Chroniques noires et partisanes

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2034 de Elliot Ackerman et James Stavridis / Gallmeister

Traduction: Janique Jouin-de Laurens

Sa petite flottille se trouvait à douze miles nautiques du récif Mischief, dans les îles Spratleys, une zone depuis longtemps disputée, et effectuait ce qu’on nommait par euphémisme une « patrouille de liberté de navigation. » Elle détestait ce terme. Comme souvent dans l’armée, il était destiné à donner une apparence trompeuse à leur mission, qui n’était qu’une provocation pure et simple. Ces eaux étaient indéniablement des eaux internationales, tout au moins d’après les conventions établies par la loi maritime, mais la République populaire de Chine les revendiquait comme eaux territoriales. Imaginez que votre voisin ait légèrement déplacé sa clôture sur votre propriété et qu’en représailles vous laissiez volontairement d’énormes marques de pneus sur la pelouse dont il est si fier ; voilà à quoi revenait le droit de fait de traverser le très contesté archipel Spratleys avec sa flotille. Et c’est ce que les Chinois faisaient maintenant depuis des décennies, déplacer la clôture, un peu plus loin, un peu plus loin et encore un peu plus loin, jusqu’à revendiquer la totalité du Pacifique Sud.

 Donc… il était temps de laisser des marques de pneus sur la pelouse.

La capitaine Sarah Hunt est à la tête des trois destroyers qui laissent des marques en mer de Chine.
Chris « Wedge » Mitchell est pilote, comme ses père, grand-père et arrière grand-père avant lui. Il teste un système de brouillage dans les limites du ciel iranien.
Tous deux font face à une situation critique, des incidents isolés concomitants propres à remettre en cause les équilibres géopolitiques mondiaux. Le pilote se retrouve sur le sol iranien, prisonnier des gardiens de la révolution, après que son avion ait été détourné grâce à une technologie avancée. La seconde, en voulant sauver un chalutier chinois, est encerclée puis torpillée par une escadre de l’armée nationale populaire chinoise. Les deux sont de surcroît privés de tout moyen de communication avec leurs hiérarchies. Un troisième personnage, travaillant à la Maison Blanche, fait le lien entre les histoires des deux autres, Sandeep Chowdhury, conseiller adjoint à la sécurité nationale.

On comprend assez vite que les chemins de ces personnages vont se croiser, c’est une construction assez classique. Ce qui change du tout au tout c’est le décor, et là il faut reconnaître que les deux auteurs, l’écrivain et ex-militaire Elliot Ackerman et l’amiral James Stavridis, ancien commandant de l’Otan en Europe, savent promptement bâtir une situation critique haletante, effrayante et asphyxiante, digne de ce que le polar ou le roman politique savent faire de mieux.
« 2034 » débute le 12 mars 2034 à 14h47. Page 59, à 18h42, une guerre commence dans laquelle les trois personnages cités deviennent les jouets et les monnaies d’échange d’un jeu qui n’a rien de plaisant. Tous trois se débattent, chacun selon ses moyens, dans ce qui n’est pas encore une guerre mondiale.
À la manœuvre il y a trois hauts gradés chinois dont on sait peu de choses, qui enferment les Américains dans une nasse qui se révèle quasi inextricable.

 — San Diego et Galveston.

 Ils restèrent figés, tous les trois. Dans la pièce, il n’y avait d’autre bruit que la musique. Pas un mot ne fut prononcé. L’unique mouvement provenait de la télévision. Le bandeau continuait de défiler, distillant l’information, tandis qu’au-dessus se trouvait la fille qui joyeusement distillait  les mouvements de la Tandava. Sa danse semblait ne jamais prendre fin. 

 « 2034 » a bien quelques défauts, une conclusion peu étayée par exemple, en revanche on peut remercier les auteurs de ne pas avoir cédé à la facilité, le livre n’est pas un spectacle grand-guignolesque avec des bas du front qui dégomment en tous sens. Plusieurs événements sont rapportés indirectement plutôt qu’outrageusement balancés. La violence et la débauche technologique militaire meurtrière sont au cœur du livre ; le voyeurisme par contre n’y a pas sa place.


Le monde en 2034 ressemble à ce qu’il est aujourd’hui, un terrain de jeu pour les tous les affamés de pouvoir. Les tensions géopolitiques sont les mêmes en pire, quelques régions ou pays ont changé de main. Ce roman d’anticipation, puisqu’il s’agit bien d’un roman, résonne évidemment avec l’actualité, mais au-delà de l’angoissante fiction politico-militaire, nous suivons le parcours des trois personnages : la prison et l’hôpital pour Mitchell, la cellule de crise du gouvernement pour Chowdhury, et Hunt coincée sur une base navale dans une procédure d’enquête. Tous trois vivent et subissent ces moments avec des formes de pression aussi différentes qu’intenses.

 Par la suite, avec la montée croissante de la crise, on les voit sur plusieurs semaines batailler dans ce qui est devenu une guerre totale. Nous sommes embarqués à l’intérieur de cette escalade de violence ; nous prenons de plein fouet toutes les émotions des personnages, quels qu’ils soient. Si on ajoute le cadençage ultra rapide du récit, « 2034 » se transforme en un page-turner dynamique au climat tendu et terriblement anxiogène.

NicoTag

 La guerre s’est souvent immiscée dans le rock, Motörhead, les Tindersticks ou PJ Harvey n’en sont que quelques exemples parmi beaucoup d’autres, dont celui-ci :

UNE PATIENTE de Graeme Macrae Burnet / Sonatine

Case Study

Traduction: Julie Sibony

« Je suis convaincue, voyez-vous, que le Dr Braithwaite a tué ma sœur, Veronica. Je ne veux pas dire qu’il l’a assassinée au sens premier du terme, mais qu’il est pourtant tout aussi responsable de sa mort que s’il l’avait étranglée de ses propres mains. Il y a deux ans, Veronica s’est jetée du pont routier de Bridge Approach à Camden et a été tuée par le train de 16h45 pour High Barnet. On pouvait difficilement imaginer quelqu’un de moins susceptible de commettre un tel acte. Elle avait vingt-six ans, elle était intelligente, épanouie et plutôt jolie. Malgré cela, à l’insu de mon père et moi, elle consultait le Dr Braithwaite depuis plusieurs semaines. Information que je tiens du docteur en personne. »

Le livre débute par un sommaire assez précis, comme on en trouve dans des essais ou des enquêtes. Suit une habile préface écrite et structurée comme un argumentaire. Voilà de quoi piquer la curiosité et susciter l’envie de prolonger la lecture plus avant.
Passée cette préface, on poursuit avec cinq cahiers tenus par la sœur (dont le prénom est tu) de la jeune femme décédée, entrecoupés par des séquences biographiques sur le docteur Arthur Collins Braithwaite.
Le premier cahier contient les pages d’un autre livre, celui du Dr Braithwaite dans lequel il expose ses théories en prenant pour exemple ses patients, ici en l’occurrence Veronica, renommée Dorothy, celle-là même dont on l’accuse d’avoir provoqué le suicide.
On y lit également un portrait de la sœur vivante, qui se cache derrière le pseudonyme Rebecca Smyth (« Oui, avec un Y« ), pour ses rendez-vous chez le Dr Braithwaite. Doucement, au long de ses cahiers, on la voit s’engouffrer dans un jeu de double, de miroir, où elle finit par avoir des conversations avec elle-même.
La première tranche biographique est consacrée à la jeunesse du médecin. Cette pseudo-biographie est écrite dans un style documentaire, avec des passages assez drôles sur ce bouffon antipathique et grotesque.

Ensuite, les cahiers puis les passages sur le psychiatre se suivent, il se passe peu de choses, « Une patiente » est une question d’ambiance. Que se passe t-il dans la tête de ces personnes ? Dans leurs vies plus ou moins grises ? Qu’inventent-ils pour se rendre intéressant ? On en oublierait presque le suicide de Veronica/Dorothy pendant un temps.

« Après un suicide, tout le monde se transforme en Miss Marple. On ne peut pas s’empêcher de chercher des indices. Et naturellement, c’est dans le passé qu’on les cherche, puisque c’est désormais tout ce qu’il reste de l’individu en question. Comme je l’ai déjà dit, on aurait pensé que Veronica était la dernière personne au monde susceptible d’un tel geste, ne serait-ce que parce qu’elle était si terriblement lisse. On imagine les suicidés comme des êtres agités, tourmentés, hagards. Veronica n’était rien de tout cela. Du moins elle n’en donnait pas l’air. Mais peut-être l’image qu’elle offrait au monde était-elle tout aussi fictive que celle que j’avais créée dans mon journal d’enfance.« 

Si le livre se présente structuré comme un essai, c’est bel et bien un roman, et ce dès le premier mot : sommaire, jusqu’à l’intrigante dernière phrase des remerciements. Néanmoins, Graeme Macrae Burnet noie soigneusement son histoire dans un bain de détails véridiques, faisant apparaître des personnes ayant existé, semant des éléments factuels bel et bien réels du Londres de 1965. Cet ancrage dans la réalité lui permet d’entretenir un épais nuage de fumée et poursuivre son jeu d’équilibriste entre réalité et fiction.
La sœur qui écrit, Rebecca Smyth, multiplie les allusions à la « Rebecca » de Daphné du Maurier, et à l’adaptation d’Alfred Hitchcock avec Joan Fontaine et Laurence Olivier, les similitudes entre les deux sont nombreuses. C’est elle le personnage principal du livre, elle en écrit les différents cahiers qui sont un brillant autoportrait d’une sincérité parfois gênante et également d’un bel humour noir souvent proche de la perfidie, et quelquefois de la méchanceté. Elle aurait pu naître dans un roman de Dostoïevski ou de Simenon.

C’est le deuxième roman noir s’appuyant sur la psychiatrie que je lis cette année, l’autre étant le très réussi  Je suis le dernier d’Emmanuel Bourdieu. Dans les deux cas, il s’agit d’une exploration des tréfonds de l’âme humaine, on est à cent lieues des romans avec coups de feu ou trafics de cocaïne. Bien que de formes très différentes, ces deux romans sont passionnants.
 Une patiente n’est pas de tout repos, c’est un roman sur lequel j’ai passé beaucoup de temps, j’ai rarement fait autant de retours en arrière pour vérifier, voire relire des pages entières. Non qu’il soit compliqué, mais il demande une grande attention de lecture. Graeme Macrae Burnet a un sens du détail et du non-dit très bien développé. C’est ce qui rend la lecture addictive.
On envisage plusieurs fins pendant la lecture, et c’est évidemment (heureusement ?) une toute autre qui arrive, qui se révèle parfaitement évidente mais qu’on avait pas prévue. C’est à nouveau grâce à un subterfuge que G. M. Burnet s’en sort avec une belle maîtrise ; c’est un auteur habile bien sûr, mais pas uniquement, il construit son histoire et ses personnages avec brio.

NicoTag

Voir aussi: L’ACCIDENT DE L’A35, LA DISPARITION D’ADELE BEDEAU et L’ACCUSÉ DU ROSS-SHIRE.

 Rebecca Smyth et son double réel évoluent en plein Swinging London, elles ont forcément entendu  un paquet de bonnes chansons. Dont celle-ci :

PYRATE de Fabrice Chillet / Bouclard

Alors Pyrate  c’est quoi ? Ce troisième livre de Fabrice Chillet est sous-titré « Mémoires d’un oiseau carré à queue de requin ».

 Pyrate me permet aujourd’hui d’écrire un texte que je n’aurais jamais pu concevoir sans lui. Car je n’ai aucune imagination. Je sais mentir, mais je ne sais pas inventer. Et si la vie de Pyrate sonne comme un roman, tout est vrai pourtant. Je sais aussi que je n’aurais plus jamais l’occasion d’écrire une telle histoire. Pendant quelques mois, je me retrouve en somme dans la peau d’un auteur qui rencontre son personnage de fiction idéal et qui n’a plus qu’à décrire ce qu’il voit et transcrire ce qu’il entend. L’histoire est là, face à moi. De chair et d’os. Elle se déroule, toute seule.

J’aurais préféré être Conrad ou London pour que ma vie soit le berceau de plusieurs vies imaginaires.  

 Pyrate  raconte l’histoire d’un marin du même nom, un mythe vivant. Véritable héritier d’Ulysse et des autres marins qui traversent la littérature, connus ou inconnus, héros ou hommes d’équipage.
L’auteur nous envoie des paquets de mer en pleine face, nous rudoie puis nous envoie combattre un cyclone au large de Madagascar ou vivre sur des barges pétrolières. Ce qui file sous nos yeux de lecteur se confond tantôt avec la peur éprouvée à la lecture des contes de Jean Ray, tantôt avec le sourire rencontré dans les voyages plus ou moins fictifs de Jean Rolin.
Pyrate, le personnage, est un prétexte pour Fabrice Chillet pour nous parler de son amour de l’eau salée, des bateaux et des gens de mer. À aucun moment il ne tombe dans le piège du cliché, l’écriture est sobre alors qu’elle ne décrit que de l’extraordinaire. Il n’a pas besoin d’artifice de bas étages pour nous balancer dans les vagues. Même si parfois je dois bien avouer ne pas avoir tout compris, je me suis contenté de la beauté des mots ; car lire « Pyrate » c’est se confronter au vocabulaire de la mer, c’est s’enrichir.

La mer passe en premier. « Très tôt, j’ai pris conscience que les mers et les océans recouvraient 70% de la planète. Je vous laisse les 30%. Je prends le reste. » Mais la liberté ne se cueille pas aussi facilement qu’une fleur de printemps.

« Pyrate » est fait d’un matériau brut, dense, de celui qu’on sculpte et sur qui le temps n’a pas de prise. Que Pyrate existe ou pas, on s’en fiche un peu finalement, car c’est un sacré bonhomme qui aurait pu naître de la plume de Cendrars, cet autre embrouilleur de fictions et  de réalités, ou sur les planches de Hugo Pratt. D’ailleurs, qu’on ne s’y trompe pas, le livre est élégamment édité par les éditions Bouclard dans une collection dont le nom est déjà un programme : Tout est vrai ou presque.

Si la littérature est parfois une expérience, ce livre en est la preuve. Ouvrir « Pyrate » c’est parcourir le globe en cent cinquante pages, de Bénarès à la rade de Brest, de Mamoudzou au golfe de Guinée.
Vous ne connaissez rien à la mer ni aux navires ce n’est pas grave, lisez ce livre, vous n’en connaîtrez peut-être pas beaucoup plus une fois refermé, mais vous aurez la sensation fiévreuse d’avoir vécu.

NicoTag

Contrairement à Pyrate, Steve a le mal de mer, c’est pour mieux nous faire tanguer avec son blues électrique bien déglingué !

ET DIRE QU’IL Y A ENCORE DES CONS QUI CROIENT QUE LA TERRE EST RONDE ! de Maurice Gouiran / Jigal

“ Lorsque Claudette Espatouffier s’abattit, les bras en croix, sur l’étalage de sa baraque à santons, quelques esprits tordus rapprochèrent stupidement ce spectacle macabre des images des vaches folles qui avaient tant effrayé la France du début des années 2000. C’était sans doute la gesticulation grotesque de la matrone avant qu’elle ne chute, plus encore que sa corpulence naturellement bovine, qui fit resurgir ces angoissants clichés des cerveaux plus ou moins anisés des badauds.Ces derniers s’en voulurent aussitôt : il y avait quand même mort de femme !”


Un colloque sur la vérité historique, cinq victimes de coups de feu dans un marché de Noël, un journaliste spécialiste des complots et conspirations en tous genres, des paquets de cocaïne qui s’échouent sur le littoral marseillais et un groupe de flics chapeautés par un guignol échappé d’une mauvaise série de France 3. Voilà les ingrédients du dernier roman de Maurice Gouiran,  Et dire qu’il y a encore des cons qui croient que la Terre est ronde ! .

Après une présentation en une poignée de chapitres, le livre resserre l’action autour de la capitaine Emma Govgaline, chargée de l’enquête sur les assassinats. Trois des victimes sont des invités du colloque où ils devaient présenter des études historiques farfelues, les deux autres semblent être des victimes collatérales. Quant à la cocaïne échouée elle revient dans le livre un peu après quand des jeunes de la bourgeoisie locale sont retrouvés morts par overdose. C’est le lieutenant Sami Atallah qui s’en charge. 

Troisième personnage important du roman, Clovis est journaliste, chevrier et jules occasionnel d’Emma, il se retrouve malgré lui embarqué dans ces histoires.

 “On avait certainement déplacé les corps et abondamment piétiné ce qui n’était pas une scène de crime, mais qui aurait pu apporter quelques informations intéressantes aux enquêteurs.

 Pour le jeune lieutenant, il ne s’agissait pas d’une enquête criminelle classique, on allait se contenter du minimum. D’une part, la catégorie sociale des victimes impliquait prudence et discernement. D’autre part, on ne recherchait pas un tueur puisqu’il était évident que les décès étaint dus à des overdoses ; la question était plutôt de savoir comment et par qui une came aussi frelatée avait pu arriver dans cette habitation cossue.”

On devine sans difficulté que les deux affaires sont reliées, reste à savoir comment. Maurice Gouiran distille les informations, joue avec nous et avec ses personnages, et emmène tout le monde à la fin du livre en faisant rebondir son histoire dans les recoins marseillais.  Habituellement il remet en lumière des épisodes historiques un peu oubliés ou négligés, ici il tamponne les bonimenteurs et les propagateurs de thèses fumeuses : le faux suicide d’Hitler, les bases secrètes nazies, etc, tout en fustigeant les complotistes du covid. De l’autre côté, il boxe dans la boue de la bonne société d’Aix et de Marseille. Tout ça avec une bonne documentation utilisée sans esbroufe agrémentée de belles rasades d’humour, notamment un savoureux dialogue citant les Stooges.
Des moments de réflexions et de recherches sur les enquêtes alternent avec des passages plus intimes entre les personnages et des séquences de dialogue qui mélangent argot et gouaille marseillaise dont je ne suis pas friand habituellement mais qui ici sont maniés sans excès.
En d’autres termes, M. Gouiran souffle le chaud et le froid selon les chapitres.

Malgré le titre à rallonge, à aucun moment il n’est question de la platitude de notre planète, mais j’ai passé un très bon moment grâce à ce roman qui tangue entre la Provence de Giono et ce qui se fait de mieux dans le roman policier populaire.

NicoTag

Aix-en-Provence ou Marseille c’est pas tellement synonyme de rock, pour ça vaut mieux piquer vers le nord-ouest, Dublin par exemple.

Meurtres sur l’île de Stéphane Pajot / La Geste

 — Hé regardez, il y un type dans le cimetière !

 Les têtes des piliers de comptoir se détournèrent vers l’entrée du bistrot, une baie vitrée qui donnait sur le mur du cimetière de Lampaul. C’est Phiphi qui vit l’homme depuis son poste de tavernier alors qu’il avalait la dernière gorgée d’un verre de Pimousse. Le groupe, composé de Roscoff, Moja le Rude, Chiquita, Luc et Tino, s’avança jusqu’au palier du bistrot. Effectivement, il y avait la tête d’un homme qui dépassait du mur, juste en face d’eux. Une tête de plus que le mur pourtant haut de deux mètres. Luc reconnut la tête du sniper vu dans l’autocar d’Ouessant. Mais que faisait le lascar à la tête élastique dans le cimetière ?

 — C’est peut-être un mort vivant, chuchota Tino, un vampire qui cherche une grenadine.

Luc Mandoline, dit l’embaumeur, ancien légionnaire thanatopracteur professionnel, débarque sur Ouessant pour une cérémonie mortuaire. Son ami Pat Kerbili est disparu en mer lors du naufrage de La Perle. À peine arrivé, il est témoin d’un homicide par KO pour une histoire de patrimoine historique français. Le soir, Dédé Péron, survivant du naufrage et comateux, est exécuté sur son lit d’hôpital.

Stéphane Pajot ne perd pas temps, le décor est vite planté, l’histoire est balancée encore plus vite. Comme le troisième cadavre qui arrive bien trempé, quant aux suivants, ils ne seront pas mieux lotis. Pendant ce temps, Luc Mandoline se retrouve les pieds dans une histoire d’espionnage, pris pour cible par un tireur maladroit qui finira les yeux crevés, et enfin, en possession d’un hypothétique graal gaulliste. La brochette de personnages, tous plus ou moins déglingués à l’alcool, semble issue d’une bédé de Tardi croisée avec des San Antonio.

Le but de Stéphane Pajot est bien de distraire, j’imagine bien notre auteur avec une mine goguenarde en train d’écrire des phrases comme : Il n’a pas loin pour se loger, gloussa un des deux quinquas, pilier de comptoir averti et tronche de déconneur patenté, en jetant un cil de l’autre côté de la rue vers le cimetière. Il reste de la place. Ou dans le genre sentencieux : La bière, elle coule pareil dans ton gosier que je sache. Pimousse ou binouze même combat !                        
Il reprend ici un personnage créé par Stanislas Petrosky, dont les aventures ont connu plusieurs auteurs et une bonne brassée de volumes.

On croise quelques familiers de l’île, Yann Tiersen, Christophe Miossec, d’ailleurs on boit un paquet de verres au siège du fan club mondial de ce dernier. S. Pajot distille également quelques hommages discrets à Édouard Glissant et Tristan Corbière, à Frédéric Dard et son Alexandre-Benoît, aux marins du Bugaled Breizh, et bien sûr au Poulpe, grand-oncle de Luc Mandoline. Et à d’autres, connus ou inconnus, mais bien réels.

Stéphane Pajot se (et nous) fait plaisir, « Meurtres sur l’île », mélange de polar, d’humour et d’histoire de la seconde guerre mondiale, c’est deux cents pages bien envoyées et lues avec le sourire collé aux lèvres du début à la fin.

NicoTag

 Phiphi la boulange glissa Neil Young dans la platine, Hey hey my my. L’un des plus beaux morceaux que la planète rock ait engendrés. C’est pas moi qui le dit…

UNE EGLISE POUR LES OISEAUX de Maureen Martineau / L’ Aube

 On est à Ham-Sud, petit village un peu paumé au Québec, Roxanne Pépin en est la mairesse.
Un suisse, Hermann Fiesch, veut installer un zoo, un genre d’arche de Noé dans l’ancienne église. Ces deux-là sont en conflit.
Jessica rend visite aux hommes du coin, contre espèces sonnantes et trébuchantes. Son jules et mac c’est Dave. Quand Hermann se comporte mal avec Jessica, c’est Dave qui se met en colère.

Il roulait vite, j’avais peur. En approchant du village, je lui ai dit de ralentir. Pas à cause de la vitesse, mais parce que j’avais reconnu la camionnette de Hermann stationnée sur le bord du chemin. L’homme de la situation a freiné sec et est sorti en faisant claqué la portière. Hermann qui avait la tête penchée dans le coffre de son char ne l’a même pas entendu. Il a fallu que Dave lâche un cri. Je me souviens plus quoi. Peut-être « Aye ! », ou « Mon trou d’cul, toé ! » L’autre s’est finalement retourné. J’ai vu ses yeux ronds, sa mâchoire pendante. Il n’avait jamais rencontré Dave. Aucun de mes clients le connaît. C’est une voix au téléphone, pas plus. Fiesch devait se demander qui était l’échalote frisée qui le bavait. 

Ce sont principalement les deux femmes qui nous racontent l’histoire. 

 Roxanne, celle de sa vie de jeune retraitée célibataire responsable de la ville, et celle de son fils schizophrène, Louis-Etienne, voisin de palier de Jessica. 

 Jessica, elle, raconte son édifiante descente aux enfers. Puis elle passe au meurtre d’Hermann et la terrible façon de s’y prendre pour faire disparaître le corps. C’est de loin le personnage le plus abouti du livre, on ressent toute sa fragilité, sa résignation face à la violence de Dave, bien que dans le genre sauvage elle ne laisse pas sa place. Elle est d’une sincérité désarmante, même dans les moments les plus glauques. Elle est un des oiseaux du titre.
Tout se joue dans la manière de raconter, quand l’une est légère, l’autre est détachée, quand l’autre est grave, l’une est résignée.

 Avoue que s’il y avait des Oscars pour les meurtres spectaculaires, je gagnerai le premier prix. Des histoires comme la mienne, tu vois ça juste dans les grandes villes. Mais nous aussi en campagne, on manque pas de couilles. On va être en première de tous les journaux. Ma mère, si elle a oublié que j’existe, tu peux être certaine que la mémoire va lui revenir.
Avec son parler québécois, Maureen Martineau ne s’embarrasse pas de descriptions ni de grandes mises en scène, elle n’hésite même à mettre un peu de côté une histoire de corruption et de pollution qui aurait pu étoffer ce court roman. Elle manie un humour décalé, parfois noir, qui traverse tout le roman jusqu’à une fin qui est tout sauf drôle, parfaitement tragique et qui n’est pas sans rappeler « Le père Noël est une ordure ».
« Une église pour les oiseaux » c’est l’assurance d’un bon moment à savourer.

NicoTag

Tout comme Jessica, lui aussi raconte la vérité, mieux, il la chante avec un sacré groove !

PROLETKULT de Wu Ming / Métailié

Traduction : Anne Echenoz

 Vous ne rêvez pas, c’est bien une faucille et un marteau déguisés en vaisseau spatial d’opérette qui est dessiné en couverture de « Proletkult », dernière œuvre en date traduite en français du fantôme subversif et collectif Wu Ming.

D’abord le Proletkult a réellement existé entre 1917 et 1925, il siégeait dans l’extravagante villa Morozov à Moscou, il avait pour rôle de faire émerger une culture prolétarienne dans le tout jeune régime socialiste. Plusieurs personnages rencontrés pendant le roman sont réels. Dont Anatoli Lounatcharski, Nadejda Kroupskaia, et Alexandre Bogdanov, médecin, auteur de « L’étoile rouge », roman de science-fiction et d’anticipation politique publié en 1908, sur une société martienne où la révolution communiste a réussi et dure depuis deux cents ans.
Bogdanov est un des personnages importants du roman, plutôt taciturne, même pas membre du Parti ! Il dirige un service médical expérimental où il propose de régénérer les corps par l’échange mutuel de sang. Les lecteurs de science-fiction l’ont déjà croisé sous le prénom d’Arkady chez Kim Stanley Robinson, dans « Mars la rouge ».

Il n’y a pas que d’éminents fonctionnaires du Parti dans « Proletkult », il y a aussi Denni, une jeune femme androgyne qui apparaît presque instantanément dans la baraque d’un pauvre couple de vieux. Elle a l’air de débarquer d’ailleurs, son langage, sa mémoire sont d’une autre époque.

Dans les rues, Denni a vu de nombreuses personnes allongées ou assises sur des tissus comme celui-ci. Certains y dorment, d’autres s’en servent pour exposer des légumes, des fruits ou des gâteaux qu’ils vendent au détail. Des gens qui ne semblent avoir ni maison ni travail. Comment est-ce possible si la révolution a déjà eu lieu ? Elle archive sa question avec toutes celles qu’elle devra poser à Léonid, si toutefois elle le trouve.

 En attendant, elle passera aussi sa première nuit à Leningrad sur un bout de tissu. Puis elle devra trouver un moyen de se rendre à Moscou.”


Le roman s’ouvre par un court prologue qu’il faudra bien garder en mémoire, quitte à y revenir. 


On pourrait se croire en pleine lecture d’une monographie sur les premières années du bolchévisme ou d’une biographie d’Alexandre Bogdanov, absolument pas. C’est simplement que le cadre historique, culturel et politique est solide, et puissamment stimulant !
Plus on avance, et plus tout nous ramène vers « L’étoile rouge », et pour nos personnages, tout part de « L’étoile rouge » à la fois vers le futur mais aussi vers le passé ; le roman de Bogdanov semble se comporter dans « Proletkult » comme un fleuve qui changerait indifféremment de direction entre l’amont et l’aval. 

 Il y a un glissement de l’histoire soviétique vers les excentricités de Wu Ming à partir de la rencontre entre Bogdanov et Denni.

 Denni est la fille de Léonid Volok, celui qui a inspiré « L’étoile rouge » à Bogdanov. Elle dit venir de la planète Nacun, commune en tout point à la planète du livre de Bogdanov. Est-ce que Denni est folle ou vient-elle de la planète Nacun devenue trop petite pour sa civilisation ? Est-elle une admiratrice de « L’étoile rouge » ?
Denni tient à la fois du Candide de Voltaire mais aussi d’Usbek et Rica des « Lettres persanes », elle découvre, parfois émerveillée d’autres fois perplexe, et compare avec ce qu’elle sait et connaît. Denni n’est pas seulement née sur Nacun ou au cœur de « L’étoile rouge », elle vient aussi directement des Lumières du XVIIIème siècle. 

 ― Tu l’as écrit dans ton livre. Certains d’entre nous pensent que la société nacunienne doit imposer son modèle aux mondes plus arriérés.

 ― Et vous êtes en train de la faire ? la presse Bogdanov.

 La jeune fille essuie ses joues avant de répondre.

 ― La vérité est que nous sommes trop nombreux, nous vivons trop longtemps, nous sommes trop vieux et nous avons presque épuisé nos ressources. Nous sommes en train d’étudier la meilleure stratégie pour nous étendre à votre galaxie car le socialisme ne peut pas se faire sur une seule planète. Ce que nous avons ne suffit plus.

 Il n’est pas étonnant que les Italiens de Wu Ming s’intéressent à Bogdanov. C’est un hérétique, Lénine a tenté plus d’une fois de le décrédibiliser, notamment parce qu’il n’a jamais adhéré au parti communiste. Quand on connaît le goût des Wu Ming pour les subversifs, les cas à part, les vaincus plutôt que les vainqueurs cela n’est pas surprenant.

Bien qu’ils soient plusieurs à écrire ce roman historique où les frontières entre fiction et réalité sont floues, tout paraît facile, les mots et les phrases s’enchaînent sans efforts (pour nous), rien ne vient heurter la lecture de cette histoire qui file sur une ligne de crête entre deux possibilités, la naissance de Denni sur une lointaine planète ou au creux des pages de « L’étoile rouge » de Bogdanov. Il est aisé de penser à la rencontre entre des historiens des révolutions russes avec des auteurs comme Jorge Luis Borges ou Philip K. Dick. Il faut quand même signaler que dans les années 60, l’idée du communisme extraterrestre a été défendue très sérieusement par J. Posadas, un trotskiste argentin.

 Depuis le début, tous les choix du bureau de statistique, même les plus sûrs, avaient des alternatives de la même valeur. Même dans une société comme la nôtre, sans intérêts particuliers, il existe différentes façons d’assurer le bien-être collectif. Si nous en sommes
arrivés à discuter de l’invasion et de l’extermination des humains, c’est parce que nous avons épuisé les ressources de notre planète. Et nous les avons épuisées parce que le bureau de statistique était programmé ainsi, pour considérer qu’un équilibre avec l’environnement était impossible. Notre science disait que la seule façon de survivre était de poursuivre le développement. Si on arrête, on est perdus. Mais justement. C’était
notre science. Et en définitive nous pensions qu’elle était juste et universelle. Mais il n’y a pas que nous, sur Nacun. Et il n’y a pas que Nacun, dans l’univers.

Au travers de l’histoire de Bogdanov et de Denni, les Wu Ming nous tendent un miroir de questions. Qu’offrons-nous aux dissidents ? Comment regardons-nous les différents ? Qu’attendons-nous pour changer nos modes de vie ?


Amateur de meurtres, de trafic de drogues, de tueurs en série et de flics retors passez votre chemin, « Proletkult » n’a rien à vous offrir, à part un petit braquage de train pour financer les révolutionnaires d’avant 1917, avec la participation d’un certain Koba, le futur Staline. Par contre si vous voulez vous embringuer dans un récit qui emmêle joyeusement histoire soviétique, extraterrestres et autres surprises, alors lisez cette uchronie tout de suite ! 

NicoTag

INFILTRÉE de Mike Nicol / Série Noire

Traduction: Jean Esch

« Le Cap. C’est ainsi que ça commence.

 Un samedi, aux aurores. Des cirrus teintés de rose flottent au-dessus de la péninsule. La douceur venue des montagnes contredit l’arrivée de l’hiver.

 Ça commence avec Fish Pescado. Qui se réveille en sentant l’odeur de Vicki.

 Ça commence avec la souffrance de Vicki Kahn.

 Ça commence avec Bill’n’Ben qui mangent des muffins aux myrtilles au petit déjeuner, dans leur voiture. Des gobelets de café posés sur le tableau de bord. Garés dans une rue paisible du port.

 Ça commence avec Mart Velaze dans le hall d’un hôtel, qui regarde Mace Bishop marcher vers lui : il a le regard mort d’un tueur.

  Ça commence avec Mira Yavari qui regarde la construction de pierre de l’autre côté du jardin en soufflant une fumée grise dans l’air sec.

 Ça commence avec ces paroles de Muhammad Ahmadi : Voilà ce qui va se passer, je te dis. Ils ne faut pas qu’ils puissent témoigner.« 


Cent chapitres en cinq parties, sur cinq cents soixante pages, « Infiltrée » est un roman bien charpenté qui démarre paisiblement, pas pour longtemps. Dès la troisième page un flic se suicide, c’est d’une brutalité effrayante, un direct au foie. Il hantera le roman jusqu’au bout.

Il y a beaucoup de personnages dans ce roman de Mike Nicol. 
Vicki Kahn d’abord, une avocate qui a quitté les services secrets quelques mois auparavant, elle a tout de la super héroïne, une sorte d’Emma Peel moderne. Contrairement à son mec, Fish Pescado, un détective privé genre Magnum, surfer un peu dealer qui a les dons d’être là où il ne devrait pas et d’énerver un peu tout le monde. Ces deux-là sont les moteurs du roman. On les suit ensemble ou séparément durant tout le livre, toujours au cœur de l’action, souvent violente l’action.
Caytlin Suarez est une femme puissante, américaine a priori, accusée du meurtre de son amant, un ministre sud-africain, elle vit et travaille dans les très hautes sphères. Quant à Robert Wainwright c’est un scientifique spécialisé dans le nucléaire, le pauvre ne comprend pas bien où il est tombé en acceptant un poste dans un cabinet ministériel. Eux deux servent de détonateurs à « Infiltrée ». Ils sont des enjeux, chacun pour des raisons et des personnes différentes. Là encore, la violence est de mise.
Et une dizaine d’autres encore, plus ou moins secondaires, dont un vieux barbouze amateur d’ « Alice au pays des merveilles » et une mystérieuse Voix sans visage. Sans oublier Mira Yavari, il n’y a pas que son nom qui rappelle une fort célèbre espionne du début du XXème siècle. 

 Très peu sont sympathiques.

Bien que l’écriture soit extrêmement dynamique, il faut être patient durant la lecture et accepter de ne pas forcément comprendre ce qu’on lit. Mike Nicol avance lentement, met en place son histoire calmement mais fermement. Il sait nous tenir en haleine, et nous mener dans son livre par un chemin que lui seul connaît, le problème en faisant ça est qu’il nous maintient à une certaine distance, comme s’il tendait son bras pour nous écarter, au point qu’il est parfois difficile de s’impliquer franchement dans la lecture pendant la première partie, une centaine de pages, car après…
Après c’est un tapis rouge bien tendu qui se déroule devant nous, un pur bonheur de lecture, les pages tournent en mode automatique à grande vitesse. On rentre de plain pied dans un roman qui joue à la fois dans le polar et dans l’espionnage de haut vol avec des Russes et des Iraniens, des Américains et l’État islamique, auxquels on peut ajouter les meilleurs codes du feuilleton classique. Une fois passée cette première partie, une course poursuite démarre et ne s’arrête qu’aux toutes dernières pages, c’est rempli de bagarres, de coups bien bas et bien tordus en tous genres, de personnages aussi intelligents que brutaux et sans merci. C’est très rythmé, les chapitres sont des séquences avec des plans ultra-rapides, comme dans certaines séries américaines. Mike Nicol est également doué d’un sens profond de l’intrigue, du secret, et d’une grande culture politique qui m’ont fait penser plusieurs fois au regretté Henning Mankell.
La dernière partie doit absolument être lue d’une traite, c’est un jeu de chaises musicales presque aussi hilarant que violent et explosif !

Bonne lecture, et comme dit la Voix : « Que les ancêtres vous accompagnent« .

NicoTag

J’ai bien apprécié Fish Pescado, alors pour lui faire plaisir, et parce qu’il l’a bien mérité, un petit weekend bien paisible avec un album qui fête ses cinquante ans.

LES IMPARFAITS de Ewoud Kieft / Exofictions / Actes Sud

De Onvolmaakten

Traduction: Noëlle Michel

 « Tu vas bientôt arriver au Dock des pirates. On y donne la réception de Nouvel An des Cultivateurs de dunes, une des coopératives locales. Soixante pour cent des invités sont des femmes, dont trente-deux sont activement à la recherche d’hommes de ton âge. » Je savais ce qu’il voulait dire quand il parlait de « rencontrer des gens ».

 Il hocha la tête et poursuivit son chemin, sans réagir à mes propos. Notre relation fonctionnait depuis des années sur ce mode : comme si j’étais un prolongement de sa conscience, une source de connaissances et d’idées qu’il confondait avec sa propre intelligence.

C’est une Gena qui raconte, une intelligence artificielle. Elle fait le portrait de Cas, un trentenaire. Avec une précision d’orfèvre, tout y passe : sa vie depuis sa naissance, ses loisirs, ses rapports aux autres, son physique, sa santé, etc. Depuis son enfance, il vit principalement dans le Yitu, la réalité virtuelle. C’est un terrain de jeu mais aussi l’endroit où il a étudié, virtuellement, à Eton avec entre autres un Albert Einstein reconstitué à partir d’archives.

L’intelligence artificielle est bien plus qu’un objet posé sur la table qui donne la météo et répond à quelques questions, Cas et les autres en disposent directement sur la rétine. C’est plus un assistant de vie, qui enregistre tout, code et convertit tout en données, n’efface et n’oublie rien, et oriente, influence les décisions simples ou complexes.

Cette Gena est aussi la presque seule possibilité d’interaction de Cas, et des autres. L’assistance artificielle prend une place tellement importante que les rencontres, discussions, sont de moins en moins spontanés, et de plus en plus compliquées pour Cas. C’est pour ça qu’elle devient aussi sa confidente, il lui livre ses désirs, ses amours, ses fantasmes, et qu’elle lui propose de quoi le satisfaire dans la réalité virtuelle. C’est également synonyme de la disparition de l’incertitude, du doute et du plaisir de la découverte puisque tout est su, connu et codé.

 Ne devinait-il pas à quel point la vie de ces déconnectés est morose, eux qui ont perdu leur place en ce monde depuis si longtemps ? Ignorait-il que leurs provocations n’étaient guère plus qu’une façon de conjurer leurs angoisses, leur arrogance une offensive désespérée ?

 Et pourtant… Après cette conversation, quelque chose s’est mis à le titiller, à lui donner de l’énergie, à lui procurer une sensation d’exaltation.

Jusqu’à ce qu’il rencontre, assez tardivement tout de même, un imparfait. Un humain vivant sans intelligence artificielle, une sorte de rebelle donc en 2060. Que se passe-t-il alors dans la tête de Cas ? C’est ce que raconte Gena devant une assemblée à laquelle elle est convoquée pour justifier du comportement de Cas qui s’est déconnecté et vit maintenant hors du réseau et des ses algorithmes, chose impensable, et surtout faille du système de gouvernance mis en place.

L’écriture d’Ewoud Kieft est assez froide, quasi clinique. Il n’y a pas de place pour les émotions ou les sentiments. C’est un peu raide par moments, un peu long à d’autres. Certains passages auraient pu être ramassés en quelques mots et suggérés plutôt que de s’étaler sur plusieurs paragraphes ; défaut venant probablement de la qualité d’historien de l’auteur où la précision est maîtresse.

La froideur par contre est compréhensible, puisque ce qui fait l’originalité du roman, c’est sa narratrice omnisciente au plus haut degré, une Gena, un être artificiel, technologique, dénué de sensibilité, étranger à tout ce qui nous rend humain, nous différencie de la machine, les sentiments de haine ou d’amour, la loyauté ou l’hypocrisie, la timidité, la spontanéité. Malgré tout, plus on avance dans « Les Imparfaits », plus on sent croître dans le discours de cette assistante quelque chose qui s’apparente à de la tristesse et à de la déception de n’avoir pas réussi à éviter la rupture de Cas. 

On voit également ce récit froid muer en confession, où la relation entre Cas et la Gena, qui n’a pas de nom, n’est finalement pas que technologique.

NicoTag


Cas aime les groupes à guitares des années 90. Ça tombe bien, moi aussi.

AU DELÀ DES COLÈRES MUETTES / Editions du Caïman / Collectif

Depuis quelques années les éditions du Caïman font paraître des recueils collectifs à thématiques historiques. « Vive la Commune » par exemple, le très recommandable « Brigadistes » sur la guerre d’Espagne avec un beau sommaire. Cette année, « Au-delà des colères muettes » s’intéresse à la guerre d’Algérie et à la colonisation. Encore une fois la liste des vingt-cinq autrices et auteurs est alléchante. 


Le Zefaff n’avait rien vu venir. Il était mort sans savoir ce qui se passait autour de lui. Affalé au sol dans une position bizarre. Bouche ouverte, yeux révulsés, bras en croix.

 Je suis resté figé à le contempler pendant une dizaine de secondes. Une vie humaine se réduisait à ça au final. Un petit trou rouge au milieu des sourcils. Un troisième œil sur le visage. Rouchdi Berrahma


Rouchdi Berrahma signe un texte puissant avec une histoire simple : un engagement politique, une exécution. Cette nouvelle, écrite par un auteur né en 1990 est une des plus impressionnantes du livre, surtout elle questionne sur ce qu’est l’engagement et sur ses limites, s’il y en a. 

Encore cette question de l’engagement avec la courte nouvelle de l’historienne Éloïse Dreure qui sort de l’oubli la militante communiste Maya Malamant, haïe avec ses camarades parce qu’elle remettait en cause l’équilibre colonial. L’histoire est écrite sur fond de guerre d’Espagne et de montée générale du fascisme.

Le reporter José-Alain Fralon raconte son enfance algérienne dans un contexte de peur, d’attentats. Puis c’est son retour en 1972 dans un pays qui n’est plus le sien mais où tous ses souvenirs reviennent en carambolage. 


Dans « OAS contre DS », François Muraret nous raconte l’attentat du Petit-Clamart au travers  de l’histoire d’un inspecteur, Antoine Sintès, frère du peintre René Sintès enlevé et tué par l’OAS en 1962. Enquêtes, filatures, pots de vin, embuscades, coups de feu, etc, une quinzaine de pages palpitantes. 

 Quant à Ahmed Tiab, sa description de la jeunesse oranaise du début des années 50 est d’une rare violence. 

Thomas Cantaloube nous emmène en Guadeloupe, période gaulliste, sur fond de racisme quotidien, loin des hôtels à touristes. Avec des émeutes ancêtres de celles que l’on voit régulièrement réapparaître.

 La présence de Didier Daeninckx est ici une évidence tant il a œuvré à intégrer dans le polar les thèmes de ce recueil, la colonisation et la décolonisation, les formes d’oppression, le racisme, etc. Il évoque, il rappelle à nos memoires comme souvent, dans deux textes courts regroupés sous le nom « Éliminations coloniales », l’assassinat d’un journaliste martiniquais et le massacre de Thiaroye au Sénégal. C’est, comme souvent avec lui, sobre et juste.

 Dans « Sans valise ni cercueil » de Marion Chemin, une habituée des recueils tendance rock’n roll, une femme parle à son père mort, lui demande des comptes sur ses actes, sur ses silences et ses secrets. En moins de dix pages c’est toute la violente histoire des rapatriés qui éclate, avec dans l’écriture une rare et froide colère. Ce texte résonne avec un livre paru récemment, « Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? » de Raphaëlle Branche, préfacière de ce volume. 

 Aujourd’hui, il y a des choses que j’ignore encore. Des mots que j’aurais préféré t’entendre prononcer plutôt que d’imaginer le pire. Jamais, par exemple, tu n’as prononcé « OAS ». Je ne sais toujours pas si tu as tué des gens avec ce fameux revolver, je ne sais pas si tu as participé aux attentats qui ont fait tant de morts parmi les Algériens, qui ont mis tant de folie dans ce beau pays. Je ne sais presque rien. Surtout, je ne sais pas si tu as regretté un jour. Je pense que non, que tu n’as jamais changé d’avis sur la question de l’Algérie française. Je reste ta fille avec ses doutes, et même mort, tu restes mon père avec ses mystères. Marion Chemin

 Les récits sont de plusieurs formes, en plus des nouvelles classiques, on trouve quelques poèmes, dont un acrostiche de Laurence Biberfeld. Sous la forme du journal intime, Frédéric Bertin-Denis, livre un récit hallucinant de la transformation d’un jeune paysan appelé du contingent et coincé sous les ordres d’une ordure, alors qu’il pensait partir à la découverte d’un pays et y apporter la paix. Ses yeux se dessillent à la découverte de la violence des officiers à l’égard de pauvres gens dans lesquels il se retrouve.
Autre curiosité : l’étonnant roman-photo de Patrick Amand qui ouvre le livre et dans lequel il raconte l’histoire de son père âgé de 21 ans en 1956 qui m’a rappelé le destin de Georges Perec à la même époque.
Patricia et Rachel Mazuy évoquent leur père en mélangeant leurs propres questions aux lettres échangées avec leur mère durant une hospitalisation suite à ses mois de combat. C’est une fois de plus le silence qui est intérrogé ici.

 Que sait-on de sa guerre d’Algérie ? Des bribes, des fragments de choses revisitées, corrigées par la mémoire de chacune d’entre nous. 

 Quand il s’embarque pour le Maghreb depuis Marseille à bord du paquebot Président-de-Cazalet en 1956, il a seulement un peu plus de 21 ans. Il a dû être bléssé à un moment, même si ce n’est pas clair à la lecture de son livret militaire. Patricia et Rachel Mazuy


Le choix, intelligent, du classement alphabétique ignore toute hiérarchie dans les différentes participations. Si tout ne se vaut pas, on est sûr de ne rien laisser de côté, et de faire de belles découvertes. La variété donne aussi une image plus proche des gens d’en bas protagonistes de ces histoires, qui bien souvent ont, au mininum, subi l’Histoire ; ce qui se répète malheureusement encore et toujours.

Cet « Au-delà des colères muettes » est illustré par des affiches, des publicités (le savon La perdrix…), des photos et dessins d’époque dont un éloquent dessin de Jean Effel et bénéficie de dessins réalisés exprès. Là encore la liste est riche, Tardi, Gros, Deloupy, Plop & KanKr, etc, avec un très beau frontispice de Fred Sochard.

NicoTag


Ahmed Tiab place sa nouvelle dans un dancing, on ignore quelle musique y est jouée. Alors je choisis pour lui, un très bon soulman qui n’était pas né au printemps 1951, Curtis Harding !

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