Le sable brûlant tâché de zébrures rouge sang dans cette partie orientales de la corne africaine sera le théâtre de deux drames parallèles initialement. Djibouti, ses forces internationales campées dans cette zone, proposent un épicentre propice à des dérives bien trop souvent motivées par un mercantile esprit. Et Grip l’homme qui devra faire face, qui devra gérer un embrouillamini à plusieurs bandes, révèlera des facettes polychromatiques. C’est ces ambivalences, la description de deux faces d’une pièce qui fera le sel du propos.
« Djibouti, au creux de la corne de l’Afrique. Un soldat suédois est tué sur un champ de tir. Les services secrets envoient l’agent Ernst Grip pour faire la lumière sur cette mort suspecte, mais sa présence n’est pas du goût de tout le monde. Pendant ce temps, une famille de quatre Suédois naviguant non loin de là, dans le golfe d’Aden, est capturée par des pirates somaliens. Leur vie est en danger, la pression monte pour le gouvernement, et c’est ainsi qu’Ernst Grip se retrouve bombardé négociateur et doit traiter avec les pirates. Pour résoudre ces deux affaires, Ernst Grip comprend qu’il va devoir recourir à des méthodes peu orthodoxes. Mais peut-on se permettre de rester dans les limites de la loi et de la moralité quand des vies humaines sont en jeu? »
Robert Karjel est lieutenant-colonel dans l’armée de l’air suédoise, pilote d’hélicoptère qui l’a amené à parcourir le globe. Il vit aujourd’hui à Stockholm et son précédent roman paru en 2016 chez DENOËL “Mon Nom est N. ” était le premier de la série d’Ernst Grip.
Grip, initialement au service de la garde rapprochée de dignitaires suédois, infléchira un parcours vers une enquête spéciale au cœur de l’assassinat d’un officier Scanien. Réticences et obstacles joncheront sa trajectoire dans le cliché de la guerre police/forces militaires. C’est, sans doute, lesté par son histoire personnelle proche que sa motivation, son implication verront des hauts et des bas. Son instinct profond lui impose consciemment une alacrité de vérité. Sans s’offusquer ou se braquer du poids adjoint par la seconde affaire qui se greffe à la primitive, au contraire, les enjeux ayant une diamétrale opposition, il se trouve investi, régénéré par un « challenge » fort.
Bien que le récit soit linéaire et manquant probablement de cassures, de changements de rythme, l’avancée dans le roman obéit à des intérêts multiples. En premier lieu, comme explicité en liminaire, celui d’exposer les facettes du personnage principal avec justesse et cohérence. Les personnages secondaires ont une part prépondérante dans le décor et la dimension humaine de l’ensemble en soulignant des interstices d’un système vérolé, gangrené. Je pense que le roman aurait eu plus de consistance si les faces sombres avaient été appuyées en les surlignant dans un tempo fait de césures, de virages en épingles, de descentes brutales suivies d’ascensions nerveuses.
Le sable boit un sang qui ne coagule pas !
Roman efficace mais qui pourrait être plus punchy.
Chronique d’un boxeur gueule cassée ! La légende méconnue d’Eugène Criqui, fier empereur du noble art, avec à son actif plus de cent victoires pour 132 combats dont 59 acquises avant la limite, nous dépeint un parcours passé par les tranchées de Verdun qui occasionnera son surnom. C’est aussi et surtout l’histoire d’une vie de prolétaire qui s’ émancipera par ses facultés innées pugilistiques. Une tranche de vie qui nous porte de Belleville, au champ métallique de la Marne, à la découverte du pays-continent et la marche vers le titre suprême vers le nouveau monde.
« Après un début de carrière prometteur et un titre de champion de France, Eugène Criqui est mobilisé en 1914. Mars 1915, une balle explosive lui brise la mâchoire. Donné perdu pour son sport, il se voit greffer une plaque de fer censée lui consolider le bas du visage. Surmontant l’adversité, il décide dès 1917 de reprendre la boxe et au bout d’un parcours invraisemblable de courage et de volonté, il s’empare le 2 juin 1923 de la ceinture de champion du monde à New York, deuxième Français après Georges Carpentier à décrocher un tel titre. »
Pierre Hanot est né à Metz en 1952 et vit en Lorraine. Tour à tour maçon, routard, chanteur ou guitariste, il revisite avec originalité le monde du noir nous racontant ici une incroyable histoire de survie et de résilience.
Des charniers du premier conflit mondial armé devant une telle violence faite à des instincts naturels, ce n’est pas l’instruction du soldat, la discipline, les corvées de quartier, les brimades des sous-offs qui serviront à quelque chose. C’est dans cette boue, de cet instable affrontement qu’ Eugène, habitué aux coups, découvrira de ses yeux, de ses oreilles, de son cœur brusquement l’horreur. Et de cet entrelacs de corps mutilés, meurtris, à qui l’on a ôté la vie, que lui-même une partie de son être sera amputée.
Le retour à la vie est compliqué, son retour sur le ring reste par contre salvateur et constructif. Il se reconstruit dans la lutte et l’affrontement, le paradoxe ! S’ensuit la rencontre avec celle qui deviendra sa sparring partner dans son existence d’homme, sa confidente, sa thérapeute, sa supportrice élective. C’est aussi là qu’Eugène retrouve l’envie, les ambitions et se lance dans une formidable épopée dans cette conquête du graal, la ceinture, sur des terres hostiles.
Méconnu, voire inconnu du grand public, Criqui, à l’histoire tourmenté, est le beau personnage romanesque que l’on voit à travers les lignes d’un auteur qui s’incarne dans son personnage. On y retrouve la gouaille, le parler d’une époque, de quartiers parisiens marqués et identitaires.
Le roi du KO avait du cœur et une profonde humanité. Un beau récit qui vous va droit au plexus !
C’est le livre d’une obsession qui convoque et réveille le passé enfoui sous un manteau de neige et de glace au travers une région tout à la fois accueillante mais néanmoins hostile… Cette recherche effrénée telle une compulsion amènera les protagonistes à des sentiments paradoxaux, violents, paroxystiques, dérélictifs. On entre dans ce canyon sans aucune certitude mais on y pénètre avec ce besoin d’étancher une soif de vérité.
« En 1985, dans les montagnes hostiles du Tyrol du Sud, trois jeunes gens sont retrouvés morts dans la forêt de Bletterbach. Ils ont été littéralement broyés pendant une tempête, leurs corps tellement mutilés que la police n’a pu déterminer à l’époque si le massacre était l’œuvre d’un humain ou d’un animal. Cette forêt est depuis la nuit des temps le théâtre de terribles histoires, transmises de génération en génération. Trente ans plus tard, Jeremiah Salinger, réalisateur américain de documentaires marié à une femme de la région, entend parler de ce drame et décide de partir à la recherche de la vérité. À Siebenhoch, petite ville des Dolomites où le couple s’est installé, les habitants font tout – parfois de manière menaçante – pour qu’il renonce à son enquête. Comme si, à Bletterbach, une force meurtrière qu’on pensait disparue s’était réveillée. »
Mû par des motivations professionnelles et familiales un jeune documentariste télévisé va se retrouver dans cette région du sud Tyrol à la confluence de trois pays : l’Italie, l’Allemagne et l’Autriche. C’est aussi une géographie montagneuse avec ce que cela implique. Par le prisme de personnalités taiseuses, vivant sur des habitudes, des lignes de vie séculaires, la volonté de Salinger de mettre à jour cette affaire macabre sera émaillée, jonchée de précipices, de failles au propre comme au figuré.
Mêler sa chair à celle du diable est une aventure qui n’arrive pas souvent. Des péripéties extravagantes ou horribles il se dégage une poésie particulière, un tableau saisissant d’une zone touristique où la carte postale pointe un azimuth resplendissant. La patte fuligineuse de l’auteur, ses trouvailles, le conflit entre le bien et le mal qu’il peint inlassablement fournit une loi implacable : il fait mourir les personnages les plus touchants sans qu’un muscle de son style bouge. Car il a un style. Lorsqu’on l’a lu, il reste dans l’esprit quelques images puissantes, quelques couleurs sombres contrebalancé par la lumière aveuglante du linceul neigeux.
-« Les morts ont-ils ressuscité ? » murmurai-je. « Les livres disent que non, la nuit hurle que si. »
C’était une citation tirée de mon livre préféré, celui qui m’accompagnait où que j’aille. La phrase de John Fante prit une autre signification dans la bouche de l’assassin qui me regardait dans le miroir.
Je craquai. La conscience de ce que j’avais fait me plia en deux. Ma tête heurta la céramique du lavabo. La douleur fut un soulagement.
De l’écrivain, il a le goût des âmes, la curiosité pour la Mal, ou tout au moins pour les excès de la nature humaine. Un romancier aime tous ses personnages sans exception, les bons comme les méchants. Il démontre des vérités obscures ou douteuses en les comparant à des vérités claires et incontestables. On est abasourdi par la maturité du littérateur qui emprunte à la connaissance des lieux sis-décrits une force narrative, une faculté d’émulsionner des ingrédients de tension en la rendant croissante. C’est un tour de force littéraire et le conte nous suspend dans un espace temps où l’on aime à se perdre.
Au décours d’une nuit, où les éléments naturels se déchaînent et que le dieu Eole trace son impitoyable sarabande, les existences de cinq hommes se trouveront mêlées dans des affrontement sans retour. La côte landaise en est le décor, les pinèdes formant un paysage reproductible à l’infini, et les haines, les colères couplées à cette apocalypse nous décriront un bal bien macabre.
« Thomas Ferrer n’est pas un truand. Pas vraiment. Les petits trafics lui permettent de sortir la tête de l’eau, même si la vie n’a pas été tendre avec lui. De petits larcins en détournements de ferraille, le voilà face à face avec un truand, un vrai cette fois. Celui-ci, laissé pour mort par Ferrer, embarque deux frères assoiffés de vengeance à la poursuite de son agresseur. La traque sera sans pitié, alors qu’une puissante tempête s’abat sur la région. Une histoire envoûtante où les éléments se déchaînent en même temps que les passions, au service d’une profonde humanité. »
Les petits boulots, un horizon flou ou masqué, des destins qui n’ont jamais pris leurs élans, des fréquentations délétères, pour les uns, le passé telle une chape de béton qui cloue le présent dans une gangue d’acrimonies, de remords, de sur place, de haines injustifiées envers autrui pour les autres. C’est dans cet assemblage surprenant que le réel violent s’entredéchire avec, comme bien trop communément, l’avidité, la cupidité en points d’orgue.
Si l’on devait admettre ou rechercher des points convergents avec son précédent écrit, « En Douce », ils se situeraient irrémédiablement dans ces face à face. Néanmoins les ressorts symptomatiques, qui amènent ces protagonistes à se combattre n’ont pas les mêmes étiologies. Là, le filigrane et l’agent causal n’est pas aussi évident de prime abord, mais le recul et la digestion se faisant, on prend conscience que l’on est encore face à une descente inexorable nous clouant à ce résultat. Descente favorisée par les cicatrices d’un passé, par des choix qui n’ont pu s’affirmer ou s’ouvrir tels des sas vers une chaleureuse lumière.
Marin Ledun garde son cap, affirme son message et réussit, avec une âpreté identitaire, la friction de personnalités dont le vernis ne permet pas la compatibilité. L’enjeu des émotions, dont la pudeur reste de mise, évolue dans une transcendance favorisée par un écrit ramassé qui sied à sa narration et au récit conté.
La civilisation a du bon mais l’imposer avec intransigeance est voué à l’échec.
Rugueux, me faisant évoquer à une référence littéraire : « Laissez bronzer les cadavres »
Olivier Norek c’est un ADN de vie professionnelle et de vie d’homme et ses écrits à l’image de CODE 93 et TERRITOIRES, lus précédemment, sont accolés à celui-ci. Il m’a prouvé qu’il possédait la faculté de poser des mots sur le papier, pas dans un cadre froid d’une instruction judiciaire mais bien pour exprimer des problématiques sociétales de son sérail avec l’envergure littéraire. Les deux premiers ouvrages avaient cette acuité, cette précision d’une vie passé et décrivaient donc sans détour le quotidien délictuel de nos banlieues sous-tendu par des enjeux ou, a contrario, un abandon politique au gré des urnes.
Dans cet opus, il délaisse Coste et son équipe, en s’attaquant à une thématique médiatisée, instrumentalisée, politisée sur les migrants et plus particulièrement sur le nœud gordien calaisien.
« Fuyant un régime sanguinaire et un pays en guerre, Adam a envoyé sa femme Nora et sa fille Maya à six mille kilomètres de là, dans un endroit où elles devraient l’attendre en sécurité. Il les rejoindra bientôt, et ils organiseront leur avenir. Mais arrivé là-bas, il ne les trouve pas. Ce qu’il découvre, en revanche, c’est un monde entre deux mondes pour damnés de la Terre entre deux vies. Dans cet univers sans loi, aucune police n’ose mettre les pieds. Un assassin va profiter de cette situation. Dès le premier crime, Adam décide d’intervenir. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il est flic, et que face à l’espoir qui s’amenuise de revoir un jour Nora et Maya, cette enquête est le seul moyen pour lui de ne pas devenir fou. Bastien est un policier français. Il connaît cette zone de non-droit et les terreurs qu’elle engendre. Mais lorsque Adam, ce flic étranger, lui demande son aide, le temps est venu pour lui d’ouvrir les yeux sur la réalité et de faire un choix, quitte à se mettre en danger. »
« Adam s’agenouilla et aida l’enfant à se redresser péniblement tout en lui remontant son jogging. Ce dernier aperçut son agresseur au sol, inconscient. Ses yeux noirs embués de larmes détaillèrent Adam et quelque chose se passa à cet instant précis. Comme un pacte. Une allégeance. »
En choisissant comme point de départ le conflit syrien il insère une dimension initiale géopolitique mais qui s’inscrit parfaitement dans les profils variés, individuels des hommes et des femmes cherchant à protéger leur famille tel un réflexe reptilien universel dans les contextes que l’on connaît.
Rapidement Olivier Norek s’accapare nos émotions dans une peinture réaliste et crue de parcours de vies balafrés, déchirés, scarifiés dont les chéloïdes seront indélébiles. Son acuité associée à une empathie non feinte pour ses personnages m’ont frappé telle une furie déterminée et ne m’a à aucun instant lâché ou permis de reprendre une inspiration. L’inspiration c’est la vie, l’expiration c’est la quitter…
L’auteur a ainsi tenté et réussi la collusion entre force régalienne de l’ordre et population migrante. Et d’ailleurs est-ce réellement romancé ou est-ce qu’il décrit une vérité, un quotidien calaisien extrapolé du binaire présenté par les vecteurs traditionnels ? C’est aussi la force de cet ouvrage et de son littérateur d’aplanir notre vision, d’éroder les angles en focalisant sa rhétorique sur l’humain qui prouve, sans l’ombre d’un doute, son humanité.
Il a, dans ce choix de traitement et cette volonté de traiter ce sujet, démontré sa philanthropie tout en cassant des idées préconçues, surfaites, réductrices. Par cet acte, son style s’est affirmé, sa maturité de littérateur ayant franchi, à mes yeux, un cap « décisif ». Le regard « embué » par cette lecture, où l’on pourrait s’inquiéter d’une éventuelle incohérence absente, on progresse avec une avidité compulsive.
Olivier Norek, sans se départir de son allèle dominant, affiche avec force et détermination l’homme au plan principal en se servant d’une plume tout à la fois acérée, fluide et touchante.
Peu à peu tout me happe
Je me dérobe, je me détache
Sans laisser d’auréole
Les cymbales, les symboles
Collent
On se rappelle
On se racole
Peu à peu tout me happe
Comme l’écrivait Dashiell Hammet : « Bien sûr que tu peux me demander de quoi parle mon prochain roman. Il parle des gens. Les gens m’intéressent et j’ai toujours pensé que quelqu’un devait écrire sur eux… »
Dans une actualité récente, la lutte de mouvements spécistes apparaît au premier plan. Récurrence du discours, vidéos en caméras cachées chocs, lobbying implicite, tout de leur combat évoque un débat où la manichéisme semble être une règle fondatrice, intangible. C’est bel et bien ce propos présenté dans ce roman noir, qui pourrait apparaître comme une diatribe, un manifeste de la cause, où s’affichent les mutations idéologiques, sociétales d’un monde régi par une bien-pensance vectorisée inéluctablement par la force et l’impact médiatique.
« Un policier est retrouvé égorgé dans un abattoir des Hauts de France. Un post-it est collé sur sa poitrine avec inscrit dessus : « Peuvent-ils souffrir ? ». Un groupe de défenseurs des animaux, de spécistes, est rapidement mis en cause. Etienne Barzac de l’IGPN, la police des polices, découvre de plus que le fonctionnaire assassiné a un passé chargé et complexe. Il part mener son enquête avec le lieutenant Salima Belloumi, plus pour éloigner la jeune femme et la protéger de son mari violent. Et on va découvrir « ce qui se dit » dans cette curieuse enquête. C’est seulement après que l’on apprendra « ce qu’il s’est passé ». Comment des jeunes sont devenus de militants absolus de la cause animale, ce qui se passe réellement dans ces abattoirs d’où des images effrayantes commencent à parvenir à la connaissance du grand public. »
Breton, Frédéric Paulin est l’auteur de plusieurs romans noirs historiques et de polars mélangeant critique sociale et chronique policière. Il fut lauréat en 2014 du « Grand prix du roman Produit en Bretagne », un prix délivré par les libraires de Bretagne à l’unanimité.
L’auteur prend le parti de nous conter cette enquête politique, de narrer les ramifications étiologiques de ce meurtre, par les prismes, les regards des différents protagonistes en n’obéissant pas à une sacro-sainte chronologie.
On est face à des personnages traînants tous leurs douleurs, tous leurs non-dits. Ils se font face, ils s’affrontent, ils pensent souvent lutter pour leurs ou des idéaux. Et cet assassinat révélera une assourdissante cacophonie de pensées personnelles qui bien trop souvent restent parées d’un idéalisme brinquebalant. C’est aussi la lutte de chacun dans le chemin choisi jonché de crevasses, de murs trop hauts, de déviations dématérialisées, conférant au propos romanesque sa substance humaine marquée. Les hypothèses initiales sont mises à rude épreuve. Tout n’est pas exhaustivement décrit, poussé jusqu’à son terme, et le récit souffre, peut-être, de certains décrochages dans son fil directeur mais l’on se prend à communier avec certaines des personnalités. (chacun les trouvera ou s’y trouvera naturellement…)
Comme assez régulièrement le roman noir nous présente des accointances avec le travail journalistique d’investigation. Le verbe est descriptif et ne laisse peu de place à un enrobage dit « littéraire ». Paulin construit, avec ses faiblesses, ses maladresses, un roman malgré tout attachant laissant à réfléchir. Et c’est bien aussi l’objectif d’une œuvre romanesque.
Cris et hémoglobine !
Chouchou
En toute logique le titre associé ne pouvait être que celui-ci cité par l’auteur lui-même.
Tout part du postulat que pour une même scène, suivant notre éducation, notre profession, notre niveau socio-culturel, la perception constituée accouchera d’une vision parfois aux antipodes et les faits relatés aux prismes antagonistes. C’est aussi cette vision de notre société qui fait l’objet de ce roman.
« Lors d’une descente de police dans un camp de Gitans, NathalieDecrest, chef de groupe dans un commissariat de quartier, découvre des jeunes Albanaises, cachées dans un container pour échapper à leur proxénète.
De son côté, le docteur Sergine Hollard, vétérinaire, projette de créer une clinique ambulante pour les chiens des SDF. Lors d’une consultation, elle fait la connaissance d’Odile, une sans-abri victime de deux sœurs tyranniques, et de Cyril, un jeune autiste qui vit à la rue, également sous leur coupe.Les univers de la prostitution et des grands précaires vont se croiser.Policière et vétérinaire en connaissaient les lisières ; elles vont en découvrir la violence. »
Toulouse et le personnage récurrent de Sergine Hollard doté de tous les attributs de la ville rose jusqu’aux bouts des phalanges représentent le décor à cette série engagée par son précédent ouvrage Le Chien Arabe. A la lecture de ce précédent effort mon ressenti était le suivant : Un fond scénaristique et une structure ambitieux mais l’ingrédient principal, le piment ne me paraissait pas assez connoté… Un livre qui se lit bien, des personnages attachants, des questions sociétales se posent, en particulier la place de la femme au sein d’une religion, de la famille. La dégradation de pans entiers de la Cité par des rouages fourbes et tapis dans des politiques infondées, se désolidarisant des citoyens et leurs problématiques, envahit notre quotidien en détériorant les interactions humaines. De ce nouvel acte mes sensations sont relativement similaires.
Sergine Hollard vétérinaire de son état, ancienne rugbyman s’y référant régulièrement, a ce don de l’empathie, de la philanthropie et une manie « réflexe » à se plonger dans les ennuis, dans des difficultés inextricables la mettant en porte à faux avec les services de l’ordre public de manière récurrente. Séverac nous plonge dans un contexte lourd, poisseux, interlope où « communiquent » prostitution, sans domicile fixe et associations tentant d’apporter une aide sociale, humaine à ses délaissés de la vie à la lisière de nos sociétés. Et c’est avec ses épaules, son abnégation, son cœur que Sergine se rue vers ses projets brisant le consensus. Les scories de la vie coalescentes affluent alors présentant ce tableau dont le rendu peut donc être divergent selon nos perceptions explicitées en liminaire.
Ce roman présente, à mes yeux, plus un profil d’un documentaire journalistique, où manque la dimension littéraire, mais il est indéniable que l’on s’attache aux personnages ainsi qu’à cette série éventuelle.
Le roman a pour décor la Rhodésie, actuel Zimbabwe, et on assistera à des combats. Oui DES combats car ils sont multiples dans ce récit épique en couleurs, fragrances et sensations. La ferme d’un cultivateur de tabac dans ce pays en mouvance meurtrie dessine l’épicentre du décorum. Composé de trois parties, l’ouvrage se veut aussi, ou surtout, un manifeste envers le conflit qui rebaptisera in fine cette nation jouxtant l’Afrique du Sud.
«Rhodésie, années 1970. La colère gronde dans cette ancienne colonie britannique devenue indépendante, mais restée aux mains des Blancs. Alors qu’une guerre civile sans précédent s’apprête à ravager le pays, le jeune Wayne Roberts, fils d’un puissant propriétaire terrien rhodésien, n’a qu’une obsession : sauver Msasa, la ferme familiale dont il doit un jour hériter. Il y consacre tout son temps, pendant que son jeune frère Patrick préfère au dur labeur les romans d’aventures. La guerre achève d’éloigner les deux frères : Wayne veut à tout prix défendre la terre familiale contre les nationalistes africains, tandis que Patrick estime que les terres doivent être rendues au peuple shona. Ce sera le début d’une plongée dans la violence que rien, et surtout pas leur irrépressible besoin de vengeance, ne pourra arrêter. Le sang qui les lie pourra-t-il les réconcilier un jour? »
Alexander Lester est né à Londres en 1967 et a grandi en Rhodésie, en retournant au Royaume uni que pour ses études d’histoire. C’est alors au Zimbabwe qu’il rencontre et épouse sa femme. Vivant à ce jour dans le Kent avec leurs deux enfants.
La partie première du roman s’ouvre sur l’évocation fondatrice d’une famille de fermiers blancs, sur cette terre d’ébène, qui se félicite de créer une harmonie d’existence entre travail, vie sociale et au sein de l’entité nucléaire. La fratrie, composée de deux frères dissemblables, présente une figure tutélaire forte qu’est le père, secondée par une mère d’honneur et de rectitude. Présentant fatalement des failles, ils s’arc boutent sur des préceptes érodés et passéistes. La magnificence paternelle pour l’un et son despotisme pour l’autre orientera leurs destinées respectives et leurs visions politiques.
Au travers de la seconde partie on entre de plain-pied dans cette guerre du bush de Rhodésie du sud et l’on assiste, dans une fureur mortifère, au chaos d’une guérilla décennale. C’est au décours de ces années noires que les trajectoires des frères diffèrent de manière prononcée. L’ainé, Wayne Roberts, doté de faculté physiques hors normes et d’une violence intrinsèque ravageuse sans limites, se confronte sans appréhension aux exactions des différentes factions engagées. Additionnée à une soif de rancœur et de vengeance il laisse des traces indélébiles aux hommes qui croiseront son chemin tout en, insidieusement et paradoxalement, saupoudrant son barycentre d’une teinte où s’immisce une chaleur pour son prochain. Son jeune frère Patrick épris de littérature et de justice universelle, lui, laisse des empreintes « morses » à ses condisciples et son entourage. Et l’on devine que la jonction de leur parcours sera l’un des fils rouges de la troisième et ultime partie.
La clôture de l’ouvrage dressera avec justesse et sans lyrisme surfait d’une volonté de retour aux sources, de tentatives de résilience, de nécessité de tisser une paix avec soi même et autrui, de renouer un contact avec son sang afin de recréer « l’œuvre » du père. Et dans ces capacités à se réinventer sur les souvenirs et l’éducation de parents garants d’un certain art de vivre que les frères feront corps avec la nature et leur nature. On ne s’amende pas d’un coup de gomme d’actes réprouvés par la morale mais l’on peut échafauder un trajet parallèle par une remise en cause emplie d’un courage rare. Wayne reconstruit donc un espoir au travers sa famille et une clairvoyance édictée par une maturité qui aurait pu paraître inespérée.
Le récit, à travers cette famille symptomatique d’un conflit méconnu, a vertu d’enseignement historique en partie certes mais dresse les portraits denses de personnalités conférant à l’ensemble une envergure romanesque touchante.
Ce n’est sans nul doute pas le plus grand livre que j’ai lu mais c’est un coup de cœur.
Le retour aux sources est pavé de souvenirs, bons comme mauvais, et ils vous reviennent tel un boomerang acéré qui se moque du temps, qui ignore les sentiments enfouis. Raviver une flamme, qui tantôt vous brûlait, tantôt vous éclairait, conserve le péril d’un passé ravageur.
« Après un appel de Sam Baldwin, son amie d’enfance, Jake Dickinson se voit contraint de retourner à Duncan’s Creek, le petit village de l’Utah où ils ont grandi. C’est là que vit Ben McCombs, leur vieux copain qu’ils n’ont pas revu depuis plus de vingt ans. Les trois adolescents, alors unis par une amitié indéfectible, se sont séparés dans des circonstances dramatiques au début des années quatre-vingt-dix. Depuis, ils ont enterré le passé et tenté de se reconstruire. Mais de Los Angeles aux montagnes de l’Utah, à travers les étendues brûlantes de l’Ouest américain, leurs retrouvailles risquent de faire basculer l’équilibre fragile de leurs vies. Ce voyage fera ressurgir les haines et les unions sacrées, et les amènera à jeter une lumière nouvelle sur le terrible secret qui les lie. Ils n’auront alors plus d’autre choix que de déterrer les vieux cadavres, quitte à renouer avec la part d’ombre qui les habite… et à se confronter à leurs propres démons. »
C’est à une soirée d’Halloween que se scellent les destinées. Des potes ados vivent l’abject, l’intolérable, l’horreur. Et la petite communauté de ce trou perdu ne fait pas preuve, c’est le moins que l’on puisse affirmer, d’empathie envers ce trio uni pour leur existence. Mais leur union, lestée par des chemins de vie traumatique, dérivera sur les surdités, les cécités qui feront que leurs chemins ne suivront plus le même tracé, les mêmes buts. Pourtant rien ne supprimera leur inénarrable lien et c’est le décès de l’un d’entre eux qui réveillera ce maudit passé.
Les blessures d’hier, les questions du présent sont consignées dans une alternance au tempo juste et retrace les évolutions de chacun à partir de la genèse d’Halloween. Les profils des personnalités modelés par un trait fort, déterminant à notre engagement sans frein pour cette tragédie croquant l’inéluctable. Zeimet utilise aussi le road-trip qui discerne ce passé contrasté et ce présent telle une chape de plomb. Pourtant pas, ou peu, de clichés et à l’instar d’un Rural Noir de Benoit Minville ou Et tous les autres crèveront de Marcus Malte le poil se hérisse, notre pompe à émotions bat la chamade quand se précisent des bribes de souvenirs vécus dans notre adolescence restant gravés sur notre épiderme, dans nos ADN.
Amitié, mensonge, trahison, passé qui pétrifie le présent sont assurément les contours d’un polar adhésif.
Notre appétence littéraire nécessite des univers, des personnalités marquées et déterminantes pour accéder au plaisir de lecture. Cet échange avec le géniteur de L’ Alignement des Équinoxes nous permettra de mieux comprendre et de saisir la genèse de cette trilogie.
Je tiens à remercier Christelle Mata pour son entregent et sa bienveillance.
Bonjour Sébastien Raizer, pouvez vous nous retracer votre parcours ?
Après une classe prépa scientifique, j’ai directement bifurqué pour créer les éditions du Camion Blanc avec un ami. En fait au départ j’ai écrit un livre sur Joy Division qui s’appelait « Lumières et ténèbres », on a mis à contribution des détenus de longue peine afin d’imprimer l’ouvrage fruit d’un travail d’archives communs. J’ai donc fait Camion Blanc de 1992 à 2013, puis publié un roman chez Verticales, chez Grasset en 2001 et après ces romans je continuais à écrire de façon expérimentale afin de trouver un territoire rassemblant différentes polarisations. (représentées par Mishima, Burroughs, K. Dick) Jusqu’à la rencontre avec Aurélien Masson qui me propose d’écrire une novella puis l’écriture d’une Série Noire complète avec un seul mot d’ordre : « Lâche les chevaux ! ».
Le polar, le roman noir est partout mais avec un double mouvement expansion/ perte de substance. Je voulais foncer dans l’inconnu absolu. Le premier grain de sable, un embryon d’idée c’était la vipère et en rapport avec qui avait été écrit sur les serial-killers, le mal de fiction, je ne voulais pas de cliché de l’incarnation du mal. La Vipère devait être un personnage luciférien mais de lumière et ensuite le personnage de Wolf est venu naturellement comme le pendant de la Vipère. C’est ensuite que j’ai été bloqué car il me manquait un truc capital tel la pierre noire de l’Odyssée de l’Espace. Ce moteur se devait d’être métaphysique, existentiel, par les trois mots physique, psychique et le territoire spirituel. Les personnages sont venus naturellement, spontanément avec leur regard, leurs failles, leur passé, leurs douleurs, leurs angles morts. J’ai surtout écouté je ne voulais pas être interventionniste, je ne voulais pas absolument que ça se passe comme ça, j’ai écouté le monde dans lequel ils évoluaient et cette écoute c’est ce qui a nourri le texte. Ce qui reste du livre c’est le frottement entre la réalité et l’histoire intime.
Dans ce troisième volet j’ai la sensation que la notion humaine des protagonistes prend une ampleur majorée. Est-ce que c’était une volonté initiale de clore ce triptyque de cette manière ?
Ouais je suis parfaitement d’accord mais c’est pas une volonté, je n’imprime pas MA volonté, je ne suis pas un marionnettiste, je les écoute mais ce qui m’intéresse c’est la réalité événementielle du volume III et c’est peut-être pourquoi j’ai voulu creuser, d’aller chercher au fond d’eux. Surtout il y en a un qui me touche beaucoup c’est Markus d’où le message qu’il envoie à Wolf à travers la chanson de David Bowie.
Derrière cette « cyber société » contemporaine décrite, diriez vous que votre projet était un conte philosophique teinté d’une critique sociale ?
Oui c’est très juste et vous vous rendrez compte de la pertinence de la question à la clôture de la lecture, c’est un roman de sécession. Si on raisonne sous l’angle politique on ne réforme pas ce monde pourri, on fait un pas de côté et on laisse crever, même le critiquer c’est le nourrir.
De ces lectures, j’ai ressenti des accointances avec l’ouvrage « Les racines du mal » de Maurice Dantec. Avez vous des piliers, des totems chez les écrivains fondant votre identité littéraire ?
Oui alors les trois polarisations ce sont Mishima, Burroughs et Philip K. Dick. D’ailleurs, dans les trois livres, il y a une citation de chacun des trois auteurs avec de la musique. Quand j’ai lu « Les racines du mal » boum la claque et la « Sirène rouge »…
Vos récits sont ponctués, rythmés, par l’omniprésence musicale. Quel est son rôle dans la trame de vos ouvrages ?
Dans la trame pas vraiment. Je vais donner des exemples précis. Dans l’épigraphe des bouquins, Nick Cave pour le premier, Ministry dans le second et Leonard Cohen dans le troisième pour moi chacune de ces chansons c’est l’essence de l’esprit, de la tonalité que je veux mettre dans le livre ensuite dans chaque partie, là c’est plus centré sur un personnage. J’ai découvert Hemingway à 11 ans, l’année d’après je découvrais The Cure
La culture et vote ancrage nippons ont-elles une influence consciente sur cette trilogie ?
C’est assez bizarre en fait parce que forcément l’endroit où on vit nous influence, nous imprègne et nous façonne, bien que c’est un phénomène qui prend du temps sans doute mais la toute première novella qu’Aurélien (Masson) m’ait demandé c’était une histoire japonaise « Comment j’ai gagné la guerre du pacifique » où politique, histoire, mythologie sont trois choses qui, au Japon, sont inséparables. C’est les héros tragiques qu’ils vénèrent. Mais après le fait de vivre au Japon, effectivement, déjà le rapport au langage devient beaucoup plus intense, pour la première fois, j’avais une sensation physique des mots. La sensation de vide devant cette langue étrangère a comme créé une sensibilité accrue, des sensations telluriques sur les Japonais, la société ça m’a modifié. C’est une autre planète mais en même temps c’est chez moi. Je sens que de plus en plus ça infuse, ça change la façon d’écrire.
Le triptyque balaie un certains nombres de thématiques : l’écologie, les OGM, le pouvoir des réseaux informatiques, les politiques. Ces thèmes correspondent-ils à vos propres combats ?
A mes préoccupations, oui. Quand je vivais en France il était hors de question que je mette les pieds dans un supermarché. C’est complètement incohérent de publier sur FaceBook des pétitions ou des trucs que la planète est en train de crever et d’avoir sa carte du Monoprix. J’ai commencé à m’intéresser à ça en devenant végétarien, c’était tout con, j’achetais un magazine de course à pied pour préparer un marathon et je vois “éviter la viande rouge” c’est plein de toxines stockées. Il n’y a qu’un argument c’est que l’on se sent beaucoup mieux, sans parler des massacres du bétail c’est vraiment de la barbarie à l’état pur. Cela rejoint le politique, c’est une action politique, notre carte bleue a éminemment plus de pouvoirs que notre carte d’électeur et donc on fait de la politique à chaque fois que l’on se sert de notre carte bleue. On nourrit le système ou on fait sécession avec le système alternatif. En creusant encore plus dans “Minuit à contre jour” toutes les infos d’Antoine Marquez que lui balance La Vipère elles sont référencées, elles sont complètement folles mais elles sont référencées car ce sont des faits, c’est sourcé. Et derrière il faut agir en conséquence, le lien entre le mot et l’action est très, très, fort au Japon, une promesse cela n’existe pas.
Il y a comme une sorte de gimmick qui s’insère dans l’intégralité de votre ouvrage : « Face au gouffre un pas en avant ». Pouvez vous nous expliquer sa signification et le fait qu’il ponctue la trilogie ?
En fait c’est un koan, que l’on retrouve dans Petit éloge du Zen (sortie concomitante avec Minuit à contre jour aux éditions Folio) , ce sont des phrases qui ont l’air absurde, contradictoire. Si on se trouve face au gouffre ce n’est pas un hasard, c’est la fin d’une réalité, on fait ce pas en avant afin de rentrer dans une nouvelle réalité. Le koan sert à la méditation zen renzaï. C’est mon envie de foncer dans un absolu c’est aussi : face au gouffre un pas en avant. Les choses ont grandi de manière organique, je ne suis que le co-auteur du livre tout le reste c’est écrit par les informations que j’ai écoutées, que les personnages ont reçues, la façon dont ils ont réagi, c’est ça qui a construit le livre. Ca fait combien de décennies que l’on tourne autour du gouffre ?
A l’instar de notre site, pourriez-vous nous proposer un titre, un album qui pourrait correspondre à « Minuit à contre Jour » ou celui qui vous a accompagné lors de son écriture ? (Ou du moment !)
Le dernier qui me reste, j’ai beaucoup regardé la vidéo en écrivant le passage sur Markus, la vidéo tournée par Mick Rock « Life On Mars » que je trouve sublime, y’a rien Bowie tout seul, blanc, costume bleu ciel, il remplit l’espace à lui tout seul et cette chanson est absolument sublime.
Merci à vous.
Entretien réalisé chez Gallimard le 13 septembre 2017.
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