière tue. » À partir d’un certain moment, Noe avait dû se sentir blessée par les heures. Depuis cet instant, vivre signifiait pour elle souffrir. Comme pour Isma. Voilà d’où venait leur harmonie commune. Des esprits jumeaux. Vivre était aussi lourd qu’une pierre tombale. Tous les deux éprouvaient en permanence un nœud pesant au creux de l’estomac. Et tous deux s’identifiaient à Sisyphe, punis pour l’éternité sans trop savoir pourquoi. La dernière tue. La dernière heure mettait fin à la douleur. La dernière blessure. Du point de vue d’une jeune fille, ce n’était pas s’approcher de la mort, mais en avoir par-dessus la tête de la vie. Marre des blessures qu’on lui infligeait. Qui ça ? Les autres. À commencer par sa famille.  

   — Bordel, Noe. C’est donc ça qui s’est passé ?”


Avec des personnages comme Milo Malart ou Isma, on ne fait pas de tourisme sur les ramblas, on ne visite pas le musée Miró ni les constructions modernistes d’Antoni Gaudí. L’enquête n’a rien d’une partie de plaisir. D’autant que dans la ville des gens manifestent pour ou contre l’indépendance de la Catalogne, et que les alertes terroristes sont dans le rouge. 


« Docile » est mené tambour battant, avec de longues séquences de dialogue, mais attention ça n’a rien d’une lecture facile, non c’est plutôt comme dévaler une pente caillouteuse sans pouvoir s’arrêter. Le roman demande des efforts tant les détails affleurent à chaque page, tant les intrigues s’entremêlent. Il y a de brusques accélérations, très fluides, lorsque l’on se retrouve seul avec Milo Malart, lorsqu’il raisonne à la vitesse de la lumière. Ces passages sont jubilatoires. 

 Les concepts psychologiques sont utilisés avec une finesse rarement atteinte en littérature, la manipulation mentale y est élevée à un niveau extrême.
Parmi les dialogues, j’insiste sur un interrogatoire dantesque de quarante-cinq pages, oui quarante-cinq pages proprement hallucinantes ! Une fois terminé, je l’ai aussi sec repris du début, tellement ce morceau du livre est fascinant. Rien que pour ce passage, « Docile » mérite, non, doit être lu. C’est magistralement écrit ! Une véritable leçon. Tout le talent d’Aro Sáinz de la Maza est ici, dans cet interrogatoire.

Je ne peux pas comparer avec les précédentes aventures de Milo Malart, je ne les ai pas lues (mais ça va venir vite !). Ce qui ne m’a pas empêché de savourer ce « Docile ».
C’est un livre d’une immense noirceur. L’exploration des ténèbres humaines fait mal au ventre, mais une fois achevé c’est comme une victoire.

NicoTag

 Milo Malart fredonne souvent « La Chaconne » de Bach. Lors de ma lecture, très vite, ce personnage m’a fait penser à « Solitary Man », pas la version originale de Neil Diamond, non, celle de l’Homme en noir.

APRÈS NOUS LE DÉLUGE de Yvan Robin / Editions IN8

“Nous cavalons entre les troncs couchés. L’air nous brûle la gorge. Nos muscles se raidissent. Nous parvenons à une route étroite, que nous longeons en direction du bourg. Je connais le chemin, emprunté pour aller faire les courses. À cent mètres de là, nous trouvons un local reconverti en abribus. Cachés derrière le mur couvert d’affiches déchirées du parti populiste écologique Campagne, nous nous dévisageons en pantelant. Nature au cœur dit le slogan.

Déjà nous ne sommes plus les mêmes. Dans le halo prodigué par l’unique lampadaire, nos traits sont plus durs. Comme si l’innocence s’érodait, qu’il n’en restait qu’un minuscule éclat au fond de nos pupilles.

   – Ça va ?”  

Il y a des périodes où la littérature s’empare d’un sujet. En ce moment, la crise écologique globale que nous vivons, semble en être devenu un. Tout le monde s’accorde pour dire que l’avenir de notre espèce est compromis, mais en même temps, et moi le premier, tout le monde s’en fout et continue à regarder des vidéos de chatons sur son smartphone. 

Ce roman d’Yvan Robin vient nous secouer, nous déciller. Sa vision d’un futur pas si éloigné est cauchemardesque. 

Un paysage ravagé par la pollution, un fleuve de boues et d’ordures, un suicidé dans le jardin. Voilà pour l’ouverture du roman, rien n’est à sauver de ce monde déjà bien saccagé. Et pourtant on y vit.
La catastrophe attendue se passe sous nos yeux, brutalement, sur les pages. Le résultat est simple et sombre, l’exposition des travers humains les plus vils : méchanceté, mépris, vilénie, trahison, violence, j’en passe. 


« Après nous le déluge » raconte ce qu’il reste de vie, d’humanité, chez un père, et son fils, Lazare et Feu-de-Bois. Tous deux sont bien incarnés, je me sens plus proche du père, question d’âge et de vécu peut-être, mais j’ai autant de compassion pour le fils. L’écriture dans laquelle ils sont balancés, enchevêtre le mythe du Déluge, l’Apocalypse, l’Odyssée, la poésie classique du XVIIème, met en exergue la Genèse, cite un traité philosophique plus ou moins anarchiste. 

Yvan Robin les sépare, les perd, et nous conte leurs mésaventures dans cet océan ténébreux qu’est devenu le monde. Le titre est vraiment à prendre au pied de la lettre.
C’est un roman typique de notre époque, qui décrit le cauchemar qui nous attend.

« Après nous le déluge » ne nous raconte ni plus ni moins que la disparition de la beauté, c’est, en somme, un texte effrayant, et probablement nécessaire.

NicoTag


Nous disparaîtrons sûrement, par contre le rock survivra. C’est Uncle Neil qui le dit, c’est donc vrai.

STAVROS SUR LA ROUTE DE LA SOIE de Sophia Mavroudis / Jigal Polar

La lame aiguisée glisse sans bruit de droite à gauche en travers de sa gorge. Le sang gicle dans un gargouillis. Il lâche un râle rauque et porte la main à sa plaie béante. Dans ses yeux exorbités miroite l’Acropole qui, à ce même instant, s’illumine de mille couleurs. La féerie embrase le rocher, ricoche sur le marbre immaculé, se répand sur son immeuble et, par ricochet, sur ceux alentours.

L’adagio s’élève lentement vers le ciel. Dans un second mouvement, les cris et les applaudissements des voisins s’élèvent tel un choeur, à l’instant même où son corps inerte bascule sans bruit dans le vide.


« Stavros sur la route le soie » démarre prestement, pourquoi se priver quand on peut à la fois balancer un assassinat et une vue splendide ? 

Il s’agit du troisième volume (sur cinq prévus) des aventures de Stavros Nikopolidis, un commissaire rusé, bon vivant, un peu râleur et flanqué d’un sens de l’humour très personnalisé ; il est épaulé par Dora, une collègue/complice façon Emma Peel ; et chapeauté par un supérieur lèche bottes du pouvoir et des puissants, Livanos. 

Rien d’original à cela, pourtant Sophia Mavroudis a bien fait de se servir de cette situation classique. Avec un doctorat en sciences politiques elle aurait pu écrire une histoire de la Grèce contemporaine, elle a préféré se faire romancière et mélanger une fiction policière au quotidien vécu et subi par les Grecs, à leur lutte quotidienne face aux mesures brutales infligées à leur pays depuis 2008. Sans oublier de glisser quelques notes d’humour fort bien venues, et de partager quelques bons plats qui donnent faim rien qu’en lisant.

L’enquête se focalise sur un scandale immobilier qui transforme Athènes en résidence touristique pour clients asiatiques fortunés. La ville est vendue à la découpe à des investisseurs chinois peu scrupuleux avec au passage des locaux qui se servent.

Sur le bord du bureau, Stavros aperçoit une série de livres, dont plusieurs romans noirs de Yannis Maris, figure tutélaire du policier grec.

  – Vous aimez Maris ? demande-t-il, surpris.

  – Comme beaucoup de grecs, j’ai longtemps négligé le genre policier qui n’avait pas l’aura de notre littérature classique. Je me suis trompé.

  – C’est un de mes auteurs préférés.

  – Il gagne à être connu ainsi que d’autres de nos écrivains de polars contemporains. Nous avons autre chose à montrer que les seuls écrits civilisationnels ou le dépaysement plage, Zorba, moussaka… 


C’est aussi ça « Stavros sur la route de la soie », une façon de découvrir Athènes en dehors de tous les clichés éculés. Comme souvent dans le polar, ce livre de Sophia Mavroudis permet de prendre le pouls d’un pays. En filigrane, c’est une facette peu reluisante de la mondialisation que nous dévoile l’autrice, la politique européenne à l’égard de la Grèce n’a rien de très heureux, quant à la Chine, ses investissements restent bien éloignés de la philanthropie.

Sans avoir lu les précédents volumes de la série, j’ai eu beaucoup de plaisir à tourner les pages, surtout à retrouver ces personnages savoureux, notamment Eugène, le hacker du commissariat. L’histoire serrée sur une poignée de jours est parfois un peu touffue, certains passages auraient mérité un peu plus de détails, mais les dialogues secs et souvent drôles rythment habilement le livre de bout en bout.


NicoTag

Pour la tragédie antique, Athènes a toute ma confiance, mais pour ce qui est du rock, mes oreilles traînent plutôt du côté d’Athens.

LES OMBRES FILANTES de Christian Guay-Poliquin/La peuplade

Elle est le commencement et la fin. Elle précède les regards, elle leur succédera. Elle est l’épicentre, le nœud, le refuge et la geôle. Elle fascine autant qu’elle effraie. Sous sa chape, les rencontres sont rares et décisives. Le temps est sa force vive. Son désordre ensorcelle, ses ombres se confondent, ses murmures fusent de toutes parts. Elle est l’envers de ce qui pense. Elle est l’instinct, le geste, le frisson. Toutes les âmes rêvent de s’y perdre. Mais aucun être ne sort indemne de son étreinte. Elle est la solution la plus simple, la plus totale, la plus opaque aux calculs des cœurs inquiets.

Un homme seul avance dans une épaisse forêt. On découvre avec lui une nature dense, mais aussi des carcasses de voitures, des engins de bûcheronnage hors d’usage, d’autres vestiges et rebuts de plastique ou de ferraille.
Une panne électrique, aussi brutale qu’irréparable, met sur les chemins tous les personnages des Ombres filantes. Cet homme seul cherche à rejoindre le camp de chasse où s’est réfugié sa famille. Au beau milieu des arbres, l’homme rencontre Olio, gamin insouciant et débrouillard. Sans être sous l’influence de La Route de Cormac McCarthy, on y retrouve un duo similaire, et même un clin d’œil assez franc au détour d’une page.
L’esprit en permanence occupé par leurs survies, tout comme les quelques personnes qu’ils rencontrent en cheminant, ils abordent les embûches différemment. L’un est craintif, l’autre est virevoltant. 

Si l’homme est bien le personnage principal du roman, c’est Olio, qui fait vivre les pages, qui soulève des émotions. Cet enfant est un vrai rescapé. On ne sait pas d’où il vient, il raconte, ment et invente sa vie au fur et à mesure du livre. Contrairement à l’homme, il a déjà acquis tous les codes du survivant en milieu hostile, s’il triture la vérité, vole des bricoles, disparaît puis revient à son gré, c’est pour se protéger, pour encaisser. 

Depuis la panne, le sol ne tremble plus sous les chargements de bois des semi-remorques, mais il y a encore beaucoup de circulation en forêt. Il y a ceux et celles qui se sont réfugiés dans leurs chalets ou leurs camps de chasse. Aussi ceux et celles qui tentent de s’établir quelque part, loin des agglomérations et des routes nationales. Partout, les gens se méfient, les gens calculent, les gens sont armés. Le reste ne tient qu’à un fil. C’est pour cela que je préfère les abîmes de la forêt aux rencontres hasardeuses qu’on peut faire sur les chemins forestiers. 

Dans ce monde à l’arrêt, il y a plus à craindre des rares humains croisés que de la forêt, cadre sombre de ce roman du canadien Christian Guay-Poliquin. Se perdre dans les bois ou rencontrer des lynx est finalement moins dangereux que tomber sur deux types en rade avec leur jeep.
C’est du post apocalyptique, oui encore un, mais celui-ci n’a pas recours au grand spectacle pour conter un monde finissant, il décale un tout petit peu l’existant. Cette légère modification se révèle dévastatrice et suffit à engendrer assez de désordre pour servir de prétexte à ce roman.

Voici un livre dans l’air du temps, qui ne s’éloigne guère de ce thème plus ou moins catastrophiste en vogue actuellement, mais qui est porté par une écriture agile, lumineuse, magnétique : le roman file d’un seul trait.

NicoTag


Avec un peu de chance, le jour où la panne arrivera, on sera proche d’Adrianne Lenker. 

TU NE TRAHIRAS POINT de Karim Madani / Marchialy

« Le book, pour un graffeur des années 1990, c’est comme le Nouveau Testament, les Évangiles. Étymologiquement parlant, le mot « évangile » vient du grec evangélion qui signifie : « bonne nouvelle ». Et la bonne nouvelle c’est :

   Au commencement était le spray

   Et le spray s’est tourné vers Dieu

   En lui était la vie, et la peinture était la lumière des hommes

   Et la peinture brille dans les ténèbres

   Et les ténèbres ne l’ont pas comprise.« 

 La posture religieuse de la (superbe !) couverture et du titre se retrouve dans la table des matières : Apocalypse, Genèse, et des suivants du même acabit. Ce livre de Karim Madani est rythmé par les allusions aux récits bibliques qu’il a semées du début à la fin. 

 « Tu ne trahiras point » relate l’histoire de ce qu’on a appelé le Procès de Versailles. Comment une bonne cinquantaine de personnes se sont retrouvées dans le box des accusés pour avoir taggé des wagons, des palissades, des entrepôts, etc. Ça s’appelle peintures illégales et dégradations volontaires. 

 Il fait défiler dans le chapitre Apocalypse les multiples opérations qui ont abouti aux heures de garde à vue subies par les pseudo-criminels de la bombe acrylique. La débauche de moyens employés par la police dans cette affaire est digne du grand banditisme, de gangsters ou d’assassins : filatures, écoutes téléphoniques, perquisitions, saisies de matériels, etc. L’énergie déployée est proprement sidérante.

 Genèse, ce chapitre est l’occasion pour l’auteur de remonter aux origines du graff parisien avec l’arrivée du rap et de sa culture de bandes ; il y signe aussi quelques belles phrases autobiographiques. Et surtout raconte l’adolescence et les débuts de Luc, alias Comer, personnage au centre du livre. 

Les sous-sols du métro parisien,  c’est du pur gruyère. Il pleut à verse à la surface, et des milliers de trous à rats, d’excavations, d’anfractuosités, de galeries percées et de canalisations dégoulinent de flotte polluée sur fond de beat hypnotique — la goutte d’eau qui s’écrase, répercutée à l’infini dans un écho souterrain et inquiétant. Ce sont les organes internes de la ville : je visite les entrailles de Paris. Tout y est différent. Les odeurs. Les sons. Comer m’a prévenu. Je respire à pleins poumons l’air vicié de la crypte, comme si j’étais sur le plateau des Glières, un bâton de ski à la main.

 Dans les quatre grands chapitres du livre, Karim Madani nous fait découvrir ce monde du graff, peu connu, exaltant, parfois dangereux, considéré comme criminel ; il résume quelques faits d’armes notables, parfois médiatiques, auxquels est mêlé Comer, dont un avec un autre graffeur surnommé Dunk, est un véritable morceau d’anthologie de l’art du portrait.


« Tu ne trahiras point » est un récit nerveux qui met en lumière une certaine schizophrénie de notre société, d’un côté les graffeurs sont mis en garde à vue et écopent d’amendes, de l’autre, le marché de l’art et les galeries leur courent après et spéculent sur leurs oeuvres.

 L’auteur glisse également quelques paragraphes sur la capitale, avec la même verve que Jean-Pierre Clébert dans « Paris insolite » ou Blaise Cendrars et sa « Banlieue de Paris ».

 Si on est théoriquement dans du reportage au long-cours, de la narrative non-fiction, les mots déboulent comme dans un bon vieux polar à papa, avec un savoureux mélange d’argot parisien et de jargon de tagger. Karim Madani ne s’encombre pas de sentiments, de détails superflus. L’écriture fuse, aussi pressée qu’un jet de peinture.

NicoTag

J’aurais pu piocher dans la petite discographie collée à la fin de cet élégant volume, mais j’ai préféré « Sinnerman » de Nina Simone, le rythme de ce remix par Felix Da Housecat est semblable à celui des phrases de Karim Madani.

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