Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chouchou (Page 6 of 19)

LA NUIT PASSERA QUAND MÊME de Emilie Houssa / Denoël.

Dans ce roman, on accède à une famille qui a ses préceptes. Elle affiche une articulation, dans le foyer, plutôt huilée et équilibrée, bien que l’originalité, le décalage soient de mise en certaines occasions. Sa dimension nucléaire se verra affligée de maux dans les mots. Et parfois ces maux saignent l’âme, pas de fleur bleue dans cet écrit qui aurait pu en présenter les atours qui révèle une richesse subtile, sous jacente.

La famille prit la direction de la mer le premier matin d’août. Ce fut un grand déménagement. Chacun muni d’une valise, d’un chapeau ou d’une casquette se vit également doté d’un attirail spécial à porter : un parasol, confectionné par Martha pour éviter d’en acheter un «les yeux de la tête» près de la plage, une canne à pêche, deux épuisettes et une bouée qu’on avait déjà gonflée pour être sûr qu’elle n’était pas percée mais qu’on n’osait plus dégonfler de peur d’endommager le système. La famille au complet sortit de l’appartement en short et en sandales. On n’avait d’ailleurs pas pris le temps de tester ces dernières et elles firent mal aux pieds avant même d’atteindre la bouche de métro. Tout le monde savait ce qu’il devait faire mais chacun criait à l’autre de faire quelque chose. Le casse-croûte fut donc scrupuleusement oublié sur la toile cirée élégante du salon.

Dans la famille Bernstein, Squatsh est le deuxième des trois enfants : avant lui il y a Ludovic, après lui Marie. Ses parents se nomment Simon et Martha. Ils tiennent une boutique, La Vie moderne, située au 393, rue des Pyrénées à Paris. Outre une famille, Squatsh Bernstein a des principes, comme de s’enfermer aux toilettes pour réfléchir ou de ne jamais porter d’imprimé fleuri. Il fait de la boxe et aime la danse. Pour le reste, il possède peu de choses : un scarabée dans une boîte en carton, des livres, une solide réputation et, quelque part, nichée dans un creux, la mélancolie des gens qui se cognent au monde.

Le cadre familial initial est composé d’un couple et de deux garçons qui se voient annoncer la venue d’un troisième enfant dans la fratrie en la personne de Marie. Ce foyer « traîne » déjà un traumatisme en lien avec le second conflit armé mondial et leur origine juive. Or point de surlignage appuyé sur ce facteur précis mais l’auteur dresse un panoramique pointilliste et coloré bordé d’un zeste de fantaisie, d’audace,  qui m’évoque les tableaux de Pennac. C’est objectivement la première qualité de l’ouvrage sachant manier la légèreté avec les désillusions ou les traumatismes.

Le personnage épicentrique de Squatsh revêt, justement, les ambivalences, les déséquilibres, les paradoxes voulus, probablement, par l’auteur. De part ses origines professionnelles, tournant autour du 7ème art et de l’histoire de l’art, qui ne sont que le reflet de ses passions, elle ne pouvait qu’entrevoir de respirer par l’écriture comme une inspiration saisissante de son amour de la lecture. Sa structure intrinsèque confère à sa plume un espace de vie, de rythme, d’émotions pures qui se jouent du papier avec une fluidité et une constante franchise dans l’amour voué à ses personnages. J’ai, d’ailleurs, une interrogation sur son inspiration qui nous ballade dans le Paris bellevillois, à Saint Marc sur Mer bénéficiant de l’aura de M. Hulot, pour lequel d’ailleurs, dès le prologue, je ressentais des points fugaces de similarités, la station morzinoise et sa « Clef des Champs » face à l’Olympique et en obliquant sur sa gauche apercevoir la majestueuse pointe de Nyon et Chamossière. Toutes ces balises forment un film empli d’une émotion, qui pourrait paraître surannée, et d’une concrète mélancolie sans violons ni excès, toute en subtilité, instillant à intervalles sa dose de pittoresque, singularité.

Car l’écrit est aussi une suite de drames qui déboulonnent des certitudes que Squatsh ne possédait pas en son for intérieur. Sa vie, d’ailleurs, est une perpétuelle recherche de soi s’accouplant avec, paradoxalement, une envie intangible de rebondir. Il se ferme des portes mais en ouvre d’autres qui montrent au fur et à mesure du récit son rôle de phare, tant pour son sens premier que pour son éclairage spirituel.

Emilie Houssa m’a embarqué dans une histoire belle et forte qui a cette acuité pour transcender celle-ci par sa sincérité, sa plume de coeur et son attachement viscéral à ses personnages.

Le sang est le liquide de vie et il n’a fait qu’un tour à cette lecture chaude et inspirante…

Chouchou.

 

 

 

SIMPLE MORTELLE de Lilian Bathelot / La Manufacture De Livres.

Simple Mortelle c’est le récit d’une passion foudroyante, d’une passion pyrogène. C’est l’accord et l’assemblage de deux êtres qui, outre à conquérir leur reconstruction, cherchent à évacuer leur passé. Leurs passés dans les non-dits, dans les souvenirs enfouis dans les limbes de leur inconscient, sur des cicatrices profondes inflammatoires se révèleront des ponts, des jonctions à leur amour inconditionnel. Or comme souvent dans l’état passionnel flirte la tragédie, telle Pyrame et Thisbé, noircissant une fresque initialement multicolore.

«Nicole, institutrice, a quitté son mari et choisit un coin reculé de l’Aude pour sa première affectation. Elle y rencontre Louis Lacan, un être solitaire qui vit comme un ermite. Entre eux, naît un amour passionnel. Mais Louis est rattrapé par son passé d’ancien mercenaire et devient le bouc-émissaire d’une machination politique. »

Nicole décide de se couper de son passé. Elle prend de même le parti de s’évader professionnellement et géographiquement. En se fixant ses objectifs, elle tente de repartir à zéro dans un inconnu qu’elle souhaiterait salvateur et résilient. Et le « choc » est de taille quand, dès son arrivée, elle fait face à Louis. L’alchimie, la symbiose semble évidente et découle naturellement, brutalement sur une idylle sans préambule ni réflexion. C’est une relation viscérale qui ronge les sens qui se joue d’une quelconque rationalité.  

Mais l’institutrice et l’homme, que l’on pourrait qualifier d’ermite, se trouvent aussi mêlés à la vie d’une bourgade qui ne laisse peu de place à l’intimité, au respect des vies au sein d’une communauté avide de ragots ou autres médisances. Cette relation ravivera, par la même, les inconscients des deux et en particulier celui de Louis qui traîne des blessures de l’âme séquellaires d’un passé destructeur. C’est aussi ces parallèles de tranches d’existences qui construit le roman de Lilian Bathelot. Dans ces alternances du présent et d’un passé dévastateur, la trame se tisse avec les accrocs d’une ligne de vie constellée de fractures, d’inflexions, de paraboles régressives.

Simple Mortelle possède en son cœur, tel un fil d’ Ariane, un journal intime qui pourrait être le négatif d’un cliché panoramique de l’histoire singulière de Nicole et Louis. Ce journal symbolise aussi le roman, ou plus précisément le récit, d’une vérité des protagonistes qui ouvre des « portes qu’ils avaient fermées toutes ces années ». Un aveu d’une renaissance, l’objection d’une floraison d’un bourgeon qui paraissait fermé pour l’éternité.

Mais au centre de cette passion dévorante et belle pointe des forces institutionnelles, pensant rendre justice sur des problématiques liées à des groupuscules bataillant contre des projets nuisant à l’écosystème. Louis y est lié, il se bat pour des idéaux, il lutte pour un bien fondé mais fait face, irrémédiablement, aux décisions iniques, irrationnelles de pouvoirs politiques à la vue basse. Il se sent investi d’une mission qui fait écho à son passé douloureux et ne peut se résoudre à l’abandon  mais impulse plutôt une sédition sans retour. Malgré son inconditionnel amour, malgré un sens nouveau donné à son existence il se doit de porter à son terme son engagement citoyen et politique afin de s’absoudre des scories antérieures.

L’auteur fait montre d’une sensibilité supérieure au service d’une plume tout à la fois poétique et magnétique. Il nous avise avec finesse et subtilité de notre statut intangible de mortel en nous tançant de vivre sans frein, sans méditation exacerbée, en nous délestant des carcans du conformisme et ceux des guides, des gourous politiques lumière artificielle des peuples.

Ce roman m’a profondément touché par son message et la route empruntée pour nous le délivrer.

Premier coup de cœur de l’année!

Chouchou

MA ZAD de Jean-Bernard POUY/ Série Noire.

Lieu et contexte du récit sont dans une ZAD…La ZAD, un lieu communautaire, d’échanges et d’affrontements drainant une population hétéroclite reste, de la même, l’épicentre d’un discours politique marqué. Fusions et antagonismes coexistent. Camille, la figure centrale du roman, se retrouve dans une période d’existence où les éléments contraires se mutualisent à son encontre. Professionnelle, personnelle, philosophique, sa destinée est plongée dans des incertitudes menaçantes et ses roubignoles auront tout de même voix au chapitre. (…!)

«Camille Destroit, quadra, célibataire, responsable des achats du rayon frais à l’hyper de Cassel, est interpellé lors de l’évacuation du site de Zavenghem, occupé par des activistes. A sa sortie de GAV, le hangar où il stockait des objets de récup’ destinés à ses potes zadistes (ZAD = Zone à défendre), n’est plus qu’un tas de ruines fumantes. Son employeur le licencie, sa copine le quitte et il se fait tabasser par des crânes rasés. Difficile d’avoir pire karma et de ne pas se radicaliser.Heureusement, la jeune Claire est là qui, avec quelques compagnons de lutte, égaye le quotidien de Camille et lui redonne petit à petit l’envie de se révolter et de tuer tous les affreux : en l’occurrence la famille Valter, les potentats locaux et ennemis désignés des zadistes, sur qui Camille va enquêter pour trouver de quoi les neutraliser. »

La problématique de la Zone A Défendre reste, à mes yeux, un prétexte contextuel. Ma « véritable » lecture de cet écrit s’est focalisée sur ce personnage connecté avec son temps mais victime, néanmoins, de cette modernité. Victime, oui donc, dans ses différents aspects, tant sur le plan de son engagement salarié et ses conflits hiérarchiques, erratiques que dans sa vie d’homme avec ses affres myocardiques en relation directe avec le genre opposé, que dans sa (dé)construction de valeurs idoines à ses engagements sociaux, associatifs où les préceptes sont basés sur la notion exclusive d’égalité. (marqueur intangible et indélébile d’inflexion politique)

Jean-Bernard Pouy nous habitue, à l’instar des perles telles « Spinoza encule Hegel », « Suzanne et les ringards », « La Belle de Fontenay » ou autre « Roubignoles du destin », à un style propre. L’auteur se joue des mots en s’inscrivant dans un burlesque décalé, exacerbé de façade. Emporté par sa fougue joyeuse, dont l’homme-écrivain ne semblant ne faire qu’un, il nous mitraille d’une culture tous azimuts jouant ce jeu populaire baltringue du ping-pong verbal sans règles pré-établies. Mais, mais, ses règles sont bien présentes derrière les lourdes tentures vaudevillesques. Car il y a toujours, dans ses efforts littéraires, un fondement, pas de la luxure, une architecture nous dirigeant vers une morale profondément humaine, humaniste nous pouvons le clamer, et indéfectiblement politique. Il est de ces homo sapiens sapiens qui ont le goût du paraître verbal sans se prendre au sérieux mais désireux de transmettre des idées, un message, un discours pour et par la cité. Est-ce philosophique? N’ayant jamais forniqué avec Spinoza, ni Hegel, je ne saurai l’affirmer or cette constance stylistique ainsi que cette volonté, ce but, cette mission objective de nous délivrer une vérité, sa vérité nous aident à diagnostiquer son penchant inné…

JBP, jongleur des mots, n’est pas qu’un saltimbanque il est aussi, voire surtout, un oculiste pointant nos déficiences sociétales. Hypermétrope ou presbyte il éclaire de la même façon, avec sa faconde, notre dédale d’esprits formatés, cadenassés.

Jubilatoire (mais) didactique!

Chouchou.

 

 

CEUX D’ICI de Jonathan Dee/ Plon.

Traduction: Elisabeth Peellaert

Jonathan Dee, né en 1962 à New-York, enseigne le creative writing à la Columbia university, il écrit pour The New York Times Magazine et Harper’s Magazine.Suivant Les Privilèges, consacré par le prix Scott Fitzgerald et découverte étrangère de l’année 2011 par le magasine Lire, La Fabrique des Illusions et Mille Excuses. Ce présent ouvrage représente son quatrième édité chez Plon.

La loupe grossissante, sur une société américaine en perte de repères, diffracte les idéaux et la nature même des hommes qui la peuplent. De cette bourgade du Massachusetts s’extrait un exemple type d’un système atone qui perd son relief et l’essence, la nature intrinsèque de ceux qui ont contribué à échafauder leurs forces. Forces, qui concomitamment, sont leur talon d’Achille, le grain de silice grippant des rouages huilés de prime abord. Cet ouvrage nous décrira de parfaite manière ces travers et apposera en exergue la désillusion morne d’une nation qui avait un rêve.

«Howland, petite ville du Massachusetts, attire de nombreux riches vacanciers venus de New York. Mark, lui, fait partie des locaux. Entrepreneur en bâtiment, il peine à joindre les deux bouts depuis un placement hasardeux. Lorsque Philip Hadi, un richissime gestionnaire de fonds d’investissement, s’installe dans la maison d’à côté, cela ne se fait pas sans heurt. Le quotidien de Mark et de sa famille se transforme lentement…

 Quand Hadi se lance en politique et devient maire de Howland, modelant par petites touches la ville à son image, le fossé se creuse encore un peu entre le New-Yorkais et les habitants de la petite ville. »

Personnages campés, profils réalistes sortant d’un manichéisme surfait, utopique structure, ce récit qui pourrait se rapprocher, par certains aspects et par son style, d’un reportage écrit fourni, donnant le temps au temps.Le point d’arrimage primaire semble être à dessein le 11.09.2001. Il illustre avec emphase la dualité d’une population et sa capacité à renvoyer des images, des vertus contradictoires faisant le sel de paradoxes assumés (ou pas!). On pourrait aussi s’interroger sur un éventuel déterminisme politique binaire qui n’entrevoit pas de point intermédiaire à leur propre réflexion, et aux actions qui en découlent. Jonathan Dee possède, sans doute, la faculté effective de décrypter sa société par un prisme spécifique, certes, qui néanmoins peut avoir une valeur standard, voire universelle. L’étoffe du roman réside bien par sa lucidité, par un message sous jacent sans fard ni compromissions. Il a cette volonté manifeste de narrer une histoire dans l’Histoire présente sans attributs ostentatoires, de détournements superfétatoires qui ouvre, par la même, les prémices étiologiques de l’avènement de leur 45ème président…On comprend mieux dans ce cadre, somme toute banni de problématiques sociales, ou sociétales, majeures, la genèse d’un désabusement qui infiltrera différentes couches du peuple américain.

Ce livre est un éclairage franc de la nation à la bannière étoilée en nous proposant la mise à plat de fondements politiques mis à mal au niveau national, mondial, à l’échelle local. La politique surtout dans l’étymologie de la vie de la cité et par extension les acteurs qui la constitue. On est donc bien face à un document résolument romancé important qui dilate les pupilles et instille une réflexion légitime, structuré sur ce qui nous entoure sans s’arrêter sur des concepts de frontières éculées.

Lecture enrichissante par ses mots et ce qu’il y a derrière ces mots!

Chouchou.

 

POUR DONNER LA MORT, TAPEZ 1 de Ahmed TIAB/ L’AUBE NOIRE

Ahmed Tiab nous propose un polar marseillais, un polar marseillais avec tout ce qui est charrié par la cité phocéenne. De la Canebière aux quartiers nord, des forces s’opposent entre services de police de l’évêché et jeunesse en recherche chimérique d’une identité, d’une voie, d’un idéal de vie. C’est un polar d’aujourd’hui balisé par les scories, les déviances de notre société déliquescente qui renvoie des images froides par instant et fébriles à d’autres.

« Marseille, 2017. Les vidéos d’exécutions qui circulent sur l’internet donnent des idées macabres à un groupe d’adolescents, subjugués par la détermination et la froideur des bourreaux de Daech. Le commissaire Massonnier, lui, enquête sur une affaire de trafic de drogue et d’islamisme. Affaire qui va le concerner personnellement quand il s’apercevra que sa fille Maï y est intimement mêlée ! L’adolescente, en révolte depuis le divorce de ses parents et la nouvelle vie de son père, a décidé en effet d’entrer dans la cour des grands. Mais sera-t-elle à la hauteur du jeu proposé ? 

Il est certain que l’on est dans un classicisme éprouvé et l’originalité n’est pas un des points forts du roman. Il affiche avec rigueur, mais néanmoins sensibilité, les rouages de la conversion religieuse, voire dans des entreprises licencieuses terroristes, d’une jeunesse en perte de repères et surtout de compréhension, d’amour. Le désenchantement n’est pas l’apanage exclusif de celle-ci hors il contribue invariablement à cette perte d’estime, cette perte de latitude décisionnelle. Et c’est sans cette autonomie que la mue de l’adolescent, le jeune adulte, grève sa naturelle évolution. Par cela, ce prisme, l’auteur nous délivre un message simple, simple comme l’engrenage glissant vers l’abîme.

Donc effectivement l’on pourrait trouver ce récit basique sur ses fondements, n’usant pas de subterfuges ampoulés mais c’est bien aussi la force de ce réalisme cru. Les profils des personnages ancrés dans l’histoire restent crédibles malgré quelques menues incohérences ou passages manquant de fluidité. Face aux oppositions frontales des sensibilités s’affichent et créent un équilibre, un tableau consistant, réaliste.

Si cet effort nous présente le prologue d’une série marseillaise, à l’instar de sa trilogie oranaise, sa ville natale, il n’en est que plus d’intérêt, car effectivement on peut ressentir comme une certaine concision dans le propos et les personnages évoqués qui méritent ce développement constituant l’ouvrage kaléidoscope d’une mégapole bien trop souvent cantonnée dans des poncifs, des raccourcis éculés, des images d’Epinal paradoxales…

L’adolescence noire et la relation filiale mis à mal dans une société, une ville à la dérive.

Préambule d’une série qui pourrait présager d’une réussite à l’issue.

Classique sans circonvolutions!

Chouchou.

Chouchou

BEST OF 2017 /Chouchou.

Alors soyons clairs et honnêtes, 2017 n’a pas été, à mes yeux, une année impérissable tant dans la qualité et sa quantité. Mais, preuve est de constater que je me dédis en inscrivant 13 ouvrages à mon palmarès. Point de classement car je ne suis personne pour s’arroger le droit, l’expertise d’une telle outrecuidance. Je présente, donc, mes lectures, qui conservent une trace forte, indélébile (?), de cette saison dans sa chronologie. Et, décidément, j’aurai pu en mentionner d’autres et le choix reste cornélien….

Les Larmes noires sur la terre de Sandrine Collette/ Denoël

Première claque de l’année et quelle claque! Du noir, c’est noir, l’espoir est relégué au second plan. Une écriture qui s’affirme, qui s’affine, qui s’envole dans un monde où l’avenir semble décidément sombre et exempt de bienveillance. On piaffe d’impatience pour 2018…

Connemara Black de Gérard Coquet/ Jigal

Ecriture et fond tout y est! De l’humour, une peinture de cette région irlandaise et un récit affiné à la Kilkenny. Un très beau moment de lecture dans cette ambiance où pointe un brouillard à trancher à la serpe!

Brigade des Mineurs de Raynal Pellicer et Titwane/ La Martinière

Une fois n’est pas coutume une bande dessinée. Et quel reportage illustré où les géniteurs se sont imprégnés avec respect et méthode dans ce service où l’émotion est à son comble! Une oeuvre, dans le genre, magistrale!

Un Bref moment d’héroïsme de Cédric Fabre/ Sang Neuf

Nouveau venu dans le Landerneau des éditions cette année et cet ouvrage avait retenu mon attention. Peut-être, aussi, par le parallèle incessant à des références musicales mais surtout par cette tension, ce message politique et sociétal empreint de sincérité.

Transsiberian Back To Black de Andréï Doronine/ La Manufacture De Livres

Un OVNi littéraire où le ton punchy et réaliste vous prend aux tripes. Témoignage poignant doté d’un emballage écrit avec les tripes, certes, mais avec un stylo acéré.

La Soif de Pierre-François Moreau/ La Manufacture de Livres

Une belle calotte d’où l’on ressort la langue saburrale! Un mix, qui n’engage que moi, entre les frères Coen et un Tarantino.

Le Diable n’est pas mort à Dachau de Maurice Gouiran/ Jigal

Roman noir avec une belle dose d’histoire pan et post seconde guerre mondiale. Et l’homme, l’écrivain, sait y mettre les mots dans nos maux ne cherchant pas la repentance.

Glaise de Franck Bouysse/ La Manufacture de Livres

L’homme se place dans sa dimension de littérateur en traçant son chemin à la serpe. Il nous convie à son bal à coup d’émotions par son vecteur naturel et naturaliste. Du bel ouvrage qui laisse augurer de belles pages futures.

Minuit à contre Jour de Sébastien Raizer/ La Série Noire

Clôture de sa trilogie savamment orchestrée. Lecture exigeante, l’ouvrage colle à la rétine et tisse une toile arachnoïde dans nos cellules grises. Un homme qui vit dans son temps mais sait ce qui nous réserve…

Le Pays des hommes Blessés de Alexander Lester/ Denoël

Un pan historique méconnu du continent africain dans cette mue de l’ancienne Rhodésie, actuel Zimbabwe, où violence et affrontements, frontaux et idéaux, nous clouent sous une plume dont l’encrier est mêlé de sang.

Entre Deux Mondes d’Olivier Norek/ Michel Lafon

L’homme nous avait habitués à des polars calibrés, classiques, efficaces sous l’égide de ses précédentes expériences professionnelles, là il se classe dans le cercle des auteurs. Il a su infléchir son discours pour nous narrer une histoire d’hommes avec l’émotion nécessaire et un style affirmé avec une empathie bannissant l’ostentatoire. Une belle réussite!

Ils ont voulu nous civiliser de Marin Ledun/ Flammarion

On connaît l’auteur et se ses qualités humanistes son souci d’autrui et dans cet acte il nous assène une série de coups en panavision au milieu d’un décor tempétueux. Un fils de Manchette ou de Fajardie sans nul doute!

L’Essence du Mal de Luca d’Andrea/ Denoël

Premier ouvrage de cet jeune auteur italien qui appâte notre envie de nous plonger dans ses prochains, assurément. On pourrait se dire qu’il y a une école transalpine, car j’aurais pu citer par la même Antonio Manzini coupable d’un Schiavone toujours efficace, mais il a su faire cohabiter des thématiques lourdes, périlleuses à traduire dans un récit complet. On est bien face à une histoire de l’obsession servie par un style, une écriture qui m’ont submergé et poussé à l’irrépressible envie, que l’on cherche tous, à tourner la page… Grazie mille!

Chouchou

 

Et puis comme l’on est dans les «Best of » un titre,  parmi tant d’autres, ayant marqué mes osselets…(surtout l’enclume)

 

LE SHAMISEN EN PEAU DE SERPENT de Naomi Hirahara / L’ Aube noire.

Traduction: Benoîte Dauvergne (anglais)

Los Angeles sa grandeur, son aura internationale, rythmée par ses poncifs, ses images d’Epinal. Los Angeles c’est aussi une communauté nippone soudée (ou presque) dans un entrelacs d’autres disparates. De nouveau le personnage de Mas Arai enfanté par Noami Hirahara gravite dans cet univers malmené par le meurtre de l’un des leurs. C’est entre compromission, compréhension d’une culture annexe et sens naturel de la recherche de la vérité que notre jardinier-détective entre en scène tout en s’attachant les services de partenaires complémentaires.

«Rares sont les choses qui enthousiasment plus Mas Arai que les jeux d’argent. Quand il apprend que l’une de ses connaissances vient de gagner un demi-million de dollars grâce à une machine à sous, il est forcément un peu curieux. Mais la situation prend une tournure dramatique lorsque le gagnant est assassiné. Seul un shamisen, instrument traditionnel japonais à trois cordes, semble pouvoir révéler l’identité du tueur… Mas découvre bientôt un monde de secrets et de mensonges, qui s’étend des rues de Los Angeles jusqu’aux îles Okinawa. »

Au sein de cette entité nippo-américaine coexistent des sous ensembles qui de part leurs rites, leurs coutumes, leurs éducations présentent des disparités franches ou nuancées. Arai reste quelque peu perdu dans une spécificité musicale sourde à son tympan. Aidé dans sa démarche par des profils accoutumés à ces détails locaux régionales, il tente de percer le mystère de cet homicide ainsi que son mobile.

Mué et transporté par un style en adéquation avec le caractère et la façon d’être de notre personnage central, l’auteur s’appuyant sur un rythme mesuré, voire indolent, l’avancée dans le récit suit stricto sensu celui de Mas. S’autorisant des libertés, des sorties de route brisant un certain classicisme dans le mode d’enquête tout en faisant preuve d’un humour estampillé cercle rouge sur fond blanc. On est parfois noyé dans des termes et locutions du pays du soleil levant qui peuvent déstabiliser mais ils offrent le bénéfice à ceux qui ont cette ouverture d’esprit de s’immerger de plain-pied dans cette culture fascinante s’il en est…

Bien que moins punchy et adhésif que le précédent opus, ce roman, inscrit dans une série, affiche un intérêt réel en renforçant d’une part la psychologie du personnage central et en renforçant l’immersion dans cette communauté lestée par une histoire complexe, antagoniste qui garde les blessures profondes d’un passé avec ce pays hôte.

Mélomane et crime!

Chouchou.

 

LA REINE NOIRE de Pascal Martin / Jigal polar.

«En ce temps-là, il y avait une raffinerie de sucre dont la grande cheminée dominait le village de Chanterelle. On l’appelait la Reine Noire. Tous les habitants y travaillaient. Ou presque… Mais depuis qu’elle a fermé ses portes, le village est mort. Et puis un jour débarque un homme vêtu de noir, effrayant et fascinant à la fois… Wotjeck est parti d’ici il y a bien longtemps, il a fait fortune ailleurs, on ne sait trop comment… Le même jour, un autre homme est arrivé. Lui porte un costume plutôt chic. L’un est tueur professionnel, l’autre flic. Depuis, tout semble aller de travers : poules égorgées, cimetière profané, suicide, meurtre… Alors que le village gronde et exige au plus vite un coupable, dans l’ombre se prépare un affrontement entre deux hommes que tout oppose : leur origine, leur classe sociale, et surtout leur passé… La Reine Noire est peut-être morte, mais sa mémoire, c’est une autre histoire… »

Le tableau initial dressé est pragmatique, précis, sans ambiguïté. Les personnages qui jalonneront ce récit sont d’une implacable limpidité dans ce décorum désolé aux confins de ce village en décrépitude de la Meuse. Les rôles sont attribués avec manichéisme conférant des dualités naturelles et irrémédiables. Les affrontements basés sur des rancœurs, des haines, dont l’origine unique, centrale symbolisée par la fermeture de cette raffinerie de sucre, semblent être voués à des évidences tant par leur histoire que par les profils de chacun.

Au milieu, ou plutôt en avant de cette fresque, se dressent deux éphèbes, voire deux métrosexuels, soucieux à leur manière propre de leur paraître, leur apparence. L’un fringué de pied en cap par un noir insondable colle, à priori, à sa fonction. L’autre présenterait plus un style british capiteux, rigoureux, baigné dans une fragrance en rapport avec ce style, Habit Rouge lui colle à l’épiderme comme le Petrole Hahn lui colle au cuir chevelu. Leurs fonctions respectives les opposent et dans leur sillage véhiculent une aura, des idées préconçues, conformistes. Et c’est de ce duel que le roman tire son sel, son acidité, les confusions larvées…

Car l’auteur présente et possède ces ressources de contre-pied permanent et la faculté d’insérer de nombreuses références littéraires enveloppées d’un humour, noir ou non, dévastateur. Il y’a des virages cachés, des tours de force tel un Robert Desnos qui rencontrerait un Maurice Carême qui entremêle « Le Chat et le soleil » et « La Fourmi »!… Les personnages sont hauts en couleurs ou banalement confondants de sottises dans leur tartufferie, leur archétype de villages végétant dans leur entre-soi. Il peint au couteau et nous balance dans les cordes d’un ring sans échappatoire, comme cette jeune falote, certes qui n’est pas une lumière, mais croustillante affublée d’un syndrome proche du Gilles de la Tourette pouvant évoquer l’exorciste. Ca crisse sous les molaires, ça fond en sublingual avec une aigreur et une odeur nauséabonde dans ce village de corbeaux qui fut le sport local et qui revient à la mode.

Mais les faux-semblants, les esquisses présentent des versos surprenants, déroutants. C’est aussi une autre force de Pascal Martin qui manie la vérité des coulisses, la lumière derrière les lourdes tentures en décontextualisant nos sentiments et notre ressenti. C’est probablement un cousin, un frère des auteurs marquants du néo-polar et ça suinte de ses pages. Preuve en sera cette petite confiserie perdue dans le fil du récit nous renvoyant avec aplomb et cohérence dans un ouvrage de Manchette…

Réussite noire truffée d’humour et de cadrage-débord!

Chouchou.

 

C’ EST AINSI QUE CELA S’ EST PASSÉ de Natalia Ginzburg / Denoël.

Traduction: Georges Piroué (Italien)

C’est sur une pellicule teintée sépia que se déroule le film de l’autopsie d’un homicide où l’on dissèque l’étiologie de ce geste fatal. De cette période faste post conflit mondial, dans cet Italie cherchant à se reconstruire, la vie morne d’un couple dépareillé par l’âge, par les aspirations respectives, se voit confronté à des choix cornéliens pour leur futur mutuel. Au coeur du miracle économique italien, dans cette période forte de croissance, le contexte coïncidant avec la chute du fascisme semble ne pas avoir d’emprise sur ces deux êtres qui dérivent insidieusement vers une vacuité des sentiments où ceux-ci semblent n’avoir jamais été éprouvés au travers un conformisme confondant ou de façade.

«Un matin gris à Turin dans les années cinquante. Une femme en imperméable marche sans but dans la ville. Elle vient de tirer une balle entre les deux yeux de son mari. Un geste sec et efficace accompli sans aucune préméditation. Perdue au milieu des avenues muettes et hivernales, elle se souvient : la rencontre et l’espoir, l’attente et l’incertitude, puis la vie à deux jusqu’à cette matinée fatale. »

Natalia Ginzburg publie ses premiers récits qui témoignent de son expérience de ces années troubles, du fascisme, de l’invasion allemande, de la résistance et de la libération : “La Strada che va in città” son premier court roman paru en 1942 sous le pseudonyme d’Alessandra Tornimparte; puis les romans “È stato così”, “Tutti i nostri ieri”, les récits autobiographiques “Le Piccole Virtù” et “Lessico famigliare”.

D’ entrée le décor et la fatalité non préméditée nous tournent vers un récit direct qui ne cherche pas les ellipses ni les probables. L’auteur fustige les actes derrière les paravents. Elle décrit, avec distanciation, les actes et les pensées sans artifices ni déviations. Néanmoins elle conserve une place et un espace aux questionnements afférents à des existences qui auraient pu choisir des alternatives. Sans aucun doute, au fil des pages, on ressent que les murs, les grilles d’une geôle se dessinent autour de cette femme marquée par le fatalisme.

De cette sécheresse stylistique, de cette sécheresse spirituelle l’ouvrage retranscrit une époque, des façons d’être, les problématiques sociétales et sociales par le prisme du couple. L’inéluctable conclusion ne paraissant pas de prime abord comme une évidence mais plutôt comme une hypothèse, on se surprend à penser que celle-ci avait bien d’autres issues.

L’auteur de son temps évoque son monde avec une certaine désespérance et fatalité. En bridant son écriture elle surajoute à la morosité ambiante, une rugosité des relations, affirmant la relation homme-femme tel un carcan rigidifié.

Tout en dénonçant une candeur ancrée dans une éducation rongée par la naïveté, Natalia Ginzburg avait une lucidité sur ce qui l’entourait.

Tragique dans plusieurs dimensions. Roman témoin d’une époque en extrayant les racines de tels expédients.

Chouchou

 

LA DISPARUE DU VENEZUELA de Diane Kanbalz / L’Aube noire.


Les éditions de l’Aube, et l’Aube Noire en particulier, nous offrent l’habitude de nous proposer des écrits doués d’une sensibilité particulière. Cet ouvrage en est une des illustrations. L’Amérique du sud, dans sa partie nordiste du Venezuela, est le siège de ce roman psychologique où les lignes de tension s’incarnent principalement dans le personnage de Philippe Larcoeur, flic dont les missions sont extra-territoriales, qui voit ses plans personnels contrariés par le rapt d’une ressortissante française dans cet état chaos.

« Et tout de suite, le visage de Cécile lui revient en mémoire. Cette fille est vivante, il le sait, il le sent. Il la sent toute proche. Mais où ? »

Philippe Larcœur, policier attaché à l’ambassade de France à Caracas, est appelé sur une affaire d’enlèvement. Une ressor­tissante française a disparu dans l’une des zones les plus dangereuses d’Amérique latine… Faisant progres­sivement de cette enquête une affaire personnelle, Larcœur n’hésitera pas à braver le danger dans un pays où la ­corruption, la mort et la trahison sont monnaie courante. Il finira par tenter le tout pour le tout pour sauver la jeune femme en même temps que son âme, quitte à se mettre à dos tant sa hiérarchie que la pègre locale ! »

Diane Kanbalz travaille pour différents organismes non gouvernementaux. La disparue du Venezuela est son premier roman.

On est typiquement dans un livre sensoriel. Chaque phrase, chaque terme, chaque tournure nous renvoient à l’un de nos cinq sens. Les pages s’égrènent et ceux-ci sont aux abois tout en s’épanouissant dans notre imaginaire. Transporté on l’est, et saisi aussi, en humant, en distinguant les bruits des scènes avec une confondante acuité. On se prendrait même à toucher l’épaule d’un père, d’une mère, d’un frère éploré, en colère, abattu, dévasté, rageur…La ponctuation constituée par les appels téléphoniques cadencés sont tels des épîtres qu’on redoute de recevoir.

La cruauté et les horreurs naturellement arrivent très vite, ainsi que la haine  globale du genre humain dans ce pays perdant de sa fraternité, élimant des doctes piliers d’une république équilibrée. La caste des criminels est une force à part entière qui ne sont au fond que des hommes cherchant la voie du suicide. Face à eux, et face à la soustraction de cette jeune innocente, des hommes qui croient en leur mission et s’y réfèrent, s’y tiennent tel un immuable cap. C’est dans ce cercle au rayon diminuant que les chocs seront lestes et mats. Larcoeur et les personnages qui gravitent cherchent un sens à leurs existences, en ayant la difficulté à faire abstraction de leurs entraves personnels, en tentant de tracer un fil rouge afin de s’absoudre de leurs faiblesses et surtout de mener à bien leur objectif professionnel, moral.

Un beau livre, donc, qui impose à nos sens, pour la jubilation, une sensibilité alerte, confondante.

Venezuela noir sous une plume touchante!

Chouchou.

 

« Older posts Newer posts »

© 2026 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑